20 ans d’engagement « Au service de la solidarité et du développement humain »

Entretien avec David Poinard, Délégué général de la Fondation Veolia

Au Tchad, la fondation Veolia collabore avec l’UNICEF pour identifier des solutions d’accès à l’eau à la fois adaptées à cet environnement humanitaire et susceptibles d’être adoptées par les communautés locales. ©Véolia

Le lundi 18 novembre dernier, la fondation Veolia fêtait ses 20 ans… 20 ans, l’âge de la jeunesse… Mais, pour cette fondation atypique, unique en son genre en France, ces vingt années ont été celles d’une aventure humaine, d’une construction de soi pour toujours mieux unir l’accompagnement de projets et le mécénat de compétences, tout en optimisant au service des autres et de la planète les trois métiers fondamentaux du groupe Veolia (Eau, énergie et gestion des déchets). Lors de cette soirée, Antoine Frérot, Président du groupe Veolia et de la fondation Veolia, et d’autres intervenants, ont pris la parole devant près de deux-cent invités, volontaires de Veoliaforce, partenaires humanitaires ou institutionnels, porteurs de projets… Pour Défis Humanitaires, cet anniversaire est l’occasion de faire un bilan, de rappeler les fondamentaux de cette fondation qui est aujourd’hui un acteur incontournable de l’humanitaire, du développement, de l’accompagnement d’initiatives et de la défense de l’environnement comme de la biodiversité. Entretien avec David Poinard, délégué général de la fondation Veolia.

Cet entretien s’inscrit dans une série d’entretiens publiés avec CartONG, Résonances Humanitaires (RH), INSO, la Coordination Humanitaire et Développement (CHD), Première Urgence Internationale, Solidarités Internationale, le Centre de Crise et de Soutien du ministère de l’Europe et des affaires étrangères. D’autres sont à venir, notamment avec VOICE, la coordination des ONG humanitaires avec la Commission Européenne et ECHO à Bruxelles.

  • Bonjour David Poinard. Avant d’aller plus avant, pouvez-vous rappeler les assises de la fondation Veolia en termes de statuts et de fonctionnement au sein du groupe Veolia ?

La fondation Veolia est une fondation d’entreprise au sein de la loi du 23 juillet 1987. Au-delà de cet aspect juridique, nous sommes une équipe d’une petite dizaine de personnes, qui s’appuie sur le groupe Veolia. Nous sommes la Fondation des collaborateurs du groupe Veolia. Clé de voûte de notre action, ils sont susceptibles d’intervenir en tant que parrains ou marraines de projets ou en tant que volontaires Veoliaforce. Ils incarnent ainsi les deux leviers d’action de la fondation Veolia : le soutien financier et le mécénat de compétences.

  • Plus spécifiquement, qu’est-ce qui caractérise la gouvernance de la Fondation ?

Le conseil d’administration de la fondation Veolia réunit des représentants Veolia mais également des personnalités extérieures qui nous apportent leur regard. Il définit les orientations stratégiques de la Fondation et veille à sa bonne gestion. Il valide les engagements supérieurs à 150 000 €, le comité de sélection examinant les autres projets soumis à la Fondation.

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  • La fondation Veolia est née en 2004, en partie à partir d’initiatives et d’engagements de salariés du groupe Veolia. A cette fondation « redistributrice » envers des projets est venue s’adjoindre à l’époque Veolia Waterforce, une structure d’intervention humanitaire de terrain, qui est devenue, sous l’impulsion de Thierry Vandevelde, Délégué général à l’époque de la Fondation, Veoliaforce. Pouvez-vous développer cette évolution-construction vers un modèle de fondation unique en son genre, réunissant un volet redistributeur de « porteur de projets » et un volet d’acteur de terrain ?

A l’origine, il y avait en effet une fondation d’entreprise au modèle assez classique : des collaborateurs pouvaient lui demander de soutenir des associations, souvent locales, auxquelles ils participaient sur leur temps libre. Quand la cellule Waterforce, rebaptisée Veoliaforce, a rejoint la Fondation, nous avons gagné un levier d’action et avons changé de nature en ajoutant un volet opérationnel à nos actions. Avec une spécificité : nos interventions sont toujours menées avec des partenaires. Nous travaillons régulièrement avec la Croix-rouge française, Médecins Sans Frontières ou encore Solidarités International. Et les Nations unies

La fondation Veolia a également intégré l’équipe France de la réponse humanitaire. Quand, il y a un peu plus d’un an, le barrage de Kakhovka a été détruit en Ukraine, entraînant des inondations et le déplacement de populations, la fondation Veolia a participé à une opération pilotée par le Centre de crise et de soutien (CDCS) du ministère de l’Europe et des Affaires étrangères.

