Syrie, un an après la chute de Bachar El Assad: transition politique et crise humanitaire

La ville d'Alep, dans le nord-ouest de la Syrie UN NEWS
La ville d’Alep, dans le nord-ouest de la Syrie. – ©UN NEWS

Le 8 décembre 2024 a marqué la chute de l’un des régimes les plus répressifs du Moyen-Orient. Après plus de cinquante ans de domination de la famille al-Assad et treize années de guerre destructrice, le pouvoir s’est effondré à Damas. À sa place, le groupe armé islamiste Hayat Tahrir al-Cham (HTC) s’est imposé, portant à sa tête Ahmed al – Sharaa, ancien combattant affilié à Al-Qaïda devenu président de facto. Accueilli avec prudence, mais sans hostilité ouverte, par plusieurs capitales occidentales, le nouveau dirigeant s’est rapidement employé à lisser son image et à présenter une vision de rupture pour la Syrie, fondée sur la stabilité, la reconstruction et le retour de l’État. 

Un an plus tard, pourtant, les interrogations demeurent. La chute du régime s’est-elle traduite par un changement tangible pour la population syrienne, au-delà du basculement politique ? Si des avancées institutionnelles et diplomatiques sont mises en avant par le nouveau pouvoir, la réalité du terrain reste marquée par une forte instabilité sécuritaire, des tensions communautaires persistantes et une crise humanitaire toujours massive. En prolongeant l’analyse esquissée dans l’article d’India Hauteville publié dans Défis Humanitaires au lendemain de la chute de Bachar al-Assad, cet article propose un bilan critique de cette « année d’après», en croisant dynamiques politiques, recompositions sécuritaires et enjeux humanitaires. 

La reconstruction politique se heurte aux réalités du terrain 

Plus d’un an après la chute de Bachar al-Assad, la Syrie est engagée dans une transition que de nombreux observateurs qualifient de « fragile », tant les avancées institutionnelles demeurent exposées aux tensions sécuritaires et communautaires. Le nouveau pouvoir, issu de la prise de Damas par HTC et incarné par le président auto-proclamé Ahmed al-Sharaa, a cherché à se doter rapidement d’une légitimité politique. En mars 2025, une constitution provisoire a ainsi été adoptée afin d’encadrer une période de transition annoncée d’environ cinq ans. Ahmed al-Sharaa est parvenu au pouvoir à la faveur d’un accord de transition soutenu par les Nations unies, assorti de la promesse d’un retour progressif à la stabilité et de l’organisation d’élections libres à l’issue de cette période. 

Dans la foulée, un gouvernement a été formé, des institutions judiciaires et administratives ont été réactivées et un embryon de Parlement a vu le jour, mêlant élus indirects et personnalités nommées par l’exécutif. Sur le plan formel, ces réformes marquent une rupture avec l’hyperprésidentialisme du régime précédent. Dans les faits, le pouvoir demeure largement concentré autour d’un cercle restreint issu de l’ancienne direction du HTC, ce qui alimente la crainte d’une reproduction de pratiques autoritaires sous un nouveau visage. 

Les élections législatives du 5 octobre illustrent ces limites. Elles n’ont permis l’élection que de six femmes sur les 119 sièges pourvus à ce stade. Les minorités apparaissent, elles aussi, sous-représentées : un chrétien, trois ismaéliens, trois alaouites, quatre kurdes, et aucun druze. Sur un total de 210 sièges, dix-huit restent vacants dans les circonscriptions du nord-est et du sud, notamment à Soueïda où les tensions intercommunautaires persistent. La reconstruction institutionnelle demeure ainsi jalonnée de défis et de profondes discordes. 

Cette dynamique institutionnelle s’est accompagnée d’une amélioration relative de la situation sécuritaire par rapport aux années les plus intenses de la guerre. Les bombardements massifs ont cessé et certaines grandes villes connaissent un niveau de violence plus faible. Derrière ce  tableau officiel, le terrain demeure cependant loin d’être pacifié. 

Les retours de populations illustrent cette ambivalence. Selon les Nations unies, plus d’un million de réfugiés et près de deux millions de déplacés internes seraient rentrés dans leurs zones d’origine depuis décembre 2024, traduisant à la fois un espoir de normalisation et une forte aspiration à la stabilité. Dans le même temps, de nouveaux déplacements continuent d’être enregistrés à chaque reprise des combats. Récemment, autour d’Alep et dans le Nord-Est, l’échec de la mise en œuvre de l’accord de mars 2025 entre le gouvernement et les forces kurdes du Front démocratique syrien (FDS) a conduit à une reprise des affrontements et à la fuite de centaines de milliers de civils. 

La transition syrienne se joue ainsi sur un équilibre précaire. Il y a suffisamment d’éléments de stabilisation pour nourrir l’idée d’un « après-Assad » mais une violence persistante, des tensions identitaires vives et un pouvoir encore peu inclusif qui font planer le risque d’un enlisement de la transition ou d’un basculement vers une nouvelle phase de crise. 

Une diplomatie active pour sortir de l’isolement, mais sous fortes contraintes

Le Président de la République arabe syrienne, Ahmad Al-Sharaa, s’exprime lors du débat général de la quatre-vingtième session de l’Assemblée générale.
Le Président de la République arabe syrienne, Ahmad Al-Sharaa, s’exprime lors du débat général de la quatre-vingtième session de l’Assemblée générale. ©UN NEWS

Depuis son arrivée au pouvoir, Ahmed al‑Sharaa a fait de la diplomatie un levier central pour consolider sa légitimité politique, sortir la Syrie de son isolement international et obtenir un allègement des sanctions économiques qui continuent de peser lourdement sur le pays. Autrefois djihadiste allié à Al-Qaïda, il s’emploie à projeter l’image d’un dirigeant pragmatique, soucieux de stabilité et de reconstruction. 

Cette stratégie s’est traduite par une série d’initiatives diplomatiques inédites depuis la chute du régime Assad. En mai 2025, Ahmed al-Sharaa a effectué une visite à Paris, où il a été reçu à l’Élysée par Emmanuel Macron. Il a ensuite prononcé un discours lors de la 80ᵉ Assemblée générale des Nations unies, le 24 septembre 2025. En novembre 2025, il a par ailleurs été invité à Washington, une première pour un dirigeant syrien depuis la chute de Bachar al-Assad, ce qui marque une possible étape vers une normalisation des relations avec les États-Unis. 

