Syrie : l’humanitaire face à un pays exsangue et un avenir incertain

Photo de PUI lors d’une visite en Syrie en janvier 2025

Décembre 2024. La chute du régime de Bachar al-Assad, après quatorze ans de guerre, marque un tournant majeur pour la Syrie. Le pouvoir s’est effondré en quelques jours sous l’assaut de forces rebelles menées par le groupe Hayat Tahrir al-Cham (HTC), laissant place à une transition politique incertaine. La mise en place d’un gouvernement intérimaire, dirigé par Ahmad al-Sharaa (Abou Mohammed al-Joulani), et l’adoption d’une constitution provisoire en mars 2025 sont perçues comme des avancées, mais elles ne suffisent pas à répondre aux défis immédiats du pays : instabilité politique, tensions communautaires et confessionnelles et crise humanitaire durable, reconstruction de grande ampleur.

Les Syriens ont célébré la fin du régime, mais se sont réveillés, un mois plus tard, dans une réalité inchangée : un pays en ruine, sans ressources, et un avenir incertain, observe Charlotte Baudoin, de l’ONG Première Urgence Internationale​.

Ahmad al-Sharaa, président par intérim, a annoncé le 30 mars un nouveau gouvernement de transition syrien principalement composé de ses fidèles mais comprenant 4 ministres issus des minorités,  une chrétienne, un druze, un alaouite et un kurde parmi ses 23 membres. L’Administration Autonome du Nord et de l’Est Syrien (ndlr autorité autonome kurde de Syrie) a déclaré que ce gouvernement ne reflétait pas la diversité et la pluralité du pays et qu’elle n’était donc pas concernée par les décisions de ce gouvernement ! Il faut aussi rappeler qu’Ahmad al-Sharaa dispose des pleins pouvoirs sur le plan législatif, exécutif et judiciaire et qu’il préside le « Conseil National de Sécurité » considéré par certains comme le véritable gouvernement du pays. L’avenir nous dira si la promesse d’un gouvernement représentatif, unitaire et respectueux des minorités aura été tenue ou pas. C’est tout l’enjeu après 14 années de guerre.

Dans ce contexte, l’action humanitaire est plus nécessaire que jamais, mais son nouveau cadre d’intervention est encore flou. Certains espéraient que la fin du régime faciliterait l’accès des secours aux populations. Pourtant, comme le souligne Thomas Janny, de l’ONG Solidarités International, les garanties d’accès ne sont pas encore acquises et l’espace humanitaire reste contraint​.

Pour analyser les défis humanitaires à venir, cet article s’appuie sur deux témoignages complémentaires. Celui de Thomas Janny, Directeur régional pour la zone Moyen-Orient chez Solidarités International, et celui d’Olivier Routeau, Directeur des opérations et de Charlotte Baudoin, responsable géographique en charge de la Syrie, de l’ONG Première Urgence Internationale (PUI). Ces entretiens nous offrent un éclairage contrasté sur l’évolution de la situation syrienne​​, puisque, avant la chute du régime, Solidarités International agissait depuis les zones contrôlées par les rebelles (dans le Nord-Est et le Nord-Ouest du pays), tandis que Première Urgence Internationale intervenait dans les territoires contrôlés par le régime, présents dans 10 des 14 gouvernorats du pays.

Entre réorganisation du secteur humanitaire, réduction des financements et fortes tensions politiques et géopolitiques, la Syrie post-Assad pose de nombreuses questions sur l’avenir de l’aide et les conditions de sa mise en œuvre.

Une Blitzkrieg aux conséquences incertaines

La chute du régime de Bachar al-Assad a été aussi soudaine qu’inattendue, une véritable Blitzkrieg, comme le dit Thomas Janny​. En l’espace de dix jours, les forces d’HTS, soutenues par de nombreuses autres milices, ont pris le contrôle de la capitale, provoquant l’effondrement total d’un régime qui, pendant quatorze ans, s’était maintenu avec le soutien de l’Iran et de milices chiites ainsi que de la Russie. Ce basculement rapide a laissé le pays sans structure étatique fonctionnelle, avec un gouvernement de transition improvisé et une administration en ruines.

