Le Malheur Kurde

©Solinfo – Edouard Lagourgue, président de Solinfo, avec quelques-uns des enfants du centre psycho social de Kobané 

Edouard Lagourgue se rend au Kurdistan depuis les années 1990. Récemment il a mené plusieurs missions humanitaires en Irak et en Syrie et partage avec Défis Humanitaires son regard croisé et actualisé sur les deux Kurdistan.

« Le Malheur Kurde » … ainsi que le décrivait Gérard Chaliand, c’est le Kurdistan qui fait de nouveau face à une menace existentielle loin des projecteurs. Solinfo, ONG française intervient depuis 2012 dans les deux Kurdistan, irakien et syrien, en animant des sessions de soutien psycho social et des ateliers d’art thérapie auprès des enfants victimes de guerre, déplacés de Kobané à Raqqa, ainsi qu’auprès d’orphelins et jeunes d’Erbil et Sulaymaniya.

En Syrie, aujourd’hui, en plein cœur de l’hiver, plus de 12 millions de syriens soit 65% de la population ne se nourrissent pas régulièrement selon le Programme Alimentaire Mondial (PAM) et ont besoin d’une aide humanitaire vitale. Au Nord Est Syrien (NES) les taux de malnutrition aigüe et chronique sont deux fois plus élevés que la moyenne nationale du pays. Cela concerne en premier lieu les déplacés au NES de plus en plus nombreux à fuir les zones de conflit. L’Office des Affaires Humanitaires (HAO) basé à Raqqa déplore le désengagement humanitaire marqué par la réduction des contributions et du nombre d’ONG internationales actives.

En Irak, les kurdes du nord n’ont plus accès de façon autonome aux revenus de leurs ressources pétrolières et font face eux à une crise financière majeure. Les salaires des fonctionnaires (près de 40% de la population) tardent à être versés avec 3 à 4 mois de retard. C’est tout l’équilibre social de la région qui est menacé.

Au même moment, les deux Kurdistan redoutent un départ de la coalition occidentale anti-terroriste basée dans le nord est syrien (NES) et dans la Région du Kurdistan Irakien (KRI). En effet, le gouvernement central de Bagdad comme le gouvernement de Syrie goûtent assez peu le désir de consolidation de l’autonomie des kurdes sur des territoires internationalement reconnus comme leur appartenant.

Les régions peuplées de Kurdes, divisées principalement entre l’Iran, la Turquie, la Syrie et l’Irak rassemblent une population de près de 40 millions d’individus.  Les promesses du traité de Sèvres en 1920, qui sur les ruines de l’Empire Ottoman annonçait la création d’un état kurde, ont fait long feu. Depuis, maltraités et parfois niés dans leur identité par leurs états nationaux, les kurdes sont de nouveau menacés dans le contexte géo-politique actuel amplifié par les conséquences de la guerre entre Israël et le Hamas.

©Solinfo – Nord-Est Syrien – cimetière des combattants des Forces Démocratiques Syriennes (FDS) à Kobané

Au nord de l’Irak ou Kurdistan Irakien, le gouvernement régional du Kurdistan (KRG) est dominé par le Parti Démocratique du Kurdistan et comprend aussi l’UPK (Union Patriotique du Kurdistan), différents partis comme le parti des Assyriens ou des Yaesidis. L’actuel président de l’Irak, Abdel Latif Rachid est issu de l’UPK.

On constate actuellement que la tension est de nouveau vive au Kurdistan irakien exacerbée par le conflit financier avec le gouvernement central et les soubresauts internationaux liés au conflit de Gaza. Cela se traduit par des attaques de milices chiites aux ordres de l’Iran sur les bases de la coalition internationale et des destructions opportunistes des Turcs sur les sites supposés abriter le Parti des Travailleurs Kurdes (PKK). Les Iraniens pèseraient ainsi sur l’Irak pour obtenir le départ des forces de la coalition internationale.

Au Kurdistan d’Irak, les infrastructures routières, agricoles (grandes fermes), énergétiques, immobilières, éducatives et productives (usines) se sont considérablement développées ces dernières années grâce aux revenus pétroliers, aux investissements étrangers et de nombreux hommes d’affaires irakiens d’autres régions. Le ralentissement de la manne pétrolière entraine une baisse de la dépense publique et une crise économique, même si le gouvernement central de Bagdad pourrait finalement verser une part des revenus pétroliers revenant au KRG, objet actuel de négociations et d’espoir.

