Avant le basculement, construire la résilience

Mohamed Tounba, général de division et ministre de l’Intérieur depuis le coup d’Etat de la junte du Conseil national pour la défense de la patrie (CNDP) qui a renversé le 8 février 2023 le président élu Mohamed Bazoum au Niger

Lecture légère d’été, j’ai acheté à la gare l’autre jour « D’or et de jungle », de Jean-Christophe Ruffin. Le livre raconte la préparation et la mise en place d’un coup d’état à Brunei, un riche sultanat d’Asie du Sud-Est.  Derrière l’intrigue, le livre offre également une réflexion sur la déstabilisation des sociétés et la résilience des États.

Car le coup d’État imaginé par Ruffin ne repose pas d’abord sur une action militaire directe ou sur la prise brutale des institutions. Cette phase existe mais n’est que l’étape ultime du processus. Comme souvent, l’essentiel du travail consiste à préparer le terrain. Il s’agit de rendre une société disponible au basculement, d’affaiblir ses défenses politiques et sociétales, de polariser les relations, de brouiller les repères et saper la confiance, et créer ainsi les conditions dans lesquelles une succession d’événements apparemment séparés rend inéluctable le changement de régime. Tout événement ne survient que parce que son environnement le permet.

Appliqué à un coup d’État, cet enchaînement poursuit un objectif politique précis. Avant de renverser un pouvoir, il faut ébranler le système dans lequel il opère. Mais cette dévitalisation des fondements de la société, de l’économie, des institutions peut aussi advenir sans plan d’ensemble, presque à notre insu.

 

C’est le niveau de résilience qui définit la crise

C’est précisément ce qui rend la résilience si importante. La résilience n’est pas un état permanent mais une propriété évolutive des systèmes politiques, économiques et sociétaux. Un État peut paraître solide tout en perdant progressivement les capacités qui lui permettent de résister à une combinaison ou une succession de chocs.  Or les crises contemporaines ne sont pas issues de chocs ponctuels suivis d’un retour à la normale. Les chocs sanitaires, sécuritaires, économiques ou climatiques s’entremêlent dans leurs effets. Ils forment des systèmes de crises dans lesquels chaque choc modifie les conditions dans lesquelles surviendra le suivant.

La pandémie de Covid par exemple a transformé structurellement les chaines logistiques mondiales, accru l’endettement de nombreux pays, profondément altéré la confiance entre les citoyens et les gouvernements. Aucune de ces évolutions n’avait retrouvé un état antérieur avant que l’impact de la guerre en Ukraine, puis la crise énergétique actuelle en accentuent encore l’intensité.

Ce qui distingue un incident d’une crise n’est donc pas seulement l’intensité du choc. C’est aussi la capacité des États et des sociétés à l’absorber, à contenir les tensions et maintenir un minimum de confiance collective et de régulation. À exposition comparable aux incendies de forêt, par exemple, les pays disposant de services de secours, de moyens aériens et de systèmes d’alerte sont mieux armés pour intervenir tôt, on l’a vu cet été. Mais leur résilience dépend aussi d’autres facteurs : la confiance accordée à l’information publique, le respect des consignes d’évacuation, la robustesse des réseaux énergétiques, la continuité des services essentiels et de la solidité des mécanismes d’assurance en sont des exemples.

©SDIS77 Franck Desprez – Cette vue aérienne montre l’intensité du feu de la forêt de Fontainebleau. Des flammes apparaissent à plusieurs endroits sur la canopée, tandis qu’un dense panache de fumée grise et orangée recouvre une grande partie du ciel. L’image illustre la rapidité avec laquelle un incendie peut se développer et l’ampleur des moyens nécessaires à sa surveillance et à sa maîtrise.

 

Les vulnérabilités comme accélérateurs de crises

Toutes les sociétés connaissent des tensions, des conflits politiques, des inégalités ou des institutions plus ou moins robustes. Ces tensions sont normales mais deviennent dangereuses lorsqu’elles deviennent des mécanismes de propagation de crise.

Cette propagation peut être intentionnelle, lorsque les vulnérabilités d’une société sont repérées et amplifiées.  Les réseaux criminels exploitent depuis longtemps les défaillances des États pour s’implanter et prospérer.  Les campagnes de désinformation sont redoutablement efficaces pour créer ou attiser des sentiments antifrançais au Sahel, antieuropéen avant le brexit, ou anti-n’importe quoi.

