Cyclone Chido à Mayotte : Catastrophe climatique… l’humanitaire à l’épreuve…

Un entretien avec Xavier Lauth, Directeur des opérations de SOLIDARITES INTERNATIONAL, Emmanuelle Pons, Directrice des Opérations internationales de la Croix-Rouge française, Florent Vallée, Directeur de la direction de l’urgence et des opérations – Directeur des Opérations Mayotte de la Croix-Rouge française mobilisées et Arnaud Mentré, Envoyé spécial du MEAE / CDCS pour la coordination de l’aide internationale pour Mayotte

Des femmes et des enfants lavent leurs linges et nettoient de la vaisselle dans le cours d’eau qui passe dans le bidonville de Kirisoni. L’ile est dévastée après le passage du cyclone Chido qui a frappé́ l’ile de Mayotte le 14 décembre dernier. La population des bidonvilles vivant dans des « bangas », déjà̀ démunie avant le passage du cyclone, se plaint du manque de secours, d’eau et de nourriture. 25 décembre 2024. Mamoudzou, Mayotte. Michael Bunel/SOLIDARITES INTERNATIONAL

Le 14 décembre 2024, le cyclone Chido, le plus violent depuis un siècle, traversait Madagascar, l’archipel des Comores, les iles de Mayotte (101ème département français) puis, poursuivant sa route, le nord du Mozambique et le sud du Malawi entre le 15 et le 17 décembre. Si Chido a entraîné des destructions importantes et des victimes partout sur son passage, notamment au Mozambique (160 morts et 620.000 personnes affectées, selon les Nations-Unies), à Mayotte, les vents de plus de 240 km/h et les pluies torrentielles ont tué 39 personnes et blessé plus de 5.600 (bilan officiel) mais surtout dévasté des milliers d’habitations précaires des « bangas », les quartiers de cases aux toits de tôles, comme celui de Kaweni ou vivaient près de 20.000 personnes, à Mamoudzou, le chef-lieu de Mayotte. Chido a également entrainé la coupure de l’alimentation en eau et en électricité. Les axes routiers, les réseaux de communication et les infrastructures de santé ont, eux, été gravement affectées ou mis hors service. Grande-Terre, la plus grande des deux iles de Mayotte, a été la plus touchée ; les zones de Koungou, Kaweni et Mamoudzou, sur la côte nord-est, ont subi le plus de destructions, et ce sont les plus densément peuplées… A Mamoudzou, préfecture de Mayotte, l’institut Copernicus (programme d’observation de la Terre de l’Union Européenne) estime que 54% des constructions ont été touchées. Tout cela vient après de fortes sécheresses en 2017 et 2023, et une résurgence du choléra en 2024…

Enfin, il faut souligner que les 11 et 12 décembre, soit moins d’un mois après le passage de Chido, Mayotte subissait le passage de la tempête tropicale Dikeledi, dont l’impact, même s’il n’y a eu aucune victime, fut violent, avec de très fortes pluies et des inondations locales aggravant les dégâts de Chido…

Chido, justement, a mobilisé non seulement les services de l’état français pour secourir et abriter (à titre d’exemple, au moment du passage de Dikeledi, 80 centres d’hébergement d’urgence – écoles, MJC, etc – accueillaient 15.000 personnes, ainsi que 5.000 autres accueillies dans des mosquées), mais également l’Union Européenne : à la demande de la France, la Belgique, l’Allemagne, l’Italie, la Suède, le Luxembourg et la Roumanie ont offert des abris et d’autres produits de première nécessité à travers le Mécanisme de Protection Civile de l’UE, laquelle s’est déclarée prête à mobiliser si nécessaire un support supplémentaire via ses stocks « rescEU ». D’autres, comme par exemple l’ONG Electriciens sans Frontières, ont pris à bras-le corps l’urgence du rétablissement de l’alimentation électrique, en partenariat avec EDF Systèmes Energétiques Insulaires (SEI), SDMO Industries, et l’association de logistique humanitaire BIOPORT (sur laquelle nous avons publié un article), laquelle a préparé et envoyé vers Mayotte plus de 3,6 tonnes de groupes électrogènes et de matériels électriques. La fondation Veolia, enfin, sur laquelle nous venons également de publier un article, s’est mobilisée auprès de l’ONG SOLIDARITES INTERNATIONAL (voir plus loin) et des équipes de réponse aux urgences (ERU) de la Croix-Rouge française mobilisées sur le terrain : deux Aquaforces 2000 (unités mobiles de traitement conçues par la fondation Veolia pour les contextes humanitaires) ont notamment été déployées sur place.

Pour aller plus loin dans la compréhension de l’impact de Chido à Mayotte, et des enjeux spécifiques de la réponse humanitaire dans ce département français d’outre-mer, nous avons interrogé deux interlocuteurs engagés dans cette réponse ; Xavier Lauth, Directeur des opérations de SOLIDARITES INTERNATIONAL, et Arnaud Mentré, Envoyé spécial du Ministère de l’Europe et des Affaires étrangères / Centre de Crise et de Soutien (MEAE / CDCS) pour la coordination de l’aide internationale pour Mayotte.

Dans le bidonville de Kirisoni, les bananiers et autres arbres ont été détruits par le cyclone. Les habitations sont en train d’être reconstruites, les « bangas », constitués de tôles et de bois. Les habitants des bidonvilles ne bénéficient plus de l’ombre des arbres et subissent encore plus les chaleurs intenses. L’ile est dévastée après le passage du cyclone Chido qui a frappé́ l’ile de Mayotte le 14 décembre dernier. La population des bidonvilles vivant dans des « bangas », déjà̀ démunie avant le passage du cyclone, se plaint du manque de secours, d’eau et de nourriture. 25 décembre 2024. Koungou, Mayotte. Michael Bunel/SOLIDARITES INTERNATIONAL

Xavier Lauth, Directeur des opérations de SOLIDARITES INTERNATIONAL :

  • Bonjour Xavier. Tout d’abord, peut-on dire que l’intervention des ONG humanitaires à Mayotte après le passage du cyclone Chido est un cas particulier, car c’est un département français, mais qui nécessite une réponse « comme à l’étranger » ?

