Aide Publique au Développement : l’effondrement ?

Interview croisée de Thierry Mauricet et Xavier Boutin, présidents de la Coordination Humanitaire et Développement (CHD)


« L’aide publique au développement n’est pas une dépense, c’est un investissement pour la paix et la dignité humaine »

Assemblée Générale 2025 – CHD

Défis Humanitaires : La Coordination Humanitaire et Développement (CHD) joue aujourd’hui un rôle clé entre les acteurs de l’urgence et du développement. Pouvez-vous rappeler ce qu’elle représente et comment elle s’inscrit dans le paysage de la solidarité internationale ?

Thierry Mauricet : La CHD rassemble aujourd’hui 59 ONG françaises, engagées sur les terrains de crise comme dans les programmes de développement à long terme. Ensemble, ce sont 2.675 projets ou programmes déployés, dans plus de 120 pays, par 28.099 personnels. En 2024, les organisations membres de la CHD, ont réussi à mobiliser 2,1 milliards d’euros, pour soutenir des millions de personnes. La CHD constitue un espace unique de dialogue entre acteurs de l’humanitaire et du développement, deux mondes qui, bien que complémentaires, ne travaillent pas toujours dans les mêmes temporalités ni avec les mêmes outils.

Xavier Boutin : la CHD représente aussi les acteurs de terrain au cœur de Coordination SUD (CSUD), dont nous sommes pleinement membre. Cette appartenance nous donne une voix collective au sein du paysage institutionnel français. Avec Coordination SUD, nous partageons le même objectif : défendre une politique ambitieuse de solidarité internationale. La CHD en est un pilier, en portant les spécificités « terrain » des ONG qui allient urgence, reconstruction et développement, et en plaidant intensément pour le cofinancement public des ONG.

Défis Humanitaires : L’aide publique au développement (APD) a connu une croissance entre 2014 et 2022. Quels en ont été les moteurs ?

Thierry / Xavier :  Plusieurs dynamiques ont convergé pour expliquer cette progression. Entre 2017 et 2022, l’APD française est passée de 0,43 % (soit 10,1 milliards d’euros) à 0,56 % du RNB soit 15,2 milliards d’euros ce qui a permis à la France de devenir le 4ᵉ bailleur mondial. Cette hausse a été soutenue par un plaidoyer fort de la société civile, notamment porté par la CHD au sein de Coordination SUD. En 2016, la France figurait parmi les derniers pays du Comité d’Aide au Développement (CAD) de l’Organisation de Coopération et de Développement Economiques (OCDE), avec seulement 2,8 % de son APD transitant par les ONG, contre une moyenne européenne avoisinant les 15 %[1]. Cette situation a contribué à une prise de conscience de l’État. Toutefois, cette trajectoire s’est brutalement interrompue en février 2024, le Ministre de l’Économie, des Finances et de la Souveraineté industrielle et numérique Bruno Le Maire ayant décidé d‘amputer 742 M€ de la mission « Aide publique au développement »,

Défis Humanitaires : L’actualité budgétaire de ces derniers mois a été marquée par une contraction inédite de l’APD. Comment analysez-vous cette évolution ?

Thierry Mauricet : Contraction, c’est peu dire. Entre 2024 et 2026, ; si le Projet de Loi de Finances (PLF) 2026 est adopté tel quel, les crédits budgétaires de l’APD passeraient de 5,9 milliards d’euros à seulement 2,9 milliards. C’est une division par deux en trois ans, un recul historique qui ramènerait la France à des niveaux de financement comparables à ceux du début des années 2010.

Xavier Boutin : Ce qui est particulièrement alarmant, c’est l’impact sur les dispositifs qui soutiennent directement les ONG. En 2023, le budget alloué à l’aide-projet de l’AFD, à l’Initiative des Organisations de la Société Civile (I-OSC), au Fonds d’urgence humanitaire (FUH) et au Volontariat s’élevait à 1,3 milliard d’euros[2]. En 2026, ce montant tomberait à 497 millions d’euros, soit une baisse de plus de 60 %. C’est un revirement stratégique brutal, qui marque un désengagement clair de l’État vis-à-vis de la société civile. Cela signifie moins de moyens pour répondre aux besoins des 350 millions de personnes nécessitant une aide humanitaire selon l’ONU en 2025. Ce recul français s’inscrit dans une tendance mondiale, amorcée dès 2021 au Royaume-Uni, puis en Allemagne et aux Etats-Unis sous l’administration Trump.