Mais la crise peut également se propager sans intention malveillante, par l’affaiblissement progressif des systèmes de résilience. Le sous-investissement dans la justice, l’éducation, l’information, l’espace civique ou dans un environnement prévisible érode la confiance entre les citoyens et les institutions et réduit la capacité collective  de répondre aux petites perturbations qui caractérisent la vie normale d’une société.

« Lorsqu’une petite perturbation se produit dans un environnement, dans un système donné, et qu’il n’existe pas de capacité pour la réguler — alors qu’une petite action aurait permis de le faire —, cette perturbation demeure sans réponse. En l’absence de capacité ou de volonté d’agir, la première perturbation en rencontre une autre, toute aussi petite, qui ne trouve pas plus de réponse. Et les petites perturbations s’accumulent, jusqu’à ce que le système perde sa capacité de se réguler. C’est alors que survient la catastrophe ».  Que cette analyse provienne d’un discours d’Hugo Chavez au Venezuela en 1999 montre ironiquement et rétrospectivement à quel point elle reste pertinente.

© Wikimedia Commons – Immeubles fissurés par le tremblement de terre du 8 février 2023 en Turquie d’une magnitude de 7,8.

 

Repenser la coopération pour renforcer la résilience

Cette lecture de la propagation des crises a des implications directes pour la coopération internationale. Si la fragilité résulte en partie de l’incapacité d’un système à absorber des chocs, la coopération au développement ne peut pas se contenter de financer des projets. Elle doit contribuer à créer et à restaurer des réserves, des marges de manœuvre et des mécanismes d’amortissement qui empêchent qu’un choc initial se transforme en crise systémique pour ceux qui sont le moins capables de l’absorber.

La coopération au développement ne doit donc pas être évaluée uniquement à la mesure des résultats sectoriels qu’elle permet, mais aussi à sa capacité à renforcer les fonctions essentielles. Or les capacités de résilience restent souvent invisibles tant qu’elles ne sont pas mobilisées. Une réserve financière non utilisée, des stocks stratégiques, ou même un mécanisme de médiation locale peuvent paraître coûteux en temps normal, d’où leur sous-investissement. Leur valeur réelle n’apparaît qu’au moment où ils évitent une rupture de système.

© Wikimedia Commons – Femme transportant une cruche d’eau et marchant sur un sol désséché

Imaginons une forte hausse des prix mondiaux du blé. Dans un pays très dépendant des importations qui a peu de réserve de change, et une marge de manœuvre budgétaire limitée, cette hausse des couts ne peut que se répercuter directement sur les consommateurs. Une action humanitaire extérieure peut répondre partiellement aux besoins des populations les plus vulnérables, mais la hausse des prix va sûrement nourrir une contestation sociale. Cette contestation peut être présentée comme la preuve de l’illégitimité du gouvernement. Une campagne de désinformation peut même amplifier le sentiment que les autorités mentent ou dissimulent la réalité. Une réponse violente des forces de sécurité va confirmer le récit d’un régime répressif. Les investisseurs étrangers se retirent, ou la coopération internationale ralentit. Les recettes publiques diminuent d’autant et l’État dispose de moins en moins de moyens pour stabiliser la situation ou investir dans des projets d’avenir.

Ce qui était initialement un problème économique issu d’un choc extérieur devient rapidement une crise politique, puis potentiellement une crise de sécurité. Les dimensions économique, politique, sociétale, humaine, environnementale et sécuritaire ne fonctionnent pas indépendamment les unes des autres. Elles se renforcent mutuellement dans un cercle vertueux ou vicieux.

La résilience ne consiste pas à empêcher tous les chocs. Aucun pays ne peut éliminer l’exposition aux crises, surtout lorsqu’elles sont globales. La résilience consiste à éviter qu’un choc ne détruise la capacité du système à fonctionner en créant des amortisseurs, ou « buffers » en anglais. Les amortisseurs ralentissent la propagation des défaillances. Ils donnent du temps aux autorités, offrent des alternatives aux populations et préservent la possibilité d’une décision politique. Faut-il prendre des mesures de réduction de notre consommation d’énergie au prix de notre croissance économique, ou vaut-il mieux maintenir l’activité économique et subventionnant l’accès à l’énergie des ménages ou les entreprises ? Si oui, avec quelles ressources ? Davantage de dettes ou davantage d’impôts ?  Ce sont les choix difficiles à faire ces temps-ci par tous les pays fortement dépendants des importations d’énergie.