Il n’y a pas deux réponses qui se ressemblent et chacune comprend son lot de contraintes et de spécificités. La particularité vient en effet du décalage de richesse, de niveau d’infrastructures et d’accès aux services entre ce département et les autres départements français qui est en partie à l’origine de l’ampleur des besoins générés par le passage du cyclone et évidemment aussi car Mayotte est plus exposé à ce risque du fait de sa géographie et du fait de l’état de son bâti. En cela, Mayotte présente un caractère spécifique en ce que cette catastrophe a lieu dans un pays dont les moyens d’Etat et la réponse des autorités sont forts et dont souvent le rôle de la société civile ne se concentre pas sur la délivrance d’une assistance humanitaire, mais sur des problématiques plus sociales. Le niveau de destruction appelle à toutes les bonnes volontés et à un travail en commun de ces services d’Etat et du département, avec la société civile et les ONGs. C’est assez unique en ce sens.

  • De même, les moyens de l’état français sont engagés en réponse à la situation à Mayotte, avec notamment la protection civile, un pont aérien avec les moyens de l’armée jusqu’à la Réunion puis jusqu’à Mayotte. Quelle est la place des ONG humanitaires dans ce type de configuration, et quels sont les moyens d’aide globalement déployés sur cette crise ?

Comme dans chaque crise ou réponse après une catastrophe naturelle, les services de protection civile sont en première ligne et notre rôle en tant qu’acteur humanitaire est d’épouser la coordination qui se monte, la renforcer et déterminer notre action en fonction de ce qui est complémentaire. Ici, la logistique, le déblaiement, la prise en charge hospitalière sont assurés par les services d’Etat. Les ONG vont donc se positionner sur les zones les plus reculées, les populations isolées et doivent venir compléter cette réponse. Cette dernière s’enrichirait néanmoins d’une coordination accrue entre toutes les parties.

Les équipes de Solidarités International maraudent dans le bidonville de Kirisoni au nord de la ville de Koungou. Ils sont aidés par des jeunes, « relais communautaire » qui viennent du quartier. Ils distribuent des savons et des pastilles pour la décontamination de l’eau. L’ile est dévastée après le passage du cyclone Chido qui a frappé́ l’ile de Mayotte le 14 décembre dernier. La population des bidonvilles vivant dans des « bangas », déjà̀ démunie avant le passage du cyclone, se plaint du manque de secours, d’eau et de nourriture. 25 décembre 2024. Mamoudzou, Mayotte. Michael Bunel/SOLIDARITES INTERNATIONAL
  • Quel est, selon les constatations de vos équipes sur place, l’évaluation des destructions, et de la situation humanitaire ?

Le niveau de destruction est phénoménal en ce qui concerne le bâti, public, associatif et surtout privé. Les matériaux utilisés tout comme la qualité des constructions dans les quartiers informels et bidonvilles n’ont pas résisté au passage du cyclone. Les gens ont perdu le peu qu’ils avaient et leur santé est à risque dans un contexte où les normes d’accès à l’eau et un assainissement digne n’étaient déjà pas atteints. Tout l’enjeu porte sur la reconstruction. Alors que se multiplient les déclarations sur la fin des bidonvilles, des annonces d’interdiction et la nécessité de mieux construire, sans que des solutions de relogement soient proposées, les gens se mobilisent et rebâtissent un toit au-dessus de leur tête, pour leurs enfants, avec des bouts de tôle rafistolés. En pleine saison des pluies quoi de plus normal… le même bâti vulnérable est donc en train de se réinstaller sur les pentes de l’île.

  • SOLIDARITES INTERNATIONAL était déjà présente à Mayotte depuis 2022, notamment pour y répondre à la crise de l’accès à l’eau potable, mais l’équipe sur place a été renforcée en personnel et matériel. Quelles sont les enjeux et contraintes logistiques, ou d’accès, auxquels il a fallu et il faut faire face ?

SI avait un réseau, des équipes et des partenaires avant le cyclone. Il a fallu en revanche faire sa place au sein de la coordination de crise afin de pouvoir acheminer nos renforts humains et matériels. Puis à partir de là, repenser notre action dans un contexte tendu où la logistique est un enjeu majeur, l’accès difficile à certaines zones et les besoins plus importants souvent que ce que SI pouvait amener. SI est une ONG d’urgence, habituée à répondre aux crises, qu’elles soient d’origine humaines ou naturelles, mais nos moyens d’urgence, aussi bien en tant que personnels qu’en kits d’urgence, n’ont pu être complètement déployés à temps, faute de moyens logistiques pour atteindre l’ile rapidement.

Point d’eau Michael Bunel/SOLIDARITES INTERNATIONAL
  • Mayotte connaissait déjà, avant Chido, une crise de l’accès à l’eau potable et de l’assainissement, et le vibrion du choléra est présent sur place, avec une résurgence en 2024. Quelle est l’état des lieux des risques sanitaires et épidémiques (choléra, tétanos, notamment) engendrés par la destruction massive des infrastructures sanitaires, de distribution d’eau, l’abondance des déchets et des eaux stagnantes, la concentration de personnes sinistrées sur des sites précaires et non équipés ?

Les risques sanitaires sont immenses mais la situation reste sous contrôle à ce stade selon l’Agence Régionale de Santé. Plusieurs acteurs dont SI se sont mobilisés dès les premières heures pour contribuer à faire barrage au développement de maladies hydriques par des distributions d’articles d’hygiènes aux sinistrés et la sécurisation de sources temporaires d’approvisionnement en eau ainsi que des moyens de traitement de l’eau au niveau des ménages, comme des filtres ou des aqua Tabs (pastilles à base de chlore permettant la désinfection de l’eau impropre à la consommation). Cependant le manque d ’accès à une eau propre constitue un facteur très inquiétant : beaucoup de ménages n’ont toujours pas d’accès sûr à une source d’eau potable et beaucoup n’en disposaient d’ailleurs pas avant le cyclone. Le recours à des eaux de surface impropres à la consommation est malheureusement régulièrement observé par nos équipes. Enfin, ces sources elles-mêmes sont encore plus polluées qu’auparavant, du fait de l’agrégation de déchets due au Cyclone ; elles ont subi une accumulation de déchets qui les rendent encore plus polluées. Néanmoins, à ce jour, aucune épidémie n’a été déclarée.

