Soudan, la guerre des généraux

Quelles perspectives pour l’action humanitaire ?  

Une femme âgée, déplacée de sa maison à Abyei par les violents combats, se prépare à recevoir sa ration d’aide alimentaire d’urgence. Agok, Soudan. UN Photo/Tim McKulka.

Le 15 avril dernier, un conflit qui depuis longtemps couvait au Soudan éclatait, embrasant une grande partie du pays, avec comme épicentres la capitale Khartoum et la région du Darfour. Cette « guerre des généraux », comme on l’a appelée, puisqu’elle oppose le général Mohamed Hamdan Dagalo, dit « Hemedti », le chef de la milice paramilitaire des Forces de Soutien Rapide (RSF), au général Abdel Fattah al-Burhane, commandant des Forces armées soudanaises, est à la fois l’expression de l’échec de la transition démocratique du pays, et la cause d’une crise humanitaire aigüe qui vient frapper un pays déjà fragile et impacté par de précédentes hostilités, que ce soit à l’intérieur de ses frontières ou de l’autre côté de celles-ci.

Echec de la transition démocratique

En avril 2019, l’ancien dictateur Omar El-béchir était destitué par l’armée, sous la pression populaire. Celui-ci avait, entre autres, enflammé au début des années 2 000 la région sahélienne du Darfour, à l’ouest du Soudan, en attisant la rivalité entre tribus arabes de la région et populations africaines, lesquelles se rebellaient contre la confiscation par le pouvoir et les tribus arabes des ressources de la zone (eau, terres, richesses du sous-sol…). Omar El-béchir arma les sinistres « Janjawids », miliciens arabes qui effectuaient des massacres et « nettoyages » de villages de communautés africaines, Janjawids dont l’un des chefs grimpant rapidement la hiérarchie à la faveur des violences au Darfour… sera Mohamed Hamdan Dagalo-Hemedti, un ancien marchand de chameaux. Omar El-béchir favorisera ensuite la transformation des Janjawids en « Force de Soutien Rapide » placée sous le commandement de Mohamed Hamdan Dagalo, et chargée notamment de protéger son pouvoir. A la chute de Omar El-béchir, un gouvernement intérimaire d’unité est mis en place, dirigé par le Premier ministre Abdallah Hamdok, mais, en octobre 2021, les militaires reprennent le pouvoir, en acceptant le principe d’un transfert à des autorités civiles en 2023, et instaurent un Conseil de souveraineté transitoire, codirigé par le général Abdel Fattah al-Burhan et le général Mohamed Hamdan Dogolo, qui en sont respectivement président et vice-président. Entre les deux généraux, une rivalité pour le pouvoir, et un différend sur les modalités d’intégration de la RSF dans l’armée, ne cessent de grossir. Le conflit éclate finalement en avril 2023, ruinant les espoirs d’installer au Soudan une démocratie. Les Occidentaux, devant la violence des combats, notamment à Khartoum, évacuent en urgence leurs ressortissants, à l’image de la France qui lance le 22 avril l’opération Sagittaire permettant d’évacuer plus de 900 personnes de près de 80 nationalités.

Crise humanitaire aigue

D’abord, et selon le Bureau de Coordination des Affaires humanitaires de l’ONU (OCHA), les grands chiffres des déplacements de populations causés par ce conflit : près de 2,5 millions de personnes ayant dû fuir depuis le 15 avril, dont près de 2 millions de déplacés internes, et plus de 500.000 ayant franchi les frontières des pays voisins (En ordre d’importance Egypte d’abord, puis Tchad, Soudan du Sud, et Centrafrique). Selon l’IOM (Organisation Internationale pour les migrations), 72% des personnes ayant dû se déplacer sont originaires de l’état de Khartoum, et 19% de l’état du Darfour occidental ; toujours selon l’IOM, plus de 90% des réfugiés sont des femmes et des enfants. Certains pays, comme l’Egypte, commencent à fermer leurs frontières aux réfugiés du Soudan… OCHA chiffre à 24,7 millions le nombre de personnes ayant besoin d’assistance humanitaire au Soudan, dont 11,7 millions en crise alimentaire (IPC 3+).

© UNHCR Colin Delfosse Des personnes déplacées par le conflit au Soudan font la queue pour recevoir de l’aide à leur arrivée au Tchad.

