Entretien avec Pascal Ausseur, Directeur de la Fondation Méditerranéenne d’Etudes Stratégiques (FMES)

© Pascal Orcier, FMES – « La guerre contre l’Iran à l’intersection des rivalités globales et régionales » datant de mars 2026

Alain Boinet. Pour nos lectrices et lecteurs, pourriez-vous vous présenter ainsi que votre institut ?

Pascal Ausseur. Bonjour, merci beaucoup de cette invitation. Je suis un ancien amiral, j’ai passé 37 ans dans la marine, la moitié de mon temps sur les bateaux de surface de toute taille et autour du groupe aéronaval qui s’occupait de la défense aérienne et de la lutte au-dessus de la surface. J’ai été impliqué dans beaucoup d’opérations des armées françaises à terre et en mer. Ensuite, j’ai passé la deuxième partie de ma carrière à Paris dans ce qu’on appelle les fonctions politico-militaires, c’est-à-dire l’interface entre le monde politique et diplomatique, les relations internationales et le monde militaire, notamment à l’état-major des armées et au cabinet de deux ministres :  j’ai été ainsi au cabinet du ministre Hervé Morin sous la présidence Sarkozy et chef du cabinet militaire de Jean-Yves Le Drian sous la présidence de François Hollande. J’ai ensuite été à la Direction générale de l’armement où je m’occupais d’exportation industrielle militaire et de la coopération industrielle vers l’Asie-Pacifique, dont l’Inde et l’Australie. Enfin, j’ai été préfet maritime de la Manche et de la Mer du Nord, c’est-à-dire le représentant du gouvernement pour l’action publique en mer, du Mont-Saint-Michel à la frontière belge.

Depuis 2018, je dirige la FMES (Fondation Méditerranéenne d’Etudes Stratégiques) qui est un think tank basé à Toulon depuis 1990 et qui s’est spécialisé dans un premier temps sur la Méditerranée. En 1990, on appelait cette période « la fin de l’histoire », c’est-à-dire le début de la mondialisation heureuse. Les décideurs à l’époque étaient convaincus que la rive sud de la Méditerranée allait très rapidement s’européaniser et rallier l’Union européenne dans tous ses modèles économiques, sociologiques, politiques, etc. Ce think tank a donc été créé par des gens qui ont travaillé pour essayer de mettre en œuvre cette stratégie qui, comme nous le savons maintenant, était malheureusement fondée sur des a priori qui n’étaient pas très bons. Aujourd’hui, la FMES s’est beaucoup élargie et s’adapte au monde en rupture. Elle change d’ailleurs de nom et s’appellera dans quelques semaines la « Fondation pour la Maîtrise des Enjeux Stratégiques ».

La port militaire de Toulon en 2007

Le monde a en effet changé et change encore brutalement. La question n’est plus d’européaniser le monde mais au contraire de vivre dans un monde qui se « déseuropéanise », avec des modèles très différents, des forces centrifuges partout, des rapports de force, des contre-cultures, des contre-modèles, des oppositions, le retour de la confrontation dans tous les domaines. La FMES travaille là-dessus et a considérablement élargi son spectre géographique qui n’est plus limité à la Méditerranée mais qui est global. C’est pour cette raison que nous avons décidé de changer de nom. Cela explique bien ce qui est en train de se passer : des enjeux stratégiques qui se globalisent, sont de plus en plus vitaux pour notre pays et l’Europe, mais aussi pour nos voisins et pour le monde, avec un logiciel complètement différent de celui que nous avons connu il y a 35 ans.

 

Alain Boinet. Quels sont les premiers enseignements que vous tirez de la guerre entre les États-Unis, Israël et l’Iran, qui a débuté le 28 février de cette année ?

Pascal Ausseur. D’une certaine façon, il s’agit d’une illustration parfaite de ce que je viens d’évoquer. Il y a des tensions entre Israël et ses voisins arabes depuis des décennies, entre Israël et l’Iran depuis la révolution islamiste de 1979 laquelle a instauré le premier État se réclamant d’un islam révolutionnaire. L’instauration de la république islamique d’Iran a d’ailleurs été le début d’un mouvement extrêmement fort de retour du religieux dans le monde arabo-musulman. Celui-ci venait de loin mais il a été accéléré par cette révolution. L’Iran, qui était un grand allié d’Israël du temps du Shah, est devenu son opposant principal depuis cette époque. Cette tension entre Israël et ses voisins ne date donc pas d’hier. Mais ce qui a donné une ampleur particulière à cette guerre et qui montre que celle-ci illustre bien ce nouveau monde, ce sont les rapports de force des grandes puissances qui s’étaient atténués progressivement avec la fin de la Guerre froide. Nous pensions qu’ils étaient derrière nous dans un monde qui convergeait vers le modèle européen puisque les États-Unis le portaient et étaient devenus les leaders du monde occidental et la grande superpuissance mondiale qui assurait le fonctionnement du système multilatéral. Cette occidentalisation du monde était censée apporter la pacification mais elle a finalement abouti à un rejet et une désoccidentalisation.

La guerre d’Iran, c’est donc une addition de confrontations plus ou moins masquées :  entre Israël et l’Iran, mais aussi entre des puissances régionales (Turquie, Israël, Iran et l’Arabie Saoudite) pour la maîtrise géopolitique du Moyen-Orient et enfin entre les Etats-Unis et la Chine dans leur compétition pour le leadership mondial. Parce que nous sommes dans un monde qui voit le retour de la compétition de puissance. Et il se trouve que cette tension passe par le Golfe persique puisque l’Iran est un soutien de la Chine au Moyen-Orient et que celui-ci constitue une énorme pompe à essence permettant de faire fonctionner l’usine du monde et le grand consommateur d’énergie qu’est devenue la Chine. On voit donc qu’il y a eu une conjonction de tensions globales entre deux très grandes superpuissances et des confrontations locales. Parfois, toutes ces confrontations rentrent en résonnance et cela aboutit à un état de violence que nous n’avions pas connu depuis des décennies.

Un escadron d’avions israéliens se dirige vers l’Iran le 4 mars 2026

Malheureusement, nous pouvons observer que cet état de violence arrive à d’autres endroits. L’Ukraine en est un autre exemple un peu différent mais qui met en œuvre les mêmes logiques qui se retrouvent partout. Pour nous Français, nous Européens, c’est un indicateur de plus que le monde a changé et que nous devons nous adapter à un environnement qui n’est pas celui que nous attendions – c’est pour cela qu’il est intellectuellement très difficile pour nous de l’accepter. C’est comme si notre ancien monde s’effondrait sous nos pieds. Ce n’est pas le monde que l’on attendait, sur lequel on avait travaillé, que l’on avait planifié, ce n’est pas le monde qui nous est le plus favorable ni le plus conforme à notre vision. Il faut donc s’adapter, mais le premier défi est avant tout intellectuel.

 

Alain Boinet. Certains s’étonnent de la stratégie erratique de Donald Trump et des États-Unis ainsi que du peu d’anticipation apparente des conséquences de la fermeture du Détroit d’Ormuz. Qu’en pensez-vous ? Est-ce surprenant ?

Pascal Ausseur. Oui, c’est surprenant. Dans votre question, vous parlez de Donald Trump et vous avez raison. L’Histoire, ce sont d’abord, il est vrai, des grandes forces, des grandes tendances qui dépassent les individus et c’est un peu ce que j’ai développé jusqu’à présent. Je parle de concentration, puis après de fracturation et de géopolitique, qui sont des grandes forces qui sous-tendent les activités humaines. Mais en même temps, l’Histoire est faite par des individus qui font la différence. Si Poutine n’était pas Poutine, Trump n’était pas Trump, Xi Jinping, Netanyahou, Erdogan ou Macron… les individus en responsabilité font la différence par leur puissance, leur capacité à agir, leurs erreurs ou leur intelligence, leur vision ou leur absence de vision. Trump est donc évidemment un acteur et marque tous ces événements de sa personnalité, notamment par sa brutalité, son côté incohérent et sa façon de s’exprimer à tort et à travers. Il y a bien un facteur Trump dans tout cela, mais je pense que ce serait une erreur de croire que cela arrive à cause de Trump. Je pense qu’il est beaucoup plus le symptôme que la cause de ce qui est en train d’arriver. D’ailleurs, pour qui connaît un peu les relations internationales, nous sentions venir depuis longtemps tout ce qui arrive. Cette fracturation, ce retour du rapport de force, cette tension croissante avec la Chine, ce désintérêt des affaires européennes : tout cela préexistait à Trump. Les choses se faisaient de façon plus lisse, peut-être plus souterraine, moins flagrante et moins choquante, mais elles se faisaient quand même. Donc cela répond à la question sur la personnalité de Donald Trump.

