N’abandonnons pas l’Afghanistan

Une tribune du Docteur Éric Cheysson, président de La Chaîne de l’Espoir 

Eric Cheysson en Afghanistan ©Anne Marie Gouvet

Depuis 2001, je me rends en Afghanistan trois à quatre fois par an pour participer au Conseil d’Administration de l’Hôpital français à Kaboul[1]. Je n’y déroge pas depuis le retour des talibans, le 15 août 2021. La fréquence et la régularité de ces déplacements me permettent d’avoir une vision claire de l’évolution de l’hôpital, bien évidemment, mais aussi de la situation générale du pays grâce aux multiples échanges que j’ai avec mes confrères afghans.

Ces derniers temps, lorsque je passe les portes de l’hôpital, je suis toujours effaré de l’activité frénétique des services. En raison d’un afflux toujours plus massif de patients venus de tout le pays, l’ensemble des secteurs tournent en surrégime : chirurgie pédiatrique, service de nutrition, laboratoire, radiologie, scanner, réanimation, etc.

Cet afflux résulte de plusieurs facteurs concomitants : l’explosion des besoins liés à la crise humanitaire ; le rétablissement de la sécurité qui facilite les déplacements ; la défaillance de très nombreux centres de santé pour cause de salaires non payés et d’absence de consommables et de médicaments ; et enfin l’impossibilité pour une grande part de la population d’accéder aux soins d’infrastructures de santé privées en raison du niveau de pauvreté élevé.

L’hôpital et le Pavillons des Femmes et des Enfants fonctionnent désormais au maximum de leur capacité. Rien qu’entre janvier et septembre 2023, nous dénombrons plus de 10 000 admissions à l’hôpital, dont 4 000 opérations chirurgicales et 442 opérations de chirurgie cardiaque à cœur ouvert. Jamais un tel volume n’avait été atteint. La densité dans l’hôpital est telle qu’elle rend les demandes répétées des agents du ministère « de la prévention vice et de la promotion de la vertu » de la séparation des hommes et des femmes totalement irréalisables et illusoires. Lorsque 30 personnes attendent pour un scanner ou un prélèvement au laboratoire, comment voulez-vous respecter une séparation étanche entre les hommes et les femmes : bienvenue en « Absurdistan » !

FMIC, Institut médical pour la mère et l’enfant à Kaboul © Oriane Zena

Dans un contexte extrêmement difficile, assurer le fonctionnement quotidien de l’hôpital relève du prodige. Nous rencontrons des problèmes de base, comme le maintien d’une puissance électrique suffisante et continue pour l’ensemble des secteurs clés, tels que le bloc opératoire, la réanimation adulte et néonatale, la radiologie. Les équipes techniques doivent être en mesure de recourir à des groupes électrogènes rapidement lors des coupures de courant quotidiennes. Pour pallier ce problème, nous avons continué à développer l’énergie solaire sur les terrains encore disponibles et sur les toits. Cette solution nous permet maintenant d’assurer 12% de la consommation électrique de l’ensemble des bâtiments. Nous faisons face également à un problème d’alimentation en eau causé par les épisodes graves de sécheresse de ces dernières années, nous obligeant à creuser un nouveau puit allant jusqu’à 220 mètres de profondeur pour tenter d’atteindre la nappe phréatique.

En termes de ressources humaines, nous restons éminemment préoccupés par le maintien du droit des femmes à travailler au sein de l’hôpital, qui en compte 280 sur 960 salariés. Nous avons mis au point un service de bus permettant de les raccompagner chez elles pour leur éviter les tracasseries habituelles. Nous sommes également inquiets de la fuite majeure des cerveaux qui a lieu depuis le retour au pouvoir des talibans, et qui menace la pérennité de l’hôpital. 160 médecins et infirmières de l’hôpital ont déjà quitté le pays, poussés par la situation politique et par la menace perpétuelle qui pèse sur les femmes et les jeunes filles. Tout médecin, toute infirmière qui a une petite fille, une jeune fille à la maison, ne peut supporter l’absence totale d’avenir que leur offre ce régime. Nous avons l’impression effroyable d’assister à un véritable féminicide social, unique au monde, tant il semble que la priorité des autorités est de faire disparaitre les femmes de l’espace public, et de leur supprimer leurs droits les plus élémentaires.

