GAZA : Interview avec Danila ZIZI de Handicap International.

Entretien avec Danila Zizi, ancienne responsable pays de Handicap International en Palestine. Cet entretien a eu lieu le 15 février 2024, Danila occupait alors encore ses fonctions. L’entretien s’est déroulé en anglais puis il a été traduit en français.

En reponse a l’appel de l’hopital Al-Shifa pour des appareils d’assistance et des fournitures medicales l’equipe HI a Gaza a finalement pu acceder au stock d’urgence dans la ville de Gaza et a fait don de plus de 200 articles dont environ 150 fauteuils roulants ainsi que des deambulateurs des bequilles des matelas medicaux et des kits de pansement. Fevrier 2024 © Handicap International

Alain Boinet : Danila, pour nos lecteurs, pourriez-vous nous rappeler depuis quand Handicap International (HI) est actif dans la bande de Gaza et en Cisjordanie et nous dire quel a été votre rôle personnel ? Quelle action humanitaire meniez-vous à Gaza et quelle était la composition de votre équipe sur le terrain avant le 7 octobre ?

Danila Zizi : Handicap International a commencé ses opérations dans le territoire palestinien occupé en 1994, au lendemain de la signature de l’accord d’Oslo. À Gaza, nous avons entamé le processus en 2007 et nous étions opérationnels à la fin de l’année 2008. Avant l’escalade des hostilités à Gaza, nous opérions dans trois secteurs principaux :

  • Le premier était un programme complexe lié au développement de la petite enfance qui s’adressait également à l’ensemble de la sphère familiale. Globalement nous accompagnions l’enfant jusqu’à son inscription à l’école, mais nous apportions aussi un soutien à sa famille avec une aide sous forme de bons d’achat lorsque cette dernière n’avait pas de source de revenus.
  • Nous avions également, dans le cadre d’un consortium, un programme de réadaptation et d’inclusion, qui a été mis en œuvre dans la bande de Gaza.
  • Enfin, nous avons mis en place un programme d’éducation inclusive dans les situations d’urgence.

Voilà donc les trois volets de notre programmation dans la bande de Gaza avant les hostilités. Ce qui nous a permis d’être opérationnels dès le début des hostilités c’est également l’importante composante de préparation. En effet, nous avions cinq entrepôts répartis dans chaque coin de la bande de Gaza et nous avions formé au fil des années 300 volontaires dans divers domaines. Nos bénévoles ont des connaissances en soins infirmiers, en physiothérapie, nous avons des travailleurs sociaux et des psychologues. HI a pu intervenir dans différents contextes, de l’aide à l’évacuation au soutien face à l’affaiblissement précoce des blessés en passant par des séances d’éducation et prévention aux risques face aux bombes.

Séance d’éducation aux risques par des volontaires de HI dans un camp des Nations unies, à Khan Younis, à Gaza. Les bombardements et l’utilisation des armes explosives laissent une contamination qui est dangereuse pour les civils. © Handicap International 

Alain Boinet : Personnellement, combien de temps êtes-vous restée sur le terrain ?

Danila Zizi : Mit bout à bout, cela fait six ans que je suis dans le territoire palestinien occupé (TPO). La première fois que j’ai été dans le TPO remonte à la fin de l’année 2014, après la guerre de 2014. J’ai rejoint Handicap International en Palestine en 2017 en tant que coordinatrice de terrain pour la Cisjordanie. Puis, je suis revenue en 2021 en tant que Responsable pays.

Alain Boinet : Comment avez-vous vécu l’attaque du Hamas contre Israël le 7 octobre dernier ? Quatre mois plus tard, quelles sont les conséquences de la guerre pour la population de Gaza ainsi que pour Handicap International et son équipe ?

Danila Zizi : Je pense que, comme tout le monde, nous avons été complètement choqués au début par l’ampleur des opérations menées le 7 octobre. L’échelle de violence qui a eu lieu le 7 octobre nous a immédiatement fait comprendre que la réponse et les représailles seraient fortes. Il y a toujours eu une situation d’hostilité entre Gaza et le Hamas, d’une part, et l’État d’Israël, d’autre part. Mais il s’agit d’une escalade des hostilités sans précédent sur ce territoire. Aujourd’hui, plus de 28 000 personnes sont mortes. 11 500 d’entre elles étaient des enfants, c’est-à-dire des personnes âgées de moins de 14 ans. Il y a eu plus de 68 000 blessés et 1,7 million de personnes déplacées. Selon les derniers chiffres, 17 000 enfants sont seuls et non accompagnés, soit parce qu’ils ont perdu leur famille au cours de l’évacuation, soit parce que leurs parents sont morts. Ces enfants sont complètement seuls face aux conséquences de ces hostilités. Plus de 60 % des infrastructures civiles de Gaza ont été détruites ou gravement endommagées.

