Quels défis pour l’humanitaire, quelles réponses ?

Un entretien avec Alain Boinet.

Ces structures en demi-lune sur un sol stérile ont été créées dans le village de Gobro, au Niger. Elles sont conçues pour conserver l’eau de pluie lors des prochaines précipitations, remplir la nappe phréatique et favoriser la repousse de la végétation. @ Fatoumata Diabate/Oxfam

Défis Humanitaires : Comment se porte l’humanitaire aujourd’hui ?

Alain Boinet : L’humanitaire se porte plutôt bien, malgré ses problèmes, tant il n’a cessé de se développer depuis 30 ans. Mais, dorénavant, il entre dans une zone d’incertitude et de turbulence. Je crois que celle-ci se caractérise par cinq faits majeurs.

Le premier défi est ce moment de bascule géopolitique que nous vivons avec l’entrée dans un cycle de confrontation parti pour durer. Le second, c’est non seulement le manque de ressources financières pour faire face aux besoins humanitaires qui s’accroissent, mais surtout le risque d’une baisse des financements humanitaires de la part des institutions. Le troisième risque est celui d’une politisation de l’humanitaire, du fait des Etats et des acteurs politiques mais aussi du côté de certains humanitaires. Un quatrième défi qui va s’amplifier chaque année, c’est l’explosion démographique des pays de l’Afrique sub-saharienne.

Enfin, il y a la fin du magistère occidental et l’aspiration de nombreux pays comme d’anciens empires de s’affirmer, d’être reconnus et de compter dans un monde multipolaire, ce que l’on nomme le sud global.

Peux-tu préciser ce que tu entends par risques géopolitiques.

L’invasion Russe de l’Ukraine le 22 février 2022 est un tournant majeur, le point de bascule après la guerre froide suivie d’une longue période de multilatéralisme et simultanément d’un round d’observation et de gestation des antagonismes.

Maintenant, nombre d’Etats-nations, d’anciens empires pensent pouvoir régler leurs différends par la force. Cela est vrai depuis l’Ukraine tout au long de la ligne de confrontation avec la Russie qui, à l’ouest, va de la Pologne aux pays Baltes et à l’Europe du Nord et, à l’est, vers la Moldavie, la Géorgie et l’Arménie. La Pologne qui consacre 4,2% de son RNB (revenu national brut) à sa défense se prépare en fait à une guerre possible. Et après la guerre avec Israël et le Hamas à Gaza, avec le Hezbollah au Liban, ce sera peut-être le tour de l’Iran dans la perspective de remodeler un nouvel équilibre régional.

© UNICEF/Kristina Pashkina. Une école à Kharkiv, dans le nord-est de l’Ukraine, est détruite après un bombardement intensif.

Et que dire de la zone Indopacifique qui voit se mobiliser militairement un grand nombre de pays qui se préparent à terme à une agression possible de la Chine contre Taïwan  face aux Etats-Unis. Qui voudrait être surpris par un nouveau « Pearl Harbour » à Taïwan ?

N’oublions pas que la nécessité de l’humanitaire et son développement ont accompagné de grands conflits ou catastrophes qui ont provoqué des opérations de l’ONU (Ex Yougoslavie, Tsunami, Haïti) ou des interventions des Etats-Unis et de leurs alliés (Irak, Syrie, Libye), cycle qui a pris fin en Afghanistan. Cette période semble bien révolue et nous entrons dans un nouveau cycle et nous sommes peut-être partis pour 20 ans de chaos.

Enfin, et c’est aussi décisif pour l’avenir de l’humanité, que dire des risques systémiques, qu’il s’agisse du dérèglement climatique, la raréfaction de l’eau et de sa pollution, la perte accélérée de la biodiversité, la pollution du plastique, la sécheresse qui s’étend.

Nous pourrions aussi évoquer des mouvements mondiaux qui impacteront de plus en plus l’humanitaire : cybercriminalité, crime organisé, mouvements migratoires, déplacements forcés de populations. Là aussi, nous allons connaître un effet ciseau entre les menaces et les solutions qui pourrait passer par la loi du rapport de force privilégié par Donald Trump. Et ce n’est pas seulement « Make America great again » mais tout autant « Make China, Türkiye, Russia, Iran, India, South Africa great again ».

As-tu des exemples concernant la diminution des financements humanitaires ?

En France, l’Aide Publique au Développement pourrait baisser de 2 milliards d’euros dans le projet de loi de finances 2025 et le budget humanitaire qui devait être de 1 milliard d’euros, serait réduit de moitié, si rien n’est fait pour limiter la casse.