Les pourparlers menés à Jeddah, en Arabie Saoudite, en mai dernier, avaient débouché le 11 mai sur une déclaration d’engagement destinée à permettre la mise en place de corridors pour l’évacuation des civils et l’acheminement de l’aide humanitaire. Toutefois, les cessez-le feu successifs signés n’ont pas été respectés (ou ont été trop courts), empêchant en pratique la mise en œuvre de cette déclaration d’engagement. Les RSF avaient décidé le 31 mai de se retirer des pourparlers de Jeddah, et le 2 juin, prenant acte de l’impasse, l’Arabie Saoudite et les Etats-Unis en avaient annoncé la suspension. Ceux-ci sont toutefois relancés, a annoncé l’Arabie Saoudite. Le CERF (Central Emergency Relief Fund) des Nations Unies a décidé d’un fonds additionnel de 22 millions de dollars, et le Sudan Humanitarian Fund géré par OCHA a alloué 40 millions de dollars pour des programmes humanitaires d’urgence.

En dehors de la poursuite des combats, on a assisté à de nombreux pillages, notamment de locaux d’ONG humanitaires (comme celui de Première Urgence Internationale-PUI) à Khartoum. Des entrepôts du Programme Alimentaire Mondial de l’ONU (PAM) ont également été pillés. L’ONG PUI a recueilli le témoignage de déplacés décrivant ces pillages à Khartoum (où des quartiers entiers n’ont plus d’eau ni d’électricité) : les miliciens et différents groupes armés non identifiés entrent chez les gens pour tout prendre avec des pick-up partout dans la ville. Ils commencent par l’or, puis les télévisions, frigos, tout ce qui peut avoir de la valeur… Ces déplacés ont également rapporté aux équipes de PUI de nombreux cas de viol et d’abus sexuel.

Aicha Madar s’est réfugiée au Tchad avec sa fille Fatima après que des hommes armés ont incendié son village au Soudan. Photo PAM Jacques David

Un pays séparé en deux ?

Sur le plan militaire, la carte de la situation dessine un pays divisé entre une zone « gouvernementale-Abdel Fattah al-Burhane » couvrant l’Ouest, le Nord et une partie du Sud, tandis que les RSF contrôlent une partie du centre avec une avancée vers Khartoum qui reste l’objet de combats, et surtout le Sud-Ouest, le Darfour occidental, dont toutefois des parties, notamment aux approches de Geneina, restent disputées. Les autorités se sont retirées à Port-Soudan, sur la côte de la Mer rouge, ainsi que les services de l’administration, comme par exemple la Commission fédérale soudanaise de l’aide humanitaire (HAC) qui supervise la délivrance des visas d’entrée aux humanitaires… Ces visas, nous le verrons plus loin, sont l’un des enjeux de l’accès des humanitaires au pays, tant ils semblent faire l’objet d’une rétention par les autorités chargées de les délivrer. A cet égard, on peut se demander si l’on ne se dirige pas, sur le plan humanitaire, également vers un pays divisé en deux, avec, un peu comme en Syrie, une zone « gouvernementale » fermée d’accès ou à tout le moins extrêmement contrôlée pour les acteurs humanitaires, et une zone Ouest-centre « autonome », avec la perspective d’une entrée par le Tchad des organisations humanitaires leur permettant d’opérer plus librement par un corridor transfrontalier.

La zone de Gedaref à l’Est

Selon l’association SOLIDARITES INTERNATIONAL, qui a une base opérationnelle à Gedaref (état d’Al Qadarif) où elle répond notamment aux besoins des réfugiés d’Ethiopie, le « climat » y est tendu mais sans combats ; près de 4.550 foyers de déplacés étaient arrivés dans la zone à début juin, certaines de ces familles venaient de l’état soudanais de Al Jazirah, où elles étaient déjà déplacées en provenance de Khartoum. L’équipe de SOLIDARITES INTERNATIONAL est engagée dans des évaluations d’urgence des besoins sur la zone.

