Quels défis pour l’humanitaire, quelles réponses ?

Un entretien avec Alain Boinet.

Ces structures en demi-lune sur un sol stérile ont été créées dans le village de Gobro, au Niger. Elles sont conçues pour conserver l’eau de pluie lors des prochaines précipitations, remplir la nappe phréatique et favoriser la repousse de la végétation. @ Fatoumata Diabate/Oxfam

Défis Humanitaires : Comment se porte l’humanitaire aujourd’hui ?

Alain Boinet : L’humanitaire se porte plutôt bien, malgré ses problèmes, tant il n’a cessé de se développer depuis 30 ans. Mais, dorénavant, il entre dans une zone d’incertitude et de turbulence. Je crois que celle-ci se caractérise par cinq faits majeurs.

Le premier défi est ce moment de bascule géopolitique que nous vivons avec l’entrée dans un cycle de confrontation parti pour durer. Le second, c’est non seulement le manque de ressources financières pour faire face aux besoins humanitaires qui s’accroissent, mais surtout le risque d’une baisse des financements humanitaires de la part des institutions. Le troisième risque est celui d’une politisation de l’humanitaire, du fait des Etats et des acteurs politiques mais aussi du côté de certains humanitaires. Un quatrième défi qui va s’amplifier chaque année, c’est l’explosion démographique des pays de l’Afrique sub-saharienne.

Enfin, il y a la fin du magistère occidental et l’aspiration de nombreux pays comme d’anciens empires de s’affirmer, d’être reconnus et de compter dans un monde multipolaire, ce que l’on nomme le sud global.

Peux-tu préciser ce que tu entends par risques géopolitiques.

L’invasion Russe de l’Ukraine le 22 février 2022 est un tournant majeur, le point de bascule après la guerre froide suivie d’une longue période de multilatéralisme et simultanément d’un round d’observation et de gestation des antagonismes.

Maintenant, nombre d’Etats-nations, d’anciens empires pensent pouvoir régler leurs différends par la force. Cela est vrai depuis l’Ukraine tout au long de la ligne de confrontation avec la Russie qui, à l’ouest, va de la Pologne aux pays Baltes et à l’Europe du Nord et, à l’est, vers la Moldavie, la Géorgie et l’Arménie. La Pologne qui consacre 4,2% de son RNB (revenu national brut) à sa défense se prépare en fait à une guerre possible. Et après la guerre avec Israël et le Hamas à Gaza, avec le Hezbollah au Liban, ce sera peut-être le tour de l’Iran dans la perspective de remodeler un nouvel équilibre régional.

© UNICEF/Kristina Pashkina. Une école à Kharkiv, dans le nord-est de l’Ukraine, est détruite après un bombardement intensif.

Et que dire de la zone Indopacifique qui voit se mobiliser militairement un grand nombre de pays qui se préparent à terme à une agression possible de la Chine contre Taïwan  face aux Etats-Unis. Qui voudrait être surpris par un nouveau « Pearl Harbour » à Taïwan ?

N’oublions pas que la nécessité de l’humanitaire et son développement ont accompagné de grands conflits ou catastrophes qui ont provoqué des opérations de l’ONU (Ex Yougoslavie, Tsunami, Haïti) ou des interventions des Etats-Unis et de leurs alliés (Irak, Syrie, Libye), cycle qui a pris fin en Afghanistan. Cette période semble bien révolue et nous entrons dans un nouveau cycle et nous sommes peut-être partis pour 20 ans de chaos.

Enfin, et c’est aussi décisif pour l’avenir de l’humanité, que dire des risques systémiques, qu’il s’agisse du dérèglement climatique, la raréfaction de l’eau et de sa pollution, la perte accélérée de la biodiversité, la pollution du plastique, la sécheresse qui s’étend.