Depuis le printemps 2022, les décrets successifs portant atteintes aux droits des femmes donnent le vertige : elles ont perdu successivement le droit à l’enseignement secondaire et supérieur, à se déplacer sans être accompagnées d’un parent masculin, à accéder aux espaces publics de sociabilisation, ou bien encore à travailler pour le compte d’organisation internationales et d’organisation non gouvernementales.

Ces mesures ciblent la moitié de la population afghane mais affectent l’ensemble de la société, dont l’hôpital. L’oppression des femmes va de pair avec un durcissement généralisé du régime taliban depuis sa prise du pouvoir. La violence du régime se manifeste par le nombre d’exécutions extrajudiciaires et par le retour des châtiments corporels en public. En conséquence, on assiste à une émigration massive des populations pour fuir ce carcan.

Eric Cheysson avec des femmes et enfants afghans © Chaine de l’espoir

Ce contexte général est aggravé par une crise économique majeure. Avant l’arrivée au pouvoir des talibans, le budget de l’Etat Afghan s’élevait à environ à 9 milliards de dollars et reposait à plus de 75% sur l’aide internationale, très majoritairement américaine. Avec la fin de l’aide internationale, ce budget s’est drastiquement réduit.  Par ailleurs, le régime taliban fait face à une crise de liquidités liée aux sanctions financières américaines, et notamment au gel d’environ 10 milliards de dollars de la Banque centrale afghane[2].  Le gouvernement taliban tente de compenser ces pertes en augmentant les exportations, notamment de charbon, et surtout en multipliant les taxes aux frontières et les droits de douane. Les ONG n’en sont pas exemptes. Elles sont soumises à des contrôles financiers et subissent des séries d’amendes et de pénalités incompréhensibles. Nous-mêmes sommes actuellement l’objet d’un audit financier qui mobilise l’ensemble de l’équipe, tant au Pavillon des Femmes et des Enfants qu’à l’hôpital, pour essayer de plaider notre cause. Cela contribue à un climat de relations difficiles avec les autorités qui semblent cibler les ONG dans leur mode de fonctionnement et de financement. Les ONG se partagent entre celles qui refusent de composer avec le gouvernement taliban, et celles qui appellent à apporter de l’aide à la population malgré le régime. Souvent désireux d’être au plus proche de nos bénéficiaires et collègues afghans, mais soumis aux obstacles et diktats de plus en plus lourds venant des autorités, une ONG comme la nôtre passe d’un état d’esprit à un autre, et se demande régulièrement où est la ligne rouge. Il est difficile de travailler sereinement dans ce contexte.

Eric Cheysson durant une opération au FMIC à Kaboul © Chaine de l’espoir

Si cela ne suffisait pas, le pays est également confronté régulièrement à des catastrophes naturelles majeures (tremblements de terre, inondations, sécheresses) dont les conséquences sont amplifiées par la crise généralisée. Dans le même temps, alors que l’éradication du pavot était brandie par le régime comme un succès à mettre à son profit, la population afghane subit le fléau des métamphétamines. En effet, cette dernière, communément appelée « crystal meth », est venue remplacer l’héroïne par suite à l’interdiction stricte de la culture de pavot décrétée par le chef suprême des talibans en avril 2022. Sa production est facilitée par l’abondance de la plante Ephédra, qui pousse à l’état sauvage en Afghanistan et est à la source de l’Ephédrine, ingrédient clé entrant dans la composition de la méthamphétamine. L’irruption massive de cette drogue de synthèse, à effet dévastateur, a encore majoré le fléau de la toxicomanie touchant dix pour cent de la population.

