Géopolitique de la défense

Entretien avec le général (2S) Grégoire de Saint-Quentin

Grégoire de Saint Quentin en 2019 au Sahel.

Introduction Défis Humanitaires : La guerre est de retour en Europe avec l’attaque Russe en Ukraine. Le Sahel est entré dans une période de forte turbulence. Le monde se fragmente et devient plus imprévisible et plus dangereux. Grégoire de Saint Quentin qui a exercé de grandes responsabilités militaires comme général d’armée et que nous remercions pour cet entretien, répond aux questions de Défis Humanitaires qui vous invite à découvrir son analyse sur les liens entre géopolitique, conflit, défense et humanitaire. Bonne lecture, vous trouverez aussi une courte vidéo de cet entretien à la fin.  

Alain Boinet
Mon Général, le 26 février, lors d’une conférence internationale de soutien à l’Ukraine à l’Elysée, le Président de la République Emmanuel Macron a déclaré : “nous ferons tout ce qu’il faut pour que la Russie ne puisse pas gagner cette guerre”. Il a aussi esquissé la perspective d’une intervention de troupes occidentales, donc françaises, en Ukraine, en assumant ce qu’il a qualifié “d’ambiguïté stratégique”. Comment faut-il, selon vous, comprendre les déclarations du Président de la République qui est le chef des forces armées en France ?

Grégoire de Saint-Quentin
D’abord, comme vous l’avez mentionné, cette déclaration a été faite à l’issue d’une conférence internationale où tous les pays et organisations qui soutiennent l’Ukraine ont eu de longs débats sur la nature de l’appui militaire à lui apporter. Il faut se rappeler qu’à ce moment-là, la Russie, dans le cadre de la campagne pour la réélection de Vladimir Poutine, était dans un narratif extrêmement offensif sur l’inéluctabilité de sa victoire alors que l’aide occidentale peinait à se matérialiser côté ukrainien. Le but premier de cette conférence était de réaffirmer le soutien total de tous les acteurs à l’Ukraine, aussi longtemps que le régime russe voudrait persévérer dans sa guerre d’agression.

S’agissant du déploiement des troupes occidentales, vous avez raison également de souligner dans votre question que le Président de la République en France est le chef des armées. Cela signifie qu’il décide de l’engagement des forces, le chef d’état-major des armées (CEMA) étant ensuite chargé de la mise en œuvre de ses décisions opérationnelles. En vertu de l’article 35 de la constitution, le vote parlementaire reste l’arbitre ultime et intervient dans les semaines qui suivent.

Son interrogation sur l’opportunité de déployer des troupes au sol, pour naturelle qu’elle soit compte tenu de sa position de clé de voûte institutionnelle dans notre système de défense, n’était pas aussi évidente pour nos partenaires occidentaux dont les processus décisionnels sur l’engagement des forces sont différents du nôtre. Le débat qui a suivi a permis de mieux cerner ce qui serait perçu comme « escalatoire » par chacune des différentes parties.

Artilleurs ukrainiens de la Joint Forces Task Force utilisant le CAESAR fourni par la France – 2022 – © Ministry of Defence of Ukraine

AB
L’attaque de la Russie en Ukraine le 24 février 2022 constitue-t-elle une rupture stratégique et quelles peuvent en être les conséquences et les prolongements dans le contexte géopolitique actuel ? Qu’est-ce que cela change sur le plan militaire pour vous par exemple ?

GSQ
Ça va beaucoup plus loin que le seul plan militaire. L’attaque délibérée et non-motivée d’un membre permanent du Conseil de Sécurité, garant de l’ordre international, sur un pays voisin est un événement majeur. Elle entraîne aujourd’hui une rupture dans les relations internationales et un mouvement de transformation dont nous ne sommes pas encore capables de mesurer la portée. On peut néanmoins distinguer deux premières conséquences.

Tout d’abord, ce conflit consacre la primauté du rapport de force dans toute sa crudité : j’impose ma volonté parce que je suis le plus fort. On sentait bien que les mécanismes internationaux de régulation avaient commencés à s’affaiblir depuis plusieurs années mais là ils ont volé en éclats et la Russie pave la voie à tous les aventurismes militaires à travers le monde.

La deuxième conséquence est tout aussi préoccupante car elle tient à la volonté des états autoritaires, en particulier la Russie, de polariser les antagonismes. En déclarant la guerre à « l’occident collectif » et en s’arrogeant la direction d’un « sud global », le chef de l’Etat russe cherche à étendre et généraliser le chaos à travers sa représentation des rapports de force internationaux. Aujourd’hui, nul ne sait encore quand le système international retrouvera sa stabilité ni ce que pourraient être les fondations de celle-ci.

AB
En 1991, au moment de la dislocation de l’URSS, après la chute du mur de Berlin, la France disposait de 160 000 hommes pour faire face à une guerre éventuelle. Aujourd’hui, selon Pierre Schill, chef d’état-major de l’armée de Terre, nous pouvons mobiliser 20 000 hommes. Est-ce suffisant dans ce contexte ? Comment voyez-vous les années à venir ? Qu’est-ce que cela entraîne comme conséquences spécifiques sur le plan militaire ?