Ainsi le Kurdistan d’Irak ne souhaite pas perdre la protection des forces de la coalition internationale et son autonomie financière, ce qui menacerait l’équilibre même de la région du Kurdistan d’Irak.

En Syrie, le Nord Est Syrien (NES) comprend le Rojava avec les principales villes kurdes (Qamishli, Kobane, Hassaké, Afrin) et les villes provinces de Raqqa, Mambij, Derezor, Shaba à Alep qui constituent le NES placé sous une administration autonome gérée démocratiquement par des représentants kurdes, arabes et syriaque.

© Solinfo – Nord-Est Syrien – centre psycho social pour déplacés de Manbij

Chacun se souviendra que le NES compte la présence ou l’occupation de tous les acteurs au conflit en Syrie : Gouvernement syrien, Russie, Iran, coalition des forces occidentales, Forces Démocratiques Syriennes (FDS), Turquie et son bras armé, la National Army, et autres groupes Djihadistes … La configuration de ces forces hétérogènes est assez complexe avec une présence géographique disséminée sur l’ensemble du territoire syrien. Ces paramètres rendent le NES très fragile face aux initiatives des différents acteurs politico-militaires dont les intérêts fondamentaux sont de surcroît profondément divergents. L’ethnie kurde reste minoritaire sur le territoire qu’elle contrôle. Pour l’heure les mouvements de certaines tribus arabes, la pression djihadiste qui renait, les attaques des proxys iraniens sur les bases de la coalition internationale ainsi que la pression de la Turquie qui détruit les infrastructures électriques, hydrauliques, agricoles, mènent des attaques ciblées par drones, réduit le niveau d’eau de l’Euphrate, rendent la situation du NES extrêmement instable.

Dans le même temps sur le plan social, la population du NES connait une extrême pauvreté avec un revenu moyen estimé à 40 US$/mois.  Elle est confrontée à une inflation annuelle sans précédent qui rend la vie intenable dans la région. Ainsi par exemple le prix du pain (sac standard) est passé de 500 à 1000 Syrian Pounds en un an. La population vit en état de survie, résignée, sans espoir d’une vie meilleure, avec une incertitude grandissante quant à l’avenir et un désœuvrement qui touche même les plus talentueux. Ceci encourage l’émigration même si la frontière turque semble dissuasive et dangereuse pour les candidats qui tentent le passage.

© Solinfo – séance d’art thérapie – février 2024

Le Nord-Est Syrien est lui aussi suspendu au départ des forces de la coalition internationale sous pression des proxys iraniens, menacé par le contrôle que la Turquie veut étendre à la frontière nord, enfin sous la pression du régime syrien comme de la menace réelle de résurgence des groupes armés djihadistes.

Ce chaos qui s’installe au Kurdistan loin des projecteurs, pose deux enjeux humanitaires : l’accès aux populations en danger et le financement de l’aide humanitaire dans ces circonstances.

Ainsi, les deux Kurdistan sont suspendus à la rumeur de la menace du départ des forces de la coalition internationale dont le mandat est rappelons-le de combattre la réminiscence du djihadisme internationale et non de défendre l’autonomie des kurdes d’Irak ou de Syrie. Certains ne l’ont sans doute pas oublié et en joueront dans les mois qui viennent … les kurdes en sont conscients et veulent convaincre qu’ils sont toujours des alliés sûrs des peuples menacés par le terrorisme djihadiste.

 

Edouard Lagourgue

Edouard Lagourgue : Aventurier-humaniste et ancien président de Solidarité International (2013-2018), il est membre-expert de Défis Humanitaires et président de l’ong SOLINFO. Il soutient de nombreuses associations dont deux intervenant auprès des blessés et victimes des violences armées et du terrorisme. Ancien dirigeant d’une entreprise en Afrique, il est aujourd’hui administrateur d’entreprises et d’associations

 

 

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Eau potable : que nous apprennent les statistiques mondiales au-delà des rapports officiels ?