Nous pourrions aussi évoquer des mouvements mondiaux qui impacteront de plus en plus l’humanitaire : cybercriminalité, crime organisé, mouvements migratoires, déplacements forcés de populations. Là aussi, nous allons connaître un effet ciseau entre les menaces et les solutions qui pourrait passer par la loi du rapport de force privilégié par Donald Trump. Et ce n’est pas seulement « Make America great again » mais tout autant « Make China, Türkiye, Russia, Iran, India, South Africa great again ».

As-tu des exemples concernant la diminution des financements humanitaires ?

En France, l’Aide Publique au Développement pourrait baisser de 2 milliards d’euros dans le projet de loi de finances 2025 et le budget humanitaire qui devait être de 1 milliard d’euros, serait réduit de moitié, si rien n’est fait pour limiter la casse.

Concernant les Nations-Unis, l’appel à secourir 187,6 millions de personnes est de 49 milliards de dollars cette année. Mais, au mois de septembre 2024, le budget disponible était de seulement 22,48 milliards de dollars ! Depuis 2022, nous assistons à une érosion significative des financements. Va-t-elle se poursuivre dans un contexte d’affaiblissement de l’ONU et du droit international ?

4 février 2024. Gaza. TPO. Des enfants palestiniens portent des récipients vides alors qu’ils font la queue pour obtenir de l’eau fournie par un groupe de jeunes palestiniens, dans le camp de réfugiés de Rafah, au sud de la bande de Gaza. Ismael Abu Dayyah pour l’UNOCHA

Du côté de la Commission Européenne, nous avons des espoirs que soit maintenu au moins l’engagement de la précédente Commission. Mais nous avons aussi des craintes en attendant de connaître le niveau du Cadre Financier Pluriannuel qui sera fixé en 2025 pour les 7 années à venir. Difficultés économiques, inflation, forte croissance des budgets de défense, instabilité politique en France, en Allemagne, qui a baissé son budget humanitaire de 52%, sont passés par là.  Et puis, c’est l’inconnu côté Etats-Unis, premier financeur de l’Aide Publique au Développement et de l’aide humanitaire.

Dans un tel contexte, comment vont se comporter les donateurs, les entreprises, les fondations ?

Comment vois-tu cette politisation de l’humanitaire et ses conséquences.

Dans ce nouveau cycle géopolitique, l’affirmation de la souveraineté des Etats-nations va certainement engendrer des difficultés grandissantes d’accès aux populations en danger et à une politisation des relations avec les ONG. N’oublions pas que beaucoup des conflits sont des guerres civiles et que les pouvoirs en place risquent de restreindre l’espace du Droit International Humanitaire pour les acteurs humanitaires.

Dans les cas de guerres interétatiques, la question de la liberté d’action humanitaire et des financements se posera également plus systématiquement. Comment les ONG vont-elles faire pour résoudre ces difficultés ? Bien sûr, ce n’est pas entièrement nouveau. Mais ce qui pourrait bien changer, ce pourrait être une systématisation des contraintes et une baisse, si ce n’est une panne des financements ainsi qu’une politisation du fléchage des budgets disponibles.

La question à laquelle nous sommes alors confrontés est de savoir si nous devons répondre à ce risque de politisation de l’humanitaire par les Etats par une politisation des humanitaires, ou si nous devons au contraire toujours agir dans le cadre du Droit Humanitaire International en le concrétisant obstinément et sans relâche sur le terrain.

Jusqu’à présent les humanitaires ont dénoncé la politisation de l’humanitaire par les Etats comme un obstacle à l’aide humanitaire et à son impartialité. Dans le cas d’ONG qui basculeraient dans la politisation de leur mandat et de leur action, celles-ci se trouveraient alors placées dans le champ politique, ce qui restreindrait alors automatiquement leurs capacités d’action et d’accès aux populations.

Bombardement à Gaza © UNRWA Ashraf Amra

Gaza en est l’exemple dramatique et emblématique à cet égard. Le débat est tout à tour factuel, chiffré, passionnel et intensément conflictuel. C’est simplement humain quand l’on vit avec le pogrom du 7 octobre 2023 en Israël et avec les victimes à Gaza depuis près de 15 mois avec déjà près de 45.000 gazaouis tués, dont un grand nombre de civils. Sans relativiser ce drame terrifiant, il est éclairant de comparer le traitement du conflit à Gaza avec celui appliqué au Soudan, qui est également une catastrophe humanitaire, ou à l’Ukraine et ses innombrables victimes et destructions.