  • Compte tenu de ces évaluations et paramètres, pouvez-vous préciser et développer les actions concrètes mises en œuvre par les équipes de SOLIDARITES INTERNATIONAL sur le terrain à Mayotte, pour répondre aux conséquences du cyclone Chido ?

Dès le lendemain du Cyclone les équipes de SI, bien qu’elles-mêmes touchées par la catastrophe ont pu apporter une réponse d’urgence en appuyant les abris collectifs ou la population de l’ile avait été appelée à se réfugier. SI a donc utilisé les stocks pré-positionnés de l’organisation pour distribuer des moyens de traitement de l’eau, aqua tabs et filtres pour assurer un accès a l’eau potable dans ses sites. Dans un second temps, dès que les équipements et les personnels d’urgence de l’organisation ont pu être déployés sur l’ile, les équipes, en coordination avec les autres acteurs, ont contribué à réhabiliter et sécuriser des sources d’eau propre à la consommation afin d’assurer que les ménages qui retournaient dans leur quartier puissent avoir accès à l’eau dans des conditions satisfaisantes, et ainsi tenter de limiter les risques d’épidémies.

Installation de point d’eau par les équipes de Solidarités International dans le bidonville de Kirisoni. La cuve doit servir de tampon avant de redistribuer l’eau plus bas. Le système fonctionne grâce au dénivelé de la pente. L’eau est récupérée dans un bassin de rétention situé plus haut sur la colline. L’eau n’est pas bonne à la consommation mais évite de nombreux déplacements pour la population. L’ile est dévastée après le passage du cyclone Chido qui a frappé́ l’ile de Mayotte le 14 décembre dernier. La population des bidonvilles vivant dans des « bangas », (des abris de tôles et de bois) déjà̀ démunie avant le passage du cyclone, se plaint du manque de secours, d’eau et de nourriture. 25 décembre 2024. Koungou, Mayotte. Michael Bunel/SOLIDARITES INTERNATIONAL
  • Les équipes de SOLIDARITES INTERNATIONAL qui interviennent sur place bénéficient sur certains aspects techniques du partenariat avec la fondation Veolia. Pouvez-vous préciser quel est l’apport de cette fondation sur votre réponse humanitaire à Mayotte ?

La fondation Veolia à mis à disposition de SI un volontaire qui, conjointement avec un spécialiste Eau Hygiène Assainissement venu du siège de SI, a pu fournir un support technique aux équipes locales de SI. Ce support a permis de réaliser plus rapidement les diagnostics techniques et de mettre en place les activités nécessaires de réhabilitation, et d’approvisionnement en eau sur les sites ou cela était le plus urgent.

  • En conclusion, peut-on dire que la crise humanitaire à Mayotte est exemplaire du type de crises liées à des phénomènes climatiques violents qui sont appelés à se multiplier dans les prochaines décennies ? Est-ce une configuration opérationnelle que les ONG doivent intégrer et préparer dans leur stratégie à moyen et long terme, en réfléchissant aux éventuelles modalités d’articulation de leurs interventions avec celles de pouvoirs publics ?

Il est certain que ce genre de phénomènes climatiques est de plus en plus fréquent et amené à se multiplier avec le dérèglement climatique global. Dans ces configurations il s’agit systématiquement d’articuler la réponse avec les pouvoirs publics qui assurent la place prépondérante et de trouver pour qui, où et pour quoi notre présence est essentielle. C’est déjà le cas dans tous les pays d’Asie ou d’Amérique régulièrement frappés par des cyclones ou des typhons. Chaque ONG détermine où placer ses priorités et où va sa valeur ajoutée mais pour celles qui décident de répondre à des catastrophes naturelles un investissement et une anticipation sur la coordination, la logistique et le fret international et avant tout sur la rapidité, doivent nécessairement faire partie du paquet.

Vue sur le bidonville de Vahibé. Les habitants ont commencé a reconstruire leurs « bangas » après le passage du cyclone. 23 décembre 2024. Vahibé, France. Michael Bunel/SOLIDARITES INTERNATIONAL

Emmanuelle Pons (Directrice des Opérations internationales de la Croix-Rouge française) et Florent Vallée (Directeur de la direction de l’urgence et des opérations – Directeur des Opérations Mayotte de la Croix-Rouge française mobilisées) :

  • Bonjour Emmanuelle Pons et Florent Vallée. Tout d’abord, je crois que la Croix-Rouge française (CRF) est un opérateur très important à Mayotte. Pouvez-vous préciser votre dispositif sur place, ainsi que vos actions, avant le passage du cyclone Chido ?

Depuis 1998, la Croix-Rouge française (CRF) est engagée à Mayotte en faveur des populations les plus vulnérables. Chaque jour, près de 400 volontaires interviennent à travers 11 dispositifs, qu’il s’agisse de répondre à des besoins quotidiens ou d’agir en situation de crise. Ces dispositifs couvrent des domaines variés tels que l’action sociale, l’accompagnement des personnes âgées, la prévention en santé ou encore l’eau, l’hygiène et l’assainissement.

À Mayotte, les enjeux sociaux sont particulièrement prononcés. Le taux de pauvreté élevé et la précarité dans laquelle vivent de nombreuses personnes, notamment dans des bidonvilles, soulignent des besoins importants en termes d’alimentation, de prévention en santé et de renforcement du système de santé (par exemple, seulement 89 médecins pour 100 000 habitants à Mayotte contre 888 à Paris).

Depuis les années 2000, nous menons également un vaste programme de gestion des risques de catastrophes (GRC) dans la région sud-ouest de l’océan Indien grâce à la Plateforme d’Intervention Régionale Océan Indien (PIROI). Cette plateforme, rattachée à la Direction des opérations internationales de la CRF, est un outil régional d’expertise, de formation et d’innovation dédié à la gestion des risques. Nos actions incluent la formation d’équipes d’intervention, le prépositionnement de matériel dans 11 entrepôts répartis dans la zone, le renforcement des capacités des Sociétés nationales de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge de la région, ainsi que la sensibilisation des communautés aux risques.