Concernant les Nations-Unis, l’appel à secourir 187,6 millions de personnes est de 49 milliards de dollars cette année. Mais, au mois de septembre 2024, le budget disponible était de seulement 22,48 milliards de dollars ! Depuis 2022, nous assistons à une érosion significative des financements. Va-t-elle se poursuivre dans un contexte d’affaiblissement de l’ONU et du droit international ?

4 février 2024. Gaza. TPO. Des enfants palestiniens portent des récipients vides alors qu’ils font la queue pour obtenir de l’eau fournie par un groupe de jeunes palestiniens, dans le camp de réfugiés de Rafah, au sud de la bande de Gaza. Ismael Abu Dayyah pour l’UNOCHA

Du côté de la Commission Européenne, nous avons des espoirs que soit maintenu au moins l’engagement de la précédente Commission. Mais nous avons aussi des craintes en attendant de connaître le niveau du Cadre Financier Pluriannuel qui sera fixé en 2025 pour les 7 années à venir. Difficultés économiques, inflation, forte croissance des budgets de défense, instabilité politique en France, en Allemagne, qui a baissé son budget humanitaire de 52%, sont passés par là.  Et puis, c’est l’inconnu côté Etats-Unis, premier financeur de l’Aide Publique au Développement et de l’aide humanitaire.

Dans un tel contexte, comment vont se comporter les donateurs, les entreprises, les fondations ?

Comment vois-tu cette politisation de l’humanitaire et ses conséquences.

Dans ce nouveau cycle géopolitique, l’affirmation de la souveraineté des Etats-nations va certainement engendrer des difficultés grandissantes d’accès aux populations en danger et à une politisation des relations avec les ONG. N’oublions pas que beaucoup des conflits sont des guerres civiles et que les pouvoirs en place risquent de restreindre l’espace du Droit International Humanitaire pour les acteurs humanitaires.

Dans les cas de guerres interétatiques, la question de la liberté d’action humanitaire et des financements se posera également plus systématiquement. Comment les ONG vont-elles faire pour résoudre ces difficultés ? Bien sûr, ce n’est pas entièrement nouveau. Mais ce qui pourrait bien changer, ce pourrait être une systématisation des contraintes et une baisse, si ce n’est une panne des financements ainsi qu’une politisation du fléchage des budgets disponibles.

La question à laquelle nous sommes alors confrontés est de savoir si nous devons répondre à ce risque de politisation de l’humanitaire par les Etats par une politisation des humanitaires, ou si nous devons au contraire toujours agir dans le cadre du Droit Humanitaire International en le concrétisant obstinément et sans relâche sur le terrain.

Jusqu’à présent les humanitaires ont dénoncé la politisation de l’humanitaire par les Etats comme un obstacle à l’aide humanitaire et à son impartialité. Dans le cas d’ONG qui basculeraient dans la politisation de leur mandat et de leur action, celles-ci se trouveraient alors placées dans le champ politique, ce qui restreindrait alors automatiquement leurs capacités d’action et d’accès aux populations.

Bombardement à Gaza © UNRWA Ashraf Amra

Gaza en est l’exemple dramatique et emblématique à cet égard. Le débat est tout à tour factuel, chiffré, passionnel et intensément conflictuel. C’est simplement humain quand l’on vit avec le pogrom du 7 octobre 2023 en Israël et avec les victimes à Gaza depuis près de 15 mois avec déjà près de 45.000 gazaouis tués, dont un grand nombre de civils. Sans relativiser ce drame terrifiant, il est éclairant de comparer le traitement du conflit à Gaza avec celui appliqué au Soudan, qui est également une catastrophe humanitaire, ou à l’Ukraine et ses innombrables victimes et destructions.

J’ajouterai une observation qui pourrait surprendre si l’on oublie l’expérience comme la réflexion sur la guerre. La guerre, qui est un processus politique, a cependant une logique et une autonomie propre qui échappe à bien des règles du temps de paix. Les démocraties elles-mêmes en viennent à utiliser des armes de destruction massive pour l’emporter, comme on a pu le voir durant et depuis la seconde guerre mondiale. Ce n’est pas une excuse, ce n’est pas une justification, c’est juste un constat.

J’entends dire que tout est politique et que l’humanitaire devrait s’y faire. Mais peut-être que l’humanitaire a des raisons que la politique ne connait pas ! La règle d’or est bien celle des principes d’humanité, d’impartialité, d’indépendance et de neutralité. Ce sont ces principes fondés sur le Droit International Humanitaire qui doivent permettent l’accès des secours aux populations en danger malgré les obstacles. Précisément, on cherche à s’extraire du politique pour secourir des personnes et des populations menacées et qui sans aide succomberaient tôt ou tard en grand nombre dans l’indifférence si personne n’agit avec le seul objectif de les secourir.