Dans ce contexte, les autorités américaines ont prolongé la suspension du Caesar Act, un régime de sanctions instauré en 2020 à l’encontre de l’ancien gouvernement syrien puis gelé après une rencontre entre Ahmed al-Sharaa et des responsables américains en Arabie saoudite en mai 2025. Cette mesure est considérée comme cruciale pour la Syrie, engagée dans un processus de reconstruction estimé à près de 216 milliards de dollars par la Banque mondiale après près de quinze années de guerre civile. 

Parallèlement, le nouveau pouvoir cherche à redéfinir les termes des alliances héritées de l’ère Assad, notamment avec la Russie. Une rencontre organisée le 15 octobre 2025 a ainsi visé à poser les bases d’une coopération renouvelée, centrée principalement sur les enjeux économiques et les investissements, mais aussi sur le sort des bases russes en Syrie — la base navale de Tartous et la base aérienne de Hmeimim — ainsi que sur la question du réarmement de l’armée syrienne. Dès le printemps précédent Moscou avait d’ailleurs expédié du pétrole, du diesel et du blé vers la Syrie. 

Cette diplomatie d’équilibriste, qui tente de concilier l’appui financier des pays du Golfe et de la Russie, la reprise des relations avec les États-Unis et les attentes des voisins régionaux, notamment la Turquie, demeure toutefois fragile. Elle reste conditionnée à des engagements difficiles à tenir sur le terrain alors que les combats se poursuivent dans le Nord-Est du pays et que des violations des droits humains continuent d’être signalées. Ces éléments nourrissent les doutes quant à l’ampleur réelle de la transformation politique et sécuritaire engagée sous la présidence d’Ahmed al-Sharaa. 

L’enjeu de la protection des minorités

Eclatement des hostilités à Souweïda en juillet 2025.
© UNOCHA/Ali Haj Suleiman – Eclatement des hostilités à Souweïda en juillet 2025

En effet, l’illusion d’une transition pacifiée s’est rapidement heurtée à la réalité des fractures syriennes, exacerbées par des violences ciblées contre les minorités. Dès les premiers mois de 2025, les Alaouites ont payé un lourd tribut. En mars, des massacres sur la côte (Lattaquié, Tartous) ont fait plus de 1 600 morts civils, principalement alaouites. 

Les Druzes ont eux aussi subi une vague d’attaques. Fin avril à Jaramana (banlieue Damas) une centaine de morts lors de heurts avec les forces de sécurité du nouveau régime, puis en juillet à Soueïda, où un incident entre un marchand druze et des Bédouins a dégénéré en affrontements armés d’une semaine (11-17 juillet). Les forces gouvernementales sont intervenues pour « rétablir la stabilité », imposant un couvre-feu, tandis qu’Israël frappait des positions syriennes (15 morts). Amnesty International documente 46 exécutions de druzes (44 hommes, 2 femmes) par balles sur places publiques, dans des écoles, des hôpitaux, des habitations ainsi que des slogans haineux, des  humiliations (rasage moustaches religieuses) et des pillages. Ces événements ont révélé l’incapacité du régime al Sharaa à protéger les minorités ou à imposer un contrôle unifié, laissant place à des milices tribales et djihadistes agissant comme instruments de pression. Certains parlent de « revanche sunnite ». S’il n’arrive pas à reprendre le contrôle de cette situation, et à protéger les minorités, la Syrie risque de plonger de nouveau dans un cycle de violence. 

La crise kurde: la remise en cause de l’Administration autonome du Nord et de l’Est syrien (AANES) aussi appelée le Rojava

Combattants des FDS, 2018, ©Wikimedia Commons

 Mais au-delà des Alaouites et des Druzes, c’est la question kurde qui cristallise aujourd’hui les tensions les plus aiguës de la transition syrienne. 

Effectivement, la nouvelle offensive de Damas contre les Kurdes du Nord‑Est est devenue l’un des points de bascule de la transition syrienne, à la fois militaire, politique et humanitaire.

Depuis le 6 janvier 2026, l’armée syrienne mène une offensive d’ampleur contre les positions tenues par les Forces démocratiques syriennes (FDS), d’abord à Alep, dans les quartiers de Cheikh Maqsoud et Achrafieh, puis, après plusieurs jours de combats et un cessez‑le‑feu partiel à Alep, l’offensive est étendue dans le Nord-est. Le 17 et le 18 janvier, les troupes gouvernementales ont repris le contrôle de Raqqa,  Deir ez‑Zor et environ 80% des territoires administrés par le FDS depuis 2016, lorsqu’elles avaient chassé l’État islamique, tandis que les FDS se sont repliées vers les zones à majorité kurde de Kobané et du gouvernorat de Hassaké, qu’elles présentent désormais comme leur « ligne rouge ». 

Un cessez‑le‑feu unilatéral a ensuite été annoncé par Damas le 20 janvier, avec l’engagement de ne pas entrer dans les centres‑villes de Hassaké et Qamichli ni dans les villages kurdes, et un délai accordé aux FDS pour présenter un mécanisme d’intégration. La trêve a  été prolongée de quinze jours le 24 janvier pour permettre le transfert de détenus de l’État islamique d’établissements contrôlés par les FDS vers l’Irak, à l’initiative des Etats-Unis 

Al‑Sharaa a aussi  annoncé une série de gestes symboliques en direction des Kurdes, déclarant la langue kurde « langue nationale », reconnaissant les Kurdes comme « partie constitutive du peuple syrien » et promettant des droits culturels. Ces annonces contrastent brutalement avec la réalité de terrain faite de sièges, de coupures d’électricité et d’eau, de routes bloquées et de déplacements forcés dans les zones kurdes. Elles sont largement perçues comme des signaux politiques adressés à la communauté internationale afin de rassurer les partenaires occidentaux. 

Parallèlement à ces évènements, le pouvoir central a pris le contrôle direct de sites ultrasensibles comme le camp d’Al‑Hol, longtemps administré par les Kurdes et où se trouvent encore plusieurs dizaines de milliers de personnes liées à Daesh, dont environ 6 500 étrangers dans un secteur à haute sécurité. Cette bascule sécuritaire illustre une stratégie de recentralisation des outils de contrôle du djihadisme par Damas, alors même que les risques d’évasions et de reconstitution de réseaux restent élevés.

