Quels défis pour l’humanitaire, quelles réponses ?

Un entretien avec Alain Boinet.

Ces structures en demi-lune sur un sol stérile ont été créées dans le village de Gobro, au Niger. Elles sont conçues pour conserver l’eau de pluie lors des prochaines précipitations, remplir la nappe phréatique et favoriser la repousse de la végétation. @ Fatoumata Diabate/Oxfam

Défis Humanitaires : Comment se porte l’humanitaire aujourd’hui ?

Alain Boinet : L’humanitaire se porte plutôt bien, malgré ses problèmes, tant il n’a cessé de se développer depuis 30 ans. Mais, dorénavant, il entre dans une zone d’incertitude et de turbulence. Je crois que celle-ci se caractérise par cinq faits majeurs.

Le premier défi est ce moment de bascule géopolitique que nous vivons avec l’entrée dans un cycle de confrontation parti pour durer. Le second, c’est non seulement le manque de ressources financières pour faire face aux besoins humanitaires qui s’accroissent, mais surtout le risque d’une baisse des financements humanitaires de la part des institutions. Le troisième risque est celui d’une politisation de l’humanitaire, du fait des Etats et des acteurs politiques mais aussi du côté de certains humanitaires. Un quatrième défi qui va s’amplifier chaque année, c’est l’explosion démographique des pays de l’Afrique sub-saharienne.

Enfin, il y a la fin du magistère occidental et l’aspiration de nombreux pays comme d’anciens empires de s’affirmer, d’être reconnus et de compter dans un monde multipolaire, ce que l’on nomme le sud global.

Peux-tu préciser ce que tu entends par risques géopolitiques.

L’invasion Russe de l’Ukraine le 22 février 2022 est un tournant majeur, le point de bascule après la guerre froide suivie d’une longue période de multilatéralisme et simultanément d’un round d’observation et de gestation des antagonismes.

Maintenant, nombre d’Etats-nations, d’anciens empires pensent pouvoir régler leurs différends par la force. Cela est vrai depuis l’Ukraine tout au long de la ligne de confrontation avec la Russie qui, à l’ouest, va de la Pologne aux pays Baltes et à l’Europe du Nord et, à l’est, vers la Moldavie, la Géorgie et l’Arménie. La Pologne qui consacre 4,2% de son RNB (revenu national brut) à sa défense se prépare en fait à une guerre possible. Et après la guerre avec Israël et le Hamas à Gaza, avec le Hezbollah au Liban, ce sera peut-être le tour de l’Iran dans la perspective de remodeler un nouvel équilibre régional.

© UNICEF/Kristina Pashkina. Une école à Kharkiv, dans le nord-est de l’Ukraine, est détruite après un bombardement intensif.

Et que dire de la zone Indopacifique qui voit se mobiliser militairement un grand nombre de pays qui se préparent à terme à une agression possible de la Chine contre Taïwan  face aux Etats-Unis. Qui voudrait être surpris par un nouveau « Pearl Harbour » à Taïwan ?

N’oublions pas que la nécessité de l’humanitaire et son développement ont accompagné de grands conflits ou catastrophes qui ont provoqué des opérations de l’ONU (Ex Yougoslavie, Tsunami, Haïti) ou des interventions des Etats-Unis et de leurs alliés (Irak, Syrie, Libye), cycle qui a pris fin en Afghanistan. Cette période semble bien révolue et nous entrons dans un nouveau cycle et nous sommes peut-être partis pour 20 ans de chaos.

Enfin, et c’est aussi décisif pour l’avenir de l’humanité, que dire des risques systémiques, qu’il s’agisse du dérèglement climatique, la raréfaction de l’eau et de sa pollution, la perte accélérée de la biodiversité, la pollution du plastique, la sécheresse qui s’étend.

Nous pourrions aussi évoquer des mouvements mondiaux qui impacteront de plus en plus l’humanitaire : cybercriminalité, crime organisé, mouvements migratoires, déplacements forcés de populations. Là aussi, nous allons connaître un effet ciseau entre les menaces et les solutions qui pourrait passer par la loi du rapport de force privilégié par Donald Trump. Et ce n’est pas seulement « Make America great again » mais tout autant « Make China, Türkiye, Russia, Iran, India, South Africa great again ».