Mais la politique n’est pas interdite. Il faut juste faire le choix de la politique au nom de la politique. En revanche, il est possible de faire de la politique humanitaire sur des questions qui en relèvent pour la survie des populations, singulièrement l’accès à l’eau potable, la sécurité alimentaire, la protection des populations, la santé, l’application du Droit International Humanitaire.

Pourquoi avoir créé Défis Humanitaires qui publie sa 95ème éditions avec ce numéro.  

Quand j’ai quitté mes fonctions opérationnelles à Solidarités International, au début du mois de janvier 2018, je n’imaginais pas un instant arrêter.

Je continue depuis au sein de mon association de cœur, mais également au sein d’autres organisations comme le Groupe de Concertation Humanitaire auprès du Centre de Crise et de Soutien du ministère de l’Europe et des affaires étrangères en France, au Partenariat Français pour l’Eau (PFE), à la Fondation VEOLIA et dans d’autres initiatives encore.

Avec Défis Humanitaires, j’ai cherché à apporter ce qui me semblait manquer et être utile à la communauté humanitaire. D’abord, promouvoir l’humanitaire qui me semblait méconnu dans ses capacités et ses principes parmi les parlementaires, les journalistes, les Think Tanks, les entreprises, les décideurs. Ensuite, chercher à établir le lien de cause à effet entre la géopolitique des crises et la nécessité humanitaire, afin de mieux comprendre et d’agir plus efficacement. Enfin, mettre des coups de projecteur et documenter de grands défis pour l’humanité tels que la raréfaction de l’eau et sa pollution, la démographie galopante en Afrique subsaharienne, le climat, l’environnement, les financements.

Cette initiative s’inscrit dans une logique comparable à celles du Forum Espace Humanitaire et de la Revue Alternatives Humanitaires en France, réfléchir, publier, débattre sur l’humanitaire, tant sur le fond que sur les modalités de l’action. Défis Humanitaires est une plateforme humanitaire, une sorte de Do Thank mais pas un Think Tank. Nous faisons notre cette devise « Agir en homme de pensée et penser en homme d’action ».

A la suite de la revue, nous avons créé une association du même nom avec un Comité d’experts pluridisciplinaire. Celui-ci comprend plusieurs humanitaires mais également des experts de la philanthropie, de la géopolitique, des médias et des entreprises. L’objectif étant d’élargir le cercle humanitaire à d’autres domaines d’expertise pour le renforcer et l’amplifier.

Membre du Comité d’experts de Défis Humanitaires

En effet, j’ai remarqué que si le monde humanitaire est en contact avec une multitude d’acteurs et de situations, il est somme toute assez centré sur lui-même avec une capacité d’influence restreinte comparée à l’action menée. De même, j’ai constaté un manque d’appétence pour la géopolitique et l’anticipation stratégique sur ce qui va advenir pour s’y préparer.

Nous publions une édition mensuelle en cherchant à diversifier chaque numéro avec des sujets sur des crises humanitaires, des exemples d’innovation, des articles ou des entretiens sur des questions géopolitiques d’actualité, des tribunes libres.

Nous mettons en valeur l’apport de certaines organisations spécifiques (ressources humaines, transport, logistique, numérique, pratiques salariales, gestion, eau-assainissement) mais aussi de Coordinations d’ONG en France, en Europe.

Nous publions régulièrement des synthèses de rapports comme ceux de l’OCDE,  d’OCHA, de Development Initiatives, d’ANALP ou de certaines conférences internationales dans le domaine humanitaire ou de l’eau.  Ces rapports sont très volumineux et tout le monde n’y a pas accès. Nous en proposons des résumés de 10 pages avec des graphiques à nos lecteurs, en français et en anglais. Depuis 2018, nous avons publié 360 articles ou entretiens réalisés par 160 auteurs différents, dont un bon quart sont des contributeurs réguliers. Tout cela est disponible dans la rubrique archives et constitue une bibliothèque accessible aisément. Je remercie ici chaleureusement ces auteurs qui partagent ainsi leur expertise, leur expérience, leur réflexion avec nos lecteurs.

Quel est l’impact de Défis Humanitaires ?