Une femme portant un gros sac sur la tête et une autre femme tenant un enfant marchent dans une rue d'Alep, en Syrie, alors que des civils déplacés évacuent en raison de l'escalade des hostilités.
Alep, des civils déplacés évacuent en raison de l’escalade des hostilités. ©UN NEWS

L’offensive et les combats qui l’ont précédée ont déclenché une nouvelle vague de déplacements massifs dans le Nord‑Est syrien. Les Nations unies et l’Organisation internationale pour les migrations estiment qu’entre 170 000 et un peu plus de 173 000 personnes ont été déplacées depuis le 6 janvier,  essentiellement dans les gouvernorats d’Alep, Hassaké et Raqqa. 

Des ONG rapportent déjà des décès de civils, y compris d’enfants, dus au froid et à l’absence de chauffage, tandis que les infrastructures d’eau et d’électricité ont été sévèrement touchées autour de  Kobané et dans plusieurs localités de la Djézireh. 

Sur le plan des pertes humaines directes (morts et blessés civils ou combattants kurdes), les chiffres restent fragmentaires et disputés. Les principales sources officielles et onusiennes se concentrent sur les déplacements sans bilan consolidé des victimes, ce qui fragilise toute tentative de quantification précise. Cette opacité statistique nourrit les inquiétudes d’ONG qui évoquent des exécutions sommaires, des violences ciblées et un risque de « nettoyage » ou de mise au pas forcée de communautés kurdes dans plusieurs zones reconquises. 

La situation dans le Nord-est interpelle : Pourquoi Ahmed al‑Sharaa choisit‑il de rouvrir un front avec les Kurdes alors que le pays est exsangue économiquement et politiquement ? Alors même qu’il évite toute confrontation directe avec Israël sur le dossier du Golan, pourtant toujours occupé ? 

Plusieurs logiques se superposent. D’abord, l’enjeu pétrolier, le Nord‑Est concentre une grande partie des ressources en hydrocarbures qui ont jusqu’ici financé l’AANES, et leur reprise permet à Damas de consolider sa base économique.  

Ensuite, la centralisation, le nouveau pouvoir d’al‑Sharaa issu d’une transition marquée par la victoire d’une coalition islamo‑nationaliste refuse tout modèle fédéral et cherche à réintégrer les territoires kurdes dans un cadre étatique unitaire au besoin par la force. Cette volonté coïncide avec l’intérêt de l’État turc qui continue de considérer les FDS comme une extension du Parti des Travilleurs du Kurdistan de Turquie (PKK) et soutient, directement ou indirectement, l’objectif d’empêcher toute autonomie kurde en Syrie et de les affaiblir autant que possible. 

Camp de Al-Hol, majoritairement peuplé de familles de djihadistes présumés © UNOCHA/Ali Haj Suleiman

Dans ce contexte, les prisons de Daesh et le camp d’Al‑Hol deviennent aussi des leviers politiques en reprenant ces installations, Damas se pose à la fois en partenaire incontournable dans la lutte anti – djihadiste et en acteur capable de gérer un dossier qui embarrasse profondément les puissances occidentales. Les États‑Unis, qui réduisent leur empreinte militaire et poussent aux transferts de détenus vers l’Irak semblent accepter de facto cette recentralisation au prix d’un abandon partiel de leurs anciens alliés kurdes. En effet, Tom Barrack (le représentant local de l’administration de Trump) juge la mission kurde contre Daech « largement périmée » et réduit son engagement.

Alors que la trêve arrivait à échéance, un accord a finalement été annoncé ce vendredi 30 janvier entre le gouvernement d’Ahmed al‑Sharaa et les dirigeants des FDS. Celui‑ci prévoit, sur le papier, l’intégration progressive des forces kurdes dans l’armée nationale syrienne, la réintégration administrative du Nord‑Est dans les structures de l’État et la reconnaissance de certains droits aux kurdes en contrepartie de la fin de toute revendication d’autonomie politique formelle.  

En pratique, cet arrangement entérine la victoire du centre à Damas sur le projet du Rojava dans un État fédéral Syrien, puisqu’il transforme des acteurs jusqu’ici quasi‑souverains en partenaires subalternes, sans garanties constitutionnelles claires ni mécanismes de protection robustes pour les populations kurdes et arabes qui vivaient sous l’AANES. 

Les Kurdes ont toutefois obtenu des avancées notables par rapport aux versions antérieures. L’accord consacre leurs droits nationaux, civils et éducatifs, ainsi que le retour effectif de tous les déplacés dans leurs zones d’origine. Également, ils acquièrent le poste de gouverneur pour la province de Hassaké, assorti d’une division militaire propre de trois brigades, tandis que la police kurde conserve la main sur la sécurité intérieure de leurs territoires et que des postes de commandement au sein de l’armée syrienne leur sont réservés. 

La portée réelle de cet accord reste toutefois incertaine. Sa mise en œuvre dépendra de la capacité de Damas à tenir ses promesses symboliques et à éviter une logique de revanche sécuritaire dans les zones reconquises, mais aussi de la marge de manœuvre que conserveront les élites kurdes pour peser dans l’écriture de la nouvelle architecture institutionnelle. À court terme, l’accord pourrait réduire l’intensité des combats ouverts et rassurer certains partenaires étrangers soucieux de voir un interlocuteur unique reprendre la gestion des prisons regroupant des djihadistes de Daesh et du camp d’Al‑Hol. À moyen terme, il comporte un risque évident : celui de transformer la « normalisation » du Nord‑Est en mise au pas autoritaire, nourrissant de nouveaux ressentiments kurdes qui viendraient fragiliser durablement la transition syrienne. 

Une crise humanitaire persistante 

Un convoi d'aide du Croissant-Rouge arabe syrien, transportant de l'aide de l'ONU et d'autres aides, entre dans le gouvernorat d'As-Sweida, dans le sud de la Syrie, le 20 juillet 2025.
Un convoi d’aide du Croissant-Rouge arabe syrien, transportant de l’aide de l’ONU et d’autres aides, entre dans le gouvernorat d’As-Sweida, dans le sud de la Syrie, le 20 juillet 2025. ©UNOCHA/Ali Haj Suleiman

Derrière les recompositions politiques et sécuritaires, la réalité quotidienne des civils demeure marquée par la précarité et l’insécurité. 

