4 février 2024. Gaza. TPO. Des enfants palestiniens portent des récipients vides alors qu’ils font la queue pour obtenir de l’eau fournie par un groupe de jeunes palestiniens, dans le camp de réfugiés de Rafah, au sud de la bande de Gaza. Ismael Abu Dayyah pour l’UNOCHA
Si l’humanitaire réside dans un élan vital à aller secourir des personnes en danger à cause d’une guerre, catastrophe ou épidémie, sa mise en œuvre s’avère de plus en plus difficile.
Il y a d’abord la complexité des réalités à prendre en compte pour adapter la réponse humanitaire aux divers contextes et identité propres à chaque pays et population.
Il y a ensuite la nature, la diversité et l’ampleur des dégâts et destructions, les souffrances multiples causés aux populations et la nécessité d’y répondre dans l’urgence et dans la durée.
Il y a enfin les acteurs, moyens, techniques, outils, procédures, normes, capacités des organisations humanitaires à répondre aux besoins, à se coordonner, sans oublier l’engagement humanitaire.
Cette édition en est l’illustration à travers nos articles dont je vous recommande la lecture pour comprendre ce que l’on pourrait aussi qualifier de quadrature du cercle. Des sujets qui sont autant de réalités de la complexité du puzzle.
L’Ukraine n’est pas une crise humanitaire, mais une guerre de haute intensité entre la Russie et l’Ukraine qui nécessite des secours massifs pour ses victimes. La solution, c’est-à-dire le retour un jour à la paix, n’est pas humanitaire mais politique. Mais l’humanitaire est une obligation morale et une nécessité humaine absolue qui durera au-delà de cette guerre.
Depuis son déclenchement, le 24 février 2022, la guerre vient de passer le cap des deux ans et se banalise au point que l’on pourrait finir par oublier ses conséquences humaines dévastatrices : à ce jour, 8,5 millions de personnes vulnérables, 4 millions de déplacés internes, 5,9 millions de réfugiés sur une population de 41 millions d’Ukrainiens dans un pays de 603.550 km2. C’est dire l’ampleur de la tâche.
De surcroit, la guerre est en voie d’escalade militaire et politique avec l’offensive Russe à laquelle l’Ukraine et ses alliés s’opposent sans que l’on sache jusqu’où la guerre pourrait aller. Comment ne pas aussi penser à Gaza, au Soudan, à la RDC et ailleurs.
Dans ce contexte, établir un bilan de l’aide humanitaire qui soit utile pour la suite est un exercice rare et utile que nous vous proposons avec l’article de François Grunewald, président d’honneur du Groupe URD.
Un Forum Mondial de l’Eau pour l’accès universel à l’eau potable et à l’assainissement.
Une mère et sa fille boivent de l’eau provenant d’une source d’eau dans le camp de personnes déplacées de Robert dans le canton de Bhamo, dans l’État de Kachin, le 15 mars 2023. Photo par Aung Htay Hlaing.
L’accès universel à l’eau potable et à l’assainissement correspond à l’Objectif 6 des 17 Objectifs de Développement Durable (ODD) votés en 2015 par 195 Etats à l’ONU et qui devrait être réalisés en 2030. Manifestement, cela ne sera pas le cas pour l’eau au rythme ou cela avance depuis le départ !
Tous les 3 ans, depuis 1997, le Forum Mondial de l’Eau (FME) est organisé par le Conseil Mondial de l’Eau, présidé par Loïc Fauchon, dans un pays hôte. Du 18 au 24 mai, le FME a accueilli 64.000 participants venant de 160 pays autour de 5 axes thématiques (eau et paix, climat et catastrophe, l’assainissement et l’eau pour tous, les finances et la gouvernance, la jeunesse).
Le FME a l’avantage d’être une initiative impliquant l’ensemble des acteurs de l’eau qui ont la maitrise des sujets et des débats. L’inconvénient, de plus en plus évident, c’est le manque d’impact politique de ses travaux et recommandations sur les processus en cours à l’ONU, en particulier le « One Water Summit » en septembre 2024 à l’ONU, puis les Conférences des Nations-Unies sur l’eau en 2026 puis en 2028 alors qu’il y a urgence à accélérer pour chercher à atteindre l’Objectif 6 des ODD. Rien non plus sur le projet de nommer un envoyé spécial de l’eau à l’ONU !