Défis Humanitaires est une revue en ligne qui a une diffusion internationale. C’est une revue destinée à un public motivé et averti et pas un média grand public. Depuis 2018, le nombre de lecteurs n’a cessé de progresser pour passer de 1000 par mois à l’origine à 4000 aujourd’hui, soit près de 50.000 lecteurs cette année. Nous avons des lecteurs d’abord en France, mais également aux Etats-Unis comme au Burkina Faso, en Suisse comme au Sénégal, en Belgique comme en RDC et ailleurs.

Défis Humanitaires s’adresse aux humanitaires mais également aux journalistes, parlementaires, Think Tanks et étudiants, fondations et institutions nationales, européennes et internationales. Comme me le disait récemment un humanitaire présent à Bruxelles, Défis Humanitaires est devenu une revue de référence.

Ainsi, par exemple, nous avons récemment publié des articles sur l’Aide Publique au Développement et à l’ humanitaire en France, des propositions de réforme du contrôle de gestion des bailleurs, le financement et le partenariat avec la Commission Européenne (ECH0), un interview avec UN OCHA, un point sur les outils numériques, la mutualisation logistique, les crises en cours  (Gaza, Soudan, Ukraine, RDC).

Quels sont vos projets en 2025 et pour la suite ?

 L’année prochaine, nous voulons enrichir et diversifier nos éditions par des interviews plus nombreuses, plus d’articles sur les crises en cours, le suivi des financements, des innovations, la mutualisation entre ONG, mais aussi sur l’adaptation au changement climatique, à l’environnement, l’eau et les Objectifs de Développement Durable.

De plus, nous souhaitons publier des livres numériques dont un sur l’eau et l’assainissement et un autre sur les questions humanitaires à partir d’une sélection de bons articles publiés ces derniers temps.

Alain Boinet avec des étudiants de français au Centre francophone SPFA à Erevan

Je veux aussi signaler notre initiative d’apporter des livres neufs de littérature francophone contemporaine qui manquent totalement dans les bibliothèques des établissements d’enseignement en Arménie. Parrainé par l’écrivain Sylvain Tesson, cette initiative est réalisée en partenariat avec le Syndicat National de l’Edition, les maisons d’édition, l’ambassade de France à Erevan et nous espérons bien apporter 2000 à 3000 ouvrages neufs sélectionnés et destinés à 76 bibliothèques en Arménie.

Enfin, nous souhaitons publier la seconde édition de l’Etude sur les ONG humanitaires (2006 – 2023) qui représente un travail considérable nécessitant des recherches et une mise en forme exigeante.  Mais tout cela nécessite des ressources complémentaires pour y parvenir et nous comptons beaucoup sur nos lectrices et lecteurs pour le permettre.

On dit que qui veut la fin veut les moyens, de quoi avez-vous besoin pour y arriver ?

Pour réaliser cela pour nos lectrices et lecteurs, nous avons d’abord besoin de leur soutien moral, mais nous avons aussi besoin de leur soutien sous forme d’un don (HelloAsso) de fin d’année.

Rappelons que votre soutien bénéficie d’une déduction fiscale de 66% du montant du don et que nous adresserons un reçu fiscal à chaque donatrice et donateur.

Comment veux-tu conclure ?

Défis Humanitaires est une revue gratuite, indépendante, dynamique et tournée vers l’avenir. Le bénévolat permet pour une large part son existence, mais nous avons aujourd’hui le plus grand besoin du soutien de nos lectrices et lecteurs pour poursuivre et améliorer notre mission d’information.

Comme nous le voyons, les nuages s’amoncellent, mais nous ne manquons pas de ressources pour y faire face et résoudre bien des défis humanitaires. Que l’on pense à l’innovation, à l’anticipation, à la mutualisation, à l’influence sur les politiques publiques. Plus que jamais l’humanitaire doit mobiliser ses soutiens et ses partenaires.

Je saisis l’occasion pour remercier chaleureusement nos auteurs, les membres du Bureau et du Comité d’experts de Défis Humanitaires ainsi que les donateurs et partenaires qui vont permettre par leur don (HelloAsso) de fin d’année de réaliser cette action humanitaire qui a besoin d’eux en leur souhaitant un joyeux Noël.

 

 

Alain Boinet est le président de l’association Défis Humanitaires qui publie la Revue en ligne www.defishumanitaires.com. Il est le fondateur de l’association humanitaire Solidarités International dont il a été directeur général durant 35 ans. Par ailleurs, il est membre du Groupe de Concertation Humanitaire auprès du Centre de Crise et de Soutien du ministère de l’Europe et des affaires étrangères, membre du Conseil d’administration de Solidarités International, du Partenariat Français pour l’eau (PFE), de la Fondation Véolia, du Think Tank (re)sources. Il continue de se rendre sur le terrain (Syrie du nord-est, Haut-Karabagh/Artsakh et Arménie) et de témoigner dans les médias.