J’ajouterai une observation qui pourrait surprendre si l’on oublie l’expérience comme la réflexion sur la guerre. La guerre, qui est un processus politique, a cependant une logique et une autonomie propre qui échappe à bien des règles du temps de paix. Les démocraties elles-mêmes en viennent à utiliser des armes de destruction massive pour l’emporter, comme on a pu le voir durant et depuis la seconde guerre mondiale. Ce n’est pas une excuse, ce n’est pas une justification, c’est juste un constat.

J’entends dire que tout est politique et que l’humanitaire devrait s’y faire. Mais peut-être que l’humanitaire a des raisons que la politique ne connait pas ! La règle d’or est bien celle des principes d’humanité, d’impartialité, d’indépendance et de neutralité. Ce sont ces principes fondés sur le Droit International Humanitaire qui doivent permettent l’accès des secours aux populations en danger malgré les obstacles. Précisément, on cherche à s’extraire du politique pour secourir des personnes et des populations menacées et qui sans aide succomberaient tôt ou tard en grand nombre dans l’indifférence si personne n’agit avec le seul objectif de les secourir.

Mais la politique n’est pas interdite. Il faut juste faire le choix de la politique au nom de la politique. En revanche, il est possible de faire de la politique humanitaire sur des questions qui en relèvent pour la survie des populations, singulièrement l’accès à l’eau potable, la sécurité alimentaire, la protection des populations, la santé, l’application du Droit International Humanitaire.

Pourquoi avoir créé Défis Humanitaires qui publie sa 95ème éditions avec ce numéro.  

Quand j’ai quitté mes fonctions opérationnelles à Solidarités International, au début du mois de janvier 2018, je n’imaginais pas un instant arrêter.

Je continue depuis au sein de mon association de cœur, mais également au sein d’autres organisations comme le Groupe de Concertation Humanitaire auprès du Centre de Crise et de Soutien du ministère de l’Europe et des affaires étrangères en France, au Partenariat Français pour l’Eau (PFE), à la Fondation VEOLIA et dans d’autres initiatives encore.

Avec Défis Humanitaires, j’ai cherché à apporter ce qui me semblait manquer et être utile à la communauté humanitaire. D’abord, promouvoir l’humanitaire qui me semblait méconnu dans ses capacités et ses principes parmi les parlementaires, les journalistes, les Think Tanks, les entreprises, les décideurs. Ensuite, chercher à établir le lien de cause à effet entre la géopolitique des crises et la nécessité humanitaire, afin de mieux comprendre et d’agir plus efficacement. Enfin, mettre des coups de projecteur et documenter de grands défis pour l’humanité tels que la raréfaction de l’eau et sa pollution, la démographie galopante en Afrique subsaharienne, le climat, l’environnement, les financements.

Cette initiative s’inscrit dans une logique comparable à celles du Forum Espace Humanitaire et de la Revue Alternatives Humanitaires en France, réfléchir, publier, débattre sur l’humanitaire, tant sur le fond que sur les modalités de l’action. Défis Humanitaires est une plateforme humanitaire, une sorte de Do Thank mais pas un Think Tank. Nous faisons notre cette devise « Agir en homme de pensée et penser en homme d’action ».

A la suite de la revue, nous avons créé une association du même nom avec un Comité d’experts pluridisciplinaire. Celui-ci comprend plusieurs humanitaires mais également des experts de la philanthropie, de la géopolitique, des médias et des entreprises. L’objectif étant d’élargir le cercle humanitaire à d’autres domaines d’expertise pour le renforcer et l’amplifier.