© Photo Gérard Payen

Depuis 2015, les statistiques mondiales s’efforcent de dénombrer les personnes dont le droit humain à l’accès à l’eau potable n’est pas satisfait. Un nouvel indicateur statistique, l’accès à des services d’eau gérés en toute sécurité (accès dit GTS), inclut des paramètres qui reflètent des critères de ce droit humain, en particulier la potabilité ou la contamination de l’eau. Les statistiques mondiales sur l’accès à l’eau potable mesurent enfin l’accès à de l’eau véritablement potable ! Après quelques années de démarrage, l’équipe OMS-UNICEF qui gère cet indicateur est maintenant en mesure de publier des statistiques tous les 2 ans avec suffisamment de valeurs par pays pour estimer une valeur mondiale statistiquement signifiante.

La dernière mise à jour est toute récente. Le rapport « Progrès en matière d’eau, d’assainissement et d’hygiène des ménages, 2000-2022 : Gros plan sur les questions de genre[i] » date de juillet 2023. Il fournit et analyse les valeurs nationales et mondiale à fin 2022. Les principaux enseignements de ce rapport ont été présentés par Camille Chambon en septembre 2023 dans Défis Humanitaires[ii] n°80.

Mais la mise à jour à 2022 des données statistiques a aussi fait l’objet d’une publication de ces données sur le site www.washdata.org, ce qui fournit beaucoup plus d’informations. Il faut louer cet effort de transparence qui permet de mieux comprendre comment sont établies les différentes estimations. Et puis ces données permettent des analyses qui vont plus loin que ce que l’OMS et UNICEF ont publié dans leur rapport. C’est l’objet de cet article : que nous apprennent ces nouvelles statistiques au-delà de ce qui a été publié ?

Camion-citerne approvisionnant un quartier non raccordé à Delhi © C. Guillais

Un rapport OMS-UNICEF 2023 qui privilégie toujours les taux de couverture

En mars 2023, j’avais écrit dans Défis Humanitaires un article[iii] décrivant les habitudes tenaces des Nations Unies de rapporter les statistiques mondiales sur l’accès à l’eau potable en donnant beaucoup de place aux détails et analyses relatifs aux progrès des « taux de couverture » et peu de place aux « nombres de personnes sans accès satisfaisant ». Cette attitude assez technocratique ne respecte pas bien l’objectif politique d’accès universel et dans certains cas peut conduire à cacher des reculs par rapport à cet objectif. Elle est peu cohérente avec les statistiques sur la faim dans le monde qui sont exprimées habituellement en nombre de personnes qui souffrent de la faim. Personne ne s’intéresse au nombre ou à la proportion de ceux qui mangent à satiété !

Le rapport OMS-UNICEF 2023i ne déroge pas à cette habitude. Pour l’indicateur ODD, sa page de synthèse sur l’accès à l’eau potable fournit 30 taux de couverture et un seul nombre de personnes sans accès ! Ce dernier, les 2,2 milliards de personnes sans accès satisfaisant en 2022, a été largement médiatisé mais sans détails et aucune information sur son évolution dans le temps contrairement aux taux de couverture. Par ailleurs, si le chapitre sur l’eau potable fournit les évolutions des populations rurales et urbaines ayant accès à l’eau potable, il ne donne ni les nombres ni les évolutions des populations rurales et urbaines sans accès satisfaisant.

Pourtant, ce rapport fait des progrès notables en dénombrant dans les différentes régions du monde les populations sans accès basique à l’eau. Espérons que la prochaine édition fasse de même pour l’accès à de l’eau véritablement potable, un besoin d’ampleur trois fois plus grande.

En ce qui concerne l’évolution des besoins depuis 2015, l’ONU a publié des informations complémentaires dans son rapport annuel 2023 sur les Objectifs de Développement Durable (ODD).

Notes méthodologiques

Avant d’aller plus loin dans l’analyse des statistiques 2022, je voudrais attirer l’attention des lecteurs sur plusieurs points de méthode statistique.

Tout d’abord, il ne faut pas comparer les valeurs 2000, 2015 ou 2021 publiées en 2023 avec les valeurs publiées en 2021. En effet, la base statistique  2023 utilise les données récentes pour recalculer toutes les valeurs antérieures. Les évolutions dans le temps ne peuvent donc être analysées qu’avec les données de la base 2023.

Ensuite, l’excellent travail statistique de l’équipe OMS-UNICEF est contraint par le fait que tous les pays ne sont pas en mesure de fournir des estimations nationales. Les estimations mondiales et régionales contiennent ainsi des extrapolations qui sont faites rigoureusement mais qui créent des incertitudes.