  • Sitôt après le passage de Chido, des équipes de réponse aux urgences (ERU) de la Croix-Rouge française ont été mobilisées et envoyées sur Mayotte. Pouvez-vous expliquer le protocole qui permet, dans ce genre de situations, l’envoi de ces équipes de la CRF sur le terrain ?

La CRF dispose d’un agrément de sécurité civile qui l’autorise à intervenir pour le soutien aux populations. Grâce à la Plateforme d’Intervention Régionale Océan Indien (PIROI), elle entretient également des relations régulières avec les autorités locales, ce qui garantit une intégration efficace dans les mécanismes de réponse aux catastrophes.

Dès le début de l’épisode cyclonique le 11 décembre, la plateforme d’intervention régionale Océan indien (PIROI) de la Croix-Rouge française, basée à la Réunion, a débuté une surveillance accrue du phénomène météorologique la menant ainsi à activer son dispositif régional opérationnel (DROP) et à alerter les acteurs terrains et le Centre Opérationnel pour anticiper les conséquences :

  • La Délégation territoriale de Mayotte a activé son plan d’urgence ;
  • Des personnels de la plateforme d’intervention et 3 conseillers techniques nationaux opérationnels (CTNO) ont été envoyés avant l’arrivée du cyclone et se mettent à l’abri au sein de la Maison Croix-Rouge à Mamoudzou ;
  • Recensement et mise en alerte des volontaires du vivier des équipes de réponse aux urgences ;
  • Recensement et mise en alerte des volontaires de la Réunion.

Cette présence proactive a permis de réaliser rapidement les premières évaluations des besoins en coordination avec les autorités locales. Une fois le cyclone passé, le déploiement d’équipiers de réponse aux urgences (ERU), spécialisés dans des domaines tels que l’eau, l’hygiène et l’assainissement, la logistique, les secours et la santé, est devenu une priorité. Ces renforts viennent compléter les efforts des volontaires déjà présents sur le terrain.

Cette logique d’intervention est le fruit d’un retour d’expérience, notamment après la gestion du cyclone Irma à Saint-Martin. La CRF privilégie une approche combinant les expertises nationales et internationales pour optimiser l’efficacité de ses interventions dans les situations d’urgence.

Mtsapere, Branchement des stations de filtrage Aquaforce 2000 à Mayotte. © Guillaume Binet/CRF
  • Quelles ont été les actions spécifiques menées par les équipes de la CRF à Mayotte face aux conséquences de Chido, dans quelles zones ou localités, et quelles actions étaient les plus urgentes ?

Les priorités pour la Croix-Rouge à Mayotte ont été de porter secours, de renforcer les équipes médicales mobiles, d’aider à l’acheminement et à la distribution de produits de première nécessité et de matériel, de potabiliser l’eau, ainsi que d’apporter un soutien psychologique et de faciliter le rétablissement des liens familiaux.

Depuis le déploiement des équipes, plus de 3.000 personnes ont bénéficié d’une prise en charge sanitaire sur 11 des 17 communes de Mayotte, comme Mamoudzou, Bandraboua, Ouangani, Dembéni ou Koungou. De plus, 304 personnes se sont inscrites sur notre site de rétablissement des liens familiaux et 86 ont pu reprendre contact avec leurs proches grâce aux dispositifs déployés. Chaque jour, plus de 7.000 litres d’eau ont été produits et distribués à la population du nord de l’île et 137 tonnes de matériel ont été acheminées.

  • Au-delà, quelle est la « mission » spécifique de la CRF dans ces contextes de catastrophes naturelles ? Comment la CRF travaille-t-elle, en coordination avec les pouvoirs publics, la sécurité civile ?

Au-delà des missions de soutien immédiat à la population, la principale mission est le relèvement des communautés affectées et la pérennité des actions mises en place au quotidien. Il est crucial d’apporter une aide et des ressources en temps de crise pour rétablir une stabilité rapide. Cependant, l’enjeu principal reste d’inscrire ces actions dans le temps afin d’améliorer la résilience des populations et leur capacité à faire face à de futurs épisodes cycloniques.

La CRF travaille en étroite collaboration avec la Direction générale de la sécurité civile et de la gestion des crises (DGSCGC) ainsi qu’avec les préfectures locales. Ces relations permettent de tisser des liens solides, de faire connaître les capacités de la CRF et d’anticiper les crises à venir. En France, la CRF agit en tant qu’acteur de sécurité civile dans le cadre de ses agréments (opérations de secours, soutien aux populations et encadrement des bénévoles spontanés), mais elle est aussi un acteur clé de la lutte contre les exclusions sociales. Le lien avec les pouvoirs publics s’étend donc bien au-delà du seul cadre de la sécurité civile.

Distribution organisée par la CRF nationale au point de traitement d’eau avec l’Aquaforce 2000 (fondation Veolia) au village de Mtsapere © Guillaume Binet/CRF
  • Compte tenu de l’expérience de la CRF sur ce type de situations, quelles sont les spécificités de celle laissée par le passage de Chido à Mayotte ?

La spécificité principale de Mayotte est la jeunesse de sa population. Cela entraîne une mémoire du risque moins marquée que dans d’autres territoires comme La Réunion. Bien que la population soit résiliente, elle ne dispose pas toujours des outils adaptés pour faire face à des épisodes cycloniques récurrents et de plus en plus intenses.

Par ailleurs, le fait d’être dans un département français, soumis à des règles spécifiques d’accès aux soins et à la reconnaissance administrative des populations, a parfois complexifié les opérations. De plus, l’absence d’un recensement précis de la population a retardé le dimensionnement optimal des renforts humains et matériels nécessaires sur le terrain.

  • La fondation Veolia s’est mobilisée sur place, à vos côtés comme aux côtés des équipes de l’ONG SOLIDARITES INTERNATIONAL ; quelle a été son apport sur vos actions ?

