Témoignages d’Arménie. Comment revivre pour les réfugiés de l’Artsakh ?

Les trois témoignages qui suivent ont été réalisés à Goris en Arménie le 2 décembre auprès de Kariné et Albert, réfugiés de l’Artsakh, ainsi que de Carmen qui est la directrice du Centre Culturel Francophone de Goris qui a assuré la traduction en direct et que nous remercions pour son appui pour ces entretiens.

Des Arméniens fuyant le Haut-Karabakh ou Artsakh lors de l’attaque de l’Azerbaïdjan les 19 et 20 septembre reçoivent une aide humanitaire à Goris, en Arménie. © IOM

Pour mémoire, 100.000 Arméniens ont été chassé de leur terre ancestrale du Haut-Karabagh ou Artsakh par la force d’une offensive militaire de l’Azerbaïdjan les 19 et 20 septembre 2023 après un blocus qui aura duré plus de 9 mois ! Aujourd’hui, la moitié des réfugiés se trouvent à Erevan, la capitale, et les autres sont répartis dans les diverses provinces dont celle du Syunik au sud du pays. Parmi ces réfugiés, 60.000 étaient cultivateurs et éleveurs.

 

Entretien avec Kariné.

 

Alain Boinet : Bonjour Madame, pourriez-vous vous présenter à nos lecteurs.

Kariné : Je m’appelle Kariné, je suis la mère d’Albert. J’ai trois enfants : deux filles et un fils. Tous mes enfants sont mariés. Une de mes filles habite à Goris, mon autre fille a aussi été déplacée d’Artsakh. Puis, il y a mon fils Albert qui habite à Goris. J’ai maintenant neuf petits-enfants.

AB : Avant de vous réfugier en Arménie, quelle était votre vie au Haut-Karabagh/Artsakh ?

Kariné : Avant la guerre je travaillais dans un magasin mais le salaire n’était pas très élevé. Ensuite, j’ai commencé à travailler dans une école en tant que femme de ménage. Après la guerre, en 2020 (ndlr la guerre des 44 jours), nous sommes venus à Goris et nous sommes resté un an et six mois. Ensuite, nous sommes repartis en Artsakh. J’ai commencé à travailler dans cette école car le directeur et les profs étaient très aimables. Le 19 septembre, le jour de la guerre, j’étais à l’école. Quand il y a eu le bombardement je suis restée quatre heures à l’école. Les enfants aussi étaient à l’école. Le personnel nous a demandé de descendre au rez-de-chaussée. Puis, le soir on nous a demandé d’aller au bâtiment du gouvernement. Mes deux petits enfants dormaient. Nous avons récupéré des vêtements grâce aux militaires russes. Aucune nouvelle d’Albert. On nous demandait de quitter l’Arstakh et je pleurais car je n’avais aucune nouvelle de mon fils Albert. Je ne voulais pas quitter l’Artsakh sans avoir de ses nouvelles.

Après Albert a envoyé un message en disant qu’ils étaient dans un blocus avec ses amis mais qu’ils n’arrivaient pas à sortir. J’ai transmis cette information au chef des Russes, aux personnes du gouvernement. Mais ils m’ont dit qu’il ne fallait pas que je m’inquiète car ils pouvaient se débrouiller. Finalement, je ne sais pas comment mais Albert et ses trois amis ont pu s’échapper de ce blocus par les montagnes. Un jour, ma fille m’a dit qu’elle avait une bonne nouvelle et elle a annoncé qu’Albert était vivant en pleurant. La deuxième fois, nous avons été déplacés de la même manière, sans les vêtements sans rien nous avons quitté notre pays.

AB : Maintenant que faites-vous ? Comment voyez-vous l’avenir ?

Kariné : L’avenir c’est la paix. L’avenir ne dépend pas de nous.

AB : Comment avez-vous été accueilli en Arménie ?

Kariné : Je remercie beaucoup l’aide que nous avons reçu et j’aimerais bien rester dans la région de Syunik. Comment ne pas remercier les personnes qui nous ont aidé si avant nous n’avions rien, même pas de matelas et maintenant nous avons beaucoup de choses. Nous n’avions pas de vêtements, les gens ont fait des dons de vêtements et de beaucoup d’autres choses. Mais en Artsakh notre mode de vie était très bien, mon salaire était de 120 000 dram, celui d’Albert était de 400 000 dram. Vraiment notre vie là-bas était bien.

AB : J’ai gouté une crêpe « jingalov hats » que vous vendez dans votre petite échoppe sur la place de Goris, pouvez-vous nous en parler ?

Kariné : Nous ne louons pas cette petite boutique on nous l’a proposé. Je paye juste l’électricité. J’arrive à vendre mes produits et à acheter du beurre, de la viande et des œufs pour les enfants. Donc c’est bien, ça marche quand même.

Kariné dans sa boutique

AB : Et la famille, comment ça va ?

Kariné : Hier soir quand je suis rentrée à la maison ma belle-fille m’a dit que c’était devenu notre petit business. A qui pouvons-nous nous adresser pour nous donner 1000 dram, 5 000 dram, pour que nous puissions acheter du beurre ou de la viande ? Ma belle-fille m’a dit qu’elle était reconnaissante de ce que je faisais. Puis comme ça je peux acheter des bonbons pour mes petits-enfants !

AB : Vos petits enfants vont-ils à l’école ?

Kariné : Pas encore, les petits enfants ne vont pas à l’école, ils sont trop jeunes. Mais il y a un centre de loisir dans lequel l’ainée va de temps en temps. Les autres aussi sont très petits, 3ans, 1 an et demi et le dernier a 18 jours.

AB : Si nous pouvions envoyer un message au président de la République française. Que lui diriez-vous ?

Kariné : Mon premier message serait d’avoir une maison pour que nous puissions rester ici. Mais je n’imagine plus retourner d’où nous venons, nous avons été déplacés deux fois, je n’imagine pas une troisième fois, la sécurité là-bas n’est pas assurée. Mais vraiment la vie était très belle là-bas. Même le goût des jingalov hats que je préparais là-bas n’était pas le même, elles étaient plus délicieuses, mieux qu’ici. La terre là-bas n’est pas la même. Le goût n’est pas le même. Même celui de la pomme de terre ou de l’eau est différent.

AB : Quel âge avez-vous ?

Kariné : J’ai 59 ans. Je ne suis pas très âgée mais j’ai connu beaucoup de douleur et de souffrance.

