« Le monde à venir vu par la CIA » :

Edition des Equateurs, Robert, Diane ; États-Unis, Office of the Director of National Intelligence ; États-Unis, Central intelligence agency

Quelles perspectives les humanitaires peuvent-ils concevoir du dernier rapport prospectif de la CIA ?

Le 28 mai dernier est paru en France aux éditions Equateurs Documents la traduction française du dernier rapport de la CIA à l’intention de l’administration des USA, rapport intitulé pour cette publication « Le monde à venir vu par la CIA – Analyses, faits et chiffres ». Pour les humanitaires, toujours en éveil – et en recherche d’anticipation – sur la lecture des mouvements tectoniques, arcs de crises, lignes de fracture et tendances lourdes de la « géopolitique concrète » qui conditionne notre action, cet ouvrage issu des données et interprétations de la principale agence de renseignement américaine (laquelle porte une image, en Europe, souvent négative) interroge nos propres perspectives.

Avant d’entrer dans la restitution des analyses les plus déterminantes du rapport, il faut en souligner deux « biais » majeurs :

  • Le rapport est conçu, pensé et rédigé du seul point de vue des intérêts américains et des menaces « extrêmes et critiques » envers ceux-ci ; il est à cet égard probable qu’un rapport similaire des services français, s’il pointerait les mêmes phénomènes incontournables, en citerait aussi d’autres, et en tirerait une hiérarchie des menaces en partie différente, et une vision peut-être plus nuancée ou complexe.
  • Le rapport est conçu, pensé et rédigé pour s’adresser à l’administration US actuelle, c’est-à dire l’administration Trump… On y perçoit entre les lignes une vision qui se doit d’être en accord, et de répondre par anticipation, aux attentes et présupposés idéologiques et de « perception du monde » de ladite administration. De même, « l’absence » dans le texte de l’évocation de tel phénomène (changement climatique par exemple, nous y reviendrons) comme menace est, en creux, une indication en soi… de la menace que représente le refus par la première puissance mondiale d’adresser ledit phénomène…

Ceci posé, l’exposé des perspectives mondiales selon la première puissance mondiale ne peut laisser indifférent, et ne peut, surtout « être indifférent » au monde, car ce que perçoivent les USA influence à son tour ce monde…

Du point de vue de sa structure, l’ouvrage publié en France comporte trois parties distinctes : le rapport dit « Evaluation annuelle des menaces de la communauté du renseignement des Etats-Unis », la retranscription d’une audition au sénat des Etats-Unis sur les menaces actuelles dans le monde, et enfin une dernière partie « Analyse, faits et chiffres » relative à 9 pays / états choisis, on le suppose, comme significatifs…

Siège de la CIA Langlay, VA

Examinons, de façon non exhaustive, les analyses les plus déterminantes du rapport en termes de menaces « extrêmes et critiques » envers les intérêts américains, et tentons d’en percevoir les conséquences ou les facteurs à prendre en compte par les humanitaires dans leur action présente et à venir.

  • La toute première menace envers les intérêts américains que cite le rapport (priorité confirmée en deuxième partie d’ouvrage par l’audition au sénat des Etats-Unis sur les menaces actuelles dans le monde) est représentée par les organisations criminelles et cartels responsables de l’arrivée massive de drogue sur le sol US (notamment le Fantanyl, à l’origine d’une hécatombe aux Etats-Unis), de trafic d’êtres humains et de l’immigration illégale… On peut estimer que cette priorité, bien que découlant d’une menace sérieuse et réelle, est en grande partie orientée et idéologique, produite par une « obsession » de l’administration US actuelle sur la question de l’immigration et de la criminalité liée à celle-ci (arrivée de la drogue, prostitution et afflux de migrants étant souvent mêlées et considérées de fait comme indissociables par les responsables US et donc par les rédacteurs du rapport).  Cette orientation politique de fermeture des frontières américaine / renvoi d’immigrants illégaux augure, pour les humanitaires, de la nécessité de programmes à mettre en place ou renforcer / élargir pour les « Caminentes » (« Ceux qui cheminent » : migrants) bloqués en Amérique centrale, ou « retournés de force » sans ressource ni abris… Les années qui viennent risquent de voir grossir dans cette région une masse d’hommes, de femmes et d’enfants qui n’ont plus rien, ni là-bas ni ici, et auront besoin d’assistance, de la survie au quotidien à l’éducation des enfants…