Le président intérimaire Ahmad al-Sharaa cherche à stabiliser la situation, notamment grâce à l’adoption d’une constitution provisoire en mars 2025. Celle-ci garantit certaines libertés fondamentales, notamment en matière d’expression et de droits des femmes, mais elle maintient un exécutif puissant avec peu de contrepouvoirs. Il y a bien des déclarations pour instaurer un cadre démocratique, mais les bases restent extrêmement fragiles, explique Olivier Routeau, de Première Urgence Internationale​. L’absence de structures solides et le manque de moyens compliquent la mise en place d’un État stable, tandis que la population voit peu d’améliorations concrètes dans son quotidien.

L’effondrement du régime n’a pas non plus mis fin aux violences. Dès les premières semaines, des affrontements ont éclaté sur la côte syrienne, notamment à Tartous et Lattaquié, bastions historiques de la communauté alaouite. Ces violences, qui ont causé plus de 1 300 morts (dont de nombreux civils), ont ravivé les tensions communautaires et confessionnelles qui avaient caractérisé le conflit syrien. Il y a un réel danger de représailles généralisées contre les Alaouites, qui sont perçus comme les soutiens historiques d’Assad, alerte Charlotte Baudoin, de PUI​. Beaucoup fuient vers le Liban, tandis que les nouvelles autorités peinent à imposer leur contrôle sur les forces de sécurité, impliquées dans ces exactions.

Parallèlement, la Syrie reste un terrain de rivalités géopolitiques. La Turquie, parrain du nouveau pouvoir, est préoccupée par le maintien d’un pouvoir kurde dans le Nord-Est, et a intensifié ses frappes aériennes, ciblant les zones sous contrôle des Forces Démocratiques Syriennes (FDS). Israël a, quant à lui, multiplié ses frappes sur des sites militaires syriens. La chute d’Assad n’a pas mis fin aux intérêts étrangers en Syrie, au contraire, elle a redistribué les cartes, analyse Thomas Janny​. On peut même considérer que la Turquie s’est substituée à L’Iran en Syrie.

Dans ce contexte chaotique, la reconstruction du pays semble hors de portée à court terme. Lors du sommet de Bruxelles le 19 mars, les donateurs internationaux ont promis 6,5 milliards de dollars, un montant limité face aux 400 milliards nécessaires à la reconstruction. De plus, les sanctions américaines restent en place, entravant les investissements nécessaires et ralentissant toute tentative de relance économique. L’Union européenne a levé certaines restrictions, notamment sur le secteur de l’énergie, mais leur impact reste limité. Sans une levée des sanctions américaines, la relance syrienne est impossible, note Olivier Routeau​.

Pour les ONG présentes sur le terrain, cette période de transition représente un défi majeur. La fin du régime a bouleversé l’organisation de l’aide humanitaire, soulevant de nouvelles questions sur l’accès aux populations et la coopération avec les nouvelles autorités. Alors que la Syrie a d’immenses besoins d’aide et de reconstruction, les humanitaires doivent composer avec un environnement instable et un futur encore incertain.

Ouverture des tuyaux vers les réseaux d’eau dans un camp au nord de la Syrie © Solidarités International

Minorités en Syrie : entre intégration fragile et tensions persistantes

La chute rapide du régime d’Assad a rebattu les cartes du pouvoir en Syrie, mais elle n’a pas mis fin aux fractures communautaires. Si le gouvernement de transition affirme vouloir construire une nation inclusive, les tensions confessionnelles et ethniques sont une réalité que le nouveau pouvoir doit solutionner. Les minorités, historiquement prises dans l’engrenage du conflit, se retrouvent aujourd’hui dans une position incertaine, entre craintes de représailles et promesses d’intégration.