Avec une nombreuse délégation, le Partenariat Français pour l’Eau (PFE), a présenté ses propositions et organisé de nombreuses sessions et événements. Dans cette édition, je vous invite à découvrir l’interview de sa directrice générale, Marie-Laure Vercambre, ainsi que les documents en annexe.
Une aide humanitaire sous financée qui abandonne des populations en danger !
Ne faut-il pas tirer la sonnette d’alarme du financement de l’aide humanitaire cette année, lorsque l’on sait que l’Appel de fonds d’OCHA concerne cette année 180,5 millions de personnes pour un budget de 46,4 milliards de dollars. Or, en ce début juin, seulement 15% de ce budget a été mobilisé ! Il y aura certainement un rattrapage au second semestre, mais le risque demeure de ne réunir que 30 à 35% des fonds nécessaires !
Déjà en 2023, le financement n’a été que de 24,4 milliards de dollars, soit 43% des besoins évalués à 56,7 milliards de dollars en fin d’année. Ce qui a fait dire à Martin Griffiths, Secrétaire général adjoint des Nations-Unies en charge de l’humanitaire (OCHA) : « Il s’agit du pire déficit de financement depuis des années ».
En 2024, OCHA a mis en place un nouveau « cadre d’analyse conjointe et intersectionnelle » qui diminue le nombre de destinataires de l’aide humanitaire internationale. Les raisons sont multiples. D’une part, l’humanitaire est de plus en plus sollicité pour tout faire. Et, d’autre part, ne vaut-il pas mieux rapprocher les besoins des moyens pour avoir une programmation réaliste.
Dans cette édition, nous laissons le dernier mot à Aurélien Buffler d’OCHA (Bureau Commun pour l’Action Humanitaire) dans l’interview exclusif qu’il a donné à Défis Humanitaires.
Les humanitaires doivent se demander ce que deviennent les personnes et populations qui ne sont pas secourues faute des moyens nécessaires et sonner l’alarme.
A la veille du 75ème anniversaire des Conventions de Genève de 1949, que nous célébrerons au mois d’août, nous abordons aussi les récentes résolutions des Nations-Unies sur la protection des civils dans les conflits armés ainsi que la protection des personnels humanitaires.
Solidarité avec les étudiants Arméniens.
Alain Boinet avec des élèves du Centre francophone d’Erevan.
Lors d’un récent séjour en Arménie où je suis allé à la rencontre des réfugiés chassés du Haut-Karabagh ou Artsakh, j’ai rencontré de jeunes Arméniens qui apprennent le français. Pour eux, dans un environnement hostile, apprendre le français c’est ouvrir une fenêtre sur le monde tout en nous faisant découvrir leur pays.
Ils ont soif de lire et ce qui leur manque le plus ce sont les livres de littérature francophone contemporaine ! Que l’on pense à Daniel Pennac, Marie Desplechin, Anna Gavalda, Amin Maalouf, Sylvain Tesson ou aux auteurs de bandes dessinées, Enki Billal ou Riad Sattouf et beaucoup d’autres.
Je vous invite à offrir ces livres aux étudiants Arméniens. Découvrez ce projet dans notre article « Solidarité avec les étudiants Arméniens » et merci pour le soutien de votre don (faireundon).
Conclusion.
Défis Humanitaires est très heureux de vous adresser cette nouvelle édition qui vise à penser et agir l’humanitaire, au-delà des normes et des modes.
L’aide humanitaire doit surtout s’adapter aux besoins exprimés, respecter les identités des populations, ne pas plaquer sur celles-ci des schémas inadaptés et contre-productifs. L’humanitaire a plus que jamais besoin d’engagement, de savoir être et savoir-faire et de proximité avec les populations en danger.
Alain Boinet.