Le fait que les mêmes limitations existent quelles que soient les années permet de donner davantage de crédit aux variations temporelles qu’aux valeurs absolues des estimations. Ainsi, le nombre de personnes sans accès à l’eau potable dans le monde est-il de l’ordre de 2 à 2,2 milliards après avoir été estimé à 2,1 milliards il y a 3 ans. Ce n’est pas encore très précis car l’Inde et la Chine ont du mal à faire leurs dénombrements. Mais la baisse de 6% entre 2015 et 2022 calculée dans les mêmes conditions est probablement signifiante.

La lenteur des progrès pour l’eau potable

Cela fait plusieurs années que l’ONU alerte sur la lenteur des progrès. Le rapport OMS-UNICEF 2023 dit qu’il faudrait augmenter le rythme des progrès d’un facteur 6 pour atteindre l’objectif d’accès universel en 2030. Le graphe ci-dessous montre les évolutions entre 2015 et 2022 des populations sans accès à différents services essentiels :

  • l’accès à l’eau potable au sens des ODD, c’est-à-dire l’accès GTS ;
  • l’accès « basique » à l’eau potable qui ne garantit pas ni la potabilité ni la régularité d’approvisionnement de l’eau mais est cependant utilisé pour la cible ODD 1.4 d’accès aux services essentiels pour les personnes pauvres ou vulnérables. Il s’agit de l’accès à des sources « améliorées » nécessitant moins de 30 minutes pour s’approvisionner.
  • l’accès à l’assainissement de base, c’est-à-dire à des toilettes décentes saines et non partagées avec des voisins. Cet indicateur est proche de celui des Objectifs du Millénaire (2000-2015) en y ajoutant que le critère de non-partage des toilettes. L’indicateur GTS de la cible ODD 6.2 est quant à lui beaucoup plus ambitieux car il inclut en outre la nécessité de dépolluer les rejets. Comme il traduit ainsi bien davantage les taux d’épuration des effluents domestiques que l’accès des personnes à l’assainissement, il n’est pas étudié ici;
  • l’accès à l’électricité, indicateur de la cible ODD 7.1.

Pour chacun de ces services la composante rurale est dessinée en couleur claire tandis que la composante urbaine est dessinée en couleur foncée.

Figure 1: Populations mondiales sans services essentiels (en milliards) et évolutions entre 2015 et 2022 (en %)

Ce graphe met en lumière plusieurs réalités utiles pour évaluer les politiques publiques :

  • Le progrès moyen de l’accès à l’eau potable est très lent : les besoins n’ont baissé que de 6% en 7 ans alors que dans le même temps les besoins d’accès basique à l’eau baissaient de 19%, ceux d’accès à l’assainissement de base de 24% et ceux d’accès à l’électricité se réduisaient de plus de 30% ! En d’autres termes, les politiques d’accès à l’eau potable sont bien moins performantes que les politiques d’accès à l’assainissement et que celles de l’accès à l’électricité. Les populations qui manquent de ces services sont classées dans le même ordre. 2,2 milliards ont besoin d’eau potable, 1,5 milliard d’assainissement et seulement 0,7 milliard d’électricité. Cela donne à penser qu’en moyenne les Etats privilégient l’électricité dans leurs priorités nationales et consacrent bien moins de ressources financières à l’eau qu’à l’électricité.
  • Les zones de couleurs claires figurent les populations rurales. Qu’il s’agisse d’eau potable, d’assainissement, d’eau ou d’électricité, le nombre de ruraux qui en manquent baisse plus rapidement que pour l’ensemble de la population.
  • Les zones de couleurs foncées figurent les populations urbaines. On voit que l’accès aux services essentiels y progresse bien moins vite qu’en zones rurales pour l’électricité (-27% en 6 ans) et pour l’accès à l’assainissement de base (-14% en 7 ans). Pour l’eau, c’est catastrophique : le nombre d’urbains sans accès basique à l’eau stagne tandis que le nombre d’urbains sans eau potable (accès GTS à de l’eau véritablement potable) est en croissance de 9% en 7 ans !
  • Tant que le nombre d’urbains sans eau potable augmente il est mathématiquement impossible d’atteindre l’accès universel à l’eau potable. Or la courbe des besoins urbains en eau potable est quasiment une droite. On ne distingue aucune accélération depuis des années malgré les alertes de ONU-Eau. La réalité des résultats des politiques publiques diverge par rapport à l’objectif politique clair d’accès universel à l’eau potable.
Eau vendue dans un sentier d’un bidonville au Kenya (Photo G. Payen) 

Où sont les 2,2 milliards de personnes sans eau potable ?