Rencontre entre Xi Jinping et Khamenei en 2026

Maintenant, il y a aussi du monde autour de Trump, de la planification, avec les militaires américains, les diplomates américains… Je les ai fréquentés pendant des décennies et je les connais bien. Ce sont des gens très sérieux, professionnels, qui ont des moyens d’information et de planification. En ce qui concerne Ormuz, personne ne découvre son importance ni que les Iraniens peuvent très facilement le bloquer. Mais je vous signale que beaucoup de pays peuvent perturber le trafic commercial maritime : la moitié du trafic de la mer Rouge a été coupé par les Houthis qui ne sont même pas un État. Demain, le détroit de Malacca pourrait également être bloqué assez facilement, même si personne ne le voit venir. La FMES avait écrit en 2022 un papier, disponible sur notre site de 200 ou 300 pages, qui expliquait « la territorialisation des espaces maritimes », c’est-à-dire l’appropriation de la mer par les pays ou les acteurs côtiers. Ce point était complètement nouveau et explique pourquoi les Ukrainiens ont pu gagner la bataille navale de la mer Noire quasiment sans marine.

C’est pour cette raison que les Houthis ont pu bloquer une grosse partie du trafic maritime en mer Rouge sans marine et que les Iraniens, s’ils le veulent, peuvent bloquer Ormuz même sans marine et avec très peu de moyens. Le détroit de Malacca pourrait être bloqué après-demain et tout le monde poussera des grands cris en disant « mais comment se fait-il qu’on n’ait pas vu que le détroit de Malacca pouvait être bloqué ? ». Or, bien sûr, il peut être bloqué comme on pourrait bloquer le détroit du Pas-de-Calais qui alimente le grand port européen de Rotterdam. Cet ordinateur à travers lequel je vous parle, qui probablement a été construit en Chine, est arrivé dans un porte-conteneur qui a été embarqué à Rotterdam. Demain, on peut bloquer tout cela. Ce qui est donc intéressant, c’est que pour l’être humain comme pour le réchauffement climatique, il y a des choses que nous savons très bien mais nous n’avons pas envie de les voir. Nous préférons donc regarder ailleurs quand tout va bien et que les choses sont à peu près stabilisées. Mais nous vivons une période de rupture où beaucoup de choses peuvent arriver, et il faut se poser les questions « qu’est-ce qui peut arriver ? Pourquoi ça peut arriver ? Quels sont les enjeux ? Qu’est-ce que je dois faire pour préparer les choses ? ».

 

Alain Boinet. Quelles sont les conséquences économiques et stratégiques que l’on peut d’ores et déjà anticiper de cette guerre ? Comment percevez-vous la stratégie de la Russie et de la Chine dans ce conflit en cours, qui n’est bien sûr pas terminé et qui n’a pas livré toutes ses conséquences ?

Pascal Ausseur. Sur le plan économique, il y a bien sûr le sujet de l’énergie. Je suis de la génération qui a connu le premier choc pétrolier en 1973 et je me rappelle son énorme impact sur la vie de tous les jours. Aujourd’hui, je note que l’impact est beaucoup moins important. Pourquoi ? Parce que depuis 1973, nous avons diversifié les sources de pétrole, de gaz et d’énergie. Les producteurs sont partout dans le monde. Les Américains sont aujourd’hui les premiers producteurs et exportateurs de gaz du monde, ce qui n’était pas le cas en 1973. Ils étaient au contraire d’énormes consommateurs. La France a aussi diversifié ses ressources énergétiques après les grands chocs pétroliers : le nucléaire bien sûr, mais également l’énergie renouvelable par l’éolien, etc. La diversification des sources d’énergie permet aujourd’hui de souffrir beaucoup moins qu’en 1973. L’impact est donc moins fort mais il est également plus étendu, parce que la mondialisation favorise l’interdépendance. C’est le paradoxe d’ailleurs. Nous sommes dans un monde qui se fracture, qui est de plus en plus en compétition et en confrontation mais en même temps qui interagit de plus en plus. On est en confrontation et simultanément on fait du commerce. Les Ukrainiens ont acheté du gaz russe jusqu’à l’année dernière, en pleine guerre.  Il faut s’attendre à avoir à la fois des missiles, des porte-conteneurs et de la coopération entre des Etats un peu partout dans le monde.

Pour revenir à l’interdépendance, le blocage du détroit d’Ormuz nous concerne en raison de celle-ci. La plupart du pétrole, de l’énergie et du gaz qui sortent du Golfe persique allaient vers la Chine. Il n’y a que 10% de notre approvisionnement en énergie qui vient du Golfe. On pourrait se dire que 10% n’est pas grand-chose. Mais le problème est que cela va vers la Chine pour fabriquer des choses que nous achetons, et dont le coût est alourdi par les évènements. Il y a donc un impact indirect, mais il y a quand même un impact. Le monde s’est complexifié, est plus interdépendant, mais il y a en même temps une résilience plus forte.

La deuxième leçon est bien sûr la décarbonisation. Nous essayons de limiter la consommation de carbone et d’hydrocarbures en raison du réchauffement climatique, mais également pour préserver notre résilience ainsi que notre souveraineté. C’est-à-dire que nous essayons de décarboner à la fois face au réchauffement climatique, mais nous le faisons aussi afin d’être moins dépendants des autres.

Mais nous devons également nous poser la question de la dépendance quant au matériel : cet ordinateur par exemple. Est-ce que l’on sait faire des ordinateurs en France ? On saurait le faire bien sûr, mais cela coûterait trop cher. Donc nous les achetons en Chine. Si un jour les Chinois nous disent que nous n’en n’aurons plus, que faisons-nous ? Nous l’avons vu avec le Covid : il n’y avait plus de masques quand les Chinois ont décidé de les conserver pour eux. Nous devons nous poser la question de ce qui est important pour nous. Il va être nécessaire de se « remettre au travail » en quelque sorte et de réintégrer une capacité et une autonomie sur un certain nombre de choses qui nous semblent vitales : l’énergie, les médicaments, toute l’électronique de pointe, tout ce qui constitue notre accès à la technologie et nous permet de vivre dans de meilleures conditions.

Un autre sujet est celui de l’agriculture et de l’accès aux denrées alimentaires. Ce sont des questions que plus personne ne se posait. Aujourd’hui, cela devient un sujet crucial, sachant qu’un tiers des engrais du monde viennent du Golfe persique. Or, le gaz du Golfe aujourd’hui est coupé.

© Unsplash/Francesco Boncompagn – De nombreux produits issus de l’extraction de pétrole ne peuvent être exportés en raison du blocage du détroit d’Ormuz

Bien sûr, cela va avoir un impact sur les productions agricoles au printemps qui sont en train de pousser, et qui nourriront tout le monde à partir de l’été et l’automne. Ce que je dis là peut sembler un peu dramatique, mais finalement, nos grands-parents vivaient dans un monde où rien n’était acquis, où il fallait travailler, se défendre et tenir compte des autres qui n’étaient pas toujours d’accord avec vous. Il fallait donc faire du commerce, de la politique avec des gens différents, apprendre l’altérité. Nos grands-parents le savaient et le vivaient très bien. Nous, nous l’avons oublié. Pourquoi l’avons-nous oublié ? Parce qu’il était à nos yeux tellement plus simple de vivre dans un monde qui, croyions-nous, cherchait à nous ressembler, à adopter nos mœurs, nos principes et nos règles. Et puis, soyons honnêtes, cela fait quand même une cinquantaine d’années que nous avons progressivement cessé de travailler pour faire travailler les autres. Nous nous sommes mis à consommer de plus en plus, de façon complètement irraisonnée, en laissant les autres produire. Nous étions en quelque sorte les réceptacles de leur travail, et cette situation est maintenant derrière nous. Et ce de façon structurelle, car ce n’était pas soutenable sur le plan environnemental, sociétal ou géopolitique.

 

Alain Boinet. Beaucoup d’observateurs semblent surpris par la résistance de l’Iran dans cette guerre asymétrique. N’est-ce pas une situation qui ressemble, tout étant par ailleurs relative, à celle de la guerre d’Afghanistan ? Et cette guerre ne va-t-elle pas radicaliser le pouvoir en Iran et ses alliés, voire relancer le terrorisme, comme ça a pu se produire en Syrie et en Irak avec Daesh, ce qui est aussi la conséquence d’une intervention extérieure ?

Pascal Ausseur. S’agissant de Daesh, de l’Irak et de l’Iran, ce sont des configurations complètement différentes. Ce ne sont pas les mêmes pays, pas les mêmes cultures. Quels sont les points communs ? Il y a d’un côté les États-Unis – un pays occidental – et un pays musulman, producteur de pétrole. Mais l’Iran et l’Irak sont des pays très différents. L’Iran est un pays où l’État est extrêmement fort. Même si c’est une société multiculturelle, on y trouve une identité extrêmement forte, laquelle n’est pas liée au régime des mollahs et existait bien avant. Les Iraniens ne sont pas des Arabes, et ils le revendiquent. L’Iran est par ailleurs héritier d’une civilisation multimillénaire dont les Iraniens sont extrêmement fiers. Si demain, le gouvernement était renversé, le pays ne partirait pas à vau-l’eau. C’est d’ailleurs aussi une des raisons de sa résistance. L’Irak, lui, est un pays de nature artificielle, avec des populations qui se détestent entre elles et que Saddam Hussein tenait sous sa férule. Quand celui-ci est mort, cela a déclenché une guerre civile dont ce pays ne s’est pas remis. Quel est le point commun ? Dans les deux cas, ce sont les Américains qui interviennent ; mais cela ne suffit pas à rendre les deux situations identiques.