Carte des régions du Soudan @United Nations Cartographic Section

Le cas du Darfour   

La guerre des généraux a rallumé au Darfour les violences préexistantes (et décorrélées en grande partie du conflit en cours entre les deux généraux), et qui remontaient à l’époque d’Omar El-béchir, notamment entre tribus arabes et « africaines » Massalit (à tel point que beaucoup d’acteurs de terrain pensent que le scénario du retour de la « guerre du Darfour » du début des années 2000 est écrit). Des organisations humanitaires qui opéraient dans la région ont pu, malgré les combats, maintenir un minimum d’activités de collecte d’information sur la situation. C’est le cas de l’association SOLIDARITES INTERNATIONAL, qui dispose sur place d’une base opérationnelles à Geneina au Darfour. Si pour l’instant, compte tenu de la situation sécuritaire extrêmement dégradée, la mise en œuvre des programmes de SI est suspendue, ses équipes rapportent en juin un état des lieux catastrophique : à Geineina, des renforts des RSF ont été envoyés, et de violents combats ont lieu dès que les camps sont réapprovisionnés en armes et munitions, notamment dans les quartiers de El Jamarek, Al Jabal et Ardamatta. Le 14 juin, le gouverneur du Darfour occidental a été tué. Les corps des tués ne sont plus enlevés dans les rues, favorisant un risque de propagation d’épidémies. La ville est en partie détruite, et les sites de déplacés, comme les habitations des populations hôtes, font l’objet de destructions et de pillages (les sites de déplacés ont été incendiés, ainsi que les pompes à eau qui s’y trouvaient). Les communications, les réseaux et l’électricité y ont été coupés. La situation humanitaire y est qualifiée par les équipes de terrain de SOLIDARITES INTERNATIONAL de critique : les gens doivent faire près de neuf heures de queue pour un seau d’eau insalubre (plus d’eau depuis le 15 avril), les services de santé sont détruits (les blessés ne sont pas soignés et meurent dans la rue), les ressources alimentaires sont épuisées… En moyenne, dix enfants meurent chaque jour à Geneina en raison du manque d’accès à l’eau potable et l’assainissement, à la nourriture ou à la santé… Le CICR alerte sur l’état des lieux dramatique en termes de protection, d’accès à l’eau, l’hygiène et la santé. Certains acteurs de terrain évoquent, s’agissant du Darfour, un « vide sidéral » de la réponse humanitaire… Pour PUI « Le Darfour Occidental était déjà avant le conflit l’épicentre d’une crise humanitaire importante », et « ses populations ont dû faire face à des déplacements répétitifs dans les dernières années et sont en situation de vulnérabilité extrême ». Malgré la quasi-impossibilité en ce moment d’intervenir à hauteur des besoins, l’équipe de SOLIDARITES INTERNATIONAL est parvenue à distribuer son stock de produits de première nécessité avant le début des pillages et à trouver un camion pour y placer des barils d’eau potable afin de mener une distribution d’urgence à la population ; elle a également pu procéder à la réhabilitation en urgence de pompes à main. L’ONG PUI, à titre d’exemple, se prépare pour intervenir en santé et nutrition, dès que la situation sécuritaire le permettra.

© Sudanese Red Crescent Society. Quelques 10.000 personnes devraient recevoir une aide alimentaire lors d’une première distribution à Omdurman, au Soudan.

Les habitants de Geneina qui tentent de faire le trajet vers Adré au Tchad pour s’y réfugier perdent tout sur la route (racket, etc…). Dans le village d’Adikong (où il y a eu de violents combats), des témoignages rapportent que de nombreux enfants et personnes âgées ont été abandonnés, car trop faibles pour atteindre la frontière. L’hôpital d’Adré au Tchad, soutenu par MSF, a reçu plus de 800 blessés. Toujours côté tchadien, l’ONG PUI est opérationnelle depuis le début de la crise, avec le déploiement de cliniques mobiles en réponse aux besoins des réfugiés venant du Darfour. Enfin, l’équipe d’urgence de SOLIDARITES INTERNATIONAL à Adré au Tchad a commencé à répondre aux besoins des déplacés et « sortants » de l’hôpital (bladders d’eau, kits « shelter »).

Par ailleurs, les combats touchent également d’autres villes du Darfour, telles que Nyala ou Zalingei, tandis que d’autres comme El Fasher (Darfour du Nord) voient arriver de très nombreux déplacés.

Plus à l’est, El Obeid (capitale du Nord-Kordofan) qui servait de « Sas » entre Khartoum et le Darfour, fait l’objet de violents combats et attaques aériennes et d’artillerie.

Dans ces conditions, la réactivité des ONG est cruciale : par exemple, le 3 mai dernier, PUI a déployé un équipe médical mobile à Hassa Hissa, a deux heures au sud de Khartoum, offrant des consultations médicales, des séances de soutien psycho-social, des screening pour la malnutrition et des consultations de sante maternelle.