Frappes de missiles à Gaza, octobre 2023. © OMS

Depuis le début du mois de janvier, Handicap International codirige un groupe de travail sur la lutte contre les bombes dans la bande de Gaza. Les analyses et comparaisons effectuées par le groupe de travail sur l’action contre les bombes, ainsi que d’autres sources, dressent un état de 45 000 bombes larguées dans la bande de Gaza, sans compter le mois dernier. Bien entendu, ce nombre a augmenté aujourd’hui. Ce constat représente 7,5 fois plus de bombes que le nombre de celles qui ont été larguées en 2014 pendant les 55 jours de guerre. D’ailleurs, ces anciennes bombes larguées dans la bande de Gaza, n’ont pas été complétement éliminées aujourd’hui et certaines n’ont toujours pas explosées. Il s’agit d’une catastrophe majeure. De plus, le taux d’échec des bombes en 2014 était d’environ 20 % en raison d’une technologie moins avancée à cette période. Le taux d’échec est maintenant plus faible, il se situe entre 10 et 15 %.

Ainsi, tout cela représente plus de 3 000 bombes qui n’auraient pas explosé sur le territoire. Ce sont des conséquences extrêmes et immédiates, car à chaque fois que la population se déplace, elle n’est pas en sécurité, il y a un risque de tomber sur des bombes non explosées.

Mais la situation est tellement dramatique que même si la population est consciente du risque – et HI a un programme très développé sur la prévention face au risque en cours à Gaza avec d’autres acteurs tels que NPA ou l’UNICEF, qui font tous de la prévention au risque et de la PPC (protection et prévention des conflits) – ils choisissent quand même d’y aller. Les gens font quand même le choix d’aller chercher dans les décombres de la nourriture, de l’eau et tout ce qui peut leur être utile malgré le fait que dans les décombres il y a le risque de trouver des bombes non explosées. Les gens sont tellement désemparés qu’ils ne signalent pas non plus à chaque fois qu’ils identifient ou qu’ils voient un objet à risque.

Tout cela donne une idée de l’ampleur de la situation dramatique dans la bande de Gaza. Les gens prennent consciemment le risque d’aller chercher de la nourriture et de l’eau et ce, au risque de leurs propres vies.

La population de la bande de Gaza manque de nourriture et dépend totalement de l’aide humanitaire. Il n’y a pas de nourriture ou d’eau qui ne provienne pas de l’aide humanitaire en ce moment à Gaza. Ainsi, près de 400 000 personnes dépendent entièrement de l’aide humanitaire : sans aide, il n’y a pas de nourriture ni d’eau.

Camion HI au poste frontière de Rafah, en route vers l’entrepôt HI. Décembre 2023. © Handicap International

Alain Boinet : Avez-vous réussi à poursuivre votre action et à être en contact régulier avec votre équipe à Gaza ? Êtes-vous en mesure de recevoir de l’aide par des convois humanitaires ?

Danila Zizi : Le contact permanent avec notre équipe est inhabituel ici, il ne s’applique pas à la bande de Gaza. Nous avons perdu le contact avec nos collègues de Gaza à de multiples reprises au cours de ces quatre derniers mois. Il arrive même parfois que cela dure une semaine entière en raison des coupures de télécommunication qui affectent l’ensemble de la population. Je tiens à souligner qu’il ne s’agit pas seulement pour nous d’être en contact avec notre équipe, mais aussi pour eux de prendre des nouvelles de leurs proches à l’intérieur du pays. Il y a eu des jours et des jours où ils n’ont même pas pu vérifier si leurs proches étaient encore en vie. Du point de vue de leur santé mentale, c’est une situation atroce.