AB : C’est la paix ici. J’espère que vous aurez bientôt une maison et que vous pourrez vivre en paix en Arménie.

Kariné : J’ai une demande à faire. Si jamais il y a des gens qui peuvent aussi aider ma fille. Elle ne va pas très bien. Quand il y avait des drones azéris qui passaient sur Goris son fils qui avait 5 ans a eu peur et n’arrive plus à parler comme il faut. On lui a proposé de voir des spécialistes pour qu’ils s’occupent de lui, mais pour cela il faut payer 4 000 dram (ndlr environ 9 euros) à peu près pour une heure.

Mais comme nous n’avons pas la capacité de payer, c’est un peu compliqué. Le 13 septembre 2022, il y avait des drones qui passaient au-dessus de Goris et chaque instant il avait l’impression qu’ils allaient lui tomber sur la tête. Ce qui a créé beaucoup de peur en lui. Un jour, il jouait dehors avec d’autres enfants et au moment où ils ont vu les drones ils sont partis en courant sauf lui qui est resté seul et a prit très peur depuis.

AB: Je n’ai pas de solution immédiate, mais je peux en parler. Il faudrait peut-être voir ici à Goris avec Médecins du Monde qui parfois apporte une aide psychosociale.

Kariné : Merci.

Alain Boinet : Merci Kariné.

Kariné avec l’une de ses petites filles.

 

Entretien avec Albert.

 

AB : Bonjour Albert et merci pour cet entretien. Pouvez-vous nous raconter votre histoire.

Albert : Ma famille et moi-même habitions à Hartashen en Artsakh, un village de la région de Hadrut. Nous avons été déplacés à Stepanakert la capitale en 2020, juste après la guerre quand les Azéris ont occupé Hadrut. J’ai été blessé durant la guerre et j’ai dû subir une opération. Après cela, l’état nous a donné à ma famille et moi, une maison à Stepanakert. Nous avons alors commencé à y vivre mais nous n’avions rien, nous n’avons pas réussi à récupérer nos affaires.

C’est en 2023 que nous sommes venus à Goris dans la province du Syunik en Arménie, nous avions été déplacés déjà deux fois. Depuis, ma famille et moi habitons à Goris. Nous remercions toutes les associations ainsi que toutes les personnes qui nous aident pour que nous puissions continuer à vivre à Goris. Je travaille à Goris mais j’aimerais bien avoir une maison ici, avoir des cochons, des poules, quelque chose pour que nous puissions continuer à développer tout ce que nous avons maintenant afin de pouvoir continuer à vivre ici.

AB : Qu’est ce qui s’est passé pour vous les 19 et 20 septembre en Artsakh et qu’avez-vous fait ?

Albert : Je n’ai pas envie de me rappeler de ce que j’ai vécu, c’était vraiment dangereux. Ce que je peux dire c’est que j’ai passé sept jours dans un blocus fait par les azéris. J’y étais avec des amis, nous étions loin de nos familles. Heureusement, un de mes amis avait un portable, j’ai donc réussi à échanger un peu avec ma famille. Le septième jour, nous avons vu qu’il n’y avait aucune solution pour sortir de ce blocus. Nous avons appelé le gouvernement à venir pour qu’ils puissent nous sortir de cet endroit. Nous n’avons reçu aucune aide. Nous avons alors commencé à fuir dans les montagnes pour aller jusqu’à Stepanakert. Le 19 septembre 2023, tous les habitants de l’Artsakh quittaient leurs vies, leurs maisons. C’est là que nous avons commencé à sortir de l’Artsakh et c’est peut-être grâce à dieu que nous sommes arrivés à Goris.

AB : Pouvez-vous nous parler de votre famille ?

Albert : Ma famille est composée de huit personnes. J’ai trois filles et depuis le 10 septembre mon quatrième enfant est né, un fils. Nous habitons aussi avec ma mère et mon père donc au total, ma famille est composée de huit personnes.

AB : Avant de devoir fuir l’Artsakh et de vous réfugier en Arménie, que faisiez-vous ?

Albert : A Hadrout, j’étais militaire mais nous avions aussi des champs où nous cultivions du blé. Nous avions des poules, des cochons, des moutons, nous avions presque tout, des canards aussi. Ma mère travaillait à l’école, mon père était chauffeur et ma femme était la secrétaire de l’école. Dans le village de Shosh de la région d’Askeran nous avions toujours des poules desquelles nous vendions les œufs. Nous sommes une famille de travailleurs. Je continuais par ailleurs à faire mon service militaire à l’armée.

AB : Comment s’est déroulé votre arrivée en Arménie et comment vivez-vous aujourd’hui ?

Albert : L’accueil était bien, normal. A Goris dès notre arrivée, c’est ma fille qui nous a accueilli chez elle, elle a été mariée à Goris. Par la suite, nous avons loué un autre appartement dans le vieux Goris et chaque mois nous payons 100,000 dram (ndlr environ 220 euros). Je remercie énormément tous les gens qui ont été à nos côtés. Maintenant ma famille et moi préparons du Jingalov hats, une sorte de crêpe, une spécialité de l’Artsakh.

AB : Comment voyez-vous l’avenir ?

Albert : J’aimerais que la paix domine dans notre pays. J’aimerais posséder une maison et un travail. Je ne veux pas avoir à compter sur quelqu’un tous les jours. J’espère avoir ma maison, mon jardin et pouvoir compter seulement sur moi-même. Nous sommes une famille de travailleurs, nous avons l’habitude de travailler. Mais mon souhait principal reste que la paix domine dans notre pays.

Kariné avec son fils Albert et une de ses filles sur la grande place de Goris devant une Tour Eiffel miniature.

AB : Avez-vous reçu une aide depuis votre arrivée ?

Albert : Dès le début, l’état nous a donné de la nourriture, des couches pour les enfants et nous avons également reçu 100 000 dram (ndlr 220 euros), puis 40 000 dram, puis 10 000 dram. Puis durant six mois d’affilé, l’état nous a donné 50,000 dram pour louer une maison. Après, il y a également eu des associations qui ont fait d’autres donations. Par exemple, certaines associations françaises ont donné des frigos, des machines à laver, des lits pliants. Mes parents n’ont pas encore reçu leur retraite. Maintenant, je compte aussi sur moi-même.

AB : Où souhaitez-vous vous installer, vivre et travailler ?

Albert : Je préfère rester dans la région de Syunik ici à Goris, peut être dans le village de Verishen qui se trouve près de Goris. J’aimerais bien y trouver une maison et y rester.