L’équipe de SOLIDARITES INTERNATIONAL trouve des solutions pour franchir la frontière avec les approvisionnements, 22 juin 2023 @SOLIDARITES INTERNATIONAL Photographe Justine Musik Piquemal

Le risque d’élargissement du conflit au Soudan

A la faveur de l’affrontement entre les RSF et les forces gouvernementales, et au-delà de la résurgence du conflit au Darfour, l’état du Kordofan du Sud (riche en champs pétrolifères), frontalier du Soudan du Sud, s’enflamme à nouveau. L’armée soudanaise accuse le groupe rebelle du SPLM-N (Mouvement populaire de libération du Soudan – Nord) d’avoir rompu un cessez-le feu qui avait été durablement établi, et d’avoir attaqué les positions de l’armée dans la capitale de l’état, Kadugli, que les habitants ont commencé à fuir…

Enjeux et contraintes des interventions humanitaires pour répondre à la crise actuelle :

Ceux-ci, très nombreux, peuvent être exposés en deux types :

  • Contraintes d’ordre pratiques et naturels :

En premier, l’arrivée de la saison des pluies, fin juin, rend les déplacements extrêmement difficiles (même si celle-ci est très attendue par les populations qui n’ont plus d’eau…). Il s’agit, pour les équipes sur place ou en attente de franchir la frontière, d’une course contre la montre, afin de pourvoir accéder aux zones d’intervention, avec le personnel et les stocks humanitaires indispensables. Cette contrainte est évidemment liée aux contraintes administratives (voir ci-dessous).

Par ailleurs, l’impact de la saison des pluies est également décisif quant à la capacité des organisations humanitaires à porter assistance aux quelques 100.000 Soudanais ayant cherché refuge au Tchad depuis le début de la crise. Comme le souligne Audrey van der Schoot, Chef de mission pour Médecins Sans Frontières (MSF) au Tchad, les inondations pourraient isoler des populations réfugiées et hôtes, notamment dans la région frontalière de Sila, les coupant de l’aide.

Enfin, des ONG comme SOLIDARITES INTERNATIONAL et PUI rappellent que la saison des pluies va empirer la situation dans les camps réfugiés et les centres fortement peuplés, avec des risques élevés de propagation de maladies liées à l’eau insalubre, comme le paludisme mais aussi le choléra.

Le manque de carburant pose également un défi pour les futures déplacements des organisations humanitaires, ainsi que l’absence / la destruction de réseaux de communication (Internet), notamment au Darfour, et enfin de réseaux bancaires (les banques ont été par exemple incendiées à Geneina au Darfour) permettant les transferts de fonds (salaires des équipes, distributions éventuelles de cash aux bénéficiaires).

Femme attendant une distribution dans un camp à Al Geneina au Soudan ©Solidarités International
  • Contraintes d’ordre administratif et / ou de souplesse de mise en œuvre des contrats d’opérations avec les bailleurs.        

Citons l’ONG PUI : « L’accès est un immense problème et commence surtout au niveau des visas »…La contrainte la plus urgente à lever est en effet celle de l’obtention ou du renouvellement des visas pour les équipes d’urgence des organisations humanitaires, surtout à partir de Port-Soudan, ainsi que de l’acheminement du matériel et des produits humanitaires provenant des stocks d’urgence, étant entendu que ceux-ci ne peuvent être acheminés sans que le personnel d’urgence des ONG soit sur place pour les recevoir et dédouaner, ce qui implique qu’ils aient pu entrer dans le pays avec visas. Les ONG SOLIDARITES INTERNATIONAL et PUI témoignent du fait que, pour l’instant, il est presque impossible d’obtenir des visas pour leur personnel, l’accès n’étant autorisé qu’aux personnes ayant des permis de résidence courant (obtenus avant le début de la crise). Toujours selon PUI, dans l’Est du Pays, même les déplacements entre les différents états nécessitent des permis, sachant que ceux-ci sont souvent refusés ou retardés pendant des semaines. A noter que l’OMS et le CICR ont réussi à faire rentrer des médicaments depuis Port-Soudan, mais d’autres organisations ont vu l’accès depuis l’Ethiopie refusé.

Des moyens de liaison et transport de fret aériens ont été mis en place par les Nations-Unies à partir de Nairobi au Kenya vers Port-Soudan (Programme Alimentaire Mondial et UNHAS), ainsi que par ECHO (« ECHO Flight ») pour l’est du Soudan via le Tchad. Côté frontière avec le Tchad, un corridor humanitaire semble pouvoir être mis en place, avec l’appui de l’ONU, à partir d’Abéché et Adré au Tchad. L’association humanitaire SOLIDARITES INTERNATIONAL a pris la direction du « NGO Forum for Darfur » qui est notamment en charge, en coordination avec une mission d’évaluation de l’ONU, de la faisabilité de ce corridor Abéché-Adré-Geneina. SOLIDARITES INTERNATIONAL est en échange constant avec toutes les parties en conflit et autorités afin de garantir la faisabilité de ce corridor. Les autorités tchadiennes ont donné l’autorisation aux humanitaires de franchir la frontière dans les deux sens, et les représentants du HAC soudanais au Darfour semblent faire preuve d’ouverture.