 

« Je vous remercie par avance pour votre soutien à la publication de Défis Humanitaires. »
Alain Boinet, président de Défis Humanitaires.

Votre don est déductible à 66% de votre impôt.

 

Je vous invite à lire ces articles publiés dans l’édition :

 

 

 

20 ans d’engagement « Au service de la solidarité et du développement humain »

Entretien avec David Poinard, Délégué général de la Fondation Veolia

Au Tchad, la fondation Veolia collabore avec l’UNICEF pour identifier des solutions d’accès à l’eau à la fois adaptées à cet environnement humanitaire et susceptibles d’être adoptées par les communautés locales. ©Véolia

Le lundi 18 novembre dernier, la fondation Veolia fêtait ses 20 ans… 20 ans, l’âge de la jeunesse… Mais, pour cette fondation atypique, unique en son genre en France, ces vingt années ont été celles d’une aventure humaine, d’une construction de soi pour toujours mieux unir l’accompagnement de projets et le mécénat de compétences, tout en optimisant au service des autres et de la planète les trois métiers fondamentaux du groupe Veolia (Eau, énergie et gestion des déchets). Lors de cette soirée, Antoine Frérot, Président du groupe Veolia et de la fondation Veolia, et d’autres intervenants, ont pris la parole devant près de deux-cent invités, volontaires de Veoliaforce, partenaires humanitaires ou institutionnels, porteurs de projets… Pour Défis Humanitaires, cet anniversaire est l’occasion de faire un bilan, de rappeler les fondamentaux de cette fondation qui est aujourd’hui un acteur incontournable de l’humanitaire, du développement, de l’accompagnement d’initiatives et de la défense de l’environnement comme de la biodiversité. Entretien avec David Poinard, délégué général de la fondation Veolia.

Cet entretien s’inscrit dans une série d’entretiens publiés avec CartONG, Résonances Humanitaires (RH), INSO, la Coordination Humanitaire et Développement (CHD), Première Urgence Internationale, Solidarités Internationale, le Centre de Crise et de Soutien du ministère de l’Europe et des affaires étrangères. D’autres sont à venir, notamment avec VOICE, la coordination des ONG humanitaires avec la Commission Européenne et ECHO à Bruxelles.

  • Bonjour David Poinard. Avant d’aller plus avant, pouvez-vous rappeler les assises de la fondation Veolia en termes de statuts et de fonctionnement au sein du groupe Veolia ?

La fondation Veolia est une fondation d’entreprise au sein de la loi du 23 juillet 1987. Au-delà de cet aspect juridique, nous sommes une équipe d’une petite dizaine de personnes, qui s’appuie sur le groupe Veolia. Nous sommes la Fondation des collaborateurs du groupe Veolia. Clé de voûte de notre action, ils sont susceptibles d’intervenir en tant que parrains ou marraines de projets ou en tant que volontaires Veoliaforce. Ils incarnent ainsi les deux leviers d’action de la fondation Veolia : le soutien financier et le mécénat de compétences.

  • Plus spécifiquement, qu’est-ce qui caractérise la gouvernance de la Fondation ?

Le conseil d’administration de la fondation Veolia réunit des représentants Veolia mais également des personnalités extérieures qui nous apportent leur regard. Il définit les orientations stratégiques de la Fondation et veille à sa bonne gestion. Il valide les engagements supérieurs à 150 000 €, le comité de sélection examinant les autres projets soumis à la Fondation.

©Véolia
  • La fondation Veolia est née en 2004, en partie à partir d’initiatives et d’engagements de salariés du groupe Veolia. A cette fondation « redistributrice » envers des projets est venue s’adjoindre à l’époque Veolia Waterforce, une structure d’intervention humanitaire de terrain, qui est devenue, sous l’impulsion de Thierry Vandevelde, Délégué général à l’époque de la Fondation, Veoliaforce. Pouvez-vous développer cette évolution-construction vers un modèle de fondation unique en son genre, réunissant un volet redistributeur de « porteur de projets » et un volet d’acteur de terrain ?

