Nil : le barrage de la discorde

© Le Nil à Assouan, Egypte. Photo: Méline Peyrot.

Certains analystes considèrent l’eau comme l’enjeu majeur du XXIème siècle. Depuis plusieurs années en effet nous voyons s’intensifier les conflits liés à cette ressource qui se raréfie. Les exemples de tensions liés à l’eau sont nombreux, que ce soit au Moyen Orient entre la Turquie et la Syrie qui se disputent l’Euphrate ou en Asie du Sud-Est où la Chine, ayant peu d’accès à l’eau, multiplie les barrages aux dépens de ses voisins.

L’un des conflits représentatifs de cette « guerre de l’eau » est celui concernant les eaux du Nil qui oppose l’Ethiopie, le Soudan et l’Egypte.

Le Nil, avec une longueur d’environ 6700 km, est l’un des fleuves le plus long du monde. Issu de la rencontre entre le Nil blanc et le Nil bleu à Khartoum, le fleuve serpente à travers le continent africain en traversant onze pays. Il est la première ressource en eau d’Afrique ce qui en fait un objet convoité par tous les pays qu’il traverse. En effet, depuis plusieurs années, le projet d’un grand barrage en Ethiopie inquiète le Soudan et l’Egypte, en aval, qui ont peur de voir leur accès à l’eau du Nil réduit.

Le partage des eaux du Nil : l’hégémonie Égyptienne

Le partage des eaux du Nil date du 20ème siècle. En 1929, le Traité sur l’utilisation exclusive des eaux du Nil a été signé entre l’Egypte et le Soudan. Il donnait à l’Egypte et au Soudan une quantité d’eau respective et un droit de veto sur tous les projets hydrauliques pouvant affecter les eaux du Nil. Les pays en amont du fleuve ont été exclus de l’accord et n’ont pas obtenu de droit d’exploitation du Nil. Ce traité s’inscrivait dans la lignée des précédents accords signés à l’époque coloniale qui témoignaient du privilège accordé par les autorités britanniques à l’Égypte, son ancienne colonie.

Cet accord est reconduit en 1959, donnant largement la faveur à l’Egypte. L’accord a permis le partage de l’ensemble du débit annuel moyen du Nil estimé à 85 milliards de m3 entre le Soudan qui en a obtenu 18, 5 millards de m3 et l’Egypte qui bénéficiait de 55,5 millards de m3. Cet accord donne également le droit à l’Egypte de construire le barrage d’Assouan.

L’Egypte s’est donc emparée du Nil en excluant tous les autres états riverains des accords concernant le fleuve. L’Ethiopie a rapidement dénoncé ces arrangements dont elle était exclue et qui la privait de l’exploitation du Nil Bleu.

Cette hégémonie de l’Egypte sur les eaux du Nil a été remise en cause en 2010 avec la signature d’un traité, entre six pays du bassin du fleuve (Ouganda, Tanzanie, Ethiopie, Rwanda, Burundi, Kenya). Ce traité autorise les pays en amont du fleuve à développer des projets d’irrigation et de barrages hydroélectriques sans avoir à obtenir l’approbation préalable du Caire. Ce nouveau traité remet donc directement en cause le traité de 1929 et le droit de veto qu’il octroyait à l’Egypte. Evidemment, le Caire et Khartoum s’y opposent car il met un terme à leur position privilégiée.

C’est dans cette optique de contestation des précédents traités et de réappropriation du Nil que l’Ethiopie révèle en 2011 son projet de construction d’un grand barrage.

 

Le projet Éthiopien

Le 2 avril 2011, le gouvernement éthiopien lançait la construction du Grand barrage de la Renaissance, aussi appelé barrage du millénaire, placé sur le Nil Bleu juste avant la frontière avec le Soudan dont le nom évocateur symbolise le renouveau du pays. Ce projet a débuté au même moment où l’Egypte, fervente opposante au projet, devait faire face au printemps arabe.

C’est un projet pharaonique puisqu’il s’agit de construire le plus grand barrage du continent africain.

Le barrage a exigé un budget s’élevant à 4,7 milliards de dollars. Il a été presque exclusivement financé grâce aux finances publiques du pays (et notamment une réduction du salaire des fonctionnaires et des contributions importantes de la diaspora), les investisseurs étrangers ayant été freinés par les tensions avec l’Égypte et l’impact environnemental du projet.

©Grand barrage de le Renaissance, vidéo TV5 Monde.

Si ce barrage est ambitieux, c’est pour répondre aux besoins de développement du pays. Depuis le début des années 2000, l’Ethiopie connaît une croissance importante de 10% par an sur les 10 dernières, couplée à une croissance démographique de 25,2% par an et à une urbanisation de sa population. Ce barrage est donc devenu un projet de développement vital pour le pays.

