Tour d’horizon humanitaire et géopolitique.

Réunion des chefs d’Etat et de gouvernement à Londres pour soutenir Volodymyr Zelenky après son altercation avec Donald Trump le 28 février à la Maison Blanche.© European Union, 2025

Avec ce numéro 100 de la revue en ligne Défis Humanitaires, nous voulons fêter avec nos lecteurs ce cap de bonne espérance éditoriale. Depuis février 2018, nous cherchons à promouvoir l’humanitaire dans son environnement géopolitique en constatant que l’humanité est tout à la fois une et diverse, universelle et multiple avec ses peuples et leurs pays.

D’autant que celle-ci compte 300 millions d’êtres humains en danger faute de secours et 2 milliards d’hommes, de femmes et d’enfants vivant dans le dénuement et l’incertitude. Or l’aide humanitaire qui a commencé à reculer risque encore de décroître. L’avenir semble plus incertain et dangereux que jamais.

Chercher à comprendre les événements et à anticiper est une condition de l’action et de son efficacité. L’humanitaire est la réponse positive face à des événements cruels. Pour comprendre où nous en sommes aujourd’hui et où nous allons, reprenons brièvement les 4 périodes qui jalonnent l’humanitaire depuis les années 1980 pour en tirer les leçons utiles.

L’humanitaire d’où nous venons, 1980-1989.

L’humanitaire contemporain émerge dans les années quatre-vingt, au temps de la guerre froide, de la division du monde en deux blocs antagonistes, l’est et l’ouest, l’URSS et les Etats-Unis et leurs alliés de l’OTAN ou du Pacte de Varsovie. Les guerres réelles se déroulaient à la périphérie dans ce que l’on appelait alors le Tiers Monde. C’est là que l’humanitaire contemporain est né, qu’il a fondé sa légitimité et son développement dans l’action de terrain en franchissant souvent les frontières sans visas pour accéder aux populations en danger. Je me suis engagé à l’époque dans cette aventure de la solidarité en Afghanistan qui valait aussi au Cambodge ou en Ethiopie. Nous avons créé un nouveau modèle qui a fait école jusqu’à devenir une référence.

Distribution de briquettes à Kamianka, 27 décembre 2024. ©Solidarités International

Un monde disparaît, 1989-2001.

La chute du Mur de Berlin et la disparition de l’URSS dans les années 1989-1991, après une très brève période d’euphorie de paix universelle, ont ouvert une nouvelle période avec la première guerre du Golfe et la résolution 688 des Nations-Unies pour protéger les Kurdes d’Irak. Puis la dislocation de l’ex Yougoslavie et la guerre de Bosnie, le génocide au Rwanda ont consacré l’action humanitaire comme une politique internationale incontournable qui a conduit à la création en 1992 de la DG ECHO, l’instrument humanitaire de l’Union Européenne et de la Commission.  Face à des besoins urgents et de grande envergure, les acteurs humanitaires ont alors connu un développement rapide, particulièrement les ONG qui se sont alors affirmées comme un acteur majeur des crises.

Le basculement du 11 septembre 2001.

La rupture suivante est bien celle du 11 septembre 2001 avec la destruction du World Trade Center à New-York par l’organisation terroriste Al Qaïda. On se souvient de la doctrine de la guerre préventive contre le terrorisme de Georges W. Bush, de la Résolution de l’ONU autorisant les Etats-Unis à intervenir en Afghanistan où ils resteront 20 ans avec la fin peu glorieuse que l’on connait. On se souvient de l’intervention américaine en Irak pour « démocratiser le Moyen-Orient » et basée sur des allégations mensongères et qui aura des conséquences dramatiques.

La dynamique humanitaire va s’amplifier par nécessité et sera bientôt stimulée par les printemps arabes qui vont dégénérer en guerre civile en Syrie. On se souvient de l’opération Serval au Mali en janvier 2013 face aux groupes djihadistes, puis au Burkina Faso et au Niger. Durant cette période, l’action humanitaire apparaît comme une des composantes essentielles de toute solution avec ses autres aspects sécuritaires, diplomatiques et politiques. C’est à cette époque que naît et prospère le concept de Nexus humanitaire-développement auquel s’ajoutera bientôt le mot paix.