L’obligation faite par les autorités soudanaises aux organisations humanitaires de se déplacer et d’opérer sous escortes armées va poser un problème aux ONG refusant d’intervenir sous la protection de telles escortes : négociations difficiles avec les autorités, et gestion de la sécurité permettant de délivrer l’aide humanitaire sans prendre de risques inacceptables, dans un contexte à haut niveau de risques.

Enfin, le contexte d’urgence aigue et évolutive de la crise actuelle au Soudan (PUI parle d’une « crise d’une ampleur hors normes, avec l’ensemble du Soudan en crise humanitaire avancée, et les Soudanais qui sont désespérés ») appelle, d’une part à une augmentation des financements en réponse à celle-ci de la part des bailleurs de fonds de l’aide humanitaire, et d’autre part, à une forme de « flexibilité de mise en œuvre » de la part de ces bailleurs, afin de permettre le déploiement rapide d’équipes d’urgence à hauteur des besoins, et surtout l’adaptabilité de la réponse humanitaire (en termes de type de réponses, de zones d’opération et de nombre de bénéficiaires) à une situation en permanente évolution. Il semblerait que certains bailleurs (CDCS, ECHO) aient fait preuve, à cet égard, d’une forme de rapidité et de flexibilité.

De nouveaux arrivants du Soudan attendent de la nourriture du PAM au Tchad. Le PAM pourrait être contraint d’interrompre son aide par manque de fonds. Photo PAM Jacques David

Conclusion provisoire

La guerre des généraux au Soudan illustre de façon dramatique la question centrale de l’accès des organisations humanitaires aux régions et populations où se situent les besoins les plus aigus, et celle, consubstantielle, du « jusqu’où aller » en termes de prise de risque et de choix en termes de protection – ou non – pour opérer librement et en accord avec nos principes fondamentaux de neutralité, d’indépendance et d’impartialité, auprès des personnes impactées par un conflit armé. Elle pose aussi, comme d’autres crises (RDC, Ukraine…) la question de la nécessaire flexibilité des bailleurs afin d’adapter les réponses aux contextes évolutifs. Il est à craindre que, dans les temps qui viennent, ces problématiques de l’humanitaire en zone de guerre se fassent de plus en plus prégnantes.

Pierre Brunet

Ecrivain et humanitaire

Pierre Brunet est romancier et membre du Conseil d’administration de l’ONG SOLIDARITES INTERNATIONAL. Il s’engage dans l’humanitaire au Rwanda en 1994, puis en 1995 en Bosnie, et est depuis retourné sur le terrain (Afghanistan en 2003, jungle de Calais en 2016, camps de migrants en Grèce et Macédoine en 2016, Irak et Nord-Est de la Syrie en 2019, Ukraine en 2023). Les romans de Pierre Brunet sont publiés chez Calmann-Lévy : « Barnum » en 2006, « JAB » en 2008, « Fenicia » en 2014 et « Le triangle d’incertitude » en 2017. Ancien journaliste, Pierre Brunet publie régulièrement des articles d’analyse, d’opinion, ou des chroniques.

 

Nil : le barrage de la discorde

© Le Nil à Assouan, Egypte. Photo: Méline Peyrot.

Certains analystes considèrent l’eau comme l’enjeu majeur du XXIème siècle. Depuis plusieurs années en effet nous voyons s’intensifier les conflits liés à cette ressource qui se raréfie. Les exemples de tensions liés à l’eau sont nombreux, que ce soit au Moyen Orient entre la Turquie et la Syrie qui se disputent l’Euphrate ou en Asie du Sud-Est où la Chine, ayant peu d’accès à l’eau, multiplie les barrages aux dépens de ses voisins.

L’un des conflits représentatifs de cette « guerre de l’eau » est celui concernant les eaux du Nil qui oppose l’Ethiopie, le Soudan et l’Egypte.

Le Nil, avec une longueur d’environ 6700 km, est l’un des fleuves le plus long du monde. Issu de la rencontre entre le Nil blanc et le Nil bleu à Khartoum, le fleuve serpente à travers le continent africain en traversant onze pays. Il est la première ressource en eau d’Afrique ce qui en fait un objet convoité par tous les pays qu’il traverse. En effet, depuis plusieurs années, le projet d’un grand barrage en Ethiopie inquiète le Soudan et l’Egypte, en aval, qui ont peur de voir leur accès à l’eau du Nil réduit.

