L’humanitaire face au dérèglement géopolitique généralisé

Château d’eau endommagé, 2021, Gaza Crédits : Robin LloydECHO

L’humanitaire que nous connaissons aujourd’hui et depuis des décennies va-t-il succomber à la multiplication des conflits, au terrorisme comme au retour de la guerre de haute intensité sur fond de fragmentation-recomposition du monde et du retour des peuples, des nations et des empires.

L’humanitaire dont nous parlons ici est celui de l’accès des victimes des conflits, catastrophes et grandes épidémies aux secours dont ils ont un urgent besoin pour vivre. Cet humanitaire est celui des principes de neutralité politique, de l’impartialité de l’aide fondée sur les seuls besoins sans distinction d’aucune sorte ainsi que de l’indépendance des ONG à l’égard des acteurs politiques. Enfin, notre humanitaire est celui du Droit International humanitaires (DIH) qui a pour objectif de règlementer et au fond d’humaniser le déroulement des guerres.

La guerre aujourd’hui change-t-elle les conditions de l’action humanitaire ?

Que constatons-nous aujourd’hui ? Nous voyons d’une part une expédition sanglante du Hamas aller massacrer des civils israéliens, enlever des otages et d’autre part l’Etat D’Israël, qui a le droit de se défendre, employer des moyens militaires massifs sur le territoire minuscule de Gaza ou combattants et population palestinienne sont très imbriqués au prix de nombreuses victimes civiles. Le DIH risque bien de se perdre si on ne revient pas à minima à un approvisionnement régulier de la population et des hôpitaux, avec des zones de sécurité sures, sans parler de la protection des otages et des civils.

En Ukraine, nous avons vu la Russie, membre permanent du Conseils de sécurité de l’ONU, envahir un pays aux frontières internationalement reconnues, au nom d’une guerre de reconquête préventive, générant des crimes contre l’humanité, une guerre de très haute intensité, ainsi qu’une certaine incompréhension de la neutralité comme de l’impartialité des secours. La guerre dure, les Ukrainiens sont la première réponse à leurs propres besoins, les territoires séparatistes de la Crimée, de Donetsk et de Louhansk à l’est du pays sont inaccessibles aux humanitaires qui, par ailleurs, doivent encore et toujours démontrer leur raison d’être et leur plus-value.

En Afghanistan, après 20 ans de guerre des Etats-Unis et de l’OTAN contre les Talibans afghans, ceux-ci l’ayant finalement emporté, imposent la charia et conduisent les humanitaires à devoir choisir entre secours pour des millions d’Afghans face à la famine et respect des droits humains de ces mêmes Afghans, singulièrement des Afghanes. Chacun détermine son action en fonction de la priorité de son mandat !

Sur la route de l’exode forcé de plus de 100 000 Arméniens du Haut-Karabagh vers l’Arménie. @Twitter

Dans le Caucase du sud, nous avons vu un Etat, l’Azerbaïdjan, soutenu par la Turquie et par une Russie passive, imposer un blocus total durant 9 mois à 120.000 Arméniens du Haut-Karabakh ou Artsakh qu’aucune organisation humanitaire ne pouvait plus secourir. Puis lancer une attaque éclair pour les chasser en quelques jours de leur terre ancestrale en violation du DIH et des négociations qui avaient alors lieu. L’enjeu de l’aide internationale est déterminant maintenant pour l’Arménie elle-même menacée.

Nous pourrions multiplier les exemples à d’autres régions comme dans le cas de pays du Sahel qui exportent une déstabilisation à tout l’ouest de l’Afrique ou encore à l’Asie Pacifique en voie de militarisation accélérée autour de Taïwan. Il n’est pas non plus nécessaire d’examiner en détail le Moyen-Orient au bord de l’explosion à partir de l’épicentre de Gaza qui est tout à la fois un révélateur et un accélérateur des antagonismes. Ce n’est un mystère pour personne que de constater que l’offensive sanglante du Hamas est une guerre par procuration entre l’Iran et les pays arabes visant à faire échouer les Accord d’Abraham entre Israël et ces pays Arabes sur fond de cause palestinienne.

