Lettres arméniennes d’Artsakh

Nous sommes nos montagnes, sculpture massive située à la sortie nord de Stephanakert, capitale de l’Artsakh encore appelé Haut-Karabagh, sur la route d’Asteran. Ce monument est devenu le symbole de l’union de ses habitants avec leurs montagnes. Texte d’Eléonore le 20 février 2002.

Elles s’appellent Elina, Arminé, Alina, Mariam, elles sont arméniennes de l’Artsakh où s’est déroulé une guerre qu’elles ont vécues en direct fin 2020. Elles ont 18 ou 19 ans et sont étudiantes à l’Université d’Etat d’Artsakh et elles apprennent le français.  C’est grâce à Nelly, leur professeur, que nous avons reçu ces lettres. Elles nous parlent de leur vie, de leur crainte et de leur espoir. Vous pouvez leur écrire en nous envoyant votre lettre que nous leur ferons parvenir de votre part à l’adresse defishumanitaires@gmail.com. Merci

Artsakh, Stephanakert, juin 2021

Bonjour,

 

Je suis Elina, j’ai 19 ans. Je suis née en 2002 dans le village de Vaghuhas de la région de Martakert. Je suis étudiante à l’Université d’État d’Artsakh, j’étudie la langue et littérature arménienne. J’aime bien les enfants et je travaille avec eux, je leur apprends la langue arménienne. J’aimerais beaucoup devenir enseignante car j’aime bien ce travail. Je rêvais de devenir journaliste pour interviewer les gens mais le travail de l’enseignante me passionne aussi.

Mon village est près de la frontière, il est magnifique à mes yeux. Les gens y font surtout de l’élevage. Le village a une école, un club, une infirmerie. On peut y trouver le monastère de Vaghuhas (12e siècle), les complexes monastiques de Karmir Vanq (13e siècle), puis pas loin, l’église de la Sainte (12-13e siècles) et d’autres jolis endroits.

On avait tous des rêves et on vivait tranquillement, sans crainte, jusqu’au 27 avril. Ce jour là, je me suis réveillée effrayée des explosions et j’ai appris que l’ennemi avait réattaqué nos positions. L’ennemi utilisait partout des armements différents, c’était affreux. Dans cette situation affreuse et inexplicable j’ai décidé d’aller chez ma sœur dans le village d’Avtaranots, de la région d’Askéran.

Ce village se trouve aujourd’hui sous le contrôle des ennemis. Là, on est restés 5 jours mais nous avons fini par comprendre que nous devions quitter le village, car les drônes des ennemis en survolaient sa totalité. À cause de cette guerre terrible, ma sœur, mon amie et mes amies d’Université ont perdu leurs villages. Elles sont brisées, leurs villages leur manquent beaucoup et elles espèrent y retourner un jour.

Dieu est avec nous et nous avons un devoir de faire prospérer notre patrie, notre Artsakh. Je souhaite de la paix et de l’union à tous.

Elina, 19 ans

Traduction de la lettre en arménien

Mongolfière au-dessus de Stephanakert, capitale de l’Artsakh encore appelé Haut-Karabagh.

Artsakh, Stephanakert, juin 2021

Bonjour,

 

Je m’appelle Arminé. Je viens du village de Kusapat de la région de Martakert . Je suis étudiante et j’ai 18 ans. J’étudie la langue et littérature arménienne à l’Université d’État d’Artsakh et je rêve de devenir une bonne spécialiste. J’aime beaucoup la région de Martakert et mon village. Avant la guerre de 1992 et la migration forcée, Martakert était la troisième plus grande ville. Depuis cette guerre et celle des 4 jours de 2016, les gens ont à peine repris leur quotidien. On faisait de l’agriculture, de l’élevage. Martakert est connu pour ses monuments historiques, on peut trouver ici le monastère de Gandzasar (13e siècle), l’église de Erek Mankunq (17e siècle), les monastères de Horeka et de Havaptuk (13è siècle) et d’autres.

Mon village natal, Kusapat est bien pittoresque, sa nature est remarquable, le village n’est pas très peuplé, ses habitants sont très ouverts et directs et on y fait surtout de l’élevage et du jardinage. On y trouve une école construite en 1878, une école maternelle, une infirmerie. Il y a aussi des monuments dédiés au mémoire des victimes de la première guerre d’Artsakh. Le village se trouve sous notre contrôle et on espère bien récupérer nos régions et villages se trouvant actuellement sous le contrôle azéri depuis Novembre 2020.