8791091 24.10.2024 Chinese President Xi Jinping, center left, Russian President Vladimir Putin, and South African President Cyril Ramaphosa, center right, posing for a joint photo of the BRICS leaders during the 16th BRICS summit in Kazan. Images can be used on the condition that the photographer’s name and source are mentioned in the following order: “name of the photographer / brics-russia2024.ru host photo agency.” Sergey Bobylev / Photohost agency brics-russia2024.ru

Suite ou changement d’époque ?

Dans un article intitulé « De la géopolitique à l’humanitaire » publié dans Défis Humanitaires le 24 juillet 2019, je posais la question de savoir si cette période était la suite de ce qui précédait ou si, au contraire, elle annonçait un nouveau cycle géopolitique et humanitaire. Question d’autant plus nécessaire que Donald Trump avait été élu en 2016, Vladimir Poutine avait été réélu en 2018 ainsi que Erdogan, le président Turc, et que Xi Jinping avait été élu la même année président à vie de la République Populaire de Chine.

A cette question nous avons maintenant la réponse qui est l’objet principal de cet éditorial pour le 100ème numéro de Défis Humanitaire.

De Poutine à Trump ou le grand saut dans l’inconnu !

La charnière du basculement commence avec l’attaque de l’Ukraine par la Russie le 24 février 2022 et se confirme avec l’élection de Donald Trump qui prend ses fonctions le 22 janvier 2025. Durant toute la durée de la guerre froide et au-delà, la guerre avait été gelé en Europe. Depuis plus de 3 ans, la guerre en Ukraine signifie la remise en cause des frontières et les pays du continent européen, qui s’était assoupie, se réarment car la menace existe d’une extension possible d’un conflit avec les pays Baltes, la Pologne avec le risque d’un effet domino avec les pays membres de l’OTAN.

C’est le moment choisi par Donald Trump pour proposer au Canada de devenir le 51ème états des USA, d’inviter le Groenland à passer sous son contrôle, de reprendre le contrôle du canal de Panama et de chercher à imposer une paix à l’Ukraine avec la Russie de Vladimir Poutine tout en menaçant ce pays et ses alliés en Europe de les laisser tomber s’ils n’obtempèrent pas dans la semaine !

Vladimir Poutine et Donald Trump à Helsinki en juillet 2018. (Image Credit Kremlin.ru via Wikimedia Commons)

Le tournant que l’histoire retiendra est bien là et il est parti pour durer. Remise en cause possible des frontières, dérégulation géopolitique, loi du marchandage du plus fort, course à l’accès aux ressources naturelles, risque de confrontation qui pourrait déraper, affaiblissement de l’ONU et paralysie du Conseil de Sécurité.

Et que dire de la remise en cause de l’Accord sur le climat, de la lutte pour le contrôle de l’espace, de l’information conçue comme un champ de bataille, la liste est longue qui préfigure ce changement d’époque.

Dans ce climat délétère, la garantie de la liberté et de l’indépendance pour certains pays, de puissance et de néo empire pour d’autres, conduit à une augmentation exponentielle des budgets de défense.

Dans le dernier « Eurobaromètre » 66% des personnes placent la protection des populations comme première priorité. L’économie et l’industrie vient ensuite (36%) et enfin les ressources énergétiques (27%).

Le besoin de sécurité vient de conduire des pays comme la Pologne, la Lituanie, l’Estonie, la Lettonie à décider le 18 mars dans une déclaration commune de se retirer du Traité d’Ottawa d’interdiction des mines antipersonnel ratifié par 164 Etats !

Comme pour les périodes précédentes, l’humanitaire va s’en trouver fortement impacté et transformé !

Et l’humanitaire ?

Non seulement les besoins humanitaires sont bien toujours là, mais ils devraient aller en s’accroissant tant du fait des vulnérabilités qui prospèrent (conflit, pauvreté, climat, ressources en eau, démographie en Afrique) que de la baisse drastique des ressources.