  • Quels ont été, de votre point de vue, au cours de ce parcours de vingt ans, les principaux défis et enjeux que la fondation Veolia a dû relever ou assumer, afin de répondre avec synergie aux diverses missions qu’elle s’est fixée : l’urgence humanitaire et le développement, la réinsertion sociale, la défense de l’environnement et de la biodiversité, la recherche et la formation ?

En vingt ans, la fondation Veolia a créé des passerelles entre des mondes qui ne se parlaient pas et ouvert des portes entre secteurs privé et public. Aujourd’hui, l’un de ses plus grands succès, c’est que ces portes n’existent plus. A chaque catastrophe humanitaire, les échanges sont naturels et fluides.

La Fondation a changé de nature, elle a aussi changé de dimension en étant capable d’accompagner des projets sur le long court. Et je pense à la Fondation Tara Océan. La goélette Tara et la fondation Veolia, c’est un pari sur la confiance, sur notre capacité à comprendre la place de l’océan dans la régulation du climat, sur une ambition collective. Nous avons parcouru des milliers de miles à travers les mers en suivant Tara. Nous avons, je crois, participé à sensibiliser une génération Tara. Celle qui a eu 20 ans avec la Fondation Tara Océan l’an dernier, avec la fondation Veolia cette année.

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  • Depuis sa création en 2004, combien de projets ont-ils été aidés par la fondation Veolia, et combien de missions de mécénat de compétences menées ?

La fondation Veolia a soutenu plus de 1500 projets et mené plus de 200 missions de mécénat de compétences.

  • Le nombre de vos partenaires, notamment humanitaires, est impressionnant : Médecins Sans Frontières, la Croix-Rouge, Solidarités International, Première Urgence, Action contre la faim… Sur un plan plus institutionnel le Centre de crise et de soutien du ministère français de l’Europe et des Affaires étrangères…. Ou encore des collaborations avec Norwegian Refugee Council, l’institut Bioforce et même l’UNICEF ou l’UNHCR… Comment se construisent, sur quels critères et à quelles occasions ou initiatives, ces partenariats ? Quel fil rouge les relie ?

Le fil rouge, c’est l’exigence d’efficacité. On veut être utile pour les populations bénéficiaires. Il faut à la fois être réactif en cas d’urgence humanitaire et déterminé quand on adresse des sujets au long cours, tels que l’assainissement dans les camps de réfugiés. Pour parvenir à cette fluidité dans les échanges, il faut se connaître, échanger. C’est dans cette logique que nous avons créé, en 2020, les Ateliers WASH (Eau, assainissement, hygiène ou EAH ndlr) de l’humanitaire, un rendez-vous biennal organisé avec le Partenariat Français pour l’Eau (PFE), qui permet de réunir un certain nombre d’acteurs du secteur pour identifier les innovations, partager des retours d’expérience et, globalement, se parler. Nous avons, je crois, une place désormais bien identifiée dans le secteur en tant qu’experts de l’eau et de l’assainissement dédiés au secteur humanitaire. On y revient toujours : nos volontaires Veoliaforce sont notre plus-value.

Organisés avec le Partenariat Français pour l’Eau (PFE), les Ateliers WASH de l’humanitaire réunissent une cinquantaine d’experts de l’accès à l’eau et de l’assainissement dans le secteur humanitaire pour identifier les innovations et partager retours d’expérience et bonnes pratiques. ©Véolia
  • S’agissant de Veoliaforce, structure d’intervention de terrain qui appuie les ONG humanitaires sur les expertises spécifiques au groupe Veolia (Eau, énergie et gestion des déchets), celle-ci fonctionne avec des volontaires qui sont des collaborateurs du groupe Veolia mis à disposition sur leur temps de travail. Comment sont organisées les candidatures et leur formation technique en interne ?

Nous organisons chaque année une formation pour une trentaine de candidats au volontariat Veoliaforce. Ces collaborateurs, issus de tous les métiers de Veolia, apprennent à déployer les Aquaforces, nos unités mobiles de potabilisation de l’eau, et découvrent nos partenaires du secteur humanitaire, qui sont présents pendant la formation.