La résistance est liée à la capacité de résilience. Or, l’Iran vit sous la férule des Mollahs depuis 70-79 et sur ce sujet la comparaison avec l’Afghanistan est pertinente. Les Iraniens ont d’abord vécu une guerre extrêmement meurtrière avec l’Irak, dans laquelle les Américains n’étaient pas impliqués. Puis le régime iranien s’est affirmé sous la forme d’une dictature religieuse, avec une idéologie très forte de confrontation avec les États-Unis, Israël et l’Occident. Soumise aux embargos, son économie n’a pas pu être développée à la hauteur de son potentiel, malgré un niveau d’éducation remarquable qui aurait permis à l’Iran d’être totalement intégré dans le jeu économique international. De ce fait, ce sont les populations qui ont dû apprendre à travailler et à vivre dans des conditions rustiques, ce qui aujourd’hui participe de cette forte résilience.

On trouve la même rusticité en Afghanistan, pourtant dans un autre registre avec une population sous-éduquée, beaucoup plus tribale et diverse, des rivalités très fortes entre les différents groupes ethniques, mais qui était animée du désir d’être maîtresse chez elle. Ainsi, malgré vingt ans de financement international, de scolarisation, d’efforts considérables sur les plans militaires ou économiques, afin de tenter de rallier cette population, dans sa diversité au modèle occidental, les talibans sont rentrés dans Kaboul sans tirer un coup de feu. Parce que finalement, la population a considéré que la domination des talibans était préférable à celle des occidentaux. Et cela n’empêche pas beaucoup d’Afghans d’essayer de fuir et d’aller en Europe. Mais globalement cela a montré que l’imposition d’un modèle occidental dans un pays comme l’Afghanistan était utopique.

Les talibans patrouillent dans Kaboul en Humvee américain au mois d’août 2021

Cela doit donc remettre en cause un certain nombre de prétentions à l’universalité de notre modèle. C’est peut-être triste à dire et cela constitue une blessure narcissique pour beaucoup d’Européens et d’Occidentaux, mais il nous faut accepter que notre modèle ne fait pas – ou plus – rêver. Soulignons que c’est un point qui n’est pas complètement partagé, s’agissant de l’Iran puisque nous savons qu’une partie importante de la jeunesse iranienne souhaite rallier le modèle occidental.

Ces iraniens ont manifesté au péril de leur vie. Et par ailleurs dans les moments difficiles, sous les coups de l’adversaire, ceux qui « sortent du bois » sont souvent les personnalités les plus radicales, les plus convaincues, ce ne sont pas les tièdes et les prudents. Je suis donc à cet égard tout à fait d’accord avec votre analyse, qui est que cette période est plutôt favorable à des gens radicalisés. Mais il ne faut pas confondre radicalité et stupidité. Les radicaux aussi calculent les gains et les coûts. Il ne s’agit pas de fous furieux, et rares sont les personnes qui souhaitent mourir, même si on l’on parle souvent du culte du martyr s’agissant de l’Iran. J’observe que personne en Iran ne s’expose aux bombes avec plaisir. Donc les leaders iraniens cherchent également une porte de sortie. Ils n’ont pas envie d’être pendus par leur population qui s’est rebellée en masse et qui a été massacrée il y a à peine quelques mois. Et ils n’ont pas envie non plus de mourir sous des bombes américaines. Ils cherchent donc une solution qui leur permette de rester au pouvoir et de conserver des leviers économiques. Il y a ainsi une marge de négociation. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’ils négocient, même si une négociation reste compliquée et sera certainement longue.

Cette négociation va également demander un peu de finesse, et il est certain que la personnalité de Donald Trump ne favorise pas réellement celle-ci. Je pense que beaucoup de responsables américains en charge de la négociation pensent qu’il serait bien que le président twitte un peu moins et se taise un peu plus.

Manifestation contre le régime de Ali Khamenei dans le quartier de Poonak à l’ouest de Téhéran. Photographe anonyme.

 

Alain Boinet. J’ai une question un peu longue qui concerne surtout les acteurs humanitaires et les acteurs du développement, dont certains se trouvent en Irak, en Syrie, en Jordanie, au Liban et peut-être un jour en Iran. Le Premier ministre libanais, Nawaf Salam, a été reçu le 21 avril à l’Élysée par le président de la République, Emmanuel Macron, au moment où deux soldats français de la Finul ont été tués. L’équation est complexe entre désarmement du Hezbollah, occupation d’une partie du territoire libanais par Israël, restauration de l’autorité et de la souveraineté du Liban. Comment sortons-nous de cette impasse ?

Pascal Ausseur. Je vais vous dire quelque chose qui m’attriste et qui n’est pas facile à exprimer : je pense qu’on ne sortira pas véritablement de cette impasse, parce qu’il me semble que ce pauvre Liban est pris dans des champs de force centrifuge qui le dépasse. L’État libanais n’est plus que l’ombre de lui-même et les acteurs étrangers sont partout à l’œuvre. Le Hezbollah est l’acteur le plus puissant du Liban, lequel depuis des décennies est financé par l’Iran, à des fins de déstabilisation, avec bien sûr comme cible prioritaire Israël. Beaucoup de militaires Français ont travaillé avec les armées libanaises, et nous avons déployé à plusieurs reprises des forces pour tenter de stabiliser cette région et ce pays.

Aujourd’hui, je ne veux pas dire que ce pays n’existe plus parce que le Liban et sa population sont là, et que le mot « Libanais » parle aux gens qui habitent ce pays, mais il nous faut admettre que la cohésion nationale, l’identité nationale, la capacité à surmonter les logiques communautaires et ainsi pour les Libanais à se sentir véritablement solidaires, y sont très difficiles ; c’est un peu « chacun pour soi ».

Malheureusement, dans ce Moyen-Orient, il y a deux types de pays. Des pays qui ont réussi à maintenir, souvent de force, une identité nationale malgré la multiculturalité issue d’histoires millénaires. Ces pays qui ont des Etats forts aptes à déployer une stratégie sont la Turquie, l’Iran, Israël et un peu différemment l’Arabie Saoudite, depuis que Mohamed Ben Salman y a pris le pouvoir. Il faut reconnaître que celui-ci a réussi, même si cela reste fragile, à faire de ce pays une puissance régionale. On peut objecter que ces Etats ne sont pas des démocraties, en revanche ce sont des pays « qui tiennent ». Ces pays sont des acteurs régionaux qui ont une stratégie, une capacité à peser, qui défendent et mènent leur géopolitique dans la région.

Mais on trouve également au Moyen-Orient des États dans lesquels le pouvoir est tellement faible, avec une population tellement disparate qu’il n’y a plus d’unité nationale.

Le Liban et la Syrie font partie de ces pays, et c’est toute ambition du président syrien Al-Shara de changer cette situation. Il ne le fera certainement pas de façon démocratique, mais son ambition est de recréer un État fort, dans un pays disloqué par plus de dix années de guerre civile et qui sort d’une dictature sanglante. On pense également à l’Irak, à la Jordanie où le pouvoir existe mais en même temps extrêmement faible avec une population très partagée, et enfin au Yémen… Il y a dans cette région un véritable chaudron et des puissances qui y jouent leur jeu. Le mot « jouer » est bien sûr inadapté, mais ces puissances mènent des actions géopolitiques de rapport de force afin de déterminer qui établira son ascendant. Aujourd’hui on voit que la Turquie tire son épingle du jeu et devient un acteur de plus en plus significatif sur le plan régional. En face nous avons des pays qui sont disloqués, où l’État y est tellement faible qu’ils constituent un « terrain de jeu » pour les autres. Nous devons réfléchir à ce phénomène, parce que ce type de scénarios se met progressivement en place partout dans le monde : les acteurs et les « terrains de jeu ».

 

La coopération entre France et Liban se poursuit après la rencontre entre E. Macron et N. Salam en avril

Alain Boinet. Dans ce conflit au Moyen-Orient, qui va redistribuer les cartes entre les acteurs, quel rôle la France et l’Union européenne peuvent-elle jouer ? Et quelle leçon doit-on en tirer ?

Pascal Ausseur. La France et l’Europe sont en l’espèce pris à revers. Nous avons l’impression que nos chefs d’État et nos populations sont un peu stupéfaites. C’est la conséquence du défi intellectuel que j’évoquais précédemment. Ce monde que nous voyons n’est pas le nôtre, pas celui sur lequel nous voulions aller. Peut-être avons-nous une part de responsabilité, dans l’arrivée de ce monde-là. Peut-être n’avons-nous pas vu venir les choses ou n’avons-nous pas voulu les voir. Nous n’avons pas fait les efforts qu’il fallait pour tenter de stabiliser l’ancien monde. Il est trop tard pour regretter. Nous sommes maintenant confrontés à cette situation.

