La mutualisation n’est plus une option, c’est une nécessité

La coopérative humanitaire hulo réagit à la suspension brutale des financements humanitaires américains pour l’étranger

Photo © Nikola Krtolica – Équipe hulo à l’aéroport de Liège pour un vol du pont aérien humanitaire de l’UE, observant le fret à destination de l’Afghanistan.

En mars 2024, nous avions évoqué dans Défis Humanitaires la reconnaissance reçue par hulo (HUmanitarian LOgistics) avec le prix de l’innovation humanitaire 2023 InnovAid décerné lors du Forum Humanitaire Européen (EHF) des 18 et 19 mars 2024, et la publication de son rapport d’impact 2024. L’occasion de faire le point sur les enjeux adressés par cette coopérative humanitaire crée en juin 2021 dans la foulée du RLH (Réseau logistique humanitaire), et qui aujourd’hui rassemble 16 organisations humanitaires.

Mais, alors que le président américain Donald Trump a décidé, le 20 janvier dernier, de geler pour au moins 90 jours le financement américain de l’aide humanitaire et au développement à l’étranger (notamment à-travers les agences USAID/BHA), jamais l’impérieuse nécessité d’accélérer les économies d’échelle dans le système humanitaire, lequel joue dans cet épisode une partie de sa survie, ne s’est fait autant sentir. C’est le moment pour analyser les conséquences et enjeux de ce moment crucial – où la logistique est au cœur du moteur humanitaire menacé d’être à court de carburant – de nouveau avec Jean-Baptiste Lamarche, Directeur Général d’hulo :

  • DH : Bonjour Jean-Baptiste. Tout d’abord, en tant que responsable d’une organisation humanitaire, quelle est ta réaction, et celle de hulo plus largement, devant la décision prise par le président américain le 20 janvier dernier ?

Pour hulo, avec ses 16 organisations membres, dont particulièrement Bioport et Atlas Logistique, comme pour tous les acteurs humanitaires, cette décision est sidérante. Ce que nous pensions être un scénario impossible, le pire cauchemar du secteur humanitaire, se réalise sous nos yeux. Une telle décision a des conséquences désastreuses : des financements qui s’effondrent du jour au lendemain, une trésorerie incapable d’absorber un choc d’une telle ampleur, des projets interrompus brutalement, laissant des équipes entières sans activité et, surtout, des populations vulnérables sans le soutien dont elles dépendent. C’est un coup extrêmement dur pour l’ensemble du secteur et pour des communautés à travers le monde.

  • DH : A quels impacts humanitaires faut-il de ton point de vue se préparer, notamment en termes de sécurité alimentaire mondiale, de risques épidémiques, de mouvements de populations et de migrations ? De même, une tension ne risque-t-elle pas de se mettre en place sur les acteurs humanitaires encore en mesure de répondre aux besoins, tout comme sur les bailleurs de fonds non américains dont on ne sait quelle va être l’attitude et la politique ? 

Les impacts directs sur les populations risquent d’être immenses et, de manière plus générale, nous risquons un déséquilibre global et des dérives multidimensionnelles.

En matière de sécurité alimentaire, la réduction brutale des financements pourrait aggraver la précarité dans des régions déjà fragiles, accélérant les crises nutritionnelles et exposant des millions de personnes à la faim.

Sur le plan sanitaire, la suspension de certains programmes pourrait favoriser la résurgence d’épidémies, notamment dans les zones où les infrastructures médicales dépendent fortement de l’aide internationale. Des maladies évitables par la vaccination ou des traitements de base pourraient refaire surface, mettant en péril des années de progrès en santé publique.

Quant aux migrations et déplacements de populations, l’effet domino est évident : la détérioration des conditions de vie dans certaines zones forcera des milliers, voire des millions de personnes à chercher refuge ailleurs, accentuant les tensions aux frontières et dans les pays d’accueil.

Enfin, on peut craindre une mise sous pression extrême des acteurs humanitaires encore opérationnels. Avec moins d’intervenants sur le terrain, la demande va exploser, rendant la coordination et l’allocation des ressources encore plus complexes.

La réponse des bailleurs de fonds non américains sera déterminante : vont-ils compenser ce vide ou, au contraire, revoir leurs engagements à la baisse par crainte d’une réaction en chaîne politique ? Cette incertitude ajoute une instabilité supplémentaire à un secteur déjà sous tension.