La conjugaison de tous ces facteurs a conduit à une aggravation du niveau de pauvreté et du niveau d’insécurité alimentaire. Plus de la moitié la population afghane, soit environ 18 millions d’habitants, sont actuellement confrontés à l’insécurité alimentaire, et près de 3 millions d’enfants souffrent de malnutrition aiguë. La pauvreté générale de la population est également majorée par l’importance du nombre de déplacés internes, et par les dernières mesures prises par le Pakistan voisin de renvoyer en Afghanistan 1,7 millions de personnes réfugiées, alors même que beaucoup d’entre elles y vivaient depuis plus de 30 ans.

L’ensemble de ces circonstances critiques altèrent le fonctionnement de l’hôpital dans toutes ses composantes. Cela accélère naturellement la fuite des médecins que nous avons formés depuis 2006 et qui n’ont qu’une idée en tête : émigrer vers l’Europe, les États-Unis ou au Tadjikistan. Par exemple, 8 des 9 médecins que nous avions formés en réanimation sont déjà partis, entraînant un dysfonctionnement majeur de ce service clé pour le quotidien de la chirurgie, notamment de la chirurgie cardiaque. Etant donné qu’il s’agit du seul service de réanimation en Afghanistan, nous sommes obligés de suppléer à ces départs par l’envoi de missions de réanimateur-anesthésistes afin d’assurer la sécurité des patients. Ce même phénomène se retrouve dans d’autres spécialités. Et pourtant, dans le même temps, nous avons beaucoup de mal à trouver et à recruter des bénévoles médicaux qui acceptent de partir en Afghanistan, compte tenu de la peur que le pays sous ce régime peut susciter.

Accueil de l’Hôpital de la Mère et l’Enfant à Kaboul © Chaine de l’espoir

Finalement, en sus de l’afflux considérable de patients à l’hôpital et de l’ensemble des difficultés évoquées, j’ai aussi observé au fil de mes dernières missions une baisse progressive, évidente, du moral de nos collègues afghans. Au cours de nos nombreuses discussions, j’ai ressenti de façon pesante chez eux la tristesse et la peur, omniprésentes, qui contrastent avec l’atmosphère d’accueil et d’hospitalité que j’avais toujours connue dans ce pays : une réelle chape de plomb recouvre maintenant le pays. Cette tristesse, cet abattement ne sont pas mesurables par les paramètres et index habituels utilisés par les grandes organisations internationales pour auditer les pays de notre planète, et c’est bien dommage.

L’actualité internationale fournie a occulté le dossier Afghanistan et l’a mis sous la pile des préoccupations internationales.

Malgré tous ces éléments négatifs et inquiétants nous restons pleinement mobilisés.

Nous n’abandonnerons pas l’Afghanistan.

 

[1] L’Institut Médical Français pour la Mère et l’Enfant, construit et équipé par La Chaîne de l’Espoir. Inauguré en 2006 par Mme B Chirac.

[2] Pierre Ramond le Grand Continent 2023/08/15

 

Tribune publiée le 15 décembre 2023 dans L’OBS 

Docteur Eric Cheysson

Eric Cheysson est chirurgien cardio vasculaire et Président de La Chaîne de l’Espoir. Parallèlement à sa carrière hospitalière, il s’engage dans l’action humanitaire dès 1979 pour aller au secours des boat people vietnamiens en Mer de Chine.  Il est l’un des fondateurs de Médecins du Monde et il crée en 1994 avec le Pr Alain Deloche La Chaîne de l’Espoir dont la vocation est d’améliorer l’accès aux soins des populations vulnérables et de renforcer les systèmes de santé dans les pays où les structures de soins sont insuffisantes en Asie, en Afrique, au Moyen Orient. Très engagé en Afghanistan, il se bat avec détermination pour la création de l’Hôpital de La Mère et l’Enfant à Kaboul ouvert en 2006 et poursuit son engagement avec détermination malgré les défis et obstacles du monde d’aujourd’hui.