GSQ
Il y a un retour d’affrontements potentiels entre puissances avec un niveau de violence et de sophistication des armes qui n’est pas celui que nous avons connu durant 30 ans : pour des raisons de restauration de la paix ou humanitaires, nous sommes intervenus dans des conflits dits asymétriques, le plus souvent intraétatiques, où le niveau d’emploi des armes et de létalité étaient bien moindres que ce que nous voyons en Ukraine. Il s’y mène, dans tous les milieux de confrontations (terre, air, mer, espace, cyber), un combat de haute intensité fortement consommateur en ressources. Il n’est donc pas surprenant que la situation actuelle amène les pays européens à se reposer la question de leur sécurité et des crédits qu’ils doivent y allouer.

Dans ce contexte beaucoup plus exigeant, le contrat opérationnel fixé à l’armée de Terre vise à pouvoir mobiliser et projeter 20.000 hommes aptes aux combats les plus durs dans le cadre d’une coalition. C’est effectivement très peu par rapport à la situation qui prévalait pendant la guerre froide et on peut légitimement se poser la question des pertes et du renouvellement des ressources humaines et matérielles si le conflit venait à durer. Néanmoins, il faut bien comprendre que, quelle que soit la nature de la menace pesant sur nos intérêts, il est difficile d’envisager désormais des opérations menées dans un cadre strictement national. Nous agirions en coalition, dans un cadre OTAN ou autre. Par ailleurs, à la différence de l’Ukraine, nous ne sommes pas menacés pour l’instant par l’invasion d’un de nos voisins, ce qui nécessiterait des volumes de forces beaucoup plus importants pour tenir la totalité d’un front.

La secrétaire d’État adjointe Wendy Sherman rencontre le Conseil OTAN-Russie à Bruxelles (Belgique), le 12 janvier 2022 – © OTAN

AB
Le journaliste Jean-Dominique Merchet dit que “l’armée française est une armée américaine en version bonsaï” car la France dispose de toute la panoplie, comme les américains, mais de taille réduite. Qu’en pensez-vous ? La nouvelle loi de programmation militaire va-t-elle permettre de passer à l’échelle ?

GSQ
Je comprends qu’on puisse faire une telle comparaison mais je souhaiterais y apporter quelques nuances.

Il y a deux points communs entre la France et les Etats-Unis qui ne transparaissent pas assez dans cette expression.

Comme son grand allié, la France a réussi à développer une industrie de défense vigoureuse, à la pointe de la technologie qui sous-tend des capacités souveraines de haut du spectre dont peu de pays disposent comme une aviation de combat à la pointe ou des sous-marins nucléaires. Cette performance est le résultat d’un investissement continu de l’Etat et des industriels mais aussi du formidable retour d’expérience de nos armées dont ceux-ci bénéficient. Aujourd’hui, une masse critique d’équipements est nécessaire mais pas suffisante. Il faut disposer du savoir-faire et des systèmes qui permettent de les combiner pour en tirer un avantage opérationnel maximum. L’intelligence artificielle va fortement y contribuer mais rien n’est possible sans un retour éprouvé de « la vie réelle » qu’apporte nos années d’engagement en opérations.

Le deuxième point commun avec les US, c’est que nous sommes les deux seuls pays de l’OTAN à disposer d’une force de dissuasion nucléaire indépendante, dans sa réalisation comme dans son emploi. Ce sont des responsabilités particulières pour notre pays mais c’est aussi un atout majeur dans le contexte actuel.

Il faut bien comprendre que si nos capacités conventionnelles paraissent « bonsaï » c’est aussi que le budget des armées porte le prix de notre indépendance par le maintien de la dissuasion. Ce n’est pas le cas de nos voisins européens, en particulier les Allemands. Quant aux Britanniques, qui sont aussi une puissance nucléaire, ils viennent de décider de porter leur effort de défense à 2,5% du PIB là où le standard communément admis dans l’OTAN est de 2%.

Dès lors, il faut bien regarder ce qu’il se passe autour de nous. Si l’Ukraine était restée un état doté de l’arme nucléaire en 1991, il est probable que la guerre ne ravagerait pas aujourd’hui son territoire. L’arme nucléaire est la garantie ultime contre un risque existentiel.

Dans le même temps, la Russie, qui est pourtant le pays au monde possédant le plus de têtes nucléaires, est sévèrement challengée sur le front ukrainien et ne contrôle la situation que grâce à l’asymétrie des ressources humaines et matérielles avec son adversaire. La dissuasion doit être complétée par les moyens conventionnels robustes et adaptés aux nouvelles menaces.

Par exemple, pour la première fois de son histoire, Israël vient d’être frappé par une attaque massive de munitions, guidées ou non, tirées depuis un Etat, l’Iran, qui n’a pas de frontières avec lui. Avec la « dronisation » généralisée de la guerre, que nous voyons venir à travers tous les conflits récents, il n’y a aucune raison de penser que ce type mode d’action ne puisse se reproduire dans d’autres conflits.

AB
Le Général Syrsky, commandant-chef des forces armées ukrainiennes, a déclaré le 13 avril que : “la situation s’est considérablement aggravée, cela principalement dû à l’intensification significative des actions militaires russes. Les alliés de l’Ukraine ne parviennent pas pour l’instant à lui apporter le soutien militaire nécessaire.” Quels sont les risques de ce déséquilibre pour l’Ukraine et ses alliés au sein de l’OTAN, dont la France ?

Le Président de l’Ukraine Volodymyr Zelenskyy et le Commandant Oleksandr Syrskyi – Ukraine – 2023 – © Président de l’Ukraine

GSQ
Le risque pour l’Ukraine est de reculer et de permettre au régime russe de s’emparer des Oblasts dont il a décidé que, à la suite de référendums bidons, ils devaient être rattachés à la Fédération de Russie.