AB : Vous avez je crois des problèmes de santé ?

Albert : J’ai 34 ans, j’ai été blessé. C’était très difficile, jusqu’à maintenant j’en garde des séquelles. Je vis avec la peur, le stress, les gestes neurotiques. Parfois je pense que je vais tomber, j’ai la tête qui tourne. Quand j’ai été blessé je suis allé à la maison des soldats pour obtenir des soins, des pansements. Jusqu’à maintenant j’ai toujours des problèmes à la jambe.

AB : Vous avez des enfants ?

Albert : Ma fille ainée s’appelle Kaliné Balyan, elle a 4 ans. La deuxième s’appelle Iana Balyan, elle a 3 ans. Ma troisième fille s’appelle Ariana Balyan et elle a 1 an et demi. Puis mon fils Boris Balyan est né le 10 novembre 2023, donc a à peu près un mois.

AB : Comment voyez-vous l’avenir ?

Albert : Je m’excuse de trop vous parler de mes problèmes. En tout cas, ce que je souhaite c’est d’avoir une maison afin de pouvoir commencer à travailler et, voir même après, pouvoir aider les autres. Je n’ai pas envie d’avoir l’aide de l’état. Le plus important pour moi c’est d’avoir une maison, juste ça maintenant.

AB : Où voulez-vous vous vivre maintenant ?

Albert : Je ne veux pas aller à Erevan (ndlr capitale de l’Arménie) car pour aller là-bas il faut être riche et de toute façon je préfère ici, je m’y sens bien. Quand je faisais mon service militaire j’avais laissé ma machine à Fizouli. Puis quand nous étions à Stepanakart (ndlr capitale de l’Artsakh) l’état nous a demandé d’aller équiper la maison car ils nous avaient donné 3 millions de dram (ndlr environ 6700 euros) et notre mode de vie, notre vie était très bien là-bas, nous vivions vraiment comme il faut.

AB : J’ai entendu parler de programmes de réhabilitation ou de construction de maisons pour les réfugiés.

Albert : Oui j’ai entendu parler de ce projet la qui est en cours. Du projet de réhabilitation à Goris, en Arménie. Mais si j’ai bien compris, ils ont commencé à regarder le dossier de mes proches. C’est-à-dire, leur demander des documents pour construire un dossier et pouvoir donner des maisons à mes amis.

AB: Je peux vous dire que Le Fond Arménien de France réalise une mission d’évaluation pour un programme de construction de maisons, avec des terres et une aide pour relancer l’activité agricole, l’élevage. Hier, nous avons vu 13 maisons neuves qui ont été construites à Shurnuk avec un lopin de terre, un petit bâtiment pour les poules, les cochons, les moutons et un accès à l’eau potable pour le village.

Nous étions récemment à la préfecture du Syunik à Kapan, où on nous a dit qu’il y avait un programme du gouvernement au niveau national pour acheter des maisons et les réhabiliter. Puis ces maisons seront réparties entre des réfugiés qui auront un contrat avec les modalités de propriété. L’action des autorités est aussi soutenue par des collectivités locales de France comme La Région Auvergne Rhône-Alpes qui a conclu un contrat de partenariat pour plusieurs années pour soutenir les réfugiés de l’Artsakh.  

 

Entretien avec Carmen.

 

AB :  Bonjour Carmen, pouvez-vous nous présenter le centre culturel à Goris ?

Carmen : Avec plaisir. Je suis Carmen, responsable du centre culturel francophone de Goris depuis 2017. Le centre francophone a été fondé en 2006 grâce aux efforts communs des municipalités de la ville de Vienne, de Goris et de SPFA (Solidarité Protestante France Arménie). C’est une coopération tripartite. Comme vous le savez, Goris est jumelée avec la ville de Vienne depuis 1992. Dès la fondation, nous avons toujours réalisé des projets éducatifs et culturels pour les francophiles et francophones. Il y a beaucoup d’autres projets comme le projet écologique. Nous organisons aussi chaque année des jeux intellectuels : « connaissez-vous la France ? » « Connaissez-vous l’Arménie ? ».

Elèves du Centre Culturel Francophone de Goris dans la province du Syunik.

Il y a également une collaboration avec l’école maternelle numéro cinq qui collabore depuis 30 ans avec la maison de la culture arménienne de Vienne. C’est la seule école maternelle où le français est obligatoirement enseigné. Il y a d’autres projets que nous organisons régulièrement. Par exemple, chaque année, le camp d’été accueille 80 francophiles et francophones durant lequel nous organisons des cours de français intensifs pour 4 groupes de différents niveaux. Ce camp dure 2 mois. Il y a aussi des projets très intéressants qu’on met en place avec SPFA.

Chaque année il y a une université d’été et tous les clubs francophones (avant on en comptait 7 mais comme maintenant il n’y a plus le club de Stepanakert, nous n’en comptons plus que 6). Nous nous regroupons chaque année pour organiser différents ateliers et réunions et c’est toujours grâce à SPFA. Il y a aussi des échanges qui sont organisés. La ville de Vienne invite des professeurs arméniens de français pour faire des formations professionnelles. Il y a également des services civiques : échanges entre les jeunes de Vienne et Goris. Notre but est de développer la francophonie à Goris.

Malheureusement, pendant la guerre le principe de notre activité a changé. En urgence, il y a toujours des choses à faire : aider les réfugiés, organiser l’aide, accueillir les délégations étrangères. C’est comme si le centre était un carrefour pour toutes les associations même pour les réfugiés. Nous sommes toujours prêts à aider les gens, à organiser des distributions. Après la guerre nous continuons toujours à organiser des cours de français gratuitement.

Cette année comme il y a des enfants d’Artsakh qui font leurs études dans les écoles de Goris, ils apprennent le français. Nous aimerions bien aussi avoir un groupe juste pour ces enfants la afin qu’ils puissent apprendre et améliorer leur niveau de français. Nous organisons aussi des choses pour pouvoir motiver ces enfants à apprendre le français. Vraiment nous pouvons dire que le centre est un foyer de bonheur pour les gens qui ont envie d’apprendre le français. Il y a même des gens qui viennent ici juste pour discuter, décider des choses pour l’avenir. Vraiment je suis contente qu’avec les amis de Vienne, de SPFA, avec nos collègues français, avec l’ambassade de France et avec d’autres associations françaises nous arrivons à avancer. Chaque instant de chaque jour, je remercie les personnes qui sont avec nous. Ce que je dis souvent c’est que : de temps en temps nous sommes loin mais nous sommes toujours avec nos amis.