A l’origine, il y avait en effet une fondation d’entreprise au modèle assez classique : des collaborateurs pouvaient lui demander de soutenir des associations, souvent locales, auxquelles ils participaient sur leur temps libre. Quand la cellule Waterforce, rebaptisée Veoliaforce, a rejoint la Fondation, nous avons gagné un levier d’action et avons changé de nature en ajoutant un volet opérationnel à nos actions. Avec une spécificité : nos interventions sont toujours menées avec des partenaires. Nous travaillons régulièrement avec la Croix-rouge française, Médecins Sans Frontières ou encore Solidarités International. Et les Nations unies

La fondation Veolia a également intégré l’équipe France de la réponse humanitaire. Quand, il y a un peu plus d’un an, le barrage de Kakhovka a été détruit en Ukraine, entraînant des inondations et le déplacement de populations, la fondation Veolia a participé à une opération pilotée par le Centre de crise et de soutien (CDCS) du ministère de l’Europe et des Affaires étrangères.

  • Quels ont été, de votre point de vue, au cours de ce parcours de vingt ans, les principaux défis et enjeux que la fondation Veolia a dû relever ou assumer, afin de répondre avec synergie aux diverses missions qu’elle s’est fixée : l’urgence humanitaire et le développement, la réinsertion sociale, la défense de l’environnement et de la biodiversité, la recherche et la formation ?

En vingt ans, la fondation Veolia a créé des passerelles entre des mondes qui ne se parlaient pas et ouvert des portes entre secteurs privé et public. Aujourd’hui, l’un de ses plus grands succès, c’est que ces portes n’existent plus. A chaque catastrophe humanitaire, les échanges sont naturels et fluides.

La Fondation a changé de nature, elle a aussi changé de dimension en étant capable d’accompagner des projets sur le long court. Et je pense à la Fondation Tara Océan. La goélette Tara et la fondation Veolia, c’est un pari sur la confiance, sur notre capacité à comprendre la place de l’océan dans la régulation du climat, sur une ambition collective. Nous avons parcouru des milliers de miles à travers les mers en suivant Tara. Nous avons, je crois, participé à sensibiliser une génération Tara. Celle qui a eu 20 ans avec la Fondation Tara Océan l’an dernier, avec la fondation Veolia cette année.

©Véolia
  • Depuis sa création en 2004, combien de projets ont-ils été aidés par la fondation Veolia, et combien de missions de mécénat de compétences menées ?

La fondation Veolia a soutenu plus de 1500 projets et mené plus de 200 missions de mécénat de compétences.

  • Le nombre de vos partenaires, notamment humanitaires, est impressionnant : Médecins Sans Frontières, la Croix-Rouge, Solidarités International, Première Urgence, Action contre la faim… Sur un plan plus institutionnel le Centre de crise et de soutien du ministère français de l’Europe et des Affaires étrangères…. Ou encore des collaborations avec Norwegian Refugee Council, l’institut Bioforce et même l’UNICEF ou l’UNHCR… Comment se construisent, sur quels critères et à quelles occasions ou initiatives, ces partenariats ? Quel fil rouge les relie ?

Le fil rouge, c’est l’exigence d’efficacité. On veut être utile pour les populations bénéficiaires. Il faut à la fois être réactif en cas d’urgence humanitaire et déterminé quand on adresse des sujets au long cours, tels que l’assainissement dans les camps de réfugiés. Pour parvenir à cette fluidité dans les échanges, il faut se connaître, échanger. C’est dans cette logique que nous avons créé, en 2020, les Ateliers WASH (Eau, assainissement, hygiène ou EAH ndlr) de l’humanitaire, un rendez-vous biennal organisé avec le Partenariat Français pour l’Eau (PFE), qui permet de réunir un certain nombre d’acteurs du secteur pour identifier les innovations, partager des retours d’expérience et, globalement, se parler. Nous avons, je crois, une place désormais bien identifiée dans le secteur en tant qu’experts de l’eau et de l’assainissement dédiés au secteur humanitaire. On y revient toujours : nos volontaires Veoliaforce sont notre plus-value.

Organisés avec le Partenariat Français pour l’Eau (PFE), les Ateliers WASH de l’humanitaire réunissent une cinquantaine d’experts de l’accès à l’eau et de l’assainissement dans le secteur humanitaire pour identifier les innovations et partager retours d’expérience et bonnes pratiques. ©Véolia
  • S’agissant de Veoliaforce, structure d’intervention de terrain qui appuie les ONG humanitaires sur les expertises spécifiques au groupe Veolia (Eau, énergie et gestion des déchets), celle-ci fonctionne avec des volontaires qui sont des collaborateurs du groupe Veolia mis à disposition sur leur temps de travail. Comment sont organisées les candidatures et leur formation technique en interne ?

Nous organisons chaque année une formation pour une trentaine de candidats au volontariat Veoliaforce. Ces collaborateurs, issus de tous les métiers de Veolia, apprennent à déployer les Aquaforces, nos unités mobiles de potabilisation de l’eau, et découvrent nos partenaires du secteur humanitaire, qui sont présents pendant la formation.