© Ministère des armées – Lanceurs de roquettes à la base militaire Obuz-Lesnovsky en Biélorussie alliée de la Russie (2021)

Cette conception de la résilience est universelle. Elle évite de diviser le monde entre des pays fragiles qui auraient besoin d’aide et des pays solides qui détiendraient des solutions. Toutes les sociétés sont confrontées à la nécessité de maintenir leur cohésion, de protéger leurs fonctions essentielles et de renouveler leurs capacités d’adaptation. C’est pourquoi le concept de résilience ne doit pas être réduit à la préparation aux catastrophes. Elle est fondamentalement politique. Une société résiliente est une société qui peut traverser une crise sans perdre ses mécanismes de décision, ses principes de légitimité et sa capacité à organiser son avenir.

Cyprien Fabre.

 


Cyprien Fabre est le chef de l’unité « crises et fragilités » à l’OCDE. Après plusieurs années de missions humanitaires avec Solidarités, il rejoint ECHO, le département humanitaire de la Commission Européenne en 2003, et occupe plusieurs postes dans des contextes de crises. Il rejoint l’OECD en 2016 pour analyser l’engagement des membres du DAC dans les pays fragiles ou en crise. Il a également écrit une série de guides “policy into action” puis ”Lives in crises” afin d’aider à traduire les engagements politiques et financiers des bailleurs en programmation efficace dans les crises. Il est diplômé de la faculté de Droit d’Aix-Marseille.


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LES ANNÉES GLORIEUSES – Entretien avec Bernard Kouchner

Bernard Kouchner à Hassakeh lors du « Forum International sur l’Eau dans le Nord-Est Syrien » les 27 et 28 septembre 2021. Photo Alain Boinet

Alain Boinet :  Quand l’on pense à la résolution 688 du Conseil de Sécurité des Nations Unies du 5 avril 1991 sur l’Irak pour protéger les populations civiles et les kurdes par rapport à la situation géopolitique en 2025 et au mode de règlement des conflits, quelles réflexions cela t’inspire t’-il ? Quel bilan fais-tu ?

Bernard Kouchner : Que se passe-t-il ? Nous avons tous travaillé en faveur des droits humains, du developpement, des missions humanitaires, de l’anti racisme, de la justice sociale. Nous continuons de le faire mais  reconnaissons que ces valeurs n’ont plus la même force d’attraction ! Est-ce un échec ? Non je ne le crois pas mais il s’agit, au moins, d’une malencontreuse pause.

Les Kurdes ! Un mot sur eux : le plus grand peuple sans Etat , un reste oublié des colonisations, notre découverte en Irak à Hadj Omran, une nuit a écouter le Grand  Massoud Barzani, vieux guerrier demeuré démocrate…C’était au début des années soixante-dix ! Et trente ans après la résolution 688 du Conseil de sécurité et voilà qu’on exhume içi, plus de trente ans encore écoulés, la résolution 688, ce grand progrès du Droit humanitaire, qu’on appelait « la mère de toute les résolution ».

Le monde s’est modifié.  Les  Kurdes, ne sont plus des inconnus. Ils se sont beaucoup battus,  les ONG,  les Français et les Américains, entre autres, ont politiquement soutenus leurs efforts. Pas assez. En voilà un bon exemple du nécessaire mélange de la politique et de l’humanitaire ? Certes les Kurdes, coincés entre les territoires Turc, Irakien, Syrien , Iranien, ne sont pas d’accord entre eux. Ils combattent dans des  situations différentes. Sans oublier une très importante diaspora, morcelée elle aussi.

Humanitaires ou politiques  il faut poursuivre la route aux cotés des Kurdes. Tout a évolué mais la persistance des   engagements humanitaires  des ONG fut décisive. En Iran  la répression sans doute demeure la plus violente ; en Irak les Kurdes sont  presque autonomes. En Syrie la situation flotte, le nouveau barbu ne m’inspire guère de confiance.