Thierry Mauricet : Cette réduction n’est pas seulement budgétaire, elle est politique. Elle remet en cause le rôle des ONG dans la mise en œuvre de la solidarité internationale, alors même qu’elles sont en première ligne face aux crises humanitaires, climatiques et géopolitiques. La CHD alerte : ce sont les financements transitant par les ONG qui sont les plus durement touchés, alors qu’ils sont essentiels pour agir rapidement, efficacement et au plus près des besoins des populations.

Evolution des financements AFD et humanitaires aux ONG 2022-2026

Défis Humanitaires : Quelles conséquences concrètes observez-vous sur le terrain ?

Thierry Mauricet : Chaque coupe budgétaire se traduit par des programmes suspendus ou arrêtés, des personnels locaux non renouvelés, des partenaires fragilisés. Pour visualiser l’impact humain : la baisse constatée à ce jour, 2,3 Md€, aurait permis de financer la vaccination de base de plus de 71 millions d’enfants, l’aide alimentaire d’un an pour 4 millions de foyers, l’accompagnement scolaire de 17 millions d’enfants, l’hébergement d’urgence pour 45 millions de familles ou encore la formation agricole de 2 millions de jeunes[3]. Ces coupes touchent de plein fouet les programmes humanitaires et de développement dans des pays déjà fragiles comme le Soudan, la République Démocratique du Congo, l’Afghanistan, le Tchad, Madagascar ou le Liban où certaines ONG ont dû mettre en pause leurs activités de soins de santé, de sécurité alimentaire, d’eau et d’assainissement, d’éducation ou d’agriculture. Ce sont des populations entières qui se retrouvent dans l’incertitude.

Xavier Boutin : Et ce n’est pas qu’une question de chiffres. Derrière chaque projet suspendu, il y a des communautés qui perdaient peu à peu leur dépendance à l’aide d’urgence. Les ONG françaises travaillent depuis des années à favoriser l’autonomie, à former des jeunes agriculteurs, à renforcer les systèmes de santé. Quand le financement s’arrête, c’est toute la chaîne du développement qui se brise.

Le docteur Fabien Kibukila, de Première Urgence, s’entretient avec un agent de liaison communautaire dans le camp de déplacés de Zayna. 28 novembre 2023, province du Nord-Kivu, RDC. ©PUI

Défis Humanitaires : Pourtant, l’APD a montré des résultats impressionnants…

Xavier Boutin : Absolument. L’APD a permis des progrès majeurs. En vingt ans, selon l’OMS et le Fonds mondial, plus 70 millions de vies ont été sauvées grâce à la lutte contre le SIDA, le paludisme et la tuberculose[4]. L’Unicef indique que le nombre d’enfants non scolarisés au niveau secondaire a diminué de 30 %[5]. Et au-delà des chiffres, il s’agit de stabilité politique et de prévention des crises. Le Fonds Monétaire International (FMI) estime qu’un dollar investi dans la prévention rapporte 103 dollars en retombées économiques[6]. Peu d’investissements publics ont un tel rendement social.

Thierry Mauricet : Ces résultats sont la preuve que l’APD fonctionne, qu’elle n’est pas un puits sans fond. Elle sauve des vies et contribue indirectement ou directement à la paix, à la sécurité et à la dignité humaine. C’est pourquoi nous disons que l’APD n’est pas une dépense, mais une stratégie responsabilité internationale.

Défis Humanitaires : Comment réagit l’opinion publique française à cette situation ?

Thierry Mauricet : Les Français soutiennent massivement la solidarité internationale. Selon une enquête Harris Interactive, deux tiers de nos concitoyens y sont favorables[7], et cette proportion grimpe à plus de 80 % chez les jeunes[8]. Ce soutien est essentiel : il nous montre que la société française reste profondément attachée à ses valeurs de solidarité, au-delà des clivages politiques.

