Bande dessinée « Les mères de famille ne font pas d’humanitaire »

Interview de Justine Muzik Piquemal, Léa Ducré, Benjamin Hoguet (Scénario) et Paul Gros (Dessin), La Boite à Bulles.

Couverture de la bande dessinée « Les mères de famille ne font pas d’humanitaire » par Léa Ducré, Benjamin Hoguet (Scénario) et Paul Gros (Dessin), sortie le 23 août 2023 par La Boite à Bulles.

 

Quand Justine Muzik Piquemal a voulu s’inscrire dans un cursus « humanitaire », il lui a été répondu que c’était inenvisageable pour elle car elle avait déjà un enfant. Depuis, Justine démontre que l’on peut être la mère épanouie de quatre enfants et barouder aux quatre coins de la planète.

Justine, pourquoi avoir eu envie que ton expérience soit racontée en BD ?

Justine : Être mère est un métier à temps plein avec des contraintes quotidiennes. Mais lorsque tu y ajoutes le métier d’humanitaire, les gens ne comprennent pas. Il est nécessaire de faire savoir qu’on peut être une mère (bonne sûrement) et une humanitaire. Qu’on peut parcourir le monde et suivre nos enfants. Que le monde doive changer de regard sur nous, on ne les abandonne pas, on n’est pas de mauvaises mères… c’est une passion, ce sont des passions…

Benjamin et Léa, comment avez-vous travaillé pour recueillir le témoignage de Justine ?

Benjamin et Léa : Nous avons vu Justine à plusieurs reprises et sur une période de temps relativement longue. Nous sommes allés la rencontrer chez elle à Courthézon avec toute sa famille, où nous avons fait la connaissance de Lilio, Loutsi, Aloïs, Léon, ses enfants, et de Tomas et Paul, leurs papas. Puis nous sommes venus la voir en région parisienne, dans son bureau ou à la terrasse d’un café.

Il était important pour nous de lui donner l’opportunité de nous parler librement et sur la durée, en faisant parfois des digressions car ce sont ces digressions précisément qui ont constitué l’essentiel de notre matière première pour l’écriture de la bande-dessinée.

Le fait de pouvoir la suivre sur deux années a été très précieux car, au fil des mois et des anniversaires des enfants, elle nous a raconté ce qui la traversait. Et pour nous, il était fondamental de pouvoir raconter ce que c’est que d’être mère humanitaire avec des enfants qui grandissent et qui évoluent dans leur relation à leurs parents.

Benjamin et Léa, pourquoi avoir choisi cette forme de gags / histoires courtes, plus portrait que bio ?

Benjamin et Léa : Ce qui nous a particulièrement touchés dans l’histoire de Justine, c’était sa façon de la raconter : son humour envers et contre tout. Son rire qui surgit et apaise les tensions. Cette générosité face à l’imprévisible.

Il nous est apparu comme une évidence que le meilleur format pour rendre cela palpable pour le spectateur était la chronique. C’est une forme qui permet de rendre ce qui fait la difficulté d’une vie de mère humanitaire. Justine y raconte son quotidien, les petits bobos, les gros coups durs. Et le temps qui passe. C’est aussi une forme où l’humour prime sur le drame.

C’est bien sûr quelque chose dont on a discuté avec Justine, qui est très adepte de cette forme-là en BD, et qui a accueilli cette proposition avec enthousiasme !

Paul, cela n’a pas été trop compliqué de donner vie à des gens réels, y compris des enfants ? As-tu cherché à ce qu’ils ressemblent à leurs modèles ou as-tu pris des libertés ?

Paul : Je les ai avant tout abordés comme les personnages d’un récit. Bien qu’ayant pu échanger avec Justine à quelques reprises (visio, téléphone ou mail), la découverte des protagonistes s’est principalement faite au travers du scénario de Léa et Benjamin. Les dialogues que ceux-ci ont rédigés dessinent également des identités avec beaucoup d’efficacité.

Ma démarche a donc été de garder en mémoire des informations données de vive voix par Justine et de les intégrer aux personnages prenant vie à travers les mots de Léa et Benjamin. Dans le contexte d’une bande dessinée, ce sont essentiellement les actions et les propos des personnages qui leur donnent leur consistance. Il en va de même pour l’aspect physique. Si mon point de départ est bien des photographies, il m’importe avant tout de proposer un traitement en phase avec ce que les personnages accomplissent et ce qu’ils sont au sein du récit.