Coordinatrice pays adjointe hulo lors d’une opération en hélicoptère avec la Fondation Airbus au Burkina Faso.
  • DH : Tu es un responsable d’une organisation humanitaire. Les dirigeants des organisations humanitaires vont devoir, et doivent déjà, prendre ou s’apprêter à prendre des décisions difficiles, douloureuses, suite à la décision de l’administration américaine. Quel est ton regard et ton analyse sur cet aspect de la gestion de la crise actuelle ? 

Face à cette crise, nous sommes contraints de prendre des décisions extrêmement difficiles, qui vont à l’encontre de nos engagements et de notre mission. La réduction ou l’arrêt brutal de certains programmes est une réalité douloureuse, avec des conséquences directes sur les populations que nous soutenons et sur les équipes engagées sur le terrain.

L’enjeu principal est de prioriser et amortir l’impact autant que possible. Cela signifie identifier les programmes les plus critiques, tenter d’optimiser certains financements, rechercher de nouveaux partenaires et renforcer la coordination et la mutualisation avec les autres acteurs humanitaires.

Sur le plan interne, nous devons aussi gérer l’impact humain au sein de nos propres organisations. Nos équipes sont sous le choc, confrontées à une incertitude majeure. La nécessité d’être transparent et de donner des perspectives, même limitées, est essentielle pour maintenir la confiance et l’engagement de ceux qui restent mobilisés.

Enfin, cette crise nous oblige à repenser nos modèles de financement et nos structures organisationnelles, pour lesquelles de nombreuses optimisations sont encore possibles dans le secteur.

  • DH : Dirais-tu que cette décision de l’administration américaine est une « première » absolue, ou y-a t’il un parallèle avec certaines situations précédentes, comme par exemple pendant la pandémie de COVID 19 ? 

Ce n’est pas une « première » absolue en termes de crise, mais c’est une rupture d’une ampleur inédite. On peut établir des parallèles avec des crises précédentes, notamment la pandémie de COVID-19, qui avait déjà révélé la fragilité du financement humanitaire et la dépendance à certains bailleurs. Pendant cette période, de nombreux programmes avaient été suspendus ou redirigés vers l’urgence sanitaire, laissant d’autres crises sous-financées.

Ce qui différencie cette situation, c’est qu’elle intervient dans un contexte où les crises humanitaires sont déjà en forte augmentation, avec des besoins qui explosent. Contrairement à la période COVID, où des financements d’urgence avaient été mobilisés, nous faisons aujourd’hui face à un effondrement net du soutien financier sans perspective immédiate de compensation. Cela force le secteur humanitaire à repenser en urgence son mode de fonctionnement et ses sources de financement.

La mutualisation des ressources apparaît comme une des solutions les plus pragmatiques et efficaces face à cette crise. Dans un contexte où les financements se raréfient brutalement, casser les silos, éviter les redondances inutiles et augmenter la solidarité entres acteurs humanitaires devient une nécessité pour optimiser l’impact des ressources restantes.

En mutualisant les moyens – que ce soit en logistique, infrastructures, achats, systèmes d’information ou même ressources humaines spécialisées – les organisations peuvent réduire leurs coûts opérationnels tout en maintenant un niveau d’intervention raisonnable. Cela permet d’allouer chaque euro disponible là où il est réellement nécessaire, plutôt que de le diluer dans des structures parallèles ou des inefficacités administratives. Bioport et Atlas, membres de hulo, sont deux acteurs de la mutualisation qui proposent des services logistiques aux niveaux international et local depuis plus de 30 ans, et sont pleinement mobilisés pour apporter leurs solutions aux organisation humanitaires dans le cadre de la gestion de cette crise.

De plus, cette approche renforce la résilience collective du secteur. Plutôt que d’être en concurrence pour des financements qui s’amenuisent, les ONG et acteurs humanitaires doivent encore plus travailler ensemble, mutualiser certaines fonctions support et ainsi se concentrer sur leur valeur ajoutée spécifique. Il a été démontré par la coopérative hulo que la logistique et la chaine d’approvisionnement humanitaires sont des activités qui créent plus de valeur et d’impact en coopérant que gérées de manière individuelle.

Dans ce contexte de crise, cela doit même encourager les leaders du secteur à enclencher une transformation structurelle vers plus de collaboration entre leurs structures pour s’adapter à des contextes difficiles tels que ceux-ci.