De 1980 à 2023, quel changement d’époque ?

La guerre n’est pas nouvelle, ni le terrorisme, ni les crimes de guerre, ni même les génocides. Ce qui change en revanche c’est cette multiplication des guerres sur fond de recomposition conflictuelle du monde et l’affaiblissement manifeste de l’ONU.

Dans les années 1980, au temps du conflit Est-Ouest, les guerres se déroulaient pour l’essentiel à la périphérie des « deux grands ». Nous avions affaire à des « petites guerres » sans fin où les humanitaires ont alors trouvé leur place entre légitimité de la solidarité et nécessité des secours dans des pays pauvres peu structurés et en guerre civile. Ce type de situation existe encore mais il n’est plus le seul modèle.

De surcroit, ce qui complique toute approche binaire entre guerre injuste et paix juste, c’est la théorie de la guerre dite juste qui répond à des critères énoncés depuis l’antiquité romaine par Cicéron, puis par Saint Thomas d’Aquin au Moyen-Age jusqu’aux Conventions de Genève de l’après-seconde guerre mondiale. Et de bien distinguer en latin le « jus ad Bellum » sur les causes justes d’une guerre, le « jus in Bello » sur les comportements justes et le « jus post Bellum » sur les accords de paix équitables. Sans oublier le devoir de résistance, développé par les partisans du devoir d’ingérence comme Bernard Kouchner.

Des soldats de l’armée irakienne patrouillent dans les rues le 1er mars 2006 à Mossoul, en Irak, à l’appui de l’opération Iraqi Freedom pour reprendre la ville contrôlée par Daech. (Photo de l’armée américaine par Spc. Clydell Kinchen)(Photo de l’armée américaine par Spc. Clydell Kinchen)

En 2023, nous vivons un double mouvement de fond qui se superpose. Il y a le foyer actif du terrorisme porté par des minorités agissantes de l’islamisme le plus radical. Il y a simultanément une puissante aspiration à un monde multipolaire de ce que l’on nomme le sud global qui s’affirme face au monde dit occidental et ses valeurs et qui pourrait affaiblir le DIH si nous ne savons pas le promouvoir comme une valeur commune pour tous sans distinction. Si l’on veut éviter le risque d’une guerre des civilisations, il va falloir trouver une alternative commune à des civilisations distinctes.

Le danger d’une politisation de l’humanitaire.

Dans ce contexte extrêmement déstabilisant pour le monde humanitaire, certains pourraient avoir la tentation dangereuse de politiser l’humanitaire pour faire valoir leurs propres préférences personnelles et promouvoir tel ou tel système de pensée ou idéologie. Nous devons les mettre en garde de s’imposer à eux-mêmes la critique récurrente qu’ils opposent aux Etats ou organisations internationales quand ils les accusent d’instrumentaliser parfois l’aide humanitaire à des fins politiques.

Pour celles et ceux qui souhaiteraient néanmoins poursuivre dans cette voie partisane, il me semble que le chemin le plus court serait de s’engager politiquement sans utiliser un paravent humanitaire qui aurait tout à perdre en légitimité, en cohérence et en confiance, notamment auprès de leurs partenaires et des opinions publiques, ici comme sur le terrain. Sans même parler des divisions internes que cela générerait au sein de chaque organisation et de la communauté humanitaire elle-même.

Henri Dunant
« Un souvenir de Solférino »

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Poursuivre dans la voie humanitaire dite « dunantiste » en référence au fondateur de la Croix Rouge, Henri Dunant, lors de la bataille de Solférino en 1859, qui fonde les principes humanitaires déjà évoqués (humanité, neutralité, impartialité, indépendance), ce qui ne nous dispense pas de réfléchir à ce que les Allemands appellent « zeitenwende » ou changement d’époque et ses conséquences sur les nouveaux contextes conflictuels de l’aide humanitaire.