Un album est finalement un espace narratif assez court. Il faut donc que le lecteur puisse rapidement saisir des caractères. En ce sens, le traitement des personnages peut parfois flirter avec la caricature. Mais le potentiel narratif d’un personnage est tout aussi important. C’est-à-dire qu’il doit graphiquement être adapté à ce que le scénario attend de lui. Il ne faudrait pas « fixer » un personnage dans une attitude qui se heurterait à une action au lieu de l’accompagner. Pour toutes ces raisons, mes personnages sont peut-être davantage des (re)compositions, liées au contexte d’un album, que des répliques exactes de Justine et sa famille…

Justine, trouves-tu finalement que cette BD te ressemble ?

Justine : Elle ressemble à ma famille et à mon métier, oui !

 

Cet entretien a été publié à l’origine dans La Boite à Bulles le 23 août, disponible ici : Les mères de famille ne font pas d’humanitaire (la-boite-a-bulles.com)

Il est possible de se procurer la bande-dessinée en ligne (grâce au lien ci-dessus) et dans toutes les librairies.

 

Liens vers des articles de presse sur la BD :

https://zoolemag.com/album-bd/306391-les-meres-de-famille-ne-font-pas-d-humanitaire

https://casemate.fr/casemate-n170-juillet-aout-2023/

https://www.lamanchelibre.fr/actualite-1072361-bayeux-paul-gros-attrapeur-de-personnages-au-trait-emouvant

 

Justine Muzik Piquemal

Directrice régionale République Démocratique du Congo, République Centrafricaine, Soudan et Mozambique

Juriste en droit des Religions, Justine Muzik Piquemal est en constante formation. Elle a commencé sa carrière dans la négociation pour l’accès humanitaire auprès des militaires d’état ou de fait. Elle est aujourd’hui directrice régionale chez Solidarités International et elle suit actuellement RCA, RDC, Soudan et le Mozambique. D’un pays à l’autre, crise après crise, chaque route parcourue lui permet de supporter les équipes à atteindre les personnes les plus vulnérables.

 

Retrouvez Justine Muzik Piquemal sur Défis Humanitaire : https://defishumanitaires.com/2023/03/31/etre-responsable-geographique-en-2023/

Retrouvez Justine Muzik Piquemal sur le site de Solidarités International :https://www.solidarites.org/fr/en-direct-du-terrain/soudan-cest-un-des-conflits-les-plus-sales-que-jai-vu-de-ma-vie/

L’impératif humanitaire face à l’explosion des besoins et à la nécessité de se transformer

Un couple de personnes âgées à Jytomyr à l’ouest de Kyiv en Ukraine. Une roquette russe a démoli un bâtiment civil près d’une école militaire. Un hôpital se trouve également à proximité. Photo prise le 14 mars 2022 © T. Mayer/HI

L’action humanitaire est confrontée à des crises multiples et d’ampleur croissante ; les années 2020 ont commencé avec une pandémie qui a frappé fort et partout, provoqué une instabilité économique, perturbé les marchés et accru la pauvreté. La combinaison de ces dérèglements, des conséquences de conflits – nouveaux ou qui se prolongent depuis des années – et de la crise climatique, aggrave les besoins humanitaires globaux.

Des enfants, en particulier des filles, sont toujours privés d’éducation, les droits des femmes sont encore battus en brèche, des famines menacent. Les violations des droits des personnes migrantes ou réfugiées atteignent une gravité inouïe. Des vies sont en danger, et des décennies de développement remises en question. La tentation de la paralysie face à ces défis est plus élevée que jamais : les règles imposées par la gestion des risques terroristes, les atermoiements de certaines grandes puissances tant sur le plan diplomatique que sur celui du soutien humanitaire, les problématiques d’accès du fait des contraintes administratives posées à nos organisations pèsent de plus en plus lourdement sur les activités. Ces années 2020 augurent pourtant aussi d’une décennie où le milieu humanitaire reste mobilisé, toujours prêt dans l’adversité et en toutes circonstances à se surpasser en montrant ce qui peut être fait lorsque la communauté internationale s’unit.

Le 08 février 2023, Hatay, Turquie. Des équipes de recherche et de sauvetage d’urgence fouillent dans les décombres des bâtiments détruits à Hatay, Antakya, en Turquie, suite aux séismes © T. Nicholson / HI

Les défis sont de plus en plus nombreux. Et de nouveaux théâtres d’opérations sont apparus. Notamment en Ukraine où, à partir de février 2022, la guerre a causé la mort de dizaines de milliers de personnes[1], a compliqué l’acheminement de denrées et l’approvisionnement en énergie, a détruit des hôpitaux, des écoles et des maisons et déclenché l’une des pires crises de déplacement depuis trois quarts de siècle. Elle a aussi provoqué des déstabilisations majeures : hausse des prix, disponibilité du pétrole, du gaz, du blé et bouleversement des équilibres géopolitiques mondiaux.