Un an après la chute de Bachar el-Assad, l’espoir suscité par l’ouverture d’une nouvelle séquence politique ne s’est pas traduit par une amélioration significative de la situation humanitaire pour une large partie de la population syrienne. Selon plusieurs organisations humanitaires présentes sur le terrain, la crise reste massive, structurelle et largement sous-financée. 

Pour analyser ces défis, cet article s’appuie notamment sur le témoignage de Solidarités International, à travers l’entretien de Thomas Janny, directeur régional Moyen-Orient de l’ONG. Celui-ci rappelle que :  

« La chute de Bachar el-Assad a été perçue par beaucoup comme une libération, avec un espoir légitime après des décennies de dictature. Mais d’un point de vue humanitaire, la crise n’est pas terminée. Si la Syrie se relève politiquement et économiquement il n’est pas garanti que  tout se passe sans à-coups. » 

Malgré le changement de pouvoir, les besoins humanitaires demeurent extrêmement élevés, notamment « en matière d’accès à l’alimentation, aux soins de santé, à l’eau et à l’électricité. » explique Thomas Janny. 

Les chiffres des Nations unies confirment cette situation critique : selon l’ONU 16,5 millions de personnes en Syrie ont encore besoin d’une aide humanitaire en 2025 sur plus de 26 millions d’habitants, plus de 90 %  des Syriens vivent aujourd’hui sous le seuil de pauvreté et plusieurs millions dépendent toujours de l’assistance pour couvrir leurs besoins les plus élémentaires. 

Cette réalité contraste avec certains signes de reprise observés dans les grandes villes routes réparées, bâtiments reconstruits, retour progressif de l’électricité jusqu’à 20 heures par jour des avancées inédites depuis près de dix ans mais qui restent des avancées minimes et très inégalement  réparties sur le territoire. 

L’espoir de normalisation s’est accompagné de mouvements de retour, tant de déplacés internes que de réfugiés, notamment depuis la Turquie et le Liban. Toutefois, la pérennité de ces retours restent largement fragiles et non durables. Comme le souligne Thomas Janny : 

« On a vu des populations rentrer chez elles, puis revenir dans les camps parce que les conditions d’un retour n’étaient pas réunies : pas d’eau, pas d’électricité, peu d’accès à la santé, à l’éducation ou à une activité économique. » 

Au-delà des besoins chroniques, les organisations humanitaires alertent sur un potentiel élevé de nouveaux chocs susceptibles de freiner toute trajectoire vers la résilience. Thomas Janny identifie plusieurs facteurs de risque : 

« Il existe un potentiel de nouveaux chocs, qui peuvent créer de nouveaux besoins et entraver le chemin vers la résilience. Cela inclut la question des minorités, les tensions interconfessionnelles, mais aussi les catastrophes naturelles, les risques sanitaires — comme le retour d’épidémies de choléra — et plus largement les effets du changement climatique et de la raréfaction de l’eau. » 

Ces risques ne relèvent pas d’un scénario hypothétique, des violences localisées ont déjà éclaté dans plusieurs régions du pays, notamment dans les zones côtières alaouites et à Soueïda contre les populations druzes, provoquant plusieurs centaines de morts en quelques semaines, tandis que la reprise des affrontements dans le nord-est entre le gouvernement de transition et les forces kurdes, a entraîné le déplacement de centaines de milliers de civils. À ces dynamiques s’ajoutent des menaces sanitaires persistantes, dans un pays où les infrastructures de santé restent extrêmement fragiles. 

Dans ce contexte, la capacité de réponse des acteurs humanitaires est fortement limitée par la baisse des financements. Selon le suivi onusien du plan coordonné de réponse humanitaire pour 2025, les besoins s’élèvent à 3,19 milliards de dollars, mais seuls 1,11 milliard ont été couverts, soit 34,9%, laissant 65,1 % des besoins non financés (2,08 milliards de dollars). 

©FTS (UNOCHA), suivi des financements des plans coordonnées humanitaires pour la Syrie, au 30 janvier 2026.

Au total, les financements déclarés pour la Syrie selon le Financial Tracking Service (OCHA)  2025 atteignent 2,46 milliards de dollars, dont 45,2 % inscrits dans le cadre du plan coordonné et 54,8 % en dehors, illustrant la fragmentation des flux et la difficulté à couvrir de manière cohérente l’ensemble des priorités humanitaires.

La chute du régime s’est néanmoins traduite par une évolution concrète de l’accès humanitaire. Pour la première fois depuis des années, des ONG internationales ont pu à nouveau circuler sur l’ensemble du territoire syrien y compris dans des zones longtemps interdites aux expatriés. 

« En mai dernier, nous avons pu remonter depuis Damas jusqu’à la frontière turque en passant par le nord-ouest ce qui était impensable auparavant », témoigne Thomas Janny. 

Solidarités International, désormais présente à Damas, est active dans les gourvenorats de Hassaké,  et Raqqa (Nord-Est),Idlieb, Alep et Hama, et emploie plus de 300 personnels principalement syriens.

Face à ces défis, les organisations humanitaires plaident pour le maintien d’une capacité de réponse d’urgence, tout en accompagnant des actions de relèvement précoce et de résilience. Solidarités International structure ainsi son action autour de trois axes : la réponse aux urgences (déplacements, crises sanitaires, conditions hivernales), l’accès durable à des services de base dignes pour les populations déplacées de longue durée, et des projets de résilience, notamment la réhabilitation de marchés et d’infrastructures essentielles. 

Dans ce contexte encore instable, l’espoir diplomatique demeure, comme en témoigne l’annonce d’un soutien européen lors de la visite à Damas dUrsula von der Leyen et d’Antonio Costa, le 9 janvier 2026. L’Union européenne s’est engagée à mobiliser 620 millions d’euros sur la période 2026-2027 en faveur de l’aide humanitaire et du relèvement précoce, un appui toutefois explicitement conditionné à des avancées en matière de stabilité et de gouvernance. 