Les Alaouites, longtemps perçus comme le pilier du régime Assad, sont aujourd’hui les plus vulnérables. À Tartous et Lattaquié, des exactions ont visé la communauté dès les premiers jours de la transition, faisant plus de 1 300 morts​. Le gouvernement a condamné ces violences, mais il n’a probablement pas les moyens de poursuivre ces crimes en justice, observe Charlotte Baudoin, de Première Urgence Internationale. Affaibli par des années de guerre et d’impunité, le système judiciaire syrien parait en effet incapable de remplir son rôle pour le moment.

Les Kurdes, de leur côté, ont obtenu une reconnaissance politique avec l’accord du 10 mars, qui prévoit l’intégration des FDS au sein de l’armée nationale​. Cet accord, qui consacre la place des Kurdes dans la nouvelle Syrie, est cependant fragile. Les tensions persistent entre les unités kurdes, les anciens djihadistes et les mercenaires pro-turcs. Il sera difficile d’unifier ces forces sous une même structure, souligne Charlotte Baudoin​. De plus, cet accord n’a pas empêché la Turquie de poursuivre ses frappes dans le Nord-Est de la Syrie, signe que la reconnaissance des Kurdes par Damas ne signifie pas la fin des bombardements et des combats qui peuvent reprendre à tout moment.

Pour les Druzes, la transition suscite autant d’espoirs que d’inquiétudes. Leur chef religieux, Hikmat al-Hajri, a publiquement critiqué la déclaration constitutionnelle du nouveau gouvernement, la jugeant trop centralisée et peu représentative de la diversité syrienne​. La question de l’autonomie, qui leur avait été accordée sous Assad dans le cadre de « l’Alliance des minorités », reste en suspens. Dans un pays où les équilibres communautaires sont encore instables, l’enjeu sera de garantir un système où chaque groupe trouve sa place sans réveiller les rancœurs.

Cette situation rend l’accès des secours humanitaires particulièrement délicat. Pour Solidarités International, qui a depuis l’origine de son action, opéré dans les zones qui n’étaient pas tenu par le régime de Assad, les déplacements de populations et les nouveaux besoins humanitaires constituent un défi majeur. Lors de l’offensive de HTS vers Damas, les équipes sur le terrain ont assisté à des déplacements massifs de populations kurdes vers le Nord-Est, où elles ont dû mettre en place une réponse d’urgence en quelques jours, raconte Thomas Janny​. PUI, initialement présente en zone gouvernementale, met, elle aussi, l’accent sur la nécessité d’une reconstruction incluant toutes les minorités pour éviter de nouvelles fractures​.

Organisation des Nations Unies (ONU). (2025). Humanitarian Response Priorities: January – March 2025 – Syrian Arab Republic. Bureau de la coordination des affaires humanitaires (OCHA) [1]
Un accès humanitaire incertain

Besoins humanitaires en Syrie

  • 16,5 millions de personnes nécessitent une aide humanitaire.
  • 14,56 millions de personnes sont en situation d’insécurité alimentaire, dont 9,1 millions sont classées en situation d’insécurité alimentaire aiguë (dont 1,3 million en situation sévère).
  • 8 millions de personnes déplacées internes (IDP) depuis 2011.
  • 823 302 personnes nouvellement déplacées en 2024, dont 522 600 sont rentrées au cours du seul mois de décembre.
  • Près de 6,5 millions de personnes ont fui la Syrie depuis le début de la guerre civile, dont : plus de 3 millions en Turquie, environ 784 000 au Liban, plus de 705 000 en Allemagne, et presque 650 000 en Jordanie.

Chiffres du rapport 2025 d’OCHA sur les besoins humanitaires en Syrie [1].

Budget de l’aide humanitaire en 2024

  • En 2024, les Nations Unies ont estimé le budget de l’aide nécessaire à 4,07 milliards de dollars.
  • A la fin de l’année, seuls 1,46 milliards de dollars (soit 35,9%) ont été récoltés

Chiffres 2024 du Financial Tracking Service [2].