Alain Boinet est le président de l’association Défis Humanitaires qui publie la Revue en ligne www.defishumanitaires.com. Il est le fondateur de l’association humanitaire Solidarités International dont il a été directeur général durant 35 ans. Par ailleurs, il est membre du Groupe de Concertation Humanitaire auprès du Centre de Crise et de Soutien du ministère de l’Europe et des affaires étrangères, membre du Conseil d’administration de Solidarités International, du Partenariat Français pour l’eau (PFE), de la Fondation Véolia, du Think Tank (re)sources. Il continue de se rendre sur le terrain (Syrie du nord-est, Haut-Karabagh/Artsakh et Arménie) et de témoigner dans les médias.
Entretien exclusif avec Marie-Laure Vercambre du Partenariat Français pour l’Eau (PFE)
Selon le CRED (Centre de recherche sur l’épidémiologie des catastrophes), depuis 1980, les sécheresses et les famines qu’elles ont provoquées ont causé la mort de 558 000 personnes et touché plus de 1,6 milliard de personnes. @OIKOS (CC BY-NC-ND 2.0)
Alain BOINET Avant de parler du 10ème FME qui vient de se tenir à Bali où tu te trouvais, peux-tu pour nos lectrices et lecteur te présenter ainsi que le PFE.
Marie-Laure VERCAMBRE
Avec plaisir ! je suis la directrice du Partenariat Français pour l’Eau, que nos membres appellent plus communément le PFE, depuis juin 2019. Avant ça j’en étais membre, dans le collège réservé aux membres « personnes physiques » car je travaillais pour une ONG internationale. Or les membres du PFE, à l’exception des personnes physiques, représentent tous une structure française. J’ai dirigé le programme Water for Life and Peace de l’ONG Green Cross International fondée par Mikhaïl Gorbatchev pendant une dizaine d’année. J’y coordonnais la mise en œuvre de projets d’accès à l’eau et à l’assainissement dans une dizaine de pays, ainsi que le plaidoyer de notre organisation sur le droit humain à l’eau potable et à l’assainissement (reconnu par les Nations unies en 2010), et sur les cours d’eau transfrontaliers. Des sujets qui étaient aussi portés par le PFE !
Pour en revenir au PFE : le PFE est une association à but non-lucratif, qui rassemble à peu près 200 membres « de natures » très différentes. Le PFE accueille en effet 1. des représentants de ministères, agences et établissements publics, 2. Des parlementaires et représentants de collectivités territoriales, 3. des instituts de recherche, de formation et universités, 4. des acteurs économiques, 5. des associations, ONG et fondations, et 6. des personnes qui ne représentent qu’eux. Tous rejoignent le PFE pour ses travaux. Et nous les faisons travailler ! dans des groupes de travail thématiques, dont le but est de suivre l’état des lieux sur ce sujets à l’international et de développer le plaidoyer collectif du PFE. Nous développons ainsi un plaidoyer sur l’eau et le changement climatique, la biodiversité, l’Agenda 2030 et les objectifs de développement durable, les sols et l’agroécologie, et l’accès à l’eau, l’assainissement et l’hygiène dans les situations de crise et de conflits. Nous les portons ensuite dans des événements majeurs tels que les COP et les Semaines et les Forums mondiaux de l’eau. Mais nous essayons depuis peu de les porter dans d’autres secteurs connexes à celui de l’eau (agriculture, énergie, industrie, etc). La mission du PFE est également de faciliter les rencontres avec des acteurs internationaux et de contribuer au rayonnement de l’expertise française et des solutions proposées sur tous ces sujets.
10ème FME à Bali, Session de synthèse, mai 2024.
AB
Tu as participé aux précédents Forum de l’Eau à Dakar, à Daegu et ailleurs, comment était celui de Bali, qu’est ce qui le caractérise ?
MLV
Où qu’on soit à Bali il y a des panneaux de signalisation nous indiquant par où fuir s’il y a un tsunami. Dans les hôtels, les rues… C’est très frappant et cela nous met bien en tête le risque de catastrophe naturelle. Le Forum de Bali a consacré une place significative aux réponses et à la prévention des risques de catastrophes naturelles. Beaucoup plus qu’à aucun autre Forum. Les acteurs humanitaires et de la prévention des risques ont donc été entendus et c’est fondamental compte tenu de l’augmentation des phénomènes climatiques extrêmes. Nos sociétés doivent « s’assurer » contre ces risques et être en mesure de prendre en charge leurs conséquences. On en est loin quand on sait que des régions telles que la Californie ne sont quasiment plus assurables, à cause des incendies chroniques et de la pénurie d’eau notamment. La question des risques a permis de faire entendre la voix des populations vivant dans des situations de crise ou de fragilité, qui augmentent aussi du fait des conflits.