Mais, comme l’indique Thomas Janny, il faut garder à l’esprit que cette transition reste extrêmement fragile : « Si des programmes de développement sont nécessaires pour aider la Syrie à se relever, il ne faut pas oublier que des millions de personnes sont toujours déplacés et que de nouveaux besoins urgents peuvent surgir à tout moment. Cela nécessite de conserver une capacité d’action humanitaire significative.  » 

Perspectives 

Ainsi, la Syrie a encore du chemin à faire pour se reconstruire, mais surtout pour créer un véritable État de droit. L’avenir reste incertain et beaucoup de questions demeurent :  

La transition actuelle permettra‑t‑elle d’intégrer réellement les minorités, de protéger les Kurdes du Nord‑Est et d’éviter de nouveaux cycles de violences ciblées ? Le pouvoir d’Ahmed al‑Sharaa acceptera‑t‑il de partager l’autorité, de limiter la centralisation et de garantir des droits effectifs, au‑delà des seuls gestes symboliques ? La communauté internationale maintiendra‑t‑elle ses engagements humanitaires et financiers alors que les besoins restent massifs et que la fatigue des donateurs s’installe ?  

Que se passera‑t‑il pour les milliers d’anciens combattants de Daesh et leurs familles enfermées depuis des années dans des camps et des prisons : seront‑ils jugés, transférés, libérés, ou continueront‑ils à vivre dans un no man’s land juridique, avec le risque de nouvelles évasions et d’une résurgence jihadiste ? Le passage de ces sites sous contrôle direct de Damas peut‑il vraiment renforcer la sécurité, alors que les conditions de détention restent incertaines et que les pays d’origines ne souhaitent pas le rapatriement de leurs ressortissants mais leur jugement par des tribunaux là où  ils ont pu commettre des crimes ? 

À Kobané, Qamichli, Hassaké et Amouda, les populations kurdes et les FDS verront-elles leurs avancées (droits culturels, sécurité intérieure) respectées, ou le pire reste-t-il à craindre avec des attaques résiduelles, de nouveaux déplacements et une érosion progressive de leur autonomie ? 

 Dans ce contexte, plus que jamais, l’avenir de la Syrie dépendra de choix politiques, d’un engagement international durable et de la capacité du pays à transformer cette transition fragile en paix réelle et inclusive. 

Lorine Baravi.


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OCHA, interview exclusif avec Aurélien Buffler

Chef de la Section pour les politiques humanitaires et la planification au Bureau de la Coordination des Affaires Humanitaires des Nations unies (OCHA).

Makariv, Kyiv, septembre 2022. ©OCHA/Matteo Mi

Alain BOINET
Bonjour Aurélien Buffler, pour les lectrices et lecteurs de la revue en ligne Défis Humanitaires, pouvez-vous nous présenter brièvement OCHA ainsi que vous-même ?

Aurélien Buffler
Bonjour Alain et bonjour à tous.  OCHA est – en français le Bureau de la Coordination des Affaires Humanitaires (BCAH) – c’est le bureau du Secrétariat des Nations Unies, qui s’occupe de coordonner les efforts humanitaires des Nations unies et de leurs partenaires.

C’est le bureau qui essaie de faire en sorte que les agences onusiennes, les ONG et autres partenaires humanitaires travaillent ensemble au Soudan, à Gaza, en Ukraine pour atteindre des objectifs communs et aider au mieux les populations qui sont dans le besoin.

Pour ma part, je m’occupe au sein d’OCHA d’une équipe en charge des politiques humanitaires, spécifiquement des politiques humanitaires liées au droit international humanitaire, à l’accès humanitaire, à tout ce qui touche à l’idée d’une aide humanitaire basée sur les principes humanitaires.

Nous avons 3 objectifs principaux :

Le premier, c’est de soutenir les équipes d’OCHA et plus largement les équipes humanitaires sur le terrain quand elles ont des questions liées à ces thématiques. Par exemple, quel est le régime juridique qui s’applique ou quels sont les précédents en termes de policy sur lesquels on peut bâtir une réponse. C’est un soutien opérationnel.

Le 2ème objectif de mon équipe est de soutenir en tant que secrétariat les discussions entre les États membres ici au siège sur ces thématiques, notamment au Conseil de Sécurité. La semaine dernière, le Conseil de Sécurité a tenu son débat ouvert sur la protection des civils, et considère le rapport du secrétaire général sur la protection des civils. C’est mon équipe qui à la fois a rédigé le rapport et qui a soutenu les discussions entre États membres.

Le 3ème objectif de mon équipe, c’est un objectif de coordination sur les questions policy au niveau global. Nous travaillons avec nos partenaires des Nations-Unies, ONG, Croix Rouge, pour nous assurer que nous avons la même lecture des grandes évolutions qui touchent aux domaines que j’ai soulignés et pour travailler ensemble pour résoudre ces défis.

Par exemple, s’agissant de l’impact des sanctions ou des mesures de contre-terrorisme sur l’aide humanitaire, mon équipe s’efforce de coordonner la position et le plaidoyer des organisations humanitaires.

Le Conseil de sécurité des Nations-Unies adopte une résolution sur la protection des civils dans les conflits armés, mai 2024. ©UN Photo/Loey Felipe

Alain BOINET
Le Secrétaire Général des Nations Unies vient de publier un rapport sur la protection des civils en période de conflit armé. Par ailleurs, le Conseil de sécurité des Nations unies vient d’adopter, à l’initiative de la Suisse, une résolution pour la protection du personnel humanitaire et du personnel de l’ONU dans les zones de conflit. Rappelons qu’en 2023, 500 humanitaires ont été victimes de violences, dont 250 qui ont été tués. A la veille du 75e anniversaire des conventions de Genève de 1949 au mois d’aout, quel bilan faites-vous et quelles sont les initiatives et mesures prises par l’ONU avec le concours d’OCHA pour la protection des civils et des humanitaires ?

Aurélien Buffler
Est-ce que le travail des humanitaires est plus difficile et risqué de nos jours ? C’est difficile à évaluer.  Je note par exemple que les humanitaires n’ont jamais été aussi présents dans autant d’endroits avec autant de moyens pour assister autant de personnes vulnérables.

Ceci étant dit, l’environnement dans lequel nous opérons a évolué, notamment en termes de sécurité.  À Gaza, au Soudan, en Centrafrique et dans la majorité des autres crises le drapeau humanitaire ne constitue plus en soit une garantie de sécurité. Nous avons dû nous adapter, notamment en renforçant notre gestion du risque sécuritaire.

