Eau potable et assainissement : Atteindre les objectifs, dans quels délais ?

Un article de Gérard Payen, vice-président du Partenariat français pour l’eau (PFE), ancien conseiller pour l’eau du secrétaire général de l’ONU.

©FERRANTRAITE – ISTOCK

En 2015, l’adoption à l’unanimité de l’Agenda 2030 et de ses Objectifs mondiaux de développement durable (ODD) a enfin doté l’humanité de plusieurs projets ambitieux pour l’eau potable et l’assainissement. En ce qui concerne l’eau potable, nous visons l’accès de tous à une eau non contaminée, facilement accessible, disponible chaque jour à un coût abordable afin de rendre effectif ce droit humain. Pour l’assainissement, nous avons également un objectif d’accès universel : assurer à tous des toilettes dignes et sans risque sanitaire, avec évacuation correcte des rejets humains, un autre droit. Mais nous voulons aussi nous protéger : protéger nos voisins, les autres et l’environnement, de toutes les pollutions de l’eau par les activités humaines.

Nous avons ainsi l’ambition de réduire de 50% les flux d’eaux usées rejetés sans dépollution dans l’environnement. Ces objectifs mondiaux sont décrits précisément dans les cibles ODD 6.1, 6.2, 6.3, avec une attention particulière aux personnes pauvres dans la cible 1.4 et aux habitants de bidonvilles dans la cible 11.1. Ils sont ambitieux mais ils correspondent hélas à des besoins très réels et importants en volume.

Un accès en nette progression…

L’adoption du programme mondial des ODD a permis d’améliorer fortement notre connaissance des besoins. Un énorme effort a été réalisé par les statisticiens de l’ONU et de tous les pays pour concevoir des indicateurs pertinents permettant de contrôler les progrès vers les objectifs mondiaux. Bien qu’encore limitées, les nouvelles connaissances statistiques constituent un progrès majeur. Pour les objectifs dont l’évolution dans le temps a déjà pu être estimée, les acteurs ne peuvent plus se satisfaire de beaux discours sur ce qu’ils font et sur les progrès qui en résultent. Ils sont maintenant confrontés à la réalité des besoins.

En ce qui concerne l’accès des populations à l’eau potable et à l’assainissement sur leurs lieux d’habitation, nous disposons maintenant d’estimations solides des besoins actuels et des évolutions depuis 2015 au niveau mondial, par grandes régions, et pour de nombreux pays. En moyenne, le progrès est manifeste : entre 2015 et 2022, près de 700 millions de personnes ont gagné un accès satisfaisant à de l’eau non contaminée.

Quant à l’accès à un assainissement de base, c’est-à-dire à des toilettes hygiéniques, dignes et non collectives, les gains sont encore plus importants : +1 milliard depuis 2015. Ces avancées sont à comparer aux besoins : ils augmentent régulièrement du fait des croissances, démographique, urbaine et économique ainsi que de l’élévation des niveaux de vie. L’augmentation de la population mondiale de 550 millions d’individus sur la même période réduit l’envergure du progrès vers l’accès universel, c’est-à-dire la réduction des besoins (voir graphique ci-dessous).

 

… mais des objectifs loin d’être atteints

Pour l’eau potable, les progrès sont très lents, beaucoup trop lents, avec encore 2,2 milliards de personnes qui utilisent de l’eau probablement contaminée, soit le triple de celles sans électricité. Si ce rythme se poursuivait, on parlerait de centaines de millions sans eau potable au siècle prochain, alors que l’accès universel était prévu pour 2030. Sur la période 2015-2022, la réduction des besoins d’accès a été quatre fois moins rapide pour l’eau potable que pour l’assainissement de base, tandis que l’accès à l’électricité s’améliorait cinq fois plus rapidement. En d’autres termes, les politiques d’accès à l’eau potable sont bien moins performantes que les politiques d’accès à l’assainissement et à l’électricité.