La Croix-Rouge française a déployé ses équipes et son expertise pour répondre aux besoins urgents des populations touchées, en mettant l’accent sur la fourniture d’eau potable, la santé et l’assainissement. En complément de ces efforts, le partenariat de longue date avec la fondation Veolia joue un rôle clé dans le renforcement de cette réponse. Ce partenariat permet de bénéficier d’un appui technique essentiel, notamment grâce à des machines de potabilisation d’eau spécialement conçues pour les terrains de catastrophes humanitaires. Ces équipements permettent de répondre de manière rapide et efficace aux besoins en eau des communautés affectées.

De plus, la fondation Veolia mobilise des ressources humaines techniques spécialisées sous forme de mécénat de compétences. Ces experts viennent en appui aux équipes de la CRF, renforçant ainsi la capacité opérationnelle sur le terrain et contribuant à maximiser l’impact des interventions face aux crises.

  • Comment la CRF intègre-t-elle, dans sa stratégie et la formation de ces équipes, ce type de catastrophes climatiques qui vont se multiplier à l’avenir ? Quelles leçons la CRF tire-t-elle de son intervention suite au cyclone Chido ?

Pour faire face à la multiplication des catastrophes climatiques, la CRF a adopté une stratégie axée sur l’anticipation, la formation et l’adaptation continue. Elle s’appuie sur des communautés d’acteurs de l’urgence, à la fois nationales et internationales, qui bénéficient de formations spécifiques mises à jour en fonction des enseignements tirés des interventions passées et de l’évolution des risques climatiques.

L’une des priorités est de renforcer la capacité d’action sur le long terme. Les équipes sont désormais formées pour intégrer des programmes de relèvement et de résilience dès les premières phases de l’intervention. Cette approche permet d’assurer une transition fluide entre la gestion de l’urgence et le soutien des populations. Par ailleurs, un accent particulier est mis sur la formation des cadres intermédiaires et supérieurs afin de garantir une continuité opérationnelle efficace, en incluant les activités supports et logistiques.

L’expérience du cyclone Chido a confirmé la nécessité de coordonner les efforts en interne avec les différentes directions métiers, et les partenaires locaux, dès le départ. Elle a également souligné l’importance d’adopter une temporalité adaptée, qui dépasse la simple gestion de crise, pour répondre aux besoins croissants liés à des catastrophes de plus en plus fréquentes, longues et intenses.

L’Equipe Mobile Santé Précarité intervient auprès des habitants du banga de Vahibé, isolé sur les hauteurs.de Grande-Terre. De nombreux habitant, dont beaucoup d’enfants, souffrent de plaies provoquées par les tôles pendant le cyclone, des plaies souvent infectées. © Marie Magnin /CRF

Arnaud Mentré, Envoyé spécial du MEAE / CDCS pour la coordination de l’aide internationale pour Mayotte :

  • Bonjour monsieur Mentré. Pouvez-vous résumer et expliciter le mécanisme de mobilisation et de coordination des pouvoirs publics, via notamment le CDCS du MEAE, face aux conséquences du cyclone Chido à Mayotte ? 

Sous l’impulsion du ministre Jean-Noël Barrot, et du ministre délégué Thani Mohamed-Soilihi, le ministère de l’Europe et des Affaires étrangères s’est pleinement mobilisé pour solliciter l’aide et la solidarité internationales face aux destructions entraînées par le passage du cyclone Chido. Cette solidarité est à la fois européenne, avec les propositions d’aide faites par six Etats membres dans le cadre du mécanisme de protection civile de l’UE, et internationale : de nombreux autres partenaires, notamment des Etats de la région, se sont également manifestés.

Au MEAE, un dispositif spécifique a été mis en place, avec un envoyé spécial et une cellule dédiée à Mayotte au sein du CDCS. Ce dispositif nous permet de participer activement à la cellule interministérielle de crise (CIC) et, en liaison avec le ministère des Outre-mer, de travailler à intégrer l’aide internationale dans les opérations d’urgence et dans les premiers travaux de reconstruction. Nous sommes également en contact étroit avec les acteurs locaux et les organisations sur le terrain, comme la Croix-Rouge française et la Fondation de France.

  • Comment l’aide offerte notamment par la Belgique, l’Allemagne, l’Italie et la Suède, à la demande de la France et à travers le Mécanisme de Protection Civile de l’UE, a-t’elle été coordonnée et articulée avec celle des pouvoirs publics et des organisations humanitaires ? 

Par le biais de la cellule interministérielle de crise (CIC), les aides de nos partenaires européens ont pu être acheminées jusqu’à Mayotte et trouver leur place dans le dispositif de gestion de crise. Aux côtés de la Belgique, de l’Allemagne, de l’Italie et de la Suède que vous avez citées, nous voudrions également remercier le Luxembourg et la Roumanie pour leurs offres d’assistance.

Un enfant vient de récupérer de l’eau à l’un des points installés par les équipes de Solidarités International. L’ile est dévastée après le passage du cyclone Chido qui a frappé l’ile de Mayotte le 14 décembre dernier. La population des bidonvilles vivant dans des « bangas », déjà̀ démunie avant le passage du cyclone, se plaint du manque de secours, d’eau et de nourriture. 25 décembre 2024. Mamoudzou, Mayotte. Michael Bunel/SOLIDARITES INTERNATIONAL
  • Pour conclure, quels sont, du point de vue des pouvoirs publics et du CDCS, les enjeux de coordination entre divers acteurs (Etat français, UE, ONG, Croix-Rouge, fondations, autres) dans ce type de catastrophe naturelles, comme ceux de reconstruction, d’anticipation et de préparations aux chocs futurs ? 

En 2017, l’ouragan Irma a déjà montré les enjeux spécifiques en cas de catastrophe naturelle dans les outre-mer. Au sein des travaux interministériels de gestion de la crise, il faut intégrer une dimension internationale forte, avec des défis particuliers liées à la coopération régionale et à la mobilisation de la solidarité européenne et internationale. Le MEAE, le ministère des Outre-mer et les ambassadeurs chargés de la coopération régionale dans les zones Pacifique, Océan indien et Amériques travaillent étroitement ensemble pour faire émerger des cadres de coopération à l’échelle régionale tant en matière de gestion de crise que de programmes de coopération sur l’adaptation et la résilience aux chocs futurs.