Ces efforts nécessaires sur la gestion des risques ne pourront cependant jamais nous protéger de manière suffisante. Ce dont nous avons vraiment besoin, c’est que les parties au conflit respectent le droit humanitaire et facilitent notre travail, notamment l’accès humanitaire ; dans de trop nombreux contextes, ce n’est pas le cas. Nous voyons aujourd’hui des parties au conflit qui se sentent plus désinhibées dans leurs décisions de s’attaquer aux humanitaires pour une raison ou un autre. Évidemment, quand les parties veulent bloquer l’aide humanitaire, un moyen très efficace, c’est de s’en prendre aux staffs humanitaires et à leurs moyens d’opérer. Et bien sûr, ce sont ceux en première ligne, les staffs locaux des ONG qui sont les plus exposés.

L’adoption de la résolution 2730 sur la protection des personnels onusiens et humanitaires par le Conseil de Sécurité envoie à ce sujet un message politique important à ces parties au conflit et plus largement aux Etats Membres.

Plus largement, sur la protection des civils et le respect du droit international humanitaire, les Nations Unies mais aussi le CICR ont partagé leurs inquiétudes avec le Conseil de Sécurité et les Etats Membres lors du débat ouvert du 21 Mai. Notre constat est que les règles existent et qu’elles couvrent tout ou quasiment tout ; mais qu’il y a clairement un problème de respect et de mise en œuvre de ces règles par les parties au conflit et les Etats.

Une tendance est particulièrement inquiétante : Nous voyons des parties au conflit et certains États adopter des interprétations du droit international humanitaire extrêmement permissives et si élastiques qu’elles reviennent à le vider de toute substance.

Il y a aussi un problème d’impunité quasi-généralisé pour les violations les plus sérieuses.

Le rapport du Secrétaire Général rappelle que le droit international humanitaire doit rester la base de toute protection des civils. Le rapport souligne également qu’au-delà du droit international humanitaire et des obligations des parties au conflit, la protection des civils doit être envisagée du point de vue des civils eux-mêmes et des dommages qu’ils subissent. Le rapport encourage donc les Etats à mettre les civils et les souffrances subies au centre des discussions. C’est un renversement de paradigme pour une problématique qui était jusque-là abordée du point de vue des parties au conflit et de leurs obligations juridiques.

Il y a déjà eu des évolutions importantes au cours des dernières années, notamment l’adoption de la déclaration politique sur l’usage des armes explosives en zones peuplées qui épouse déjà cette logique.

Distribution de nourriture à Wad Medani, 8 juin 2023. ©UNOCHA/Ala KheirPhoto: OCHA/Ala Kheir

Alain BOINET
Dans son rapport 2023,
OCHA a constaté une baisse significative des financements humanitaires. L’appel initial concernait 230 millions de personnes pour un budget de 56 milliards de dollars. Les financements reçus ont permis de secourir seulement 128 millions de personnes avec un budget de 24 milliards de dollars. Comment interprétez-vous cette baisse significative ?

Aurélien Buffler
En 2023, 24 milliards ont été reçus sur les 56 milliards demandés. Il y a un trou de presque 32 milliards. Ce qui est aussi nouveau et marquant en 2023, c’est que les ressources à notre disposition ont beaucoup baissé. Je crois qu’en 2022, on avait reçu aux alentours de 30 milliards de dollars.

À quoi peut-on attribuer cela ? Beaucoup d’États qui financent la majeure partie de l’humanitaire ont réduit et coupent les budgets d’aide au développement et d’aide humanitaire. L’aide humanitaire est financée principalement par des bailleurs de fonds occidentaux. En comparaison, les sources alternatives de financement, que ce soit d’autres États ou du secteur privé restent relativement réduites. Donc, d’un côté des budgets qui baissent dans les États donateurs et de l’autre, pas d’alternatives de financement. Cela résume assez bien la difficulté dans laquelle est le financement de l’aide humanitaire aujourd’hui.

OCHA, OMS et UNFPA lors d’une mission conjointe visant à transférer les patients nécessitant des soins médicaux de l’hôpital du Croissant-Rouge palestinien de Khan Younis à Rafah. © OMS / Christopher Black

Alain BOINET
En 2024, dans ce contexte,
OCHA a adopté une nouvelle méthodologie, un cadre d’analyse conjointe et intersectionnelle qui introduit une nouvelle norme internationale d’évaluation des besoins humanitaires et des risques de protection. Pouvez-vous nous présenter les principales caractéristiques de ce nouveau cadre qui soulève bien des questions.

Aurélien Buffler
Nous avons toujours eu des méthodologies qui évoluent. Je crois que ce qui est intéressant aujourd’hui, c’est comment le nouveau cadre cherche à avoir une vision un peu plus intersectionnelle et puis aussi comment la protection est mieux intégrée qu’elle n’était avant ; notamment en devenant un objectif commun pour tous les secteurs.

Cela va aussi au-delà d’un changement méthodologique. Le constat est que l’on a moins de ressources aujourd’hui qu’auparavant et qu’il faut donc mieux prioriser. C’est juste un constat de fait. C’est une approche pragmatique. Si vous regardez l’analyse globale, il y a 300 millions de personnes qui ont des besoins humanitaires. Or en 2024, nous nous focaliserons sur les 180 millions qui, selon nous, sont les plus vulnérables. Ça ne veut pas dire que les 120 millions qui restent, n’ont pas eux aussi des besoins ; simplement nous n’avons pas les moyens de les aider.

Alain BOINET
Je complèterai
par une question de l’un des membres du Comité d’Experts de Défis Humanitaires. Ce nouveau cadre d’analyse correspond t’-il à une nouvelle définition de ce qu’est un besoin humanitaire, ou est-ce un moyen pour améliorer le pourcentage de financement de l’aide humanitaire internationale ?

Aurélien Buffler
C’est sans doute un peu les deux. Je crois qu’il y a effectivement un effort pour affiner la notion de besoin humanitaires : Qu’est-ce qui humanitaire ? Qu’est-ce qui ne l’est pas ? Ce n’est pas un débat nouveau.