 

  • Une menace persistante soulignée par le rapport est celle de la continuité voire de l’augmentation du risque terroriste. En Asie et au Moyen-Orient (sauf Yémen) ISIS (Etat Islamique) est identifié comme acteur premier défini par sa capacité, même ne disposant plus de « territoire », à resurgir, profitant de la moindre opportunité de déstabilisation régionale ou locale (comme en Syrie, nous y reviendrons), à s’étendre, comme en Somalie ou Afrique de l’Ouest où l’organisation côtoie et concurrence les filières régionales d’Al-Qaida, et à inspirer des initiatives locales en Europe ou en Russie. En Asie centrale, ISIS-Khorasan est défini comme particulièrement agressif, et cherchant à «exploiter les itinéraires de voyage à haute vulnérabilité ». En Afrique de l’Ouest et dans la bande sahélo-saharienne, les filiales régionales d’Al-Qaida déstabiliseront toujours plus les états tels que le Mali, le Burkina-Faso ou le Niger (et plus loin vers le golfe de Guinée), avec des attaques croissantes aux centres urbains et une perte de contrôle grandissante du territoire par les autorités. Le rapport met en exergue le rapprochement de la filiale très active d’Al-Qaida au Yémen (Al-Qaida dans la péninsule Arabique-AQAP) comme celle de Somalie (Shebabs) avec les Houtis, favorisant un accès à des sources d’armes plus sophistiquées, et une possible coordination pour frapper les intérêts occidentaux et le trafic commercial dans la zone. Pour les humanitaires, déjà avertis de cette menace, le rapport accentue la nécessaire anticipation du risque sur les trajets d’accès locaux ou transfrontaliers, les implantations et résidences isolées, les routes d’approvisionnement logistiques terrestres et maritimes. Plus largement, l’humanitaire « d’origine occidentale » sera de plus en plus, là où ces organisations s’étendent, menacé et ciblé, et l’accès aux populations les plus isolées ou lointaines risqué, contesté ou empêché.

 

  • La Chine apparaît dans le rapport comme une source de menaces à la fois régionale (politique expansionniste en mer de Chine, annexion de fait d’iles et ilots sur lesquels elle n’a aucune souveraineté légale, politique d’encerclement et de harcèlement militaire envers Taiwan que Pékin s’est promis de « réunifier » de gré ou de force avec la Chine continentale), mais aussi globales ; les analystes américains anticipent, du fait de l’action délibérément agressive des autorités chinoises, une « galaxie » cohérente de risques majeurs : perturbation et interruption des routes d’approvisionnement et chaînes logistiques (notamment maritimes) utilisées par les pays occidentaux, risques d’atteintes ou d’attaques sur les infrastructures critiques ( énergie, sécurité, santé, réseaux routiers, ferroviaires et aériens, systèmes de transfert monétaires interbancaires, etc.) et systèmes d’information, de communication et Internet, risques d’explosion de l’utilisation masquée de l’IA pour manipuler les données et l’information en source ouverte (tout comme la Russie, également citée sur ce point), risques de captage de données par effraction dans les réseaux et systèmes internes ou externes occidentaux… Les humanitaires, qui, aujourd’hui, positionnent des stocks d’urgence parfois loin à l’étranger, et expédient à l’autre bout de la planète tel ou tel denrée ou fret, ont-ils assez pris la mesure de la vulnérabilité de leurs chaînes logistiques ? De même, les organisations humanitaires sont de plus en plus consommatrices et productrices d’informations numériques, données et communications « sans frontières »… Jusqu’à quel point nos systèmes d’information, de communication, de cartographie, de stockage et de traitement de nos données (notamment les données terrain concernant nos bénéficiaires) ou encore notre usage grandissant de l’IA échappent-ils à toute intrusion, captage ou manipulation ?