D’autre part, Handicap International a été en mesure d’intervenir immédiatement lors de l’escalade des hostilités, grâce à notre programme de préparation avant les évènements du 7 octobre. Nous avons mobilisé les volontaires et nos entrepôts peu de temps après le début de l’escalade. L’antenne de Handicap International en Égypte nous a soutenu dans l’achat et la coordination de l’acheminement des camions et de l’aide humanitaire dans la bande de Gaza. Nous importons des articles et fournissons des soins rapides aux personnes blessées et aux personnes handicapées que nous avons identifiées sur des sites déterminés. Nous fournissons des appareils d’assistance, des articles non alimentaires tels que des kits d’hygiène, des kits de dignité, des ustensiles de cuisine pour les personnes déplacées qui n’ont rien sur elles, des pansements, des trousses de premiers secours et tout ce qui s’y rapporte. Nous proposons également des activités récréatives à l’intérieur de la bande de Gaza en y incluant une composante PSS (soutien psychosocial) pour que les enfants puissent évacuer leur stress. Nous assurons également une formation aux risques, comme la prévention des conflits.

Ce mois-ci à Rafah, dans un camp de personnes déplacées, des séances récréatives ont été organisées dans le but de créer un environnement normalisé et d’apaiser les enfants profondément perturbés par les bombardements. Ces séances, animées par des bénévoles de HI, proposent des activités ludiques telles que des jeux, des spectacles, de la danse et du chant. Février 2024 © HI

Alain Boinet : Combien y a-t-il de personnes handicapées à Gaza ? Et que peut faire Handicap International pour ces personnes ?

Danila Zizi : Avant l’escalade des hostilités, 21 % de la population souffrait d’une forme de handicap, soit plus de 400 000 personnes. Il est impossible d’en déterminer le nombre aujourd’hui. Ce nombre englobe des blessés souffrant d’une variété de blessures graves ou légères. Toutes ont un pourcentage élevé de possibilité de devenir permanentes parce que le système de santé s’est complètement effondré, ce qui signifie qu’il n’y a pas de soins de traumatologie qui pourraient prévenir une invalidité permanente.

Tant que nous n’aurons pas une vue complète sur le terrain, c’est-à-dire un accès à l’ensemble de la bande de Gaza, il sera impossible de déterminer combien de personnes handicapées se trouvent actuellement sur place. Nous devons également tenir compte du fait que les personnes handicapées sont les plus exposées au conflit.

Imaginez une personne sourde qui n’entend pas les alertes, qui n’entend pas les avions ne peut tout simplement pas faire face aux bombardements. Une personne en fauteuil roulant ne peut pas évacuer une zone parce qu’elle ne peut pas se déplacer durant des kilomètres sur des routes détruites.

Nous aurons très probablement un scénario dans lequel de nombreuses personnes handicapées seront malheureusement tuées au cours des hostilités et d’autres le seront en raison des blessures causées par ces hostilités.

Alain Boinet : Comment le principe humanitaire de neutralité, d’impartialité et d’indépendance est-il appliqué ? Et qu’en est-il du respect du droit international humanitaire à Gaza ?

Danila Zizi : Handicap International applique tous ces principes dans les pays où elle fournit une aide humanitaire. C’est une question que de nombreux journalistes posent à Handicap International ou aux ONG internationales pour obtenir des suggestions sur les conditions d’un cessez-le-feu ou d’une résolution du conflit. Bien sûr, nous avons notre propre opinion, mais ce n’est pas notre rôle, notre rôle est de fournir une aide humanitaire à tous ceux qui en ont besoin, où qu’ils se trouvent.

En même temps, il est indéniable qu’il y a un fort soupçon de non-respect du droit international humanitaire dans la bande de Gaza par tous les partis depuis le 7 octobre. Handicap International n’étant pas une organisation de défense des droits de l’homme, nous ne documentons pas systématiquement les violations possibles, mais d’autres acteurs le font.

Alain Boinet : Des employés de l’UNRWA sont soupçonnés d’avoir participé à l’attaque du Hamas contre Israël le 7 octobre. En conséquence, plusieurs pays ont cessé de financer l’UNRWA. Qu’en pensent les humanitaires sur le terrain ?

Danila Zizi : L’UNRWA est l’épine dorsale de la réponse humanitaire apportée à Gaza. C’est le seul acteur dans la bande de Gaza qui dispose de capacités logistiques suffisantes pour mener à bien une intervention. Suffisamment de véhicules, suffisamment de personnel pour répondre aux besoins des personnes déplacées – ce qui est loin d’être suffisant, car l’ampleur des besoins est telle que même l’UNRWA ne pourrait pas, à lui seul, apporter une réponse complète. Cependant, l’UNRWA est l’épine dorsale car il a soutenu la réponse humanitaire en termes de véhicules, en termes de soutien logistique, de sorte que de telles réponses ne pourraient pas être apportées sans les installations de l’UNRWA.