Ceci intervient dans un contexte où les humanitaires sont sous pression pour prendre en charge de plus en plus de choses. Alors que les côtés politique, sécuritaire et développement des Nations unies sont confrontés à certains défis, l’humanitaire est souvent vu comme la solution ; la partie où il y a de l’argent ; où il y a des moyens de prendre en charge de plus en plus de besoins. Ce n’est ni vrai ni tenable. Les moyens des humanitaires sont bien moindres que beaucoup d’autres ; l’aide humanitaire ne constitue qu’une fraction de l’aide publique au développement. Et, par ailleurs, les humanitaires ne sont pas équipés pour faire autre chose que de l’humanitaire.

Quant à améliorer le pourcentage de financement en baissant les besoins, là n’est pas l’intention. Simplement, nous voulons présenter une image réaliste : notre plan de réponse doit être en adéquation avec les moyens dont nous disposons. Il ne sert pas à grand-chose de faire des plans de réponse dont nous savons à l’avance qu’ils ne seront pas financés.

Alain BOINET
Lors du Forum Humanitaire Européen à Bruxelles au mois de mars,
le commissaire européen en charge de l’aide humanitaire (ECHO), Janez Lenarčič, a déclaré que le canot de sauvetage humanitaire coulait. De son côté, Cindy McCain du Programme Alimentaire Mondial (PAM), a déclaré : « En Afghanistan, nous avons retranché 10 millions de personnes des aides. En Syrie, 4 millions. En Somalie, 3 millions. »

A-t-on une idée claire des conséquences de cette suppression de l’aide pour ces populations ? Est-ce qu’un acteur humanitaire comme OCHA pourrait évaluer ces conséquences, notamment dans la perspective de remobiliser les donateurs ou de leur faire voir quelles sont les conséquences de cette absence de moyens ?

Aurélien Buffler
Vous avez totalement raison. La plupart des organisations humanitaires font face à des besoins humanitaires qui augmentent et des financements qui ne suivent pas ou qui reculent. Elles doivent donc couper dans les programmes. Et dans l’humanitaire, couper dans les programmes c’est couper de l’aide qui va à des gens dans le besoin.

Malheureusement, nous n’avons pas toujours les moyens de suivre ces populations une fois qu’elles sont sorties de ces programmes.

Je reprends la déclaration du commissaire européen qui dit que le bateau coule. Je pense que c’est une assez bonne image. Je rajouterai que c’est aussi parce qu’on charge peut-être un peu trop la barque. Entre un développement qui est confronté à certains défis et des conflits qui durent de plus en plus longtemps, l’humanitaire est vu comme la seule roue de secours. Le problème, c’est que les capacités humanitaires sont limitées.

Alain BOINET
Dans
son discours au Forum Humanitaire Européen, Martin Griffith a souligné que nous avions désespérément besoin de volonté politique pour faire face aux défis rencontrés.  Selon vous, que voulait-il dire exactement ?

Aurélien Buffler
On a besoin d’une volonté politique pour sortir de certaines crises. Quels sont les conflits armés qui ont été résolus ces dernières années ? or ces conflits sont la principale cause des besoins humanitaires aujourd’hui.

Sortir de l’humanitaire pour les populations concernées ne sera possible qu’une fois que ces crises seront résolues. Et ça ce n’est pas les humanitaires qui peuvent le faire, ce sont les responsables politiques et ce sont ceux qui s’occupent de paix et de sécurité.

Il faut aussi une volonté politique pour faire respecter le droit international humanitaire, faire cesser les violations et le blocage de l’aide.

C’était intéressant ce que vous disiez en prémisse de cette question sur l’aide publique au développement qui a augmenté en 2023 alors que l’aide humanitaire a baissé. Cela voudrait dire qu’il y a des décisions politiques de faire plus d’aide au développement et moins d’humanitaire. Il faudrait aussi poser la question de savoir quels canaux sont utilisés, comment cette aide est repartie. Enfin, cette aide soutient-elle le système multilatéral ou est-ce plus de la coopération bilatérale ?

Sara Al Saqqa, responsable des affaires humanitaires d’OCHA, discute avec une famille de personnes déplacées qui cherchent une aide médicale au point médical de Médecins sans Frontières (MSF) Belgique près du camp d’Al Mawasi. © OMS / Christopher Black

Alain BOINET
Où en sommes-nous cette année en 2024 suite à l’appel d’OCHA pour secourir 185 millions de personnes pour un budget évalué à 46,4 milliards de de dollars.
Je suis allé voir sur le site d’OCHA et je crois que l’on est seulement à 15% des financements nécessaires.

Ainsi, avant la Conférence humanitaire internationale sur le Soudan qui a lieu à Paris le 15 avril, sur les 4 milliards demandés, seulement 5% avaient été mobilisés. Si la conférence a permis de mobiliser 2 milliards de dollars, la situation générale semble plus que préoccupante ?

Aurélien Buffler
Nous sommes effectivement à 15% de financement au mois de juin. Si on continue à ce rythme, on aura à peu près 30-35% de nos besoins couverts d’ici la fin de l’année. Ce n’est clairement pas assez ; cela veut dire que 65% ne seront pas couverts et que de nombreuses populations n’auront pas l’aide nécessaire.

Ce qui est inquiétant, c’est que déjà en 2023, nous n’avons reçu que 43% de l’aide nécessaire contre une moyenne de 55 à 65% habituellement. J’ai peur qu’au rythme actuel, nous soyons sur la même trajectoire.

Alain BOINET
Dans l’appel d’OCHA, cette année,
Martin Griffiths déclare : « La situation est également un signal d’alarme. L’aide humanitaire ne va pas être la seule solution. Nous devons partager la charge. » Il s’adressait là aux acteurs du développement. Avez-vous constaté des progrès à ce sujet ? Et où en sommes-nous du nexus humanitaire développement qui n’est pas tout à fait nouveau ?

Aurélien Buffler
Cette discussion date au moins du Sommet Humanitaire Mondial en 2016 et même avant. Et c’est vrai que les progrès ont été trop mitigés depuis. Dans trop de crises, les humanitaires se retrouvent seuls à essayer de gérer les conséquences de choses qui vont au-delà de leur mandat et compétence.

Dans beaucoup de contextes les acteurs de développement ont des difficultés à prendre le relais en raison de problèmes de financement ; ou de difficultés politiques.

Il y a aussi des sources de financement, notamment de la Banque mondiale, qui sont basées sur certains critères que beaucoup de ces pays ne remplissent pas, et donc on est bloqué et le résultat c’est que l’aide humanitaire est vue comme la réponse à tout.