J’espère bien qu’un jour, tous les principes que nous avions dès le début pourront perdurer à l’avenir. Mais pour moi le plus important est que la paix domine dans le monde entier. S’il y a la paix, il y a beaucoup de projets mais s’il y a la guerre, il n’y a aucun projet. C’est juste de la paix que nous rêvons tout le temps.

AB : Comment s’est déroulé l’arrivée des 100.000 réfugiés qui sont passés à Goris ?

Carmen : Le 19 septembre, il y avait un entretien sur zoom organisé par SPFA avec tous les responsables des clubs francophones. J’y participais. Et pendant que j’y participais j’étais sur Facebook et j’ai vu qu’il y avait la guerre. J’ai quitté l’appel et j’ai appelé la fille de mon parrain qui m’a dit « Carmen c’est la guerre ». C’est quelque chose que j’aimerais bien ne plus jamais connaitre car nous l’avons déjà vécu plusieurs fois. J’ai directement commencé à inviter les gens chez nous, au centre. J’ai toujours dit que les portes, comme toujours étaient ouvertes aux réfugiés. Nous sommes allés là où tous les minibus arrivaient à Goris. C’est là que s’organisaient des distributions de vêtements, de nourriture. Il y avait des gens qui venaient de Stepanakert, la route était très longue. La route de Stepanakert à Goris durait 40 heures, même 48 heures. Les gens avaient faim, ils avaient froid.

Avec les volontaires de Goris, les volontaires étrangers, nos amis français, différentes associations et la municipalité, nous étions sur place. Nous avions mis des tables pour proposer du thé, du café, de la nourriture, différentes choses. Puis le deuxième jour déjà, nous avions senti qu’ils avaient besoin d’autres choses. Des Arméniens, mêmes des français m’appelaient pour me demander « de quoi ont-ils besoin ? » la réponse était qu’ils avaient besoin de tout. De tout et n’importe quoi. Ils ont quitté leurs maisons comme ça sans être prévenus et donc sans rien.

Comme à Goris il y avait beaucoup de monde, il n’y avait plus de place dans les hôtels, dans les familles d’accueil, dans les Bed and Breakfast. Une partie des réfugiés sont allés dans différentes régions et à Erevan car il n’y avait plus de place ici. Le dernier jour était le pire car les réfugiés n’avaient ni voitures, ni moyens de déplacement, ils étaient juste sur place. Nous avons mis des matelas là-bas. Mais heureusement, sur place, personne n’est resté sans logement. L’état, la municipalité, les associations étaient présents. Même les francophones du centre sont allés faire de l’interprétariat pour qu’on puisse garder cette communication. Chacun, les petits, les grands, tout le monde avait envie d’aller les aider. Heureusement, je ne sais pas si nous avons réussi, mais dans l’urgence nous avons fait tout ce qui était dans notre possible.

Distribution de l’aide à des familles de réfugiés avec l’association l’œuvre d’Orient.

AB : Comment cela s’organise trois mois après l’arrivée des réfugiés ?

Carmen : Maintenant, heureusement, il y a des familles qui ont déjà trouvés des moyens. Une partie loue des maisons, une autre partie reste encore chez les familles d’accueil. Une autre partie reste dans les hôtels de Goris, une autre partie est allée dans différents villages. Il y a des réfugiés qui sont dans les villages frontaliers. Il y a des réfugiés qui n’ont pas envie de rester dans les villages frontaliers et maintenant leurs besoins sont par exemple d’équiper, de rénover leurs maisons et il y a cet espoir, déjà, de trouver une solution pour toujours. Il y a des gens qui disent je ne connais pas mon avenir mais il y a des réfugiés qui ont déjà décidé et qui disent « mon restaurant est déjà ici, on n’a pas envie de quitter cette ville ».

Il y a différents besoins et différentes décisions. Mais en tout cas, je pose tout le temps cette question : « est-ce que vous aimeriez bien vivre ici ? » une partie dit oui, une partie dit « ici mais pas dans les villages frontaliers ». Je suis très contente d’apprendre aussi que les réfugiés ont déjà envie de travailler. Ça c’est très important parce que ça signifie qu’ils n’attendent pas tout le temps que l’état, les associations distribuent des choses.

AB/ Carmen pouvez-vous nous présenter le Centre francophone de Goris.

Carmen : Le but du centre est de développer la francophonie, de garder les valeurs de la francophonie dans notre ville francophone, parce que dès l’époque soviétique, c’était le français qui avait été enseigné obligatoirement dans toutes les écoles de Goris. On peut vraiment dire que c’était une ville francophone. Maintenant, on fait beaucoup d’efforts pour parvenir à garder ces valeurs. Les enfants qui apprennent le français à l’école viennent au centre francophone pour perfectionner leur niveau.

Il y a différents niveaux, différents âges, différents groupes qui viennent pour participer gratuitement à ces cours. Et en vérité ce sont déjà des cours intensifs qui durent deux heures et trente minutes et tout au long de l’année. Notre but est de garder et de perfectionner le niveau de français des élèves qui viennent au centre. Nous commençons à enseigner le français dès 8 ans et jusqu’à 100 ans. Il y a des volontaires français, des échanges, l’occasion de vivre une expérience d’aller à Vienne à la demande de notre ville jumelle. Cet échange est très important.

AB : Comment fonctionne ce jumelage entre Goris et Vienne ?

Carmen : Dans le cadre du jumelage il y a toujours des échanges, des visites officielles ou non. Il y a toujours des projets qui sont très importants pour nous et pour nos amis viennois. Et vous savez pour améliorer le niveau, il est très important de communiquer régulièrement avec les Français. Par exemple, SPFA organise chaque année des voyages où ils nous invitent pour faire partie de leur délégation. Cela nous permet de participer au voyage et en même temps découvrir notre pays. Parce que c’est gratuit et ainsi nous pouvons communiquer avec les Français.

Il y a beaucoup de beaux projets auxquels nous participons toujours avec plaisir et à chaque fois nous attendons que de nouveaux projets arrivent pour pouvoir y participer. Comme ça nous changeons aussi notre mode de vie, nous ne pensons pas tout le temps à la guerre. C’est bien qu’ils gardent des projets comme ça. Je remercie toujours nos amis ainsi que les associations qui réalisent ces projets avec nous. Nous sommes toujours prêts à collaborer avec des gens qui ont envie de coopérer avec nous.