 

  • La menace chinoise s’ajoute, dans le rapport, à la menace venant de Russie, s’agissant des risques d’attaques sur les réseaux de satellites occidentaux, et conséquemment de rupture des systèmes de communication qui en dépendent ; pour les humanitaires, encore, la question de notre dépendance grandissante à ces liaisons satellite vulnérables se pose… Sur ce sujet de la rupture envisagée des systèmes de communication occidentaux, une remarque s’impose à la lecture du rapport : il est frappant d’y voir « l’absence » d’évocation du risque de coupure, notamment pas la Russie, des câbles sous-marins traitant plus de 90% de l’Internet, risque pourtant pris très au sérieux par l’OTAN… Serait-ce une volonté de ne pas trop mettre en cause la Russie ?
Sommet OCS Shangai 2025 Sommet OCS Shangai 2025 ©X_Narendramodi
  • S’agissant du conflit en Ukraine, si les analystes américains dont le rapport résume les prospectives n’identifient pas de risque d’effondrement imminent du dispositif ukrainien le long de la ligne de contact, leur anticipation peut être résumée ainsi : « Plus la guerre durera en Ukraine, plus l’Ukraine perdra… »… Ainsi qu’il est écrit page 83 « Au cours de l’année écoulée, la Russie a pris le dessus dans son invasion à grande échelle de l’Ukraine… La Russie conserve son élan… Kiev a épuisé ses ressources en essayant de lancer de nouvelles offensives, comme à Koursk en Russie». Ou encore page 142 (retranscription de l’audition au sénat) : « D’un point de vue militaire, nous estimons que la Russie a la capacité de poursuivre sa campagne plus longtemps que Kiev…». Ces prévisions sont à mettre en parallèle avec les déclarations du général Thierry Burkhard, ancien chef d’état-major des armées [CEMA] français, lors d’une audition à l’Assemblée Nationale le 25 juin dernier, lequel estimait que même si la Russie est aujourd’hui dans une situation « très compliquée…, il faut être lucide car, in fine, la victoire est à celui des deux adversaires qui sait souffrir un quart d’heure de plus que l’autre, pour citer Marcel Proust… et  je pense que si on laisse la guerre se continuer comme ça, je crains que la Russie soit capable de tenir cinq minutes de plus que nous, même dans sa situation »… Au-delà de ce constat, le rapport de la CIA pointe et souligne le risque grandissant, plus la guerre en Ukraine se poursuit, de conflit à grande échelle entre les alliés de l’OTAN et la Russie, avec l’utilisation potentielle d’armes nucléaires (risque expressément cité dans le rapport). … Si la place des organisations humanitaires dans un conflit nucléaire est d’ordre théorique, car alors peu de choses auront encore leur place, les humanitaires ont-ils assez réfléchi à ce que deviendrait leur rôle – ou leur absence de rôle – en cas de conflit de haute intensité généralisé en Europe ? Nos approches, procédures, « safety guidelines » et autres cadres d’intervention ont-ils une chance de s’avérer praticables dans un tel contexte ? Sans même mentionner notre modèle économique et logistique qui n’aurait aucune chance de perdurer. D’un point de vue de simple prospective opérationnelle, quelle organisation humanitaire a commencé à réfléchir aux mouvements de populations se chiffrant en dizaines de millions de personnes, au niveau de destruction et à l’ampleur, l’étendue et la diversité des besoins qu’un conflit de cette nature en Europe entraînerait… ? L’humanitaire que nous connaissons, parmi les premières victimes d’une guerre de haute intensité en Occident ?

