Les systèmes de gestion de l’aide, un outil indispensable pour les pays récipiendaires

La centrale nucléaire de Zaporijjia en Ukraine. Ⓒ IAEA

Lorsqu’on entreprend des programmes humanitaires, le but est d’accéder aux populations les plus en détresse pour les secourir au mieux, les aider à vivre, voire à survivre lors de crises pour lesquelles elles n’ont aucune responsabilité mais qui les frappent durement. On pense à Gaza, au Soudan, à l’Ukraine, on pense aussi aux catastrophes d’origine naturelle. Dans le système actuel, cela implique des transferts monétaires importants qui vont bien au-delà de l’aide humanitaire. Les pays dont les populations reçoivent une aide humanitaire bénéficient de montants encore bien plus importants d’Aide Publique au Développement (APD) non humanitaire.

L’aide internationale des bailleurs officiels a continué de croitre en 2023 atteignant 223,7 milliards USD, contre 211 milliards USD en 2022. L’augmentation est due aux flux d’aide à l’Ukraine ainsi qu’à une augmentation globale d’aide humanitaire. Tout cela est bien compté, chaque année avec une définition parfois imparfaite mais toujours claire de ce qui représente de l’aide. Les discussions au sein du Comité D’Aide au Développement (CAD) sont incessantes pour que les 32 pays membres s’accordent sur ce qui est APD est ce qui ne l’est pas. Les définitions évoluent doucement, pour ne pas créer de ruptures statistiques mais elles évoluent, au gré des crises traversées et des grands enjeux du moment. Est-ce que l’aide aux réfugiés dans les pays donateurs constitue de l’aide ou pas ? Le soutien aux missions de maintien de la paix, APD ou pas ? Les prêts aux pays, quelle partie est de l’APD ? Les garanties du secteur privé, sont-elles comptées sur le seul montant de la garantie ou sur le total de l’investissement qui ne serait pas possible sans ladite garantie ?  Tout devient vite très technique, très complexe dans ce domaine. Il y a des pays donateurs qui veulent compter le plus large possible pour se rapprocher de la cible communément admise de 0,7% du revenu national brut dédié à l’APD. Il y a d’autres pays qui ont cette cible fixée par la loi et qui donc veulent exclure le plus possible d’activité de l’APD pour préserver leurs budgets. Tout devient vite un peu politique aussi. Mais enfin les règles existent, elles sont fiables et si l’on met le compteur au niveau des donateurs, l’on a une bonne idée des volumes d’aide générés chaque année.

Un bombardement a partiellement détruit un immeuble d’appartements dans le district d’Obolon, à Kiev, le 14 mars 2022. Photo : Oleksandr Ratushniak, PNUD Ukraine.

Quant au pays récipiendaire de l’aide, c’est une autre histoire.

Car il y a bien longtemps que l’aide au développement n’est plus un transfert direct de ressource des budgets des bailleurs vers le budget des pays récipiendaires. On se souvient qu’a l’origine, l’aide au développement visait à pallier l’absence d’épargne nationale des pays nouvellement indépendants afin de financer les infrastructures économiques nécessaires à leur développement économique et humain. Il était impossible de financer un port, une route, un système de sécurité sociale avec une épargne nationale inexistante et des ressources fiscales encore naissantes. Les pays recevaient alors de leurs parrains de l’époque – URSS, USA, ancienne puissance coloniale, puis l’UE – des ressources extérieures.

Graduellement, ces transferts de ressources sont allés de moins en moins directement aux budgets des pays en développement, et sont désormais mobilisés par de nombreux canaux d’acheminement, de telle sorte qu’il est quasiment impossible pour quiconque – à commencer par les gouvernement concernés – de savoir combien le pays reçoit de source extérieure et comment.

Pour chaque pays, et singulièrement pour les pays en crise ou les canaux d’aide sont encore plus complexes, Il y a donc un écart très important entre les montants indiqués par l’OCDE et les bailleurs et ce dont le gouvernement est informé.  C’est important de le comprendre, car cela nourrit des suspicions et rancœurs qui ont un impact direct sur la confiance – le manque de confiance – entre des acteurs internationaux soupçonnant des détournements d’aide systémiques et des autorités nationales soupçonnant que l’aide profite d’abord à ses servants plus qu’à ses bénéficiaires.

Le schéma ci-dessous est une simplification des mécanismes, mais il permet de comprendre ce hiatus. À gauche ce qui sort des poches des bailleurs. Tous les bailleurs du CAD, une grande partie des bailleurs non-membre du CAD, et les plus grandes fondations privées rapportent leur aide à l’OCDE. Avec un an et demi de retard, le temps de tout compter, on connait donc les montants précis. En agrégeant tous ces montants, c’est ainsi que l’on sait qu’en 2023, l’Ukraine est devenu le premier récipiendaire mondial d’APD avec environ 20 milliard de dollars d’aide.