  • DH : Dans cette démarche, quel rôle peut, et veut, jouer une coopérative comme hulo ? Quelles directions d’innovation et quels leviers de mutualisation voulez-vous pousser et valoriser « en urgence » ? Quels outils concrets pour que, comme vous le dites « la mutualisation crée de la valeur » encore plus et permettre la poursuite d’activités indispensables aux millions de personnes dans le monde qui dépendent de l’assistance humanitaire ?

Hulo, avec ses membres, dont particulièrement Bioport et Atlas, se positionne comme un catalyseur de solutions face à cette crise, en accélérant et en élargissant la mutualisation des ressources et capacités des organisations humanitaires. L’équation économique humanitaire, dépendante de financements principalement publics, impose une gestion rigoureuse et des optimisations maximales pour garantir la meilleure utilisation des ressources disponibles. La mutualisation s’impose donc comme une solution activable immédiatement avec des résultats concrets. Hulo a développé des processus et outils coopératifs permettant de structurer et de faciliter la mutualisation entre acteurs humanitaires, incluant des achats mutualisés, des solutions digitales et initiatives partagées entre organisations. Ce dispositif est prêt à être déployé à grande échelle pour maximiser l’impact humanitaire tout en rendant le secteur plus efficace, plus résilient et mieux préparé aux crises à venir. La mutualisation n’est plus une option, c’est une nécessité.

Coordinateur pays hulo avec de la farine enrichie de Solidarités International commandée via une Initiative d’achats mutualisés (JPI) au Burkina Faso.
  • DH : Dans ce moment extrêmement incertain, certaines organisations humanitaires peuvent avoir la tentation du repli sur soi, de la recherche de solutions en interne. Dirais-tu que c’est le risque à éviter pour les organisations humanitaires, et que l’ouverture est plus que jamais indispensable ?

Le repli sur soi est à la fois très instinctif dans une situation précaire, mais aussi sans doute le plus grand risque pour les organisations humanitaires dans cette période de crise. Face à l’arrêt brutal des financements et aux incertitudes qui pèsent sur le secteur, la tentation de privilégier des solutions internes peut sembler naturelle. Pourtant, cette approche risque de limiter le potentiel de solution, voire même d’aggraver les difficultés en fragmentant encore plus les ressources et en réduisant l’efficacité collective du secteur. Plus que jamais, l’ouverture et la coopération entre acteurs sont indispensables pour maintenir l’aide aux populations vulnérables. Mutualiser les moyens, partager les expertises et coordonner les actions permettent non seulement de réaliser des économies d’échelle, mais aussi de garantir une meilleure réactivité face aux besoins urgents. Hulo défend cette vision en proposant des outils et des processus facilitant la mutualisation, afin que les ONG puissent surmonter ensemble cette crise, plutôt que d’en subir seules les conséquences. C’est en unissant les forces que l’humanitaire restera à la hauteur des enjeux actuels.

  • DH : Avez-vous en tête un exemple concret, sur un terrain précis, d’une réponse de mutualisation renforcée et en collaboration avec l’un ou plusieurs de vos partenaires, en mesure d’apporter une réponse, au moins partielle, au déficit de financements entrainé par la décision américaine ?

Il est encore trop tôt pour citer un exemple concret de mutualisation mise en place en réponse directe à la suspension des financements américains, la décision ne datant que d’un mois. À ce stade, les ONG sont encore dans une phase d’évaluation : elles cherchent à comprendre précisément quels financements seront maintenus, lesquels sont définitivement perdus et ce qui adviendra après le délai de 90 jours annoncé par l’administration américaine. Toutes les organisations ne sont pas touchées de la même manière, certaines étant frappées de plein fouet tandis que d’autres sont, pour l’instant, moins affectées directement. Cependant, un point commun à toutes est la nécessité d’adapter et d’ajuster leurs plans pour assurer la continuité de l’aide. Dans ce contexte d’incertitude, la mutualisation des ressources et la coopération entre acteurs apparaissent comme des leviers stratégiques pour limiter l’impact de cette crise et sécuriser autant que possible les opérations humanitaires. Hulo travaille pour identifier ces besoins évolutifs avec les organisations sur le terrain afin de voir comment la mutualisation peut répondre à leurs besoins.

  • DH : Merci beaucoup Jean-Baptiste. Pour conclure, avez-vous un message, dans ce moment très particulier, à faire passer à vos partenaires, ONG ou autres, et aux lecteurs de Défis Humanitaires ?