Pour l’instant, l’Europe a de l’argent et sa stratégie consiste à payer. Mais nous voyons bien que l’argent ne règle pas tout. Regardez ce qui s’est passé à Gaza. Cela fait des décennies que l’Europe injecte des milliards d’euros et cela ne suffit pas, parce que l’argent ne règle pas tous les problèmes. L’identité nationale, l’accès à la reconnaissance des Palestiniens ne sont pas des choses qu’on achète. Ce n’est pas simplement en mettant des milliards d’euros que l’on remplace le besoin des populations à la reconnaissance politique, géopolitique et internationale. Prenez les Kurdes, qui sont toujours les « dindons de la farce » des rapports de force au Moyen-Orient. Et nous pourrions multiplier les comparaisons. L’Europe a donc encore de l’argent, même si nous en avons de moins en moins parce que nous nous appauvrissons chaque année un peu plus. Le carnet de chèque n’est qu’un outil dénué de stratégie ; cela ne marche pas et personne ne nous écoute.

Il nous faut donc une vision cohérente qui tienne compte de notre stratégie et de celles des autres. Il ne s’agit pas d’une vision abstraite du type : « j’aimerais bien que le monde soit gentil, pacifié… ». Il faut nous demander : « quels sont les enjeux ? Qu’est-ce qui est important pour moi ? Et qu’est-ce que je suis prêt à faire comme effort ? ». Il s’agit de mettre de l’argent, mais aussi du crédit politique, de prendre le risque de fâcher des Etats et des populations et d’assumer des conséquences, éventuellement douloureuses, pour notre population et pour nos armées ; ce sont de vrais efforts. Ainsi nous ne pouvons pas avoir des avis sur tout et vouloir intervenir dans les affaires du monde entier sans nous demander « Qu’est-ce qui est important pour nous ? ». Pourquoi la France était-elle un auparavant acteur important au Moyen-Orient ? Parce que la France avait alors une stratégie, une politique internationale et qu’elle s’était donnée les moyens de sa politique. Cela veut dire qu’elle avait accepté de payer ses choix en assumant les coûts financier, militaire – quelquefois de la vie de ses soldats – et politique.

Porte-avions le Charles de Gaulle en 2022

À vouloir toujours ménager la chèvre et le chou, faire des efforts sans en faire, intervenir et vouloir peser mais sans que cela nous coûte quoi que ce soit, les gens se rendent compte que vous ne comptez pas. C’est vrai pour la France mais encore plus pour l’Europe, parce que la France a toujours été un des pays d’Europe qui était le plus intéressé par notre voisinage au Moyen-Orient et en Afrique. La France a été historiquement plus impliquée là-bas que d’autres et elle y a fait beaucoup d’efforts. Mais aujourd’hui, on se rend compte qu’il n’y a plus d’adéquation entre ce que nous voulons, ce que nous pouvons, et l’effort que nous sommes prêts à faire. Alors pourtant que le monde qui est devant nous n’est pas nécessairement un monde sombre.

Bien sûr, j’ai conscience que ce sera un monde beaucoup plus secoué, rugueux, avec des rapports de force, etc. Ce ne sera pas un monde de « bisounours », mais pas nécessairement un monde catastrophique non plus. Si nous prenons les bonnes décisions, et si nous acceptons de faire les efforts, d’avoir le courage de mener nos politiques en conséquence, avec une cohérence entre ce que nous disons, ce que nous faisons et ce que nous acceptons de prendre en charge, nous pouvons mettre en place une organisation beaucoup plus pérenne, sereine et peut-être pacifiée, où les gens seraient certes dans une situation un peu moins confortable mais beaucoup plus soutenable.

Je pense que nous pourrions même y être beaucoup plus heureux parce qu’il y a quand même un paradoxe à souligner : Le monde que nous quittons est un monde de confort. Jamais les Français, les Européens ou même les Homo sapiens n’ont connu un tel confort. Ni nos parents, nos grands-parents et arrière-grands-parents – et on peut remonter plus loin dans l’histoire – ni personne n’a connu cet état de confort. Pourtant, quand nous faisons des sondages et regardons les indicateurs, on ne peut pas dire que les Français et les Européens soient beaucoup plus heureux aujourd’hui que ne l’étaient leurs parents, leurs grands-parents ou leurs arrière-grands-parents. Le taux de suicide n’a jamais été aussi haut, la France est devenue un important pays consommateur de drogue, par la jeunesse essentiellement. Ce ne sont pas des indicateurs positifs de santé ni de bien-être. En Europe, nous avons une démographie catastrophique, ce qui indique que les gens ne se projettent pas dans l’avenir. Or, une fois encore, la vie n’y a jamais été aussi confortable qu’aujourd’hui. Cela doit nous faire réfléchir sur le modèle que nous avons mis en place. C’est un modèle très confortable, tout le monde en a conscience, mais ce n’est peut-être pas le modèle, le plus porteur de bonheur pour les individus comme pour les communautés, de mon point de vue.

 

Alain Boinet. Le premier ministre libanais a notamment demandé, lors de sa venue à Paris, une aide humanitaire de 500 millions d’euros pour les six mois à venir. Dans le même temps, l’Aide publique au développement des pays développés chute brutalement, non seulement du fait de l’administration Trump depuis un an, mais également du fait des plus gros contributeurs : la France, l’Allemagne, l’Angleterre, le Japon et 24 pays sur 36 au sein du Comité d’aide au développement de l’OCDE. Ne pensez-vous pas que cette chute de l’aide internationale dans le contexte géopolitique conflictuel actuel aura pour conséquence, au-delà de l’abandon et de la souffrance des populations, de générer d’autres tensions, des déplacements de populations qui fuient la guerre, mais aussi de la pauvreté – les deux se combinent souvent – des mouvements migratoires qui s’amplifieront, la déstabilisation de ces pays et peut-être de leurs voisins, voire de générer une radicalisation du désespoir dans certaines populations ? Et que dire d’ailleurs de Gaza et de la Cisjordanie ?

Pascal Ausseur. Pour moi, Gaza et la Cisjordanie sont d’abord des problèmes politiques. Quand on est dans une détresse humanitaire après une guerre effroyable, il faut bien sûr beaucoup d’aide humanitaire. Mais au départ, il s’agit d’abord d’un problème politique : quelle place pour le peuple palestinien au Proche-Orient ?

Sur la question du développement, vous avez parfaitement raison, mais je voudrais apporter une réflexion un peu nuancée. D’abord il y a la question de la perception. Il y a toujours eu des pauvres et des riches depuis que l’humanité existe, mais aujourd’hui, nous avons les appareils numériques : même dans les pays très pauvres, les gens savent donc comment vivent les gens des pays très riches. C’est une machine à créer du ressentiment. Même si nous admettions que le problème alimentaire n’est pas encore d’une urgence absolue, quand les populations là-bas ont des conditions de vie, de travail et de santé basiques et rudimentaires, voire en dessous du seuil acceptable et rendant leur vie très difficile, et que ces populations grâce à Internet réalisent qu’il y a par exemple des pédicures pour chiens dans les pays européens, cela crée un énorme ressentiment. Nous devons en prendre conscience et en prendre acte.

Cette différence de richesse entre les pays est le fruit de l’histoire, du développement, et de choix… Mais quelle que soit sa cause, il ne s’agit pas de culpabiliser les uns au détriment des autres, mais de reconnaître que celle-ci est créatrice de tensions, dans un monde de plus en plus interconnecté, où l’accès à l’information, la connaissance, est de plus en plus répandu et puissant. Cette tension peut de surcroît être instrumentalisée. Dans un monde où la géopolitique et les rapports de force reviennent avec brutalité, de la part de Etats qui veulent prendre l’ascendant les uns sur les autres, jouer sur la tension d’une population pour affaiblir votre adversaire n’est pas très éthique, mais c’est de bonne guerre. Nous sommes dans un monde où le droit international, la morale partagée et universelle, volent en éclat chaque jour un peu plus. Cela renforce évidemment les tensions. De ce point de vue, il y a un énorme sujet sur comment faire pour atténuer la « différence de potentiel » entre deux pôles d’un « condensateur » qui est relativement étroit et qui s’appelle la Méditerranée – avec tout ce que vous avez évoqué comme possibilité d’expression de cette tension, que ce soit terrorisme, violence, migration, guerre… et que nous ne pouvons pas ne pas prendre en compte.