As-tu des exemples concernant la diminution des financements humanitaires ?

En France, l’Aide Publique au Développement pourrait baisser de 2 milliards d’euros dans le projet de loi de finances 2025 et le budget humanitaire qui devait être de 1 milliard d’euros, serait réduit de moitié, si rien n’est fait pour limiter la casse.

Concernant les Nations-Unis, l’appel à secourir 187,6 millions de personnes est de 49 milliards de dollars cette année. Mais, au mois de septembre 2024, le budget disponible était de seulement 22,48 milliards de dollars ! Depuis 2022, nous assistons à une érosion significative des financements. Va-t-elle se poursuivre dans un contexte d’affaiblissement de l’ONU et du droit international ?

4 février 2024. Gaza. TPO. Des enfants palestiniens portent des récipients vides alors qu’ils font la queue pour obtenir de l’eau fournie par un groupe de jeunes palestiniens, dans le camp de réfugiés de Rafah, au sud de la bande de Gaza. Ismael Abu Dayyah pour l’UNOCHA

Du côté de la Commission Européenne, nous avons des espoirs que soit maintenu au moins l’engagement de la précédente Commission. Mais nous avons aussi des craintes en attendant de connaître le niveau du Cadre Financier Pluriannuel qui sera fixé en 2025 pour les 7 années à venir. Difficultés économiques, inflation, forte croissance des budgets de défense, instabilité politique en France, en Allemagne, qui a baissé son budget humanitaire de 52%, sont passés par là.  Et puis, c’est l’inconnu côté Etats-Unis, premier financeur de l’Aide Publique au Développement et de l’aide humanitaire.

Dans un tel contexte, comment vont se comporter les donateurs, les entreprises, les fondations ?

Comment vois-tu cette politisation de l’humanitaire et ses conséquences.

Dans ce nouveau cycle géopolitique, l’affirmation de la souveraineté des Etats-nations va certainement engendrer des difficultés grandissantes d’accès aux populations en danger et à une politisation des relations avec les ONG. N’oublions pas que beaucoup des conflits sont des guerres civiles et que les pouvoirs en place risquent de restreindre l’espace du Droit International Humanitaire pour les acteurs humanitaires.

Dans les cas de guerres interétatiques, la question de la liberté d’action humanitaire et des financements se posera également plus systématiquement. Comment les ONG vont-elles faire pour résoudre ces difficultés ? Bien sûr, ce n’est pas entièrement nouveau. Mais ce qui pourrait bien changer, ce pourrait être une systématisation des contraintes et une baisse, si ce n’est une panne des financements ainsi qu’une politisation du fléchage des budgets disponibles.

La question à laquelle nous sommes alors confrontés est de savoir si nous devons répondre à ce risque de politisation de l’humanitaire par les Etats par une politisation des humanitaires, ou si nous devons au contraire toujours agir dans le cadre du Droit Humanitaire International en le concrétisant obstinément et sans relâche sur le terrain.

Jusqu’à présent les humanitaires ont dénoncé la politisation de l’humanitaire par les Etats comme un obstacle à l’aide humanitaire et à son impartialité. Dans le cas d’ONG qui basculeraient dans la politisation de leur mandat et de leur action, celles-ci se trouveraient alors placées dans le champ politique, ce qui restreindrait alors automatiquement leurs capacités d’action et d’accès aux populations.

Bombardement à Gaza © UNRWA Ashraf Amra

Gaza en est l’exemple dramatique et emblématique à cet égard. Le débat est tout à tour factuel, chiffré, passionnel et intensément conflictuel. C’est simplement humain quand l’on vit avec le pogrom du 7 octobre 2023 en Israël et avec les victimes à Gaza depuis près de 15 mois avec déjà près de 45.000 gazaouis tués, dont un grand nombre de civils. Sans relativiser ce drame terrifiant, il est éclairant de comparer le traitement du conflit à Gaza avec celui appliqué au Soudan, qui est également une catastrophe humanitaire, ou à l’Ukraine et ses innombrables victimes et destructions.

J’ajouterai une observation qui pourrait surprendre si l’on oublie l’expérience comme la réflexion sur la guerre. La guerre, qui est un processus politique, a cependant une logique et une autonomie propre qui échappe à bien des règles du temps de paix. Les démocraties elles-mêmes en viennent à utiliser des armes de destruction massive pour l’emporter, comme on a pu le voir durant et depuis la seconde guerre mondiale. Ce n’est pas une excuse, ce n’est pas une justification, c’est juste un constat.