Xavier Boutin : C’est d’autant plus frappant que dans d’autres pays, comme les États-Unis ou le Royaume-Uni, les coupes ont souvent été justifiées par une opinion publique supposée hostile à l’aide. En France, c’est l’inverse : la société est en avance sur ses dirigeants. 56 % des Français souhaitent maintenir ou augmenter l’APD selon Focus 2030[9]. Cela crée un espace démocratique pour faire entendre notre voix.

Défis Humanitaires : Quelle est la position de la CHD face à cette situation ?

Thierry Mauricet : Nous demandons de sanctuariser un plancher de cofinancements pour les ONG, de prioriser les Organisations Humanitaires de Développement (OHD) françaises et les organisations de la société civile des pays partenaires, et de limiter les intermédiaires entre bailleurs et terrain. L’effet levier du cofinancement est puissant parce que chaque euro investi en solidarité internationale en attire d’autres. Les financements de l’État permettent d’obtenir des cofinancements européens, multilatéraux ou privés, démultipliant l’impact des projets. Par exemple, un projet agricole financé à 20 % par l’Agence Française de Développement (AFD) peut mobiliser 80 % supplémentaires auprès d’autres bailleurs[10]. Sans ce premier euro public, rien n’existerait.

Xavier Boutin : Et au-delà de l’effet financier, il y a un effet politique et symbolique. Quand la France soutient un projet au Niger, au Cameroun ou à Haïti, elle envoie un signal de confiance. C’est aussi une manière d’affirmer une présence française positive, fondée sur la coopération et non sur la seule logique sécuritaire.

Défis Humanitaires : Quelles actions concrètes la CHD met-elle en œuvre pour ses membres ?

Xavier Boutin : A partir de février 2025, la CHD a initié démarche « Affaires publiques » afin de renforcer le dialogue avec les parlementaires et les décideurs publics. Nous les rencontrons régulièrement pour expliquer, chiffres à l’appui, l’impact de l’APD, et en particulier le rôle des OHD, sur la santé, l’éducation ou la sécurité alimentaire. Notre approche est non partisane : nous rappelons que la solidarité internationale n’est ni de droite ni de gauche, mais qu’elle reflète la place et les valeurs de la France dans le monde.

Thierry Mauricet : Nous agissons en complémentarité et en parfaite synergie avec Coordination SUD, qui porte la voix de l’ensemble des ONG de développement. La CHD a ainsi proposé et obtenu auprès de Coordination SUD de proposer un amendement au PLF2026, sécurisant un strict minimum de cofinancement pour les projets de terrain des ONG françaises et des OSC locales. Cet effort minime de 186 millions d’euros représentant 0,03% des crédits du budget de l’État et 4,2% de la Mission APD permettrait aux ONG de maintenir un minimum d’activités et pour certaines, de survivre.

Défis Humanitaires – Comment envisagez-vous l’avenir, notamment pour 2026 et 2027 ?

Xavier Boutin : Le PLF 2026 du gouvernement représente une très forte menace pour les cofinancements publics de nos projets humanitaires, de développement et pour le volontariat, et pour l’existence même de certaines organisations. Toute la gouvernance de la CHD est fortement mobilisée pour convaincre les décideurs publics de le corriger. Les organisations membres, pourtant très mobilisées sur leurs problématiques terrain, elles ausi nombreuses, se mobilisent également, ce qui est un signal fort adressé aux autorités.

Après l’adoption de la loi de finances, nous maintiendrons un dialogue constant avec les décideurs publics, pour éviter de nouvelles menaces, et continuer de faire connaître la forte valeur ajoutée des actions de nos organisations.

Thierry Mauricet : Parallèlement, nous avons initié plusieurs pistes de réflexions : réduire les coûts inéligibles (avec Donnadieu & Associés), mutualiser les ressources humaines, étudier les rapprochements voire fusions entre organisations, … Certaines organisations semblent aussi intéressées par de nouvelles modalités de coopération avec les bailleurs internationaux, par exemple les prêts.

Défis Humanitaires : Quel message souhaitez-vous adresser au moment où le débat budgétaire de 2026 s’ouvre ?