La nécessité de s’adapter sans se renier.

Cela ne dispense pas non plus les humanitaires de faire leur « aggiornamento » et d’évaluer leurs limites comme force de proposition, d’influence et d’efficacité au service des populations en danger. Le système humanitaire lui-même semble atteindre des limites, connait des contraintes à l’utilité discutable, est l’objet d’« injonctions contradictoires », est victime de la bureaucratie, d’une normalisation devenue folle et tuant l’initiative, exacerbe souvent la concurrence plutôt que de promouvoir la complémentarité !

Dans cette revue en ligne « Défis Humanitaires », nous avons engagé cette réflexion et nous allons la poursuivre comme avec cet éditorial qui y participe.

Ainsi, je crois que le respect de valeurs dites universelles peut et doit être compatible avec le respect de la diversité humaine qui est une richesse. Diversité des peuples et des cultures qui veulent être reconnues et respectées et dont les plus minoritaires sont par définition les plus menacées de disparition ou d’oppression. On protège bien et à raison la biodiversité. Protégeons également l’humanité une et diverse.

L’humanitaire est plus que jamais nécessaire pour sauver de plus en plus de vies menacées. La ligne de crête humanitaire est toujours la voie de l’engagement humaniste, de l’impartialité, de la prise de risque pour permettre l’accès des populations en danger aux secours.

La situation humanitaire internationale comme les modalités de son action seront au cœur de la 5ème Conférence Nationale Humanitaire (CNH) qui se tiendra à Paris et qui sera l’occasion de présenter la 3ème édition de la Stratégie Humanitaire de la France pour la période 2023 – 2027.

Alain Boinet.

Président de Défis Humanitaires.

 

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Alain Boinet

Alain Boinet est le président de la Revue en ligne Défis Humanitaires www.defishumanitaires.com  et le fondateur de l’association humanitaire Solidarités Humanitaires dont il a été directeur général durant 35 ans. Par ailleurs, il est membre du Groupe de Concertation Humanitaire auprès du Centre de Crise et de Soutien du ministère de l’Europe et des affaires étrangères, membre du Conseil d’administration de Solidarités International, du Partenariat Français pour l’eau (PFE), de la Fondation Véolia, du Think Tank (re)sources.

 

 

Découvrez l’édition 82 de Défis Humanitaires :

 

La solidarité internationale, enjeu clé de l’intégration des réfugiés du Haut-Karabakh en Arménie

© IOM Les réfugiés du Karabakh reçoivent des secours humanitaires à Goris, une ville frontalière d’Arménie

L’arrivée sur le territoire de l’Arménie de plus de 100 000 réfugiés de la région du Haut-Karabakh/Artsakh en 10 jours provoque une crise humanitaire majeure. Pour ce petit pays de 2,8 millions d’habitants, enclavé et aux ressources modestes, 100 000 personnes représentent 3% de sa population. Pour comparaison, cela équivaudrait à l’arrivée en France de 2 millions de personnes en 10 jours. Pour la 1ere fois en vingt-cinq siècles, il ne reste plus d’Arméniens en Arstakh. C’est dire que cette crise est bien plus qu’un problème humanitaire à régler en l’espace de quelques mois à quelques années. C’est le drame de tout un peuple. Aider la jeune démocratie arménienne à le surmonter, une responsabilité morale internationale.