La dislocation d’USAID par l’administration Trump et le gel des programmes financés a provoqué, malgré les exemptions, un véritable cataclysme dans l’aide humanitaire et au développement. D’autant plus que ce choc a été précédé par une forte baisse de l’aide publique au développement de nombreux pays membres de l’Union Européenne et de l’OCDE.

La tendance principale semble bien être celle-ci : baisse rapide des financements, accès général aux populations en danger restreint, voire inaccessible, avec un recul du Droit International Humanitaire, plus de violence contre les civils considérés comme protagonistes et enjeux des guerres, politisation et critique de l’aide humanitaire.

Des mères avec leurs enfants attendent à la clinique MSF dans le camp de Zamzam, à 15 km d’El Fasher, dans le Darfour du Nord. © MSF

Soyons lucide, c’est un recul historique qui est en cours pour l’action humanitaire. Si nous sommes partis de rien il y a près de 50 ans, nous avons toujours progressé depuis, mais pour la première fois nous reculons alors que nous peinions déja à répondre aux besoins vitaux des populations en danger. Un dirigeant d’une ONG humanitaire me confiait ces jours-ci que pour son organisation, c’était un recul de 10 ans ! La majorité des ONG humanitaires doivent licencier à contre cœur et dans l’urgence une partie de leur personnel. L’ONU et ses agences prévoient de se regrouper en 4 grandes entités et même à déménager pour réduire leurs coûts.

Si le budget de l’aide humanitaire a presque doublé entre 2012 et 2021, il a ensuite brièvement stagné et le voilà maintenant qui régresse depuis 2023 et cela va s’accroître et s’accélérer en 2025. Qu’en sera-t-il ensuite ? Y aura-t-il une réaction, un coup d’arrêt, une stabilisation pour le moins ou, au contraire, la dégringolade va-t-elle se poursuivre et jusqu’où ?

Pourtant, l’urgence humanitaire n’a pas varié et nous devons faire face aux difficultés et aux revers car nous savons que notre raison d’être, en partenariat étroit avec les populations, est bien de sauver des vies, puis de les accompagner vers le retour à l’autonomie et au développement.

Dans cette voie, nous devons rechercher plus de synergie entre acteurs, de mutualisation, d’innovation, de simplification réelle, concrète et rapide notamment de la part des bailleurs. Nous devons mobiliser de nouveaux alliés et sources de financement.

Pourtant, si le choc est propice à la recherche de modèle alternatif, nous ne voyons pas de solution de remplacement à l’échelle.  Dans tous les cas, il nous faut acquérir plus d’influence et finalement faire preuve de plus d’audace et d’imagination pour inventer l’avenir.

Une nouvelle mobilisation dans ce changement d’époque.

Pour être complet, il faut ajouter à la géopolitique des conflits, celles des catastrophes plus nombreuses et du risque des grandes épidémies.

Comment agir face à la montée aux extrêmes quand les populations civiles sont considérées comme des buts de guerre et traitées comme des ennemis à annihiler ! C’est le cas à Gaza avec l’emploi de l’arme de la faim contre toute une population, c’est le cas en Ukraine avec les bombardements systématiques des villes et villages et des infrastructures civiles, c’est le cas dans la guerre civile au Soudan. C’est la déshumanisation de la guerre totale face à laquelle l’humanitaire doit tout faire pour remplir sa mission malgré tout !

Je vois bien aussi le débat qui s’envenime entre la priorité nationale de la sécurité et l’aide internationale sous ses diverses formes. L’une n’est pas incompatible avec l’autre. Je crois que l’on peut être fier de son identité, tout en croyant que les autres peuvent aussi l’être de leur propre nationalité, tout en se sentant concerné par le malheur des autres en leur apportant comme partenaire, des secours, des compétences, des outils, des savoirs utiles pour leur développement et en apprenant aussi d’eux. Un pays se grandit à faire ces choix de solidarité efficace et respectueuse. Cela n’empêche nullement de promouvoir par ailleurs les intérêts de sa population.

C’est aussi pourquoi je crois que la politisation idéologique et partisane de l’aide humanitaire conduira à son affaiblissement. Ne tombons pas dans ce piège. L’humanitaire est indiscutable quand il s’exerce dans le cadre de ses principes d’humanité, d’impartialité, d’indépendance et de neutralité.