Avec la chute du régime de Bachar al-Assad, de nouvelles perspectives se sont ouvertes pour l’action humanitaire en Syrie. Les ONG ont pu accéder à des zones jusque-là inatteignables, depuis leur zone d’intervention respectives avant le renversement du régime.

Cependant, cette ouverture s’accompagne de nouvelles contraintes administratives et logistiques. Le cadre légal n’étant pas encore bien défini, la potentielle mise en œuvre de nouveaux programmes reste pour le moment compromise​. Selon Thomas Janny, les autorités sont encore hésitantes quant à la relation qu’elles souhaitent entretenir avec les ONG internationales (ONGI) et à la liberté qui leur sera accordée. Par ailleurs, la situation sécuritaire reste instable : des bombardements persistent dans certaines régions du nord-est, et de nouvelles exactions ne peuvent être exclues. La situation humanitaire a continué à se détériorer, note Charlotte Baudoin, les frappes aériennes israéliennes se sont intensifiées, tandis que les hostilités en cours dans les régions du Nord et du Sud, ainsi que l’instabilité récente et la détérioration du contexte dans les zones côtières, ont aggravé les conditions humanitaires et accru les préoccupations en matière de protection.

Un autre défi majeur est le retour progressif des réfugiés, estimé à 125 000 personnes depuis la chute du régime​. Pour rappel, selon les Nations Unies, près de 6,5 millions de personnes ont fui la Syrie depuis le début de la guerre civile, auxquels s’ajoutent 8 millions de déplacés internes. Ces retours posent des questions sur l’accès aux services de base pour des personnes qui retrouvent leur village en ruine après des années d’exil, et la capacité des ONG à répondre aux nouveaux besoins. Dans un contexte où les financements sont incertains et les infrastructures encore fragiles, les organisations humanitaires doivent trouver des solutions durables pour accompagner cette transition.

L’humanitaire doit absolument réussir cette première phase de réponse à l’urgence, pour permettre à la Syrie de passer à l’étape suivante, celle de la reconstruction, explique Olivier Routeau.

Photo de PUI lors d’une visite en Syrie en janvier 2025

Soutien international et incertitudes financières : un équilibre fragile

Le rôle de la communauté internationale est aujourd’hui crucial dans le relèvement de la Syrie. Depuis la chute du régime, plusieurs États et organisations multilatérales ont annoncé des plans de soutien à la reconstruction, mettant en avant la nécessité d’un développement inclusif et d’une stabilisation politique. L’Union européenne, par exemple, a réaffirmé son engagement en faveur d’une transition pacifique et durable, tandis que des institutions comme la Banque mondiale commencent à envisager des projets de relèvement​.

Ce soutien international est essentiel pour réhabiliter les infrastructures détruites, soutenir les services de base et favoriser le retour des déplacés et des réfugiés. Olivier Routeau souligne que sans un engagement fort des bailleurs internationaux, les capacités locales resteront trop limitées pour répondre aux immenses besoins humanitaires et de reconstruction​. Ce soutien doit permettre de passer d’une logique d’urgence à une aide plus pérenne.

Cependant, cette dynamique est bouleversée par une réorganisation des financements humanitaires. Le gel soudain des fonds américains, qui s’élevaient via l’agence USAID, à un budget annuel global de 42,8 milliards de dollars (soit 42% de l’aide humanitaire mondiale), a créé une incertitude majeure pour les ONG sur le terrain​. L’aide américaine en Syrie représentait environ un quart des donations au plan de réponse humanitaire en 2024, soit 377,7 millions de dollars [2]. La suspension des financements a forcé de nombreuses organisations à réduire drastiquement leurs opérations, voire à se retirer de certaines zones​.

Face à ces restrictions, les acteurs humanitaires doivent réévaluer leurs stratégies de financement, et cherchent alors à diversifier leurs sources. Mais cette décision de la nouvelle administration Trump s’inscrit dans une tendance plus globale de baisse des financements pour l’aide internationale. Les coupes dans les budgets de l’Aide Publique au Développement (APD) de plusieurs pays européens, dont la France, suscite de vives inquiétudes et imposent une approche très courtermiste.

