Crises alimentaires, comment agir ?

L’assistance alimentaire n’est pas la seule réponse aux crises alimentaires, il faut aussi soutenir les marchés alimentaires locaux

Photo: Marché alimentaire local au Cameroun @Solidarités International

Des crises alimentaires d’ampleur inédite avec plusieurs pays en situation de famine

Le 16 octobre 2024, la Journée mondiale de l’alimentation célébrera le droit à l’alimentation[1]. Ce droit reste malheureusement théorique pour de nombreuses populations dans le monde.

La sécurité alimentaire mondiale en 2024 est dans une situation critique, atteignant des chiffres alarmants. Selon le rapport sur l’état de la sécurité alimentaire et de la nutrition dans le monde[2], bien qu’il y ait eu une légère amélioration de la situation en Amérique latine, les niveaux d’insécurité alimentaire restent encore très élevés en 2024, avec 1 personne sur 11 dans le monde, souffrant de la faim. Selon le rapport mondial sur les crises alimentaires[3], près de 282 millions de personnes dans 59 pays souffrent d’une insécurité alimentaire aiguë, parmi lesquels plus de 36 millions se trouvent dans des situations d’urgence alimentaire (classés en Phase 4 dans le système de classification de l’insécurité alimentaire appelé IPC)[4]. De nombreux facteurs, tels que les conflits, les chocs économiques ou encore le changement climatique ne cessent d’aggraver la situation.

Les conflits armés restent, encore en 2024, les causes principales des crises alimentaires. En effet, ils empêchent l’accès à la nourriture, détruisent les terres et infrastructures agricoles et affectent les chaînes d’approvisionnement. Au Soudan, les affrontements continus ont forcé des millions de personnes à se déplacer, menant à une insécurité alimentaire grave pour plus d’1/3 de la population, renforçant notamment la vulnérabilité des femmes et enfants.  Selon le Comité d’examen de la famine (CEF), 10% de la population du camp de déplacés internes de Zamzam, dans l’Etat du Nord Darfour, devrait encore se trouver dans une situation de famine (IPC Phase 5)[5] selon la projection pour les mois à venir (voir la carte ci-après).

Figure : Projection IPC au Soudan d’octobre 2024 à février 2025. Le Cadre intégré de classification de la sécurité alimentaire (IPC) fournit une échelle pour classer la gravité et l’ampleur de l’insécurité alimentaire et de la malnutrition aiguë.

Quant à la situation dans la bande de Gaza, c’est la crise alimentaire la plus sévère jamais enregistrée dans l’histoire des rapports sur les crises alimentaires mondiales. Les restrictions d’accès humanitaire, obstruant l’acheminement de l’aide alimentaire, exacerbent les niveaux catastrophiques d’insécurité alimentaire. 22% de la population se trouve en IPC Phase 5, confrontée ainsi à un risque de famine imminent[6].

L’assistance alimentaire aussi urgente que le soutien des marchés alimentaires locaux

Soutenir les marchés alimentaires ne sauve pas immédiatement des vies, contrairement à l’assistance alimentaire. Cependant, l’existence de marchés alimentaires fonctionnels et résilients peut permettre de réduire le risque d’intensification de la crise alimentaire sur le court à moyen terme, voire d’éviter des situations de crise alimentaire sur le long terme. Les acteurs humanitaires ont donc un rôle à jouer, dans l’appui aux marchés alimentaires. Cela peut se faire à deux niveaux : 1) en redonnant du pouvoir d’achat aux populations locales à travers des transferts monétaires, 2) en renforçant les capacités des marchés alimentaires.

Un rapport du Cash Consortium of Sudan[7] faisait le constat alarmant en avril dernier que « si la nourriture est disponible sur les marchés locaux, les gens n’ont pas les moyens de l’acheter. Et bien que les camions humanitaires soient chargés d’aide alimentaire, ils ne peuvent pas atteindre la grande majorité des communautés dans le besoin en raison des contraintes d’accès. » La modalité d’assistance alimentaire « en nature » est utilisée dans les contextes où les marchés alimentaires ne fonctionnent pas ou ne sont pas accessibles par les populations pour des raisons d’insécurité par exemple. Dans ce cas, les ONG assurent l’achat et le transport des aliments vers les populations. Mais dans le cas du Soudan comme décrit ci-dessus, dans les zones où les marchés alimentaires sont accessibles et fournis, une assistance alimentaire via des « transferts monétaires » est possible. Aujourd’hui nombreuses sont les ONG comme Solidarités International qui utilisent cette modalité d’assistance.