Plus récemment, en avril 2023, des combats ont éclaté au Soudan où 2,5 millions de personnes ont fui vers des lieux plus sûrs à l’intérieur et à l’extérieur du pays[2] ; avant la crise, le Soudan comptait déjà presque 4 millions de personnes déplacées[3]. L’Afghanistan est au bord de l’effondrement avec les droits des femmes et des filles bafoués et plus de 25 millions de personnes qui dépendent de la mobilisation des acteurs humanitaires[4]. Dans la Corne de l’Afrique, traitement nutritionnel, aide alimentaire, soins de santé d’urgence et produits essentiels doivent être dispensés à des millions de personnes. En République Démocratique du Congo, alors que le conflit continue de faire des ravages, les acteurs humanitaires fournissent une aide essentielle à 5 millions de personnes[5]. Au Myanmar, la situation humanitaire atteint des proportions inimaginables en raison du conflit et de l’insécurité croissants. Au Yémen, alors que l’impact de la guerre continue de détruire des vies, les ONG soutiennent chaque mois une dizaine de millions de personnes. En Haïti, la montée de la violence, l’inflation galopante et une épidémie de choléra ont accru drastiquement les besoins. Au Liban, l’effondrement financier les a fait monter en flèche.

République Démocratique du Congo, Province du Kasaï Central. Un membre d’une ONG parle dans un mégaphone devant un groupe de bénéficiaires qui attendent une distribution organisée © John Wessels/HI

Parallèlement, la crise du climat complexifie davantage la survie de nombreuses personnes. En 2020, des événements météorologiques extrêmes ont privé des millions de personnes d’accès à des moyens de subsistance. Et ces crises alimentaires génèrent à leur tour de la violence. En 2021, le changement climatique a rejoint les conflits en tant que cause prépondérante de famine, comme en témoigna la sécheresse à Madagascar. La Corne de l’Afrique subit une cinquième saison des pluies consécutive écourtée. Des inondations massives ont submergé des villages entiers et des récoltes au Nigeria et au Pakistan.

De 125 millions en 2016, le nombre de personnes dans le besoin en 2023 s’établit à 339 millions[6] ; une personne sur 23 sur la planète a besoin d’une aide d’urgence pour survivre.

Des mesures importantes sont collectivement prises pour renforcer les réponses régionalisées : les acteurs locaux et nationaux, la société civile et les citoyens sont désormais de plus en plus placés au cœur du système de la réponse humanitaire. Les ONG ont donc su, en particulier depuis le début de la décennie, faire évoluer la capacité de leurs équipes et leurs méthodes de travail basés sur les dynamiques de pouvoir tout en reconnaissant un changement générationnel. Leurs outils de réponse ont été adaptés aux circonstances – conflits plus longs, plus difficiles à résoudre – en remettant parfois en question leurs positions sur les armes, les sanctions et la valeur des négociations. Au-delà des crises majeures, elles ont veillé à maintenir l’attention sur les conflits extrêmes, par exemple en Éthiopie, et sur ceux comme au Myanmar ou au Yémen pour lesquels l’intérêt international s’est émoussé. Elles ont renforcé la coordination entre elles, brisé des cloisonnements en particulier au niveau des hauts responsables des organisations humanitaires, des organisations de défense des droits de l’homme, des groupes de réflexion et d’autres organisations, pour mieux coordonner leurs actions en période de crise.

Les résultats obtenus par les travailleurs humanitaires nationaux et internationaux sont à mettre au crédit de la détermination et des capacités des ONG et des donateurs qui les soutiennent.

Janez Lenarčič, le commissaire européen chargé de la gestion des crises visite l’entrepôt de la capacité européenne de réaction humanitaire à Vinnytsia, en Ukraine. Il est ici avec Manuel Patrouillard, directeur général de HI et Jean Pierre Delomier, directeur délégué des opérations. ©Union Européene, 2022 Photographe Ramin Mazur

Malheureusement, les financements restent bien en deçà des besoins. Ainsi, pour offrir dans 69 pays une bouée de sauvetage à 230 millions de personnes parmi les plus vulnérables, le besoin financier a été estimé à 51,5 milliards de dollars[7]… Or seulement la moitié de cette somme a été reçue. Ce financement incomplet a cependant déjà permis aux acteurs humanitaires d’atteindre 145 millions de personnes, de pratiquer des réponses sous-tendues par des négociations humanitaires visant à accéder aux personnes dans le besoin dans de nombreuses régions du monde.