En conclusion, Chido a mis à l’épreuve le bon apprentissage des leçons du Tsunami de Noël 2004, telles qu’exposées dans Défis Humanitaires par l’article de François Grünewald, Président honoraire du Groupe URD, notamment la nécessité de la coordination inter-acteurs dès le départ, l’urgence d’établir les bons diagnostics prenant en compte les contraintes et capacités des uns et des autres avant d’agir… et l’intégration dans la réponse de la prévention et préparation aux futurs chocs…

Pierre Brunet

Ecrivain et humanitaire

Pierre Brunet est romancier et membre du Conseil d’administration de l’ONG SOLIDARITES INTERNATIONAL. Il s’engage dans l’humanitaire au Rwanda en 1994, puis en 1995 en Bosnie, et est depuis retourné sur le terrain (Afghanistan en 2003, jungle de Calais en 2016, camps de migrants en Grèce et Macédoine en 2016, Irak et Nord-Est de la Syrie en 2019, Ukraine en 2023). Les romans de Pierre Brunet sont publiés chez Calmann-Lévy : « Barnum » en 2006, « JAB » en 2008, « Fenicia » en 2014 et « Le triangle d’incertitude » en 2017. Ancien journaliste, Pierre Brunet publie régulièrement des articles d’analyse, d’opinion, ou des chroniques.

 

Je vous invite à lire ces articles publiés dans l’édition :

L’humanitaire au défi des financements et des principes

Entretien exclusif avec Pauline Chetcuti, Présidente de VOICE & Maria Groenewald, Directrice de VOICE.

© UNICEF Mauritania/Raphael Pouget, 2021

1. Pour nos lectrices et lecteurs, peux-tu nous rappeler qui est VOICE, sa raison d’être et son action.

Maria : VOICE signifie – officiellement– « Voluntary Organisations in Cooperation in Emergencies ». Nous sommes le plus grand réseau européen d’ONG humanitaires qui encourage une action humanitaire efficace et efficiente. Nous existons depuis plus que 30 ans et nous avons environ 90 organisations membres.

Pour moi, VOICE signifie surtout la voix des ONG humanitaires en Europe et au-delà, qui, avec leur personnel international et local, font chaque jour de leur mieux, souvent dans des contextes volatiles, pour travailler avec les communautés concernées. VOICE est le principal interlocuteur des ONG auprès de l’Union européenne pour les actions d’urgence et promeut les valeurs de ses organisations membres mettant en œuvre des actions basées sur les principes humanitaires dans toutes les crises humanitaires mondiales. Malheureusement, ce nombre ne cesse d’augmenter à cause des catastrophes naturelles, du changement climatique et des conflits armés. Actuellement, on ne dénombre pas moins de 128 crises : Crises humanitaires dans le monde

2. L’ancien commissaire européen en charge de l’humanitaire, Janez Lenarčič, a déclaré lors du dernier Forum Humanitaire européen à Bruxelles en mars dernier, que le « canot humanitaire » risquait de couler. Comment comprendre cette déclaration ?

Pauline : Cette image est bien sûr frappante – l’humanitaire, un trop petit canot de sauvetage, non adapté, face à un océan de besoins et une tempête de défis. Ce canot ne coule pas encore, mais il croule sous les défis. L’augmentation des besoins humanitaires d’abord, avec plus de 305 millions de personnes ayant besoin de réponse humanitaire : les crises se multiplient y inclus des crises négligées qui manquent de visibilité médiatique.

Cette image nous met face au déséquilibre des forces aussi, un manque de volonté politique de prioriser la réponse humanitaire face aux intérêts économiques nationaux. Ce canot pourrait être un vaisseau, si la volonté politique le permettait : par exemple, les dépenses militaires mondiales totales ont atteint 2 443 milliards de dollars en 2023[1], tandis que le financement du « Global Humanitarian Overview » 2023 a atteint un total de 21,8 milliards de dollars[2]. Les dépenses militaires étaient 112 fois plus élevées.

Ce canot remplit néanmoins son objectif, et continue de sauver des vies – et nous devons collectivement le soutenir.

Rencontre entre l’ancien Commissaire Lenarčič et Pauline Chetcuti le 19 juillet 2024 ©VOICE

3. Selon toi, quels sont les principaux défis auxquels l’aide humanitaire doit faire face aujourd’hui ?

Pauline : Les défis auxquels nous faisons face sont immenses, et malheureusement loin d’être inédits.

  • Tout d’abord, la tendance générale de réduction des financements disponibles pour l’aide humanitaire se confirme de façon alarmante.

L’appel humanitaire mondial de l’ONU estime qu’il est nécessaire de trouver 47.4 Milliards de dollars pour répondre aux besoins humanitaires mondiaux croissants. Et malgré les efforts pour mobiliser les fonds adéquats, l’écart entre les fonds disponibles et les besoins humanitaires ne fait qu’augmenter. En 2024, face au manque de financements, les objectifs de ciblage de l’aide avaient été réduits, entrainant une réduction de 6 milliards de dollars pour l’appel mondial par rapport à 2023 et une baisse de plus de 56 millions du nombre de personnes ciblées pour l’aide. Malgré cela, seulement 45.5% de l’appel a été financé en 2024, ce qui laisse présager un scenario similaire voire pire pour 2025.

En effet, les bailleurs traditionnels étatiques font des coupes drastiques dans les budgets de l’aide internationale, comme en Suède ou aux Pays Bas. L’Allemagne, premier bailleur européen, prévoit de réduire de plus de moitié les dépenses humanitaires, qui passeront de 2,23 milliards d’euros en 2024 à 1,04 milliard d’euros cette année. La France avait déjà coupé près de 800 millions de l’Aide Publique au Développement en 2024, et prévoit une baisse supplémentaire de ses crédits de 18% entre 2024 et 2025. L’enveloppe de l’Union Européenne aussi se rétrécit : des coupes de 2 milliards d’euros dans le budget de l’aide au développement en 2024, et de 2025 à 2027, la Commission réduira de 35 % les fonds qu’elle donne aux pays les plus pauvres du monde. Le manque de financements disponibles soulève un autre défi, celui des priorités : avec moins de fonds, certains projets vont être annulés, non reconduits, ou sous-financés, mettant à mal la continuité et la qualité des projets au détriment des populations qui sont les premières affectées par ces coupes budgétaires.