Photo : Activité de transfert monétaire au Soudan @Solidarités International

De l’argent ou des coupons sont distribués aux personnes qui peuvent alors aller acheter les aliments dont ils ont besoin, selon leurs préférences socioculturelles et auprès de leurs commerçants habituels. Cela diffère complètement de l’aide alimentaire en « nature » où en général un kit alimentaire à composition unique est distribué à tous les ménages bénéficiaires sur des sites de distribution où il faut attendre son tour, souvent pendant plusieurs heures. Dans le cas de l’assistance « monétaire », l’argent de l’aide humanitaire est ainsi « réinvesti » dans les marchés locaux, qui eux aussi impactés par les chocs (conflits, inflation, etc.), ont besoin de leurs clientèle habituelle pour continuer à fonctionner.

En parallèle de cette assistance monétaire redonnant du pouvoir d’achat aux populations, les acteurs humanitaires peuvent donc contribuer à réhabiliter les capacités des marchés locaux. Solidarités International s’inscrit dans cette démarche au Soudan et commence un projet visant à soutenir les commerçants locaux à travers différentes activités : fourniture de matériel ou de liquidités pour relancer leurs activités commerciales, aide au transport des marchandises ou encore réhabilitation d’espaces de stockages sur les marchés. L’objectif visé par Solidarités International est de pouvoir augmenter la disponibilité et la diversité des denrées alimentaires sur les marchés locaux tout en garantissant des prix raisonnables.

Dans le contexte actuel de réduction des fonds humanitaires, la tendance de nombreux bailleurs est de se concentrer sur le financement de ce qu’ils considèrent l’assistance « life saving » (pour sauver des vies), ce qui signifie, entre autres, l’assistance alimentaire d’urgence. Cependant cette assistance, extrêmement coûteuse (notamment dans le cas d’une assistance en « nature »), reste une solution de court terme. Le soutien à la résilience des marchés alimentaires locaux reste une réponse indispensable pour lutter contre l’insécurité alimentaire, sur le court comme le long terme. En plus d’assurer la disponibilité des aliments, ces marchés font vivre toute une économie locale et fournissent des emplois, tout au long de la chaîne alimentaire de la production agricole, au transport, à la transformation et à la vente des produits alimentaires. Selon l’iPES FOOD[8], les marchés locaux constituent l’épine dorsale des systèmes alimentaires dans de nombreux pays et régions. Ils contribuent de manière essentielle à la sécurité alimentaire, à l’équité et à la durabilité.

Il est important que les bailleurs maintiennent leur financement en faveur de l’intégration à l’appui des marchés alimentaires dans leurs réponses d’urgence face aux crises alimentaires, même lorsque les budgets sont restreints.

 

Autrices :

Julie Mayans travaille au siège de l’ONG Solidarités International en tant que responsable du pôle ‘Sécurité alimentaire & moyens d’existence’. Elle a 17 ans d’expérience dans ce secteur et a travaillé sur le terrain dans de nombreux pays en Afrique, Amérique latine et Moyen-Orient sur des projets allant de l’assistance alimentaire au développement agricole.

Pauline de Montalembert est actuellement assistante du Directeur des opérations chez Solidarités International. Après avoir effectué des études de droit et de relations internationales, elle suit actuellement le Master NOHA (Master Conjoint Erasmus Mundus en Action Humanitaire Internationale).

 

[1] Il s’agit d’un droit prévu notamment dans différents textes juridiques internationaux, tels que la Déclaration universelle des droits de l’Homme de 1948 et le Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels de 1966.