A un moment ou la sécurité devient une priorité des opinions publiques et de leurs pays, la sécurité humaine doit y être associée d’autant que l’insécurité des populations qui fuient la guerre, les catastrophe et les épidémies déstabilisent leurs voisins de proche en proche par un effet domino qui finit par nous impacter également si nous ne faisons rien.

Plus concrètement, il y a des échéances qui sont autant d’enjeux. C’est le cas en France avec le projet de loi de finance 2025 puis 2026. Les responsables politiques doivent pour le moins stabiliser les budgets humanitaires et de développement, voire le revivifier dans l’esprit du récent Conseil présidentiel pour les partenariats internationaux. De même, le 4ème Forum Humanitaire Européen les 19 et 20 mai à Bruxelles doit être l’occasion de renforcer l’aide humanitaire de la DG ECHO et non pas de la diluer et de l’affaiblir. Enfin, la Conférence sur le financement du développement de Séville en juin prochain pourrait être l’occasion d’un sursaut comme d’un « aggiornamento » (actualisation) exigeant pour gagner en efficacité pour les populations et en optimisant l’initiative privée pour tous.

Nous reparlerons de ces échéances dès le numéro 101 de Défis Humanitaires début juin.

Défis Humanitaires, avec vous.

Cent éditions depuis février 2018, 152 auteurs différents d’articles et d’entretiens que je souhaite ici remercier pour leur contribution, une augmentation croissante du nombre de lecteurs, en France bien sûr mais aussi dans l’ordre aux Etats-Unis, Burkina Faso, Canada, Belgique, Mali, Suisse, Sénégal, Royaume Uni et au Cameroun pour les 10 premiers. Les articles les plus lus concernent la réflexion même sur l’humanitaire, le Nexus humanitaires-développement, les financements et les salaires, la démographie, la philanthropie.

Dans ce contexte international chaotique et dangereux, Défis Humanitaires, revue gratuite et indépendante, est plus que jamais d’actualité et nous avons beaucoup de projets à vous proposer. Aussi, je vous invite à répondre au questionnaire joint dans cette édition qui nous sera très utile ainsi qu’à témoigner « A vos plumes » pour Défis Humanitaires. Témoignages que nous publierons dans le prochain numéro en juin.

Enfin, avec son numéro 100, Défis Humanitaires veut évoluer vers un média d’information à la visibilité accrue et à la navigation plus fluide. Pour cela votre soutien (faireundon) sera décisif pour mieux informer, alerter et mobiliser. Cela n’a jamais été aussi utile qu’aujourd’hui. Si nous n’agissons pas, nous reculerons !

Je vous remercie personnellement pour votre soutien et pour cet engagement réciproque qui renforce l’humanitaire.

Alain Boinet.

Je vous invite à lire ces articles publiés dans l’édition :

Enjeux de la gestion de l’eau du plateau tibétain

Drapeaux de prières au Tibet

Organisé par le Groupe d’information internationale sur le Tibet du Sénat, le colloque du 3 décembre 2024 s’est concentré sur la gestion de l’eau du plateau tibétain, réunissant trois intervenantes : Palmo Tenzin, chercheuse et chargée de plaidoyer pour l’International Campaign for Tibet (ICT) en Allemagne, Dechen Palmo, chercheuse en environnement au Tibet Policy Institute en Inde et siège du gouvernement tibétain en exil, et Tenzin Choekyi, chercheuse pour l’ONG Tibet Watch. Nous présentons ici une synthèse de ce colloque.

Le Tibet, bien que souvent considéré comme une province chinoise, est en réalité un pays annexé par la Chine en 1950. Depuis cette date, la Chine poursuit une politique à grande échelle d’effacement de l’identité tibétaine par de nombreux biais : destructions de monastères, envoi des enfants tibétains en pensionnat pour apprendre le mandarin, accaparement de leurs ressources naturelles, etc.