Après Dakar, le processus Bassins a connu sa deuxième édition à Bali et c’est une bonne chose aussi si l’on veut promouvoir la gestion par bassin. C’est le cas de la France et cette gestion -préconisée par l’OIEau, l’OCDE, le Global Water Partnership et les conventions des Nations unies sur les cours d’eau internationaux- doit se renforcer, toujours plus, et être financée et inclusive. Les conflits d’usage vont vraisemblablement augmenter. Avoir la bonne gouvernance en place pour pouvoir les gérer tout en gérant les bassins de manière soutenable sera la base du succès.
Il y a beaucoup de choses à dire donc je conclurai avec deux points : Bali était en mesure d’accueillir les participants du Forum avec toute sa capacité touristique. Nous avons été très bien accueillis et avons pu découvrir la culture et les cultes de l’île dans lesquels l’eau est centrale. C’était un bel exemple de lien entre eau et culture sur lesquels des politiques pourraient s’appuyer.
Nous avons, en revanche, été déçus que les organisations de la société civile venues d’ailleurs n’aient pas été soutenues financièrement comme cela a été le cas aux Forums précédents. Des ONG familières des Forums ont pourtant essayé d’intercéder pour elles en envoyant des courriers aux organisateurs. Déçus aussi que le Forum alternatif, qui devait avoir lieu ailleurs à Bali, ait été empêché au dernier moment. Cela a mis de nombreux participants au Forum « officiel » mal à l’aise et interroge sur sa représentativité si la contradiction est interdite, sans parler de la façon dont tout ça s’est passé.
Membres du PFE lors de son Assemblée générale au Pavillon de l’Eau. Photographe Ludovic Piron, PFE.
AB
Le PFE avait préparé des propositions pour ce 10ème FME, comment ont-elles été accueillies, ont-elles contribuées à faire progresser la cause de l’eau ? Peux-tu nous donner un exemple ?
MLV
Je crois qu’un message porté par le PFE depuis plusieurs années a percolé dans la déclaration ministérielle du Forum de Bali : la nécessité de trouver une complémentarité avec les conférences des Nations unies sur l’eau dont la 1ère depuis 1977 a eu lieu en mars 2023 à New York ! et dont la prochaine se tiendra en 2026, avec pour thème l’objectif de développement durable n°6 sur l’eau et l’assainissement, qui est censé être atteint comme les 16 autres objectifs en 2030. Or nous sommes loin du compte…
Les Forums auxquels j’ai participé (depuis Istanbul en 2009) ont toujours des processus politiques (ministériels, parlementaires, autorités locales, bassins). Avec une participation variable mais ils n’ont pas le côté engageant des déclarations et résolutions adoptées aux Nations unies. Les Forums sont des événements multi-acteurs qui font travailler ensemble tous les acteurs qui souhaitent s’impliquer dans les processus préparatoires des Forums qui commencent un ou deux ans avant la tenue des Forums eux-mêmes. Un processus thématique visant à couvrir tous les sujets majeurs de la gestion de l’eau, l’accès à l’eau, les services d’eau, la préservation des ressources et des écosystèmes, accompagne le processus politique. Ils donnent lieu à de riches échanges et ont fourni un rythme précieux à ces échanges, tous les trois ans depuis 1997.
Christophe Béchu, Ministre de la Transition écologique et de la Cohésion des territoires, à la tribune de l’ONU à New York lors de la conférence de mars 2023.
Un des messages du PFE est qu’il faudrait que les travaux Forums soient plus officiellement dirigés vers ce qui se fait sur l’eau aux Nations unies. Car la question de l’impact durable des Forums n’est pas établie. Ils offrent un cadre régulier à ces échanges, ils rapprochent les acteurs les uns des autres, mais, quel impact au-delà de ça ? cet impact serait renforcé si des passerelles plus claires étaient construites avec l’existant aux Nations unies et dans d’autres processus internationaux (UICN, autres secteurs, etc) et la grande implication des acteurs mérite que le temps et l’énergie qu’ils consacrent aux Forums soient relayés et optimisés.