Il est l’auteur de « Au cœur de l’espoir » ( Ed Rober Laffont), « l’arrogance du bistouri » ( Ed Hugo &Cie) et « Afghanistan, la spirale infernale » Ed Robert Laffont

 

Découvrez le dernier livre du Docteur Éric Cheysson :

“Afghanistan, la spirale infernale”.

Coécrit avec Michel Faure, journaliste et ancien grand reporter à l’Express.

Publié en mars 2023 aux éditions Robert Laffont.

Disponible sur :

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Humanitaire : de l’Arménie au Sahel, du nord-est Syrien à Gaza et de l’aide en Ukraine.

Un éditorial d’Alain Boinet

Des Palestiniens fuyant le nord de la bande de Gaza © UNRWA Ashraf Amra

Nous arrivons dans le village de montagne de Schurnuk en Arménie. Il a été coupé en deux par la guerre. A gauche de la petite route, c’est dorénavant l’Azerbaïdjan et à droite l’Arménie qui se sent menacée. Une quinzaine de maisons sont en construction pour héberger les familles arméniennes chassées de leur ferme et une adduction d’eau de 3 km avec un réservoir sont en construction pour les alimenter en eau potable avec le soutien du Fonds Arménien de France. Plus loin, un fortin militaire Russe surveille une position de l’armée arménienne qui fait face à un poste Azéri.

Le lendemain, grâce à Carmen du Centre culturel francophone du SPFA de Goris, je rencontre des Arméniens chassés de l’Artsakh par l’Azerbaïdjan fin septembre. Kariné BalaÏan a 59 ans, elle a 3 enfants et 13 petits enfants, dont son fils Albert. Kariné essuie des larmes en évoquant la guerre. Elle a tout perdu avec sa famille en s’échappant de Stepanakert sous les bombes. Albert rêve d’une maison pour s’installer avec sa femme et ses 4 enfants dont le plus jeune né durant l’exode ! Albert a 34 ans et veut vivre à nouveau de son travail.

A Goris comme à Kapan, nous rencontrons une équipe d’experts de la Chambre d’Agriculture Auvergne Rhône-Alpes et de l’Isère qui évalue besoins et projets dans le cadre de la Convention de partenariat signée en mars entre la région du Syunik et Laurent Wauquiez pour la Région Auvergne Rhône-Alpes.

C’est aujourd’hui tout l’enjeu pour les 100.000 Arméniens chassés de l’Artsakh en quelques jours et traumatisés. On en trouve dans toutes les régions en Arménie. La moitié est hébergée dans des hôtels, des écoles, des bâtiments de l’Etat et les autres chez des parents ou dans des locations précaires en attendant de trouver un travail sachant que la moitié sont des ruraux, qu’il y a 30.000 enfants à scolariser et que beaucoup ont été perturbé par l’exode forcé sous les bombes.

En Arménie dans la région du Tavouch avec le vice-gouverneur Narek Ghushchyan, l’ambassadeur de France Olivier Decottignies, Dominique Vaysse, Conseillère adjointe de coopération et d’action culturelle, l’association des maires ruraux de France et son président Michel Fournier, le président de la Côte d’Or, Bruno Bethenod Courtage et Hélène Brégier-Brochet, le Fonds Arméniens de France avec son vice-président Michel Pazoumian et Défis Humanitaires avec Alain Boinet.

Comme dans la région du Syunik, celle du Tavouch accueille des réfugiés que nous avons eu l’occasion de rencontrer en visitant des projets scolaires et universitaires, de formation agricole et d’élevage avec l’ambassadeur de France en Arménie Olivier Decottignies, l’Association des Maires Ruraux de France, le Fonds Arménien de France avec le soutien du Conseil départemental des Hauts de Seine.