Si l’on regarde plus finement les évolutions, on constate que la prolongation des tendances actuelles pour l’eau potable ne résoudrait aucunement les besoins. En effet, ceux-ci augmentent au lieu de baisser dans deux populations très importantes : la moitié urbanisée de la planète et l’Afrique subsaharienne (voir figure ci-dessous).

Ces reculs [1] rendent mathématiquement impossible l’atteinte de l’objectif mondial d’accès universel à l’eau potable. Pour l’assainissement de base, on note également une croissance du nombre de personnes qui en manquent en Afrique subsaharienne. En revanche, cet assainissement s’améliore doucement dans la moitié urbaine de la planète.

Milieux scolaire et santé, des résultats insuffisants.

Depuis peu, l’OMS et l’Unicef produisent des statistiques mondiales qui objectivent l’ampleur des insuffisances d’eau potable et de toilettes dans les lieux scolaires et, pis encore, dans les établissements de soins alors que la non-contamination de l’eau et par l’eau est un facteur majeur de santé. Ainsi, en moyenne mondiale, les trois quarts des écoles seulement (et presque la moitié dans le quart des pays les plus pauvres) ont en permanence de l’eau claire (mais de potabilité non garantie) pour boire, se laver les mains ou pour tout nettoyage ; 8 % possèdent bien des installations d’eau mais l’eau n’y coule pas chaque jour, et 15% n’ont que de l’eau potentiellement contaminée par des animaux.

Pour les toilettes, la situation est similaire : seules 78% des écoles en possèdent des correctes, séparées pour les filles et les garçons, 11% n’ont que des toilettes unisexes et 11 % n’ont pas de toilettes fermées hygiéniques. L’insuffisance d’assainissement est ainsi une difficulté pour la scolarisation de près d’une fille sur quatre. Heureusement la situation semble s’améliorer : en huit ans, les besoins en eau potable ou en assainissement ont été réduits d’environ 28%.

Les problèmes sont de même nature pour les établissements de santé : en 2022, seuls 84% des hôpitaux et 80% des établissements de santé plus petits avaient en permanence de l’eau claire (de potabilité inconnue) pour boire, faire les soins et nettoyer. En 2021, 850 millions de patients se sont rendus dans un établissement de santé sans eau, et le même nombre dans des établissements dont l’eau était potentiellement contaminée par des animaux. Le nombre total de ces patients sans disponibilité suffisante d’eau est en augmentation d’environ 1% par an.

Quant aux toilettes, les données manquent pour avoir une vision mondiale. Mais on sait que seuls 30% des établissements d’Amérique latine et 22% des établissements d’Afrique subsaharienne ont des toilettes fonctionnelles, hygiéniques et séparées par sexe.

Un camion citerne approvisionne en eau un quartier non raccordé à Delhi (Inde) ©C.GUILLAIS

Une dépollution des eaux après usage trop négligée

Jusqu’à très récemment, il n’y avait aucune donnée mondiale sur les rejets de pollution. En 2015, l’objectif de diviser par deux les flux d’eaux usées rejetés sans dépollution a été adopté, et a enfin permis, après plusieurs années, d’établir des connaissances statistiques. On estime que la proportion mondiale des rejets dans l’environnement d’eaux usées domestiques non dépolluées correctement, était de 42% en 2022.

Mais faute d’estimation comparable à une date antérieure, nous devrons attendre encore deux ou trois ans pour savoir si le total mondial est en augmentation ou en diminution. On sait cependant que le nombre très élevé des personnes sans assainissement «géré en toute sécurité», c’est-à-dire sans dépollution minimale ou stockage non contaminant, baisse lentement (- 9% en sept ans).

En ce qui concerne la pollution rejetée par l’industrie, les données des pays sont encore trop lacunaires pour permettre une estimation mondiale. On ne sait donc pas si le monde progresse ou recule par rapport à son objectif ODD 6.3 de réduction des rejets de pollution. À noter, par ailleurs, que les indicateurs choisis pour les cibles ODD 6.6 et 14.1 sont insuffisants pour mesurer les impacts des rejets sur les écosystèmes hydriques et marins.