Pour nous, les occidentaux, quand nous disons que nous ne devons pas laisser gagner la Russie, c’est que nous devons faire pièce à la loi du plus fort et que l’échec de l’Ukraine sera présenté au monde comme celui de ceux qui l’ont soutenu, donc comme la faillite de nos systèmes politiques fondés sur la liberté individuelle, honnie par les états autoritaires.

Dès lors, avons-nous fait tout ce qui était en notre pouvoir jusqu’à présent ? Je suis mal placé pour juger. Ce qui est certain c’est que l’Ukraine vit aujourd’hui sous perfusion occidentale mais il y a incontestablement des à-coups dans ce soutien. Nous sommes en ce moment à un étiage dont il faut espérer qu’il soit rapidement comblé par les récentes décisions américaines de reprendre leur aide.

Il ne faut jamais cesser de rappeler que la loi du plus fort a régi les relations internationales pendant des siècles et que les guerres d’agression ont ruiné plusieurs fois l’Europe, mais pas seulement elle. On ne peut que souhaiter que le phénomène guerrier, consubstantiel à la nature humaine, soit, si ce n’est jugulé – soyons réalistes – au moins limité. Je pense donc qu’il y a une véritable préoccupation des pays occidentaux qu’après un succès en Ukraine, la Russie ne s’arrête pas en si bon chemin et que son mauvais exemple ne finisse par faire école.

AB
Un sondage récent nous apprend que 65% des français sont pour le rétablissement du service militaire, dont 55% chez les 25-34 ans et 62% chez les 18-24 ans. Est-ce une surprise pour vous ? Comment interpréter ce sondage ?

GSQ
Il y a chez les jeunes générations un intérêt accru pour tous les secteurs d’activité qui donnent du sens, et celui de la Défense en fait partie.  Nos jeunes s’intéressent aux questions de sécurité et de défense, beaucoup plus que leurs ainés. Ils ont parfaitement compris qu’ils entrent dans un monde qui va profondément changer et ils veulent en comprendre les clés, ne serait-ce que pour s’emparer de leur avenir.

Par ailleurs, l’institution militaire fait partie des éléments de stabilité dans un monde mouvant. Y appartenir, ne serait-ce que l’espace d’un service militaire, c’est capter ce qui en fait la richesse : un cadre établi, des normes connues et acceptées par toute la communauté, un respect de l’engagement. L’institution offre une certaine sécurité alors que le monde est plus que jamais incertain et il faut se féliciter que cette attractivité se traduise par la volonté de servir. C’est un changement considérable par rapport à ma génération où le métier militaire était dénigré et le service national plus encore. Je trouve ce sondage assez encourageant.

AB
On peut imaginer que la guerre en Ukraine est une raison de cette prise de conscience.

GSQ
Cette jeunesse, et beaucoup de leurs parents, n’a connu que la paix.  L’idée de guerre avait disparu de leur champ de conscience et n’hypothéquait pas leur futur. Alors, avec l’Ukraine, il y a une prise de conscience extrêmement salutaire que la guerre est malheureusement une réalité humaine incontournable et qu’il faut en comprendre les ressorts pour être capable de la limiter.

Les participants à une session du Service National Universel lors de la fête nationale le 13 juillet à Strasbourg. (Photo Guillaume Krempp / Rue89 Strasbourg / cc)

AB
Au Sahel, les troupes françaises ont dû quitter le Mali, le Burkina Faso puis le Niger où elles ont été remplacées par les russes –qui mettent l’accent sur la Libye, alors que la situation se dégrade dans toute la région, jusqu’aux pays du Golfe de Guinée. Vous avez une longue expérience des théâtres d’opérations extérieurs. Alors, selon vous, quelles sont les raisons de ces changements majeurs ? Jusqu’où peuvent-ils conduire ?

GSQ
La dégradation de la situation sécuritaire au Sahel, récemment documentée par l’ONU, est profondément regrettable car ce sont les populations qui en payent le prix fort.

Ce que je trouve plus préoccupant encore pour la stabilité de la région c’est la répétition de la même mécanique politique : coup d’état militaire, renversement d’alliance au profit de la Russie avec retrait de tous les partenaires européens et américains puis confiscation progressive des libertés publiques sous la protection de la garde prétorienne de Wagner / Africa Corps. La radicalité de ce processus mène inévitablement à l’isolement. On le voit avec la menace de ces pays de rompre brutalement avec la CEDEAO. Pourtant c’est le cadre du dialogue régional et de la stabilité depuis plus de cinquante ans. C’est avec toujours plus d’intégration et de coordination que les armées de la région finiront par vaincre une menace aussi mobile que les groupes terroristes.

Il est parfaitement compréhensible que les populations, en particulier de la jeunesse, aspirent au changement alors que leur avenir est menacé par toutes sortes d’instabilités. Cependant, on peut craindre qu’en ayant choisi le « modèle russe », fondé sur l’autoritarisme politique, les pays de l’Alliance des Etats du Sahel ne parviennent pas à répondre à la demande croissante de sécurité.

AB
La guerre va continuer car les groupes djihadistes continuent de se battre. Elle change simplement de nature car ils ne font pas la guerre de la même manière que les forces françaises sur place. On peut imaginer comment cela va évoluer ?