Ensuite, il y a l’aide au développement. Il faut quand même regarder son impact depuis plusieurs décennies. Cette aide a eu beaucoup d’effets positifs mais ceux-ci n’ont jamais été proportionnels à l’investissement financier engagé. Très souvent, on associait l’aide au développement à une occidentalisation des récipiendaires, comme une façon de dire aux populations concernées : « nous vous donnons de l’argent, mais en retour vous devez adapter progressivement votre société pour que celle-ci devienne de plus en plus européenne ». Nous voyons les limites de cette conception, et cela nous revient d’ailleurs en boomerang, avec des gens qui nous disent « Nous, on ne le veut pas et on ne le fera pas », voire « Nous avons décidé de nous éloigner de plus en plus explicitement de votre modèle ». La façon dont nous dépensons l’argent, dont nous pilotons cette aide au développement doit être repensée. Elle était cohérente dans un monde qui se voyait en convergence inéluctable vers le modèle européen. Je ne dis pas du tout que les responsables en charge de l’aide au développement jusqu’à récemment commettaient des aberrations. Ils étaient en cohérence avec le logiciel que nous avions tous. Aujourd’hui, ce logiciel est caduc de façon structurelle. Nous ne reviendrons pas en arrière. Il va donc falloir que nous repensions les inégalités régionales ou sociales, en matière de richesse et de développement entre les pays, dans un monde qui diverge. Je pense que nous sommes encore très loin de cela. Nous n’avons pas encore tiré jusqu’au bout les « fils » intellectuels de la réalité que nous vivons actuellement dans ce domaine.

 

Alain Boinet. Merci pour cette réflexion autour d’enjeux absolument considérables que les humanitaires vivent dans des dizaines de pays à travers le monde depuis très longtemps, avec des crises qui s’enlisent et durent 20, 30 ou 40 ans, et qui peuvent dégénérer puis créer des zones de non-droit, d’abandon et de souffrance, comme on le voit en Haïti, dans les pays du Sahel, au Soudan.

Rencontres Stratégiques de la Méditerranée (RS Med) 2025 à Toulon

Tout à l’heure, vous avez parlé des changements à venir de la Fondation Méditerranée d’Études Stratégiques. Est-ce que, avant de conclure, vous souhaitez développer un peu, préciser ce redéploiement, ses raisons, ainsi que ce que vous en attendez ? Est-ce que vous resterez toujours concentré sur le monde méditerranéen et son environnement, tout en élargissant bien au-delà ?

Pascal Ausseur. Oui. La FMES est à Toulon. Nous sommes au bord de la Méditerranée depuis maintenant 36 ans. Donc, bien sûr, nous parlons d’où nous sommes. Je crois que la période qui vient est un retour de la géographie. Nous avions oublié la géographie dans un monde mondialisé : le monde était plat. Un journaliste américain, Thomas Friedman, avait publié un livre qui s’appelle « The World is Flat » dans les années 90, lequel avait fait un tabac, en disant que dans un monde mondialisé, il n’y a plus de frontières, de montagnes, de mers…  Il n’y a plus qu’un seul monde dans lequel tout le monde fait du business indifféremment les uns avec les autres, et nous-mêmes devenons ainsi interchangeables : le problème d’identité n’existe plus, le problème de nationalité n’existe plus, les États n’existent plus. Aujourd’hui, le monde n’est plus plat. C’est le retour de la géographie.

À la FMES, notre angle de vue est donc méditerranéen. Mais la Méditerranée est un point d’application de nouvelles règles du jeu, des nouvelles forces structurelles qui sont à l’œuvre, et touchent le monde entier. Nous sommes 8 milliards d’êtres humains. Quand je suis né, nous étions 3 milliards. En l’espace d’une vie d’homme, nous sommes donc passés de 3 à 8 milliards. Évidemment, le monde n’est pas le même. Cette fragmentation du monde est une réalité structurelle qui va toucher tout le XXIe siècle et peut-être même au-delà. Nous vivons la fin d’une parenthèse qui a commencé au début de l’ère industrielle, il y a 200 ans. Il faut imaginer quand même que nous sommes en train de changer totalement de monde.

Ce qui intéresse la FMES est d’analyser tout cela dans tous ces champs politiques, géopolitiques, économiques, financiers et militaires, parce que c’est aussi le retour d’une violence qui s’est complètement démocratisée.  C’est d’ailleurs un peu de notre fait, parce que nous avons exporté et diffusé les technologies dans le monde entier, dans un monde où ce n’était pas très grave puisqu’il devait se pacifier mécaniquement par le commerce.

Mais nous voyons bien ce qu’il en est. Ce retour de la violence nous réapprend aussi un mot que nous avions complètement oublié : la vulnérabilité. Les Français sont vulnérables, les Européens le sont, tout le monde est vulnérable et a la capacité de faire très mal à l’autre. Les Houthis, qui ne sont même pas un État, sont capables d’infliger des dégâts considérables à des pays beaucoup plus riches qu’eux et à leurs populations. Cela a un impact sur l’économie de milliards d’êtres humains. Ne croyons pas que nous sommes sur la Lune, loin de tout cela, et que nous pourrons regarder cela comme un laboratoire dont nous serions les observateurs extérieurs. Nous sommes au milieu de ce chaudron et nous sommes perçus par une très grande partie de la population mondiale comme nantis, repus, oisifs. Ce sont des mots qu’employait Xi Jinping il y a quelques années en parlant des Européens. Nous avons quand même de ce point de vue une « petite tête de bouc émissaire ». Assez facilement, les gens vont arriver à un consensus global pour dire que si quelqu’un doit perdre, ce seront les Européens. Ce n’est pas très agréable, mais qu’est-ce que cela veut dire ? Cela veut dire qu’il y a un choc intellectuel. Il faut d’abord comprendre ce qui est en train de se passer.

Quand le monde était dans une sorte de course mécanique vers la croissance, l’européanisation des mœurs, la pacification, l’économie, on pouvait se permettre de ne pas penser, regarder des films à la télévision et ne plus réfléchir. Quand le monde se durcit, il faut être intelligent. Marc Bloch, qui va bientôt être au Panthéon, qui était un grand historien de l’entre-deux-guerres et qui a été fusillé par les Allemands après la défaite de juin 1940, a écrit un livre juste avant de mourir qui s’appelle « L’étrange défaite ». Pourquoi la France, qui était une grande puissance européenne, a perdu en un mois alors que personne ne l’imaginait, face à l’Allemagne qui n’était pas si puissante vis-à-vis d’elle ? Si vous lisez ce livre qui est absolument remarquable, l’idée-force est que nous avons perdu la guerre parce que nous n’avons pas compris ce qui se passait. Le vrai risque aujourd’hui est que les Français, les Européens et d’autres ne comprennent pas ce qui se passe et se disent « c’est un mauvais moment, on va faire le gros dos et après on va retrouver le cours des choses ». Nous avons vu venir la rupture climatique et démographique mais pas les ruptures politiques, géopolitiques, sociétales, militaires, conflictuelles… L’ancien système est en permanence en train de craquer sous nos pieds et nos yeux. Il y a donc là un défi intellectuel afin de comprendre ce qui est en train de se passer.

L’étrange défaite par Marc Bloch aux éditions Folio Histoire

À la FMES, nous ne sommes pas plus intelligents que les autres. Simplement, nous passons nos journées à réfléchir avec des gens d’horizons totalement différents – beaucoup de pays du Sud, des pays européens mais aussi d’ailleurs. Nous croisons les regards sans porter de jugement sur les perceptions des autres. Cela ne veut pas dire que tout se vaut, mais nous essayons d’être collectivement plus intelligents pour comprendre et mettre des mots et des concepts sur ce qui se passe. La deuxième étape est de comprendre que nous sommes vulnérables et que nous risquons de souffrir de façon inutile si nous ne prenons pas les bonnes décisions. Enfin, il s’agit d’essayer de faire des recommandations. Mais là, je fais confiance à l’esprit et au génie humain. De plus, la culture européenne est une culture du débat démocratique. C’est là qu’a été inventée la démocratie, le débat contradictoire, la rationalité, l’identification des voies, l’acceptation de l’échec, le fait de dire « je me suis peut-être trompé, donc je vais essayer autre chose ». Je suis donc assez confiant sur notre capacité à surmonter, rebondir et même créer un monde beaucoup plus pérenne, durable et harmonieux que celui dont nous avons hérité. Je pense que nous en avons tout à fait la possibilité si nous nous mettons au travail. Et pour cela, il faut comprendre ce qui se passe, d’où le travail d’un think tank.



Pascal Ausseur

L’amiral (2s) Pascal Ausseur a assumé des responsabilités opérationnelles dans les forces navales et dans le domaine politico-militaire, notamment au sein du cabinet militaire d’Hervé Morin et comme chef du cabinet militaire de Jean-Yves Le Drian. Il est directeur général de la FMES (Fondation Méditerranéenne d’Etudes Stratégiques).