Comme vous l’indiquez, les volontaires Veoliaforce sont des collaborateurs du groupe qui partent en mission sur leur temps de travail, avec donc une hiérarchie et des collègues qui soutiennent l’effort en leur absence. Un expert Veoliaforce qui part, c’est toute une équipe, outre la Fondation, qui se mobilise pour permettre cette mise à disposition.

  • La fondation Veolia est présente ou agit dans de très nombreux pays, et la « carte des projets » est impressionnante. Pouvez donner des exemples concrets, récents et significatifs d’interventions, notamment humanitaires, avec vos partenaires, sur des problématiques, situations ou enjeux décisifs ?

Nous sommes intervenus ces derniers mois dans des camps de réfugiés et de déplacés à l’Est du Tchad. Le Haut-Commissariat aux Réfugiés (HCR) y affronte une crise humanitaire parmi les plus massives actuellement en cours. Il a sollicité la fondation Veolia pour améliorer l’accès à l’eau dans les 12 camps des environs de Farchana. Nous avons fourni un appui en continu pendant cinq semaines pour auditer et formuler des recommandations.

Autre exemple, avec Médecins Sans Frontières (MSF) cette fois, plusieurs experts Veoliaforce se sont rendus à Goma, à l’est de la République démocratique du Congo, pour appuyer l’ONG sur l’accès à l’eau potable dans des structures hospitalières et dans des camps de déplacés.

Et puis, de manière nettement plus locale, en Ile-de-France, nous soutenons un chantier d’insertion organisé par Maison Solidarité Femmes 95 pour aider des femmes victimes de violences. Nos projets et nos missions nous conduisent partout où l’humanité est battue en brèche.

La guerre civile au Soudan voisin a conduit près de 8 millions de personnes à fuir, dont un peu plus de 900 000 ont traversé la frontière vers le Tchad. En tant que Stand-By Partner de l’agence onusienne, la fondation Veolia s’est engagée pour accompagner le HCR sur la question de l’accès à l’eau. ©Véolia
  • Pour rester dans le concret et l’humanitaire, une question simple : quand Veoliaforce intervient-elle ?

Tout part d’un échange avec un partenaire qui, par sa connaissance du terrain, nous fait savoir le type d’intervention nécessaire. Dans un contexte post-catastrophe, c’est la remontée d’information qui nous conduit à déterminer les ressources humaines et matérielles nécessaires pour rétablir l’accès à l’eau par exemple. Le territoire dispose-t-il de sources d’eau douce ? Faut-il prévoir de traiter de l’eau saumâtre ? La réponse nous conduira à privilégier telle ou telle Aquaforce [unité mobile de traitement d’eau potable, ndlr].

Quand il s’agit d’un contexte humanitaire de post-urgence, voire quand il s’agit d’un projet de développement, il faut trouver le bon moment pour intervenir de la manière la plus utile possible. En fonction des besoins et de la disponibilité de nos experts Veoliaforce, nous structurons le calendrier des missions avec nos partenaires.

  • L’accès à l’eau potable est déjà, et va devenir encore plus, l’un des enjeux décisifs de 21ème siècle… Le fait d’être la fondation d’un groupe spécialisé, entre autres, dans les services de l’eau, vous donne-t ’il une « intelligence » plus globale – nous dirions aujourd’hui holistique – de ce défi ? Et en quoi cette intelligence vous permet-elle de mettre en place par ailleurs des solutions « sur mesure » sur le terrain (je pense aussi à vos solutions techniques adaptables et modulables Aquaforces et Saniforces) ?

L’enjeu est de croiser les expertises métier disponibles au sein du Groupe et la connaissance du terrain de nos partenaires. L’Aquaforce RO, adaptée aux contextes d’eau saumâtre est née de la nécessité, peu à peu identifiée, de pouvoir s’adapter à des environnements où l’eau douce est rare. Le Saniforce, solution bas carbone pour traiter les boues fécales en contexte humanitaire, est née de constats de terrains : quand des camps de déplacés ou réfugiés se pérennisent, la question de l’assainissement devient un sujet de santé publique et environnementale majeur.

©Véolia
  • Au-delà de l’humanitaire et du développement, la fondation Veolia est engagée dans les domaines de la réinsertion sociale, de la défense de l’environnement et de la biodiversité (on pense notamment aux missions Tara que vous évoquiez). Pouvez-vous développer l’importance de ces causes pour vous, et comment vous les articuler avec les autres missions de la Fondation comme avec les métiers fondamentaux du groupe Veolia ?