À droite, les gouvernements ont une idée précise des montants d‘aide directe, le soutien budgétaire ou les prêts, puisque c’est le gouvernement central, souvent le ministère des finances qui signe les prêts et gère le budget. Le reste, ils n’ont aucune idée, ou très parcellaire.

Des bailleurs ou des organisations multilatérales soutiennent parfois des ministères techniques en direct, ou des autorités régionales et il n’y a pas toujours un système en place pour que ceux-ci informent quelqu’un qui centraliserait les informations quelque part. Les bailleurs soutiennent tous des organisations multilatérales, banques de développement ou agences des Nations unies, qui parfois informent le gouvernement central (la flèche est bleue) parfois non (la flèche est verte).  Ces agences deviennent souvent elle-même des bailleurs et financent d‘autres organisations multilatérales ou des ONGs pour mettre en œuvre des programmes. Les programmes humanitaires, opérant dans des contextes de défiance accrue, sont rarement rapportés ou que ce soit. Avec des montants importants dans certains contextes, généralement non taxés, une frustration évidente s’établit souvent.

Au-delà des aspects de défiance que ce manque de clarté occasionne, cela a également un impact sur les priorités budgétaires des pays concernés. Pour rester en Ukraine, le pays a un besoin urgent de générateurs et ce matériel électrique qui est désormais particulièrement ciblé. Il a aussi un besoin urgent d’équipement civil ou militaire. Si le gouvernement priorise l’achat de générateur alors que le pays en reçoit par ailleurs, il y aura des stocks de générateurs et un manque d’équipement pour les hôpitaux ou pour le front. Même si l’Ukraine est un cas à part au vu des montants en jeux, de la proximité géographique et politique de la plupart des bailleurs, la mise en place d‘un système de gestion de l’aide est une étape importante pour aider un pays à recouvrer son autonomie budgétaire.  La compréhension de cette complexité est aussi importante pour des acteurs humanitaires engagés sur de longues périodes.

Cyprien Fabre.

 

Cyprien Fabre est le chef de l’unité « crises et fragilités » à l’OCDE. Après plusieurs années de missions humanitaires avec Solidarités, il rejoint ECHO, le département humanitaire de la Commission Européenne en 2003, et occupe plusieurs postes dans des contextes de crises. Il rejoint l’OECD en 2016 pour analyser l’engagement des membres du DAC dans les pays fragiles ou en crise. Il a également écrit une série de guides “policy into action” puis ”Lives in crises” afin d’aider à traduire les engagements politiques et financiers des bailleurs en programmation efficace dans les crises. Il est diplômé de la faculté de Droit d’Aix-Marseille. 

L’Effet papillon, de la guerre à l’humanitaire !

© UNRWA Ashraf Amra

« Le battement d’ailes d’un papillon au Brésil peut-il provoquer une tornade au Texas ? ». Cette phrase du météorologue Edward Lorenz est à l’origine de la théorie de l’Effet papillon. Celle-ci peut-elle aujourd’hui s’appliquer à la géopolitique et avec quelles conséquences pour l’aide humanitaire ? Notre propos, dans cet éditorial, est d’être autant que possible lucide.

Quant à l’issue de la Conférence Internationale de soutien à l’Ukraine qui a réuni 21 chefs d’Etat et de Gouvernement à l’Elysée le 26 février, le Président de la République, Emmanuel Macron, déclare que « rien ne doit être exclu » et qu’il évoque l’éventualité d’un déploiement de troupes occidentales en Ukraine même, s’agit d’un Effet Papillon ?

Celui-ci est-il déclenché par un rapport de force qui devient dangereusement défavorable aux Ukrainiens ainsi que par les déclarations provocatrices de Trump sur la faiblesse de l’effort de guerre des pays Européen ?

Quand Vladimir Poutine répond dans son discours annuel à la nation russe « Cela constitue une réelle menace de conflit avec une utilisation d’armes nucléaires, ce qui signifie la destruction de la civilisation », est-on là encore dans l’Effet Papillon et jusqu’où cela pourrait-il conduire quand l’on sait que cet Effet Papillon est aussi nommé la théorie du chaos !

Méditons la fameuse phrase de Carl Von Clausewitz, général, philosophe et historien militaire prussien, dans son livre « L’art de la guerre » quand il écrit que la guerre est la poursuite de la politique par d’autres moyens. Et nous sommes en guerre aujourd’hui sur le continent européen ou de nombreuses organisations humanitaires sont actives en Ukraine pour secourir les victimes d’une guerre de haute intensité. Après avoir échoué à préserver la paix sur le continent, sommes-nous condamné à voir cette guerre durer, s’intensifier, s’élargir à d’autres territoires, voire à une escalade vers l’emploi d’armes non conventionnelles.