Le 27 Septembre était le pire des jours que je n’ai jamais vécu. Les sirènes et l’horreur régnaient partout. Mon père, mon frère et mon oncle sont partis sur la ligne dès le premier jour. Nous, sommes restés dans le village 3 jours sous les explosions et la crainte. C’était très dur se coucher quand on pensait que la seconde suivante pourrait être plus affreuse encore. Nous avons tous senti la douleur de la guerre, on est moralement morts avec chaque famille qui perdait des fils, des maris et des connaissances. C’était terrible de retrouver les noms de ceux qu’on connaissait sur les listes des morts ou disparus.

Jamais de ma vie je ne voudrais que les générations qui vont nous remplacer voient la guerre et ses pertes. Jamais…..

Arminé, 19 ans

Traduction de la lettre en arménien

Monastère arménien de Gandzasar du 13ème siècle dans la région de Martakert. http://www.gandzadar.com

Artsakh, Stephanakert, juin 2021

Bonjour à tous

 

Je suis Alina. J’ai 19 ans. Je fais mes études à l’Université d’État d’Artsakh et j’étudie aussi la langue et littérature arménienne. Je viens du village de Verine Horatagh dans la région de Martakert. Verin Horatagh est sous notre contrôle, ce n’est pas un gros village mais sa nature est magnifique avec ses jolies montagnes. Nous avons une école avec une centaine d’élèves. Il y a un monument dédié au mémoire des victimes de la Grande Guerre. J’aime beaucoup mon village, les gens font de l’élevage et du jardinage. Depuis la guerre beaucoup de gens sont au chômage, certains ont commencé à faire du commerce.

Le village offre de jolis endroits comme ‘’Artsakht Aghbjur’’, ‘’Nunavur Aghbjur’’ et bien d’autres.

J’aime beaucoup mon village, c’est un endroit magnifique.

Alina, 19 ans

Traduction de la lettre en arménien

Fête des récoltes chaque année au mois d’octobre dans tous les villages et villes de l’Artsakh accompagnée d’événements culturels.

Artsakh, Stephanakert, juin 2021

Bonjour,

 

Je suis Mariam, je suis née et je vis à Stépanakert, un joli coin du monde. Je suis étudiante et je fais mes études à l’Université d’État d’Artsakh où je suis en première année et j’étudie la langue et littérature arménienne. On apprend aussi le français depuis le mois de Février.

Le 26 Septembre était un joli jour, c’était le jour où la capitale avait revêtu ses couleurs, où l’on avait organisé de jolis événements culturels. Et le lendemain? Non, on attendait bien un autre jour, un beau jour d’automne ensoleillé.

Mais……..Les bombardements des ennemis ont remplacé ce beau jour attendu et le chant des oiseaux. Le lendemain du 27 septembre, on devait partir en Arménie. Je n’ai pas dormi de la nuit, je n’adressait que mes prières à Dieu. On aurait dit que c’était le mois d’Avril 2016 : 4 jours et ça aurait été fini, mais malheureusement non….

Je me suis machinalement revu les jardins de mon enfance, il semblait que c’était ma dernière visite dans ces lieux et si je pouvais j’aurais pris ma ville dans mes bras de toute ma force.

Mon père, mon frère et mon copains sont partis sur le champ de bataille. On n’entendait que des explosions et mon cœur saignait de voir les gens quitter la ville. Ma ville était devenue morte.

C’est ma ville, elle est ici, ma patrie est là, où mes compatriotes sont devenus victimes de la guerre. Ils sont nos héros, ils ont sacrifié leur vies pour nous.

Si je dis que tout est calme aujourd’hui, je mentirai bien, car c’est une situation incertaine…

Si l’ennemi d’un peuple est bas, ce peuple ne peut pas dormir tranquillement : qui sait ce qu’il peut refaire ? Il peut bien faire une chose qui prendra encore des milliers des vies…

Mon peuple existe et existera….

Mariam

Traduction de la lettre en arménien

Pour en découvrir plus : 

Au secours des Arméniens

Mission d’information menée par Bernard Kouchner, ancien ministre et co-fondateur de MSF et MDM, Patrice Franceschi, écrivain et ancien président de la Société des explorateurs français et Alain Boinet, président de Défis Humanitaires et fondateur de Solidarités International à l’invitation de la Fondation Aurora.