Assainissement de base toilettes fermées hygiéniques privatives ©G. PAYEN

Faire davantage et plus vite

Ainsi, le monde a enfin des objectifs ambitieux pour l’accès à l’eau potable, l’accès à l’assainissement et la maîtrise des pollutions rejetées par les eaux usées. Cela a permis d’améliorer grandement nos connaissances mondiales sur ces sujets. Mais ces nouvelles informations ne font apparaître aucun changement de rythme dans les réalisations après 2015. Pis, elles montrent des reculs pour plusieurs parties de la population mondiale. Si les tendances actuelles se poursuivaient sans changement, on compterait encore par milliards, sur plusieurs générations, les personnes ne disposant toujours pas d’eau potable ou d’assainissement. Pour la maîtrise des pollutions, il est également clair que l’objectif n’a aucune chance d’être atteint.

Aujourd’hui, la plupart des différents acteurs font ce qu’ils peuvent avec leurs moyens et leurs contraintes respectives. De nombreux projets très positifs voient le jour, portés par des autorités publiques, des institutions financières, des acteurs économiques, des ONG ou des populations. Mais prises dans leur totalité, ces nombreuses actions ne suffisent pas. Si les écarts très importants entre objectifs et réalité ne se réduisent que lentement, voire augmentent, ce n’est pas par inaction mais parce que le rythme des réalisations est inférieur au taux de croissance des besoins. Le défi collectif mondial est clair : il leur faut faire davantage et plus vite. Il faut passer d’un monde où les nombreuses parties prenantes du secteur de l’eau sont satisfaites de leur bon travail à un monde où l’on répond effectivement à l’importance des défis liés à l’eau potable et à l’assainissement [2].

Un sursaut politique est nécessaire. Depuis quatre ans, ONU-Eau alerte tous les gouvernements sur le besoin d’accélérer les politiques publiques d’eau et d’assainissement, mais sans effet probant à ce jour. Pas facile, car cela remet en cause de nombreuses habitudes et de nombreux équilibres politiques. Même la France a des progrès à faire. Au cours de ce siècle, les gouvernements ne se sont réunis qu’une fois à l’ONU pour débattre de l’ensemble de leurs problèmes d’eau. C’était en mars 2023. Ils ont reconnu une crise mondiale mais sans engager d’action. Ils se réuniront à nouveau en décembre 2026, cette fois pour parler de la mise en œuvre de leurs objectifs, ceux qui sont cités ci-dessus. Les nouvelles connaissances statistiques vont objectiver la situation et rendre vides de sens les déclarations de bonnes intentions qui les ignorent. Les gouvernements vont-ils enfin décider d’adapter leurs actions à leurs objectifs communs ?

 

[1] «Eau potable : que nous apprennent les statistiques mondiales au-delà des rapports officiels ?», Gérard Payen, Défis humanitaires n°86 (février 2024).

[2] «Le défi mondial de l’eau potable et de l’assainissement : faire davantage et plus vite ! », Gérard Payen, AFD Proparco, revue “Secteur privé & développement” #42, novembre 2024.

 

POUR ALLER PLUS LOIN

• Les données numériques sur les différents accès sont extraites ou calculées par l’auteur à partir des rapports et de la base de données disponibles sur le site http://www.washdata.org de l’OMS-Unicef.

• Pour les eaux usées, le rapport de référence est Progress on Wastewater Treatment – 2024 Update, WHO-Habitat, UN-Water.

• Gérard Payen, «Accès à l’eau potable : le changement majeur d’objectif mondial en 2015 se heurte à des habitudes technocratiques tenaces», in Défis Humanitaires, mars 2023.