Le partage des eaux du Nil : l’hégémonie Égyptienne

Le partage des eaux du Nil date du 20ème siècle. En 1929, le Traité sur l’utilisation exclusive des eaux du Nil a été signé entre l’Egypte et le Soudan. Il donnait à l’Egypte et au Soudan une quantité d’eau respective et un droit de veto sur tous les projets hydrauliques pouvant affecter les eaux du Nil. Les pays en amont du fleuve ont été exclus de l’accord et n’ont pas obtenu de droit d’exploitation du Nil. Ce traité s’inscrivait dans la lignée des précédents accords signés à l’époque coloniale qui témoignaient du privilège accordé par les autorités britanniques à l’Égypte, son ancienne colonie.

Cet accord est reconduit en 1959, donnant largement la faveur à l’Egypte. L’accord a permis le partage de l’ensemble du débit annuel moyen du Nil estimé à 85 milliards de m3 entre le Soudan qui en a obtenu 18, 5 millards de m3 et l’Egypte qui bénéficiait de 55,5 millards de m3. Cet accord donne également le droit à l’Egypte de construire le barrage d’Assouan.

L’Egypte s’est donc emparée du Nil en excluant tous les autres états riverains des accords concernant le fleuve. L’Ethiopie a rapidement dénoncé ces arrangements dont elle était exclue et qui la privait de l’exploitation du Nil Bleu.

Cette hégémonie de l’Egypte sur les eaux du Nil a été remise en cause en 2010 avec la signature d’un traité, entre six pays du bassin du fleuve (Ouganda, Tanzanie, Ethiopie, Rwanda, Burundi, Kenya). Ce traité autorise les pays en amont du fleuve à développer des projets d’irrigation et de barrages hydroélectriques sans avoir à obtenir l’approbation préalable du Caire. Ce nouveau traité remet donc directement en cause le traité de 1929 et le droit de veto qu’il octroyait à l’Egypte. Evidemment, le Caire et Khartoum s’y opposent car il met un terme à leur position privilégiée.

C’est dans cette optique de contestation des précédents traités et de réappropriation du Nil que l’Ethiopie révèle en 2011 son projet de construction d’un grand barrage.

 

Le projet Éthiopien

Le 2 avril 2011, le gouvernement éthiopien lançait la construction du Grand barrage de la Renaissance, aussi appelé barrage du millénaire, placé sur le Nil Bleu juste avant la frontière avec le Soudan dont le nom évocateur symbolise le renouveau du pays. Ce projet a débuté au même moment où l’Egypte, fervente opposante au projet, devait faire face au printemps arabe.

C’est un projet pharaonique puisqu’il s’agit de construire le plus grand barrage du continent africain.

Le barrage a exigé un budget s’élevant à 4,7 milliards de dollars. Il a été presque exclusivement financé grâce aux finances publiques du pays (et notamment une réduction du salaire des fonctionnaires et des contributions importantes de la diaspora), les investisseurs étrangers ayant été freinés par les tensions avec l’Égypte et l’impact environnemental du projet.

©Grand barrage de le Renaissance, vidéo TV5 Monde.

Si ce barrage est ambitieux, c’est pour répondre aux besoins de développement du pays. Depuis le début des années 2000, l’Ethiopie connaît une croissance importante de 10% par an sur les 10 dernières, couplée à une croissance démographique de 25,2% par an et à une urbanisation de sa population. Ce barrage est donc devenu un projet de développement vital pour le pays.

Cette construction s’inscrit dans une volonté d’assurer non seulement les besoins énergétiques croissants de la population, en augmentation de 30% par an, mais aussi les besoins alimentaires puisque l’eau du barrage servira également pour l’agriculture. Ce projet a également des objectifs plus stratégiques puisqu’il permettrait au gouvernement éthiopien non seulement de tirer des revenus de l’exportation d’électricité mais également de se positionner comme un acteur régional important. En Ethiopie, le barrage est présenté comme un véritable monument national.

Le barrage pourrait fournir 6000 mégawatts d’électricité, l’équivalent de 6 centrales nucléaires (reportage), ce qui ferait de l’Ethiopie le premier producteur d’électricité d’Afrique. La taille du barrage et plus particulièrement la taille de son réservoir, d’une superficie de 1700 km2  qui pourra contenir 74 milliards de m3 d’eau, inquiète les pays qui se trouvent en aval.

Une menace existentielle pour l’Egypte.