Carnet de bord. J’ai participé à cette mission d’information à titre personnel et mes propos n’engagent que moi. Je souhaite qu’ils puissent être utiles aux humanitaires et aux autres acteurs concernés.

Alain Boinet.

Soldat russe à l’un des barrages dans le corridor de Latchine ©P.Franceschi

Les soldats russes nous arrêtent et nous demandent nos visas. Ceux-ci sont indispensables pour emprunter le corridor de Latchine pour rejoindre à 7 h de route d’Erevan, capitale de l’Arménie, l’Artsack, encore appelé Haut Karabagh.

Nous sommes là avec Bernard Kouchner, ancien ministre des Affaires étrangères et de la santé, Patrice Franceschi, écrivain et ancien président de la Société des explorateurs français et moi-même, invités par la Fondation Aurora avec Nicola, Yanna et Narine qui pilotent cette mission d’information sur les divers aspects de la situation suite à la guerre de 44 jours commencée le 27 septembre 2020 en Artsack ou Haut-Karabagh, entre arméniens et azéris. Celle-ci a pris fin le 9 novembre 2020 par un accord conclu par la Russie qui a mis fin à la guerre.

Aux barrages qui jalonnent la route, les russes sont bien équipés avec des blindés et retranchés dans leurs bases fortifiées le long de ce corridor qui est maintenant la seule porte d’entrée et de sortie avec l’Artsack encerclé par l’armée azerbaidjanaise.

Démineurs de Halo-Trust à l’action autour de Stephanakert et plan de déminage des bombes à sous munitions ©A.Boinet

Dans les environs immédiats de Stepanakert, capitale de l’Artsack, que les azéris ont pilonnés avec des bombes à sous munition[1], de larges étendues et des localités sont polluées par des engins explosifs disséminées ici et là.

Nous rejoignons une équipe de l’ONG Halo-Trust spécialisée dans le déminage et qui doit nettoyer un quadrilatère de 800 m2. D’autres équipes opèrent ailleurs et une de leur voiture a récemment sauté sur une mine anti-char tuant sur le coup ses 4 occupants. Une dizaine d’hommes ratissent un jardin, côte à côte, avec leur appareil de détection sonore. Ils avancent prudemment, signalent avec des piquets de couleur les engins explosifs dans l’herbe qui sont ensuite désamorcés puis détruits. Cela est vital, tant ces engins peuvent tuer ou mutiler à tout moment durant des années tout en paralysant la reprise des activités.

En fin de journée, lors d’un dîner avec Ashot Ghulyan et Davit Babayan, ministre des Affaires étrangères de ce petit territoire non reconnu et auto proclamé, derrière les propos nous sentons bien le poids de la défaite, de l’encerclement, de l’isolement, de l’incertitude en l’avenir mais aussi d’une détermination farouche à rester vivre sur leur terre ancestrale. Un rien provoquant, il nous interpelle. Ceux qui disent être avec nous doivent nous soutenir. Et nous sentons bien que ce message s’adresse aussi à l’Arménie.

Rééducation des handicapés de guerre au « Lady Cox Reabilitation Centre » soutenu par la Fondation Aurora. A droite, Bernard Kouchner et le directeur du Centre de réhabilitation. ©A.Boinet

Le lendemain, dans les bâtiments du centre « The Lady Cox réhabilitation center », nous découvrons des jeunes gens blessés durant les combats et handicapés. Ils ne peuvent pas se tenir debout, marcher ou s’assoir, uriner. Plus ou moins paralysés pour la vie, des kinésithérapeutes les aident à réhabiliter les fonctions vitales permettant de regagner autonomie, motricité, souplesse et de la force. Les visages sont graves et concentrés sur l’effort et la douleur. Bernard Kouchner et le directeur du Centre font le point sur les besoins d’aide du centre que la Fondation Aurora  [2] soutient et pour les projets d’extension de celui-ci.

Ces handicapés, retrouveront-ils leur motricité pour reprendre un jour un travail et pouvoir faire vivre une famille ? Il y a aussi des enfants, des civils, des autistes qui sont suivis depuis longtemps. Ils sont plus d’un millier à bénéficier des soins de ce centre, le seul existant en Artsack au moment où les besoins de soins ont explosé.