J’entends dire que tout est politique et que l’humanitaire devrait s’y faire. Mais peut-être que l’humanitaire a des raisons que la politique ne connait pas ! La règle d’or est bien celle des principes d’humanité, d’impartialité, d’indépendance et de neutralité. Ce sont ces principes fondés sur le Droit International Humanitaire qui doivent permettent l’accès des secours aux populations en danger malgré les obstacles. Précisément, on cherche à s’extraire du politique pour secourir des personnes et des populations menacées et qui sans aide succomberaient tôt ou tard en grand nombre dans l’indifférence si personne n’agit avec le seul objectif de les secourir.

Mais la politique n’est pas interdite. Il faut juste faire le choix de la politique au nom de la politique. En revanche, il est possible de faire de la politique humanitaire sur des questions qui en relèvent pour la survie des populations, singulièrement l’accès à l’eau potable, la sécurité alimentaire, la protection des populations, la santé, l’application du Droit International Humanitaire.

Pourquoi avoir créé Défis Humanitaires qui publie sa 95ème éditions avec ce numéro.  

Quand j’ai quitté mes fonctions opérationnelles à Solidarités International, au début du mois de janvier 2018, je n’imaginais pas un instant arrêter.

Je continue depuis au sein de mon association de cœur, mais également au sein d’autres organisations comme le Groupe de Concertation Humanitaire auprès du Centre de Crise et de Soutien du ministère de l’Europe et des affaires étrangères en France, au Partenariat Français pour l’Eau (PFE), à la Fondation VEOLIA et dans d’autres initiatives encore.

Avec Défis Humanitaires, j’ai cherché à apporter ce qui me semblait manquer et être utile à la communauté humanitaire. D’abord, promouvoir l’humanitaire qui me semblait méconnu dans ses capacités et ses principes parmi les parlementaires, les journalistes, les Think Tanks, les entreprises, les décideurs. Ensuite, chercher à établir le lien de cause à effet entre la géopolitique des crises et la nécessité humanitaire, afin de mieux comprendre et d’agir plus efficacement. Enfin, mettre des coups de projecteur et documenter de grands défis pour l’humanité tels que la raréfaction de l’eau et sa pollution, la démographie galopante en Afrique subsaharienne, le climat, l’environnement, les financements.

Cette initiative s’inscrit dans une logique comparable à celles du Forum Espace Humanitaire et de la Revue Alternatives Humanitaires en France, réfléchir, publier, débattre sur l’humanitaire, tant sur le fond que sur les modalités de l’action. Défis Humanitaires est une plateforme humanitaire, une sorte de Do Thank mais pas un Think Tank. Nous faisons notre cette devise « Agir en homme de pensée et penser en homme d’action ».

A la suite de la revue, nous avons créé une association du même nom avec un Comité d’experts pluridisciplinaire. Celui-ci comprend plusieurs humanitaires mais également des experts de la philanthropie, de la géopolitique, des médias et des entreprises. L’objectif étant d’élargir le cercle humanitaire à d’autres domaines d’expertise pour le renforcer et l’amplifier.

Membre du Comité d’experts de Défis Humanitaires

En effet, j’ai remarqué que si le monde humanitaire est en contact avec une multitude d’acteurs et de situations, il est somme toute assez centré sur lui-même avec une capacité d’influence restreinte comparée à l’action menée. De même, j’ai constaté un manque d’appétence pour la géopolitique et l’anticipation stratégique sur ce qui va advenir pour s’y préparer.

Nous publions une édition mensuelle en cherchant à diversifier chaque numéro avec des sujets sur des crises humanitaires, des exemples d’innovation, des articles ou des entretiens sur des questions géopolitiques d’actualité, des tribunes libres.

Nous mettons en valeur l’apport de certaines organisations spécifiques (ressources humaines, transport, logistique, numérique, pratiques salariales, gestion, eau-assainissement) mais aussi de Coordinations d’ONG en France, en Europe.