Membre du Comité d’experts de Défis Humanitaires

En effet, j’ai remarqué que si le monde humanitaire est en contact avec une multitude d’acteurs et de situations, il est somme toute assez centré sur lui-même avec une capacité d’influence restreinte comparée à l’action menée. De même, j’ai constaté un manque d’appétence pour la géopolitique et l’anticipation stratégique sur ce qui va advenir pour s’y préparer.

Nous publions une édition mensuelle en cherchant à diversifier chaque numéro avec des sujets sur des crises humanitaires, des exemples d’innovation, des articles ou des entretiens sur des questions géopolitiques d’actualité, des tribunes libres.

Nous mettons en valeur l’apport de certaines organisations spécifiques (ressources humaines, transport, logistique, numérique, pratiques salariales, gestion, eau-assainissement) mais aussi de Coordinations d’ONG en France, en Europe.

Nous publions régulièrement des synthèses de rapports comme ceux de l’OCDE,  d’OCHA, de Development Initiatives, d’ANALP ou de certaines conférences internationales dans le domaine humanitaire ou de l’eau.  Ces rapports sont très volumineux et tout le monde n’y a pas accès. Nous en proposons des résumés de 10 pages avec des graphiques à nos lecteurs, en français et en anglais. Depuis 2018, nous avons publié 360 articles ou entretiens réalisés par 160 auteurs différents, dont un bon quart sont des contributeurs réguliers. Tout cela est disponible dans la rubrique archives et constitue une bibliothèque accessible aisément. Je remercie ici chaleureusement ces auteurs qui partagent ainsi leur expertise, leur expérience, leur réflexion avec nos lecteurs.

Quel est l’impact de Défis Humanitaires ?

Défis Humanitaires est une revue en ligne qui a une diffusion internationale. C’est une revue destinée à un public motivé et averti et pas un média grand public. Depuis 2018, le nombre de lecteurs n’a cessé de progresser pour passer de 1000 par mois à l’origine à 4000 aujourd’hui, soit près de 50.000 lecteurs cette année. Nous avons des lecteurs d’abord en France, mais également aux Etats-Unis comme au Burkina Faso, en Suisse comme au Sénégal, en Belgique comme en RDC et ailleurs.

Défis Humanitaires s’adresse aux humanitaires mais également aux journalistes, parlementaires, Think Tanks et étudiants, fondations et institutions nationales, européennes et internationales. Comme me le disait récemment un humanitaire présent à Bruxelles, Défis Humanitaires est devenu une revue de référence.

Ainsi, par exemple, nous avons récemment publié des articles sur l’Aide Publique au Développement et à l’ humanitaire en France, des propositions de réforme du contrôle de gestion des bailleurs, le financement et le partenariat avec la Commission Européenne (ECH0), un interview avec UN OCHA, un point sur les outils numériques, la mutualisation logistique, les crises en cours  (Gaza, Soudan, Ukraine, RDC).

Quels sont vos projets en 2025 et pour la suite ?

 L’année prochaine, nous voulons enrichir et diversifier nos éditions par des interviews plus nombreuses, plus d’articles sur les crises en cours, le suivi des financements, des innovations, la mutualisation entre ONG, mais aussi sur l’adaptation au changement climatique, à l’environnement, l’eau et les Objectifs de Développement Durable.

De plus, nous souhaitons publier des livres numériques dont un sur l’eau et l’assainissement et un autre sur les questions humanitaires à partir d’une sélection de bons articles publiés ces derniers temps.

Alain Boinet avec des étudiants de français au Centre francophone SPFA à Erevan

Je veux aussi signaler notre initiative d’apporter des livres neufs de littérature francophone contemporaine qui manquent totalement dans les bibliothèques des établissements d’enseignement en Arménie. Parrainé par l’écrivain Sylvain Tesson, cette initiative est réalisée en partenariat avec le Syndicat National de l’Edition, les maisons d’édition, l’ambassade de France à Erevan et nous espérons bien apporter 2000 à 3000 ouvrages neufs sélectionnés et destinés à 76 bibliothèques en Arménie.