Véritable réservoir d’eau pour toute la région de l’Asie du Sud-Est, le Tibet est régulièrement appelé « le troisième pôle », et joue un rôle stratégique dans l’équilibre hydrique de la région. On estime à 1,8 milliards le nombre de personnes qui dépendent de l’eau du Tibet. Pourtant, cette région figure parmi les plus vulnérables face au réchauffement climatique, et la construction massive de barrages par la Chine risque d’avoir des répercussions graves dans les années à venir pour l’ensemble des pays de la région.

Le Tibet face aux dangers du changement climatique

Souvent appelé le « château d’eau de l’Asie », le Tibet est la source des huit principaux fleuves d’Asie comme le Brahmapoutre, le Yangtsé, le Mékong et l’Indus.

Carte des fleuves prenant leur source au Tibet

Ces fleuves sont alimentés par les glaciers de l’Himalaya, qui fondent à un rythme alarmant depuis plusieurs années. En effet, le Tibet connait des hausses de température 2 à 4 fois plus rapides que le reste de la planète, accélérant ainsi considérablement la fonte des glaciers de l’Himalaya. On estime que 75% de ces glaciers auront ainsi disparu d’ici 2100.

Si ces glaciers fournissent des ressources en eau pour la consommation et l’agriculture pour 1,8 milliards de personnes, leur fonte trop rapide entraine des catastrophes climatiques sans précédents comme des crues soudaines ou, au contraire, des sècheresses importantes, même durant la saison des pluies.

Cette vulnérabilité au dérèglement climatique est encore aggravée par la construction massive de barrages hydrauliques par la Chine et l’exploitation intensive des ressources hydriques du Tibet.

Les multiples conséquences de la construction de barrages par la Chine au Tibet

Le rapport de l’International Campaign for Tibet : Chinese Hydropower : damning Tibet’s culture, community and environment, publié le mercredi 4 décembre 2024 nous donne une vision globale de l’ampleur des constructions de barrages par la Chine au Tibet.

En effet, le régime chinois a lancé la construction, depuis 2000, de 193 barrages hydroélectriques sur le plateau tibétain. Ces barrages hydroélectriques peuvent remplir 2 fonctions : stocker l’eau dans un réservoir pour une libération différée ou détourner l’eau à l’aide de turbines. Les conclusions du rapport de l’ICT révèlent que leur développement n’a jamais été si important en termes d’échelle, de portée et de vitesse. En effet, 80% des projets étudiés sont des méga-barrages. Plus de la moitié (59 %) sont encore au stade de la proposition (38 %) ou de la préparation (21 %). Si ces 193 barrages sont mis en fonctionnement simultanément, le Tibet disposerait d’une capacité hydroélectrique de plus de 270 GW, soit l’équivalent de la production d’énergie de l’Allemagne en 2022.

Barrage de Srisailam avec vannes ouvertes

Les coûts de ces barrages sont extrêmement élevés, mais le gouvernement chinois choisit de les ignorer, voire de les dissimuler.

D’un point de vue environnemental, ces constructions sont vulnérables aux tremblements de terre, aux glissements de terrains et aux crues, augmentant même le risque de ces phénomènes. Plusieurs tremblements de terre ont déjà détruit des infrastructures hydroélectriques, causant des dizaines de morts et des dommages irréversibles sur l’environnement et la biodiversité. De plus, les barrages augmentent l’empreinte humaine et la pollution par le méthane dans des écosystèmes fragiles et isolés. Ils dégradent la qualité et le débit de l’eau, perturbent la vie aquatique, affectent les sols et bloquent les flux de nutriments en aval.

Sur le plan humain, la construction de ces barrages force l’expulsion de nombreux Tibétains de leur foyer et de leurs terres. Des études montrent que 121 651 personnes ont déjà été expulsées depuis 2000, et le rapport de l’ICT estime qu’1,2 million de personnes seront expulsées si les 193 barrages hydroélectriques sont construits. En outre, de nombreux sites religieux seront abandonnés, voire détruits, pour permettre la mise en œuvre de ces projets.