[2] FAO. (2024). The State of Food Security and Nutrition in the World 2024 https://doi.org/10.4060/cd1254en

[3] 2024 Global Report on Food Crises. (2024), Food Security Information Network https://www.fsinplatform.org/report/global-report-food-crises-2024/

[4] IPC Overview and Classification System | IPC – Integrated Food Security Phase Classification (ipcinfo.org)

[5] IPC_Famine_Review_Committee_Report_Sudan_July2024.pdf (ipcinfo.org)

[6] IPC_Famine_Review_Committee_Report_Gaza_June2024.pdf (ipcinfo.org)

[7] Cash Consortium of Sudan (CCS), “From Feasible to Life-Saving – The Urgent Case for Cash at Scale in Sudan” (April 2024) https://reliefweb.int/report/sudan/cash-consortium-sudan-ccs-feasible-life-saving-urgent-case-cash-scale-sudan-april-2024

[8] Alimentation ancrée : les marchés territoriaux comme piliers de la résilience et de la sécurité alimentaire. (2024). IPES-FOOD ((international panel of experts on sustainable food systems). https://ipes-food.org/fr/report/alimentation-ancree/

Je vous invite à lire ces articles publiés dans l’édition :

Lettre humanitaire à Jean Noël Barrot, ministre de l’Europe et des Affaires étrangères de la France.

Humanitaire en Ukraine. Entretien avec Nicolas Ben-Oliel, chef de mission de Première Urgence International en Ukraine.

« Il faut entretenir la flamme de l’engagement » , Entretien avec Eric GAZEAU, Directeur général et fondateur de l’association Résonances Humanitaires

Les défis démographiques : Perspectives de la population mondiale 2024 des Nations-Unies UNDSA

Dernières Nouvelles Humanitaires.

GAZA : Interview avec Danila ZIZI de Handicap International.

Entretien avec Danila Zizi, ancienne responsable pays de Handicap International en Palestine. Cet entretien a eu lieu le 15 février 2024, Danila occupait alors encore ses fonctions. L’entretien s’est déroulé en anglais puis il a été traduit en français.

En reponse a l’appel de l’hopital Al-Shifa pour des appareils d’assistance et des fournitures medicales l’equipe HI a Gaza a finalement pu acceder au stock d’urgence dans la ville de Gaza et a fait don de plus de 200 articles dont environ 150 fauteuils roulants ainsi que des deambulateurs des bequilles des matelas medicaux et des kits de pansement. Fevrier 2024 © Handicap International

Alain Boinet : Danila, pour nos lecteurs, pourriez-vous nous rappeler depuis quand Handicap International (HI) est actif dans la bande de Gaza et en Cisjordanie et nous dire quel a été votre rôle personnel ? Quelle action humanitaire meniez-vous à Gaza et quelle était la composition de votre équipe sur le terrain avant le 7 octobre ?

Danila Zizi : Handicap International a commencé ses opérations dans le territoire palestinien occupé en 1994, au lendemain de la signature de l’accord d’Oslo. À Gaza, nous avons entamé le processus en 2007 et nous étions opérationnels à la fin de l’année 2008. Avant l’escalade des hostilités à Gaza, nous opérions dans trois secteurs principaux :

  • Le premier était un programme complexe lié au développement de la petite enfance qui s’adressait également à l’ensemble de la sphère familiale. Globalement nous accompagnions l’enfant jusqu’à son inscription à l’école, mais nous apportions aussi un soutien à sa famille avec une aide sous forme de bons d’achat lorsque cette dernière n’avait pas de source de revenus.
  • Nous avions également, dans le cadre d’un consortium, un programme de réadaptation et d’inclusion, qui a été mis en œuvre dans la bande de Gaza.
  • Enfin, nous avons mis en place un programme d’éducation inclusive dans les situations d’urgence.

Voilà donc les trois volets de notre programmation dans la bande de Gaza avant les hostilités. Ce qui nous a permis d’être opérationnels dès le début des hostilités c’est également l’importante composante de préparation. En effet, nous avions cinq entrepôts répartis dans chaque coin de la bande de Gaza et nous avions formé au fil des années 300 volontaires dans divers domaines. Nos bénévoles ont des connaissances en soins infirmiers, en physiothérapie, nous avons des travailleurs sociaux et des psychologues. HI a pu intervenir dans différents contextes, de l’aide à l’évacuation au soutien face à l’affaiblissement précoce des blessés en passant par des séances d’éducation et prévention aux risques face aux bombes.