Enfin, nous souhaitons publier la seconde édition de l’Etude sur les ONG humanitaires (2006 – 2023) qui représente un travail considérable nécessitant des recherches et une mise en forme exigeante.  Mais tout cela nécessite des ressources complémentaires pour y parvenir et nous comptons beaucoup sur nos lectrices et lecteurs pour le permettre.

On dit que qui veut la fin veut les moyens, de quoi avez-vous besoin pour y arriver ?

Pour réaliser cela pour nos lectrices et lecteurs, nous avons d’abord besoin de leur soutien moral, mais nous avons aussi besoin de leur soutien sous forme d’un don (HelloAsso) de fin d’année.

Rappelons que votre soutien bénéficie d’une déduction fiscale de 66% du montant du don et que nous adresserons un reçu fiscal à chaque donatrice et donateur.

Comment veux-tu conclure ?

Défis Humanitaires est une revue gratuite, indépendante, dynamique et tournée vers l’avenir. Le bénévolat permet pour une large part son existence, mais nous avons aujourd’hui le plus grand besoin du soutien de nos lectrices et lecteurs pour poursuivre et améliorer notre mission d’information.

Comme nous le voyons, les nuages s’amoncellent, mais nous ne manquons pas de ressources pour y faire face et résoudre bien des défis humanitaires. Que l’on pense à l’innovation, à l’anticipation, à la mutualisation, à l’influence sur les politiques publiques. Plus que jamais l’humanitaire doit mobiliser ses soutiens et ses partenaires.

Je saisis l’occasion pour remercier chaleureusement nos auteurs, les membres du Bureau et du Comité d’experts de Défis Humanitaires ainsi que les donateurs et partenaires qui vont permettre par leur don (HelloAsso) de fin d’année de réaliser cette action humanitaire qui a besoin d’eux en leur souhaitant un joyeux Noël.

 

 

Alain Boinet est le président de l’association Défis Humanitaires qui publie la Revue en ligne www.defishumanitaires.com. Il est le fondateur de l’association humanitaire Solidarités International dont il a été directeur général durant 35 ans. Par ailleurs, il est membre du Groupe de Concertation Humanitaire auprès du Centre de Crise et de Soutien du ministère de l’Europe et des affaires étrangères, membre du Conseil d’administration de Solidarités International, du Partenariat Français pour l’eau (PFE), de la Fondation Véolia, du Think Tank (re)sources. Il continue de se rendre sur le terrain (Syrie du nord-est, Haut-Karabagh/Artsakh et Arménie) et de témoigner dans les médias.

 

« Je vous remercie par avance pour votre soutien à la publication de Défis Humanitaires. »
Alain Boinet, président de Défis Humanitaires.

Votre don est déductible à 66% de votre impôt.

 

Je vous invite à lire ces articles publiés dans l’édition :

 

 

 

Vers un « effet domino » humanitaire contagieux ?

Pour l’action humanitaire, l’effet papillon conjugué à un effet ciseau pourraient-il entrainer une réaction en chaine, un effet domino en cascade provoquant des conséquences humanitaires, sécuritaires et géopolitiques dangereuses.

Dans des éditoriaux publiés au printemps 2024 dans Défis Humanitaires, j’ai d’abord évoqué le risque d’un effet papillon de la guerre en Ukraine qui ouvrirait la voie à d’autres agressions, comme on a pu le voir avec l’attaque de l’Azerbaïdjan contre les Arméniens du Haut-Karabagh et comme cela pourrait se produire un jour avec la Chine envahissant Taïwan, voire en Europe même au-delà de l’Ukraine.

Toute agression entraine des réactions successives qui de proche en proche peuvent alors provoquer un conflit allant en s’élargissant comme cela a été le cas avec l’enchainement de la première guerre mondiale. Au début on ne savait pas que c’était une guerre mondiale !

Dans un autre éditorial, j’ai aussi évoqué l’effet ciseau économique quand le montant des ressources et le montant des coûts évoluent de manière opposée. C’est bien ce que nous constatons maintenant dans l’action humanitaire où les besoins ne cessent d’augmenter alors que les moyens pour y faire face ont commencé et continu de baisser ! Et je soulevais alors cette question, s’agit-il d’un phénomène passager ou d’une tendance durable et jusqu’où cela pourrait-il aller ?