GSQ
Vous avez raison de souligner que Wagner, en soutien des forces locales, ne s’embarrasse pas des mêmes principes que les forces occidentales lorsqu’elles se battent. Après des années de lutte contre le terrorisme, chacun sait que le comportement des troupes sur le terrain est clé pour influer sur la légitimité des groupes terroristes. Toute atteinte aux droits humains de la part des forces régulières et leurs soutiens, ne fait que la renforcer aux yeux de la population.

On peut donc craindre d’avoir une situation chaotique durant un certain temps car il n’y aura pas de capacité, ni d’un côté ni de l’autre, à l’emporter de façon irréversible. Pour les voisins immédiats de cette « zone grise », c’est certainement une préoccupation car son potentiel de déstabilisation extérieure n’est pas nul.

AB
Guerre à Gaza, décision de la France de lancer une coopération militaire avec l’Arménie, premier pays de l’OTAN et de l’UE à le faire, tensions toujours vives autour de Taïwan et en mer de Chine méridionale. Peut-on appréhender ces différentes situations au prisme d’un retour des anciens Empires, remettant en cause le magistère occidental et aggravant les risques de conflictualité ?

GSQ
Je ne pense pas que ce soit ce que vous appelez le « magistère occidental » qui soit en cause. Effectivement, il y a eu une période de victoire par K.O. de l’OTAN face à l’URSS en 1990 qui a fait que, pendant des années, les occidentaux –et en premier lieu les États-Unis, ont dominé le système international. Je pense que ce n’est plus du tout le cas, notamment parce que les occidentaux ont commis des erreurs, et que le sujet aujourd’hui est ailleurs.

Ce qui est remis en cause, ce sont les frontières. Ce qu’il y a de nouveau, c’est qu’un certain nombre de pays pensent que personne ne pourra désormais les empêcher de s’emparer par la force de ce qu’ils convoitent. Quand on connaît le nombre de questions frontalières en suspens sur tous les continents, on comprend combien l’exemple du conflit ukrainien peut être déstabilisant. Surtout quand la Russie prétend en faire l’illustration d’une doctrine de lutte contre les Occidentaux. Cela n’a aucun sens. La démocratie, la paix, la liberté, le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ne sont pas des valeurs occidentales, ce sont des aspirations universelles.

100.000 arméniens sont chassés de force de leur terre ancestrale du Haut-Karabakh ou Artsakh par l’armée d’Azerbaïdjan les 19 et 20 septembre 2023.

AB
Les guerres entraînent des conséquences humanitaires dramatiques pour les populations, au risque de déstabiliser les pays voisins avec les flots de réfugiés, de provoquer des mouvements migratoires, de rendre difficile toute solution politique, de radicaliser les forces en présence. Vous qui avez côtoyé les humanitaires sur le terrain –ONG, ONU, CICR, comment faut-il prendre en compte l’urgence humanitaire ainsi que le respect du droit international humanitaire dans les conflits contemporains et futurs ? Lorsqu’on engage une guerre, se pose-t-on assez la question des conséquences politiques et humanitaires de la guerre dans toutes leur dimension ?

GSQ
Il faut être d’une prudence extrême avant de s’engager dans une guerre et chercher toutes les voies de recours pour l’éviter. On sait toujours comment on entre dans une guerre, mais on ne sait jamais comment on va en sortir, ni quand. Donc il faut peser murement sa décision avant d’engager la force. En revanche, une fois que celle-ci est prise, il faut être résolu, déterminé et mettre toutes les ressources pour atteindre rapidement ses objectifs.

La question humanitaire est prise en compte très en amont dans les planifications opérationnelles.  La population, comme tous les facteurs qui concourent à la crise, est soigneusement analysée : quelle est son attitude, ses besoins, quelles conséquences les actions des parties au conflit auront sur elle et comment gérer cet aspect ? Les enjeux humanitaires sont complètement intégrés dans la conduite des opérations. Nous nous rapprochons des acteurs de l’aide humanitaire pour savoir si et comment ils souhaitent collaborer. Tout cela est une préoccupation constante.

AB
Comment souhaitez-vous conclure cet entretien ?

GSQ
Il n’y a jamais de combats perdus d’avance, et il n’y a jamais de victoire à des combats qui n’ont pas été menés. Il faut avoir confiance dans nos capacités, dans nos démocraties, à nous défendre dans un environnement que certains –notamment les régimes autoritaires, cherchent à rendre chaotique. Nous avons des atouts pour cela, pour l’emporter, à condition d’appliquer les principes que nous venons d’énoncer. Il faut être, résolu, tenace, penser à ses objectifs. Il ne faut pas être velléitaire et tenir la ligne de ce à quoi on croit. Lorsqu’on est capable de faire cela, c’est le premier pas vers un retour à une situation stabilisée.

 

3 questions 3 réponses avec Grégoire de Saint-Quentin

 

Grégoire de Saint-Quentin
Général d’Armée (2S)

Grégoire de Saint Quentin est âgé de 63 ans. Issu de l’Ecole Spéciale Militaire de Saint-Cyr, il effectue un cursus complet au sein de l’institution militaire qu’il quitte en 2020 avec le grade de général d’Armée (2S).

Son parcours militaire est placé sous le signe des forces spéciales et des opérations interarmées. Au cours de sa première partie de carrière, il connait de multiples engagements opérationnels, le plus souvent en position de chef interarmées. Puis Il commande le 1er régiment de parachutistes d’infanterie de marine de 2004 à 2006. Auditeur de l’Institut des Hautes Etudes de la Défense Nationale en 2009, il est nommé général en 2011 et commande successivement les Eléments Français au Sénégal, l’Opération Serval, les opérations spéciales et enfin l’ensemble des opérations interarmées de 2016 à 2020.