Alain BOINET
Les principaux bailleurs de l’Aide Publique au Développement sont les pays membres de l’OCDE, pour une large part les pays occidentaux. Voyez-vous des évolutions, voire des rapprochements de la part de pays comme la Chine, le Brésil,……

Aurélien Buffler
Il y a beaucoup plus d’acteurs ou d’États prêts à contribuer d’une manière ou d’une autre à l’effort humanitaire qu’il y a 20 ou 30 ans, ça c’est indéniable. Vous en avez noté certains et on peut aussi prendre les pays du Golfe par exemple.

Après, la réalité, c’est qu’en proportion, les pays de l’OCDE continuent à financer la majorité écrasante de l’aide humanitaire.

La question est de savoir si ces nouveaux acteurs ont les moyens et l’ambition de peser en termes de financement ? Et s’ils ont cette ambition, est ce que le financement de l’aide des Nations-Unies est leur priorité ?

Je note que dans certains cas, le financement de l’aide humanitaire ne se fait pas à travers les agences onusiennes ou d’autres. Il y a des institutions nationales qui ont leur propre réseau dans les pays affectés ; et qui par contre n’ont pas les « codes », le besoin ou l’envie pour travailler avec le système humanitaire actuel. Mais le système humanitaire est-il capable et est-il assez ouvert et flexible pour intégrer ces acteurs et leurs sources de financement ? c’est une question légitime.

Alain BOINET
Nous arrivons à la fin de cette cet entretien. Alors, comment vous souhaitez conclure ?

Aurélien Buffler
Le système humanitaire fait face à de nombreux défis. Beaucoup ne sont pas nouveaux et ont été discuté au Sommet Humanitaire Mondial et au sein du grand bargain: localisation ; financement ; participation des population ; etc.

Comment répondre à ces défis ?  Une des discussions les plus intéressantes de ces dernières années, est la discussion autour du flagship. Le flagship reprend ces grandes thématiques, mais de manière beaucoup plus pragmatique que ce qu’on a connu jusqu’ici.

Le flagship, part du terrain en laissant les processus établis de côté. Dans les pays qui sont pilotes, au Niger, aux Philippines, au Sud-Soudan, en RDC, il y a déjà des choses intéressantes qui en sortent.

La première chose très intéressante qui en sort et je crois qu’il faut que l’on insiste, c’est que quand on parle aux populations, quand on les écoute, elles n’ont pas la même vision que nous, ni de leurs besoins, ni de la manière dont on doit répondre à leurs besoins. C’est fondamental et ça nous oblige à une réflexion sur la manière dont nous travaillons et son impact réel. Répond-on vraiment aux besoins des populations ? Pas les besoins que nous définissons, mais les besoins que les populations elles-mêmes définissent ? C’est une question épineuse et difficile.  Il faut bien sûr se garder de réponses simplistes. Je pense qu’il y a beaucoup de bonnes choses que font les humanitaires. En même temps, nous avons l’obligation d’entendre ceux que nous aidons et de nous interroger sur l’impact de notre action.

Alain BOINET
En 2016,
lors du Sommet Humanitaire Mondial, le grand bargain affichait une priorité, parmi d’autres, celle d’un choc de simplification administratif. En fait, aujourd’hui même, certains acteurs et même des cabinets d’audit disent que l’on se retrouve dans un choc de complexification et que, par voie de conséquence, ce qui est imposé en quelque sorte aux ONG internationales, elle l’impose elle-même aux ONG nationales qui sont dans l’incapacité de répondre à l’escalade des normes qui se fait au détriment de la mise en oeuvre opérationnelle de l’aide humanitaire. 

Non seulement il n’y a pas de choc de simplification, mais c’est le contraire qui se produit. Chacun se protège au détriment de l’ensemble des acteurs et notamment au bout de la chaîne, des acteurs locaux qui ne sont pas dans la mesure de répondre à ces standards.

Aurélien Buffler
Je suis assez d’accord avec ce constat. À quoi peut-on l’attribuer ?

Certaines obligations et processus sont imposées à nos bailleurs de fonds, notamment par leur Parlement, pour contrôler l’usage de l’argent public. On peut bien sur comprendre cela ; mais il faut aussi reconnaitre que ça se traduit souvent par plus de processus et contrôle de rapports.

Je pense qu’il y a aussi une tendance d’importer dans l’humanitaire des techniques de management qui se traduisent par plus en plus de processus et d’indicateurs pour mesurer l’« effectiveness ».

Enfin, il y a peut-être aussi une tendance de notre part – nous les humanitaires – à nous réfugier dans des processus pour se sentir plus professionnels et sûrs.

Tout cela mis ensemble amène affectivement à une complexification qui ne peut pas marcher pour des petites ONG locales, mais même pour des grosses ONG locales qui ne sont pas dans le même état d’esprit, qui n’ont pas parfois les outils pour faire ça, ni la patience ni la volonté.

Je crois que si on est sérieux sur la localisation, il va falloir changer de manière fondamentale la façon dont on travaille avec ces organisations, y compris réduire le nombre de processus et de rapports et en même temps reconnaître tous les risques qu’on transfère à ces organisations et les aider à gérer ces risques, notamment le risque sécuritaire ou fiduciaire.

En termes de logique, le flagship va dans ce sens-là. Parce que ça ne commence pas par le processus. Le processus est défini par les acteurs locaux au plus près des besoins.

Alain BOINET
Aurélien, je vous remercie pour ce long entretien qui permet de poser ensemble et dans un esprit de partenariat des problèmes dans le but d’améliorer l’action humanitaire pour les populations en danger.


Aurélien Buffler est chef de la section pour les politiques et la planification humanitaires au Bureau des Nations Unies pour la Coordination des Affaires Humanitaires (OCHA).  Aurélien a plus de 20 ans d’expérience dans les domaines humanitaire et des Droits de l’homme ; y compris en tant que Team Leader d’OCHA pour la réponse humanitaire en Syrie ; chef de la coordination du bureau d’OCHA dans les territoires palestiniens occupes ; ou expert en Droits de l’Homme pour la mission de l’OSCE au Kosovo.

 

 

 

Déclaration de Martin Griffiths sur le financement de l’aide humanitaire en 2024 : (3) Publier | Fil d’actualité | LinkedIn