Il y a des chiffres qui en dise long.  

Le budget de la défense en France est passé en 2017 de 32,3 milliards d’euros à 47 en 2024 et il devrait être de l’ordre de 70 milliards d’euros en 2030 ! La tendance générale est similaire au niveau mondial. Selon l’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm (SIPRI), l’année 2022 représente la huitième année consécutive de hausse pour la défense dans le monde estimée à 2340 milliards de dollars. Les dépenses en Europe ont dépassé (480 milliards d’euros en 2022) leur niveau de la fin de la guerre froide.

« Si tu veux la paix prépare la guerre » dit l’adage antique et c’est bien ce qui pourrait se produire maintenant en passant en économie de guerre quand l’Europe et les Etats-Unis ne parviennent pas à ravitailler l’Ukraine en obus. La Russie produit 2 à 2,5 millions d’obus par an quand l’engagement des occidentaux de fournir un million d’obus s’est limité à 300.000 en 9 mois sur un engagement d’un an.

Des experts évoquent maintenant le risque d’une situation de bascule dans la guerre en Ukraine avec une victoire finale possible de la Russie. Face à ce risque et à l’inquiétude relatives aux élections américaines en fin d’année, les pays de l’Europe s’accordent pour l’essentiel « Nous ferons tout ce qu’il faut pour que la Russie ne puisse pas gagner cette guerre ».

Voilà un long cheminement pour en arriver aux causes et aux conséquences qui vont impacter l’aide humanitaire et ses acteurs. L’Effet Papillon géopolitique s’est-il aujourd’hui étendu à toute la planète ? L’ordre international qui prévalait depuis la disparition de l’URSS est révolu et nous voilà entrés dans une phase de fragmentation qui fait dire au général français Michel Yakovleff « Nous sommes parti pour 20 ans de chaos ».

Dans un tel contexte, posons-nous la question suivante. Y a-t-il un lien entre la guerre en Ukraine et l’offensive militaire de l’Azerbaïdjan contre le Haut-Karabagh ou Artsakh en septembre 2023 ? Les menaces actuelles de l’Azerbaïdjan contre l’Arménie conduisent-elles des pays comme l’Inde et la France à fournir aujourd’hui de l’armement à ce pays ?

Soldats arméniens devant les 50 blindés livrés par La France à l’Arménie pour se défendre.

Y a-t-il un effet d’imitation entre le bras de fer de l’Alliance des Etats du Sahel (Mali, Burkina Faso, Niger) avec la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) et la guerre qui a repris de plus belle en République Démocratique du Congo (RDC) entre l’armée et le mouvement rebelle M 23 soutenu militairement par le Rwanda face à une coalition réunissant l’Angola, l’Afrique du Sud, le Burundi ?

Est-il nécessaire d’évoquer la situation à Gaza pour comprendre, comme en Ukraine, qu’il s’agit aussi d’une guerre régionale à dimension mondiale, qui nous plonge dans l’incertitude de ses conséquences dans la durée. En tout cas, disons-le ici nettement, l’aide humanitaire à la population de Gaza est une urgence immédiate de survie et une obligation morale absolue.

Dans un contexte de dérégulation des relations internationales, d’affaiblissement de l’ONU, de mise en cause du magistère occidental, il y a un moment favorable à saisir, une opportunité, pour des pays et des acteurs qui voudraient en profiter pour s’emparer par la force de territoires.

Dans un article, des journalistes (Stéphane Aubouard et Alain Léauthier dans Marianne) ont calculés que si l’on additionnait les populations des pays en guerre avec un Etat, ceux en guerre civile, en guerre hybride ou en guerre civile, cela représentait 48% de la population mondiale. Même si nous devons relativiser ce chiffre, ces conflits sont autant de risques d’aggravation et d’extension dans un moment et un environnement favorable à toute remise en cause de l’ordre établi.

Quel Effet Papillon pour l’humanitaire ?

Les besoins humanitaires vont-ils augmenter, se stabiliser ou décroître ? Telle est la question à se poser pour se préparer à l’hypothèse qui semble la plus probable. La fragmentation est porteuse de conflits comme on le voit avec les tensions en Moldavie avec la Transnistrie ainsi que dans les Balkans.

Si les conséquences des conflits représentent aujourd’hui la part la plus importante de l’aide humanitaire, n’oublions pas que le dérèglement climatique et ses catastrophes, le stress hydrique, la faim, l’épuisement progressif des ressources naturelles sur fond de croissance démographique et de l’augmentation exponentielle de la consommation vont amplifier et accélérer les besoins de réponse humanitaire.