Pour les Kurdes l’indépendance est-elle l’étape suivante ? Un  Etat Kurde unique ? Est-ce  un souhait commun ? Pour cela conviendrait de construire un langage commun, une idéologie commune. Des dizaines d’années seront encore nécessaires

AB : Selon toi, que signifie l’agression de la Russie contre l’Ukraine et l’élection de Donald Trump dans les relations internationales et avec quelles conséquences à l’avenir ?

BK : Ne confondons pas les deux phénomènes mêmes s’ils se complètent ! Il convient de s’interroger  sur la « droitisation » des opinions du monde qui existe et se renforce. Les peuples pauvres font ils peur aux riches ? Le rejet violent de l’émigration incline dans ce sens. L’échec des luttes et des espoirs socialistes renforce ce sentiment.

Pour Vladimir Poutine, en envahissant l’Ukraine, il s’agit de récupérer, par la force, les frontières de l’ancien Empire soviétique. Rappelons que les Russes eux mêmes (Eltsine) avaient  autorisé indépendance et référendum en Ukraine.  Nous avions déjà suivi les événements en Géorgie et en Crimée. L’armée de Moscou ira-t-elle  plus loin, envahiront ils les pays Baltes ? Beaucoup de Français le pensent, beaucoup d’Européens jugent de même. Pour ma part je ne crois  pas à une extension immédiate de la guerre. L’économie russe vacille et les Ukrainiens ne cèdent pas. Mais sans aucun doute le risque existe.

Et il faut renforcer nos défenses européennes, persister dans cette vieille idée, cette obstination en faveur d’une « Europe de la défense ».Soulignons a cet endroit que Donald Trump a semblé, au cours d’une de ses oscillation, se rendre aux raisons de Vladimir Poutine et qu’il ne semble pas connaitre l’histoire de la région. Trump aime rencontrer Poutine. Le Président des Etats Unis va-t-il ajouter la trahison à la légèreté diplomatique ? Il change d’avis souvent, mauvais  point, mais s’obstine, bon point. Je ne connais pas encore l’issue de l’affrontement ce que je comprend en matière de taxes et d’économie me fait grand peur. Il n’a pas fini de nous choquer. Si Donald Trump, n’apparaît pas comme un grand politique au sens classique il semble un joueur de  golf  premier plan.

Décidément le siècle vacille.

Sommet Washington sur l’Ukraine Août 2025 ©TheWhiteHouse

AB :  Dans son livre « Occident ennemi mondial numéro 1 », Jean-François Colosimo insiste sur la renaissance conquérante des anciens empires, russe, perse, turc, chinois auquel ajouter les Etats-Unis. Dans ce nouveau contexte que devient l’Europe, ses pays et la démocratie ?

BK : Oui les anciens empires retrouvent de l’ambition. Les querelles sur les idéologies, le capitalisme et le socialisme  sont plus rares, pas les différences de niveau de vie, ni les pauvres et les riches sont toujours là. L’Europe celle que nous voulions unie, est devenue une cible pour les autres nations, toute tendances mélangées.  Est-ce encore un exemple, un espoir ou un regret ?

Ils sont tous, pour des raisons différentes irrités par ces vieilles démocraties et de leurs soubresauts mais plus encore par de leurs cultures et leurs modes de vie. Et que devient l’Europe , doit-elle nous désespérer ? Pas même de communiqué unanime de tous les 27 pays européens sur les bombardements effrayants de Moscou, pendant de très longs mois, malgré les positions affirmées du Président Macron et du premier ministre britannique Staermer.  Nous affirmions que Vladimir Poutine menaçait l’Europe entière. Les pays européens demeuraient dans le vague.

Et soudain grâce au courage de Volodimir Zelinski et du peuple ukrainien, après une alliance très offensive entre les Britanniques (qui ont quitté l’Europe) et les Français la politique changea de cadence. La peur d’un conflit se répandit, le jugement sur Vladimir Poutine se fit plus dur. Et la conférence de Washington donna enfin une dimension qui dépassa les premières impressions d ‘un ralliement de Trump sur les plus néfastes positions de Poutine, appuyées par des très violents et meurtriers bombardements sur l’Ukraine. Mais très vite nous sommes retombés dans le flou.