Thierry Mauricet : Il est essentiel de rappeler que les ONG françaises jouent un rôle irremplaçable dans la solidarité internationale. Elles interviennent là où les institutions ne peuvent pas toujours aller, avec agilité, proximité et expertise. Elles sont capables de mobiliser rapidement leur expertise, des ressources, de travailler avec des partenaires locaux, et d’innover face à des contextes complexes. En 2023, les dispositifs qui leur étaient accessibles Don-projet AFD, Initiative-OSC, Fonds d’urgence humanitaire, réserve de crise, volontariat – représentaient 1,3 milliard d’euros. En 2026, ce montant risque de chuter à 497 millions d’euros. Ce n’est pas une simple baisse : c’est un effondrement. Ce sont des milliers de projets, de partenariats, d’emplois et d’actions concrètes qui sont menacés. La France ne peut pas se permettre de fragiliser un secteur aussi stratégique, reconnu pour son efficacité et sa légitimité sur le terrain.

Xavier Boutin : Plus largement, il faut rappeler que l’APD est un investissement dans la stabilité mondiale. Elle contribue à prévenir les conflits, à renforcer les systèmes de santé, à lutter contre les inégalités et à accompagner les transitions écologiques. Le développement fonctionne : les progrès réalisés ces dernières décennies en matière de santé, d’éducation ou de réduction de la pauvreté en témoignent. Casser cette dynamique, c’est affaiblir un levier essentiel de l’action internationale de la France. La Loi d’orientation et de programmation relative au développement solidaire et à la lutte contre les inégalités mondiales (LOP-DSLIM) de 2021, adoptée à l’unanimité, portait une vision ambitieuse et partagée. Aujourd’hui, moins d’un tiers de ses engagements ont été concrétisés. Il est temps de réaffirmer une volonté politique forte, à la hauteur des enjeux et des responsabilités de la France dans le monde.

Filière construction à Libéria, 2024.©IECD

Conclusion
Les défis sont immenses, mais la mobilisation reste intacte. Les ONG françaises, réunies au sein de la CHD et de Coordination SUD, s’inscrivent dans une tradition de solidarité internationale engagée depuis les années 1970. Ce modèle, modernisé au fil du temps, fonctionne aujourd’hui efficacement : il repose sur la coopération, l’ancrage local et l’innovation. Il serait incompréhensible de le fragiliser au moment où les besoins humanitaires et de développement n’ont jamais été aussi pressants.
Comme le résume Thierry : « Ce n’est pas une question de moyens, c’est une question de priorités. »
Et Xavier d’ajouter : « L’aide publique au développement n’est pas une dépense, c’est un investissement dans la paix, la stabilité et la dignité humaine. »

 

[1] Les ONG françaises face à la globalisation de l’aide, Vincent Pradier, URL : Les ONG françaises face à la globalisation de l’aide

[2] En autorisations d’engagement

[3] Note de position PLF 2026 : Alerte rouge sur le budget de la solidarité internationale, Coordination Sud, 10/2025, URL : CSUD_Alerte_rouge_budget_SI_PLF2026_oct2025.pdf

[4] Rapport annuel 2025 sur les résultats du Fonds Mondial, URL : Rapport sur les résultats du Fonds mondial : 70 millions de vies ont été sauvées, mais les progrès sont menacés – Communiqués de presse – Le Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme

[5] Note de position PLF 2026 : Alerte rouge sur le budget de la solidarité internationale, Coordination Sud.

[6] The Urgency of Conflict Prevention – A Macroeconomic Perspective, IMF Live, 20/12/2024, URL : The Urgency of Conflict Prevention – A Macroeconomic Perspective

[7] Enquête Solidarité internationale : la lucidité des Français, 06/2025, URL : https://www.jean-jaures.org/wp-content/uploads/2025/06/Solid_intern.pdf

[8] Rémy Rioux (AFD) : « Les jeunes sont plus favorables à l’aide au développement », Le Dauphiné, 05/2025, URL : Exclusif. Rémy Rioux (AFD) : « Les jeunes sont plus favorables à l’aide au développement »

[9] Une majorité de Français.es en faveur d’un maintien ou d’une augmentation de l’aide publique au développement, Focus 2030, 19/06/2025, URL : Une majorité de Français·es en faveur d’un maintien ou d’une augmentation de l’aide publique au développement