Comme vous l’indiquez, les volontaires Veoliaforce sont des collaborateurs du groupe qui partent en mission sur leur temps de travail, avec donc une hiérarchie et des collègues qui soutiennent l’effort en leur absence. Un expert Veoliaforce qui part, c’est toute une équipe, outre la Fondation, qui se mobilise pour permettre cette mise à disposition.

  • La fondation Veolia est présente ou agit dans de très nombreux pays, et la « carte des projets » est impressionnante. Pouvez donner des exemples concrets, récents et significatifs d’interventions, notamment humanitaires, avec vos partenaires, sur des problématiques, situations ou enjeux décisifs ?

Nous sommes intervenus ces derniers mois dans des camps de réfugiés et de déplacés à l’Est du Tchad. Le Haut-Commissariat aux Réfugiés (HCR) y affronte une crise humanitaire parmi les plus massives actuellement en cours. Il a sollicité la fondation Veolia pour améliorer l’accès à l’eau dans les 12 camps des environs de Farchana. Nous avons fourni un appui en continu pendant cinq semaines pour auditer et formuler des recommandations.

Autre exemple, avec Médecins Sans Frontières (MSF) cette fois, plusieurs experts Veoliaforce se sont rendus à Goma, à l’est de la République démocratique du Congo, pour appuyer l’ONG sur l’accès à l’eau potable dans des structures hospitalières et dans des camps de déplacés.

Et puis, de manière nettement plus locale, en Ile-de-France, nous soutenons un chantier d’insertion organisé par Maison Solidarité Femmes 95 pour aider des femmes victimes de violences. Nos projets et nos missions nous conduisent partout où l’humanité est battue en brèche.

La guerre civile au Soudan voisin a conduit près de 8 millions de personnes à fuir, dont un peu plus de 900 000 ont traversé la frontière vers le Tchad. En tant que Stand-By Partner de l’agence onusienne, la fondation Veolia s’est engagée pour accompagner le HCR sur la question de l’accès à l’eau. ©Véolia
  • Pour rester dans le concret et l’humanitaire, une question simple : quand Veoliaforce intervient-elle ?

Tout part d’un échange avec un partenaire qui, par sa connaissance du terrain, nous fait savoir le type d’intervention nécessaire. Dans un contexte post-catastrophe, c’est la remontée d’information qui nous conduit à déterminer les ressources humaines et matérielles nécessaires pour rétablir l’accès à l’eau par exemple. Le territoire dispose-t-il de sources d’eau douce ? Faut-il prévoir de traiter de l’eau saumâtre ? La réponse nous conduira à privilégier telle ou telle Aquaforce [unité mobile de traitement d’eau potable, ndlr].

Quand il s’agit d’un contexte humanitaire de post-urgence, voire quand il s’agit d’un projet de développement, il faut trouver le bon moment pour intervenir de la manière la plus utile possible. En fonction des besoins et de la disponibilité de nos experts Veoliaforce, nous structurons le calendrier des missions avec nos partenaires.

  • L’accès à l’eau potable est déjà, et va devenir encore plus, l’un des enjeux décisifs de 21ème siècle… Le fait d’être la fondation d’un groupe spécialisé, entre autres, dans les services de l’eau, vous donne-t ’il une « intelligence » plus globale – nous dirions aujourd’hui holistique – de ce défi ? Et en quoi cette intelligence vous permet-elle de mettre en place par ailleurs des solutions « sur mesure » sur le terrain (je pense aussi à vos solutions techniques adaptables et modulables Aquaforces et Saniforces) ?

L’enjeu est de croiser les expertises métier disponibles au sein du Groupe et la connaissance du terrain de nos partenaires. L’Aquaforce RO, adaptée aux contextes d’eau saumâtre est née de la nécessité, peu à peu identifiée, de pouvoir s’adapter à des environnements où l’eau douce est rare. Le Saniforce, solution bas carbone pour traiter les boues fécales en contexte humanitaire, est née de constats de terrains : quand des camps de déplacés ou réfugiés se pérennisent, la question de l’assainissement devient un sujet de santé publique et environnementale majeur.

©Véolia
  • Au-delà de l’humanitaire et du développement, la fondation Veolia est engagée dans les domaines de la réinsertion sociale, de la défense de l’environnement et de la biodiversité (on pense notamment aux missions Tara que vous évoquiez). Pouvez-vous développer l’importance de ces causes pour vous, et comment vous les articuler avec les autres missions de la Fondation comme avec les métiers fondamentaux du groupe Veolia ?