 

Nous remercions la Revue des ponts, des eaux et des forêts ainsi que de diplômés de L’Ecole nationale des Ponts et Chaussées pour l’autorisation de republier dans Défis Humanitaires cet article de Gérard Payen paru dans PCM 919 en décembre 2024.

L’eau, un bien commun – Comprendre les cycles planétaires

Revue (Intégration)

 

Gérard Payen

Gérard Payen travaille depuis plus de 35 ans à la résolution de problèmes liés à l’eau dans tous les pays. Conseiller pour l’Eau du Secrétaire Général des Nations Unies (membre de UNSGAB) de 2004 à 2015, il a contribué à la reconnaissance des Droits de l’Homme à l’eau potable et à l’assainissement ainsi qu’à l’adoption des nombreux objectifs mondiaux de Développement Durable liés à l’eau. Il continue aujourd’hui à travailler à la mobilisation de la communauté internationale pour une meilleure gestion des problèmes liés à l’eau, ce qui passe par des politiques publiques plus ambitieuses. Vice-président du Partenariat Français pour l’Eau, il conseille simultanément les agences des Nations Unies qui produisent les statistiques mondiales relatives à l’Eau. Impressionné par le nombre d’idées fausses sur la nature des problèmes liés à l’eau, idées qui gênent les pouvoirs publics dans leurs prises des décisions, il a publié en 2013 un livre pour démonter ces idées reçues.

 

Je vous invite à lire ces articles publiés dans l’édition :

Trump provoque un tsunami humanitaire.

Le président Donald Trump signe des décrets © Maison Blanche

La décision de l’administration Trump pilotée par Elon Musk est tombée comme un couperet sur l’aide humanitaire et au développement entrainant un effet de sidération. Après un gel de tous les programmes durant 90 jours, s’en est suivi le licenciement immédiat de la presque totalité des salariés d’USAID et de ses agences (BHA, BPRM).

Puis, dans la nuit du 26 au 27 février, les acteurs humanitaires ont reçu des lettres d’interruption soudaine des financements dans des pays où l’urgence des secours est pourtant vitale, Soudan, Syrie, Niger, Yémen, Mozambique notamment.

Ce qui frappe, c’est la soudaineté et la brutalité de la décision et on ne peut qu’être pessimiste pour la suite quand nous apprenons que c’est plus de 10.000 programmes qui sont sacrifiés et 92% du budget d’USAID, selon des indications à confirmer.

C’est un tremblement de terre, un raz de marée, un tsunami, un cataclysme, du jamais vu car, les budgets n’ont fait qu’augmenter depuis plus de 35 ans, même si la courbe des moyens baissait comparée à celle des besoins, selon un effet ciseau que nous avons ici analysé récemment.

La chute n’en sera que plus dure quand l’on sait qu’en 2023, si l’Aide Publique au Développement (APD) mondiale a atteint 223 milliards de dollars US, la contribution des Etats-Unis, premier contributeur, a représenté 64,7 milliards USD dont 14,5 milliards d’assistance humanitaire. Sans connaître le sort qui sera réservé par ailleurs au budget du département d’Etat dans ce domaine, on mesure l’hémorragie de l’aide quand des observateurs indiquent que l’aide américaine représente 42% de l’aide internationale.

Les conséquences humanitaires sont immédiates quand les financements américains représentent selon les organisations parfois entre 20 et 50% de leur budget ! Telle ONG doit interrompre immédiatement un programme d’approvisionnement en eau potable pour 650.000 déplacés au Darfour, quand une autre organisation doit cesser son programme de 850.000 consultations médicales en Afghanistan.

Distribution de kits d’hygiène dans la localité de Kulbus à 300km de Al Geneina au Darfour 2 ©Solidarités International

Il est certain que cette décision de l’administration Trump va provoquer une dégradation des conditions de survie et conduire à terme à une augmentation de la mortalité parmi les populations vulnérables ainsi que beaucoup de désespoir quand l’aide s’interrompt aussi brusquement sans même avoir eu le temps de s’organiser pour limiter le choc. Il faudrait pouvoir évaluer ses conséquences humaines terribles que cela va entrainer, sans oublier toutefois la responsabilité des Etats et des protagonistes des conflits à l’égard de leur population.