Nous publions régulièrement des synthèses de rapports comme ceux de l’OCDE,  d’OCHA, de Development Initiatives, d’ANALP ou de certaines conférences internationales dans le domaine humanitaire ou de l’eau.  Ces rapports sont très volumineux et tout le monde n’y a pas accès. Nous en proposons des résumés de 10 pages avec des graphiques à nos lecteurs, en français et en anglais. Depuis 2018, nous avons publié 360 articles ou entretiens réalisés par 160 auteurs différents, dont un bon quart sont des contributeurs réguliers. Tout cela est disponible dans la rubrique archives et constitue une bibliothèque accessible aisément. Je remercie ici chaleureusement ces auteurs qui partagent ainsi leur expertise, leur expérience, leur réflexion avec nos lecteurs.

Quel est l’impact de Défis Humanitaires ?

Défis Humanitaires est une revue en ligne qui a une diffusion internationale. C’est une revue destinée à un public motivé et averti et pas un média grand public. Depuis 2018, le nombre de lecteurs n’a cessé de progresser pour passer de 1000 par mois à l’origine à 4000 aujourd’hui, soit près de 50.000 lecteurs cette année. Nous avons des lecteurs d’abord en France, mais également aux Etats-Unis comme au Burkina Faso, en Suisse comme au Sénégal, en Belgique comme en RDC et ailleurs.

Défis Humanitaires s’adresse aux humanitaires mais également aux journalistes, parlementaires, Think Tanks et étudiants, fondations et institutions nationales, européennes et internationales. Comme me le disait récemment un humanitaire présent à Bruxelles, Défis Humanitaires est devenu une revue de référence.

Ainsi, par exemple, nous avons récemment publié des articles sur l’Aide Publique au Développement et à l’ humanitaire en France, des propositions de réforme du contrôle de gestion des bailleurs, le financement et le partenariat avec la Commission Européenne (ECH0), un interview avec UN OCHA, un point sur les outils numériques, la mutualisation logistique, les crises en cours  (Gaza, Soudan, Ukraine, RDC).

Quels sont vos projets en 2025 et pour la suite ?

 L’année prochaine, nous voulons enrichir et diversifier nos éditions par des interviews plus nombreuses, plus d’articles sur les crises en cours, le suivi des financements, des innovations, la mutualisation entre ONG, mais aussi sur l’adaptation au changement climatique, à l’environnement, l’eau et les Objectifs de Développement Durable.

De plus, nous souhaitons publier des livres numériques dont un sur l’eau et l’assainissement et un autre sur les questions humanitaires à partir d’une sélection de bons articles publiés ces derniers temps.

Alain Boinet avec des étudiants de français au Centre francophone SPFA à Erevan

Je veux aussi signaler notre initiative d’apporter des livres neufs de littérature francophone contemporaine qui manquent totalement dans les bibliothèques des établissements d’enseignement en Arménie. Parrainé par l’écrivain Sylvain Tesson, cette initiative est réalisée en partenariat avec le Syndicat National de l’Edition, les maisons d’édition, l’ambassade de France à Erevan et nous espérons bien apporter 2000 à 3000 ouvrages neufs sélectionnés et destinés à 76 bibliothèques en Arménie.

Enfin, nous souhaitons publier la seconde édition de l’Etude sur les ONG humanitaires (2006 – 2023) qui représente un travail considérable nécessitant des recherches et une mise en forme exigeante.  Mais tout cela nécessite des ressources complémentaires pour y parvenir et nous comptons beaucoup sur nos lectrices et lecteurs pour le permettre.

On dit que qui veut la fin veut les moyens, de quoi avez-vous besoin pour y arriver ?

Pour réaliser cela pour nos lectrices et lecteurs, nous avons d’abord besoin de leur soutien moral, mais nous avons aussi besoin de leur soutien sous forme d’un don (HelloAsso) de fin d’année.

Rappelons que votre soutien bénéficie d’une déduction fiscale de 66% du montant du don et que nous adresserons un reçu fiscal à chaque donatrice et donateur.

Comment veux-tu conclure ?

Défis Humanitaires est une revue gratuite, indépendante, dynamique et tournée vers l’avenir. Le bénévolat permet pour une large part son existence, mais nous avons aujourd’hui le plus grand besoin du soutien de nos lectrices et lecteurs pour poursuivre et améliorer notre mission d’information.