Rencontre Trump Putine, Alaska 2025 ©TheWhiteHouse

AB : Que devient l’ONU dans tout cela? Elle semble soit paralysée, soit marginalisée, soit suiviste et très affaiblie. Connaîtra t’elle le sort de la SDN?

BK : L’Onu demeure un espoir déçu. L’ONU est en mort cérébrale. Mais même pas un dernier recours. L’ONU n’avance pas mais elle a de beaux restes. Ainsi elle reste présente à la frontière entre le Liban et Israél. Mais elle est une présence théorique.

C’est le conseil de sécurité qui est paralysé : la Russie de Poutine, l’envahisseur de l’Ukraine en est la cause, la Chine le soutient Chine soutient doucement. Deux membres du Conseil de sécurité des Nations Unies sur cinq : impossible de prendre une décision !

Quel avenir pour les Nations Unies ? Sombre. Il faut inventer une autre machine à faire la Paix. Cette grosse réunion de Washington qui fut-elle utile , l’ONU n’y a même  pas figuré. Votre comparaison avec la SDN est juste.

AB : L’administration américaine a récemment démantelé USAID, baissé drastiquement ses budget et modifié ses priorités et ses méthodes. De même en Europe, la Grande Bretagne, l’Allemagne, la France et bien d’autres pays coupent brusquement et massivement. dans les financements de l’aide humanitaire et du développement. Comment expliques-tu ces choix et quelles conséquences cela pourrait-il avoir?

BK : Oui il s’agit d’un assassinat mais pourquoi avoir tant compté sur les USA ? Ce pays était-il notre assurance vie depuis près  de 70 ans ? On en disait du mal systématiquement et on l’appelait à nos côtés à la moindre occasion un peu sérieuse. Les opérations militaires en Afrique recevaient souvent un appui en matériel et en argent américain.  Le soutien de Washington nous était d’un grand secours dans le renforcement de nos mesures de protection sociale, laissant les  Français toucher les fameuses « dividendes de la Paix ».  Nous pensions peu aux autres et je fais la différence avec la conduite des ONG bien sur. Aucune de nos opérations militaires n’aurait pu voir le jour sans l’aide américaine. Nos enfants fréquentaient les écoles d’outre atlantique et musique et les sportifs américains…

Et se serait trop facile de s‘appuyer trop longuement sur le déroulé des années 39-45 et sur le débarquement en Normandie. Mais n’oublions pas tout : nous ne voulons pas rompre avec les Americains parce que nous doutons de la stabilité de Trump.

AB : La chute des financements de l’aide s’accompagne d’un affaiblissement du droit international humanitaire, de la protection des populations civiles et de l’accès des secours comme on le voit au Soudan, en Ukraine et à Gaza ou l’humanitaire est en train de sombrer quand la famine est utilisé comme une arme de guerre qui tue des innocents. Va t’on sombrer dans l’acceptation du pire et l’impuissance du droit?

BK : La natalité, la réussite du capitalisme, la pauvreté, l’irrespect  du droit.  De multiples facteurs se mélangent, se contrarient. Je suis désolé de cette régression des engagements.

AB : Les humanitaires se sentent moins soutenu, voire mis en cause, critiqué. Comment parler à une opinion publique principalement préoccupée par le pouvoir d’achat et l’insécurité face à un avenir incertain?

BK : L’action humanitaire fut, grâce a l’action de toutes les ONG, les petites et les grandes elle fut aussi une des avancées majeures des consciences et des engagement politiques. Il s’agissait d être  aux cotés des autres, des pays pauvres et il fallait, pour y parvenir, une économie solides des pays riches.

Bernard Kouchner (à droite) en Afghanistan en 1985 avec le commandant Amin Wardak (à gauche) et Alain Boinet. ©José Nicolas SIPA press

L’avenir incertain dis-tu, est ce la perspective d’une guerre contre l’armée de Vladimir Poutine ? La défaite ou même la trahison alléguée de Poutine, ou de Trump, ou bien des deux ? Certes il était plus commode de vivre avec le choix restreint  du capitalisme ou du socialisme, du bien et de mal. Et nous savions tous que ce choix était trop simpliste. Il était superficiel, schématique mais très commode. Les étiquettes étaient distribuées à vie, les affrontements devenaient ossifiés, manquaient de nuances, la Constitution, les élections qui convenaient  pour l’époque du Général de Gaulle, ne représentent plus la société moderne.