La base de données OMS-UNICEF fournit des taux de couverture en services d’eau potable gérés en toute sécurité pour la plupart des grandes régions du monde. Avec ces taux, on calcule facilement le nombre d’habitants de ces régions qui n’ont pas accès à de l’eau potable. La figure 2 ci-dessous présente ces différentes populations avec des surfaces qui sont à peu près en proportion. Les valeurs attribuées à l’Asie méridionale et à l’Asie de l’Est sont peu précises car calculées par extrapolation en l’absence d’estimations pour l’Inde et la Chine. Pour une raison mathématique non encore identifiée, le total des populations manquant d’eau potable dans chaque région excède la valeur de 2,2 milliards calculée pour le monde. Les valeurs présentées ci-dessous sont en conséquence peu précises mais leurs ordres de grandeur et leurs variations dans le temps donnent à réfléchir.

Figure 2 : répartition géographique des personnes sans accès à l’eau potable (surfaces proportionnelles aux estimations de nombres de personnes calculées à partir de la base de données régionales OMS-UNICEF)

Cette figure 2 fait apparaître un énorme problème en Afrique sub-saharienne où 69 % de la population n’a pas accès à l’eau potable au sens de l’objectif mondial.

La figure 3 montre les évolutions 2015-2022 en pourcentage des populations qui n’avaient pas accès à l’eau potable en 2015. Si les régions d’Asie apparaissent progresser depuis 2015 avec un nombre de personnes sans accès en diminution, les autres grandes régions du monde sont en recul avec un accroissement des besoins. La dégradation la plus importante en vitesse et en nombre est en Afrique sub-saharienne où la population sans accès satisfaisant a augmenté de 90 millions soit 13% en 7 ans.

Figure 3: Evolutions 2015-2022 des estimations du nombre de personnes manquant d’eau potable (GTS) dans les différentes régions du monde (calculs effectués à partir de la base de données régionales OMS-UNICEF).

Un progrès moyen qui cache des reculs inquiétants

Si l’estimation mondiale du nombre total de personnes sans accès à l’eau potable baisse légèrement entre 2015 et 2022, ce progrès apparent cache des reculs dans deux populations importantes : l’Afrique subsaharienne et la moitié urbaine de la population mondiale. Dans les deux cas, le suivi en termes de taux de couverture laisse croire à un progrès, de 27% à 31% pour l’Afrique, de 80% à 81% pour la population urbaine. Mais ces progrès modestes en taux de couverture ne sont pas suffisants pour compenser la croissance démographique du continent africain et la croissance urbaine d’un très grand nombre de pays. La figure 4 présente les nombres de personnes manquant d’eau potable dans ces deux populations et leurs évolutions entre 2015 et 2022. Là encore, les nombres sont peu précis en raisons des extrapolations utilisées mais les variations dans le temps sont crédibles car elles comparent des valeurs calculées en 2015 et 2022 selon les mêmes procédures.

Figure 4 : Populations sub-sahariennes et urbaines sans accès satisfaisant à l’eau potable (accès GTS) en 2015 et 2022 (en millions) et variations 2015-2022 (en %) . (valeurs calculées à partir de la base de données OMS-UNICEF)

Ces graphes montrent que si les efforts actuels conduisent à des progrès incontestables en taux de couverture ces progrès sont insuffisants par rapport aux croissances des populations. Tant que les nombres de personnes sans eau potable ne se réduiront ni en Afrique ni dans les villes, l’objectif d’accès universel sera complètement hors de portée.

 

 

 

Le manuel de référence de l’International Water Association pour la mise en œuvre opérationnelle du droit de l’homme à l’eau potable

 

 

 

 

Prise en compte de ces informations statistiques dans les politiques publiques

Lors de la Conférence historique des Nations Unies sur l’Eau à New York en mars 2023, il a été reconnu une crise mondiale de l’eau. Les appels d’ONU-Eau à accélérer les efforts pour l’eau ont été rappelés mais aucune décision d’action a été prise. D’ailleurs depuis l’adoption des ODD, aucune accélération n’est perceptible dans les statistiques mondiales relatives à l’eau véritablement potable. On dirait que la plupart des politiques nationales ne cherchent pas à atteindre l’objectif d’accès universel et continuent sur leurs lancées antérieures comme si les objectifs ODD n’existaient pas.