Collège n°10 bombardé et fermé en Artsack ©Nelly

On parle ici comme à Erevan de 5000 tués coté arménien. Un responsable de la représentation de l’Union Européenne en Arménie évoque devant nous les chiffres de 3500 morts arméniens dont 99% de soldats et de 500 à 700 corps restant à identifier. La majorité d’entre eux étaient des volontaires, des étudiants notamment.  Le nombre de blessés parait difficile à évaluer à ce jour. Et puis, il y a des disparus et des prisonniers dont le CICR [3] s’occupe activement conformément à son mandat. Côté azéri, il y aurait 2800 morts et 50 disparus, sans compter les djihadistes syriens venus combattre avec le soutien des autorités turques.

Dans cette nouvelle guerre [4], les arméniens aurait perdu au moins 70% du territoire de l’Artsack d’une superficie de 11.400 km, chassant les populations et perdant les ressources économiques correspondantes. Peuplé à l’origine de 150.000 habitants, 40.000 seraient encore aujourd’hui déplacés, principalement en Arménie. Le Résident coordinateur des Nations-Unies en Arménie, Shombi Sharp, évoquera lors d’un déjeuner que nous avons avec lui le chiffre officiel de 22.500 en admettant qu’ils seraient peut-être autour de 30.000. Beaucoup de maisons, d’écoles ont aussi été détruites comme ce collège n° 10 de Stepanakert rendu inutilisable.

Beaucoup d’arméniens de l’Artsack se sont exilés fuyant leurs villages et les villes comme Shusi, capitale culturelle, en perdant environ 1500 monuments de leur patrimoine historique sur 4000 au total. Une priorité parmi les plus urgentes est bien la construction de maisons et logements pour accueillir ses familles déplacées de force, puis de leur fournir un emploi. Les conséquences de la guerre sont nombreuses et fragilisent la population dans de nombreux domaines : services de santé, emplois, agriculture, sécurité, électricité. Il ne fait pas de doute qu’après cette guerre, la population de l’Artsack est fragilisée et qu’elle ne pourra pas faire face seule sans une aide extérieure dans la durée.

A la sortie nord de Stepanakert, sur la route d’Asteran, nous découvrons sur le sommet d’une colline le symbole de cette république auto-proclamée. C’est une immense statue de couleur ocre qui représente les visages d’un homme et d’une femme qui, selon la tradition, déclarent « Nous sommes nos montagnes ». La montagne est partout ici dans cette partie du Caucase du sud.

Devant le monument symbole de l’Artsack « Nous sommes nos montagnes » ©A.Boinet

La visite du Centre du Centre culturel Charles Aznavour et du Centre francophone Paul Eluard s’impose comme une évidence. C’est un lieu d’expression culturelle exceptionnel dans ce climat d’anxiété. Un chœur de femmes et d’hommes chante merveilleusement en arménien comme si leurs voix s’élevaient de cette terre. De jeunes danseuses s’appliquent à répéter ensemble le meilleur de ce qu’elles ont appris. Un orchestre de jazz époustouflant nous transporte dans l’ambiance musicale de Ray Charles et de Duke Ellington.

Des jeunes filles, apprenant le français avec Nelly, leur professeur, chantent une chanson aussi vibrante qu’émouvante : « Tes beaux jours renaîtront encore, après l’hiver, après l’enfer, poussera l’arbre de vie, pour toi Arménie ». Nelly, leur jeune professeur, nous raconte. Ma mère a travaillé il y a longtemps ici avec MSF. Elle m’a encouragé à apprendre le français et je suis maintenant professeur de cette langue qui nous rend proches de vous. Même si le russe est une langue obligatoire du cursus scolaire car la Russie est proche et l’Arménie a été une République de l’URSS durant plus de 70 ans (1920-1991).

Dîner officiel avec le jeune ministre de la santé, ancien médecin militaire, Michael Hayriyan qui nous informe qu’un site officiel va être créée pour répertorier tous les besoins de la population afin de faciliter l’aide et sa coordination. Comme il est de coutume dans cette région du Caucase, il lève son verre pour un toast « La guerre est cruelle, mais nous sommes optimistes » dit-il. Nous trinquons, les français disent « santé » et les arméniens « kenas », c’est-à-dire « la vie » ! Bernard Kouchner lève son verre et lui répond « Nous sommes là pour cela, kenas ».

Infirmières en formation au Collège médical de Stephanakert ©A.Boinet

Avant de repartir pour Erevan à 7h de route, nous visitons le Collège médical ou l’on forme en 3 ans des infirmières et infirmiers parmi lesquels des étudiants déplacés venant des territoires repris par l’armée d’Azerbaïdjan. Au retour, de nouveau les 6 ou 7 check point russes où les contrôles sont aussi attentifs qu’a l’aller.