Je suis venu en Arménie pour réaliser un reportage pour Défis Humanitaires ainsi que pour identifier des besoins humanitaires et des acteurs de l’aide tels que des ONG, des fondations, des collectivités locales en France et ailleurs qui pourraient venir appuyer et renforcer, notamment dans les provinces frontalières du Syunik et du Tavouch qui sont sous la menace armée de l’Azerbaïdjan soutenue par la Turquie et Israël.

Tout l’enjeu c’est bien sûr la paix avec un traité de reconnaissance mutuelle entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan qui s’y refuse pour l’instant, ainsi qu’une régularisation des relations avec la Turquie. En attendant, soutenir les réfugiés et l’Arménie est sans doute une des meilleures solutions pour parvenir à un équilibre favorisant une paix juste dans cette région troublée du Caucase du sud.

Du Sahel au nord-est Syrien, de Gaza à l’Ukraine, un long chemin pour la solidarité.

Cette édition de Défis Humanitaire, la 12ème cette année, dresse un état des lieux de crises qui mobilisent l’action humanitaire comme celle des diplomates, des armées et des groupes djihadistes ou terroristes.

Où va le Sahel ?

Telle est la question que nous avons posé à Gilles Yabi, directeur général du Think Tank Wathi basé à Dakar au Sénégal. A l’écouter, on voit bien la conjonction entre les difficultés internes et les initiatives ou ingérences externes. Au Mali, au Burkina Faso ou au Niger, il note les faiblesses de la gouvernance, le poids historique de la présence française, l’ingérence des Russes et du groupe Wagner, la dimension régionale aux trois frontières dans le Liptako Gourma, les motivations diverses qui animent les recrues des groupes armés et le risque d’extension aux pays du Golfe de Guinée. A la question sur la démographie exponentielle en Afrique, il souligne l’absence de réponse à un phénomène majeur qui, s’il est un atout à long terme constitue un sérieux problème à court et moyen terme. Malgré une situation difficile, Gilles Yabi nous invite à garder confiance en l’avenir de l’Afrique qui a de nombreux atouts. Un entretien tout en nuances précises et pertinentes, que je vous recommande.

Dr Gilles Yabi lors d’une conférence au Think Tank citoyen de l’Afrique de l’Ouest Wathi

Nord-est Syrien danger !

Patrice Franceschi, écrivain, bon connaisseur engagé rentre du Kurdistan syrien où Jean-Michel Blanquer, ancien ministre français de l’éducation, l’accompagnait porteur d’une lettre de soutien du Président de la République Française, Emmanuel Macron, pour les Forces Démocratiques Syriennes qui regroupent kurdes, chrétiens et tribus arabes. En effet, les Turcs déstabilisent la région qu’ils soumettent à des bombardements quotidiens, y compris la nuit, tout en rationnant l’eau du fleuve Euphrate pour affaiblir les capacités d’autosuffisance agricole de la population. Les Iraniens sont entrés en action avec leurs drones contre les FDS et les cellules dormantes de Daech sont toujours là, prêtes à repasser à l’action. Si l’action humanitaire est indispensable dans cette région, la solution se joue essentiellement sur les plans politiques et militaires. Pour bien comprendre cet imbroglio, la lecture de cet entretien est éclairante.

Jean-Michel Banquer, ancien ministre de l’Éducation nationale, avec Patrice Franceschi, Khaled Issa et des commandants des unités chrétiennes des Forces Démocratiques Syriennes en Syrie du nord-est.

Le droit International Humanitaire (DIH) à la peine entre Israël et le Hamas à Gaza.