Dans ce moment d’incertitude extrême, notre message est simple : plus que jamais, l’heure est à la coopération et à la mutualisation. Face à la brutalité de la décision de la nouvelle administration américaine et à ses répercussions, il est essentiel que le secteur humanitaire ne se fragmente pas mais, au contraire, renforce ses synergies. Chaque organisation cherche aujourd’hui à adapter ses plans, mais c’est ensemble que nous pourrons trouver des solutions viables et durables pour continuer à soutenir les populations qui dépendent de l’aide humanitaire.

Nous appelons nos partenaires, ONG et autres acteurs du secteur, à s’engager dans cette dynamique collective. La mutualisation n’est pas seulement une réponse d’urgence, c’est un levier stratégique qui peut transformer durablement nos modes d’action et rendre notre secteur plus résilient. Hulo, avec ses membres, dont Bioport et Atlas particulièrement, sont prêts à accompagner ce mouvement, en mettant à disposition des outils concrets et en facilitant les coopérations essentielles. Face à cette crise, c’est par l’intelligence collective et la solidarité que nous préserverons notre capacité à agir.

 

Pierre Brunet

Ecrivain et humanitaire

Pierre Brunet est romancier et membre du Conseil d’administration de l’ONG SOLIDARITES INTERNATIONAL. Il s’engage dans l’humanitaire au Rwanda en 1994, puis en 1995 en Bosnie, et est depuis retourné sur le terrain (Afghanistan en 2003, jungle de Calais en 2016, camps de migrants en Grèce et Macédoine en 2016, Irak et Nord-Est de la Syrie en 2019, Ukraine en 2023). Les romans de Pierre Brunet sont publiés chez Calmann-Lévy : « Barnum » en 2006, « JAB » en 2008, « Fenicia » en 2014 et « Le triangle d’incertitude » en 2017. Ancien journaliste, Pierre Brunet publie régulièrement des articles d’analyse, d’opinion, ou des chroniques.

 

Jean-Baptiste Lamarche

Jean-Baptiste Lamarche est Directeur Général et Cofondateur de Hulo, la première coopérative humanitaire qui connecte les acteurs et innove dans la mutualisation et l’optimisation des ressources des chaînes d’approvisionnements.  Titulaire d’un Executive MBA International d’HEC Paris, il a consacré l’essentiel de sa carrière à la logistique humanitaire.  Avant de fonder hulo, Jean-Baptiste a exercé des fonctions de management au sein de plusieurs ONG internationales, notamment en tant que Directeur Logistique et Systèmes d’Information d’Action Contre la Faim.  Leader et collaborateur engagé, Jean-Baptiste est passionné par l’innovation comme levier d’augmentation de l’impact de l’aide humanitaire.

 

Je vous invite à lire ces articles publiés dans l’édition :

Arménie, récit d’une solidarité avec des livres

Un éditorial d’Alain Boinet

A l’arrière des élèves, de gauche à droite, Sylvain Tesson, Alain Boinet, Vincent Montagne et Renaud Lefebvre, au Centre francophone SPFA à Erevan

Les 4 palettes de livres venant de France sont bien arrivées ce lundi 22 janvier 2025 à Erevan, capitale de l’Arménie. Elles contiennent 4000 livres de littérature francophone contemporaine pour les étudiants, à l’initiative de Défis Humanitaires et de ses partenaires (1) avec l’appui de l’ambassade de France.

Ce lundi, au centre francophone SPFA à Erevan, nous sommes là avec Sylvain Tesson, parrain de cette initiative, Vincent Montagne, président du Syndicat National de l’Edition (SNE) et son directeur, Renaud Lefebvre, qui ont permis de recueillir gracieusement auprès de 12 maisons d’édition (2) 4000 livres neufs  (après décompte de l’ambassade de France) sur la base d’une liste établie par classe de niveau d’enseignement de 6 à 18 ans.

Habet, Anna, Liana, Garéguine, Nelli, les professeurs sont là avec une partie des 60 étudiants, dont beaucoup de jeunes filles comme Meri, chassée de l’Artsakh avec sa famille, qui nous chante une chanson de son pays. Tous apprennent le français et le parlent bien.

Nous avons commencé la journée en rencontrant, avec Xavier Richard de l’ambassade et David Tursz (Institut français), les représentants de deux maisons d’édition, Antares et Newmag, ainsi que le Vice-ministre de la culture, de l’éducation et des sports, Daniel Danielyan. Des projets de partenariat s’ébauchent avec Vincent Montagne et Renaud Lefebvre du SNE dont l’idée de participation de l’Arménie au Festival du livre de Paris.