N’empèche,nous restons un pays où malgré ce que nous appelons la crise, il fait le meilleur de vivre.

AB : Dans son livre « L’heure des prédateurs », Giuliano Da Empoli écrit: « en Libye, au Proche Orient, en Ukraine: les bordures du continent qui a fondé sa reconstruction sur la paix ne sont plus qu’un champ de bataille, la guerre pénètre un peu plus à l’intérieur des frontières de l’Europe ». Face à constat, faut-il se préparer à une guerre possible et s’armer en conséquence?

BK : Toutes les allusions, tous les doutes et quelques certitudes avec la guerre d’Ukraine qui retient tous les esprits construisent une ambiance et une réalité guerrière. Je ne sais pas si l’affrontement se rapproche je suis certain , repetons-le de s’y préparer.

Et pour cela il faut à nouveau et malgré de lourdes illusions assumées, construire une Europe de la défense, pas une armée Européenne. Le chemin sera long mais je pense que tous en comprennent la nécessité.

Puisque l’histoire est sans mémoire, soulignons l’essentiel pour corriger le tir des mensonges et des approximations. Se sont les Russes, je le répète,  Gorbatchoff et Elsine, qui donnèrent l’indépendance et acceptèrent le référendum en Ukraine. Les troubles éclatèrent au Dumbass en 1984 et opposèrent les Russophones aux Ukrainiens ; Vieille affaire. Pendant de longues années ce fut un conflit presque gelé. Vladimir Poutine après plus de 20 années de dictature décidera d’en faire une opération spéciale et envoya son armée pour s’emparer du pouvoir à Kiev. Saluons une fois de plus le courage des Ukrainiens et la tenacité du Président Zelinski.

AB : Selon les Nations-Unies (OCHA) Il faudrait cette année 47,4 milliards de dollars pour secourir 189,5 millions de personnes en danger dans 72 pays. Selon des prévisions, les contributions pourraient n’atteindre qu’un cinquième de cette somme, voire moins encore. Dans ce cas, les conséquences humaines seraient catastrophiques. Quels messages voudrais-tu envoyer aux décideurs politiques sur ce risque réel?

BK : Je me prononce bien sur pour secourir un maximum de personnes en danger. Je l’ai fais toute ma vie mais il est trop facile de séparer hermétiquement l’humanitaire de la politique. S’agit il de se rassurer ?  On voit bien, en ces jours  de danger qu’il faut rapprocher l’une et l’autre des activités sans les confondre. Et, puisque l’argent manque il nous faut innover et inventer afin de poursuivre l’intervention d’urgence comme l’aide au développement.

Nous rêvons tous de changer le monde, et c’est aussi pour cela qu’il faut poursuivre de prêt  les réalités politiques sans oublier les  nécessités humanitaires ? Est ce possible ? Je ne sais pas, je le crois, il n’est pas interdit de rêver.

AB : Comment souhaites-tu conclure cet entretien?

BK : Les temps actuels tentent de nous désespérer donc ne désespérons pas et continuons de croire à l’Humanitaire. Le politique tentera de nous rattraper.

Ces derniers jours Gérard Chaliand, cet Homme de ténacité et de loyauté, nous a quitté. Il avait tout vu, Il avait tout compris et, comme on dit, il n’étalait pas sa science. Je me souviens de lui à l’âge 20 ans et depuis l’âge de 20 ans. Il fut un modèle d’honnêteté intellectuelle. et d’un rare courage. Il parlait avec douceur et gravité de ce qu’il avait constaté. Sans dire du mal des gens, jamais. C’était rare un homme de ce calibre qui abordait la géopolitique avec l ‘œil d’un poète. Avec amitié aussi. Salut à toi Gérard.

Bernard Kouchner

Co fondateur de Médecins Sans Frontières et de Médecins du Monde, Ancien ministre de la Santé, ancien ministre des Affaires Etrangères.

 

 

 

 

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