Pierre Brunet qui pratique et réfléchit l’humanitaire depuis longtemps nous rappelle que c’est l’attaque terroriste du Hamas le 7 octobre en Israël et ses 1200 victimes tuées dans des conditions atroces qui a provoqué délibérément la guerre en cours. Il invite les humanitaires à ne pas ignorer l’emploi par le Hamas du bouclier humain de la population de Gaza condamnée d’ailleurs par l’Union Européenne. Simultanément, il condamne l’action violente et prédatrice des colons en Cisjordanie et la nécessité d’une solution à deux Etats, Israélien et Palestinien, vivant en paix. Pour Pierre Brunet, il s’agit de tenir la balance du Droit Humanitaire International équilibrée en évitant l’angle mort des responsabilités du Hamas et du « syndrome de Stockholm » tout en ravitaillant la population de Gaza en plaçant de facto Israël devant ses responsabilités. Comme nous le constatons tous, le respect du DIH est une exigence menacée dans ce conflit existentiel qui requiert un plaidoyer juste et déterminé.

La question de l’aide en Ukraine.

François Dupaquier, fondateur de U-Saved en Ukraine.

François Dupaquier est connu dans le milieu humanitaire et il a notamment créé une ONG Ukrainienne U-SAVED. Avec sa franchise directe et son expérience, il plaide ici avec conviction et arguments du transfert de risques des organisations internationales sur les partenaires locaux. Les exemples qu’il a vécus et documentés sont nombreux en matière de risques sécurité, financiers et administratifs.  En conclusion, il propose des pistes pour en sortir ! Un mot personnel à ce sujet : le transfert de risques n’est certainement pas humanitaire ! Je crois que la solution réside au contraire non dans la substitution mais dans la complémentarité des acteurs internationaux et nationaux sur le plan des principes et valeurs, au niveau opérationnel, administratif et financier. Cela reste encore à inventer, donc action.

Faire face aux risques physiques et mentaux dans l’action humanitaire avec CoCreate Humanity.

C’est la mission de l’association suisse CoCreate Humanity présentée dans cette édition par Hélène Ros, fondatrice avec Sébastien Couturier et Christophe Hensh, tous les trois issus du CICR et qui soutien les blessés, les kidnappés et les victimes de traumatisme divers. CoCreate Humanity a développé une démarche d’accompagnement humain qui fait ses preuves et qu’il faut remercier et soutenir.  Hélène nous présente cette démarche utile à partager.

La santé élargit son champ.

Madeleine Trentesaux, anthropologue, travaille sur le « One Health », ou en français « une santé durable », qui reconnaît les liens entre santé humaine, santé animale et santé environnementale. Le Forum une santé durable ou « One Sustainable Health Forum » agit pour intégrer son approche y compris dans les situations d’urgence humanitaire. Découvrez cette approche novatrice de la santé dans cette édition.

Qui veut l’humanitaire veut les moyens !

Conférence Nationale Humanitaire de 2021

Ce sera la question au centre de la prochaine Conférence Nationale Humanitaire (CNH) à Paris le 19 décembre au ministère de l’Europe et des Affaires étrangères (MEAE). Rappelons que la 1ère CNH a eut lieu en 2011 concrétisant les préconisations du Rapport Boinet-Miribel faîte au ministre à l’époque, Bernard Kouchner.

La CNH a été préparée par le Centre de Crise et de Soutien (CDCS) dirigé par Philippe Lalliot avec les ONG humanitaires membres du Groupe de Concertation Humanitaire (GCH).

Cette année, la CNH que l’on pourra suivre en présentiel ou à distance sur YouTube, a trois principales priorités :

  • Comment intégrer les enjeux de l’impact du changement climatique, de protection et de localisation pour agir efficacement sur les crises.
  • Comment protéger l’aide humanitaire et l’accès aux populations alors que le DIH est menacé.
  • Face à l’augmentation des besoins humanitaires dans le monde, quels financements pour une meilleure efficience de l’aide ?

La CNH sera ouverte par la ministre de l’Europe et des Affaires étrangères, Catherine Colonna, avec un panel de personnalités et d’experts sur la dégradation du contexte de l’action humanitaire et de la multiplication des crises.