Un petit monastère tibétain aux fondations détruites encore présent sur la route de Shigatse au Mont Everest en 2009

Si le Tibet dispose d’un potentiel hydroélectrique considérable, les tibétains n’ont aucune possibilité de décider de l’utilisation de leurs ressources. Ce sont les dirigeants du Parti Communiste Chinois (PCC) et les entreprises énergétiques chinoises qui déterminent l’exploitation de l’énergie tibétaine ainsi que la répartition des coûts et des bénéfices. En réalité, l’exploitation des ressources en eau tibétaines bénéficie presque exclusivement aux grandes métropoles chinoises, tout en nuisant de manière disproportionnée et irréversible aux Tibétains et à leur environnement.

Les ressources en eau du Tibet : un enjeu géopolitique et stratégique majeur pour la Chine

L’objectif à long terme du régime chinois est de faire du Tibet un puissant exportateur d’énergie, qui alimentera non seulement le centre et l’Est de la Chine, mais aussi toute l’Asie du Sud-Est.

En contrôlant les fleuves tibétains, la Chine s’impose au premier plan dans le développement de l’hydroélectricité au niveau mondial, un levier stratégique pour accroître son influence régionale et internationale. Si la politique hydroélectrique de la Chine est essentielle à son industrie, elle menace néanmoins la sécurité alimentaire des pays d’Asie du Sud-Est.

Barrage de Xiaowan, fleuve Lancang (Mékong supérieur), Chine. ©Guillaume Lacombe

L’exemple du Mékong est flagrant pour mettre en lumière les conséquences de ces barrages sur les pays d’Asie du Sud-Est.  Ce fleuve vital fournit de l’eau à environ 60 millions de personnes, mais les 11 barrages construits le long du fleuve par le gouvernement chinois ont mené à une baisse significative du niveau d’eau dans les zones en aval de ces barrages. Les conséquences sont irréversibles : fortes sècheresses même pendant la saison des pluies, baisse de la pêche et de l’aquaculture, etc. pour les pays dépendants du Mékong, qui subissent une pression croissante de la part de la Chine.

Selon Dechen Palmo, les pays d’Asie du Sud-Est sont pour le moment dépendants du bon vouloir de la Chine pour leur accès à l’eau. Mais, la situation s’aggravant, ils seront bientôt dans l’obligation de s’unir pour faire face au géant asiatique s’ils veulent sortir de ce rapport de force totalement inégal. Ce déséquilibre pourrait entraîner des conséquences désastreuses sur la stabilité future de la région si la situation n’évoluait pas rapidement.

Pêcheur dans le delta du Mékong © Jean-Pierre Dalbéra

La mobilisation sans précédent des tibétains pour le respect de leur existence et de leurs ressources

Depuis février 2O24, des manifestations ont lieu au Tibet en opposition à la construction à venir du barrage Kamtok dans la province du Sichuan. Ce mégaprojet entrainera l’expulsion de plus de 4 000 Tibétains de leurs villages et la destruction de 6 monastères. Depuis les soulèvements de 2008, violemment réprimés, et les 159 auto-immolations de Tibétains qui ont suivi, les protestations dans la région sont devenues extrêmement rares. Les manifestations actuelles incarnent donc un acte de résistance fort face au régime chinois. A nouveau, les manifestants ont été durement réprimés par les forces de sécurité du régime chinois. Des vidéos ont d’ailleurs témoigné de la gravité de la situation : une vingtaine de Tibétains, dont des personnes âgées et une dizaine de moines, se tenaient à genoux devant des forces de sécurité du PCC, implorant l’arrêt de la construction du barrage qui les forcerait à fuir. Beaucoup ont été arrêtés et certains ont été roués de coups, soupçonnés d’être les meneurs de ces manifestations. Depuis ce jour, des renforts militaires ont été envoyés et aucune nouvelle image des Tibétains concernés n’a été diffusée.

Si les exilés tibétains luttent pour visibiliser leur cause et alerter la communauté internationale, beaucoup se demandent si leur action a un véritable impact, puisqu’aucune réelle amélioration n’a eu lieu et que la Chine poursuit ses projets de construction. Le droit ne protège par les tibétains mais bien les entreprises d’Etat chinoises, et les tibétains continuent de faire l’objet d’arrestations arbitraires dans leur combat pour dénoncer l’exploitation illégale des ressources en eau du Tibet et les violations qui en découlent. Les preuves qu’ils collectent et diffusent sur internet ou les réseaux sociaux sont systématiquement censurées.