Centre Culturel Francophone de Goris avec Olivier Decottignies, ambassadeur de France en Arménie.

AB : Carmen, pouvez-vous nous parler du partenariat avec les collectivités locales ?

Carmen : Vraiment chaque collaboration est très importante. Comme Goris est jumelée avec Vienne depuis 1992, c’est déjà à l’échelle des villes. Il y a aussi déjà un accord de partenariat entre la région de Syunik et entre le département de l’Isère. Nous pouvons donc déjà mener beaucoup de projets et élargir les domaines. Nous pouvons dire qu’avant c’était juste Goris et Vienne, maintenant il y a un accord entre la région de Syunik et la Région Auvergne Rhône Alpes. Il y a aussi d’autres communes de notre région qui vont se jumeler avec des communes françaises. Donc beaucoup de jumelages qui donneront lieu à beaucoup de possibilités et d’ouvertures pour améliorer ce lien franco-Arménien.

AB : Comment fonctionnent les Centres francophones ?

Carmen : Cela fait déjà 17 ans que les clubs, qui sont un réseau, collaborent régulièrement. Il y a toujours des projets que l’on construit ensemble. Je collabore tous les jours avec le bureau de SPFA qui se trouve à Erevan. S’il y a des besoins, s’il y a des problèmes nous discutons tout le temps. S’il y a des choses qu’on voit qu’on peut faire ensemble, nous le faisons ensemble et c’est bien comme ça car on se rend compte qu’on n’est pas seul, pas isolé dans notre ville. On sait qu’il y a des gens qui sont dans différentes villes qui sont avec nous. L’idée que nous ne sommes pas seuls est très importante, savoir qu’on a un soutien de la part de SPFA, de la ville de Vienne et d’autres associations qui nous demandent tout le temps nos besoins. Cela se passe très bien.

Nous n’avons jamais eu de problèmes entre nous, ça a toujours été agréable de se rencontrer, de discuter, de proposer des choses pour l’avenir. Comme si c’était devenu une famille francophone où il y a justement cette atmosphère francophone. On invite toujours des Français. J’adore vraiment mon travail, je le fais avec plaisir, avec amour. Le plus important est l’amour et le respect qui doit exister.

Interview de Carmen pour Défis Humanitaires.

AB : Je vous remercie d’avoir organisé cette rencontre et la traduction de ces entretiens avec Kariné et Albert.

Carmen : Merci à vous pour votre présence, pour votre engagement pour tous vos efforts, pour votre soutien parce que la France a toujours été avec l’Arménie, aux côtés du peuple arménien. Je n’imagine pas ma vie sans la francophonie et je suis prête à continuer à travailler avec mes amis français jusqu’à ma mort, tant que je peux aider je le ferais avec plaisir.

AB : Merci Carmen pour ce que vous faîtes pour les réfugiés et pour la francophonie qui vous tient manifestement à cœur.

Carmen : Oui, la vie c’est la lutte, il faut lutter pour avancer. Lutter, construire jusqu’à la fin car il y a beaucoup de rêves à réaliser.

Alain Boinet : Je vous souhaite de réaliser ces rêves !

 

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Reportage en Arménie

Que faire pour les réfugiés de l’Artsakh ?

Un reportage d’Alain Boinet

Le monastère de Khor Virap est un lieu de pèlerinage prisé des Arméniens et des touristes qui, depuis son promontoire, peuvent apprécier la vue sur Ararat. © Diego Delso, delso.photo, License CC-BY-SA

J’ai effectué un voyage en Arménie pour les réfugiés de l’Artsakh du 25 novembre au 7 décembre 2023 où j’ai réalisé ce reportage au jour le jour. L’objectif était d’aller à la rencontre des réfugiés et de l’Arménie qui les accueille, tout en évaluant les besoins urgents auxquels des organisations humanitaires pourraient répondre en lien avec les acteurs déjà présents, tant il y a à faire. Proportionnellement à la population Arménienne de moins de trois millions d’habitants, les 100.000 réfugiés Arméniens de l’Artsakh représenteraient 2,7 millions de réfugiés arrivés en France en moins de 10 jours. Cela donne une idée de ce que représente leur accueil et leur insertion.

Mardi 28 novembre 2023. Parti au petit matin d’Erevan, capitale de l’Arménie, nous roulons à vive allure sur une route enneigée en direction de la région du Tavouch au nord-est du pays le long de la frontière avec l’Azerbaïdjan. Nous sommes une dizaine dans deux véhicules avec l’ambassadeur de France, l’Association des Maires Ruraux de France et le Fonds Arménien de France

A Ilijan, nous visitons le collège agricole régional du Tavouch qui depuis 2022 porte le nom de Patrick Devedjian qui a soutenu ce projet avec le Conseil Départemental des Hauts de Seine. La rénovation complète du bâtiment va bon train ainsi que l’apport de matériels pédagogiques pour les laboratoires et une formation du personnel qui enseigne en Arménien ainsi qu’en Français. Les jeunes élèves sont issus de familles rurales du Tavouch et l’idée est d’impliquer leurs parents dans le but de développer les productions agricoles et l’élevage familial. En Arménie, si l’agriculture représente 40% de la population, elle ne compte que pour 15 à 20% du PIB. Il y a là un sérieux enjeu de souveraineté alimentaire et de productivité. Dans les couloirs du collège, nous découvrons les photos des soldats Arméniens tués au combat, d’anciens élèves très jeunes.

A Ilijan, une jeune fille nous invite au partage du pain et de sel. © Alain Boinet

Toujours à Ilijan, nous sommes accueillis à l’entrée d’une grande école primaire par une jeune fille en tenue traditionnelle qui nous invite à l’entrée au partage traditionnel du pain et du sel avec ici le président de l’association des Maires de France, Michel Fournier, et les membres de notre délégation.   Les enfants et adolescents ont préparé avec leurs professeurs des poèmes et des chansons en arménien et en français. Sur les murs, des affiches représentent Charles Aznavour et la tour Eiffel, des grandes villes de France. Ces jeunes élèves chantent à l’unisson l’hymne Arménien puis La Marseillaise et l’on est ému de les entendre réciter les paroles d’une chanson de Jacques Brel et de conclure par un spectacle pour la paix si précieuse pour l’Arménie. Olivier Decottignies, ambassadeur, les remercie chaleureusement et les encourage. Beaucoup d’établissements scolaires accueillent de jeunes réfugiés de l’Artsakh.