Cette construction s’inscrit dans une volonté d’assurer non seulement les besoins énergétiques croissants de la population, en augmentation de 30% par an, mais aussi les besoins alimentaires puisque l’eau du barrage servira également pour l’agriculture. Ce projet a également des objectifs plus stratégiques puisqu’il permettrait au gouvernement éthiopien non seulement de tirer des revenus de l’exportation d’électricité mais également de se positionner comme un acteur régional important. En Ethiopie, le barrage est présenté comme un véritable monument national.

Le barrage pourrait fournir 6000 mégawatts d’électricité, l’équivalent de 6 centrales nucléaires (reportage), ce qui ferait de l’Ethiopie le premier producteur d’électricité d’Afrique. La taille du barrage et plus particulièrement la taille de son réservoir, d’une superficie de 1700 km2  qui pourra contenir 74 milliards de m3 d’eau, inquiète les pays qui se trouvent en aval.

Une menace existentielle pour l’Egypte.

Le Nil irrigue l’agriculture des pays riverains, notamment celle d’Egypte.

Le Nil Bleu qui traverse l’Ethiopie est le plus gros affluent du Nil, il fournit la quasi-totalité de l’eau qui arrive au Soudan et en Egypte. Ce projet de barrage fait craindre une baisse du débit du fleuve alors que c’est une ressource vitale pour les deux pays en aval et plus particulièrement encore pour l’Egypte.

L’Egypte, dont 98% des besoins en eau sont fournis par le Nil avec une population qui se concentre à 95% sur les rives du fleuve, fait déjà face à une situation alarmante. Proportionnellement à la hausse de sa démographie, et à la baisse de ses surfaces agricoles, ses besoins en eau augmentent continuellement alors qu’ils sont déjà estimés à 73 milliards de m3 par an, soit près de 20 milliards de plus que leur part théorique de l’eau du Nil.

L’ONU estime que l’Égypte devra faire face à une crise en eau d’ici à 2025 et que le pays aurait théoriquement besoin de 20% de ressources hydriques supplémentaires d’ici au début de la décennie 2020. Cette situation pourrait donc encore se détériorer sous l’effet du grand barrage de la Renaissance car certaines études réalisées montrent que l’ouvrage pourrait entraîner une baisse de 25% du débit du Nil en Egypte.

La dépendance de l’Egypte au Nil est totale : à la fois économique, agricole et sociale. Face à cette situation, on comprend donc la nervosité de l’Egypte concernant le projet du barrage, perçu comme un problème de sécurité national. L’Egypte s’oppose donc à ce projet à la fois pour des questions historiques et symboliques (le lien entre le Nil et l’émergence de la société égyptienne et la mainmise de l’Egypte sur le fleuve jusqu’à présent) mais aussi et surtout pour protéger ses besoins réels.

Les tensions sont particulièrement intenses depuis le début de la construction du barrage et la situation s’est même envenimée face au refus de l’Ethiopie d’arrêter les travaux. Ainsi en 2013, dans plusieurs déclarations sous la présidence de Mohamed Morsi, le Caire s’est dit prêt à utiliser des moyens militaires afin de faire respecter ses droits sur le Nil. Depuis, le ton s’est un peu apaisé, mais les tensions restent vives.

L’Egypte a plusieurs fois sollicité le Soudan pour faire front contre l’Ethiopie, toutefois le Soudan qui a soutenu le Caire pendant un temps, penche désormais du côté du gouvernement éthiopien, essayant de tirer le plus d’avantages possibles de sa position géographique, le pays pourrait d’ailleurs bénéficier de l’exportation de l’électricité éthiopienne. La perte de l’allié soudanais isole et affaibli encore plus l’Egypte.

Cependant, le 23 mars 2015, un « accord de principe », l’accord de Khartoum, est signé entre les 3 pays et montre pour la première fois un signe de coopération. C’est un premier accord en 10 points, dans lequel l’Egypte et le Soudan ont donné leur accord de principe à la construction du barrage éthiopien en attendant la finalisation de l’accord définitif. Il prévoit l’usage équitable des eaux du Nil, l’obligation de ne pas nuire aux intérêts des autres états du bord du Nil et enfin de mettre en place un mécanisme de résolution des différends.

Cet accord reste en réalité imprécis et illustre plus un changement dans les rapports de force autour du fleuve convoité, en faveur de l’Ethiopie face à une Egypte qui semble de plus en plus dépendante.

« L’Egypte est un don du Nil » selon Hérodote, géographe et historien grec (5 siècle avant JC)

La situation actuelle

Les discussions des dernières années entre l’Egypte et l’Ethiopie s’articulent désormais majoritairement autour de la durée de remplissage du barrage. L’Egypte souhaite une durée de remplissage la plus lente possible, de 12 à 21 ans, pour minimiser ses effets sur le débit du Nil alors que l’Ethiopie souhaite le remplir beaucoup plus rapidement, entre 4 et 7 ans. La question de la quantité d’eau que libérera le barrage une fois plein est également soulevée car l’Ethiopie ne souhaite pas annoncer un chiffre et l’Egypte est préoccupée par le contrôle que pourrait avoir l’Ethiopie sur l’eau Nil.