Quelle sera la tendance des années à venir en matière d’accès des populations aux secours. Amélioration, stabilisation ou régression ? Les exemples de Gaza, du blocus du Haut-Karabakh, de l’Ukraine et des territoires en guerre dans les pays du Sahel illustrent-ils la tendance ?

Les financements seront-ils à la hauteur des besoins vitaux des populations victimes d’une guerre, d’une catastrophe ou d’une épidémie ? L’alarme a sonné en 2023 avec le pire déficit de financement, selon OCHA et Martin Griffiths, quand face à des besoins évalués en fin d’année à 56,7 milliards USD, seulement 19,9 milliards USD ont été réunis ! Qu’en sera-t-il en 2024 et dans les années à venir ?

La France, qui avait augmenté son Aide Publique au Développement (APD) de moins de 10 milliards d’euros en 2017 à plus de 15 milliards en 2022, vient de diminuer l’APD 2024 de 746 millions d’euros dans le cadre d’un plan de réduction de la dépense publique d’un montant de 10 milliards d’euros, faute d’une croissance suffisante ! Comment compenser cette perte, comment la rattraper en 2025.

Alors, la grande question est de savoir si le nouveau contexte international de conflictualité et de course aux armements, du passage possible à une économie de guerre qui provoquerait des contraintes et des pénuries dans certains secteurs, verra l’APD et l’aide humanitaire sanctuarisées à la hauteur des besoins ou au contraire réduite.

Sans parler du risque de politisation de l’humanitaire, tant de la part de certains Etats que de diverses organisations. La récente publication d’un article intitulé « La folle dérive des ONG » dans la revue Franc-tireur mettant en cause l’impartialité d’ONG droits de l’homme devrait nous inciter à la réflexion pour garder la confiance du public et des donateurs et renforcer l’accès aux populations en danger.

Pour un aggiornamento humanitaire.

© UNWRA. Camions de ravitaillement pour Gaza en attente pour entrer.

Les humanitaires sont aujourd’hui confrontés à de multiples défis dont certains dépendent d’eux et d’autres peu ou pas du tout. L’humanitaire doit se reposer la question de ses capacités qu’elles soient humaines, financières, logistiques, en matière d’innovation, de soutien de l’opinion publique, d’influence.

Influence plus que jamais indispensable pour faire vivre, élargir, approfondir l’espace humanitaire dans les politiques publiques. Qu’il s’agisse de l’APD, des financements humanitaires, de l’accès à l’eau, à l’alimentation, aux abris et aux soins et tous les facteurs qui interagissent tels le climat, l’eau, les ressources naturelles, l’environnement que je ne peux ici tous citer.

Que l’on me comprenne bien, je crois en une influence en matière de politique publique humanitaire et pas en une quelconque idéologie partisane utilisant l’humanitaire et qui affaiblirait immanquablement notre influence et à terme notre action. D’autres peuvent le faire, mais le mélange des genres est contraire aux principes humanitaires de neutralité, d’impartialité et d’indépendance qui constituent la condition majeure de l’accès humanitaire, certes souvent malmenés, parfois bloqués mais toujours essentiels.

Dans cet éditorial, malgré la description d’un paysage géopolitique assez sombre, mon propos est d’être réaliste. Si le pire n’est heureusement jamais sûr, pour l’empêcher il faut agir en conséquence et le monde actuel recèle aussi beaucoup de signes d’espoir dont celui, précieux, de l’optimisme de la volonté pour éviter le chaos et préserver l’humanisme.

Cet article est une illustration de la politique éditoriale de la revue en ligne Défis Humanitaires. Analyser, anticiper, proposer, débattre pour un humanitaire plus intelligent et plus efficace.  Débattre comme nous le faisons ici à nouveau sur la dramatique situation à Gaza et comme nous allons continuer de le faire pour l’avenir de l’humanitaire.

 

Alain Boinet

Alain Boinet est le président de l’association Défis Humanitaires qui publie la Revue en ligne www.defishumanitaires.com. Il est le fondateur de l’association humanitaire Solidarités International dont il a été directeur général durant 35 ans. Par ailleurs, il est membre du Groupe de Concertation Humanitaire auprès du Centre de Crise et de Soutien du ministère de l’Europe et des affaires étrangères, membre du Conseil d’administration de Solidarités International, du Partenariat Français pour l’eau (PFE), de la Fondation Véolia, du Think Tank (re)sources. Il continue de se rendre sur le terrain (Syrie du nord-est, Haut-Karabagh/Artsakh et Arménie) et de témoigner dans les médias.

 

Nous sommes heureux de vous proposer des articles et interviews sur Gaza, l’Arménie, le Kurdistan ainsi que des articles sur l’eau à l’occasion de la Journée Mondiale de l’Eau du 22 mars. En vous remerciant pour votre soutien (faireundon). Edition 86 :