Avec l’ambassadeur de France, Olivier Decottignies, notre délégation va s’incliner au Mémorial du génocide perpétré par le gouvernement Jeunes-Turcs en 1915 et 1916 durant lequel 1,5 millions d’arméniens ont péri. Vincent Montagne dépose une gerbe au nom du SNE et nous déposons des œillets blancs devant la flamme qui jour et nuit rappelle leur martyr.

Cimetière de Yerablur

Nous nous rendons ensuite au cimetière de Yerablur, sur les hauteurs d’Erevan, où sont inhumés des soldats, des volontaires dont des étudiants, tués lors de la guerre des 44 jours de l’Azerbaïdjan contre le Haut-Karabagh arménien en 2020. Partout des drapeaux flottent, comme sur la place Maïdan à Kiev en Ukraine, et sur chaque tombe nous pouvons apercevoir le visage de chacune des victimes, des jeunes de 18 à 20 ans pour la plupart.

C’est une journée chargée d’émotion, d’histoire et de solidarité.

Le lendemain, sur la route qui nous conduit à Goris, nous faisons halte au barrage de Vedi. Il s’agit d’un immense réservoir, le plus important construit depuis la période soviétique, réalisé en partenariat avec la République d’Arménie grâce à un prêt et à l’expertise de l’Agence Française de Développement (AFD) et une subvention de l’Union Européenne.

Réservoir de VEDI, au loin le Mont Ararat. Photo Antoine Agoudjian

Olivier Decottignies est très fier de ce projet que nous présente Audrey de l’AFD. En effet, le réservoir de Vedi va permettre d’irriguer 3000 hectares de terres agricoles dans la plaine d’Ararat et d’Armavir et va ainsi renforcer l’autonomie et la souveraineté alimentaire du pays et de sa population. En face de nous, le Mont Ararat immaculé surgit de la plaine, splendide et enneigé, du haut de ses 5165 mètres.

La route de montagne dans cette région du Caucase du sud est longue pour rejoindre à travers les cols enneigés la sous-préfecture de Goris, dernière grande ville avant les positions militaires azéries.

Nous sommes accueillis chaleureusement par Carmen, directrice du Centre francophone SPFA qui accueille 120 élèves en français tout au long de l’année. Un groupe de femmes de l’Artsakh nous attend et témoigne de la souffrance de l’exil et de l’espoir. Ici, elles confectionnent à l’aide de machines à coudre un joli artisanat avec des motifs floraux qui leur permet de se retrouver ensemble et de subvenir à la vie de leur famille. En les écoutant, je mesure combien ces femmes sont meurtries, courageuses et entreprenantes.

A Goris avec les élèves et les livres

C’est aussi le moment de rencontrer les élèves de français et d’ouvrir un colis que nous avons apporté et qui contient ces livres donnés par les maisons d’édition à l’appel de Vincent Montagne (SNE) avec le soutien de la Région Auvergne Rhône-Alpes très investie dans cette province du Syunik. Parmi tous ces livres, Il y a là « Céleste ma planète » de Thimothée Fombelle, « Le Journal d’Aura » de Marie Deplechin ou encore « La panthères des neiges » de Sylvain Tesson qui dialogue avec ces jeunes filles tout à la fois tristes et joyeuses.

Il y a un an, j’étais déjà venu ici à Goris et c’est là qu’est né ce projet de Défis Humanitaires de revenir avec ces livres. Car si les auteurs classiques sont connus, les auteurs contemporains étaient absents de la bibliothèque. C’est chose faîte à Goris comme bientôt dans les 76 établissements et bibliothèques sélectionnées à travers les 11 provinces de l’Arménie.

Au petit jour, alors qu’il fait encore nuit, nous partons avec Sylvain Tesson, le photographe Antoine Agoudjian et Alix Montagne pour Kornidzor où nous retrouvons Rasmik, paysan, qui s’occupe de ses 6 vaches. Sur la terrasse, alors que le jour se lève et que le froid nous pénètre, il nous désigne à 200 mètres une position militaire azérie ! Le front est devant chez lui, là ou vivent ses 5 fils avec leurs femmes et leurs enfants. Le village accueille des déplacés du Haut-Karabagh/Artsak. Rasmik a décidé de rester dans sa ferme. Rester c’est résister. Toute sa vie est là, pourquoi s’enfuir ? Une leçon d’humanité courageuse enracinée dans une vie âpre et rude.