Nous voulons, à l’image de Veolia, être un acteur de l’incontournable transformation écologique par laquelle nous devons passer. Cette transformation doit, pour être comprise, incarnée et activée, être juste. C’est un enjeu majeur de nos sociétés contemporaines. En investissant sur le lien social et l’insertion par l’activité économique, nous voulons n’oublier personne en chemin.

Du côté de l’environnement, l’enjeu est de vivre en harmonie avec la nature, de préserver les ressources et la biodiversité, de limiter le dérèglement climatique. Autrement dit, notre défi est de permettre que la Terre demeure habitable. La Fondation encourage les actions qui éduquent ou sensibilisent le public aux comportements écoresponsables. Elle soutient aussi des projets ambitieux de connaissance et de restauration des milieux naturels.

  • Avez-vous des réalisations pratiques d’actions de formation, dans l’un ou plusieurs des domaines d’intervention de la fondation, qui vous tiennent particulièrement à cœur ?

La formation n’est pas, en tant que tel, un domaine d’intervention de la fondation Veolia, mais elle est un des moyens utilisés pour faire rayonner notre action. Nous formons les volontaires Veoliaforce et, de plus en plus, nous formons les personnels de partenaires humanitaires à l’utilisation de nos solutions. Nous intervenons chez Bioforce, dans les formations internes de la Croix-Rouge français, de Médecins Sans Frontières. Sur le terrain, nous formons les personnels d’agences onusiennes pour qu’ils prennent le relais sur la production d’eau potable.

Dans une région rurale sénégalaise, une station de potabilisation a été installée par deux experts du dessalement pour que la population retrouve un accès à une eau de qualité. ©Véolia
  • Nous sommes bientôt en 2025 ; quelles perspectives voyez-vous, dans un monde où les besoins humanitaires et de développement explosent et où les conflits s’étendent, pour l’action de la fondation Veolia ? A quels enjeux, selon vous, celle-ci devra-t’elle devoir répondre, avec quelles adaptations peut-être dans son modus operandi ou son approche ?

Nous passons cette année à la vitesse supérieure à la fois en termes de ressources humaines, en structurant un réseau d’ambassadeurs Veolia pour démultiplier notre action sur les territoires, et en termes de ressources matérielles en installant des hubs où nos Aquaforces vont être prépositionnées pour être plus rapidement acheminées là où elles sont nécessaires. L’idée est, avec notre petite équipe de moins de dix personnes, de pouvoir faire levier pour dupliquer plus facilement, déployer plus rapidement, répondre plus efficacement.

  • Plus précisément, alors que les financements pour l’aide humanitaire et le développement baissent et croisent la courbe exponentielle des besoins, pensez-vous que des fondations telles que la fondation Veolia ont un rôle ou une responsabilité accrue à assumer ?

Notre responsabilité est celle de la fondation d’un groupe présent sur tous les services essentiels. Nous voulons pouvoir répondre chaque fois que la nécessité l’exige et que nos partenaires nous sollicitent.

  • Pour conclure, que souhaiteriez-vous dire à vos partenaires de projets, d’action, et à nos lecteurs ?

Un grand merci, parce que sans eux, nous ne serions pas grand-chose ! En nous soumettant des projets, en nous sollicitant dans l’urgence ou sur du développement, ils nous poussent à être meilleurs. Ils sont la condition de notre efficacité. Autant vous dire qu’on n’a pas fini de travailler ensemble, parce que c’est nécessaire, parce que c’est utile. A 20 ans, on a la vie devant soi !

Tous les ans, une trentaine de collaborateurs du groupe Veolia, issus de tous les métiers, viennent se former à l’urgence humanitaire et aux missions de développement. ©Véolia

 

Propos recueillis par Pierre Brunet

Ecrivain et humanitaire

 

David Poinard

Délégué général de la fondation Veolia depuis avril 2024, David Poinard est hydrogéologue de formation et docteur de l’INSA de Lyon en hydrologie urbaine. Il occupe plusieurs postes de management chez Veolia Eau à partir de 2001 et participe parallèlement aux opérations de la fondation Veolia en tant que volontaire Veoliaforce, mobilisé sur des projets de développement ou des situations de crise (catastrophes naturelles et conflits armés). Il est également président du groupe de travail du Partenariat Français pour l’Eau (PFE) « WASH en contextes de crises et de fragilités » depuis 2020.

La fondation Veolia, au service de la solidarité et du développement humain | Fondation Veolia

 

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