Un autre message que le PFE a formulé est que les acteurs de l’eau doivent s’adresser aux secteurs qui utilisent l’eau ou impactent les milieux pour travailler avec eux à l’amélioration des pratiques. Cette approche est reprise dans le 2ème alinéa de la déclaration ministérielle. C’est positif car le secteur de l’eau avait tendance à établir des constats sans mentionner les actions à entreprendre avec d’autres.
AB
Le président du Conseil Mondial de l’Eau, Loïc Fauchon, a en introduction du FME déclaré que les acteurs de l’eau étaient des combattants et il a fait état de 7 engagements majeurs dont la création d’une coalition « Money for water coalition ». Au-delà de sa déclaration, cela traduit-il une inflexion dans le ton et dans les initiatives du FME dans son ensemble ?
MLV
Attendons de voir ce que donneront ces engagements. On a eu l’exemple du Water Action Agenda de la conférence de New York l’année dernière. Ces engagements ont le mérite de faire parler d’eau et de faire émerger quelques actions mais ils sont largement insuffisants.
Ce qui est sûr c’est que les acteurs de l’eau sont très souvent des combattants. Les membres du PFE sont passionnés par leurs sujets, probablement parce qu’ils sont d’un ordre vital et donc essentiel. Les acteurs de l’eau connaissent bien la plupart des grands enjeux liés à l’eau. Ils comprennent leur gravité et sont souvent très engagés. Les 5 axes du cadre d’accélération proposés par l’ONU-Eau pour avoir une chance d’atteindre les cibles de l’Objectif de développement durable n°6 sur l’eau (plus de financements, des données de qualité et l’accès à l’information, le développement des capacités, l’innovation et la gouvernance) semblent assez évidents à nombre d’entre eux.
AB
Y a-t-il une corrélation, une dynamique effective entre ce FME, le suivi du 9ème FME à Dakar et avec les prochaines grandes échéances (One Water Sumit, Conférence ONU 2026, …).
MLV
Que ces grands rendez-vous liés à l’eau soient reliés ou se répondent reste un des grands axes d’amélioration de la gouvernance mondiale de l’eau. Ils permettent en général des réunions sur les prochaines échéances mais cela ne va pas beaucoup plus loin, comme je l’expliquais précédemment. Il faut dire que ces grands rendez-vous sur l’eau ne sont pas encore calés dans le temps très en avance et de manière régulière. Cela n’aide pas… Ils sont néanmoins de plus en plus nombreux, c’est notoire, donc nous sommes peut-être proches d’un développement majeur.
AB
Dis-moi si je me trompe ou pas. Je n’étais pas à Bali. Je suis sûr que les acteurs présents ont faits le maximum. Mais, j’ai l’impression d’un décalage entre les intentions, les déclarations et l’impact réellement produit pour la cause de l’eau dans le monde compte-tenu des enjeux et du calendrier.
MLV
On a l’impression que les problèmes ne se règlent pas vraiment et, quand on connaît le niveau d’atteinte de l’ODD6 et des 12 autres cibles liées à l’eau de l’Agenda 2030, qui pourrait dire le contraire ? Mais les coalitions se resserrent, les débats avancent, l’eau se politise (au sens positif du terme, c’est-à-dire en bénéficiant de plus en plus d’attention). On parle de plus en plus des risques liés à la disponibilité de l’eau, à l’accès à l’eau potable et à l’assainissement de tous, et de risque environnemental. Le Forum économique mondial de Davos identifie la pénurie d’eau et toutes ses déclinaisons comme l’un des principaux risques auxquels la communauté internationale doive faire face. Il y a par ailleurs de très belles initiatives, des gros projets de recherche en cours, citons le projet OneWater-Eau Bien Commun piloté par le CNRS, INRAe et le BRGM, il y a des financements innovants à développer… Il faut rester optimiste et pousser dans le bon sens.
AB Que faut-il retenir de la Déclaration de Bali ?
MLV
L’importance accordée à la Gestion intégrée des ressources en eau (GIRE), aux réponses à apporter aux catastrophes naturelles, au besoin d’adopter des plans d’action multi-sectoriels (nexus eau, énergie, agriculture par exemple), et de développer la production d’eaux-non conventionnelles (création de l’Observatoire des ressources en eau non-conventionnelles).