Au fond, nous avons eu de la chance, car pour passer, il faut un visa délivré par la représentation de la «République d’Artsack » à Erevan avec l’accord des russes et, dit-on, de celui des azéris dans le cas des étrangers. Il n’en est pas de même à ce moment-là pour MSF-France dont les staffs arméniens peuvent encore passer, mais plus les expatriés. Evidemment, cette interdiction d’accès est contraire aux règles du Droit International Humanitaire qui fait obligation aux parties au conflit de laisser passer l’aide humanitaire. De même, les autorités azérie ont refusé l’autorisation à deux sections de MSF de venir soigner en Azerbaïdjan !

Alors que nous roulons vers Erevan au milieu des montagnes enneigées, nous apprenons par les médias que le Premier Ministre, Nikol Pachinian, dénonce une tentative de Coup d’Etat par l’armée. Les effets de la défaite militaire se répercutent sur la scène politique arménienne !

Au retour à Erevan, les réunions et les visites se succèdent à un rythme soutenu. Réunion à la faculté de médecine avec le recteur et 120 étudiants sur le thème « Gestion de crise au niveau global et régional ». Bernard Kouchner est fait docteur Honoris Causa et plaide pour la solidarité entre arméniens. Patrice Franceschi fait un parallèle entre la situation en Artsack et le combat des kurdes de Syrie. De mon côté, je présente l’action humanitaire internationale, ses principes, son action et les besoins identifiées en Artsack.

Etudiants de l’UFAR tués en Artsack et minute de silence de notre délégation avec l’Ambassadeur de France et le recteur ©A.Boinet

Une réunion à l’Université Française en Arménie (UFAR) est particulièrement intéressante et émouvante.   L’UFAR [5] que nous présente son recteur, Bertrand Venard, réunit aujourd’hui 1400 étudiants entre la licence et le doctorat. En partenariat avec les Universités françaises de Lyon III et Toulouse III, elle délivre des diplômes arméniens et français. Elle a maintenant un grand projet de développement pour 2000 étudiants sur un nouveau campus de 12.000 m2. L’Ambassadeur de France, Jonathan Lacôte, présente Bernard Kouchner de manière chaleureuse en rappelant l’importance à l’époque des résolutions des Nations-Unies (43-131 et 45-100) que le ministre a porté pour l’accès aux victimes avec le juriste Mario Bettati. Bernard Kouchner souligne alors que ces résolutions avaient précisément pour objectif de faire de la victime un sujet de droit international.

Puis, nous faisons une minute de silence pour les étudiants de l’UFAR, dont les photos ornent le mur d’entrée. Tous volontaires dont certains, environ un quart, faisaient leur service militaire. Ils sont morts au combat cet automne en Artsack. Ils étaient 22 volontaires, 10 sont morts et 3 ont été blessés. C’est autant de pères et de mères, de frères et de sœurs, de familles et d’amis meurtris.

C’est avec ce souvenir poignant que nous avons une audience avec le Président de la République, Armen Sarkissian, malgré les manifestations de rue pro ou anti Premier Ministre et l’épreuve de force qui guette avec l’armée dont quarante officiers supérieurs ont demandé le départ de Nikol Pachinian après la défaite dont les uns et les autres se rejettent mutuellement la responsabilité.

Le dîner qui suivra avec le ministre des Affaires étrangères, Ara Aivazian, en présence de l’Ambassadeur de France, sera plus géopolitique et l’occasion de célébrer l’anniversaire de l’établissement de relations diplomatiques entre la République d’Arménie et la République Française signée au nom de notre pays par Bernard Kouchner le 24 février 1992.

Conclusion.

A l’issue de cette mission d’information et de solidarité, on ne peut pas dire qu’il s’agit en Artsack d’urgence humanitaire au sens de ce que nous connaissons au Yémen, en Syrie ou en Centrafrique. La comparaison serait plutôt avec la Roumanie, après la révolution de décembre 1989, ou avec la Bosnie Herzégovine.

Dans les limites de temps que nous avons eu, il apparaît qu’il y a des besoins réels dans le domaine de la santé, des équipements médicaux et particulièrement de la réhabilitation des handicapés de guerre. D’autre part, il y a beaucoup à faire en matière de construction, principalement de maisons et de logements pour accueillir les familles déplacées, comme nous avons pu le faire par le passé à Sarajevo, sachant qu’il y a sur place les entreprises compétentes. Un autre domaine est celui de la francophonie très vivante et de la culture en général, du livre et des équipements audio-visuels. Il y a certainement des Fondations, comme le fait très bien la Fondation Aurora, des ONG, des hôpitaux, des institutions culturelles, des organisations professionnelles, des entreprises qui peuvent contribuer à répondre à ces besoins maintenant.