  • Ensuite, ce qui m’inquiète énormément c’est les violations croissantes des normes internationales, en particulier du Droit International Humanitaire (DIH), qui régit la conduite des hostilités, mais aussi les activités des travailleurs humanitaires.

Malgré des déclarations politiques en soutien à l’ordre international basé sur le droit international. Ce dernier est violé régulièrement et dans un nombre important de conflits. Les violations sont trop souvent commises en toute impunité, et les quelques décisions des juridictions internationales demandant leur arrêt ne sont pas mises en œuvre. Cela fait plusieurs décennies que les travailleurs et travailleuses humanitaires alertent sur l’érosion du respect pour le DIH, mais ce que nous voyons au Soudan, en Ukraine ou à Gaza aujourd’hui expose non seulement une incapacité à faire respecter le DIH mais aussi un double standard assumé, voire à une approche où ces violations sont présentées comme des comportements légitimes et conformes au droit.

Les civils sont malheureusement les premières victimes de ces violations, qui s’accompagnent de plus en plus d’attaques contre les humanitaires. Selon l’ONU[3], 2024 est désormais l’année la plus meurtrière jamais enregistrée pour les personnels humanitaires, en raison de la guerre à Gaza.

La plupart de ces victimes sont des travailleurs humanitaires locaux, dont la proximité avec les conflits les rend particulièrement vulnérables aux exactions. Cette tendance à la hausse est le reflet direct non seulement des dangers croissants auxquels ils sont confrontés, mais aussi d’un accroissement de la mésinformation générant une méfiance envers les agences de l’ONU et les organisations humanitaires.

  • Outre les défis inhérents à l’action humanitaire, les organisations doivent désormais composer avec la montée de politiques populistes et d’extrême droite qui minent les valeurs de solidarité sur lesquelles elles s’appuient. En fomentant la peur de l’autre et en stigmatisant les populations vulnérables, ces discours rendent plus difficile notre accès aux populations et entravent notre capacité à mener à bien nos missions.

4. Le Budget, condition même des secours, fait partie des priorités de VOICE et de ses membres. Peux-tu nous dresser le tableau de ce budget pour 2025 et pour les années suivantes.

Maria : En effet, le budget humanitaire de l’Union européenne est un sujet important dans notre travail. Beaucoup d’États membres de l’UE ont annoncé des diminutions dans le financement de l’action humanitaire, et c’est un signal politique que nous devons, en tant que réseau des organisations humanitaires, prendre très au sérieux car ces coupes vont impacter nos partenaires au Sud ainsi que les communautés affectées.

Comme déjà mentionné, l’écart entre les fonds disponibles et les besoins humanitaires ne fait qu’augmenter depuis des années. Nous saluons les initiatives de la Commission européenne visant à élargir la base de donateurs. Dans ce contexte, le Forum humanitaire européen (FHE) est également un bon moment pour attirer l’attention sur la question urgente des financements de l’action humanitaire. Avec le FHE qui se tiendra en mai prochain, VOICE s’engagera à nouveau fortement avant et pendant le Forum afin d’attirer l’attention sur nos thèmes prioritaires, notamment celui des moyens financiers pour le travail humanitaire.

Un de nos message pour les Etats membres est de consacrer 0,7 % de leur revenu national brut (RNB) à l’aide publique au développement (APD) d’ici à 2030, dont au moins 10 % à l’action humanitaire.

Nous devons continuer à nous battre pour que les partis démocratiques au Parlement européen ne perdent pas de vue l’importance du travail humanitaire. S’engager dans le domaine de l’humanitaire est une question de volonté politique. Si la volonté politique est là, les moyens financiers suivront.

5. Ce que l’on nomme le plaidoyer est une composante majeure de l’action humanitaire aujourd’hui. Faut-il faire évoluer ce plaidoyer pour gagner en efficacité tout en restant dans le cadre des principes humanitaires d’humanité, neutralité, impartialité, indépendance qui est une condition majeure de l’accès aux populations en danger ?

Pauline : Le plaidoyer est une partie intégrale de la réponse humanitaire : Si nous ne cherchons pas à modifier les politiques nuisibles aux populations et à remédier aux causes profondes des crises humanitaires, nos actions risquent de se répéter indéfiniment sans apporter d’impact positif durable, ce qui est à l’opposé de ce que les populations souhaitent.

Il faut donc s’assurer que nous puissions continuer à informer les décideurs politiques pour qu’ils agissent en faveur des populations affectées par les crises. Comme nous l’avons déjà vu, l’espace civique pour les ONG se rétrécit dramatiquement, au Sud comme au Nord, y compris pour les ONG en Europe. A titre d’exemple, une note d’orientation de la Commission européenne déclare que les subventions de l’UE ne peuvent plus être utilisées pour le travail de plaidoyer de la société civile lorsqu’elle cible les institutions européennes. Le rôle des coordinations d’ONG, comme VOICE, est ici essentiel – il permet de porter des messages forts quand certaines ONG ne peuvent pas le faire, pour des raisons de mandat ou de capacité.

La capacité des ONG humanitaires à défendre les droits de toutes les populations dans le besoin, sans discrimination, est essentielle. VOICE s’engage à continuer de soutenir les efforts de ses membres dans cette direction.

Intervention de Maria Groenwald lors d’une réunion de la Commission DEVE le 26 septembre 2024 sur l’aide humanitaire ©VOICE

6. Quelles sont les priorités stratégiques de VOICE pour la période qui s’ouvre avec la nouvelle Commission Européenne ?

Maria : Dans le nouveau plan stratégique de VOICE pour les cinq prochaines années, nous avons identifié trois objectifs stratégiques.