Nous voulons, à l’image de Veolia, être un acteur de l’incontournable transformation écologique par laquelle nous devons passer. Cette transformation doit, pour être comprise, incarnée et activée, être juste. C’est un enjeu majeur de nos sociétés contemporaines. En investissant sur le lien social et l’insertion par l’activité économique, nous voulons n’oublier personne en chemin.

Du côté de l’environnement, l’enjeu est de vivre en harmonie avec la nature, de préserver les ressources et la biodiversité, de limiter le dérèglement climatique. Autrement dit, notre défi est de permettre que la Terre demeure habitable. La Fondation encourage les actions qui éduquent ou sensibilisent le public aux comportements écoresponsables. Elle soutient aussi des projets ambitieux de connaissance et de restauration des milieux naturels.

  • Avez-vous des réalisations pratiques d’actions de formation, dans l’un ou plusieurs des domaines d’intervention de la fondation, qui vous tiennent particulièrement à cœur ?

La formation n’est pas, en tant que tel, un domaine d’intervention de la fondation Veolia, mais elle est un des moyens utilisés pour faire rayonner notre action. Nous formons les volontaires Veoliaforce et, de plus en plus, nous formons les personnels de partenaires humanitaires à l’utilisation de nos solutions. Nous intervenons chez Bioforce, dans les formations internes de la Croix-Rouge français, de Médecins Sans Frontières. Sur le terrain, nous formons les personnels d’agences onusiennes pour qu’ils prennent le relais sur la production d’eau potable.

Dans une région rurale sénégalaise, une station de potabilisation a été installée par deux experts du dessalement pour que la population retrouve un accès à une eau de qualité. ©Véolia
  • Nous sommes bientôt en 2025 ; quelles perspectives voyez-vous, dans un monde où les besoins humanitaires et de développement explosent et où les conflits s’étendent, pour l’action de la fondation Veolia ? A quels enjeux, selon vous, celle-ci devra-t’elle devoir répondre, avec quelles adaptations peut-être dans son modus operandi ou son approche ?

Nous passons cette année à la vitesse supérieure à la fois en termes de ressources humaines, en structurant un réseau d’ambassadeurs Veolia pour démultiplier notre action sur les territoires, et en termes de ressources matérielles en installant des hubs où nos Aquaforces vont être prépositionnées pour être plus rapidement acheminées là où elles sont nécessaires. L’idée est, avec notre petite équipe de moins de dix personnes, de pouvoir faire levier pour dupliquer plus facilement, déployer plus rapidement, répondre plus efficacement.

  • Plus précisément, alors que les financements pour l’aide humanitaire et le développement baissent et croisent la courbe exponentielle des besoins, pensez-vous que des fondations telles que la fondation Veolia ont un rôle ou une responsabilité accrue à assumer ?

Notre responsabilité est celle de la fondation d’un groupe présent sur tous les services essentiels. Nous voulons pouvoir répondre chaque fois que la nécessité l’exige et que nos partenaires nous sollicitent.

  • Pour conclure, que souhaiteriez-vous dire à vos partenaires de projets, d’action, et à nos lecteurs ?

Un grand merci, parce que sans eux, nous ne serions pas grand-chose ! En nous soumettant des projets, en nous sollicitant dans l’urgence ou sur du développement, ils nous poussent à être meilleurs. Ils sont la condition de notre efficacité. Autant vous dire qu’on n’a pas fini de travailler ensemble, parce que c’est nécessaire, parce que c’est utile. A 20 ans, on a la vie devant soi !

Tous les ans, une trentaine de collaborateurs du groupe Veolia, issus de tous les métiers, viennent se former à l’urgence humanitaire et aux missions de développement. ©Véolia

 

Propos recueillis par Pierre Brunet

Ecrivain et humanitaire

 

David Poinard

Délégué général de la fondation Veolia depuis avril 2024, David Poinard est hydrogéologue de formation et docteur de l’INSA de Lyon en hydrologie urbaine. Il occupe plusieurs postes de management chez Veolia Eau à partir de 2001 et participe parallèlement aux opérations de la fondation Veolia en tant que volontaire Veoliaforce, mobilisé sur des projets de développement ou des situations de crise (catastrophes naturelles et conflits armés). Il est également président du groupe de travail du Partenariat Français pour l’Eau (PFE) « WASH en contextes de crises et de fragilités » depuis 2020.