AB
Y a-t-il eu des progrès pour l’agenda « Call to Action » concernant l’accès à l’eau et à l’assainissement pour ceux qui en sont le plus dépourvu dans les pays pauvres affectés par des conflits, des catastrophes ou des grandes épidémies ?
MLV
Il y a eu des progrès en matière d’adhésions et c’est grâce aux ONG qui poussent. L’Espace France a accueilli une table ronde sur le call to action et plusieurs organisations et Etats ont été approchés à son sujet. Attendons de voir si cela va aboutir.
Atteinte de l’ODD 6 dans les contextes de crise et de fragilité organisée par Solidarités International et la Fondation Véolia
Le 10ème Forum Mondial de l’Eau à Bali, au travers de nombreuses sessions, a permis de faire le point sur la situation mondiale, d’alerter sur les situations préoccupantes et d’identifier des solutions voire de nouvelles stratégies. L’une d’elle a été particulièrement appréciée : « l’atteinte de l’ODD6 dans les contextes de crises et de fragilités » organisée par Baptiste Lecuyot (Solidarité Internationale) et Bénédicte Wallez (fondation Veolia).
L’ODD6 ne sera pas atteint, les chiffres sont alarmants ! L’accès universel à l’eau potable nécessiterait 20 fois plus d’efforts qu’actuellement, et ce retard s’intensifie au regard de la progression des catastrophes naturelles et anthropiques (changement climatique, conflits armés…). Or, cette problématique est mondiale, les populations fragiles sans accès à l’eau sont présentes dans tous les pays, même les plus développés, entraînant de nouvelles crises, de nouveaux conflits et des épidémies (dont le choléra, encore et toujours). Il est rappelé que le Droit international humanitaire (DIH) n’est toujours pas respecté.
Malgré ce constat sévère, les participants ont souligné la nécessité d’adopter des approches intégrées et multisectorielles. Ils ont appelé à une attention politique et à un financement accru pour relever efficacement ces défis, construire des infrastructures d’eau et d’assainissement résilientes. La réalisation de l’ODD6 nécessite des efforts concertés, un passage à l’action avec l’ensemble des acteurs incluant les partenariats public-privé-philanthropique (PPPP) et l’intégration de la jeunesse.
Les participants de cette session : B. Lecuyot (Solidarités International), B. Wallez (fondation Veolia), B. Pigott (US Environmental Protection Agency), W.C. Tizambo (Ministère de l’Environnement de l’Eau et de l’Assainissement du Burkina Faso), C. Arnoux (Butterfly Effect), S. Gaya (UNICEF), F. Fetz (Swiss Agency for Development and Cooperation), J. Damase Roamba (Parlement Burkinabé pour la Jeunesse), S. McGrath (IOM Global Wash Cluster), M. Wijaya (Solar Chapter), M. Sitali (Sanitation and Water for All).
David Poinard
Délégué général de la Fondation Veolia
AB
Comment penses-tu que l’on doive préparer les prochaines étapes (OWS, 2026, etc…), compte-tenu des enjeux mondiaux et des échéances des ODD à l’horizon 2030 ?
MLV
Le PFE n’a pas encore finalisé avec ses membres des positionnements spécifiques vis-à-vis du One Water Summit et de la conférence des Nations unies mais les messages principaux que nous avons élaborés pour la conférence de 2023 demeurent valides : 1. Accélérer fortement les actions visant à atteindre les 20 objectifs mondiaux liés à l’eau. 2. Sortir des « silos » sectoriels et intégrer le rôle central de l’eau et de l’assainissement dans l’Agenda 2030 dans l’ensemble des travaux de l’ONU (voir nos messages complets).
Une chose est sûre, l’Envoyé spécial des Nations unies pour l’eau annoncé à la suite de cette conférence n’a pas encore été nommé, ce qui peut étonner. Certains disent que son poste, son équipe et ses activités ne seraient pas financées. Est-ce le cas ? A suivre…
Le PFE souhaite que l’on continue à porter l’Agenda 2030 et son approche systémique qui ont bénéficié d’années de réflexion et de leçons tirées du processus des Objectifs du Millénaire pour le développement. Quels sens auraient ces processus si on les condamnait d’avance et si on en recréait juste un autre, ou même pas ? Nous ne devons pas céder à la facilité et rester fixés sur le cadre de l’Agenda 2030, quitte à l’améliorer avec de nouveaux indicateurs.