Depuis septembre 2020, il met son expérience opérationnelle au service du développement de capacités de renseignement et de Défense de haute technologie, en particulier comme Vice-Président Senior de la société Preligens.

Grégoire de Saint Quentin est Grand Officier de la Légion d’Honneur et Grand Officier de l’ordre National du Mérite.

Soudan, la guerre des généraux

Quelles perspectives pour l’action humanitaire ?  

Une femme âgée, déplacée de sa maison à Abyei par les violents combats, se prépare à recevoir sa ration d’aide alimentaire d’urgence. Agok, Soudan. UN Photo/Tim McKulka.

Le 15 avril dernier, un conflit qui depuis longtemps couvait au Soudan éclatait, embrasant une grande partie du pays, avec comme épicentres la capitale Khartoum et la région du Darfour. Cette « guerre des généraux », comme on l’a appelée, puisqu’elle oppose le général Mohamed Hamdan Dagalo, dit « Hemedti », le chef de la milice paramilitaire des Forces de Soutien Rapide (RSF), au général Abdel Fattah al-Burhane, commandant des Forces armées soudanaises, est à la fois l’expression de l’échec de la transition démocratique du pays, et la cause d’une crise humanitaire aigüe qui vient frapper un pays déjà fragile et impacté par de précédentes hostilités, que ce soit à l’intérieur de ses frontières ou de l’autre côté de celles-ci.

Echec de la transition démocratique

En avril 2019, l’ancien dictateur Omar El-béchir était destitué par l’armée, sous la pression populaire. Celui-ci avait, entre autres, enflammé au début des années 2 000 la région sahélienne du Darfour, à l’ouest du Soudan, en attisant la rivalité entre tribus arabes de la région et populations africaines, lesquelles se rebellaient contre la confiscation par le pouvoir et les tribus arabes des ressources de la zone (eau, terres, richesses du sous-sol…). Omar El-béchir arma les sinistres « Janjawids », miliciens arabes qui effectuaient des massacres et « nettoyages » de villages de communautés africaines, Janjawids dont l’un des chefs grimpant rapidement la hiérarchie à la faveur des violences au Darfour… sera Mohamed Hamdan Dagalo-Hemedti, un ancien marchand de chameaux. Omar El-béchir favorisera ensuite la transformation des Janjawids en « Force de Soutien Rapide » placée sous le commandement de Mohamed Hamdan Dagalo, et chargée notamment de protéger son pouvoir. A la chute de Omar El-béchir, un gouvernement intérimaire d’unité est mis en place, dirigé par le Premier ministre Abdallah Hamdok, mais, en octobre 2021, les militaires reprennent le pouvoir, en acceptant le principe d’un transfert à des autorités civiles en 2023, et instaurent un Conseil de souveraineté transitoire, codirigé par le général Abdel Fattah al-Burhan et le général Mohamed Hamdan Dogolo, qui en sont respectivement président et vice-président. Entre les deux généraux, une rivalité pour le pouvoir, et un différend sur les modalités d’intégration de la RSF dans l’armée, ne cessent de grossir. Le conflit éclate finalement en avril 2023, ruinant les espoirs d’installer au Soudan une démocratie. Les Occidentaux, devant la violence des combats, notamment à Khartoum, évacuent en urgence leurs ressortissants, à l’image de la France qui lance le 22 avril l’opération Sagittaire permettant d’évacuer plus de 900 personnes de près de 80 nationalités.

Crise humanitaire aigue

D’abord, et selon le Bureau de Coordination des Affaires humanitaires de l’ONU (OCHA), les grands chiffres des déplacements de populations causés par ce conflit : près de 2,5 millions de personnes ayant dû fuir depuis le 15 avril, dont près de 2 millions de déplacés internes, et plus de 500.000 ayant franchi les frontières des pays voisins (En ordre d’importance Egypte d’abord, puis Tchad, Soudan du Sud, et Centrafrique). Selon l’IOM (Organisation Internationale pour les migrations), 72% des personnes ayant dû se déplacer sont originaires de l’état de Khartoum, et 19% de l’état du Darfour occidental ; toujours selon l’IOM, plus de 90% des réfugiés sont des femmes et des enfants. Certains pays, comme l’Egypte, commencent à fermer leurs frontières aux réfugiés du Soudan… OCHA chiffre à 24,7 millions le nombre de personnes ayant besoin d’assistance humanitaire au Soudan, dont 11,7 millions en crise alimentaire (IPC 3+).

© UNHCR Colin Delfosse Des personnes déplacées par le conflit au Soudan font la queue pour recevoir de l’aide à leur arrivée au Tchad.

Les pourparlers menés à Jeddah, en Arabie Saoudite, en mai dernier, avaient débouché le 11 mai sur une déclaration d’engagement destinée à permettre la mise en place de corridors pour l’évacuation des civils et l’acheminement de l’aide humanitaire. Toutefois, les cessez-le feu successifs signés n’ont pas été respectés (ou ont été trop courts), empêchant en pratique la mise en œuvre de cette déclaration d’engagement. Les RSF avaient décidé le 31 mai de se retirer des pourparlers de Jeddah, et le 2 juin, prenant acte de l’impasse, l’Arabie Saoudite et les Etats-Unis en avaient annoncé la suspension. Ceux-ci sont toutefois relancés, a annoncé l’Arabie Saoudite. Le CERF (Central Emergency Relief Fund) des Nations Unies a décidé d’un fonds additionnel de 22 millions de dollars, et le Sudan Humanitarian Fund géré par OCHA a alloué 40 millions de dollars pour des programmes humanitaires d’urgence.