Dans ce contexte incertain, la coordination entre humanitaire et développement devient essentielle. Nous devons éviter un vide humanitaire qui laisserait des millions de Syriens sans soutien à un moment critique, insiste Olivier Routeau​. Enfin, la levée des sanctions restantes apparaît comme une condition nécessaire pour faciliter la reprise économique et permettre aux acteurs humanitaires de travailler plus efficacement sur le terrain.

Un avenir imprévisible, un engagement indispensable

Alors que la Syrie entre dans une nouvelle phase de son histoire, les défis humanitaires sont immenses. Si la chute du régime a ouvert certaines perspectives, elle a aussi laissé un pays dévasté où l’urgence humanitaire côtoie les besoins de reconstruction.

Le soutien international sera déterminant pour éviter une nouvelle catastrophe. Mais entre la baisse des financements et l’instabilité sur le terrain, les ONG peinent à s’adapter. La levée des sanctions restantes, une meilleure coordination humanitaire et des financements adaptés seront essentiels pour accompagner la Syrie sur le long terme, si celle-ci se stabilise et ne retombe pas dans un nouveau conflit.

 

[1] Organisation des Nations Unies (ONU). (2025). Humanitarian Response Priorities: January – March 2025 – Syrian Arab Republic. Bureau de la coordination des affaires humanitaires (OCHA)

[2] Financial Tracking Service, Syrian Arab Republic Humanitarian Response Plan 2024

 

India Hauteville

India Hauteville est diplômée d’un premier master en Politique Internationale à Sciences Po Bordeaux et actuellement étudiante au sein du master Intégration et mutations en Méditerranée et au Moyen-Orient à Sciences Po Grenoble. Elle est l’assistante actuelle du fondateur de Solidarités International, Mr. Alain Boinet.

Particulièrement intéressée par le conflit syrien, elle rédige actuellement un mémoire sur l’articulation entre les principes humanitaires et les réalités du terrain syrien, en prenant l’ONG Solidarités International comme étude de cas.

 

 

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Liban, Gaza, Iran, et maintenant que se passe-t-il ?

Un libre entretien avec Antoine Basbous, directeur de l’Observatoire des Pays Arabe et associé chez Forward Global. 

Conférence internationale de soutien à la population et à la souveraineté du Liban, Paris – 24/10/2024. © Philemon Henry / SIPA pour MEAE

Une Conférence internationale de soutien à la population et à la souveraineté du Liban s’est tenue à Paris jeudi 24 octobre, que peut-on penser de ses résultats et de la situation humanitaire ?

Cette conférence convoquée par Paris a été utile et a manifesté que le Liban pouvait toujours compter sur l’amitié de la France, très ancrée dans l’histoire. Mais le succès de l’aide humanitaire d’urgence ne peut masquer la réalité géopolitique. En effet, l’aide collectée, si elle est honorée, ne représentera que deux jours de pertes pendant ce conflit… La clé de voûte de la paix au Liban réside plutôt dans trois appels décisifs qui n’ont pas été actés : l’élection d’un président de la République, premier socle des institutions, et surtout la remise par le Hezbollah de son arsenal à l’armée libanaise et l’appel au cessez-le-feu pour que s’applique enfin la résolution 17 01 du Conseil de sécurité.

La conférence aurait pu accoucher d’un appel solennel au désarmement du Parti de Dieu, cosigné par la délégation libanaise qui comportait des ministres représentants cette milice. L’ayatollah Khomeini, en 1988, avait bien appelé à un cessez-le-feu avec l’Irak en déclarant qu’il « buvait la tasse de poison » pour arrêter la destruction de son pays.

Manifestation du Hezbollah au Liban

Quels sont les objectifs d’Israël au Liban, et quelles conséquences la guerre entre le Hezbollah et Israël pourrait-elle entraîner sur le plan des équilibres communautaires et politiques au Liban ?