Si ces barrages voient le jour, des millions de personnes, tant au Tibet que dans le reste de la Chine, devront faire face à des conséquences catastrophiques dans les années à venir. Les Tibétains seront les premières victimes, mais les habitants de la Chine continentale en subiront également les effets.

Une femme porte un enfant à Barkhor, dans la région autonome du Tibet © UNICEF-Palani Mohan

Une possible coopération ?

En dépit de ces défis, et même si la Chine est pour le moment récalcitrante à une gouvernance transfrontalière, il existe une place pour la coopération. En effet, l’approche GIRE pourrait permettre un partage équitable des ressources en eau du Tibet entre les différents pays d’Asie du Sud-Est. Telle que définie par le Partenariat Mondial sur l’Eau, « la GIRE est un processus qui encourage la mise en valeur et la gestion coordonnées de l’eau, des terres et des ressources associées, en vue de maximiser le bien-être économique et social qui en résulte d’une manière équitable, sans compromettre la pérennité des écosystèmes vitaux[1] ».

Cette approche a déjà fait ses preuves dans la gestion du fleuve Niger, qui traverse 9 pays d’Afrique de l’Ouest et s’étend sur plus de 4 200km. Depuis 1964, l’Autorité du Bassin du Niger (ABN) regroupe les Etats dépendants du fleuve (Bénin, Burkina Faso, Cameroun, Côte d’Ivoire, Guinée, Mali, Niger, Nigeria et Tchad) et coordonne les politiques de gestion de l’eau dans le but de prévenir les conflits et de promouvoir le développement socio-économique. Les différents projets mis en place par l’ABN permettent également la coopération régionale dans la lutte contre la sècheresse, pour l’accès à l’eau potable, la préservation des écosystèmes fragiles, etc.

Les enjeux auxquels fait face l’ABN sont très similaires à ceux rencontrés par les pays d’Asie du Sud-Est. La coopération que ces pays d’Afrique de l’Ouest ont su mettre en place devrait ainsi servir d’exemple à la création d’une réelle gouvernance transfrontalière entre la Chine et les pays du Sud-Est de l’Asie autour des fleuves qui trouvent leur source au Tibet.

Recommandations des intervenantes

  1. Les tibétains doivent être consultés lors de projets de développement, et leurs droits doivent être protégés.
  2. Les énergies renouvelables (solaire et éolienne) doivent désormais être privilégiées car elles n’entraînent pas les coûts environnementaux, climatiques et sociaux de l’énergie hydroélectrique.
  3. La Chine devrait signer et adhérer à la Convention des Nations unies de 1997 sur le droit relatif aux utilisations des cours d’eau internationaux à des fins autres que la navigation, afin de garantir les principes fondamentaux d’utilisation équitable et raisonnable et d’absence de préjudice dans la gestion de l’eau.
  4. La Chine doit également s’engager dans des forums multilatéraux sur la politique de l’eau transfrontalière afin d’établir une architecture de gestion mutuellement bénéfique en signant des accords de partage des eaux et des données scientifiques.
  5. La France et l’Europe doivent soutenir les organisations internationales qui peuvent être des forums de discussion pour négocier ces accords.
  6. La France et l’Europe doivent faire pression sur la Chine et mettre en lumière les conséquences néfastes de ces constructions.

 

[1] Global Water Partnership, Technical Advisory Committee (TAC) La gestion intégrée des ressources en eau 2000, TAC Background Papers No. 4, 65p., 04-integrated-water-resources-management-2000-french.pdf

 

India Hauteville

India Hauteville est diplômée d’un premier master en Politique Internationale à Sciences Po Bordeaux et actuellement étudiante au sein du master Intégration et mutations en Méditerranée et au Moyen-Orient à Sciences Po Grenoble. Elle est l’assistante actuelle du fondateur de Solidarités International, Mr. Alain Boinet.

Particulièrement intéressée par le conflit syrien, elle rédige actuellement un mémoire sur l’articulation entre les principes humanitaires et les réalités du terrain syrien, en prenant l’ONG Solidarités International comme étude de cas.

 

Je vous invite à lire ces articles publiés dans l’édition :