Pourquoi cet exode massif ? Pour le comprendre, il faut brosser à grands traits l’histoire récente d’un conflit qui a plus de cent ans. Située dans l’Azerbaïdjan voisin, la région du Haut-Karabakh a fait l’objet de 4 guerres depuis 1988, époque où elle était une Région Autonome soviétique. Composée à très grande majorité d’Arméniens (75% en 1989) lassés de subir discriminations sociales et culturelles, et anxieux face à la déperdition relative de leur population, la région du Haut-Karabakh avait exprimé, par la voix de son Soviet (Assemblée), le souhait de se rattacher à l’Arménie soviétique voisine en vertu du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. L’Azerbaïdjan soviétique, à qui la région du Haut-Karabakh avait été attribué par Staline en 1921, a répondu d’une part par l’ultra-violence exercée contre les Arméniens vivant sur son sol ; et d’autre part, par l’autoritarisme en abolissant le statut d’autonomie de la région. C’est ainsi que trois pogroms eurent lieu entre 1988 et 1991, qui provoquèrent la fuite en masse des Arméniens d’Azerbaïdjan vers l’Arménie et des Azéris d’Arménie vers l’Azerbaïdjan.

Référendum du 2 septembre 1991 : le début de l’indépendance de la République d’Artsakh (Photo : The Armenian Genocide Museum-Institute Fondation)

Le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes s’est de nouveau exprimé, cette fois directement par un référendum en 1991. En utilisant la loi soviétique sur la sécession, l’unanimité de la population arménienne de la région s’est exprimée pour devenir indépendant de l’URSS. Au même moment et en vertu de la même loi, l’Azerbaïdjan soviétique devenait également indépendant. Avec l’effondrement de l’URSS, la région du Haut-Karabakh, soutenue par l’Arménie, s’est ainsi retrouvée aux prises avec une première guerre (1991-1994) qui lui donna une indépendance de facto pendant vingt-six années de cessez-le-feu. Des territoires azerbaïdjanais en pourtour de la région du Haut-Karabakh devaient permettre de négocier un statut contre leur restitution. La paix ne l’emporta pas. Un conflit de basse intensité a perduré, émaillé de violations régulières et d’une guerre éclair (2016). Pendant ce temps, en Azerbaïdjan, Ilham Aliev, despote qui tient le pouvoir de son père depuis 2003, construisait sa légitimité interne sur le revanchisme et l’arménophobie. Fort des revenus d’exportations du pétrole et du gaz et d’une alliance stratégique avec la Turquie, l’Azerbaïdjan a lancé une seconde guerre, en 2020, dite des « 44 jours », qu’elle a remportée haut la main. Cette victoire militaire massive lui permet de récupérer les territoires qui devaient servir de monnaie d’échange et de conquérir une partie de l’ancienne région autonome du Haut-Karabakh. Un nouveau cessez-le-feu, très fragile, est instauré en novembre 2020, garanti par des forces d’interposition russes.

Sur la route de l’exode forcé de plus de 100 000 Arméniens du Haut-Karabagh vers l’Arménie. @Twitter

L’exode forcé, une forme de nettoyage ethnique

Pour les Artsakhiotes, la situation sécuritaire sur place est extrêmement précaire dès 2021, la Russie utilisant la vie des Arméniens du Haut-Karabakh comme monnaie d’un chantage politique permanent sur l’Arménie, mettant en péril sa souveraineté et son indépendance. L’Arménie résiste tant bien que mal à la pression conjuguée russo-azerbaïdjanaise, au prix d’agressions militaires et d’occupations de portions de son territoire par les forces azerbaïdjanaises à plusieurs reprises en 2021, 2022 et 2023. Face à cette résistance, Bakou décide de mettre la région du Haut-Karabakh sous blocus en décembre 2022, en fermant le corridor de Latchine, la seule route terrestre reliant l’Arménie au Haut-Karabakh. Enfin, une guerre-éclair, camouflée sous le sobriquet « d’opération anti-terroriste » est déclenchée contre la région le 19 septembre 2023. Vingt-quatre heures de bombardements et de combats contre la petite armée d’autodéfense aboutissent à une capitulation totale : dissolution des forces d’autodéfense et des structures représentatives de la région en vue d’une « intégration » manu militari dans un Azerbaïdjan répressif, ultra-violent et arménophobe. Leurs dernières défenses tombées, les Arméniens d’Artsakh fuient leur patrie, leurs maisons et leurs champs, leurs monastères et leurs églises, leurs écoles et leurs cimetières.