AB
Un Forum de l’eau alternatif comme il y en a habituellement lors des FME a été interdit, il y a eu des menaces et des interdictions. Qu’en est-il pour toi qui était sur place et que faut-il en penser ?
MLV
Comme je le disais tout à l’heure, et je m’exprime en mon nom ici, je trouve ça extrêmement regrettable, extrêmement, et espère que cela ne se reproduira pas. Je pense aussi que ce serait préjudiciable aux Forums en général. Il y avait quelques grosses ONG et des associations pouvant financer leur participation au Forum « officiel ». Mais 1. très peu d’associations qui ne pouvaient pas se le payer (et qui ont fait l’effort ou se sont fait aider) et 2. des opposants internationaux au Forum officiel et des représentants de société civile indonésienne, voire régionale, empêchés de tenir ce Forum alternatif, auquel le Rapporteur spécial des Nations unies sur les droits humains à l’eau et à l’assainissement voulait aussi participer. Des allégations graves ont été prononcées sur le déroulement des faits. N’en maîtrisant pas la véracité je préfère ne commenter que ce qui est certain : l’annulation forcée en dernière minute, les effectifs déployés pour l’empêcher, la fin de non-recevoir opposée aux ONG ayant plaidé pour qu’une enveloppe financière permette la participation d’organisations de la société civile venues de loin. Nous avons accueilli le Rapporteur spécial des Nations unies, Pedro Arrojo, sur l’Espace France.
Stand France du PFE à Bali, de gauche à droite, Loïc Fauchon, président du Conseil Mondiale de l’Eau, Barbara Pompili, conseillère spéciale à la planification écologique à l’international au Secrétariat général à la planification écologique et Envoyée spéciale du Président Emmanuel Macron pour le One Water Summit, Fabien Penone, ambassadeur de France en Indonésie, Marie-Laure Vercambre, directrice générale du PFE.
AB
Comment souhaites-tu conclure cette interview ?
MLV
En remerciant les acteurs français qui se sont impliqués dans ce Forum. Nous étions vraiment nombreux et porteurs d’espoir et de solutions. L’alignement et la solidarité entre acteurs sont très précieux. Ensemble, nous irons plus loin et promouvoir l’action collective est une des valeurs ajoutées du PFE. Nous avons également bien travaillé en amont avec le ministère de l’Europe et des affaires étrangères et la Direction de l’eau et de la biodiversité du Ministère de la transition écologique. Ainsi qu’avec les agences de l’eau, l’Office français pour la biodiversité, l’Agence française de développement, le SIAAP, Suez, Veolia, Danone, et nos membres associatifs. J’ai l’impression que tous sont repartis galvanisés par le besoin d’agir et c’est très positif.
Directrice générale du PFE depuis 2019 Marie-Laure Vercambre était avant ça en charge du programme L’Eau pour la vie et la Paix de l’ONG Green Cross International fondée par Mikhaïl Gorbatchev. Elle a à ce titre supervisé de nombreux de projets de développement à travers le réseau de branches pays de Green Cross et beaucoup travaillé sur la gouvernance mondiale de l’eau, le droit à l’eau potable et à l’assainissement et les enjeux transfrontaliers. Elle a suivi des études de sciences politiques, relations internationales et développement à Sciences Po Paris et New York et Columbia Universities.
Délégué général de la fondation Veolia depuis avril 2024, David Poinard est hydrogéologue de formation et docteur de l’INSA de Lyon en hydrologie urbaine. Il occupe plusieurs postes de management chez Veolia Eau à partir de 2001 et participe parallèlement aux opérations de la fondation Veolia en tant que volontaire Veoliaforce, mobilisé sur des projets de développement ou des situations de crise (catastrophes naturelles et conflits armés). Il est également président du groupe de travail du Partenariat Français pour l’Eau (PFE) « WASH en contextes de crises et de fragilités » depuis 2020.
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