Le 09 mars 2022, Przemysl, Pologne : des personnes traversent le poste frontière de Medyka entre l’Ukraine et la Pologne. Plus de 2 millions de personnes ont quitté l’Ukraine depuis que la Russie a envahi le pays le 24 février 2022 © T. Nicholson/HI

À bien des égards, les perspectives sont incertaines. Jamais l’action humanitaire – fondée sur les principes d’humanité, neutralité, impartialité et indépendance – n’a subi autant de contraintes depuis l’apparition des French Doctors. L’effondrement d’un ordre mondial fondé sur des valeurs promues comme universelles entraîne une explosion des besoins et une réduction des possibilités d’accès humanitaires. Les processus administratifs auxquels les ONG sont soumises les enferment dans des responsabilités d’Etat. Or, la préservation de l’espace humanitaire nécessite que soit limitée l’hyperinflation normative, en particulier celle liée aux mesures de lutte contre le terrorisme, qui restreint déraisonnablement les capacités d’action des ONG. Une meilleure protection des civils et des personnels humanitaires et de santé dans les contextes de crise doit être assurée. Tous les efforts doivent être faits pour que l’action humanitaire réponde et s’adapte mieux à la crise climatique.

Nous ne devons pas nous laisser conduire par des locomotives bureaucratiques ; n’oublions pas la rébellion originelle qui a fait de nos organisations ce qu’elles sont aujourd’hui, continuons de nous battre car des résultats peuvent être obtenus et une action anticipée peut contribuer entre autres à atténuer les conséquences du changement climatique. Les organisations humanitaires prennent également des mesures pour privilégier l’équité, l’inclusion et l’accès à l’information des communautés touchées. Elles doivent travailler sans cesse pour protéger les plus vulnérables de l’exploitation et des abus sexuels. Nous devons tous continuer à plaider pour la participation pleine et égale des femmes et des filles à tous les niveaux de l’éducation, de l’économie et de la vie publique. Même si les besoins humanitaires ne cessent d’augmenter, résistons à la tentation de penser que l’action humanitaire est inutile ; nous sommes collectivement capables de faire les efforts nécessaires pour apporter une réponse adaptée et à la hauteur des besoins !

 

ONG de solidarité internationale | Handicap International France (handicap-international.fr)

 

Jean-Pierre Delomier

Fédération Handicap International – Humanity & Inclusion,

Directeur délégué des opérations

Après avoir œuvré sur le terrain pour différentes organisations internationales puis cofondé et dirigé l’ONG Atlas Logistique en 1992 jusqu’à sa fusion en 2006 avec Handicap International, il en a rejoint le Comité de Direction et pris en charge la Direction de l’Action Humanitaire pour que l’association soit en mesure d’intervenir lors des crises humanitaires majeures afin de contribuer à l’organisation des secours tout en fournissant une aide humanitaire aux groupes vulnérables dont les personnes handicapées. Il a été administrateur de Bioforce pendant 15 ans, il est chef de file de la Commission humanitaire de Coordination Sud et membre du conseil d’administration de VOICE à Bruxelles. Depuis janvier 2019, il est directeur délégué des opérations de HI, en charge de l’influence, de la représentation de l’organisation auprès des partie prenantes et de diriger en son sein l’unité technico-opérationnelle Atlas.

 

[1] AFP et Euractiv France (2023, 14 février) : l’effroyable bilan d’une année de guerre en Ukraine, www.euractiv.fr https://www.euractiv.fr/section/international/news/leffroyable-bilan-dune-annee-de-guerre-en-ukraine/

[2] UN Soudan : difficultés d’acheminement de l’aide dans un contexte d’escalade du conflit. (2023, 27 juin), ONU Info https://news.un.org/fr/story/2023/06/1136492

[3] UN : UNHCR, P. L. P. (2023, 14 juin), 5 choses à savoir sur la crise au Soudan, HCR https://www.unhcr.org/fr/actualites/articles-et-reportages/5-choses-savoir-sur-la-crise-au-soudan

[4] Conseil européen : https://www.consilium.europa.eu/fr/policies/afghanistan-eu-response/

[5] UN : OCHA 10 millions de personnes ciblées par l’assistance humanitaire en RDC en 2023 (2023, 23 février), ReliefWeb. https://reliefweb.int/report/democratic-republic-congo/10-millions-de-personnes-ciblees-par-lassistance-humanitaire-en-republique-democratique-du-congo-en-2023

[6] UN : Pour les 339 millions : ONU, l’Assemblée Générale adopte des résolutions sur l’aide humanitaire et déclare 2023 « année internationale du dialogue comme garantie de paix » | UN Press. https://press.un.org/fr/2022/ag12477.doc.htm

Pour les 125 millions : ONU, Sommet mondial sur l’action humanitaire, https://www.un.org/fr/conf/whs/about.shtml

[7] UN : UN launches record $ 51.5 billion humanitarian appeal for 2023 [EN/AR/ES/FR/RU/ZH], World (2022, 1 décembre), ReliefWeb. https://reliefweb.int/report/world/un-launches-record-515-billion-humanitarian-appeal-2023-enaresfrruzh