Lors du Sommet des ODD de septembre 2023, les Etats membres de l’ONU ont adopté une résolution politique qui redit leur volonté d’atteindre un accès universel à l’énergie mais ne rappelle pas leurs objectifs d’accès universel à l’eau potable et à l’assainissement en dépit des besoins bien supérieurs et de leurs statuts de droits de l’homme. Pourtant, cette déclaration avait fait l’objet de rapports préalables du système ONU qui mentionnaient la croissance du nombre d’urbains sans eau potable. C’était même dans le titre du paragraphe eau du rapport ONU 2023 sur les ODD. Mais quel gouvernement a vu cette information jamais discutée ni communiquée dans les médias ? Est-ce que cette mention de l’électricité et l’omission de l’eau potable traduisent des différences d’influence de lobbys ou des différences de communication et de visibilité des besoins ? A noter que ces rapports disaient également que c’est l’Afrique sub-saharienne qui « connait le plus grand retard » mais sans mentionner de dégradation de l’accès.

Un grand mérite de l’Agenda 2030 et de ses ODD est d’avoir permis l’établissement de statistiques mondiales sur des sujets majeurs. Malgré leurs imperfections de jeunesse, les estimations qui en résultent sont de plus en plus fiables. Pour l’accès à l’eau potable, nous disposons aujourd’hui de connaissances bien plus nombreuses et pertinentes qu’avant 2015.

En particulier, comme présenté ci-dessus, ceux qui prennent le temps d’analyser ces nouvelles connaissances savent que :

– les progrès pour l’eau potable sont très lents en moyenne, bien plus lents que pour l’électricité ou l’assainissement de base.

– l’accès universel à l’eau potable est totalement hors de portée tant que la dégradation de l’accès n’est pas stoppée dans certaines populations, en particulier dans celles des villes et celles d’Afrique sub-saharienne où habitent au total près des deux tiers de la population mondiale.

Mais ces connaissances nouvelles ne sont pas étudiées, médiatisées ni même discutées. Il y a urgence à ce que la communauté internationale s’en empare et enclenche l’indispensable sursaut politique qui conduira à changer les politiques publiques pour l’eau potable et donnera davantage de priorité à l’eau dans les programmes gouvernementaux.

 

[i]   https://washdata.org/report/jmp-2023-wash-households-fr

[ii] ONU eau potable : quelques progrès, beaucoup de retard à rattraper ! Résumé du Rapport du JMP UNICEF-OMS (2020-2022), Camille Chambon, Défis Humanitaires n°80.

https://defishumanitaires.com/2023/09/01/titre-a-modifier-urgence-et-progres-de-lacces-a-leau-potable/

[iii] Accès à l’eau potable : le changement majeur d’objectif mondial en 2015 se heurte à des habitudes technocratiques tenaces, Gérard Payen, Défis Humanitaires, mars 2023 https://defishumanitaires.com/2023/02/21/acces-a-leau-potable/

 

Gérard Payen

Gérard Payen travaille depuis plus de 35 ans à la résolution de problèmes liés à l’eau dans tous les pays. Conseiller pour l’Eau du Secrétaire Général des Nations Unies (membre de UNSGAB) de 2004 à 2015, il a contribué à la reconnaissance des Droits de l’Homme à l’eau potable et à l’assainissement ainsi qu’à l’adoption des nombreux objectifs mondiaux de Développement Durable liés à l’eau. Il continue aujourd’hui à travailler à la mobilisation de la communauté internationale pour une meilleure gestion des problèmes liés à l’eau, ce qui passe par des politiques publiques plus ambitieuses. Vice-président du Partenariat Français pour l’Eau, il conseille simultanément les agences des Nations Unies qui produisent les statistiques mondiales relatives à l’Eau. Impressionné par le nombre d’idées fausses sur la nature des problèmes liés à l’eau, idées qui gênent les pouvoirs publics dans leurs prises des décisions, il a publié en 2013 un livre pour démonter ces idées reçues.