La fondation Veolia, au service de la solidarité et du développement humain | Fondation Veolia

 

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Je vous invite à lire ces articles publiés dans l’édition :

Conférence pour le Soudan : il était plus qu’urgent d’agir

Depuis le 15 avril 2023 le Soudan a plongé dans la guerre civile. On compte à minima 14 000 morts, un chiffre très certainement sous-estimé, mais aussi des dizaines de milliers de blessés. 25 millions de personnes, soit la moitié de la population, a besoin d’assistance humanitaire. Le conflit a d’ores et déjà amené près de 9 millions de personnes à fuir leur domicile, dont 1,8 million ont trouvé refuge dans un des pays limitrophes. On ne compte plus les récits glaçants d’enfants, de femmes et d’hommes déplacés racontant les effroyables violences auxquelles ils ont été confrontés. Enfin, loin d’aller vers une résolution, le conflit s’enfonce dans une crise de plus en plus profonde, menaçant la vie de centaines de milliers de Soudanais.  

Le 21 septembre 2023 à Adré à l’Est de Tchad Hussam Ali, 7 ans, boit de l’eau assis sur les affaires que sa famille a pu à emporter alors qu’ils fuyaient la localité de Murnei à l’ouest du Darfour. TCHAD – septembre 2023 – ©Abdulmonam Eassa

Une conférence internationale pour tirer la sonnette d’alarme    

A l’initiative de la France, de l’Allemagne et de l’Union européenne, une Conférence humanitaire internationale pour le Soudan et les pays voisins s’est tenue à Paris le 15 avril 2024. Rassemblant 58 Etats, dont des pays de la région et des pays bailleurs de fonds, ainsi que les principales organisations régionales et les dirigeants de plusieurs agences des Nations Unies, elle n’a permis de recueillir que la moitié des 4,01 milliards de dollars demandés par les Nations Unies : 1,4 milliard de dollars pour un plan régional d’intervention pour les réfugiés visant à aider 2,7 millions de personnes dans cinq pays voisins, et 2,7 milliards de dollars pour un plan d’intervention humanitaire national ciblant 14,7 millions de personnes au Soudan même – un chiffre à mettre en parallèle avec les 25 millions de personnes ayant besoin d’aide. 

Afraa (prénom modifié) – des hommes armés ont pénétré dans la maison familiale et se sont défoulés sur elle et ses proches. TCHAD – septembre 2023 – ©Abdulmonam Eassa

Cette conférence intervient après des mois d’apathie et de silence de la communauté internationale. Alors que de plus en plus de personnes sont confrontées à la faim, aux maladies et aux déplacements forcés, que l’économie et les services de base se sont effondrés, le plan de réponse humanitaire n’était jusqu’alors financé qu’à hauteur de 5%. À cet égard, la Conférence apparaît comme un sursaut, une prise de conscience bienvenue mais tardive.  

Les ONG mobilisées pour contrecarrer la famine qui guette  

Intervention de Kevin Goldberg, Directeur général de Solidarités International, lors de la Conférence Humanitaire internationale pour le Soudan et les pays voisins.

Invitées en tant que témoins et acteurs directs de l’aide au Soudan comme dans les pays voisins, les ONG locales et internationales, dont Solidarités International, ont pu faire part de l’absolue nécessité d’accélérer les engagements financiers pour éviter une situation de famine qui semble malheureusement de plus en plus inéluctable, et qu’il nous faut circonscrire de toutes nos forces.  

En effet, la destruction des infrastructures agricoles, la hausse des prix alimentaires et l’impossibilité de cultiver les terres en raison des combats laissent présager une période de soudure, de juin à septembre prochain, extrêmement difficile pour les populations. De plus, la saison des pluies, qui coïncide avec la période de soudure, va rendre de nombreuses routes impraticables car inondées, limitant ainsi l’acheminement de l’aide. Dès à présent, on estime que 17,7 millions de personnes, soit plus que la population actuelle des Pays-Bas, sont confrontées à des niveaux élevés d’insécurité alimentaire aiguë 

Cette crise exige des ressources additionnelles et disponibles immédiatement. Il nous faut augmenter le volume d’aide d’urgence, mais aussi prépositionner des réserves alimentaires massives en prévision de la saison des pluies, déployer des capacités de traitement de la malnutrition aigüe, assurer un accès à l’eau et à l’hygiène pour éviter que les maladies hydriques qui accompagnent la faim ne fassent elles aussi des ravages.  