Après une longue piste en montagne, nous déjeunons dans une cabane d’Alpage où un couple s’occupe du bétail monté dans les estives depuis le printemps. Un déjeuner de nombreux plats arméniens et la bonne humeur nous y attendent. Au retour, nous assistons dans une mairie à la présentation d’un projet soutenu par l’AMRF et son président pour la Côte d’Or, Bruno Bethenod Courtage, qui regroupe des petits éleveurs des environs dont le lait sera collecté pour la fabrication de fromage. Sa directrice a suivi une formation à Montbéliard en Haute-Saône.

Il fait nuit quand nous rejoignons le village de Lusadzor et l’une des fermes les plus modernes d’Arménie. Projet initié par le Fonds Arménien de France et soutenu par le Conseil départemental des Hauts-de-Seine depuis 2009. Michel Pazoumian, vice-président et David Alexandrian, ingénieur et chef de projet, nous présente cette ferme modèle qui compte 220 bêtes dont environ 135 vaches et des moutons dont le lait est transformé en fromage commercialisé dans les grandes surfaces du pays. Trois de ces fromages ont d’ailleurs obtenu une médaille de bronze au Mondial du Fromage cette année à Tours. La ferme ne cesse de se développer et de s’agrandir et bénéficiera en 2024 d’un système de traitement des eaux usées avec le soutien du SIAPP (Service public de l’assainissement francilien) utilisant la technique des filtres plantés.

En Arménie dans la région du Tavouch avec le vice-gouverneur Narek Ghushchyan, l’ambassadeur de France Olivier Decottignies, Dominique Vaysse, Conseillère adjointe de coopération et d’action culturelle, l’association des maires ruraux de France et son président Michel Fournier, le président de la Côte d’Or, Bruno Bethenod Courtage et Hélène Brégier-Brochet, le Fonds Arméniens de France avec son vice-président Michel Pazoumian et Défis Humanitaires avec Alain Boinet.

Mercredi 29 novembre, direction le Syunik. Après un passage rapide à Erevan, nous prenons la route avec Michel et David pour la région du Syunik, la plus au sud de l’Arménie pour rejoindre Goris puis Kapan.

Nous sommes passés par là en février 2021 avec Bernard Kouchner et Patrice Franceschi, à l’invitation de la Fondation Aurora, pour aller au Haut-Karabakh ou Artsakh via le corridor de Lachine contrôlé alors par l’armée Russe suite à l’attaque de l’Azerbaïdjan et à la guerre des 44 jours (septembre-novembre 2020) perdue par les Arméniens.

Jeudi 30 novembre. Au départ de Goris pour rejoindre Kapan, la route est longue, sinueuse et traverse de hautes montagnes enneigées et des précipices. En sens inverse, nous croisons des camions de marchandises venant d’Iran. A Kapan, nous avons rendez-vous avec la gouverneure adjointe ainsi que Karen, responsable des relations internationales et Nvard ingénieur responsable des projets. L’objectif est de faire le point sur un projet agricole, la réhabilitation d’un grand canal d’irrigation et la réhabilitation de maisons pour les réfugiés de l’Artsakh.

Il y a 400 à 500 familles de réfugiés arméniens de l’Artsakh dans le Syunik, soit 2500 à 3000 personnes. Les autorités ont déjà identifié 45 maisons qui devraient être réhabilitées pour un budget moyen de 10 millions de Dram, la monnaie arménienne, soit environ 20.000 euros chacune. L’Etat achètera les maisons, les fera réhabiliter, les affectera à des familles qui en deviendront propriétaires après 5 ans.

Quand nous abordons la reconstruction et le développement, Karen et Nvard nous rappellent que l’on est encore en phase d’urgence deux mois seulement après l’arrivée massive et rapide de 100.000 réfugiés de l’Artsakh. En fait, c’est l’éternelle question du fameux nexus humanitaire-développement qui s’applique aussi ici. Il faut simultanément penser à l’urgence de l’habitat, de l’emploi, de la scolarisation et déjà anticiper les phases suivantes qui nécessitent de prendre en compte les besoins des localités qui les accueillent.

Karen et Nvard, la quarantaine, nous indiquent que dans le Syunik sur 101 centres de santé, 70 seraient à réhabiliter. Un projet pilote de bungalow modulable est en cours sans faire cependant l’unanimité parmi les professionnels de santé. Des projets de clinique mobilise sont en cours avec l’association Santé Arménie et EliseCare. Mais, au moment où les réfugiés sont hébergés dans de nombreux villages du Syunik, qui va réhabiliter les centres de santé vétustes accueillant une population plus nombreuse ?

Réunion à la préfecture de Kapan dans la région du Syunik. © Alain Boinet

Il en est de même pour l’accès à l’eau potable. Si l’entreprise Véolia est à la demande de l’Etat Arménien en charge de l’eau dans le pays, 451 villages fonctionnent avec une régie municipale autonome n’ayant pas toujours les moyens de prolonger les réseaux existants sans même parler des fuites et de la gestion des installations. Et que dire de l’assainissement qui semble bien être un angle mort dans ces municipalités. Selon nos interlocuteurs à la préfecture de Kapan, 60% des villages du Syunik ont un problème d’eau avec une grande diversité de cas.

Nous reprenons la route vers la ville de Meghri située à la frontière avec l’Iran matérialisée par une double clôture et des caméras de surveillance. La gare hier prospère qui reliait l’Arménie à Bakou et Moscou est à l’abandon depuis l’indépendance en 1991 et la voie est coupée.

Ce coin d’Arménie paisible avec son magnifique coucher de soleil derrière de hautes montagnes, est pourtant au cœur de graves tensions géopolitiques avec l’Azerbaïdjan et la Turquie qui rêvent d’y installer un corridor déterritorialisé entre les deux pays via le Nakhitchevan Azéri. C’est le fameux « corridor de Zanguezour » de moins de 70 km de long qui fait tant redouter une agression militaire. L’Iran a prévenu que c’était là une ligne rouge et qu’elle était prête à entrer en guerre pour l’empêcher et garder ouverte vers le nord sa frontière avec l’Arménie qui voit passer chaque jour des centaines de camions iraniens de marchandises.

En remontant vers le centre-ville de Meghri, nous remarquons un poste de contrôle Russe du FSB et nous découvrons une garnison avec de nombreux soldats qui sont là dans le cadre d’accord de défense hérité de l’époque soviétique. L’Arménie, petit pays de 29.800 km2 avec moins de 3 millions d’habitants est coincé entre ses puissants voisins autoritaires qui rêvent d’empire quand la jeune démocratie arménienne souhaite se rapprocher des pays de l’Union Européenne.