Comme nous le voyons, les nuages s’amoncellent, mais nous ne manquons pas de ressources pour y faire face et résoudre bien des défis humanitaires. Que l’on pense à l’innovation, à l’anticipation, à la mutualisation, à l’influence sur les politiques publiques. Plus que jamais l’humanitaire doit mobiliser ses soutiens et ses partenaires.

Je saisis l’occasion pour remercier chaleureusement nos auteurs, les membres du Bureau et du Comité d’experts de Défis Humanitaires ainsi que les donateurs et partenaires qui vont permettre par leur don (HelloAsso) de fin d’année de réaliser cette action humanitaire qui a besoin d’eux en leur souhaitant un joyeux Noël.

 

 

Alain Boinet est le président de l’association Défis Humanitaires qui publie la Revue en ligne www.defishumanitaires.com. Il est le fondateur de l’association humanitaire Solidarités International dont il a été directeur général durant 35 ans. Par ailleurs, il est membre du Groupe de Concertation Humanitaire auprès du Centre de Crise et de Soutien du ministère de l’Europe et des affaires étrangères, membre du Conseil d’administration de Solidarités International, du Partenariat Français pour l’eau (PFE), de la Fondation Véolia, du Think Tank (re)sources. Il continue de se rendre sur le terrain (Syrie du nord-est, Haut-Karabagh/Artsakh et Arménie) et de témoigner dans les médias.

 

« Je vous remercie par avance pour votre soutien à la publication de Défis Humanitaires. »
Alain Boinet, président de Défis Humanitaires.

Votre don est déductible à 66% de votre impôt.

 

Je vous invite à lire ces articles publiés dans l’édition :

 

 

 

Le barrage de la discorde du Nil : Entre la renaissance et la ruine

Le Nil au Caire, Égypte, 2018. © Emőke Dénes

Contrairement à l’eau du Nil quand on la contemple en aval, notamment en Egypte, le temps qui permettrait de résoudre le conflit dont nous parlons s’écoule en vain… et la possibilité de l’accord demeure toujours lointaine.

Le barrage de la Renaissance est un projet hydroélectrique majeur situé sur le Nil Bleu en Éthiopie, et, depuis le début de sa construction en 2011, ce barrage est au cœur d’un conflit régional impliquant principalement l’Éthiopie, à l’origine du projet, l’Égypte et le Soudan. Ce contentieux lié au barrage de la Renaissance est l’une des plus importantes questions liées à l’eau dans le monde, en particulier ces dernières années, car c’est une querelle qui concerne les deux États les plus peuplés de l’Afrique après le Nigeria. Ce barrage a un impact majeur sur les ressources vitales de l’Égypte, qui en dépend massivement dans le domaine de l’agriculture et de l’irrigation, à tel point que sans ce fleuve la vie peut s’arrêter dans ce pays. Cet article vise donc à faire un état des lieux du conflit en mettant l’accent sur le bilan des négociations, l’impact actuel et prévisible, ainsi que sur les perspectives d’avenir.

Grand barrage de la Renaissance éthiopienne, 2022. Source : Photographie de l’auteur Stefano De Falco.

Points de vue contradictoires

Pour l’Éthiopie, le barrage représente un projet crucial, visant à générer environ 6000 mégawatts d’électricité, ce qui triplerait la capacité électrique du pays. Le barrage est perçu comme une solution aux défis énergétiques, tout comme un moteur de développement économique. Mais en fait, la symbolique de la mise en œuvre du barrage dépasse la question économique. Sa construction est un message adressé à l’Égypte et au Soudan : l’Éthiopie n’a plus besoin de leur approbation comme condition nécessaire à la construction de projets de développement sur le bassin du Nil, rejetant ainsi les accords de 1929 et de 1959.1

Ainsi, la date de la construction du barrage n’est pas neutre : le projet actuel date des années 1950-1960, mais le refus égyptien et le manque de support comme d’investissement international empêchaient sa mise en œuvre. L’année 2011 a, dans ce contexte, représenté pour l’Ethiopie le moment optimal, après l’indépendance du Soudan du Sud, et le chaos généré par le « printemps arabe » qui déstabilisait alors l’Égypte.

« L’État égyptien comprend les exigences du développement éthiopien, mais ce développement ne doit pas se faire au détriment des autres. » – Le président Al-Sissi, juin 2021.