Cette CNH sera l’occasion de présenter la Stratégie Humanitaire de la République Française (SHRF) pour la période 2024-2027 qui fait suite aux deux précédentes. Cette Stratégie pour les 4 années à venir définit trois grandes priorités :

  • L’augmentation des moyens et des modalités de mise en œuvre pour plus d’efficacité.
  • Le respect du Droit International Humanitaire (DIH) avec le soutien de la diplomatie Française.
  • L’intégration du climat et de l’environnement, de la sécurité alimentaire, du genre et la simplification des procédures.

Dans une lettre adressée au printemps à la ministre, Catherine Colonna, je rappelais que « Le nombre de conflits a plus que doublé au cours de la décennie 2010-2020, le nombre de catastrophes liées au climat a augmenté chaque année depuis 2018, le nombre de réfugiés et déplacés par les conflits a doublé en 10 ans pour atteindre 100 millions d’êtres humains. L’insécurité alimentaire a augmenté de 35% ces cinq dernières années. Nous avons basculé dans une autre époque en une poignée d’années et surtout changé d’échelle et de rythme face à ces immenses défis. Dans ce monde, l’humanitaire est une assurance vitale pour les victimes des crises ».

Aussi, si l’augmentation des moyens financiers français a été considérable depuis 2018, celle-ci doit se poursuivre face à des besoins humanitaires évalués cette année à 50,5 milliards de dollars et auxquels il risque de manquer comme chaque année environ 50% du montant indispensable.

Financements français accordés à l’aide humanitaire ©CDCS Stratégie humanitaire de la République française 2023-2027

Aussi, si l’annonce d’une augmentation du budget humanitaire de la France à un milliard d’euros en 2025 est une très bonne nouvelle, il convient pour la suite d’aller au-delà et de réfléchir à la part de l’Aide Publique au Développement (APD) qui devrait être affecté à l’humanitaire. En effet, si la France est un des principaux contributeurs à l’APD dans le monde, le 4ème, sa part pour l’humanitaire est l’une des plus basses !

Il y a là une contradiction et une inadéquation par rapport aux réalités du monde actuel. Il serait pertinent et logique que la France affecte au moins 13,9% de son APD à l’humanitaire selon la moyenne des pays membres de l’OCDE, certains allant même jusqu’à 20 à 25%.

La Conférence Nationale Humanitaire le 19 décembre 2023 constituera l’occasion privilégiée d’en débattre afin de mieux répondre à l’écart croissant entre les besoins et les ressources qui concerne cette année 339 millions d’êtres humains dans le monde.

Conclusion

Face aux défis de la multiplication des crises et des victimes, à l’écart grandissant entre les besoins et les moyens pour secourir les populations en danger, à la mise en cause et à la violation du droit humanitaire international (DIH), l’enjeu humanitaire devient vital dans les relations internationales et doit être respecté et protégé par tous les acteurs car le DIH est moins un concept occidental qu’une valeur humaine partagée par toutes les civilisations, les cultures et les religions.

Je vous souhaite par avance de bonnes fêtes de Noël et de Nouvel An et vous remercie pour votre soutien (faireundon) pour Défis Humanitaires qui compte sur vous.

Alain Boinet

Alain Boinet est le président de la Revue en ligne Défis Humanitaires www.defishumanitaires.com  et le fondateur de l’association humanitaire Solidarités Humanitaires dont il a été directeur général durant 35 ans. Par ailleurs, il est membre du Groupe de Concertation Humanitaire auprès du Centre de Crise et de Soutien du ministère de l’Europe et des affaires étrangères, membre du Conseil d’administration de Solidarités International, du Partenariat Français pour l’eau (PFE), de la Fondation Véolia, du Think Tank (re)sources.

 

 

 

 

Retrouvez l’édition 83 de Défis Humanitaires :