A la mairie, ces tensions géopolitiques prennent une forme inattendue et grave de conséquence économique. Cette région qui bénéficie d’un microclimat très favorable est riche en fruits qu’elle exporte à 98% en Russie. Lilit, arboriculteur à Megrith, nous fait visiter ses vergers et ses installations de séchage. Mais les prix des figues, grenades et kakis se sont récemment effondrés suite à la décision de la Russie d’interrompre toutes ses importations pour sanctionner l’Arménie et la politique de rapprochement avec l’ouest qui lui déplait tant. C’est une production de près de 6000 tonnes de fruits frais ou secs qui sont bloqués. Avec le maire nous faisons des calculs pour estimer les prix et les coûts et si ces fruits pourraient être vendus en France.

Frontière entre l’Arménie et l’Iran avec la rivière Arak au fond. © Alain Boinet

Sur la route du retour, nous passons le col de Meghri à une altitude de 2535 mètres entouré de sommets enneigés. Au-delà de Kapan, après avoir passé un barrage de l’armée arménienne, nous prenons une route déserte qui longe la frontière avec l’Azerbaïdjan jusqu’au village de Shurnuk dont les maisons immédiatement à droite de la route se trouvent désormais en Azerbaïdjan et celles de gauche en Arménie ou l’on a creusé des tranchés au cas où ! Le maire parle avec Michel et David des serres où sont cultivés des légumes et de l’adduction d’eau et du réservoir construits avec le Fonds Arménien de France. La solidarité c’est bien l’espoir pour ces villageois isolés.

Samedi 2 décembre. « Le Centre culturel francophone de Goris a été fondé en 2006 grâce aux efforts communs des villes de Vienne en France, de Goris et de l’association SPFA » comme me l’explique Carmen sa directrice. Quand la vague des réfugiés venant de l’Artsakh est arrivée brusquement à partir du 19 septembre, la ville de Goris, les associations locales, le Centre Francophone et de nombreux habitants et volontaires se sont mobilisés pour les nourrir, les héberger dans les hôtels et les familles d’accueil et surtout pour accueillir ces réfugiés chassés de leur terre ancestrale et qui ont tout dû abandonner derrière eux. « Ils avaient besoin de tout ».

Carmen me présente Kariné, 59 ans, réfugiée avec ses trois enfants et ses neuf petits-enfants. « Nous avons quitté notre pays sans rien. C’est la seconde fois que nous avons été déplacés par la force. L’avenir c’est la paix. Mais l’avenir ne dépend pas de nous ». Pour subsister, Kariné vend des Jingalov Hats, sorte de crêpe aux herbes très prisées. Son fils Albert, 34 ans, a trois filles, Kaliné 4 ans, Iana 3 ans, Ariana un an et un garçon, Boris, né le 10 novembre ».  Albert a été blessé durant les combats et en ressent toujours les séquelles. Son rêve « j’aimerais que la paix domine dans notre pays. J’aimerais avoir une maison et un travail et compter sur moi-même ».

Avec Kariné, Albert et sa fille réfugiés de l’Artsakh à Goris. © CA

Les enfants et adolescents réfugiés sont maintenant scolarisés dans les écoles et les lycées. Ceux qui apprenaient le français en Artsakh, peuvent suivre gratuitement des cours au Centre francophone qui est également un lieu ou l’on peut se retrouver pour parler et s’entraider. Un atelier de couture y a été installé et des femmes réfugiées fabriquent de belles pochettes décorées de fruits qu’elles cherchent maintenant à commercialiser. Comme le dit Carmen « Il faut lutter pour avancer. Lutter, construire jusqu’à la fin car il y beaucoup de rêves à réaliser ».

En fin de journée, à l’hôtel Goris, nous retrouvons l’équipe de la Chambre d’agriculture du Rhône et de l’Isère avec Valérie, qui a une longue expérience du développement à l’international, Marie-Pierre, spécialisée sur les circuits de proximité, François, spécialiste des races ovines et Evelyne, animatrice de l’enseignement agricole. Ils réalisent une mission d’évaluation dans le cadre de l’accord entre la Région du Syunik et la Région Auvergne Rhône-Alpes dont l’objectif est d’améliorer la souveraineté alimentaire de cette région et l’insertion des réfugiés.

Dimanche 3 décembre. Après être allé acheter 10 crêpes Jingalov Hats à Kariné en lui disant au revoir, nous prenons la route pour Erevan où l’on pourra admirer au loin le Mont Ararat, symbole de l’Arménie, situé en Turquie. Durant le week-end, j’écris l’éditorial de décembre de Défis Humanitaires.

Lundi 4 décembre. Réunion au CICR (Comité International de la Croix Rouge) avec Thierry, chef de délégation. Le CICR est présent dans la région depuis 1992, en Arménie, en Artsakh et en Azerbaïdjan. Le CICR apporte son soutien à la Croix Rouge Arménienne, notamment pour le 1er niveau de santé mentale dont il constate les effets suite à l’exil forcé des réfugiés. Il travaille parallèlement à la mise en place de protocoles avec le ministère de la Santé et l’OMS, notamment dans le domaine de l’urgence des premiers secours.

L’action du CICR s’étend à d’autres domaines comme la relance de l’agriculture et la réhabilitation de systèmes d’adduction d’eau. Comme tous les chefs de délégation, Thierry a une longue expérience de terrain et sait de quoi il parle tout en nous rappelant que les réfugiés sont sous la responsabilité du HCR. Il reçoit quotidiennement des demandes des réfugiés comme, par exemple, retrouver du bétail, un chien, un chat, des papiers officiels, des dossiers médicaux qui sont restés sur place au moment des bombardements et de la fuite des populations.

Depuis, le CICR a évacué 300 corps de personnes tuées les 19 et 20 septembre. Aujourd’hui, il reste moins de 100 habitants dans cette région de l’Artsakh qui en comptait 120.000 ! Thierry parle du deuil des réfugiés, des cimetières en Artsakh et de la question du retour éventuel, du statut des réfugiés, comme il dit « ça va être compliqué » et douloureux !