Franchement, quel que soient les motifs de cette décision de l’administration Trump, il n’est pas responsable de mettre ainsi en danger la vie de tant d’êtres humains et d’organisations partenaires qui les secourent. Que vaut la parole et la crédibilité d’un pays qui se conduit comme cela à l’égard de l’aide humanitaire et de développement ? On parle ici de sauver des vies et de sortir de pauvreté extrême, ce n’est ni un luxe ni une action contraire à la défense ou à la promotion les Etats-Unis que l’on ne reconnait plus aujourd’hui dans cette décision !

Un tsunami humanitaire.

Il nous faut comprendre et agir rapidement. Nous sommes confrontés à une réduction drastique de l’aide humanitaire et au développement de la part des Etats-Unis mais également d’autres pays qui réduisent dorénavant leur Aide Publique au Développement et à l’humanitaire, malgré quelques contre exemples rares.

Ainsi, l’Allemagne a déjà annoncé une baisse drastique de 53% en 2025 de son aide humanitaire d’un montant initial de 2,77 milliards d’euros. De même, la France, qui avait programmé un budget d’un milliard d’euros d’aide humanitaire en 2025 n’en consacrera que la moitié alors que dans le même temps son Aide Publique au Développement va perdre plus de 2 milliards d’euros cette année.

Le cas de l’Angleterre est emblématique de cette tendance lourde et durable. Ce pays avait montré l’exemple en consacrant 0,7% de son PIB à l’APD jusqu’à la fin des années 2010. Déjà en 2020, Boris Johnson, alors premier ministre conservateur, avait réduit l’APD de 0,7% à 0,5% du produit intérieur brut (PIB). Il devrait maintenant passer à 0,3%. « Ce n’est pas une annonce qui me réjouit » s’est défendu le nouveau premier ministre travailliste Keir Starmer.

Dans le même temps, Le budget de la défense britannique va passer de 2,3% du PIB à 2,5% dès 2027 et doit progresser jusqu’à 3% en 2030. Ainsi, le budget de la défense britannique qui était de 77 milliards d’euros en 2024 va augmenter à partir de 2027 de 16,1 milliards d’euros chaque année pour faire face au risque de guerre en Europe.

Le choc pour l’humanitaire est violent et massif. A part les ONG qui disposent d’une majeure partie de fonds provenant de la générosité du public et qui ont la trésorerie nécessaire, pour les autres qui sont la majorité cela signifie fermeture de programmes, de missions pays ainsi que des licenciements sur le terrain et au siège pouvant aller de 20 à 50% des effectifs.

Ce processus a déjà débuté parmi les ONG et va se poursuivre d’autant qu’il est encore difficile d’évaluer les conséquences indirectes telles que l’interruption des financements américains aux agences des Nations-Unies qui font appel aux ONG internationales et nationales. On évoque même le retrait des Etats-Unis de diverses organisations multilatérales et Elon Musk va jusqu’à soutenir une sortie de l’ONU !

Femmes et enfants recueillant de l’eau insalubre au Kenya, provoquant des maladies hydriques parfois mortelles © Water.org

Nous publions dans cette édition deux articles à l’occasion de la Journée Mondiale de l’eau du 22 mars. L’accès à l’eau potable et à l’assainissement, l’eau pour l’agriculture répondent à des besoins vitaux pour les populations. Que vont devenir les 17 Objectifs de Développement Durables 2015-2030 dont l’Objectif 6 pour l’eau dans ce contexte ?

Quelles alternatives pour les acteurs humanitaires ?

Si les effets sont globaux, ils se feront sentir de manière diverse selon le niveau de partenariat avec USAID, BHA, BPRM et selon le modèle économique propre à chaque ONG.