Du point de vue du gouvernement égyptien, l’Égypte se trouve face à une crise « existentielle ». Le barrage de la Renaissance constitue une menace claire et directe pour la sécurité nationale de l’Égypte qui craint que le remplissage et l’exploitation du barrage réduisent considérablement le flux d’eau du Nil, affectant ainsi son agriculture, son industrie et ses besoins domestiques dont on parlera avec plus de détails.

Situé entre l’Éthiopie et l’Égypte, le Soudan partage ces préoccupations. Bien que le Grand barrage de la Renaissance (GERD) puisse réguler les inondations et fournir de l’électricité bon marché, il subsiste des inquiétudes concernant la gestion de l’eau et les impacts sur ses propres projets d’irrigation. La position soudanaise sur le barrage de la Renaissance est restée jusqu’à mi-2020 « neutre » entre l’Égypte et l’Éthiopie, et les positions politiques et médiatiques au Soudan se sont concentrées principalement sur les répercussions positives du barrage sur l’économie soudanaise et son rôle dans la régulation du débit du Nil. Cependant, on a assisté à un changement de position de Khartoum en 2021, qui s’est rapprochée de la position égyptienne, en faveur d’une signature d’un accord contraignant avec l’Éthiopie préalable au remplissement du barrage. Néanmoins, la guerre actuelle qui se déroule au Soudan met cette question du barrage en arrière-plan pour les Soudanais qui souffrent de la guerre. Cet affaiblissement de la position soudanaise… affaiblit en conséquence la position égyptienne qui se félicitait du soutien soudanais.

Le président Abdel Fattah Al-Sisi a rencontré à Sotchi le Premier ministre éthiopien, Abiy Ahmed lors du sommet Russie- Afrique, 2019. © La présidence égyptienne officielle

Des négociations infructueuses

Les négociations entre les parties prenantes à ce différend, surtout l’Égypte et l’Éthiopie, sont passées par plusieurs phases. La nature et les termes des négociations lors du dernier cycle ont changé par rapport à ce qu’elles étaient il y a plusieurs années. Il s’agissait d’abord d’études techniques du barrage et d’évaluation de ses effets sur les pays en aval, qui sont l’Égypte et le Soudan, puis de négocier la mise en œuvre des recommandations du comité d’experts international, puis enfin de négocier les règles de remplissage et d’exploitation du barrage. Maintenant, alors que la cinquième étape du processus de remplissage est en cours cet été, le champ de la négociation a diminué notablement, et se limite au fonctionnement futur du barrage.

D’une manière générale, bien que les négociations visaient principalement à établir des règles contraignantes quant au remplissage et au fonctionnement du barrage, afin de protéger les intérêts des trois pays, celles-ci étaient marquées par un manque de confiance et l’absence de volonté politique de trouver un accord contraignant, surtout de la part de l’Éthiopie. Le régime éthiopien, à l’initiative du projet et donc se considérant comme la partie forte, voulait dominer les négociations, en optant pour une stratégie selon laquelle l’absence d’un accord vaut mieux qu’un accord faible ou contraignant qui ne lui conviendrait pas. Cette politique du fait accompli était donc la norme de la part de l’Éthiopie… Norme contrecarrée par des menaces du côté égyptien. Les deux parties s’accusant mutuellement de diverses fautes, la partie égyptienne estimant que la reconnaissance et l’engagement de l’Éthiopie envers les accords antérieurs sont la seule solution pour sortir de ces différends.

Les moments les plus notables de ces négociations furent la signature de l’accord de principe de 2015 et l’intervention des États-Unis et de la Banque mondiale en 2020, lesquelles ont abouti à un accord final sur le projet que l’Égypte a signé… mais l’Ethiopie s’est retirée au dernier moment, rejetant la pression américaine de l’administration de Trump. La dernière phase des négociations, qui s’est déroulée en décembre 2023, a échoué comme les précédentes, ce qui a poussé les responsables égyptiens à mettre un terme aux négociations qui ne seraient, selon eux, « qu’une perte du temps ».

