CoCreate Humanity : la pair-aidance dans la santé mentale des humanitaires

Un article d’Hélène ROS

Les cofondateurs de CoCreate Humanity : Hélène Ros, Sébastien Couturier et Christoph Hensch

CoCreate Humanity (CCH) est une association suisse qui a été cofondée en août 2019 à Genève par Hélène Ros, Sébastien Couturier et Christoph Hensch, trois humanitaires issus du Comité international de la Croix-Rouge (CICR). L’association est une communauté de pairs humanitaires qui soutient les travailleurs humanitaires en souffrance et qui rend hommage à celles et ceux ayant perdu la vie dans l’exercice de leur mission humanitaire, qui sont ou ont été blessé·es, kidnappé·es et emprisonné·es à travers le monde.

La santé mentale des humanitaires est challengée tout au long de leur carrière

Les travailleurs humanitaires, employés locaux et internationaux, doivent pouvoir guérir de situations traumatisantes et continuer à vivre tout en gardant un équilibre entre leur travail humanitaire, leur vie personnelle et leur vie sociale.

Pour celles et ceux qui s’expatrient : travailler dans l’humanitaire, c’est se préparer à partir pour s’adapter à de nouvelles et difficiles conditions de vie et se préparer à revenir dans un environnement qui était au départ familier et qui deviendra étranger, anormal et difficile au retour. 

Les bénéficiaires du soutien par la pair-aidance proposé par CoCreate Humanity sont les humanitaires qui souffrent d’épuisement professionnel, de fatigue de compassion, de stress, de trouble de stress post-traumatique etc. L’initiative s’adresse à la jeune génération d’humanitaires, le personnel actuellement déployé, en transition professionnelle, les retraités et les laissés pour compte du secteur. Elle s’adresse aussi aux organisations humanitaires qui ne disposent pas d’un budget pour la formation et la prise en charge de leur personnel.

Pour CoCreate Humanity, l’enjeu de la santé mentale s’exerce à trois niveaux : avant la mission, en guise de prévention, durant la mission et après la mission, au niveau de la prise en charge et du suivi du personnel humanitaire.

CoCreate Humanity (CCH) met à disposition un espace de dialogue neutre, bienveillant et sans lien avec l’organisation-employeur. Cet espace neutre et les services associés offrent la possibilité aux travailleurs humanitaires de s’exprimer dans la confiance, sans contrainte de temps, sans jugement et sans préjudice pour la poursuite de leur carrière.

CoCreate Humanity dispense de nombreuses formations dont le but est de préserver la santé mentale des humanitaires

La pair-aidance est reconnue comme un vrai savoir complémentaire aux connaissances des professionnels de la santé mentale. Elle se professionnalise dans le monde, des diplômes de pair-aidance et le métier de pair-aidant existent déjà au Canada, en France et depuis peu en Suisse.

« Le pair-aidant est un membre du personnel dévoilant qu’il vit ou qu’il a vécu un problème de santé mentale. Le partage de son vécu et de son histoire de rétablissement a pour but de redonner de l’espoir, de servir de modèle d’identification, d’offrir de l’inspiration, du soutien et de l’information à des personnes qui vivent des situations similaires. La légitimité de l’intervention des pairs-aidants découle de leur vécu des troubles, de leur expérience des soins et de leur parcours de rétablissement. La pair-aidance enrichit les dispositifs de santé mentale d’un nouveau type de connaissances, le savoir expérientiel. Celui-ci n’entre pas en compétition avec le savoir technique et théorique des autres professionnels qui interviennent dans le domaine de la santé mentale. Il facilite l’établissement d’une relation empathique fondée sur la confiance et l’absence de jugement qui favorise l’engagement dans les soins. » – Nicolas Franck et Caroline Cellard, Pair-aidance en santé mentale – Une entraide professionnalisée, 2020.

La pair-aidance selon CCH et les qualités requises pour devenir pair-aidant

Le pair-aidant humanitaire utilise son expérience personnelle pour développer des relations de confiance avec ses collègues humanitaires. Il ne prodigue jamais de conseil et répond aux principales interrogations que les travailleurs humanitaires se posent tout au long de leur carrière. Ce rapport de pair à pair, sans hiérarchie et sans lien managérial, est une condition nécessaire pour offrir un véritable sas de décompression.

CoCreate Humanity organise des événements sociaux qui favorise l’échange et le rétablissement du lien social, des formations et transferts de compétences, et effectue un travail de plaidoyer et de mémoire à travers l’organisation de concerts.

L’association organise annuellement deux concerts : celui du mois de mars au Rosey Concert Hall à Rolle, dans l’une des plus prestigieuses salles de concert de Suisse, et le Concert du Souvenir du mois de décembre pour honorer le travail des humanitaires et rendre hommage à celles et ceux qui ont disparu ou qui sont ou ont été blessé·es, kidnappé·es et emprisonné·es lors de leur mission humanitaire.