En utilisant les bombardements ajoutés aux neuf mois de blocus de l’Artsakh, Bakou s’est rendu coupable de violations continues du droit humanitaire international aboutissant au départ forcé des Arméniens d’Artsakh. Le nettoyage ethnique n’est pas une catégorie juridique, mais il a été décrit de manière circonstanciée dans les rapports internationaux qui ont accompagné les guerres de l’ex-Yougoslavie dans les années 1990. Les experts onusiens mandatés pour étudier les violations l’ont décrit comme suit : « une politique intentionnelle mise en œuvre par un groupe ethnique ou religieux pour supprimer la population civile d’un autre groupe ethnique ou religieux d’une aire donnée par des moyens violents ou terroristes. » La crise que connaissent les Arméniens face à ce drame de la dépopulation de l’Artsakh n’est pas seulement matérielle et humaine, elle est aussi psychologique à l’échelle de la nation, et politique au niveau national et régional.

L’année qui s’ouvre va être déterminante pour la réussite ou l’échec de l’intégration des Artsakhiotes dans la société arménienne. Grâce à l’extraordinaire élan de solidarité et de fraternité, la première étape de cet accueil, qui a reposé uniquement sur les ressources et l’énergie des Arméniens, ne se déroule pas trop mal. Mais déjà, de nombreuses difficultés sont observables tenant à des causes structurelles (capacités d’accueil des établissement scolaires, disponibilité des emplois etc.), que l’Etat arménien ne pourra pas résoudre seul.

Des bénévoles et des humanitaires distribuent à la frontière avec l’Arménie des produits de première nécessité aux réfugiés forcés fuyant l’Artsakh. Photo : Arshaluys Barseghyan/OC

Accueillir les Arméniens chassés d’Artsakh.

Depuis le 24 septembre, l’Etat et la société arméniennes font de leur mieux pour accueillir leurs compatriotes chassés d’Artsakh. Le gouvernement a réussi à organiser trois principaux points d’accueil, de distribution et d’enregistrement à Kornidzor, Goris (Syunik, région sud de l’Arménie) et Vayk (Vayots Dzor, région centre de l’Arménie), où des milliers de bénévoles se sont portés volontaires. Les arrivants s’y sont faits enregistrer et y ont reçu les premiers soins, y compris médicaux ; de la nourriture et des vêtements ; ils pouvaient faire le plein de leur voiture gratuitement, etc. Des hôtels, des auberges, des maisons et des appartements privés, des sanatoriums et des salles d’accueil spécialement équipées, tous listés dans les jours qui ont suivi les attaques sur le Haut-Karabakh, servent de points d’accueil temporaires. Sans compter l’accueil spontané chez l’habitant, si fréquent que le gouvernement a assez rapidement prévu des aides financières pour les familles d’accueil, dont certaines sont très modestes. Sans les associations locales et les bénévoles, cette première phase aurait été beaucoup plus chaotique. Situation assez unique en son genre : cet afflux massif a été géré sans avoir recours ni à des installations dans des tentes ni à des camps de réfugiés. Certaines sociétés du secteur privé se sont également spontanément jointes à l’effort collectif, que ce soit sous la forme de dons en nature (restauration, téléphonie mobile) ou en numéraire. Le gouvernement arménien a, à ce jour, prévu 23 millions de dollars dans son budget 2024 pour les réfugiés en précisant que ce montant pourrait être augmenté en fonction de l’évolution de la situation. Des aides financières à hauteur de plusieurs centaines d’euros sur six mois sont versées à chaque réfugié (y compris les enfants) en aide à l’achat d’équipements et subsides pour les charges communales. Depuis la fin de la guerre des 44 jours, c’est plus d’un milliard de dollars du budget arménien qui a été alloué à la région du Haut-Karabakh en aide humanitaire. On suppose qu’une grande partie de cette somme pourra être affectée sur des programmes d’installation de moyen et long-terme des réfugiés.