Séance d’éducation aux risques par des volontaires de HI dans un camp des Nations unies, à Khan Younis, à Gaza. Les bombardements et l’utilisation des armes explosives laissent une contamination qui est dangereuse pour les civils. © Handicap International 

Alain Boinet : Personnellement, combien de temps êtes-vous restée sur le terrain ?

Danila Zizi : Mit bout à bout, cela fait six ans que je suis dans le territoire palestinien occupé (TPO). La première fois que j’ai été dans le TPO remonte à la fin de l’année 2014, après la guerre de 2014. J’ai rejoint Handicap International en Palestine en 2017 en tant que coordinatrice de terrain pour la Cisjordanie. Puis, je suis revenue en 2021 en tant que Responsable pays.

Alain Boinet : Comment avez-vous vécu l’attaque du Hamas contre Israël le 7 octobre dernier ? Quatre mois plus tard, quelles sont les conséquences de la guerre pour la population de Gaza ainsi que pour Handicap International et son équipe ?

Danila Zizi : Je pense que, comme tout le monde, nous avons été complètement choqués au début par l’ampleur des opérations menées le 7 octobre. L’échelle de violence qui a eu lieu le 7 octobre nous a immédiatement fait comprendre que la réponse et les représailles seraient fortes. Il y a toujours eu une situation d’hostilité entre Gaza et le Hamas, d’une part, et l’État d’Israël, d’autre part. Mais il s’agit d’une escalade des hostilités sans précédent sur ce territoire. Aujourd’hui, plus de 28 000 personnes sont mortes. 11 500 d’entre elles étaient des enfants, c’est-à-dire des personnes âgées de moins de 14 ans. Il y a eu plus de 68 000 blessés et 1,7 million de personnes déplacées. Selon les derniers chiffres, 17 000 enfants sont seuls et non accompagnés, soit parce qu’ils ont perdu leur famille au cours de l’évacuation, soit parce que leurs parents sont morts. Ces enfants sont complètement seuls face aux conséquences de ces hostilités. Plus de 60 % des infrastructures civiles de Gaza ont été détruites ou gravement endommagées.

Frappes de missiles à Gaza, octobre 2023. © OMS

Depuis le début du mois de janvier, Handicap International codirige un groupe de travail sur la lutte contre les bombes dans la bande de Gaza. Les analyses et comparaisons effectuées par le groupe de travail sur l’action contre les bombes, ainsi que d’autres sources, dressent un état de 45 000 bombes larguées dans la bande de Gaza, sans compter le mois dernier. Bien entendu, ce nombre a augmenté aujourd’hui. Ce constat représente 7,5 fois plus de bombes que le nombre de celles qui ont été larguées en 2014 pendant les 55 jours de guerre. D’ailleurs, ces anciennes bombes larguées dans la bande de Gaza, n’ont pas été complétement éliminées aujourd’hui et certaines n’ont toujours pas explosées. Il s’agit d’une catastrophe majeure. De plus, le taux d’échec des bombes en 2014 était d’environ 20 % en raison d’une technologie moins avancée à cette période. Le taux d’échec est maintenant plus faible, il se situe entre 10 et 15 %.

Ainsi, tout cela représente plus de 3 000 bombes qui n’auraient pas explosé sur le territoire. Ce sont des conséquences extrêmes et immédiates, car à chaque fois que la population se déplace, elle n’est pas en sécurité, il y a un risque de tomber sur des bombes non explosées.

Mais la situation est tellement dramatique que même si la population est consciente du risque – et HI a un programme très développé sur la prévention face au risque en cours à Gaza avec d’autres acteurs tels que NPA ou l’UNICEF, qui font tous de la prévention au risque et de la PPC (protection et prévention des conflits) – ils choisissent quand même d’y aller. Les gens font quand même le choix d’aller chercher dans les décombres de la nourriture, de l’eau et tout ce qui peut leur être utile malgré le fait que dans les décombres il y a le risque de trouver des bombes non explosées. Les gens sont tellement désemparés qu’ils ne signalent pas non plus à chaque fois qu’ils identifient ou qu’ils voient un objet à risque.