Des agriculteurs égyptiens cultivent de la laitue, tandis qu’un autre agriculteur creuse un petit canal avec un âne, le Caire, Égypte, 2014. © Hamish John Appleby (IWMI)

Une question existentielle pour l’Égypte

L’impact du barrage de la Renaissance sur l’Égypte est significatif et c’est à ce titre une source de préoccupation extrême pour de nombreux secteurs de la société égyptienne. Le barrage, en contrôlant le flux du Nil Bleu, peut affecter gravement la quantité d’eau disponible en aval, et donc en Égypte. Compte tenu du seuil de « pauvreté en eau » moyen mondial, qui est estimé à 1000 m³ par an et par habitant, même si l’Égypte tire la totalité de ses ressources du Nil, elle est considérée comme l’un des pays pauvres en eau, parce que la part d’eau par habitant n’y dépasse pas 600 m³ par an, en raison de la forte croissance démographique du pays. Si l’on couple cette situation avec la mise en place du barrage de la Renaissance, la part d’eau par habitant en Egypte devrait se situer en-dessous 500 m³ par an…

Source : Ministère de l’Irrigation et des Ressources en Eau en Égypte

Les projections estiment que la productivité de cultures principales telles que le maïs et le blé pourrait diminuer substantiellement en raison de la réduction de l’eau disponible pour l’irrigation.

« Des pratiques unilatérales et non coopératives dans l’exploitation de ce barrage surdimensionné pourraient avoir un impact catastrophique« , a déclaré le ministre égyptien des ressources en eau, Hany Swelim, lors de la session plénière d’UNWater 2023, notant que « si ces pratiques se poursuivent parallèlement à une sécheresse prolongée, cela pourrait entraîner la sortie de plus de 1,1 million de personnes du marché du travail, la perte d’environ 15 % de la superficie agricole de l’Égypte et le doublement de la facture d’importation alimentaire du pays « 

Outre les implications pour l’agriculture, les modifications du débit du Nil pourraient également avoir des effets à long terme sur les écosystèmes et l’économie de l’Égypte. La réduction des surfaces agricoles et la perte de près d’un million d’hectares pourrait signifier le déplacement de 2 millions de familles et une chute de 12 % de la production agricole, entraînant un déficit alimentaire de 5 milliards de livres égyptiennes, mettant en péril la sécurité alimentaire de ce pays.

Cette perte de terres agricoles et l’arrêt des projets liés à leur remise en état conduiront naturellement à la perte d’opportunités d’emploi que le secteur agricole avait l’habitude d’offrir à 6,5 millions de travailleurs, entraînant une augmentation du taux de chômage. L’impact s’étendra aussi à d’autres secteurs comme le secteur de la pêche et le secteur touristique, surtout à Assouan et à Louxor. Pour les pécheurs, il n’y a plus d’inondation chaque année, et la quantité de poisson est en constante diminution. Des types de poissons comme le merlan et le mabrouka sont devenus rares, et même le tilapia du Nil, le poisson connu comme le moins cher (considéré comme le « poisson des pauvres »), diminue également en raison de la salinité de l’eau. Cette raréfaction entraîne une hausse de ses prix, rendant les poissons inaccessibles pour une grande partie de la population égyptienne.

L’Égypte se trouve ainsi dès aujourd’hui confrontée à une grave crise sociale née de l’augmentation du chômage et de la migration interne. Et ce alors que l’Egypte souffre déjà d’une crise économique majeure. Une exacerbation de la situation en raison des nouveaux impacts prévisibles du barrage de la Renaissance peut donc rendre la situation invivable dans le pays, encourageant toujours plus d’émigration clandestine destinée à fuir la misère et la pauvreté.

Le barrage de la Renaissance modifie la disponibilité de l’eau pour l’Égypte, en particulier pendant les périodes de sécheresse, lorsque l’Éthiopie retient l’eau du Nil. Cette situation pourrait contraindre l’Égypte à puiser plus intensément dans ses réserves d’eau, telles que le réservoir d’Assouan, accélérant l’épuisement de ces ressources en eau en cas de remplissage du barrage par l’Éthiopie. En d’autres termes, la construction du barrage affectera surtout l’eau du lac du « Haut Barrage » aussi connu sous le nom du « lac Nasser », ce qui impactera la capacité de production d’électricité avec une baisse de près de 40 %, obligeant à recourir à d’autres solutions pour compenser cette perte, comme acheter de l’électricité ou construire des centrales électriques à combustible… ce qui alourdira le déficit de l’économie égyptienne. L’Égypte dépend à 9% pour son énergie de l’hydraulique, et même si cela peut sembler peu, en situation de crise, chaque ressource est précieuse.