J’aimerai partager ici une réflexion sur l’aide humanitaire dont les principes sont notamment la neutralité, l’impartialité et l’indépendance qui stipule avec justesse que l’aide doit être délivrée sur la seule base des besoins vitaux des populations sans autre critère de sélection et ceci est vrai pour les populations arméniennes et azéries.

Mais il y a par ailleurs un critère à considérer qui est celui des populations les plus menacées et qui sont minoritaires du fait de leur appartenance ethnique ou religieuse dans un environnement hostile. Et l’on peut alors penser aux tutsis, aux Yézidis, aux Rohingyas, aux Ouigours, aux Kurdes, aux arméniens d’Artsack et d’autres encore. Les humanitaires doivent aussi prendre en compte ce facteur de risque objectif, de vulnérabilité dans la durée pour secourir ces populations avec une attention adaptée. Comment oublier que les arméniens ont été victimes du premier génocide au début du XX siècle (1915-1920) perpétré par les autorités turques responsables à l’époque de la mort de plus d’un million d’êtres humains.

Je ne suis pas un expert de cette région du Caucase et de l’Arménie, mais j’ai une certaine expérience des situations de crise depuis 40 ans. Si l’on voulait stabiliser l’Artsack, peut-être faudrait-il engager une négociation délimitant les territoires des uns et des autres. On l’a bien fait lors des Accords de Dayton signés à Paris pour régler la question territoriale entre Serbes, Croates et bosniaques en Bosnie Herzégovine. Un rattachement à l’Arménie, déjà demandé par le passé, pourrait être une solution si les populations en sont d’accord. Pourquoi pas pour l’Artsack dont l’Assemblée Nationale et le Sénat ont en France récemment appelé à la reconnaissance.

En Artsack, ce que l’on ressent d’abord, c’est le sentiment d’insécurité pour le présent comme pour l’avenir. Face à cette insécurité, la meilleure réponse est toujours la solidarité, la nôtre.

Alain Boinet.

Nous sommes heureux de vous adresser la 50ème édition de Défis Humanitaires publiée depuis 3 ans. Cette année, nous avons plusieurs projets de développement du site et nous avons besoin de votre soutien pour poursuivre notre mission d’information et de réflexion au service de l’action humanitaire. Vous pouvez y participer personnellement par un don sur la plate-forme HelloAsso. Je vous remercie par avance de votre soutien pour ce projet qui vous est destiné.

Pour en savoir plus sur la situation humanitaire en Arménie:

Consultez le plan d’intervention inter-institutions des Nations-Unies pour l’Arménie

Témoignage d’Olivier Faure au retour de l’Artsack. Nous publions ce document juste et fort comme nous le ferions pour tout autre responsable politique témoignant de la situation en Artsack.

www.genocide-museum.am

Vidéo de notre visite en Artsack publiée par la fondation Aurora

Vidéo de notre visite en Arménie publiée par la fondation Aurora

Article publié par le site d’information francophone en Arménie : Le courrier d’Erevan


[1] La bombe à sous-munitions (BASM) est un conteneur transportant de nombreux projectiles qui frappent un espace étendu. Certains des projectiles n’explosent pas et restent dangereux. Des organisations humanitaires comme Handicap International/Humanité et Inclusion et la Croix Rouge dénoncent depuis longtemps ce type d’armement. Un traité a été adopté par plus d’une centaine de pays, dont la France, pour les interdire et les détruire.

[2]   Fondation Aurora – auroraprize.com.

[3] Le Comité International de la Croix Rouge (CICR) dont le siège est à Genève est en charge notamment de visiter les prisonniers avec l’accord de ceux qui les détiennent et de rechercher les disparus.

[4] Nouvelle guerre. Une première guerre a eu lieu entre arméniens et azéris entre 1992 et 1994 à l’occasion de laquelle les arméniens ont pris le contrôle de territoires majoritairement azéri forçant ceux-ci à l’exil. Cette nouvelle guerre permet aux azéris de reprendre le contrôle de 7 districts. Pour mieux comprendre cette situation, se reporter aux sites spécialisés à ce sujet.

[5] UFAR : http://www.ufar.am