Tirer les leçons du passé pour une intégration réussie des réfugiés  

Si on en juge par les expériences passées d’accueil de réfugiés en Arménie, on peut raisonnablement supposer que l’Arménie n’instrumentalisera pas les réfugiés d’Artsakh dans le but d’en faire des brandons de haine vis-à-vis des Azerbaïdjanais ni une unité monnayable pour des dividendes politiques à l’international. Elle ne l’a pas fait dans les années 1990, alors que des chassé-croisé des populations arméniennes d’Azerbaïdjan et azéries d’Arménie avaient eu lieu (450 000 Arméniens d’Azerbaïdjan et 220 000 Azéris d’Arménie partent). Elle ne l’a pas davantage fait pendant la 1ere guerre du Haut-Karabakh, quand 45000 Arméniens et 680 000 Azéris fuyaient les zones de combat, de Chahoumian au nord du Haut-Karabakh pour les premiers et de sept régions périphériques pour les second, conquises par les troupes adverses. En Azerbaïdjan, nombreux sont les déplacés internes qui depuis 1993 vivent encore dans des bâtiments communaux (écoles, gymnases) voire des constructions de fortune construites de manière anarchique sur des toits d’immeubles. Outre que la redistribution sociale n’existe pas dans ce type de régime oligarchique et autoritaire reposant sur un homme fort et son clan, le maintien de ces populations dans une grande précarité sert à entretenir le revanchisme et l’arménophobie sur lesquels le régime d’Aliev a bâti sa légitimité intérieure. Les réfugiés d’Artsakh n’auront pas à subir un douloureux parcage volontaire dans des abris précaires. Néanmoins, des difficultés d’ordre structurel se présentent, qui, si elles ne trouvent pas de solution, risquent de décourager l’installation permanente des réfugiés en Arménie. Elles tiennent aux capacités de l’Etat en termes de structures d’accueil, en particulier des écoles et des maternelles ; et de bassins d’emplois. Le gouvernement tente d’orienter l’installation vers des écoles où des places sont disponibles, mais la décision de la localisation géographique revient in fine à chaque famille. Or l’intégration des Arméniens d’Artsakh, y compris les 30000 ayant perdu leur foyer à l’issue de la guerre de 2020, est essentielle au niveau humain, pour que ces personnes retrouvent un avenir, mais aussi au niveau politique et moral pour la société et la démocratie arméniennes.

Infirmières en formation au Collège médical de Stephanakert, capitale du Haut-Karabakh, celles-ci ont dû fuir la ville, suite à l’attaque de l’Azerbaïdjan des 17 et 18 septembre 2023 ©A.Boinet

La démographie, une question d’avenir et de survie.