En dehors de la poursuite des combats, on a assisté à de nombreux pillages, notamment de locaux d’ONG humanitaires (comme celui de Première Urgence Internationale-PUI) à Khartoum. Des entrepôts du Programme Alimentaire Mondial de l’ONU (PAM) ont également été pillés. L’ONG PUI a recueilli le témoignage de déplacés décrivant ces pillages à Khartoum (où des quartiers entiers n’ont plus d’eau ni d’électricité) : les miliciens et différents groupes armés non identifiés entrent chez les gens pour tout prendre avec des pick-up partout dans la ville. Ils commencent par l’or, puis les télévisions, frigos, tout ce qui peut avoir de la valeur… Ces déplacés ont également rapporté aux équipes de PUI de nombreux cas de viol et d’abus sexuel.

Aicha Madar s’est réfugiée au Tchad avec sa fille Fatima après que des hommes armés ont incendié son village au Soudan. Photo PAM Jacques David

Un pays séparé en deux ?

Sur le plan militaire, la carte de la situation dessine un pays divisé entre une zone « gouvernementale-Abdel Fattah al-Burhane » couvrant l’Ouest, le Nord et une partie du Sud, tandis que les RSF contrôlent une partie du centre avec une avancée vers Khartoum qui reste l’objet de combats, et surtout le Sud-Ouest, le Darfour occidental, dont toutefois des parties, notamment aux approches de Geneina, restent disputées. Les autorités se sont retirées à Port-Soudan, sur la côte de la Mer rouge, ainsi que les services de l’administration, comme par exemple la Commission fédérale soudanaise de l’aide humanitaire (HAC) qui supervise la délivrance des visas d’entrée aux humanitaires… Ces visas, nous le verrons plus loin, sont l’un des enjeux de l’accès des humanitaires au pays, tant ils semblent faire l’objet d’une rétention par les autorités chargées de les délivrer. A cet égard, on peut se demander si l’on ne se dirige pas, sur le plan humanitaire, également vers un pays divisé en deux, avec, un peu comme en Syrie, une zone « gouvernementale » fermée d’accès ou à tout le moins extrêmement contrôlée pour les acteurs humanitaires, et une zone Ouest-centre « autonome », avec la perspective d’une entrée par le Tchad des organisations humanitaires leur permettant d’opérer plus librement par un corridor transfrontalier.

La zone de Gedaref à l’Est

Selon l’association SOLIDARITES INTERNATIONAL, qui a une base opérationnelle à Gedaref (état d’Al Qadarif) où elle répond notamment aux besoins des réfugiés d’Ethiopie, le « climat » y est tendu mais sans combats ; près de 4.550 foyers de déplacés étaient arrivés dans la zone à début juin, certaines de ces familles venaient de l’état soudanais de Al Jazirah, où elles étaient déjà déplacées en provenance de Khartoum. L’équipe de SOLIDARITES INTERNATIONAL est engagée dans des évaluations d’urgence des besoins sur la zone.

Carte des régions du Soudan @United Nations Cartographic Section

Le cas du Darfour   

La guerre des généraux a rallumé au Darfour les violences préexistantes (et décorrélées en grande partie du conflit en cours entre les deux généraux), et qui remontaient à l’époque d’Omar El-béchir, notamment entre tribus arabes et « africaines » Massalit (à tel point que beaucoup d’acteurs de terrain pensent que le scénario du retour de la « guerre du Darfour » du début des années 2000 est écrit). Des organisations humanitaires qui opéraient dans la région ont pu, malgré les combats, maintenir un minimum d’activités de collecte d’information sur la situation. C’est le cas de l’association SOLIDARITES INTERNATIONAL, qui dispose sur place d’une base opérationnelles à Geneina au Darfour. Si pour l’instant, compte tenu de la situation sécuritaire extrêmement dégradée, la mise en œuvre des programmes de SI est suspendue, ses équipes rapportent en juin un état des lieux catastrophique : à Geineina, des renforts des RSF ont été envoyés, et de violents combats ont lieu dès que les camps sont réapprovisionnés en armes et munitions, notamment dans les quartiers de El Jamarek, Al Jabal et Ardamatta. Le 14 juin, le gouverneur du Darfour occidental a été tué. Les corps des tués ne sont plus enlevés dans les rues, favorisant un risque de propagation d’épidémies. La ville est en partie détruite, et les sites de déplacés, comme les habitations des populations hôtes, font l’objet de destructions et de pillages (les sites de déplacés ont été incendiés, ainsi que les pompes à eau qui s’y trouvaient). Les communications, les réseaux et l’électricité y ont été coupés. La situation humanitaire y est qualifiée par les équipes de terrain de SOLIDARITES INTERNATIONAL de critique : les gens doivent faire près de neuf heures de queue pour un seau d’eau insalubre (plus d’eau depuis le 15 avril), les services de santé sont détruits (les blessés ne sont pas soignés et meurent dans la rue), les ressources alimentaires sont épuisées… En moyenne, dix enfants meurent chaque jour à Geneina en raison du manque d’accès à l’eau potable et l’assainissement, à la nourriture ou à la santé… Le CICR alerte sur l’état des lieux dramatique en termes de protection, d’accès à l’eau, l’hygiène et la santé. Certains acteurs de terrain évoquent, s’agissant du Darfour, un « vide sidéral » de la réponse humanitaire… Pour PUI « Le Darfour Occidental était déjà avant le conflit l’épicentre d’une crise humanitaire importante », et « ses populations ont dû faire face à des déplacements répétitifs dans les dernières années et sont en situation de vulnérabilité extrême ». Malgré la quasi-impossibilité en ce moment d’intervenir à hauteur des besoins, l’équipe de SOLIDARITES INTERNATIONAL est parvenue à distribuer son stock de produits de première nécessité avant le début des pillages et à trouver un camion pour y placer des barils d’eau potable afin de mener une distribution d’urgence à la population ; elle a également pu procéder à la réhabilitation en urgence de pompes à main. L’ONG PUI, à titre d’exemple, se prépare pour intervenir en santé et nutrition, dès que la situation sécuritaire le permettra.