Le Nil irrigue l’agriculture des pays riverains, notamment celle d’Egypte.

Le Nil Bleu qui traverse l’Ethiopie est le plus gros affluent du Nil, il fournit la quasi-totalité de l’eau qui arrive au Soudan et en Egypte. Ce projet de barrage fait craindre une baisse du débit du fleuve alors que c’est une ressource vitale pour les deux pays en aval et plus particulièrement encore pour l’Egypte.

L’Egypte, dont 98% des besoins en eau sont fournis par le Nil avec une population qui se concentre à 95% sur les rives du fleuve, fait déjà face à une situation alarmante. Proportionnellement à la hausse de sa démographie, et à la baisse de ses surfaces agricoles, ses besoins en eau augmentent continuellement alors qu’ils sont déjà estimés à 73 milliards de m3 par an, soit près de 20 milliards de plus que leur part théorique de l’eau du Nil.

L’ONU estime que l’Égypte devra faire face à une crise en eau d’ici à 2025 et que le pays aurait théoriquement besoin de 20% de ressources hydriques supplémentaires d’ici au début de la décennie 2020. Cette situation pourrait donc encore se détériorer sous l’effet du grand barrage de la Renaissance car certaines études réalisées montrent que l’ouvrage pourrait entraîner une baisse de 25% du débit du Nil en Egypte.

La dépendance de l’Egypte au Nil est totale : à la fois économique, agricole et sociale. Face à cette situation, on comprend donc la nervosité de l’Egypte concernant le projet du barrage, perçu comme un problème de sécurité national. L’Egypte s’oppose donc à ce projet à la fois pour des questions historiques et symboliques (le lien entre le Nil et l’émergence de la société égyptienne et la mainmise de l’Egypte sur le fleuve jusqu’à présent) mais aussi et surtout pour protéger ses besoins réels.

Les tensions sont particulièrement intenses depuis le début de la construction du barrage et la situation s’est même envenimée face au refus de l’Ethiopie d’arrêter les travaux. Ainsi en 2013, dans plusieurs déclarations sous la présidence de Mohamed Morsi, le Caire s’est dit prêt à utiliser des moyens militaires afin de faire respecter ses droits sur le Nil. Depuis, le ton s’est un peu apaisé, mais les tensions restent vives.

L’Egypte a plusieurs fois sollicité le Soudan pour faire front contre l’Ethiopie, toutefois le Soudan qui a soutenu le Caire pendant un temps, penche désormais du côté du gouvernement éthiopien, essayant de tirer le plus d’avantages possibles de sa position géographique, le pays pourrait d’ailleurs bénéficier de l’exportation de l’électricité éthiopienne. La perte de l’allié soudanais isole et affaibli encore plus l’Egypte.

Cependant, le 23 mars 2015, un « accord de principe », l’accord de Khartoum, est signé entre les 3 pays et montre pour la première fois un signe de coopération. C’est un premier accord en 10 points, dans lequel l’Egypte et le Soudan ont donné leur accord de principe à la construction du barrage éthiopien en attendant la finalisation de l’accord définitif. Il prévoit l’usage équitable des eaux du Nil, l’obligation de ne pas nuire aux intérêts des autres états du bord du Nil et enfin de mettre en place un mécanisme de résolution des différends.

Cet accord reste en réalité imprécis et illustre plus un changement dans les rapports de force autour du fleuve convoité, en faveur de l’Ethiopie face à une Egypte qui semble de plus en plus dépendante.

« L’Egypte est un don du Nil » selon Hérodote, géographe et historien grec (5 siècle avant JC)

La situation actuelle

Les discussions des dernières années entre l’Egypte et l’Ethiopie s’articulent désormais majoritairement autour de la durée de remplissage du barrage. L’Egypte souhaite une durée de remplissage la plus lente possible, de 12 à 21 ans, pour minimiser ses effets sur le débit du Nil alors que l’Ethiopie souhaite le remplir beaucoup plus rapidement, entre 4 et 7 ans. La question de la quantité d’eau que libérera le barrage une fois plein est également soulevée car l’Ethiopie ne souhaite pas annoncer un chiffre et l’Egypte est préoccupée par le contrôle que pourrait avoir l’Ethiopie sur l’eau Nil.

Après une période de stagnation et malgré une nouvelle rencontre en 2018, les avancées dans les négociations reprennent en janvier 2020 avec trois jours de négociations à Washington, sous la médiation des Etats-Unis, en présence du secrétaire américain au Trésor et du président de la Banque mondiale. Alors que depuis des années aucune solution n’avait été trouvée, les 3 pays semblent s’être mis d’accord sur un début de compromis : le remplissage doit avoir lieu de manière coopérative par étapes et doit être effectué en grande partie pendant la saison des pluies en juillet et août.