 


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Syrie, un an après la chute de Bachar El Assad: transition politique et crise humanitaire

La ville d'Alep, dans le nord-ouest de la Syrie UN NEWS
La ville d’Alep, dans le nord-ouest de la Syrie. – ©UN NEWS

Le 8 décembre 2024 a marqué la chute de l’un des régimes les plus répressifs du Moyen-Orient. Après plus de cinquante ans de domination de la famille al-Assad et treize années de guerre destructrice, le pouvoir s’est effondré à Damas. À sa place, le groupe armé islamiste Hayat Tahrir al-Cham (HTC) s’est imposé, portant à sa tête Ahmed al – Sharaa, ancien combattant affilié à Al-Qaïda devenu président de facto. Accueilli avec prudence, mais sans hostilité ouverte, par plusieurs capitales occidentales, le nouveau dirigeant s’est rapidement employé à lisser son image et à présenter une vision de rupture pour la Syrie, fondée sur la stabilité, la reconstruction et le retour de l’État. 

Un an plus tard, pourtant, les interrogations demeurent. La chute du régime s’est-elle traduite par un changement tangible pour la population syrienne, au-delà du basculement politique ? Si des avancées institutionnelles et diplomatiques sont mises en avant par le nouveau pouvoir, la réalité du terrain reste marquée par une forte instabilité sécuritaire, des tensions communautaires persistantes et une crise humanitaire toujours massive. En prolongeant l’analyse esquissée dans l’article d’India Hauteville publié dans Défis Humanitaires au lendemain de la chute de Bachar al-Assad, cet article propose un bilan critique de cette « année d’après», en croisant dynamiques politiques, recompositions sécuritaires et enjeux humanitaires. 

La reconstruction politique se heurte aux réalités du terrain 

Plus d’un an après la chute de Bachar al-Assad, la Syrie est engagée dans une transition que de nombreux observateurs qualifient de « fragile », tant les avancées institutionnelles demeurent exposées aux tensions sécuritaires et communautaires. Le nouveau pouvoir, issu de la prise de Damas par HTC et incarné par le président auto-proclamé Ahmed al-Sharaa, a cherché à se doter rapidement d’une légitimité politique. En mars 2025, une constitution provisoire a ainsi été adoptée afin d’encadrer une période de transition annoncée d’environ cinq ans. Ahmed al-Sharaa est parvenu au pouvoir à la faveur d’un accord de transition soutenu par les Nations unies, assorti de la promesse d’un retour progressif à la stabilité et de l’organisation d’élections libres à l’issue de cette période. 

Dans la foulée, un gouvernement a été formé, des institutions judiciaires et administratives ont été réactivées et un embryon de Parlement a vu le jour, mêlant élus indirects et personnalités nommées par l’exécutif. Sur le plan formel, ces réformes marquent une rupture avec l’hyperprésidentialisme du régime précédent. Dans les faits, le pouvoir demeure largement concentré autour d’un cercle restreint issu de l’ancienne direction du HTC, ce qui alimente la crainte d’une reproduction de pratiques autoritaires sous un nouveau visage. 

Les élections législatives du 5 octobre illustrent ces limites. Elles n’ont permis l’élection que de six femmes sur les 119 sièges pourvus à ce stade. Les minorités apparaissent, elles aussi, sous-représentées : un chrétien, trois ismaéliens, trois alaouites, quatre kurdes, et aucun druze. Sur un total de 210 sièges, dix-huit restent vacants dans les circonscriptions du nord-est et du sud, notamment à Soueïda où les tensions intercommunautaires persistent. La reconstruction institutionnelle demeure ainsi jalonnée de défis et de profondes discordes. 

Cette dynamique institutionnelle s’est accompagnée d’une amélioration relative de la situation sécuritaire par rapport aux années les plus intenses de la guerre. Les bombardements massifs ont cessé et certaines grandes villes connaissent un niveau de violence plus faible. Derrière ce  tableau officiel, le terrain demeure cependant loin d’être pacifié. 

Les retours de populations illustrent cette ambivalence. Selon les Nations unies, plus d’un million de réfugiés et près de deux millions de déplacés internes seraient rentrés dans leurs zones d’origine depuis décembre 2024, traduisant à la fois un espoir de normalisation et une forte aspiration à la stabilité. Dans le même temps, de nouveaux déplacements continuent d’être enregistrés à chaque reprise des combats. Récemment, autour d’Alep et dans le Nord-Est, l’échec de la mise en œuvre de l’accord de mars 2025 entre le gouvernement et les forces kurdes du Front démocratique syrien (FDS) a conduit à une reprise des affrontements et à la fuite de centaines de milliers de civils. 

La transition syrienne se joue ainsi sur un équilibre précaire. Il y a suffisamment d’éléments de stabilisation pour nourrir l’idée d’un « après-Assad » mais une violence persistante, des tensions identitaires vives et un pouvoir encore peu inclusif qui font planer le risque d’un enlisement de la transition ou d’un basculement vers une nouvelle phase de crise. 

Une diplomatie active pour sortir de l’isolement, mais sous fortes contraintes

Le Président de la République arabe syrienne, Ahmad Al-Sharaa, s’exprime lors du débat général de la quatre-vingtième session de l’Assemblée générale.
Le Président de la République arabe syrienne, Ahmad Al-Sharaa, s’exprime lors du débat général de la quatre-vingtième session de l’Assemblée générale. ©UN NEWS

Depuis son arrivée au pouvoir, Ahmed al‑Sharaa a fait de la diplomatie un levier central pour consolider sa légitimité politique, sortir la Syrie de son isolement international et obtenir un allègement des sanctions économiques qui continuent de peser lourdement sur le pays. Autrefois djihadiste allié à Al-Qaïda, il s’emploie à projeter l’image d’un dirigeant pragmatique, soucieux de stabilité et de reconstruction. 

Cette stratégie s’est traduite par une série d’initiatives diplomatiques inédites depuis la chute du régime Assad. En mai 2025, Ahmed al-Sharaa a effectué une visite à Paris, où il a été reçu à l’Élysée par Emmanuel Macron. Il a ensuite prononcé un discours lors de la 80ᵉ Assemblée générale des Nations unies, le 24 septembre 2025. En novembre 2025, il a par ailleurs été invité à Washington, une première pour un dirigeant syrien depuis la chute de Bachar al-Assad, ce qui marque une possible étape vers une normalisation des relations avec les États-Unis. 

Dans ce contexte, les autorités américaines ont prolongé la suspension du Caesar Act, un régime de sanctions instauré en 2020 à l’encontre de l’ancien gouvernement syrien puis gelé après une rencontre entre Ahmed al-Sharaa et des responsables américains en Arabie saoudite en mai 2025. Cette mesure est considérée comme cruciale pour la Syrie, engagée dans un processus de reconstruction estimé à près de 216 milliards de dollars par la Banque mondiale après près de quinze années de guerre civile. 

Parallèlement, le nouveau pouvoir cherche à redéfinir les termes des alliances héritées de l’ère Assad, notamment avec la Russie. Une rencontre organisée le 15 octobre 2025 a ainsi visé à poser les bases d’une coopération renouvelée, centrée principalement sur les enjeux économiques et les investissements, mais aussi sur le sort des bases russes en Syrie — la base navale de Tartous et la base aérienne de Hmeimim — ainsi que sur la question du réarmement de l’armée syrienne. Dès le printemps précédent Moscou avait d’ailleurs expédié du pétrole, du diesel et du blé vers la Syrie. 

Cette diplomatie d’équilibriste, qui tente de concilier l’appui financier des pays du Golfe et de la Russie, la reprise des relations avec les États-Unis et les attentes des voisins régionaux, notamment la Turquie, demeure toutefois fragile. Elle reste conditionnée à des engagements difficiles à tenir sur le terrain alors que les combats se poursuivent dans le Nord-Est du pays et que des violations des droits humains continuent d’être signalées. Ces éléments nourrissent les doutes quant à l’ampleur réelle de la transformation politique et sécuritaire engagée sous la présidence d’Ahmed al-Sharaa. 

L’enjeu de la protection des minorités

Eclatement des hostilités à Souweïda en juillet 2025.
© UNOCHA/Ali Haj Suleiman – Eclatement des hostilités à Souweïda en juillet 2025

En effet, l’illusion d’une transition pacifiée s’est rapidement heurtée à la réalité des fractures syriennes, exacerbées par des violences ciblées contre les minorités. Dès les premiers mois de 2025, les Alaouites ont payé un lourd tribut. En mars, des massacres sur la côte (Lattaquié, Tartous) ont fait plus de 1 600 morts civils, principalement alaouites. 

Les Druzes ont eux aussi subi une vague d’attaques. Fin avril à Jaramana (banlieue Damas) une centaine de morts lors de heurts avec les forces de sécurité du nouveau régime, puis en juillet à Soueïda, où un incident entre un marchand druze et des Bédouins a dégénéré en affrontements armés d’une semaine (11-17 juillet). Les forces gouvernementales sont intervenues pour « rétablir la stabilité », imposant un couvre-feu, tandis qu’Israël frappait des positions syriennes (15 morts). Amnesty International documente 46 exécutions de druzes (44 hommes, 2 femmes) par balles sur places publiques, dans des écoles, des hôpitaux, des habitations ainsi que des slogans haineux, des  humiliations (rasage moustaches religieuses) et des pillages. Ces événements ont révélé l’incapacité du régime al Sharaa à protéger les minorités ou à imposer un contrôle unifié, laissant place à des milices tribales et djihadistes agissant comme instruments de pression. Certains parlent de « revanche sunnite ». S’il n’arrive pas à reprendre le contrôle de cette situation, et à protéger les minorités, la Syrie risque de plonger de nouveau dans un cycle de violence. 