L’UNRWA soutient le transport des articles donnés par HI vers les abris collectifs, Middle area. © Handicap International

L’UNRWA est également le seul acteur à qui l’État d’Israël a confié la gestion du carburant. C’est lui qui distribue le carburant aux installations essentielles telles que les hôpitaux et les organisations humanitaires pour qu’elles puissent se déplacer.

C’est là que nous sommes confrontés à un paradoxe : d’une part, l’UNRWA est actuellement attaqué et de nombreux pays ont décidé de suspendre ou de geler leurs financements et, d’autre part, il s’agit du seul acteur qui apporte une réponse globale sur le terrain et qui est en mesure de le faire. Il est donc évident que nous demandons tous que les fonds destinés à l’UNRWA ne soient pas suspendus ou même transférés à d’autres entités. Personne ne peut faire ce qu’ils font. En outre, je pense qu’il est très dangereux de fonder notre décision sur des allégations sans attendre la fin de l’enquête.

Alain Boinet : Plus de 50 % des bâtiments de Gaza ont été détruits et la guerre semble vouloir se poursuivre à Rafah. Comment voyez-vous la situation et que pensez-vous qu’il puisse se passer ?

Danila Zizi : Je pense que de nombreuses agences et personnes sur le terrain ont déjà qualifié cette situation de catastrophe et il s’agit en effet d’une catastrophe. Une offensive sur Rafah est inimaginable. La population n’aurait nulle part où aller. Où est-elle censée aller ? Il n’y a littéralement nulle part : au-delà de Rafah il y a la frontière, à l’est de Rafah il y a des canyons et un conflit, à l’ouest il y a la mer. La population ne peut donc pas se déplacer.

Le fait est que l’État d’Israël est d’accord pour que les civils soient évacués en toute sécurité, mais il n’a pas encore été dit où ces personnes devaient aller et comment elles devaient se déplacer. Il est pratiquement impossible de le faire. De plus, Rafah est la seule zone à laquelle l’aide humanitaire peut accéder actuellement. En outre, il serait tout simplement impossible de répondre aux besoins vitaux de la population, de distribuer de la nourriture, de l’eau et toute autre forme d’aide si celle-ci venait à être déplacée. J’espère qu’ils reviendront sur leur décision et j’invite tout le monde à faire pression sur les partis pour qu’ils n’aillent pas de l’avant.

L’équipe de HI à Lyon au siège. Soutien à leurs collègues et amis en Palestine qui ont participé à une initiative de Crisis Action pour dénoncer la pénurie de carburant à Gaza et la nécessité d’un cessez-le-feu immédiat. © A. Bachès / HI

Alain Boinet : En tant que personne ayant vécu et apporté une aide humanitaire pendant des années à Gaza et en Cisjordanie, comment voyez-vous l’évolution des événements et pensez-vous qu’une solution négociée soit possible à l’avenir ?

Danila Zizi : Je ne me suis pas permis de penser beaucoup à l’avenir. Il s’agit de mon point de vue personnel, je ne donne donc pas le point de vue d’Handicap International à ce sujet.

Il est difficile de penser à l’avenir s’il n’y a pas de volonté d’ouvrir le dialogue et d’établir la justice. J’ai étudié le droit pendant de nombreuses années, je suis donc avocate spécialiste en droit international humanitaire, et je me souviens qu’un de mes professeurs disait la phrase suivante : « Il ne peut pas y avoir de paix sans justice, toute paix construite sans justice est une paix fragile ». Je crois à cette affirmation, s’il n’y a pas de justice pour tous les partis, la paix et l’avenir de ces derniers est difficilement envisageable.

Alain Boinet : Comment souhaitez-vous conclure cet entretien ?

Danila Zizi : Je voudrais conclure en disant que nous nous laissons parfois emporter par les chiffres. Le nombre de personnes qui ont été tuées, le nombre de personnes qui ont été blessées et nous oublions les visages des victimes. Chaque chiffre a un visage, un nom, une histoire, potentiellement des rêves dans leurs vies qui ont été complètement anéantis. La plupart du temps, toutes ces personnes sont innocentes. Les gens doivent se rappeler que les conséquences de cette guerre sont dévastatrices.