Tout d’abord, les principes humanitaires et le respect du droit international humanitaire. En effet, dans les environnements de plus en plus complexes auxquels nous sommes confrontés, il est essentiel de protéger l’espace humanitaire. L’UE et les États membres doivent montrer l’exemple, en fondant leurs décisions sur les principes humanitaires, mais aussi en utilisant leur influence vis-à-vis les autres Etats, par exemple en matière de respect du DIH.

Outre la défense de ces valeurs essentielles, l’obtention d’un financement adéquat et de qualité pour les programmes humanitaires européens est une priorité essentielle pour nous comme expliqué précédemment. L’un de nos points forts est notre capacité à mobiliser le soutien de toutes les institutions de l’UE, des États membres et des principaux acteurs humanitaires et de la société civile.

Face à la complexité croissante et à la nature prolongée des crises, il est essentiel pour nous d’appeler à apporter des ressources supplémentaires pour s’attaquer aux causes profondes des crises prolongées et de renforcer la résilience face au changement climatique. Depuis des années, les humanitaires tirent la sonnette d’alarme : ils ne peuvent pas être la seule solution. Une meilleure coordination entre la DG ECHO, la DG INTPA, le SEAE et les États membres est nécessaire pour relever ces défis.

Notre stratégie souligne également notre rôle en tant qu’espace collectif de coordination et de réflexion pour les ONG européennes qui travaillent avec les communautés affectées par les crises. VOICE offre une plateforme de partage d’expertises et de connaissances, afin de nourrir un plaidoyer basé sur des preuves et d’expertise.

7. Certains observateurs craignent que le mandat très large de la nouvelle Commissaire, madame Hadja Lahbib, risque de s’exercer au détriment de sa dimension humanitaire. Que faut-il en penser ?

Pauline : Les préoccupations concernant le mandat de la Commissaire Hadja Lahbib sont compréhensibles, étant donné l’ampleur de ses responsabilités. En tant que Commissaire pour la Préparation, la Gestion des Crises ainsi que l’Égalité, de nombreuses tâches lui incombent en plus de la coordination des réponses d’urgence et la diplomatie humanitaire.

Lors du lancement de l’appel humanitaire mondial en décembre 2024, Mme Lahbib a souligné l’importance de respecter le droit international humanitaire et de combler le déficit de financements humanitaires. Elle a également exprimé son engagement à travailler avec les partenaires mondiaux pour renforcer le système humanitaire et relever les défis actuels. Ces déclarations démontrent son intérêt pour les questions humanitaires, et qu’elle est un partenaire clef dans la défense des populations affectées.

Nous allons œuvrer pour maintenir les défis humanitaires actuels à l’agenda de Mme Lahbib. VOICE va bien sûr continuer à soutenir et encourager DG ECHO pour s’assurer que la dimension humanitaire reste une priorité qui s’équilibre avec les autres responsabilités. Les actions et les décisions prises dans les prochains mois seront cruciales pour évaluer l’impact de son mandat élargi sur l’action humanitaire et le prochain FHE sera une étape clef pour faire un premier bilan de ce nouvel agenda.

8. Comment souhaitez-vous conclure cet entretien.

Pauline : Il est difficile de commencer l’année 2025 de façon optimiste, tant les défis pour le secteur humanitaire sont immenses. Mais ce que vivent les populations au Soudan, en RDC ou à Gaza aujourd’hui nous oblige à rester actifs, vigilants et à défendre nos principes et nos valeurs avec encore plus de ferveur.

Je me réjouis de l’annonce d’un cessez-le-feu à Gaza, et j’espère que les populations qui ont subi les pires atrocités inimaginables depuis plus d’un an vont enfin avoir accès à l’aide dont elles ont besoin.

VOICE et tous ses membres sont déterminés à travailler ensemble pour faire face aux obstacles et apporter un changement positif durable. L’engagement et la coordination de tous les acteurs humanitaires pour défendre une réponse à la hauteur des enjeux sera clef face à un contexte géopolitique hostile. Ensemble, nous pouvons surmonter les difficultés en mettant en avant nos valeurs communes d’humanité, dans le respect du droit international.

Maria : Je ne peux qu’être d’accord avec Pauline. Ensemble, nous sommes plus forts. À l’heure où l’espace réservé à la société civile se réduit drastiquement où des partis non démocratiques tentent d’étouffer les voix de la société civile, la voix de VOICE est plus importante que jamais.

[1] https://www.sipri.org/media/press-release/2024/global-military-spending-surges-amid-war-rising-tensions-and-insecurity

[2] https://www.unocha.org/publications/report/world/global-humanitarian-overview-2023-december-update-snapshot-31-december-2023

[3] 2024 deadliest year ever for aid workers, UN humanitarian office reports | UN News

 

Pauline Chetcuti est – depuis juin 2024 – la Présidente de VOICE. Elle est également Head of Humanitarian Campaigns and Advocacy pour Oxfam International. Son expérience au sein d’agences onusiennes, d’ONG nationales et internationales dans différentes régions, notamment en Palestine, en Afghanistan, en République démocratique du Congo (RDC) et au Myanmar, lui ont fournis une solide expertise sur les principes humanitaires, la protection des civils, le climat et le nexus humanitaire-développement-paix. Son travail est guidé par les principes du leadership féministe, reconnaissant l’importance de la diversité des points de vue, des principes qu’elle s’efforce de mettre en œuvre en tant que Présidente de VOICE.

 

Maria Groenewald est la Directrice de VOICE depuis novembre 2021. Avec 20 ans d’expérience dans le secteur des ONG, Maria débuté au sein de l’organisation allemande The Johanniter International, puis a rejoint Plan International Allemagne où elle a occupé, pendant une dizaine d’année, différents postes notamment celui de Senior Resource Mobilisation Manager pour DG ECHO et DEVCO (aujourd’hui INTPA). Depuis qu’elle a rejoint le secrétariat de VOICE, Maria a mis son leadership et son expertise en matière de l’action humanitaire, de programmation, de nexus, de plaidoyer au service des membres de VOICE.

 

Je vous invite à lire ces articles publiés dans l’édition :