La crise kurde: la remise en cause de l’Administration autonome du Nord et de l’Est syrien (AANES) aussi appelée le Rojava

Combattants des FDS, 2018, ©Wikimedia Commons

 Mais au-delà des Alaouites et des Druzes, c’est la question kurde qui cristallise aujourd’hui les tensions les plus aiguës de la transition syrienne. 

Effectivement, la nouvelle offensive de Damas contre les Kurdes du Nord‑Est est devenue l’un des points de bascule de la transition syrienne, à la fois militaire, politique et humanitaire.

Depuis le 6 janvier 2026, l’armée syrienne mène une offensive d’ampleur contre les positions tenues par les Forces démocratiques syriennes (FDS), d’abord à Alep, dans les quartiers de Cheikh Maqsoud et Achrafieh, puis, après plusieurs jours de combats et un cessez‑le‑feu partiel à Alep, l’offensive est étendue dans le Nord-est. Le 17 et le 18 janvier, les troupes gouvernementales ont repris le contrôle de Raqqa,  Deir ez‑Zor et environ 80% des territoires administrés par le FDS depuis 2016, lorsqu’elles avaient chassé l’État islamique, tandis que les FDS se sont repliées vers les zones à majorité kurde de Kobané et du gouvernorat de Hassaké, qu’elles présentent désormais comme leur « ligne rouge ». 

Un cessez‑le‑feu unilatéral a ensuite été annoncé par Damas le 20 janvier, avec l’engagement de ne pas entrer dans les centres‑villes de Hassaké et Qamichli ni dans les villages kurdes, et un délai accordé aux FDS pour présenter un mécanisme d’intégration. La trêve a  été prolongée de quinze jours le 24 janvier pour permettre le transfert de détenus de l’État islamique d’établissements contrôlés par les FDS vers l’Irak, à l’initiative des Etats-Unis 

Al‑Sharaa a aussi  annoncé une série de gestes symboliques en direction des Kurdes, déclarant la langue kurde « langue nationale », reconnaissant les Kurdes comme « partie constitutive du peuple syrien » et promettant des droits culturels. Ces annonces contrastent brutalement avec la réalité de terrain faite de sièges, de coupures d’électricité et d’eau, de routes bloquées et de déplacements forcés dans les zones kurdes. Elles sont largement perçues comme des signaux politiques adressés à la communauté internationale afin de rassurer les partenaires occidentaux. 

Parallèlement à ces évènements, le pouvoir central a pris le contrôle direct de sites ultrasensibles comme le camp d’Al‑Hol, longtemps administré par les Kurdes et où se trouvent encore plusieurs dizaines de milliers de personnes liées à Daesh, dont environ 6 500 étrangers dans un secteur à haute sécurité. Cette bascule sécuritaire illustre une stratégie de recentralisation des outils de contrôle du djihadisme par Damas, alors même que les risques d’évasions et de reconstitution de réseaux restent élevés.

Une femme portant un gros sac sur la tête et une autre femme tenant un enfant marchent dans une rue d'Alep, en Syrie, alors que des civils déplacés évacuent en raison de l'escalade des hostilités.
Alep, des civils déplacés évacuent en raison de l’escalade des hostilités. ©UN NEWS

L’offensive et les combats qui l’ont précédée ont déclenché une nouvelle vague de déplacements massifs dans le Nord‑Est syrien. Les Nations unies et l’Organisation internationale pour les migrations estiment qu’entre 170 000 et un peu plus de 173 000 personnes ont été déplacées depuis le 6 janvier,  essentiellement dans les gouvernorats d’Alep, Hassaké et Raqqa. 

Des ONG rapportent déjà des décès de civils, y compris d’enfants, dus au froid et à l’absence de chauffage, tandis que les infrastructures d’eau et d’électricité ont été sévèrement touchées autour de  Kobané et dans plusieurs localités de la Djézireh. 

Sur le plan des pertes humaines directes (morts et blessés civils ou combattants kurdes), les chiffres restent fragmentaires et disputés. Les principales sources officielles et onusiennes se concentrent sur les déplacements sans bilan consolidé des victimes, ce qui fragilise toute tentative de quantification précise. Cette opacité statistique nourrit les inquiétudes d’ONG qui évoquent des exécutions sommaires, des violences ciblées et un risque de « nettoyage » ou de mise au pas forcée de communautés kurdes dans plusieurs zones reconquises. 

La situation dans le Nord-est interpelle : Pourquoi Ahmed al‑Sharaa choisit‑il de rouvrir un front avec les Kurdes alors que le pays est exsangue économiquement et politiquement ? Alors même qu’il évite toute confrontation directe avec Israël sur le dossier du Golan, pourtant toujours occupé ? 

Plusieurs logiques se superposent. D’abord, l’enjeu pétrolier, le Nord‑Est concentre une grande partie des ressources en hydrocarbures qui ont jusqu’ici financé l’AANES, et leur reprise permet à Damas de consolider sa base économique.  

Ensuite, la centralisation, le nouveau pouvoir d’al‑Sharaa issu d’une transition marquée par la victoire d’une coalition islamo‑nationaliste refuse tout modèle fédéral et cherche à réintégrer les territoires kurdes dans un cadre étatique unitaire au besoin par la force. Cette volonté coïncide avec l’intérêt de l’État turc qui continue de considérer les FDS comme une extension du Parti des Travilleurs du Kurdistan de Turquie (PKK) et soutient, directement ou indirectement, l’objectif d’empêcher toute autonomie kurde en Syrie et de les affaiblir autant que possible. 

Camp de Al-Hol, majoritairement peuplé de familles de djihadistes présumés © UNOCHA/Ali Haj Suleiman

Dans ce contexte, les prisons de Daesh et le camp d’Al‑Hol deviennent aussi des leviers politiques en reprenant ces installations, Damas se pose à la fois en partenaire incontournable dans la lutte anti – djihadiste et en acteur capable de gérer un dossier qui embarrasse profondément les puissances occidentales. Les États‑Unis, qui réduisent leur empreinte militaire et poussent aux transferts de détenus vers l’Irak semblent accepter de facto cette recentralisation au prix d’un abandon partiel de leurs anciens alliés kurdes. En effet, Tom Barrack (le représentant local de l’administration de Trump) juge la mission kurde contre Daech « largement périmée » et réduit son engagement.

Alors que la trêve arrivait à échéance, un accord a finalement été annoncé ce vendredi 30 janvier entre le gouvernement d’Ahmed al‑Sharaa et les dirigeants des FDS. Celui‑ci prévoit, sur le papier, l’intégration progressive des forces kurdes dans l’armée nationale syrienne, la réintégration administrative du Nord‑Est dans les structures de l’État et la reconnaissance de certains droits aux kurdes en contrepartie de la fin de toute revendication d’autonomie politique formelle.  

En pratique, cet arrangement entérine la victoire du centre à Damas sur le projet du Rojava dans un État fédéral Syrien, puisqu’il transforme des acteurs jusqu’ici quasi‑souverains en partenaires subalternes, sans garanties constitutionnelles claires ni mécanismes de protection robustes pour les populations kurdes et arabes qui vivaient sous l’AANES. 

Les Kurdes ont toutefois obtenu des avancées notables par rapport aux versions antérieures. L’accord consacre leurs droits nationaux, civils et éducatifs, ainsi que le retour effectif de tous les déplacés dans leurs zones d’origine. Également, ils acquièrent le poste de gouverneur pour la province de Hassaké, assorti d’une division militaire propre de trois brigades, tandis que la police kurde conserve la main sur la sécurité intérieure de leurs territoires et que des postes de commandement au sein de l’armée syrienne leur sont réservés. 

La portée réelle de cet accord reste toutefois incertaine. Sa mise en œuvre dépendra de la capacité de Damas à tenir ses promesses symboliques et à éviter une logique de revanche sécuritaire dans les zones reconquises, mais aussi de la marge de manœuvre que conserveront les élites kurdes pour peser dans l’écriture de la nouvelle architecture institutionnelle. À court terme, l’accord pourrait réduire l’intensité des combats ouverts et rassurer certains partenaires étrangers soucieux de voir un interlocuteur unique reprendre la gestion des prisons regroupant des djihadistes de Daesh et du camp d’Al‑Hol. À moyen terme, il comporte un risque évident : celui de transformer la « normalisation » du Nord‑Est en mise au pas autoritaire, nourrissant de nouveaux ressentiments kurdes qui viendraient fragiliser durablement la transition syrienne. 