Tout cela donne une idée de l’ampleur de la situation dramatique dans la bande de Gaza. Les gens prennent consciemment le risque d’aller chercher de la nourriture et de l’eau et ce, au risque de leurs propres vies.

La population de la bande de Gaza manque de nourriture et dépend totalement de l’aide humanitaire. Il n’y a pas de nourriture ou d’eau qui ne provienne pas de l’aide humanitaire en ce moment à Gaza. Ainsi, près de 400 000 personnes dépendent entièrement de l’aide humanitaire : sans aide, il n’y a pas de nourriture ni d’eau.

Camion HI au poste frontière de Rafah, en route vers l’entrepôt HI. Décembre 2023. © Handicap International

Alain Boinet : Avez-vous réussi à poursuivre votre action et à être en contact régulier avec votre équipe à Gaza ? Êtes-vous en mesure de recevoir de l’aide par des convois humanitaires ?

Danila Zizi : Le contact permanent avec notre équipe est inhabituel ici, il ne s’applique pas à la bande de Gaza. Nous avons perdu le contact avec nos collègues de Gaza à de multiples reprises au cours de ces quatre derniers mois. Il arrive même parfois que cela dure une semaine entière en raison des coupures de télécommunication qui affectent l’ensemble de la population. Je tiens à souligner qu’il ne s’agit pas seulement pour nous d’être en contact avec notre équipe, mais aussi pour eux de prendre des nouvelles de leurs proches à l’intérieur du pays. Il y a eu des jours et des jours où ils n’ont même pas pu vérifier si leurs proches étaient encore en vie. Du point de vue de leur santé mentale, c’est une situation atroce.

D’autre part, Handicap International a été en mesure d’intervenir immédiatement lors de l’escalade des hostilités, grâce à notre programme de préparation avant les évènements du 7 octobre. Nous avons mobilisé les volontaires et nos entrepôts peu de temps après le début de l’escalade. L’antenne de Handicap International en Égypte nous a soutenu dans l’achat et la coordination de l’acheminement des camions et de l’aide humanitaire dans la bande de Gaza. Nous importons des articles et fournissons des soins rapides aux personnes blessées et aux personnes handicapées que nous avons identifiées sur des sites déterminés. Nous fournissons des appareils d’assistance, des articles non alimentaires tels que des kits d’hygiène, des kits de dignité, des ustensiles de cuisine pour les personnes déplacées qui n’ont rien sur elles, des pansements, des trousses de premiers secours et tout ce qui s’y rapporte. Nous proposons également des activités récréatives à l’intérieur de la bande de Gaza en y incluant une composante PSS (soutien psychosocial) pour que les enfants puissent évacuer leur stress. Nous assurons également une formation aux risques, comme la prévention des conflits.

Ce mois-ci à Rafah, dans un camp de personnes déplacées, des séances récréatives ont été organisées dans le but de créer un environnement normalisé et d’apaiser les enfants profondément perturbés par les bombardements. Ces séances, animées par des bénévoles de HI, proposent des activités ludiques telles que des jeux, des spectacles, de la danse et du chant. Février 2024 © HI

Alain Boinet : Combien y a-t-il de personnes handicapées à Gaza ? Et que peut faire Handicap International pour ces personnes ?

Danila Zizi : Avant l’escalade des hostilités, 21 % de la population souffrait d’une forme de handicap, soit plus de 400 000 personnes. Il est impossible d’en déterminer le nombre aujourd’hui. Ce nombre englobe des blessés souffrant d’une variété de blessures graves ou légères. Toutes ont un pourcentage élevé de possibilité de devenir permanentes parce que le système de santé s’est complètement effondré, ce qui signifie qu’il n’y a pas de soins de traumatologie qui pourraient prévenir une invalidité permanente.

Tant que nous n’aurons pas une vue complète sur le terrain, c’est-à-dire un accès à l’ensemble de la bande de Gaza, il sera impossible de déterminer combien de personnes handicapées se trouvent actuellement sur place. Nous devons également tenir compte du fait que les personnes handicapées sont les plus exposées au conflit.