Conclusion : Les perspectives… entre réalité et ce qu’il faudrait faire

Sur le plan interne, l’Égypte a commencé à modifier ses pratiques agricoles, en limitant certaines cultures riches en eau comme le riz et les bananes, et en promouvant des méthodes d’irrigation plus efficaces. Des efforts sont également en cours pour rénover les canaux d’irrigation afin de réduire les pertes en eau et de mieux répartir les cultures en fonction de leur besoin en eau entre différentes régions. Il s’agit aussi d’augmenter les quantités d’eau, d’utiliser le dessalement de manière rationnelle, de développer les installations et d’entretenir les réseaux d’adduction afin d’augmenter l’efficacité globale de l’utilisation de l’eau, eau de pluie y compris. Le coût du retraitement de l’eau de mer pour combler le déficit hydrique, notamment en eau potable, accroît la charge pesant sur l’économie égyptienne.

En conclusion, on ne peut que constater que l’Éthiopie a réussi à imposer sa politique du fait accompli, faisant du barrage une réalité… laquelle menace la vie de millions de personnes en Égypte et au Soudan, car ce sont les populations qui payent le prix des conflits et des décisions politiques. Il apparaît donc plus nécessaire que jamais de trouver un accord sur l’exploitation du barrage et son fonctionnement, afin d’éviter une crise fatale dont les répercussions ne se limiteront pas au continent africain. Une crise d’émigration clandestine venue d’Égypte, laquelle accueille déjà des millions de réfugiés et souffre d’une crise économique inédite est la dernière chose que l’Europe souhaite à ce moment. Il faut donc que l’Union européenne mette au plus vite ce conflit à son agenda.

En outre, les pays qui ont la capacité de jouer un rôle de médiation important, de mon point de vue, sont les plus impliqués dans l’investissement lié au barrage : la Chine et les Emirats Arabes Unies. L’évocation de cette crise par le Président Al Sissi lors de sa visite en Chine en mai dernier peut être interprétée comme un appel à une médiation chinoise, afin d’arriver à un accord contraignant quant à ce « barrage de discorde ». En fait, une médiation multipartite peut être la solution pour arriver à un accord. Cependant, il faut pour cela qu’existe une volonté politique de mettre fin à ce conflit qui peut parfaitement être solutionné. Nous sommes à un moment de l’histoire où nous voyons nombre de conflits et trop de populations qui souffrent… Il faut tout faire pour ne pas qu’on y ajoute une autre tragédie.

Ahmed Elbanna

 

Ahmed Elbanna est un étudiant égyptien en M2 Conflits et crises internationales à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne et lauréat de la bourse Eiffel 2023-2024. Il est l’assistant actuel du fondateur de Solidarités International, Mr. Alain Boinet. Intéressé par la question de conflits et de crises de point de vue humanitaire, Elbanna a rédigé son mémoire de fin d’études à l’Université du Caire sur l’intégration des réfugiés syriens en Egypte.

 

L’accord de 1929 : Signé entre l’Égypte et la Grande-Bretagne (au nom du Soudan, du Kenya, de la Tanzanie et de l’Ouganda), dans lequel la Grande-Bretagne s’engage à ne pas entreprendre, sans accord préalable avec l’Égypte, de travaux d’irrigation ou de production d’électricité susceptibles de nuire aux intérêts de l’Égypte, de réduire le niveau de l’eau qui l’atteint ou de modifier la date d’arrivée de l’eau. L’Égypte a le droit de s’opposer à la construction de tout nouveau projet sur le Nil et ses affluents.

L’accord de 1959 : L’accord sur les eaux du Nil de 1959 est un accord entre l’Égypte et le Soudan concernant le partage du contrôle et de l’utilisation des eaux du Nil. Cet accord a permis le partage de l’ensemble du débit annuel moyen du Nil estimé à 85 milliards de m3 entre le Soudan qui en a obtenu 18, 5 millards de m3 et l’Egypte qui bénéficiait de 55,5 millards de m3. Cet accord a donné également le droit à l’Egypte de construire le barrage d’Assouan.

 

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