Tel Aviv dit vouloir écarter la menace du Hezbollah à sa frontière qui a conduit 80.000 Israéliens à quitter leur domicile depuis octobre 2023, quand cette milice a déclaré la guerre à Israël, sans aucune concertation avec les institutions libanaises. Il a suffi d’un ordre de Téhéran pour que le secrétaire général du Parti de Dieu, Hassan Nasrallah, déclare la guerre à Israël au nom de « l’unité des fronts ». Les démonstrations de force du Hezbollah et le précédent des tunnels découverts en 2006, puis à Gaza en 2023, ont servi de justificatif à une action très sévère d’Israël contre les commandements politique et militaire et les installations du Parti de Dieu.

Nasrallah avait gonflé le moral de sa milice en la gratifiant de qualificatifs ronflants tel un peuple élu et la « communauté la plus noble parmi les hommes ». Sa décimation brutale, constatée en septembre, a créé un choc, une amertume, qui porte le risque d’une revanche exercée sur les civils libanais. De fait, les miliciens du Hezbollah, pourtant défaits sur le front militaire, se comportent avec arrogance contre ceux qui les reçoivent et les hébergent depuis qu’ils ont dû quitter leur village et chercher un refuge à l’intérieur de leur pays. Certains actes frisent l’agressivité, et risquent de faire basculer le pays dans un affrontement entre ses composantes. Par exemple, des réfugiés ont cherché à créer des faits accomplis dans des parcelles qui ne leur appartiennent pas ou qui sont contestées devant les tribunaux, pour construire des bâtis en dur dès leur arrivée. Évidemment, de tels comportements, s’ils ne sont pas bridés par les responsables de la milice ou les autorités libanaises, peuvent susciter des réactions violentes et ressusciter les vieux démons de la guerre civile/régionale. Pour l’heure toutefois, les autres communautés ne sont pas armées pour engager un conflit avec les miliciens du Hezbollah.

Exercice aérien conjoint entre l’armée de l’air israélienne et l’armée de l’air hellénique Juillet 2022. ©Armée de défense d’Israël

Certains évoquent un risque d’embrasement de la région et pourtant les réactions des Iraniens semblent bien modérées suite aux frappes israéliennes sur leurs infrastructures militaires. Est-ce le fait des Etats-Unis, est-ce une étape dans une escalade possible ?

Les États-Unis n’ont aucune envie de gérer un nouveau conflit au Moyen-Orient après les cuisants échecs subis en Irak et en Afghanistan. Ils n’ont surtout aucune envie de le faire en pleine élection présidentielle. C’est pourquoi ils ont retenu la main d’Israël en l’empêchant d’attenter à la vie de dirigeants iraniens ou encore de frapper les installations pétrolières et nucléaires de la République islamique. En compensation, ils ont déployé leur système antimissiles THAAD pour rassurer Israël de leur soutien, et frappé les Houthis avec des B-2 partis du Missouri pour rappeler aux Iraniens l’étendue de leur rayon d’action.

En attendant les images satellites des dégâts laissés sur le sol iranien, on peut estimer que les consignes américaines ont été respectées par Israël, et que la riposte a été négociée et scénarisée de sorte qu’elle ne dérape pas trop. Israël a même prévenu l’Iran de son intention de l’attaquer. Téhéran avait en effet annoncé qu’une attaque raisonnable ne provoquerait pas de réaction de sa part. Pour le moment, une forme de « cohabitation musclée » s’est installée à l’échelle régionale. Les supplétifs de l’Iran en Méditerranée sont très abîmés, mais continuent à infliger à Israël de sérieuses pertes.

Distribution de matériel d’enseignement de base pour les personnes déplacées – Nord et Akkar, 9 septembre 2024. ©Solidarités International

L’Iran et ses alliés du Hamas et du Hezbollah seront-ils les grands perdants de cette guerre qu’ils ont déclenchée ? Les accords d’Abraham vont-ils revenir à l’ordre du jour ? Peut-on imaginer une autre solution que la création d’un État palestinien pour établir une paix durable dans la région ?