Imaginez une personne sourde qui n’entend pas les alertes, qui n’entend pas les avions ne peut tout simplement pas faire face aux bombardements. Une personne en fauteuil roulant ne peut pas évacuer une zone parce qu’elle ne peut pas se déplacer durant des kilomètres sur des routes détruites.

Nous aurons très probablement un scénario dans lequel de nombreuses personnes handicapées seront malheureusement tuées au cours des hostilités et d’autres le seront en raison des blessures causées par ces hostilités.

Alain Boinet : Comment le principe humanitaire de neutralité, d’impartialité et d’indépendance est-il appliqué ? Et qu’en est-il du respect du droit international humanitaire à Gaza ?

Danila Zizi : Handicap International applique tous ces principes dans les pays où elle fournit une aide humanitaire. C’est une question que de nombreux journalistes posent à Handicap International ou aux ONG internationales pour obtenir des suggestions sur les conditions d’un cessez-le-feu ou d’une résolution du conflit. Bien sûr, nous avons notre propre opinion, mais ce n’est pas notre rôle, notre rôle est de fournir une aide humanitaire à tous ceux qui en ont besoin, où qu’ils se trouvent.

En même temps, il est indéniable qu’il y a un fort soupçon de non-respect du droit international humanitaire dans la bande de Gaza par tous les partis depuis le 7 octobre. Handicap International n’étant pas une organisation de défense des droits de l’homme, nous ne documentons pas systématiquement les violations possibles, mais d’autres acteurs le font.

Alain Boinet : Des employés de l’UNRWA sont soupçonnés d’avoir participé à l’attaque du Hamas contre Israël le 7 octobre. En conséquence, plusieurs pays ont cessé de financer l’UNRWA. Qu’en pensent les humanitaires sur le terrain ?

Danila Zizi : L’UNRWA est l’épine dorsale de la réponse humanitaire apportée à Gaza. C’est le seul acteur dans la bande de Gaza qui dispose de capacités logistiques suffisantes pour mener à bien une intervention. Suffisamment de véhicules, suffisamment de personnel pour répondre aux besoins des personnes déplacées – ce qui est loin d’être suffisant, car l’ampleur des besoins est telle que même l’UNRWA ne pourrait pas, à lui seul, apporter une réponse complète. Cependant, l’UNRWA est l’épine dorsale car il a soutenu la réponse humanitaire en termes de véhicules, en termes de soutien logistique, de sorte que de telles réponses ne pourraient pas être apportées sans les installations de l’UNRWA.

L’UNRWA soutient le transport des articles donnés par HI vers les abris collectifs, Middle area. © Handicap International

L’UNRWA est également le seul acteur à qui l’État d’Israël a confié la gestion du carburant. C’est lui qui distribue le carburant aux installations essentielles telles que les hôpitaux et les organisations humanitaires pour qu’elles puissent se déplacer.

C’est là que nous sommes confrontés à un paradoxe : d’une part, l’UNRWA est actuellement attaqué et de nombreux pays ont décidé de suspendre ou de geler leurs financements et, d’autre part, il s’agit du seul acteur qui apporte une réponse globale sur le terrain et qui est en mesure de le faire. Il est donc évident que nous demandons tous que les fonds destinés à l’UNRWA ne soient pas suspendus ou même transférés à d’autres entités. Personne ne peut faire ce qu’ils font. En outre, je pense qu’il est très dangereux de fonder notre décision sur des allégations sans attendre la fin de l’enquête.

Alain Boinet : Plus de 50 % des bâtiments de Gaza ont été détruits et la guerre semble vouloir se poursuivre à Rafah. Comment voyez-vous la situation et que pensez-vous qu’il puisse se passer ?

Danila Zizi : Je pense que de nombreuses agences et personnes sur le terrain ont déjà qualifié cette situation de catastrophe et il s’agit en effet d’une catastrophe. Une offensive sur Rafah est inimaginable. La population n’aurait nulle part où aller. Où est-elle censée aller ? Il n’y a littéralement nulle part : au-delà de Rafah il y a la frontière, à l’est de Rafah il y a des canyons et un conflit, à l’ouest il y a la mer. La population ne peut donc pas se déplacer.