Ramzik avec Sylvain Tesson à 200 mètres des positions de l’Azerbaïdjan

Au retour, nous faisons halte au village de Verischen, 2200 habitants dont 35 familles de déplacés de l’Artsakh, soit 120 personnes. Nous rendons visite à une famille déplacée pour laquelle une maison a été réhabilitée par le Fonds Arménien de France avec David et Chadounts, son responsable local. A la mairie, nous rencontrons Artak, le maire. Un de ses principaux problèmes, c’est l’eau, tant pour la consommation que pour l’agriculture. Les Azéris ont pris en 2021 le contrôle du lac Noir en amont ainsi que plus de 1500 hectares de terre. Il y a 17 captages d’eau et beaucoup sont à réhabiliter. Voilà un projet auquel Défis Humanitaires pourra contribuer en plus des livres. Quand on évoque le danger, Artak répond calmement « Nous sommes habitués à la menace. Nous sommes inquiets, mais nous ne pleurons pas ». Vivre chez eux est leur raison d’être.

Nous reprenons la route pour Erevan tout en méditant ce que nous avons vu et compris sur ces routes de la solidarité. Comme le disait Jean-François Deniau « Il n’y a pas d’espoir dans le silence des autres ». Il faut briser le silence, l’abandon, l’indifférence.

L’Arménie, dans le langage humanitaire, peut-être qualifiée de crise presque oubliée. En effet, alors qu’elle a accueillie plus de 100.000 déplacés chassés du Haut-Karabagh/Artsakh en septembre 2023, soit 3% de la population arménienne, elle échappe largement à l’attention des médias et de beaucoup de pays en Europe. L’Arménie a de puissants voisins hostiles dont l’Azerbaïdjan qui la menace et qui dispose d’une supériorité militaire massive. Enfin, ce pays est situé sur la nouvelle faille géopolitique qui part de l’Ukraine et passe par la Moldavie, la Géorgie jusqu’à l’Arménie. Elle est aujourd’hui en première ligne du nouvel affrontement est-ouest.

Enfin, partout dans le monde les minorités ethniques et/ou nationales sont menacées dans leur existence même et c’est le cas de l’Arménie et des Arméniens qui constituent une parcelle de l’humanité qui ont le droit de vivre libre et indépendants.

Défis Humanitaires va poursuivre son action pour laquelle le soutien de votre don sera précieux (faireundon).

Merci.

Alain Boinet.

 

Je vous invite à lire le reportage de Sylvain Tesson publié dans Le Figaro Magazine en cliquant sur le lien ici.

(1) Nous souhaitons ici remercier Sylvain Tesson, écrivain et parrain de cette opération, Vincent Montagne, président du Syndicat National de l’Edition (SNE) et son directeur, Renaud Lefebvre avec toute l’équipe du SNE, Antoine Agoudjian, photographe, Alix Montagne, Olivier Decottignies, ambassadeur de France en Arménie ainsi que Xavier Richard et Dominique Vaysse. Remercier également les Centre francophones SPFA qui accueillent 350 élèves dans leurs neuf centres avec Janik Manissian, Hélène Ohandjanian, Habetnak Khachatryan, Anna Harutyuryan, Carmen Apunts et leurs équipes. Remercier enfin les membres du comité d’experts de Défis Humanitaires et ses donateurs.

(2) Liste des maisons d’édition que nous remercions pour avoir donné 2700 sélectionnés : Albin Michel, Dargaud, Edition des Equateurs, Flammarion, Fleurus, Gallimard, Glénat, Hachette, La Martinière, L’Ecole des Loisirs, Seuil Jeunesse, Editions Paralèlles.

 

 

Alain Boinet est le président de l’association Défis Humanitaires qui publie la Revue en ligne www.defishumanitaires.com. Il est le fondateur de l’association humanitaire Solidarités International dont il a été directeur général durant 35 ans. Par ailleurs, il est membre du Groupe de Concertation Humanitaire auprès du Centre de Crise et de Soutien du ministère de l’Europe et des affaires étrangères, membre du Conseil d’administration de Solidarités International, du Partenariat Français pour l’eau (PFE), de la Fondation Véolia, du Think Tank (re)sources. Il continue de se rendre sur le terrain (Syrie du nord-est, Haut-Karabagh/Artsakh et Arménie) et de témoigner dans les médias.

 

Je vous invite à lire ces articles publiés dans l’édition :