Mardi 5 décembre. Ayant constaté le besoin d’accès à l’eau potable et à l’assainissement dans les villages du Syunik, grâce à l’ambassade de France, je rencontre la directrice de Véolia, Marianna. Véolia est présent en Arménie depuis 2006. Durant dix ans, à la demande des autorités, dans le cadre d’un contrat d’affermage, Véolia a été et est toujours en charge de l’approvisionnement en eau de la capitale Erevan. L’Etat a ensuite étendu le contrat de Véolia à tout le pays à l’exception de 451 villages qui sont en régie municipale. J’explique ce que j’ai vu et entendu des besoins de certains de ces villages à Marianna et à Arman, son secrétaire général, en indiquant que je pense en parler au retour à Paris afin de mobiliser si possible des acteurs capables de répondre aux besoins de certains de ces villages. Bien que cela ne relève pas de leur propre responsabilité, Mariana me confirme l’utilité et l’intérêt d’un tel projet ainsi que pour créer une dynamique de modernisation répondant mieux aux besoins des usagers et des réfugiés.

Captage de source du Fonds Arménien de France pour le village de Shurnuk © Alain Boinet
Construction du réservoir d’eau de Shurnuk. © Alain Boinet

Samedi 6 décembre. L’ambassadeur de France, Olivier Decottignies, a organisé une réunion qui aborde plusieurs des aspects de la coopération : éducation, francophonie, humanitaire, développement et économie avec quatre de ses collaborateurs. Dominique Waysse, adjointe du conseiller de coopération et d’action culturelle, souligne l’intérêt pour l’Arménie de la mise en valeur de son patrimoine, de la demande de francophonie et du grand besoin de livres de littérature française contemporaine pour les bibliothèques.

Pour l’AFD, Lise signale la plateforme de coordination mise en place par le gouvernement et les groupes de travail concernant l’irrigation et l’agriculture. Par ailleurs, les priorités sont nombreuses dans les domaines du logement et de l’emploi pour les réfugiés, maintenant et à moyen terme. L’AFD dispose de divers outils de partenariat pour des projets en Arménie.

Du côté de l’urgence, Marie rappelle les chiffres, environ 25.000 familles pour 100.000 réfugiés dont 15.000 dans le Syunik. En 2023, le Centre de Crise et de Soutien (CDCS) du ministère de l’Europe et des affaires étrangères a mobilisé près de 30 millions d’euros pour son aide humanitaire. Des ONG humanitaires sont actives depuis la fin 2020 comme ACTED, Caritas-Secours Catholique, ACF, MDM, People In Need, Santé Arménie et d’autres encore. A noter l’intérêt des jumelages et des partenariats entre collectivités locales.

En matière d’économie, Boris attire notre attention sur le déséquilibre entre la capitale et les campagnes qui nécessite un soutien aux villes moyennes et en zone rurale tout en mettant en valeur la qualité des partenariats en matière de santé, notamment les Hospices de Lyon qui réunissent 13 hôpitaux publics d’excellence qui assurent la formation d’étudiants arméniens.

L’ambassadeur souligne la nécessité de renforcer les infrastructures d’accueil des réfugiés, d’apporter un soutien aux collectivités qui les reçoivent, de penser aux enfants traumatisés, de soutenir la réinsertion des agriculteurs et éleveurs dont les familles comptent 60.000 personnes. A une question qui lui a été posée il y a quelques jours, il a répondu « Ma feuille de route c’est de soutenir l’Arménie ».  Je peux ici témoigner de la disponibilité de l’ambassade pour le soutien à l’Arménie.

Conseillère de la ministre de la Santé au titre de la coopération du ministère français de l’Europe et des Affaires étrangères et d’Expertise France, le docteur Laurence Terzan a une longue expérience internationale. Elle insiste sur la nécessité d’une bonne coordination des initiatives de santé. Il y a beaucoup à faire, particulièrement pour les centres de santé primaire, la formation médicale et paramédicale et de nouvelles initiatives sont les bienvenues pourvu qu’elles se coordonnent afin de gagner en cohérence et en synergie.

Avec les étudiantes et les professeurs au Centre Francophone SPFA d’Erevan. © Alain Boinet

Dimanche 7 décembre. Je rentre aujourd’hui à Paris en emportant avec moi beaucoup de souvenirs des personnes rencontrées, de la difficile vie de réfugiés déracinés malgré l’accueil de l’Arménie, des incertitudes et des menaces comme de la multitude d’actions positives de solidarité qui apportent  des secours et de l’espoir.

Ainsi, de ma rencontre en début de séjour avec Habetnak et Hélène au Centre Francophone d’Erevan créée en 1991 par le SPFA.  Il y a 7 Centres Francophones en Arménie et le 8ème à Stepanakert, capitale de l’Artsakh, maintenant fermé revit pour une part au Centre Francophone d’Erevan où j’ai eu la chance de rencontrer une quinzaine d’étudiantes de 13 à 17 ans chassées de l’Artsakh. Elles se sont présentées à tour de rôle, l’une d’entre elles a chanté, une autre m’a remis une lettre racontant l’exil de sa famille, ses interrogations et ses espoirs, l’une essuyait ses larmes et nous avons pris une photo souvenir en attendant les livres de littérature française contemporaine qu’elles aimeraient lire et qui manquent dans leur bibliothèque.

Serge, Emma, Nelly, Nathaly, Arut, Areik, une famille de l’Artsakh relogée à Erevan m’a invité à déjeuner un dimanche. Nous avons partagé les Jingalov Hats, sorte de crêpe remplie d’herbes délicieuses et le gâteau confectionné par Emma. En les écoutant, j’ai compris les difficultés quotidiennes, les désillusions du présent, les incertitudes de l’avenir, mais également leur attachement à leur terre natale et leur énergie pour relever ce défi de l’exil et d’une nouvelle vie.

J’ai aussi mieux compris cette remarque entendue lors d’une conversation « C’est maintenant que les difficultés commencent ».

En Arménie, pour les réfugiés de l’Artsakh, les besoins de santé, en eau potable et assainissement et pour l’éducation et la francophonie ne manquent pas et notre solidarité est sans doute la meilleure réponse possible.

 

Alain Boinet

Alain Boinet est le président de la Revue en ligne Défis Humanitaires www.defishumanitaires.com et le fondateur de l’association humanitaire Solidarités Humanitaires dont il a été directeur général durant 35 ans. Par ailleurs, il est membre du Groupe de Concertation Humanitaire auprès du Centre de Crise et de Soutien du ministère de l’Europe et des affaires étrangères, membre du Conseil d’administration de Solidarités International, du Partenariat Français pour l’eau (PFE), de la Fondation Véolia, du Think Tank (re)sources.