Les grands perdants seront avant tout les Palestiniens. Les accords d’Abraham, qui avaient commencé à passer la « Cause sacrée » par pertes et profits, reviendront sur le devant de la scène et prospéreront lorsque Tel Aviv aura rétabli sa dissuasion sur le terrain et dans les imaginaires. Car les États arabes sont désireux de bâtir une nouvelle architecture de sécurité qui prenne en compte le retrait (relatif) des Américains, lequel fait des Israéliens les interlocuteurs incontournables pour contenir les ambitions iraniennes.

C’est toutefois contre-productif à long terme, car la meilleure solution pour une paix régionale durable reste de créer une entité palestinienne désarmée (pour ne pas menacer Israël) et dont les frontières seraient protégées par les Etats-Unis et l’OTAN (pour qu’Israël ne la menace pas). Cette solution idéale a malgré tout peu de chance de voir le jour en raison de l’absence de volonté américaine et de son rejet massif par les suprémacistes messianiques de l’actuel gouvernement israélien. L’objectif de ces derniers est bien plutôt de recoloniser Gaza et de chasser les Cisjordaniens de leur territoire. Le 7-Octobre n’a fait qu’apporter de l’eau à leur moulin, et l’atonie américaine leur laisse l’opportunité de créer des faits accomplis au détriment des Palestiniens.

 

Qui est Antoine Basbous ?

Antoine Basbous est politologue et spécialiste du monde arabo-islamique et du terrorisme islamiste. Il est le directeur de l’Observatoire des Pays Arabes et associé chez Forward Global.

Il a fondé, en 1991, à Paris, l’Observatoire des pays Arabes (OPA) qu’il dirige depuis. Il s’agit d’un cabinet de conseil, totalement indépendant, spécialisé dans l’Afrique du Nord, le Proche-Orient, le Golfe et dans le monde islamique en général. En 2021, l’OPA a rejoint le groupe Forward Global spécialisé dans la gestion des risques, l’intelligence économique, le cyber, la communication de crise…

Antoine Basbous est né au Liban, où il a effectué des études de droit et de littérature française. En France, il a obtenu un doctorat d’Etat en sciences politiques et un DEA d’Information et de Communication. Il a exercé le journalisme de 1975 à 1987 à Beyrouth puis à Paris.

Antoine Basbous a publié plusieurs essais traduits en différentes langues, dont Guerres secrètes au Liban, Editions Gallimard, 1987 ; L’Islamisme, une révolution avortée ? Editions Hachette, 2000 ; L’Arabie saoudite en question, du wahhabisme à Bin Laden, Editions Perrin, 2002. En septembre 2004, une version actualisée de ce dernier ouvrage est parue en poche chez Tempus sous le titre L’Arabie saoudite en guerre ; Le tsunami arabe, Editions Fayard, 2011.

Il est consulté par les plus grandes entreprises, les gouvernements et les tribunaux européens et Nord-américains, et participe régulièrement aux débats sur les crises qui secouent les mondes arabes et islamiques, sur le terrorisme et sur les relations de l’Islam et de l’Occident.

 

Découvrez l’ancien entretien d’Antoine Basbous en octobre 2021 : Le Moyen-Orient à feu et à sang. – Défis Humanitaires

Texte du MEAE sur la Conférence internationale de soutien à la population et à la souveraineté du Liban (Paris, 24 octobre 2024) :  Conférence internationale de soutien à la population et à la souveraineté du Liban (Paris, 24.10.24) – Ministère de l’Europe et des Affaires étrangères *

Texte de l’Elysée sur la Conférence internationale de soutien à la population et à la souveraineté du Liban (Paris, 24 octobre 2024) : Conférence internationale de soutien à la population et à la souveraineté du Liban. | Élysée

La résolution 1701 des Nations-Unies sur le Liban

 

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