© Sudanese Red Crescent Society. Quelques 10.000 personnes devraient recevoir une aide alimentaire lors d’une première distribution à Omdurman, au Soudan.

Les habitants de Geneina qui tentent de faire le trajet vers Adré au Tchad pour s’y réfugier perdent tout sur la route (racket, etc…). Dans le village d’Adikong (où il y a eu de violents combats), des témoignages rapportent que de nombreux enfants et personnes âgées ont été abandonnés, car trop faibles pour atteindre la frontière. L’hôpital d’Adré au Tchad, soutenu par MSF, a reçu plus de 800 blessés. Toujours côté tchadien, l’ONG PUI est opérationnelle depuis le début de la crise, avec le déploiement de cliniques mobiles en réponse aux besoins des réfugiés venant du Darfour. Enfin, l’équipe d’urgence de SOLIDARITES INTERNATIONAL à Adré au Tchad a commencé à répondre aux besoins des déplacés et « sortants » de l’hôpital (bladders d’eau, kits « shelter »).

Par ailleurs, les combats touchent également d’autres villes du Darfour, telles que Nyala ou Zalingei, tandis que d’autres comme El Fasher (Darfour du Nord) voient arriver de très nombreux déplacés.

Plus à l’est, El Obeid (capitale du Nord-Kordofan) qui servait de « Sas » entre Khartoum et le Darfour, fait l’objet de violents combats et attaques aériennes et d’artillerie.

Dans ces conditions, la réactivité des ONG est cruciale : par exemple, le 3 mai dernier, PUI a déployé un équipe médical mobile à Hassa Hissa, a deux heures au sud de Khartoum, offrant des consultations médicales, des séances de soutien psycho-social, des screening pour la malnutrition et des consultations de sante maternelle.

L’équipe de SOLIDARITES INTERNATIONAL trouve des solutions pour franchir la frontière avec les approvisionnements, 22 juin 2023 @SOLIDARITES INTERNATIONAL Photographe Justine Musik Piquemal

Le risque d’élargissement du conflit au Soudan

A la faveur de l’affrontement entre les RSF et les forces gouvernementales, et au-delà de la résurgence du conflit au Darfour, l’état du Kordofan du Sud (riche en champs pétrolifères), frontalier du Soudan du Sud, s’enflamme à nouveau. L’armée soudanaise accuse le groupe rebelle du SPLM-N (Mouvement populaire de libération du Soudan – Nord) d’avoir rompu un cessez-le feu qui avait été durablement établi, et d’avoir attaqué les positions de l’armée dans la capitale de l’état, Kadugli, que les habitants ont commencé à fuir…

Enjeux et contraintes des interventions humanitaires pour répondre à la crise actuelle :

Ceux-ci, très nombreux, peuvent être exposés en deux types :

  • Contraintes d’ordre pratiques et naturels :

En premier, l’arrivée de la saison des pluies, fin juin, rend les déplacements extrêmement difficiles (même si celle-ci est très attendue par les populations qui n’ont plus d’eau…). Il s’agit, pour les équipes sur place ou en attente de franchir la frontière, d’une course contre la montre, afin de pourvoir accéder aux zones d’intervention, avec le personnel et les stocks humanitaires indispensables. Cette contrainte est évidemment liée aux contraintes administratives (voir ci-dessous).

Par ailleurs, l’impact de la saison des pluies est également décisif quant à la capacité des organisations humanitaires à porter assistance aux quelques 100.000 Soudanais ayant cherché refuge au Tchad depuis le début de la crise. Comme le souligne Audrey van der Schoot, Chef de mission pour Médecins Sans Frontières (MSF) au Tchad, les inondations pourraient isoler des populations réfugiées et hôtes, notamment dans la région frontalière de Sila, les coupant de l’aide.

Enfin, des ONG comme SOLIDARITES INTERNATIONAL et PUI rappellent que la saison des pluies va empirer la situation dans les camps réfugiés et les centres fortement peuplés, avec des risques élevés de propagation de maladies liées à l’eau insalubre, comme le paludisme mais aussi le choléra.

Le manque de carburant pose également un défi pour les futures déplacements des organisations humanitaires, ainsi que l’absence / la destruction de réseaux de communication (Internet), notamment au Darfour, et enfin de réseaux bancaires (les banques ont été par exemple incendiées à Geneina au Darfour) permettant les transferts de fonds (salaires des équipes, distributions éventuelles de cash aux bénéficiaires).