[10] L’initiative sur l’intégration du passage à l’échelle dans les organisations de bailleurs de fonds – AFD, Éric Beugnot, 03/2025, URL : VScaling-at-AFD-fr-FINAL.pd

 

 

https://www.c-hd.org/

 

Thierry Mauricet :

Après une formation en école de commerce à l’Institut Européen des Affaires, en droit à l’université de Paris X et une activité professionnelle de publicitaire pendant 7 années, Thierry Mauricet a co-fondé l’association Première Urgence en juin 1992 pour venir en aide aux populations assiégées dans Sarajevo en Bosnie-Herzégovine. De 1994 à 2011, il a exercé la fonction de Directeur Général de l’association.

Il est aujourd’hui Directeur Général de Première Urgence Internationale, association issue de la fusion de deux ONG françaises en avril 2011. Il est également Président de la Coordination Humanitaire et Développement, Administrateur de Coordination SUD, membre du Conseil National du Développement et de la Solidarité Internationale, membre du Comité de pilotage de la Conférence Nationale Humanitaire du Ministère de l’Europe et des Affaires Étrangères, membre du Comité d’orientation stratégique du Forum Espace Humanitaire, et membre du Conseil d’orientation de la revue internationale Alternatives Humanitaires.

Première Urgence Internationale a pour objectif d’apporter une aide intégrée dans les domaines de la santé, la sécurité alimentaire, la nutrition, la réhabilitation et la construction d’infrastructures, l’accès à l’eau, l’hygiène et l’assainissement, la relance économique, l’éducation et la protection, en faveur des populations civiles victimes ou mises en péril par les effets de guerres, de catastrophes naturelles, des conséquences du réchauffement climatique, et d’effondrement économique consécutif à un bouleversement politique international ou national. Le budget annuel de Première Urgence Internationale est de 140 M€ et ses 3 500 salariés mettent en œuvre 200 projets dans 26 pays en faveur de plus de 6 millions de personnes vulnérables.

 

Xavier Boutin, Directeur général et co-fondateur de l’IECD, Président de la CHD

Après un master à la European business school de paris, une maîtrise en droit des affaires et une licence en philosophie, Xavier Boutin débute sa carrière en 1978 dans le commerce international des céréales chez Louis Dreyfus. En 1980, il décide de se consacrer à l’enseignement de la philosophie et à la formation des jeunes et prend, deux ans plus tard, la direction d’une association d’éducation populaire. Soucieux d’être solidaire envers les populations en difficulté, Xavier Boutin co-fonde en 1988 l’Institut Européen de Coopération et de Développement (IECD) dont il assure la direction exécutive. L’IECD répond d’abord aux sollicitations d’acteurs de la société civile, à Madagascar en 1989, puis au Liban et au Cameroun. Progressivement, l’association étendra ses activités en Afrique subsaharienne, au Proche-Orient, mais aussi en Amérique latine et en Asie du Sud-Est. Aujourd’hui, elle intervient dans 18 pays et accompagne la mise en œuvre de 38 projets de développement. En 25 ans, l’IECD a développé une expertise reconnue dans trois cœurs de métier : la formation technique et l’insertion professionnelle des jeunes, l’appui aux petites entreprises et l’accès des populations vulnérables à l’éducation et à la santé. Depuis juin 2013, Xavier Boutin assure, avec Thierry Mauricet, la présidence de la CHD. Précédemment, il a été membre du conseil d’administration de la Coordination d’Agen et, de 1997 à 2011, trésorier de Coordination Sud. Xavier Boutin enseigne également à l’IRCOM et intervient dans de nombreux colloques sur les questions liées au développement.

APPEL AUX LECTRICES ET LECTEURS

Défis Humanitaires ouvre une réflexion sur les changements du monde qui justifient l’évolution de la revue et de sa maquette. Merci de :

Merci pour votre engagement et votre fidélité à Défis Humanitaires.