Nous avons rencontré de nombreux cas déchirants. L’un des témoignages que nous avons recueillis dans la bande de Gaza est celui d’une personne en fauteuil roulant qui avait complètement perdu sa dignité. Cet homme refusait la nourriture et l’eau lorsqu’elles lui étaient fournies parce qu’il ne pouvait pas accéder aux toilettes. Il y a des heures d’attente pour aller aux toilettes, les gens commencent à faire la queue pour y aller dès 5 heures du matin, mais lui ne pouvait pas le faire à cause de son handicap. Il a donc arrêté de se nourrir et de s’hydrater pour éviter d’aller trop souvent aux toilettes. C’est ainsi que l’on porte atteinte à la dignité d’une personne. Nous ne pouvons pas oublier qu’il ne s’agit que d’un seul cas et qu’il y en a beaucoup d’autres dans la bande de Gaza. Tellement de femmes et d’enfants en sont réduits à mendier dans la rue, à la merci d’autres personnes, parce qu’ils ne peuvent pas obtenir d’aide.

Nous ne pouvons pas oublier tout cela et nous devons y mettre un terme.

Alain Boinet : Nous vous remercions Danila pour cet entretien à Défis Humanitaires sur la situation humanitaire à Gaza.

 

Danila Zizi

Danila Zizi a une carrière de 15 ans dans le domaine humanitaire. Elle est directrice des opérations de Humanity & Inclusion en Cisjordanie et à Gaza depuis novembre 2021 et était auparavant directrice nationale de Humanity & Inclusion au Liban. Elle travaille avec Humanity & Inclusion depuis 6 ans, principalement au Moyen-Orient. Danila est une spécialiste du droit international humanitaire.

 

Découvrez le site de Handicap International : https://www.handicap-international.fr/

TRIBUNE. Guerre et philanthropie par Francis Charhon

Guerre et philanthropie. Voici bien deux mots si opposés dans notre esprit et pourtant…

Destruction dans le quartier de Kiev, Photo par Aris Messinis / AFP

C’est un choc immense que de revivre pour les générations adultes ou séniors les sombres heures de l’Europe qui paraissaient rangées au rang des mauvais souvenirs et que nos jeunes ne connaissent plus qu’en livres ou en film. Un dictateur solitaire décide d’envahir son voisin pour supprimer tout ce qui en a fait un pays avec son histoire, sa culture, de l’anéantir sous les bombes, les tirs d’obus les plus divers dont semble-t-il certains à sous-munitions.  Cette méthode barbare n’est pas nouvelle pour ceux, comme les ONG ou les journalistes, qui ont eu à travailler sur les terrains d’interventions d’autres régions du globe. Le droit humanitaire est bafoué avec un cynisme qui passe par la création de faux couloirs humanitaires qui seront bombardés ou minés. En Tchétchénie, en Syrie, des villes entières furent ainsi rasées par l’armée russe, les populations civiles prises pour cibles ; les centres de santé, les écoles bombardés. Cette inhumanité choque le monde entier. Mais comment s’opposer à un projet si fou sinon entrer en guerre et déclencher un conflit majeur ? Personne ne le souhaite. Certes, l’armée ukrainienne tente de résister face à un rouleau compresseur qui avance inexorablement en écrasant tout sur son passage. On peut souhaiter, malheureusement sans trop d’espoir, que les sanctions feront réfléchir le président Poutine et que le coût de cette guerre deviendra trop lourd.

Honorer la résistance Ukrainienne et la soutenir n’empêcheront pas les souffrances abominables d’un peuple, les milliers de morts et de blessés, l’exil de dizaine de millions d’hommes et surtout de femmes avec leurs enfants, et in fine l’occupation de ce pays qui sera rasé. Déjà, des régions frontalières comme la Crimée, l’Ossétie, le Donbass ont déjà été occupées ; le rêve de la grande Russie du temps de l’URSS amènera-t-il à d‘autres interventions en Moldavie en Géorgie ? Qui s’y opposera ?

En attendant il faut faire face aux effets de la guerre et la philanthropie y a son rôle.