Face à une réduction drastique du financement de l’aide humanitaire et au développement, les conséquences sont donc massives, rapides et durables. La priorité est de sauvegarder autant que possible l’aide aux populations tout autant que le cœur opérationnel des organisations de secours.

Dans ce contexte, il faudra autant compter sur ses propres forces, remobiliser le potentiel interne de chaque organisation et de ses soutiens, qu’optimiser la mutualisation des moyens pour les économiser et construire des alliances avec d’autres organisations et avec les pays et institutions publiques ou privées qui resteront mobilisés sur la sécurité humanitaire.

Dans l’immédiat nous faisons face à une double injonction contradictoire. Réduire les capacités des organisations tout en préservant le cœur opérationnel de celles-ci comme moteur de l’action et de la relance. Chaque organisation devra apporter une réponse calibrée dans le temps. Les coordinations d’ONG porteront un plaidoyer global adapté et convaincant sortant des éléments de langage habituels.

Résumons ici les axes d’effort identifiés que chacun optimisera :

  • Mobilisation de toutes les ressources internes, gouvernance, siège, terrain.
  • Optimisation de la mutualisation des achats et de l’innovation opérationnelle de l’aide.
  • Mobilisation des donateurs particuliers, des partenaires entreprises, fondations, collectivités.
  • Optimisation du partenariat avec les partenaires institutionnels, de la France et des pays membre de l’Union Européenne, de l’ONU.
  • Prospection et développement d’autres partenaires comme les pays membres de l’OCDE non européens (Canada, Japon, Australie, Corée du Sud, …) et les pays du golfe.

Plus concrètement, des solutions comme le Prêt Garanti par l’Etat (PEG) sont à explorer comme une réponse de sécurité transitoire et de redéploiement des ONG humanitaires.

En France, le Groupe de Concertation Humanitaire (GCH) regroupant les ONG humanitaires et Coordination Sud avec le Centre de Crise et de Soutien (CDCS) du ministère de l’Europe et des affaires étrangères sera un vecteur majeur de la mobilisation et un relais avec l’Europe et les Nations-Unies. Ce travail a déjà commencé.

VOICE devant la Commission du Développement au Parlement européen avec le CICR, MSF et la Croix Rouge UE.

Le niveau Européen est essentiel, tant pour le budget 2025 de la DG ECHO, dont la Réserve d’Aide d’Urgence (EAR) pourrait être augmenté significativement. Le Cadre Financier Pluriannuel (2028 -2035 de la nouvelle Commission Européenne constituera le test décisif de la volonté politique de renforcer la sécurité humanitaire au moment ou les Etats-Unis s’en retire.

C’est là que VOICE, la coordination des ONG humanitaires européennes, aura à jouer un rôle majeur pour promouvoir dès cette année des propositions à la hauteur des enjeux auprès de la Commission Européenne. Cette action gagnera en efficacité si elle est coordonnée avec les Etats alliés, les ONG, la famille Croix Rouge et les agences des Nations-Unies. Dans cette perspective VOICE « appelle l’Union Européenne à prendre la tête d’un dialogue stratégique mondial afin d’élaborer un nouveau système humanitaire ».

Dans un contexte de dette des Etats, de balance des paiements déficitaire, d’instabilité politique et sociale, d’incertitude identitaire et sur l’avenir, de lâchage des Etats-Unis et de réduction de l’APD, les acteurs humanitaires doivent aussi revoir de fond en comble leur communication et leur plaidoyer qui sont déjà datés.

L’aide va être questionnée, interpelée, mise en cause tant sur le plan politique que comparativement à d’autres priorités. Qu’est-ce qui est prioritaire, qu’est ce qui ne l’est pas, qu’est ce qui devient superflu. Quelle est la raison d’être humanitaire et quelle est sa valeur ajoutée réelle. En quoi est-elle nécessaire si ce n’est indispensable. Que fait-on de l’argent ? Comment convaincre maintenant ? Comme me le disait un ami, comment convaincre un électeur du Wisconsin ou du Massif central d’aider l’Ukraine, Haïti, le Myanmar ou le Soudan ?