Alors nous y voilà

Alors nous y voilà. Le monde d’avant s’est effondré devant nous. Les humanitaires qui voient le monde au travers de ses souffrances le sentait venir, même si la brutalité du choc autorise d’être un peu étourdi. C’est d’autant plus violent que le système, déjà sous grande pression extérieure, s’écroule de l’intérieur.  Des coupes budgétaires annoncées par de nombreux pays européens nous donnait les prémices de ce qui allait venir.

D’un coup, nous voilà démuni. Cela fait longtemps, rapport après rapports, que l’on sait tous que la concentration des financements humanitaires dans les budgets d’une petite poignée de bailleurs représentait un danger. Beaucoup d’efforts de diversification ont été fournis, avec peu de résultats. Pourquoi ?

La coopération au développement, l’aide humanitaire est tellement ancrée dans nos systèmes – les riches aident les pauvres – que nous oublions pourquoi cela existe. Ce n’est pas vraiment une question de morale. Les états ne rentrent pas dans le champ de la morale, et si votre gouvernement dépense l’argent de vos impôts pour le donner sans contrepartie évidente à l’extérieur de la communauté nationale, c’est qu’il y trouve un intérêt. Lorsque cet intérêt n’est plus perçu ou perceptible, alors il y a un problème.

Source : Aide publique au développement (APD), OCDE

La rudesse américaine ne doit pas faire oublier que les annonces des coupes budgétaires sont annoncées depuis des mois par de nombreux pays donateurs. Mais voilà, on ne donne plus. Pourquoi donnerait-on d’ailleurs à des pays dont les gouvernants, et la population parfois, ne veux plus entendre parler de nous ? Pourquoi l’aide humanitaire, budgétairement comptabilisée comme aide publique au développement, financée quasiment exclusivement par les pays de l’Ouest politique serait perçue comme neutre ? Cela fait bien longtemps que la neutralité humanitaire n’est perçue que par ceux qui la fournissent.

Avec un objectif politique bien compris, l’aide au développement a été construite pour permettre aux pays les moins avancés économiquement, nouvellement indépendants, de pallier le manque de base fiscale qui leur aurait permis d’investir dans leur propre infrastructure physique et sociale. Certains pays l’on fait et se sont intégrés dans l’économie mondiale, notamment en Asie, et d’autres non. La coopération au développement est alors devenue une façon de faire converger les pays les moins développés vers un modèle occidental non seulement en terme économiques, mais aussi en terme politique et sociétal. Démocratie, droits de l’homme, égalité homme-femme, etc.  Peut-il y avoir un développement économique, une baisse de la pauvreté en dehors de ce modèle ? Il semble que oui, aussi étonnant que cela nous paraisse.

L’aide humanitaire, historiquement est issue d’initiatives privées ou religieuses. Les gouvernements ont ensuite pris le relais.  Puisqu’on ne sait prévenir ou arrêter la guerre, réparons ses conséquences au mieux. L’aide humanitaire reflète ainsi tout autant la mauvaise conscience politique des pays riches et démocratique, que notre bonne conscience collective.  Financée quasi exclusivement par des budgets gouvernementaux, s’est façonné une industrie sans concurrence économique ni adversaire idéologique, et donc revêche à l’introspection et à la réforme. Le marqueur de succès était l’augmentation constante des budgets, et l’augmentation des budgets menait à l’augmentation concomitante du domaine de l’aide humanitaire.  Ce cycle est cassé, quelles en sont les conséquences ?

Dans l’est du Tchad, le PAM distribue des vivres aux nouveaux arrivants du Soudan. Photo PAM/Jacques David

Le pays « du sud », désormais très sensibles aux marques extérieures de souveraineté ne veulent pas d’aide, mais des investissements, seule façon de rester à flot et de se développer économiquement. Ils ont bien plus de choix qu’avant et panachent leurs partenariats en fonction de leurs intérêts, en fonction des secteurs et des offres. Il faut imaginer un pays négociant par exemple de l’armement et de l’éducation avec un partenaire, des routes avec un autre, et de l’assistance technique avec un autre encore. L’aide humanitaire est rarement négociée mais elle vient en grande partie des mêmes bailleurs et acteurs.