Femme attendant une distribution dans un camp à Al Geneina au Soudan ©Solidarités International
  • Contraintes d’ordre administratif et / ou de souplesse de mise en œuvre des contrats d’opérations avec les bailleurs.        

Citons l’ONG PUI : « L’accès est un immense problème et commence surtout au niveau des visas »…La contrainte la plus urgente à lever est en effet celle de l’obtention ou du renouvellement des visas pour les équipes d’urgence des organisations humanitaires, surtout à partir de Port-Soudan, ainsi que de l’acheminement du matériel et des produits humanitaires provenant des stocks d’urgence, étant entendu que ceux-ci ne peuvent être acheminés sans que le personnel d’urgence des ONG soit sur place pour les recevoir et dédouaner, ce qui implique qu’ils aient pu entrer dans le pays avec visas. Les ONG SOLIDARITES INTERNATIONAL et PUI témoignent du fait que, pour l’instant, il est presque impossible d’obtenir des visas pour leur personnel, l’accès n’étant autorisé qu’aux personnes ayant des permis de résidence courant (obtenus avant le début de la crise). Toujours selon PUI, dans l’Est du Pays, même les déplacements entre les différents états nécessitent des permis, sachant que ceux-ci sont souvent refusés ou retardés pendant des semaines. A noter que l’OMS et le CICR ont réussi à faire rentrer des médicaments depuis Port-Soudan, mais d’autres organisations ont vu l’accès depuis l’Ethiopie refusé.

Des moyens de liaison et transport de fret aériens ont été mis en place par les Nations-Unies à partir de Nairobi au Kenya vers Port-Soudan (Programme Alimentaire Mondial et UNHAS), ainsi que par ECHO (« ECHO Flight ») pour l’est du Soudan via le Tchad. Côté frontière avec le Tchad, un corridor humanitaire semble pouvoir être mis en place, avec l’appui de l’ONU, à partir d’Abéché et Adré au Tchad. L’association humanitaire SOLIDARITES INTERNATIONAL a pris la direction du « NGO Forum for Darfur » qui est notamment en charge, en coordination avec une mission d’évaluation de l’ONU, de la faisabilité de ce corridor Abéché-Adré-Geneina. SOLIDARITES INTERNATIONAL est en échange constant avec toutes les parties en conflit et autorités afin de garantir la faisabilité de ce corridor. Les autorités tchadiennes ont donné l’autorisation aux humanitaires de franchir la frontière dans les deux sens, et les représentants du HAC soudanais au Darfour semblent faire preuve d’ouverture.

L’obligation faite par les autorités soudanaises aux organisations humanitaires de se déplacer et d’opérer sous escortes armées va poser un problème aux ONG refusant d’intervenir sous la protection de telles escortes : négociations difficiles avec les autorités, et gestion de la sécurité permettant de délivrer l’aide humanitaire sans prendre de risques inacceptables, dans un contexte à haut niveau de risques.

Enfin, le contexte d’urgence aigue et évolutive de la crise actuelle au Soudan (PUI parle d’une « crise d’une ampleur hors normes, avec l’ensemble du Soudan en crise humanitaire avancée, et les Soudanais qui sont désespérés ») appelle, d’une part à une augmentation des financements en réponse à celle-ci de la part des bailleurs de fonds de l’aide humanitaire, et d’autre part, à une forme de « flexibilité de mise en œuvre » de la part de ces bailleurs, afin de permettre le déploiement rapide d’équipes d’urgence à hauteur des besoins, et surtout l’adaptabilité de la réponse humanitaire (en termes de type de réponses, de zones d’opération et de nombre de bénéficiaires) à une situation en permanente évolution. Il semblerait que certains bailleurs (CDCS, ECHO) aient fait preuve, à cet égard, d’une forme de rapidité et de flexibilité.

De nouveaux arrivants du Soudan attendent de la nourriture du PAM au Tchad. Le PAM pourrait être contraint d’interrompre son aide par manque de fonds. Photo PAM Jacques David

Conclusion provisoire

La guerre des généraux au Soudan illustre de façon dramatique la question centrale de l’accès des organisations humanitaires aux régions et populations où se situent les besoins les plus aigus, et celle, consubstantielle, du « jusqu’où aller » en termes de prise de risque et de choix en termes de protection – ou non – pour opérer librement et en accord avec nos principes fondamentaux de neutralité, d’indépendance et d’impartialité, auprès des personnes impactées par un conflit armé. Elle pose aussi, comme d’autres crises (RDC, Ukraine…) la question de la nécessaire flexibilité des bailleurs afin d’adapter les réponses aux contextes évolutifs. Il est à craindre que, dans les temps qui viennent, ces problématiques de l’humanitaire en zone de guerre se fassent de plus en plus prégnantes.

Pierre Brunet

Ecrivain et humanitaire

Pierre Brunet est romancier et membre du Conseil d’administration de l’ONG SOLIDARITES INTERNATIONAL. Il s’engage dans l’humanitaire au Rwanda en 1994, puis en 1995 en Bosnie, et est depuis retourné sur le terrain (Afghanistan en 2003, jungle de Calais en 2016, camps de migrants en Grèce et Macédoine en 2016, Irak et Nord-Est de la Syrie en 2019, Ukraine en 2023). Les romans de Pierre Brunet sont publiés chez Calmann-Lévy : « Barnum » en 2006, « JAB » en 2008, « Fenicia » en 2014 et « Le triangle d’incertitude » en 2017. Ancien journaliste, Pierre Brunet publie régulièrement des articles d’analyse, d’opinion, ou des chroniques.