Le fait est que l’État d’Israël est d’accord pour que les civils soient évacués en toute sécurité, mais il n’a pas encore été dit où ces personnes devaient aller et comment elles devaient se déplacer. Il est pratiquement impossible de le faire. De plus, Rafah est la seule zone à laquelle l’aide humanitaire peut accéder actuellement. En outre, il serait tout simplement impossible de répondre aux besoins vitaux de la population, de distribuer de la nourriture, de l’eau et toute autre forme d’aide si celle-ci venait à être déplacée. J’espère qu’ils reviendront sur leur décision et j’invite tout le monde à faire pression sur les partis pour qu’ils n’aillent pas de l’avant.

L’équipe de HI à Lyon au siège. Soutien à leurs collègues et amis en Palestine qui ont participé à une initiative de Crisis Action pour dénoncer la pénurie de carburant à Gaza et la nécessité d’un cessez-le-feu immédiat. © A. Bachès / HI

Alain Boinet : En tant que personne ayant vécu et apporté une aide humanitaire pendant des années à Gaza et en Cisjordanie, comment voyez-vous l’évolution des événements et pensez-vous qu’une solution négociée soit possible à l’avenir ?

Danila Zizi : Je ne me suis pas permis de penser beaucoup à l’avenir. Il s’agit de mon point de vue personnel, je ne donne donc pas le point de vue d’Handicap International à ce sujet.

Il est difficile de penser à l’avenir s’il n’y a pas de volonté d’ouvrir le dialogue et d’établir la justice. J’ai étudié le droit pendant de nombreuses années, je suis donc avocate spécialiste en droit international humanitaire, et je me souviens qu’un de mes professeurs disait la phrase suivante : « Il ne peut pas y avoir de paix sans justice, toute paix construite sans justice est une paix fragile ». Je crois à cette affirmation, s’il n’y a pas de justice pour tous les partis, la paix et l’avenir de ces derniers est difficilement envisageable.

Alain Boinet : Comment souhaitez-vous conclure cet entretien ?

Danila Zizi : Je voudrais conclure en disant que nous nous laissons parfois emporter par les chiffres. Le nombre de personnes qui ont été tuées, le nombre de personnes qui ont été blessées et nous oublions les visages des victimes. Chaque chiffre a un visage, un nom, une histoire, potentiellement des rêves dans leurs vies qui ont été complètement anéantis. La plupart du temps, toutes ces personnes sont innocentes. Les gens doivent se rappeler que les conséquences de cette guerre sont dévastatrices.

Nous avons rencontré de nombreux cas déchirants. L’un des témoignages que nous avons recueillis dans la bande de Gaza est celui d’une personne en fauteuil roulant qui avait complètement perdu sa dignité. Cet homme refusait la nourriture et l’eau lorsqu’elles lui étaient fournies parce qu’il ne pouvait pas accéder aux toilettes. Il y a des heures d’attente pour aller aux toilettes, les gens commencent à faire la queue pour y aller dès 5 heures du matin, mais lui ne pouvait pas le faire à cause de son handicap. Il a donc arrêté de se nourrir et de s’hydrater pour éviter d’aller trop souvent aux toilettes. C’est ainsi que l’on porte atteinte à la dignité d’une personne. Nous ne pouvons pas oublier qu’il ne s’agit que d’un seul cas et qu’il y en a beaucoup d’autres dans la bande de Gaza. Tellement de femmes et d’enfants en sont réduits à mendier dans la rue, à la merci d’autres personnes, parce qu’ils ne peuvent pas obtenir d’aide.

Nous ne pouvons pas oublier tout cela et nous devons y mettre un terme.

Alain Boinet : Nous vous remercions Danila pour cet entretien à Défis Humanitaires sur la situation humanitaire à Gaza.

 

Danila Zizi

Danila Zizi a une carrière de 15 ans dans le domaine humanitaire. Elle est directrice des opérations de Humanity & Inclusion en Cisjordanie et à Gaza depuis novembre 2021 et était auparavant directrice nationale de Humanity & Inclusion au Liban. Elle travaille avec Humanity & Inclusion depuis 6 ans, principalement au Moyen-Orient. Danila est une spécialiste du droit international humanitaire.

 

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