Négociations à Washington en janvier 2020.

Le 21 juillet 2020, l’Ethiopie a annoncé avoir atteint le niveau de remplissage du réservoir prévu pour la première année, ce qui devrait permettre de débuter la production d’électricité pour fin 2020. Le barrage devrait être complètement opérationnel en 2022.

Cette nouvelle arrive alors que les négociations entre les 3 pays n’ont toujours pas débouché sur un accord définitif, malgré une dernière rencontre en juin 2020 sous l’égide de l’Union Africaine. Le remplissage du barrage pourrait donc entraîner de nouvelles tensions entre l’Ethiopie et l’Egypte puisqu’aucun accord juridiquement contraignant n’a été trouvé pour le moment.

L’Egypte n’a pour l’instant pas réagi à la nouvelle.

Le grand barrage de la Renaissance reste selon Franck Galland un « hotspot » de la région.  Il estime que pour éviter le conflit, il faut soutenir l’Egypte financièrement pour l’aider à investir massivement dans les infrastructures en eau  : « car ce dont a urgemment besoin ce pays, c’est d’un plan Marshall pour limiter le recours aux eaux du Nil. Un plan pour soutenir une agriculture moins intensive, moins dépensière en eau et pour construire des stations de dessalement ».

Ce conflit paraît pour le moment insolvable. Malgré les nombreuses rencontres et négociations pour apaiser les tensions et trouver un compromis, toujours aucun accord définitif n’a été signé. En attendant, l’Ethiopie continue la construction et la mise en route du barrage et l’Egypte reste inquiète des conséquences que le barrage pourrait avoir sur son accès à l’eau.

Au-delà de la simple opposition entre un pays qui souhaite se développer et un autre qui veut continuer d’assurer ses besoins, Marc Lavergne perçoit les tensions autour du barrage comme une : « course à la primauté régionale ». D’un côté le barrage permet à l’Ethiopie de s’affirmer comme un acteur incontournable de la région et de l’autre, l’Egypte ne veut pas perdre son influence passée et son hydro-puissance.

Le conflit entre l’Ethiopie, le Soudan et l’Egypte est l’exemple actuel le plus frappant de la guerre pour l’accès à l’eau. Le CNRS considère d’ailleurs que cette question pourrait devenir, dans le siècle à venir, l’une des premières causes des tensions internationales.

Il est difficile de prédire comment la situation va évoluer dans les prochaines années. L’Egypte et l’Ethiopie vont-elles arriver à s’entendre ou leurs relations vont-elles encore se détériorer ? L’évolution du contexte géopolitique de la région, la croissance démographique et  le réchauffement climatique auront aussi certainement un rôle à jouer dans le cours de l’histoire du grand barrage de la Renaissance.

Méline Peyrot

 

Sources :

Nous vous recommandons le visionnage du documentaire « Le barrage de la Renaissance » disponible sur Youtube :  https://www.youtube.com/watch?v=4Mq6Gtleazg

Nous vous recommandons également l’émission France culture avec comme invité Franck Galland : https://www.franceculture.fr/emissions/les-enjeux-internationaux/conflit-diplomatique-entre-egypte-et-ethiopie-autour-de-la-construction-dun-grand-barrage-sur-le-nil

et son ouvrage « Le Grand jeu. Chroniques géopolitiques de l’eau »

Son article « Le Nil au coeur de la stabilité politique et sociale égyptienne »

L’interview de Marc Lavergne sur RFI : https://www.rfi.fr/fr/podcasts/20200715-marc-lavergne-l-%C3%A9clatement-l-%C3%A9thiopie-serait-drame-toute-la-r%C3%A9gion

L’émission de radio RFI « Barrage sur le Nil: comment éviter la guerre de l’eau? » : https://www.rfi.fr/fr/podcasts/20200623-barrage-nil-comment-%C3%A9viter-guerre-eau-ethiopie-soudan-egypte

Un article Les Clés du Moyen Orient : https://www.lesclesdumoyenorient.com/Le-barrage-Renaissance-accord-du-23-mars-2015

Un mémoire de l’IEP de Lyon : http://doc.sciencespo-lyon.fr/Ressources/Documents/Etudiants/Memoires/Cyberdocs/MFE2017/gogalla_n/Gogalla_n.pdf

Plusieurs articles Le Monde :

Cliquer pour accéder à Gogalla_n.pdf