Vers un nouveau Yalta ?

Un tsunami géopolitique.

Par-delà la question essentielle du financement, les humanitaires vont devoir vivre et s’adapter à une rupture géopolitique majeure. Donald Trump renverse la table des relations internationales et met fin à deux fondamentaux de l’Union Européenne et au-delà, le lien transatlantique (OTAN), le multilatéralisme et le droit international. Nous revenons aux rapports de force avec d’anciens empires qui se réveillent.

Cela a commencé avec la guerre de la Russie en Ukraine qui ouvre la porte à d’autres conflits possibles en Europe même. Mais c’est aussi la voie empruntée par la Chine quand elle menace Taïwan et qu’elle veut occuper tout l’espace de la mer de Chine méridionale et des détroits, la voie de la Turquie en méditerranée orientale et aujourd’hui en Syrie, la voie de l’Azerbaïdjan contre l’Arménie, la voie du Rwanda et du M 23 en RDC. La loi du plus fort. D’autres suivront !

Le vote du 24 févriers aux Nations-Unies sur la résolution réaffirmant le « soutien à l’Ukraine et à son intégrité territoriale » donne une idée des bouleversements en cours quand les Etats-Unis votent contre avec la Russie et que le nombre de contre et d’abstention (18 et 65) augmente de manière considérable par rapport au vote précédent du 2 mars 2022 (5 et 35).

Après 3 ans de guerre, l’Ukraine est toujours en danger. Borodianka, Kyiv Oblast, 6 April. Photo: Oleksandr Ratushniak / UNDP Ukraine

Le rapprochement des Etats-Unis et de la Russie renoue avec le condominium du temps de la guerre froide et laisse l’Europe surprise et en danger. Face au risque que fait peser une guerre possible en Europe, au-delà de l’Ukraine, pour la liberté, l’indépendance, la souveraineté, l’augmentation rapide et massive des budgets de défense en Europe va s’imposer dans la durée. L’Union Européenne va devoir revoir ses fondamentaux pour faire face au nouveau monde qui s’affirme avec force. Elle devra s’appuyer sur ses racines, ses réalités historiques, ses peuples pour exister, être forte, car le risque est grand entre le démantèlement et/ou la vassalisation.

Conclusion.

L’humanitaire est pris dans un ensemble plus vaste, plus puissant qui rythme sa marche et ses priorités. Comment l’humanitaire va-t-il survivre et se renouveler dans ce tsunami ? C’est la question existentielle qui lui est posée aujourd’hui.

Sa raison d’être qui est de sauver des vies est toujours sa mission légitime face aux guerres, aux catastrophes et aux épidémies. Le développement des pays fragiles est toujours la meilleure réponse aux besoins élémentaire des populations et à l’équilibre du monde. Et notre expérience nous enseigne que ne pas le faire génèrera de l’instabilité de proche en proche selon la théorie de l’effet papillon ou l’effet domino créateur de chaos et de souffrances humaines.

Alain Boinet.

Alain Boinet est le président de l’association Défis Humanitaires qui publie la Revue en ligne www.defishumanitaires.com. Il est le fondateur de l’association humanitaire Solidarités International dont il a été directeur général durant 35 ans. Par ailleurs, il est membre du Groupe de Concertation Humanitaire auprès du Centre de Crise et de Soutien du ministère de l’Europe et des affaires étrangères, membre du Conseil d’administration de Solidarités International, du Partenariat Français pour l’eau (PFE), de la Fondation Véolia, du Think Tank (re)sources. Il continue de se rendre sur le terrain (Syrie du nord-est, Haut-Karabagh/Artsakh et Arménie) et de témoigner dans les médias.

 

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