Prochain Concert du Souvenir pour rendre hommage aux travailleurs humanitaires à Provins le 9 décembre 2023

Le choix du mois de décembre repose sur l’histoire personnelle de Christoph Hensch qui a survécu à l’attaque de l’hôpital du CICR du 17 décembre 1996 à Novye Atagi, en Tchétchénie. Un commando armé a fait irruption en pleine nuit pour tuer le plus grand nombre d’humanitaires. Christoph a pris une balle et a été laissé pour mort et six de ses collègues ont été assassinés. Cette attaque a été l’une des plus grandes tragédies du mouvement Croix-Rouge.

Dans le futur, l’association souhaite que Genève, berceau de l’aide humanitaire, devienne un pôle de réflexion sur la santé mentale et le bien-être psychosocial des travailleurs humanitaires. CoCreate Humanity souhaite y créer le premier lieu de réhabilitation psychosociale pour les humanitaires à l’instar des maisons Athos qui ont été créées en 2021 par l’armée française pour les militaires blessés psychiques. La France prévoit la création de dix maison Athos d’ici 2030. Le dispositif a fait ses preuves et mériterait d’exister pour les humanitaires.

«L’être humain a la formidable capacité de se relever de tout, même du pire, s’il est bien accompagné.» – Dr. Daniel Dufour, ancien chirurgien de guerre et coordinateur médical pour le CICR, fondateur de la méthode OGE « à l’envers de l’ego ».

Hélène ROS

Hélène est née à Lyon (France) et s’installe en Suisse en 2014. Elle est l’aînée d’une fratrie de six enfants et la fille de deux survivants du régime génocidaire de Pol Pot.

Titulaire d’un diplôme d’études universitaires générales (DEUG) de droit à l’Université de Reims Champagne-Ardenne, elle est contrainte d’arrêter ses études alors qu’elle souhaite s’orienter vers le droit international. Elle découvre « sur le tas » le monde de la logistique et les rouages du commerce international dans différents secteurs d’activités tels que l’agro-alimentaire, le déménagement international et le pétrole. La logistique la conduira au siège du Comité international de la Croix-Rouge (CICR) à Genève en 2015 

où elle y restera quatre années principalement comme assistante exécutive dans la levée de fonds privés et la diplomatie humanitaire.

​Son histoire familiale l’a poussée à s’intéresser au monde humanitaire. D’abord, la rencontre de son père avec un chirurgien de Médecins Sans Frontières (MSF) qui lui a conseillé d’immigrer en France pour l’opération délicate d’une blessure par balles au bras gauche. Puis, les actions d’Handicap International, dont le siège est à Lyon, dans la lutte contre les mines antipersonnel dans son pays d’origine.

Les traumatismes de guerre, jamais évoqués au sein d’une famille, peuvent générer une souffrance sur plusieurs générations. Les enfants, victimes de cette « violence du silence » deviennent des dommages collatéraux des troubles de stress post traumatiques dont souffrent leurs aînés.

En cofondant l’association CoCreate Humanity (CCH) avec Christoph Hensch et Sébastien Couturier, Hélène veut souligner l’importance du devoir de mémoire, des témoignages et de la prévention pour celles et ceux qui vont s’engager dans l’humanitaire. Le rétablissement s’amorce par la libération de la parole, par l’écoute et le simple sentiment d’être soutenu et d’appartenir à une communauté.

 

CoCreate Humanity souhaite relever ce challenge en tant que communauté de pairs et rester ainsi au plus près de l’essence même du travail humanitaire, à savoir l’être humain lui-même.

Retrouvez l’équipe de CoCreate Humanity le samedi 9 décembre dès 20h30 à Provins, à 80 kilomètres de Paris, pour rendre hommage aux travailleurs humanitaires avec l’Orchestre à cordes de la Garde républicaine et Julie Sévilla-Fraysse, violoncelliste et Ambassadrice de CCH.

L’humanitaire face au dérèglement géopolitique généralisé

Château d’eau endommagé, 2021, Gaza Crédits : Robin LloydECHO

L’humanitaire que nous connaissons aujourd’hui et depuis des décennies va-t-il succomber à la multiplication des conflits, au terrorisme comme au retour de la guerre de haute intensité sur fond de fragmentation-recomposition du monde et du retour des peuples, des nations et des empires.

L’humanitaire dont nous parlons ici est celui de l’accès des victimes des conflits, catastrophes et grandes épidémies aux secours dont ils ont un urgent besoin pour vivre. Cet humanitaire est celui des principes de neutralité politique, de l’impartialité de l’aide fondée sur les seuls besoins sans distinction d’aucune sorte ainsi que de l’indépendance des ONG à l’égard des acteurs politiques. Enfin, notre humanitaire est celui du Droit International humanitaires (DIH) qui a pour objectif de règlementer et au fond d’humaniser le déroulement des guerres.