Après une période de stagnation et malgré une nouvelle rencontre en 2018, les avancées dans les négociations reprennent en janvier 2020 avec trois jours de négociations à Washington, sous la médiation des Etats-Unis, en présence du secrétaire américain au Trésor et du président de la Banque mondiale. Alors que depuis des années aucune solution n’avait été trouvée, les 3 pays semblent s’être mis d’accord sur un début de compromis : le remplissage doit avoir lieu de manière coopérative par étapes et doit être effectué en grande partie pendant la saison des pluies en juillet et août.

Négociations à Washington en janvier 2020.

Le 21 juillet 2020, l’Ethiopie a annoncé avoir atteint le niveau de remplissage du réservoir prévu pour la première année, ce qui devrait permettre de débuter la production d’électricité pour fin 2020. Le barrage devrait être complètement opérationnel en 2022.

Cette nouvelle arrive alors que les négociations entre les 3 pays n’ont toujours pas débouché sur un accord définitif, malgré une dernière rencontre en juin 2020 sous l’égide de l’Union Africaine. Le remplissage du barrage pourrait donc entraîner de nouvelles tensions entre l’Ethiopie et l’Egypte puisqu’aucun accord juridiquement contraignant n’a été trouvé pour le moment.

L’Egypte n’a pour l’instant pas réagi à la nouvelle.

Le grand barrage de la Renaissance reste selon Franck Galland un « hotspot » de la région.  Il estime que pour éviter le conflit, il faut soutenir l’Egypte financièrement pour l’aider à investir massivement dans les infrastructures en eau  : « car ce dont a urgemment besoin ce pays, c’est d’un plan Marshall pour limiter le recours aux eaux du Nil. Un plan pour soutenir une agriculture moins intensive, moins dépensière en eau et pour construire des stations de dessalement ».

Ce conflit paraît pour le moment insolvable. Malgré les nombreuses rencontres et négociations pour apaiser les tensions et trouver un compromis, toujours aucun accord définitif n’a été signé. En attendant, l’Ethiopie continue la construction et la mise en route du barrage et l’Egypte reste inquiète des conséquences que le barrage pourrait avoir sur son accès à l’eau.

Au-delà de la simple opposition entre un pays qui souhaite se développer et un autre qui veut continuer d’assurer ses besoins, Marc Lavergne perçoit les tensions autour du barrage comme une : « course à la primauté régionale ». D’un côté le barrage permet à l’Ethiopie de s’affirmer comme un acteur incontournable de la région et de l’autre, l’Egypte ne veut pas perdre son influence passée et son hydro-puissance.

Le conflit entre l’Ethiopie, le Soudan et l’Egypte est l’exemple actuel le plus frappant de la guerre pour l’accès à l’eau. Le CNRS considère d’ailleurs que cette question pourrait devenir, dans le siècle à venir, l’une des premières causes des tensions internationales.

Il est difficile de prédire comment la situation va évoluer dans les prochaines années. L’Egypte et l’Ethiopie vont-elles arriver à s’entendre ou leurs relations vont-elles encore se détériorer ? L’évolution du contexte géopolitique de la région, la croissance démographique et  le réchauffement climatique auront aussi certainement un rôle à jouer dans le cours de l’histoire du grand barrage de la Renaissance.

Méline Peyrot

 

Sources :

Nous vous recommandons le visionnage du documentaire « Le barrage de la Renaissance » disponible sur Youtube :  https://www.youtube.com/watch?v=4Mq6Gtleazg

Nous vous recommandons également l’émission France culture avec comme invité Franck Galland : https://www.franceculture.fr/emissions/les-enjeux-internationaux/conflit-diplomatique-entre-egypte-et-ethiopie-autour-de-la-construction-dun-grand-barrage-sur-le-nil

et son ouvrage « Le Grand jeu. Chroniques géopolitiques de l’eau »

Son article « Le Nil au coeur de la stabilité politique et sociale égyptienne »

L’interview de Marc Lavergne sur RFI : https://www.rfi.fr/fr/podcasts/20200715-marc-lavergne-l-%C3%A9clatement-l-%C3%A9thiopie-serait-drame-toute-la-r%C3%A9gion

L’émission de radio RFI « Barrage sur le Nil: comment éviter la guerre de l’eau? » : https://www.rfi.fr/fr/podcasts/20200623-barrage-nil-comment-%C3%A9viter-guerre-eau-ethiopie-soudan-egypte

Un article Les Clés du Moyen Orient : https://www.lesclesdumoyenorient.com/Le-barrage-Renaissance-accord-du-23-mars-2015

Un mémoire de l’IEP de Lyon : http://doc.sciencespo-lyon.fr/Ressources/Documents/Etudiants/Memoires/Cyberdocs/MFE2017/gogalla_n/Gogalla_n.pdf

Plusieurs articles Le Monde :

Cliquer pour accéder à Gogalla_n.pdf