L’Arménie a un problème de démographie qui, pris sur le long terme, représente une menace majeure. Depuis déjà 2006, la diminution de la population du fait de l’émigration des années 1990 et 2000, et le vieillissement couplé au faible nombre des naissances, a été identifié comme un problème stratégique national, sans que rien ne soit vraiment fait pour y remédier. Les premières timides tentatives de se préoccuper du problème apparaissent en 2018, après « la révolution de velours ». Le gouvernement de Pashinyan met en place des allocations familiales et entreprend une réforme -en cours- du système de santé. A en juger par les expériences passées d’accueil de réfugiés, on n’est guère enclin à l’optimisme. Les vagues de réfugiés arméniens fuyant des guerres au Moyen-Orient dans les années 2000 et 2010 (Liban, Iran, Syrie) sont souvent arrivées en Arménie pour en repartir quelques années plus tard vers des pays aux situations économiques et sociales plus attrayantes. La question de la répartition géographique des réfugiés d’Artsakh se pose aussi. Sur un plan stratégique, il serait crucial que ces populations habitent en priorité les régions du sud, du centre et de l’est. Mais le risque d’une nouvelle guerre de l’Azerbaïdjan contre l’Arménie, qui viserait d’abord ces régions, est trop élevé pour le permettre : la crainte de s’installer près de frontières non seulement menacées mais où, depuis deux ans et demi, les forces azerbaïdjanaises ont pénétré parfois profondément, est palpable. On estime à environ 1/3 les personnes qui se sont dirigées vers Erevan et les faubourgs. Parmi les deux tiers restants, les provinces de Ararat et Kotayk, limitrophes de Erevan, ont été préférées. Depuis la fin de la guerre des 44 jours en 2020, les forces azerbaïdjanaises ont régulièrement attaqué l’Arménie. L’épisode le plus violent et le plus grave en termes territoriaux et humains s’est déroulé en septembre 2022. Des positions stratégiques sur les hauteurs ont été prises. Nombreux sont les hameaux où les paysans n’ont plus accès à leurs pâturages, aussi bien dans le sud que l’est du pays. La ville de Djermouk, ville touristique importante connue pour ses cures thermales et son eau pétillante, souffre énormément de la présence des troupes azerbaïdjanaises à quelques kilomètres de la ville, comme un rappel de l’épée de Damoclès suspendue en permanence au-dessus de la tête des Arméniens.

Des enfants du Haut-Karabakh jouent à Goris. Photo : Arshaluys Barseghyan/OC Media.

L’enjeu d’une solidarité internationale durable

L’aide humanitaire financière promise et qui a commencé à arriver est importante. La France fait partie des donateurs les plus généreux avec 11 millions d’euros. L’ONU a promis 97 millions. Mais c’est sa présence sur le long terme et sa coordination avec des besoins identifiés et exprimés par le gouvernement arménien qui pourront faire une vraie différence. A ce jour, un plan sur six mois est prévu. Ce sera trop peu pour assurer l’intégration des réfugiés. Il est nécessaire de passer ensuite à des plans structurels économiques, sociaux, et en ciblant particulièrement les régions afin d’encourager l’installation de long terme des réfugiés dans les zones les plus dépeuplées. Une conférence internationale réunissant donateurs internationaux, bailleurs de fonds internationaux, avec un accent particulier sur les françaises comme l’AFD, grands ONG internationales, ONG et associations locales, associations arméniennes de diaspora, et institutions gouvernementales nationales et régionales, serait indiquée pour coordonner l’effort. Elle aura aussi pour vertu, et non des moindres, de rassurer les Arméniens sur le fait que qu’ils ne seront pas livrés à eux-mêmes pour faire face à la gestion de cette crise. Un élan de solidarité sur le long-terme ferait un heureux contrepoint à la solitude profondément injuste que les Arméniens d’Artsakh ont connu depuis trente ans. Hormis la Croix Rouge, aucune association ou ONG internationale n’a porté assistance aux Arméniens d’Artsakh sous le prétexte que la république du Haut-Karabakh n’était pas reconnue par la communauté internationale ; puis, après 2020, que la région faisait partie des affaires intérieures de l’Azerbaïdjan. Le droit international a échoué à protéger les Arméniens du terrorisme d’Etat de l’Azerbaïdjan. Nous pouvons former le souhait que la solidarité internationale se tienne aux côtés de la jeune démocratie arménienne et l’aide à relever le défi de l’intégration des réfugiés d’Artsakh pour rouvrir l’espoir d’une vie décente à ces hommes, femmes et enfants sur le sol de l’Arménie.

Taline Papazian

Taline Papazian, docteure en science politique, enseignante à Sciences Po Aix. Spécialiste des conflits armés dans les États post-soviétiques, en particulier sur le cas de l’Arménie. Elle dirige également l’organisation sans but lucratif Armenia Peace Initiative (armeniapeace.org).