La guerre aujourd’hui change-t-elle les conditions de l’action humanitaire ?

Que constatons-nous aujourd’hui ? Nous voyons d’une part une expédition sanglante du Hamas aller massacrer des civils israéliens, enlever des otages et d’autre part l’Etat D’Israël, qui a le droit de se défendre, employer des moyens militaires massifs sur le territoire minuscule de Gaza ou combattants et population palestinienne sont très imbriqués au prix de nombreuses victimes civiles. Le DIH risque bien de se perdre si on ne revient pas à minima à un approvisionnement régulier de la population et des hôpitaux, avec des zones de sécurité sures, sans parler de la protection des otages et des civils.

En Ukraine, nous avons vu la Russie, membre permanent du Conseils de sécurité de l’ONU, envahir un pays aux frontières internationalement reconnues, au nom d’une guerre de reconquête préventive, générant des crimes contre l’humanité, une guerre de très haute intensité, ainsi qu’une certaine incompréhension de la neutralité comme de l’impartialité des secours. La guerre dure, les Ukrainiens sont la première réponse à leurs propres besoins, les territoires séparatistes de la Crimée, de Donetsk et de Louhansk à l’est du pays sont inaccessibles aux humanitaires qui, par ailleurs, doivent encore et toujours démontrer leur raison d’être et leur plus-value.

En Afghanistan, après 20 ans de guerre des Etats-Unis et de l’OTAN contre les Talibans afghans, ceux-ci l’ayant finalement emporté, imposent la charia et conduisent les humanitaires à devoir choisir entre secours pour des millions d’Afghans face à la famine et respect des droits humains de ces mêmes Afghans, singulièrement des Afghanes. Chacun détermine son action en fonction de la priorité de son mandat !

Sur la route de l’exode forcé de plus de 100 000 Arméniens du Haut-Karabagh vers l’Arménie. @Twitter

Dans le Caucase du sud, nous avons vu un Etat, l’Azerbaïdjan, soutenu par la Turquie et par une Russie passive, imposer un blocus total durant 9 mois à 120.000 Arméniens du Haut-Karabakh ou Artsakh qu’aucune organisation humanitaire ne pouvait plus secourir. Puis lancer une attaque éclair pour les chasser en quelques jours de leur terre ancestrale en violation du DIH et des négociations qui avaient alors lieu. L’enjeu de l’aide internationale est déterminant maintenant pour l’Arménie elle-même menacée.

Nous pourrions multiplier les exemples à d’autres régions comme dans le cas de pays du Sahel qui exportent une déstabilisation à tout l’ouest de l’Afrique ou encore à l’Asie Pacifique en voie de militarisation accélérée autour de Taïwan. Il n’est pas non plus nécessaire d’examiner en détail le Moyen-Orient au bord de l’explosion à partir de l’épicentre de Gaza qui est tout à la fois un révélateur et un accélérateur des antagonismes. Ce n’est un mystère pour personne que de constater que l’offensive sanglante du Hamas est une guerre par procuration entre l’Iran et les pays arabes visant à faire échouer les Accord d’Abraham entre Israël et ces pays Arabes sur fond de cause palestinienne.

De 1980 à 2023, quel changement d’époque ?

La guerre n’est pas nouvelle, ni le terrorisme, ni les crimes de guerre, ni même les génocides. Ce qui change en revanche c’est cette multiplication des guerres sur fond de recomposition conflictuelle du monde et l’affaiblissement manifeste de l’ONU.

Dans les années 1980, au temps du conflit Est-Ouest, les guerres se déroulaient pour l’essentiel à la périphérie des « deux grands ». Nous avions affaire à des « petites guerres » sans fin où les humanitaires ont alors trouvé leur place entre légitimité de la solidarité et nécessité des secours dans des pays pauvres peu structurés et en guerre civile. Ce type de situation existe encore mais il n’est plus le seul modèle.

De surcroit, ce qui complique toute approche binaire entre guerre injuste et paix juste, c’est la théorie de la guerre dite juste qui répond à des critères énoncés depuis l’antiquité romaine par Cicéron, puis par Saint Thomas d’Aquin au Moyen-Age jusqu’aux Conventions de Genève de l’après-seconde guerre mondiale. Et de bien distinguer en latin le « jus ad Bellum » sur les causes justes d’une guerre, le « jus in Bello » sur les comportements justes et le « jus post Bellum » sur les accords de paix équitables. Sans oublier le devoir de résistance, développé par les partisans du devoir d’ingérence comme Bernard Kouchner.