Par ailleurs, si l’aide d’urgence est vitale, elle ne peut être la seule réponse. Les bailleurs doivent aussi réinvestir massivement dans l’aide à plus long terme pour la région afin de renforcer la résilience des communautés qui accueillent les personnes qui fuient le conflit. Les systèmes alimentaires locaux, mis d’autant plus sous pression par cette crise prolongée, doivent aussi être largement soutenus.  

Un aide humanitaire extrêmement difficile à acheminer 

SOUDAN – Campagnes de nettoyage SIRBA – 01/02/2024 – Solidarités International

A travers nos prises de parole, nous avons aussi pu souligner combien en l’état l’accès aux populations ayant besoin de l’aide reste extrêmement laborieux au Soudan. D’abord du fait de l’instabilité sécuritaire qui règne : l’acheminement de l’aide est possible mais il est dangereux, la sécurité de nos collègues travailleurs humanitaires n’est pas suffisamment assurée. Ensuite parce que les infrastructures dégradées et l’accès limité aux zones de conflits augmentent considérablement les coûts de transport du personnel et de matériel. L‘inflation élevée, la dépréciation de la monnaie et les perturbations des chaînes d’approvisionnement contribuent aussi à l’augmentation du coût des produits essentiels, ce qui exerce une pression supplémentaire sur les ressources déjà limitées qui nous sont allouées. Enfin, nous faisons face à trop d’obstacles bureaucratiques, qu’il s’agisse de restrictions de visa ou du nombre insuffisant de points de passage aux frontières.  

Un effort à poursuivre 

Carte du Soudan et des pays alentours.

Deux points en conclusion. D’abord, si les nombreuses déclarations des représentants des gouvernements ont été encourageantes, les efforts mondiaux doivent se poursuivre après la conférence. Il s’agira pour nous de veiller à ce que les financements annoncés se concrétisent très rapidement, et de vérifier qu’ils viennent bien en addition de précédents engagements. N’oublions pas aussi l’effet domino de cette crise : l’instabilité du Soudan menace toute la région, et notamment des pays déjà fragiles, confrontés à leurs propres défis humanitaires et économiques – le Tchad, le Soudan du Sud, l’Égypte, l’Éthiopie et la République centrafricaine. C’est pourquoi une réponse internationale plus coordonnée au niveau régional est nécessaire.  

Ensuite, si obtenir des financements pour que l’aide parvienne au plus vite aux populations est crucial, ce n’est pas suffisant. Il faut le répéter encore et encore : tous les acteurs du conflit doivent respecter le droit international humanitaire et protéger les civils et les travailleurs humanitaires. Et nous avons besoin de la pression diplomatique de toutes les parties prenantes pour y parvenir. En attendant un accord de paix qui permettrait, enfin, de sortir du cycle infernal de violences dans lequel le Soudan est aujourd’hui bloqué.  

 

Cliquez ici pour accéder à la rediffusion de la Conférence et écouter l’intervention de Kevin Goldberg.

Vous trouverez ici le communiqué officiel du ministère de l’Europe et des Affaires étrangères sur la Conférence.

 

Kevin Goldberg
Directeur général, Solidarités International 

Résolument tourné vers l’intérêt général et l’amélioration des conditions de vie des populations les plus défavorisées, Kevin Goldberg a débuté sa carrière en travaillant auprès de parlementaires et d’élus locaux, à Bruxelles puis à Paris. En 2013 il rejoint le Cabinet du Président du Directoire du GROUPE SOS, acteur associatif majeur de la cohésion sociale en France et dans le monde, en tant que responsable du développement et des partenariats. Il prend en 2017 la direction du secteur international du Groupe, où il développe avec ses équipes des projets sur les thématiques de l’accès à la santé primaire au Sahel, la protection du couvert forestier en Asie du Sud-est, ou encore le développement de l’entrepreneuriat social en Afrique australe, au Maghreb et dans les Balkans. En janvier 2021, Kevin rejoint en tant que Directeur général l’ONG humanitaire SOLIDARITÉS INTERNATIONAL, dont les 3000 salariés agissent dans plus de 25 pays confrontés aux crises les plus graves. Diplômé de Sciences Po Grenoble, du Collège d’Europe et de l’Université Paris Dauphine-PSL, Kevin est également membre du Conseil d’administration de Coordination SUD.