Les pays du Nord, désormais très sensible à leur dépense, ne veulent pas aider, mais investir, seule façon de garder un rang géopolitique et économique. La réflexion semble se porter sur la transition de l’aide vers l’investissement, avec le sommet de Séville cet été sur le financement du développement comme point d’orgue des réformes à venir. Cela veut dire que l’intérêt sera d’abord porté aux pays qui ont un potentiel de développement économique, et que les autres se satisferont d’aide humanitaire.

C’est ainsi que le modèle « global Gateway » à tracé une voie qui est la seule valable et audible politiquement. « L’approche différenciée » qui doit s‘appliquer aux contextes les plus fragiles est loin d’être définie, et ce n’est pas un hasard si c’est ECHO qui en est chargé nominalement, ni si la Commission a repoussé l’élaboration d’une approche intégrée de la fragilité. Ce n’est pas une priorité.

Source : U.S. Foreign Assistance By Agency, ForeignAssistance.gov

Alors que change-t-on ?

La réforme de l’aide ne peut pas vraiment économiser la réflexion sur pourquoi nous voulons aider et comment. Cela n’est plus intangible, et les arguments du XXème siècle ne portent plus, dans l’opinion du sud comme dans celle du nord. Même si les budgets humanitaires sont mieux préservés des coupes, Les ONG de solidarité vont devoir se repenser en des termes audibles. Préservation de valeurs ou création de valeur ajoutée ? Quelle est l’offre ? C’est ça qu’il faut redéfinir peut-être, au-delà de la « capacité de gestion de programme en zone compliquée » qui définit le monde humanitaire.  La solidarité entre humains existe encore, et doit exister encore. Est-ce que cela doit nécessairement se traduire par des programmes de distributions de biens ou services pour le compte de bailleurs, c’est peut-être à discuter.

C’est bien entendu les communautés les plus proches qui fournissent le premier effort, et parfois le plus gros. Parce qu’elles sont là sur place, parce qu’elles sont-elles-même touchées par une catastrophe ou un conflit, elles se mobilisent. Cet effort n’est pas normé mais il est souvent adapté. Des organisations locales existent, et elles se mobilisent d’autant mieux qu’elles sont connues et reconnues dans les communautés affectées avant le choc. A ce titre la « localisation de l’aide », est un des plus gros serpents de mer de l’aide humanitaire. Le concept pourtant est vicié. La « localisation de l’aide » signifie implicitement que l’aide est d’abord internationale mais qu’il serait nécessaire que les acteurs locaux – souvent conçus uniquement en termes d’ONG locales – soient impliqués. Mais si les acteurs internationaux apportent des volumes d’aide indispensables, qui a dit qu’ils étaient partout seuls responsables de l’aide aux victimes ? Et si notre rôle n’était pas tant de « localiser » l’aide mais surtout de soutenir les efforts locaux selon leurs termes ?  Car la capacité des acteurs locaux se construit comme celle des acteurs internationaux : par le nombre de réponses opérationnelles qu’ils ont décidé, géré, financé et évalué, et par le nombre d’erreurs commises.

Sûrement l’un des changements se situe ici. Au niveau des mentalités. Se demander qui sur place à la capacité d’agir et comment aider, techniquement, financièrement ces initiatives, mettant à profit nos expertises techniques et logistiques, un peu comme ces nombreuses ONGs de développement très local, très actives dans les années 1960 à 1980, avant que le rouleau compresseur humanitaire ne draine toutes les ressources. C’est une autre approche, basée sur le partenariat plus que sur l’action immédiate, mais peut-être à explorer. Saurions-nous faire ?

 

Cyprien Fabre est le chef de l’unité « crises et fragilités » à l’OCDE. Après plusieurs années de missions humanitaires avec Solidarités, il rejoint ECHO, le département humanitaire de la Commission Européenne en 2003, et occupe plusieurs postes dans des contextes de crises. Il rejoint l’OECD en 2016 pour analyser l’engagement des membres du DAC dans les pays fragiles ou en crise. Il a également écrit une série de guides “policy into action” puis ”Lives in crises” afin d’aider à traduire les engagements politiques et financiers des bailleurs en programmation efficace dans les crises. Il est diplômé de la faculté de Droit d’Aix-Marseille. 

Je vous invite à lire ces articles publiés dans l’édition :