La question posée aujourd’hui est de savoir si l’effet papillon des tensions et des conflits de toute nature qui prospèrent sous nos yeux, y compris à l’intérieur d’un pays comme les Etats-Unis, pourraient en s’ajoutant à l’effet ciseau d’une diminution de la réponse humanitaire globale provoquer ici et là un effet domino d’une réaction en chaine entrainant une succession de crises humanitaires, sécuritaires et géopolitiques.

Des personnes déplacées retournent à pied au site de Plain Savo tôt le matin après avoir passé la nuit dans des familles d’accueil dans la ville voisine de Bulé, en République démocratique du Congo. © UNHCR/Hélène Caux

L’équation est la suivante. L’augmentation des crises et des populations affectées alors que la réponse humanitaire s’affaiblie n’entrainera-t-elle pas des déséquilibres provoquant des mouvements de population, le désespoir, la radicalisation, une dégradation structurelle des services publics et des Etats dont l’affaiblissement pourrait alors provoquer comme par contagion un effet domino de proche en proche.

Mon propos n’est pas ici de dire que la baisse de l’aide humanitaire pourrait provoquer des guerres, mais plutôt que la croissance de la conflictualité, des catastrophes, notamment celles liées au climat, des grandes épidémies, de la diminution des ressources naturelles dans un monde beaucoup plus peuplé et dont la consommation augmente, l’affaiblissement de l’ONU et du Droit International Humanitaire (DIH) pourraient provoquer des crises humanitaires majeures alimentant, si l’insuffisance des secours désespéraient  les victimes et accéléraient des crises politiques, des crises géopolitiques selon le principe d’enchainement de  l’effet domino.

N’est-ce pas l’effet domino qui se propage au Sahel avec le Mali, le Burkina Faso et le Niger au risque de s’étendre à la région ? N’est-ce-pas cette logique qui prospère autour du terrible conflit à Gaza qui s’étend au Liban, au Yémen, en Iran. N’est-ce pas cette dynamique qui s’exprime depuis l’Ukraine à la Moldavie, la Géorgie et l’Arménie dans le Caucase du Sud.

N’est-ce-pas cette logique qui s’exprime quand le premier ministre de Pologne Donald Tusk déclare « Une nouvelle ère a commencé : celle de l’avant-guerre ». J’ai personnellement entendu un ambassadeur de Pologne nous déclarer lors d’un dîner amical que si l’Ukraine risquait de perdre et que la Pologne se sentait menacée, alors son pays entrerait en guerre contre la Russie. Et d’ailleurs, la Pologne se prépare en consacrant 4% de son RNB à la défense, soit deux fois plus que des pays comme la France, l’Allemagne, la Grande Bretagne !

De la fumée s’échappe d’un site ciblé par des tirs d’obus dans le village de Zaita, au sud du Liban, le 23 septembre 2024. ©UNICEF/UNI649017/Dar Al Mussawir

Comme nous le savons, toute guerre entraine des destructions, des déplacements de population qui nécessitent alors des secours humanitaires en attendant de trouver une solution politique de règlement du conflit. C’est le fameux triptyque de la stabilisation : aide humanitaire – retour à la sécurité – solution politique.

Si face au chaos de la guerre, l’aide humanitaire vient à diminuer dangereusement, cela ne risque-t-il pas d’exacerber tout conflit et de rendre toute solution politique plus difficile et lointaine quand les populations en sont l’enjeu principal ?

Alors, que nous disent les chiffres relatifs à l’aide internationale ? L’aide humanitaire qui avait progressée jusqu’à présent pour répondre à l’augmentation des besoins humanitaires des populations est en train non seulement de stagner et même de régresser.