Des soldats de l’armée irakienne patrouillent dans les rues le 1er mars 2006 à Mossoul, en Irak, à l’appui de l’opération Iraqi Freedom pour reprendre la ville contrôlée par Daech. (Photo de l’armée américaine par Spc. Clydell Kinchen)(Photo de l’armée américaine par Spc. Clydell Kinchen)

En 2023, nous vivons un double mouvement de fond qui se superpose. Il y a le foyer actif du terrorisme porté par des minorités agissantes de l’islamisme le plus radical. Il y a simultanément une puissante aspiration à un monde multipolaire de ce que l’on nomme le sud global qui s’affirme face au monde dit occidental et ses valeurs et qui pourrait affaiblir le DIH si nous ne savons pas le promouvoir comme une valeur commune pour tous sans distinction. Si l’on veut éviter le risque d’une guerre des civilisations, il va falloir trouver une alternative commune à des civilisations distinctes.

Le danger d’une politisation de l’humanitaire.

Dans ce contexte extrêmement déstabilisant pour le monde humanitaire, certains pourraient avoir la tentation dangereuse de politiser l’humanitaire pour faire valoir leurs propres préférences personnelles et promouvoir tel ou tel système de pensée ou idéologie. Nous devons les mettre en garde de s’imposer à eux-mêmes la critique récurrente qu’ils opposent aux Etats ou organisations internationales quand ils les accusent d’instrumentaliser parfois l’aide humanitaire à des fins politiques.

Pour celles et ceux qui souhaiteraient néanmoins poursuivre dans cette voie partisane, il me semble que le chemin le plus court serait de s’engager politiquement sans utiliser un paravent humanitaire qui aurait tout à perdre en légitimité, en cohérence et en confiance, notamment auprès de leurs partenaires et des opinions publiques, ici comme sur le terrain. Sans même parler des divisions internes que cela générerait au sein de chaque organisation et de la communauté humanitaire elle-même.

Henri Dunant
« Un souvenir de Solférino »

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Poursuivre dans la voie humanitaire dite « dunantiste » en référence au fondateur de la Croix Rouge, Henri Dunant, lors de la bataille de Solférino en 1859, qui fonde les principes humanitaires déjà évoqués (humanité, neutralité, impartialité, indépendance), ce qui ne nous dispense pas de réfléchir à ce que les Allemands appellent « zeitenwende » ou changement d’époque et ses conséquences sur les nouveaux contextes conflictuels de l’aide humanitaire.

La nécessité de s’adapter sans se renier.

Cela ne dispense pas non plus les humanitaires de faire leur « aggiornamento » et d’évaluer leurs limites comme force de proposition, d’influence et d’efficacité au service des populations en danger. Le système humanitaire lui-même semble atteindre des limites, connait des contraintes à l’utilité discutable, est l’objet d’« injonctions contradictoires », est victime de la bureaucratie, d’une normalisation devenue folle et tuant l’initiative, exacerbe souvent la concurrence plutôt que de promouvoir la complémentarité !

Dans cette revue en ligne « Défis Humanitaires », nous avons engagé cette réflexion et nous allons la poursuivre comme avec cet éditorial qui y participe.

Ainsi, je crois que le respect de valeurs dites universelles peut et doit être compatible avec le respect de la diversité humaine qui est une richesse. Diversité des peuples et des cultures qui veulent être reconnues et respectées et dont les plus minoritaires sont par définition les plus menacées de disparition ou d’oppression. On protège bien et à raison la biodiversité. Protégeons également l’humanité une et diverse.

L’humanitaire est plus que jamais nécessaire pour sauver de plus en plus de vies menacées. La ligne de crête humanitaire est toujours la voie de l’engagement humaniste, de l’impartialité, de la prise de risque pour permettre l’accès des populations en danger aux secours.

La situation humanitaire internationale comme les modalités de son action seront au cœur de la 5ème Conférence Nationale Humanitaire (CNH) qui se tiendra à Paris et qui sera l’occasion de présenter la 3ème édition de la Stratégie Humanitaire de la France pour la période 2023 – 2027.

Alain Boinet.

Président de Défis Humanitaires.

 

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Alain Boinet

Alain Boinet est le président de la Revue en ligne Défis Humanitaires www.defishumanitaires.com  et le fondateur de l’association humanitaire Solidarités Humanitaires dont il a été directeur général durant 35 ans. Par ailleurs, il est membre du Groupe de Concertation Humanitaire auprès du Centre de Crise et de Soutien du ministère de l’Europe et des affaires étrangères, membre du Conseil d’administration de Solidarités International, du Partenariat Français pour l’eau (PFE), de la Fondation Véolia, du Think Tank (re)sources.

 

 

Découvrez l’édition 82 de Défis Humanitaires :