Une crise humanitaire persistante 

Un convoi d'aide du Croissant-Rouge arabe syrien, transportant de l'aide de l'ONU et d'autres aides, entre dans le gouvernorat d'As-Sweida, dans le sud de la Syrie, le 20 juillet 2025.
Un convoi d’aide du Croissant-Rouge arabe syrien, transportant de l’aide de l’ONU et d’autres aides, entre dans le gouvernorat d’As-Sweida, dans le sud de la Syrie, le 20 juillet 2025. ©UNOCHA/Ali Haj Suleiman

Derrière les recompositions politiques et sécuritaires, la réalité quotidienne des civils demeure marquée par la précarité et l’insécurité. 

Un an après la chute de Bachar el-Assad, l’espoir suscité par l’ouverture d’une nouvelle séquence politique ne s’est pas traduit par une amélioration significative de la situation humanitaire pour une large partie de la population syrienne. Selon plusieurs organisations humanitaires présentes sur le terrain, la crise reste massive, structurelle et largement sous-financée. 

Pour analyser ces défis, cet article s’appuie notamment sur le témoignage de Solidarités International, à travers l’entretien de Thomas Janny, directeur régional Moyen-Orient de l’ONG. Celui-ci rappelle que :  

« La chute de Bachar el-Assad a été perçue par beaucoup comme une libération, avec un espoir légitime après des décennies de dictature. Mais d’un point de vue humanitaire, la crise n’est pas terminée. Si la Syrie se relève politiquement et économiquement il n’est pas garanti que  tout se passe sans à-coups. » 

Malgré le changement de pouvoir, les besoins humanitaires demeurent extrêmement élevés, notamment « en matière d’accès à l’alimentation, aux soins de santé, à l’eau et à l’électricité. » explique Thomas Janny. 

Les chiffres des Nations unies confirment cette situation critique : selon l’ONU 16,5 millions de personnes en Syrie ont encore besoin d’une aide humanitaire en 2025 sur plus de 26 millions d’habitants, plus de 90 %  des Syriens vivent aujourd’hui sous le seuil de pauvreté et plusieurs millions dépendent toujours de l’assistance pour couvrir leurs besoins les plus élémentaires. 

Cette réalité contraste avec certains signes de reprise observés dans les grandes villes routes réparées, bâtiments reconstruits, retour progressif de l’électricité jusqu’à 20 heures par jour des avancées inédites depuis près de dix ans mais qui restent des avancées minimes et très inégalement  réparties sur le territoire. 

L’espoir de normalisation s’est accompagné de mouvements de retour, tant de déplacés internes que de réfugiés, notamment depuis la Turquie et le Liban. Toutefois, la pérennité de ces retours restent largement fragiles et non durables. Comme le souligne Thomas Janny : 

« On a vu des populations rentrer chez elles, puis revenir dans les camps parce que les conditions d’un retour n’étaient pas réunies : pas d’eau, pas d’électricité, peu d’accès à la santé, à l’éducation ou à une activité économique. » 

Au-delà des besoins chroniques, les organisations humanitaires alertent sur un potentiel élevé de nouveaux chocs susceptibles de freiner toute trajectoire vers la résilience. Thomas Janny identifie plusieurs facteurs de risque : 

« Il existe un potentiel de nouveaux chocs, qui peuvent créer de nouveaux besoins et entraver le chemin vers la résilience. Cela inclut la question des minorités, les tensions interconfessionnelles, mais aussi les catastrophes naturelles, les risques sanitaires — comme le retour d’épidémies de choléra — et plus largement les effets du changement climatique et de la raréfaction de l’eau. » 

Ces risques ne relèvent pas d’un scénario hypothétique, des violences localisées ont déjà éclaté dans plusieurs régions du pays, notamment dans les zones côtières alaouites et à Soueïda contre les populations druzes, provoquant plusieurs centaines de morts en quelques semaines, tandis que la reprise des affrontements dans le nord-est entre le gouvernement de transition et les forces kurdes, a entraîné le déplacement de centaines de milliers de civils. À ces dynamiques s’ajoutent des menaces sanitaires persistantes, dans un pays où les infrastructures de santé restent extrêmement fragiles. 

Dans ce contexte, la capacité de réponse des acteurs humanitaires est fortement limitée par la baisse des financements. Selon le suivi onusien du plan coordonné de réponse humanitaire pour 2025, les besoins s’élèvent à 3,19 milliards de dollars, mais seuls 1,11 milliard ont été couverts, soit 34,9%, laissant 65,1 % des besoins non financés (2,08 milliards de dollars). 

©FTS (UNOCHA), suivi des financements des plans coordonnées humanitaires pour la Syrie, au 30 janvier 2026.

Au total, les financements déclarés pour la Syrie selon le Financial Tracking Service (OCHA)  2025 atteignent 2,46 milliards de dollars, dont 45,2 % inscrits dans le cadre du plan coordonné et 54,8 % en dehors, illustrant la fragmentation des flux et la difficulté à couvrir de manière cohérente l’ensemble des priorités humanitaires.

La chute du régime s’est néanmoins traduite par une évolution concrète de l’accès humanitaire. Pour la première fois depuis des années, des ONG internationales ont pu à nouveau circuler sur l’ensemble du territoire syrien y compris dans des zones longtemps interdites aux expatriés. 

« En mai dernier, nous avons pu remonter depuis Damas jusqu’à la frontière turque en passant par le nord-ouest ce qui était impensable auparavant », témoigne Thomas Janny. 

Solidarités International, désormais présente à Damas, est active dans les gourvenorats de Hassaké,  et Raqqa (Nord-Est),Idlieb, Alep et Hama, et emploie plus de 300 personnels principalement syriens.

Face à ces défis, les organisations humanitaires plaident pour le maintien d’une capacité de réponse d’urgence, tout en accompagnant des actions de relèvement précoce et de résilience. Solidarités International structure ainsi son action autour de trois axes : la réponse aux urgences (déplacements, crises sanitaires, conditions hivernales), l’accès durable à des services de base dignes pour les populations déplacées de longue durée, et des projets de résilience, notamment la réhabilitation de marchés et d’infrastructures essentielles. 

Dans ce contexte encore instable, l’espoir diplomatique demeure, comme en témoigne l’annonce d’un soutien européen lors de la visite à Damas dUrsula von der Leyen et d’Antonio Costa, le 9 janvier 2026. L’Union européenne s’est engagée à mobiliser 620 millions d’euros sur la période 2026-2027 en faveur de l’aide humanitaire et du relèvement précoce, un appui toutefois explicitement conditionné à des avancées en matière de stabilité et de gouvernance. 

Mais, comme l’indique Thomas Janny, il faut garder à l’esprit que cette transition reste extrêmement fragile : « Si des programmes de développement sont nécessaires pour aider la Syrie à se relever, il ne faut pas oublier que des millions de personnes sont toujours déplacés et que de nouveaux besoins urgents peuvent surgir à tout moment. Cela nécessite de conserver une capacité d’action humanitaire significative.  » 

Perspectives 

Ainsi, la Syrie a encore du chemin à faire pour se reconstruire, mais surtout pour créer un véritable État de droit. L’avenir reste incertain et beaucoup de questions demeurent :  

La transition actuelle permettra‑t‑elle d’intégrer réellement les minorités, de protéger les Kurdes du Nord‑Est et d’éviter de nouveaux cycles de violences ciblées ? Le pouvoir d’Ahmed al‑Sharaa acceptera‑t‑il de partager l’autorité, de limiter la centralisation et de garantir des droits effectifs, au‑delà des seuls gestes symboliques ? La communauté internationale maintiendra‑t‑elle ses engagements humanitaires et financiers alors que les besoins restent massifs et que la fatigue des donateurs s’installe ?  

Que se passera‑t‑il pour les milliers d’anciens combattants de Daesh et leurs familles enfermées depuis des années dans des camps et des prisons : seront‑ils jugés, transférés, libérés, ou continueront‑ils à vivre dans un no man’s land juridique, avec le risque de nouvelles évasions et d’une résurgence jihadiste ? Le passage de ces sites sous contrôle direct de Damas peut‑il vraiment renforcer la sécurité, alors que les conditions de détention restent incertaines et que les pays d’origines ne souhaitent pas le rapatriement de leurs ressortissants mais leur jugement par des tribunaux là où  ils ont pu commettre des crimes ? 

À Kobané, Qamichli, Hassaké et Amouda, les populations kurdes et les FDS verront-elles leurs avancées (droits culturels, sécurité intérieure) respectées, ou le pire reste-t-il à craindre avec des attaques résiduelles, de nouveaux déplacements et une érosion progressive de leur autonomie ? 

 Dans ce contexte, plus que jamais, l’avenir de la Syrie dépendra de choix politiques, d’un engagement international durable et de la capacité du pays à transformer cette transition fragile en paix réelle et inclusive. 

Lorine Baravi.


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