Selon, UNOCHA, le montant de l’aide humanitaire internationale s’est élevé en 2022 à 30,48 milliards de dollars pour des besoins évalués à 51,64, soit une augmentation de 27% par rapport à l’année précédente. Et pourtant, bien que l’appel de l’ONU ait été couvert à 59%, il manquait 21,16 milliards de dollars en 2022.

Mais, en 2023, pour secourir 311 millions de personnes vulnérables, le montant a reculé avec un budget de 25,13milliards de dollars pour une estimation des besoins de 56,09  qui a été financé à hauteur de 45% avec un déficit considérable de 31 milliards de dollars.

Famille forcée de déménager suite aux ordres d’évacuation des autorités israéliennes, Deir al-Balah, Bande de Gaza, août 2024. © 2024 UNRWA Photo by Ashraf Amra

Alors, où en sommes-nous en cette année ? L’appel de UNOCHA est de 49,55 milliards de dollars pour secourir 180 millions d’êtres humains en danger. A noter qu’une nouvelle méthodologie est dorénavant utilisée pour l’analyse des besoins (JIAF 2.0) qui a réduit considérablement le nombre des destinataires de l’aide de 300 millions à 180 millions de personnes ! Que vont devenir les 120 millions d’êtres humains qui ne recevront aucune aide en 2024 et quel pourrait en être l’effet domino ?

Selon UNOCHA FTS, au 3 novembre 2024, les fonds reçus sont de 18,56 milliards de dollars sur un budget de 49,95 milliards de dollars nécessaires, c’est-à-dire 37,5% du total à deux mois de la fin de l’année ! Cela conduit notamment, à une réduction de l’aide humanitaire, mais également déja à une réduction de personnel dans des ONG comme International Rescue Committee et Save The Children. C’est un signal d’alerte.

Notons qu’au 3 novembre, les fonds recueillis en 2024 proviennent de 3 donateurs principaux (Etats-Unis, Union Européenne, Allemagne) à hauteur de près de la moitié du budget et que les Etats-Unis représentent 36,3% du total général. Selon ses chiffres, la contribution de la France à cette date était de 548,9 millions de dollars.

Pour être franc, comme je l’ai écrit le mois dernier dans cette revue au ministre de l’Europe et des Affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, nous pouvons être très préoccupés par le Projet de loi de finance 2025 en France qui, après une première coupe de 740 millions d’euros en 2024 de l’Aide Publique au Développement, prévoit une baisse de 1,3 milliards d’euros en 2025, ce qui aura des conséquences multiples dont une baisse de l’aide humanitaire si le parlement et l’opinion publique n’agissent pas fortement pour l’éviter ou, pour le moins, la limiter alors que la France s’est engagée à consacrer 1 milliards d’euros pour l’aide humanitaire en 2025.

Dans le contexte actuel où le nombre de personnes en danger s’accroit régulièrement chaque année, du fait de la guerre, de catastrophes et d’épidémies, il serait dangereux que l’aide humanitaire diminue, tant pour les populations en danger elle-même que pour les pays voisins qui pourraient se trouver entrainer par un effet domino de plus en plus difficile à juguler pour la communauté internationale.

Le sursaut est urgent.

Alain Boinet.

Merci de votre soutien (faireundon).

Lettre humanitaire à Jean-Noël Barrot, ministre de l’Europe et des Affaires étrangères de la France. – Défis Humanitaires

 

Alain Boinet est le président de l’association Défis Humanitaires qui publie la Revue en ligne www.defishumanitaires.com. Il est le fondateur de l’association humanitaire Solidarités International dont il a été directeur général durant 35 ans. Par ailleurs, il est membre du Groupe de Concertation Humanitaire auprès du Centre de Crise et de Soutien du ministère de l’Europe et des affaires étrangères, membre du Conseil d’administration de Solidarités International, du Partenariat Français pour l’eau (PFE), de la Fondation Véolia, du Think Tank (re)sources. Il continue de se rendre sur le terrain (Syrie du nord-est, Haut-Karabagh/Artsakh et Arménie) et de témoigner dans les médias.

 

Je vous invite à lire ces articles publiés dans l’édition :