Rappelons que la philanthropie est un écosystème constitué d’acteurs (associations et fondations), de bénévoles et de donateurs ; ils se sont tous mis en mouvement. La réaction mondiale est à la hauteur du choc face à la violence des images et des témoignages. Des collectes immenses affluent provenant de particuliers et d’entreprises, des volontaires se pressent pour aider, pour soulager la population ukrainienne directement dans leurs pays ou dans les pays voisins. Si la Pologne et la Hongrie peuvent momentanément faire face, la Moldavie et la Slovénie sont des petits pays qui risquent la déstabilisation due à l’afflux de réfugiés. IIs ont besoin de soutiens importants et urgents de la communauté internationale. Toutes les organisations humanitaires se sont mobilisées et mises en ordre d’intervention pour répondre aux besoins des blessés, des réfugiés, pour apporter soins médicaux, aide alimentaire, abris, et soutenir les associations locales qui ont été les premières à faire face. Certaines ONG étaient déjà sur place, d’autres ouvrent des missions en Ukraine et dans les pays limitrophes. Les fondations se sont aussi mobilisées pour apporter leur soutien, non seulement en France, mais aussi au niveau européen grâce à une coordination réalisée à Bruxelles par leur représentation « Philae ». La Croix-Rouge internationale, le Haut Commissariat aux Réfugiés (HCR) et autres agences de l’ONU sont aussi en mouvement.

Dans le même temps, des ONG comme Amnesty international documentent par des témoignages, des photos et des vidéos les crimes de guerre pour pouvoir un jour amener les responsables de toutes ces atrocités devant le tribunal pénal international.

En France les opérations sont menées en coordination avec le centre de crise et de soutien du ministère des Affaires étrangères qui apporte aussi un soutien financier. Cette relation est un modèle de la relation État-associations et fondations et pourrait servir d’exemple pour la mise en place d’une stratégie ambitieuse de relation entre l’État et la société civile.

Toute ces capacités de réaction ont pu se développer en partie grâce à la générosité du public. Ces fonds privés ont donné à ces ONG la capacité de se développer. Elles ont acquis des modes d’interventions de plus en plus professionnels par des années de travail sur les terrains les plus divers (guerres, catastrophes naturelles, épidémies, famine…). Parmi les progrès réalisés, il faut noter l’internationalisation des ONG françaises : elles ont ouvert des branches dans de nombreux pays, augmentant ainsi leur capacité d’intervention et l’inclusion de personnels issus des pays dans lesquels elles agissent. D’autres efforts ont porté sur la coordination entre les ONG au niveau national sous l’égide de coordination SUD, mais aussi international par le réseau VOICE, lieux d’échanges et de partage de pratiques pour faire face aux crises à une échelle suffisante. Un forum humanitaire européen se tiendra en mars organisé par la commission européenne, financeur important de l’action humanitaire par sa division Echo . Il doit permettre de faire un état de l’action humanitaire internationale et d’en faciliter l’action. Ironie du sort, il était prévu bien avant l’intervention russe un débat sur le droit humanitaire problématique dans bien des endroits du monde.

L’immense travail réalisé par les ONG françaises n’est qu’un versant de l’action des associations et fondations.  Elles sont maintenant visibles et reconnues comme une évidence dans le paysage international.

En France, ce même secteur non lucratif mène aussi des actions importantes et nécessaires dans tous les domaines qui touchent les besoins de la société : culture, environnement, action sociale… Pourtant, il n’est pas reconnu comme un acteur à part entière.

Ce serait un projet politique fort, pour un prochain gouvernement, que de donner une reconnaissance formelle à ce secteur. Il faudrait que l‘État accepte de reconnaître le secteur non lucratif comme un secteur économique à part entière, comme le sont l’agriculture, l’industrie, les entreprises, l’artisanat…, sans vouloir en permanence réduire ses capacités d’intervention. Il ne s’agit pas d’opposer deux systèmes, mais de prendre acte que ce secteur apporte des réponses adaptées en complémentarité avec les acteurs étatiques. Par son action, aussi bien au niveau national que local, il est un rempart puissant face au délitement du lien social qui mine notre nation et un élément majeur du « vivre ensemble » indispensable à notre démocratie.

Avoir une politique philanthropique ambitieuse et assumée, avec des objectifs clairs permettrait de comprendre le sens des mesures qui sont régulièrement prises. Il deviendrait possible d’anticiper un coût en amont, plutôt que de prendre des mesures fiscales morcelées sans en peser les conséquences pour les récipiendaires et éviter d‘avancer ou reculer au gré des influences politiques. Ceci serait une véritable révolution culturelle qui demandera beaucoup de travail, du renoncement à des prérogatives, un lâcher prise de l’administration. Elle serait facilitée par une prise de position au sommet de l’État. Des assises sous le patronage du Président permettraient notamment de définir collectivement une vision de l’intérêt général, de l’engagement et de la générosité, de revisiter la gouvernance publique du secteur.

Chroniques philanthropiques, par Francis Charhon. https://www.carenews.com/chroniques-philanthropiques-par-francis-charhon/news/tribune-guerre-et-philanthropie