 

  • Le cas du Moyen-Orient, dans le rapport, doit être regardé en gardant en tête que celui-ci a été rédigé avant les frappes israélo-américaines sur les installations nucléaires, balistiques et militaires iraniennes de juin dernier (la phrase, page 90, semble d’ailleurs prémonitoire : « …les défis régionaux et nationaux, et plus particulièrement les tensions avec Israël, mettent sérieusement à l’épreuve les ambitions et les capacités de l’Iran »).  Ceci posé, on y lit une énumération de menaces critiques qui ne surprennent pas, mais qui, après la « guerre de 12 jours » contre l’Iran, prennent un relief plus tangible : risques d’attaques contre Israël et les installations américaines dans la région, risque de blocage des routes d’approvisionnement énergétique, commercial et logistiques par l’Iran et son proxy au Yémen (Houtis). A propos de la Syrie, le rapport souligne sa situation volatile et instable après la chute de Bachar Al Assad et le risque de résurgence de ISIS (Daesh) profitant du chaos et de l’opportunité (Nous reparlerons de la Syrie plus bas sur un point du dossier pays qui lui est consacré). Pour les humanitaires, déjà extrêmement vigilants sur le contexte sécuritaire dans la zone, il n’y a là qu’une piqure de rappel. Le sujet à creuser, pour nous, sera celui, en cas d’aggravation de la « volatilité politique et militaire » en Syrie et des massacres envers les minorités (Alaouites, Druzes…) ou d’attaques sur la région de fait autonome Kurde (Rojava) au Nord-est, ou encore de nouvelle intervention militaire turque poussant son agenda en Syrie, de l’accès aux populations isolées ou déplacées, accès qui ne durerait pas en l’état en cas d’éclatement du pays…

 

© UNICEF Ashley Gilbertson

 

  • Comme je l’écris plus haut, il arrive que l’absence d’un sujet en dise autant que sa présence dans un rapport : c’est le cas du changement climatique. A cet égard, l’audition au sénat des Etats-Unis, retranscrite dans le livre, de responsables du renseignement, du FBI et de la sécurité US, dont Tulsi Gabbart, directrice du renseignement national, est l’occasion, pages 130 et 131, d’une interpellation sans détour de cette dernière : le sénateur Angus King lui demande « Le problème du changement climatique aurait-il été résolu ?…  Pourquoi cela ne figure-t’il pas dans le rapport ? … Et qui a pris la décision de ne pas l’inclure, alors qu’il l’a été dans chacun des 11 rapports précédents ? »… Et il poursuit : « Qu’en est-il de l’impact qu’il aura sur les migrations de masse, la famine, les bouleversements sociaux, la violence politique… ». Tulsi Gabbart ne pouvant que répondre que « le rapport se concentre sur les menaces les plus extrêmes et les plus critiques en matière de sécurité nationale »… En creux, les conclusions à tirer pour les humanitaires sont aussi claires que terribles : ne comptez pas, dans les années présentes et à venir, sur les USA pour financer des programmes de réponse ou d’adaptation / résilience face aux effets du changement climatique sur les populations les plus affectées et vulnérables. Et attendez-vous à ce que les conséquences, en termes de besoins humanitaires, de celui-ci, dépasse nos anticipations comme nos moyens… A titre de contre-exemple, l’institut Montaigne (Think Tank français) a publié en juillet dernier un rapport intitulé « France 2040, projections pour l’action politique » dans lequel le deuxième chapitre dit « Environnement, climat et biodiversité » souligne l’impact de celui-ci sur les choix de politiques publiques françaises à venir « Ainsi, l’enjeu climatique, d’ici 2040, aura un impact direct sur notre relation au vivant et engagera notre capacité d’adaptation »…

 

  • La dernière partie du livre rassemble neuf dossiers pays qui représentent autant de « choix » significatifs et symboliques : il est presque amusant, quand on a en tête les déclarations du président Trump sur leur « annexion » souhaitable aux Etats-Unis, d’y découvrir le Danemark, le Groenland (traité à part du Danemark…), et le Canada…  Au-delà, deux dossiers pays nous disent quelque chose : la Syrie, dont aucun chef d’état n’est cité (à la mention « chef d’état » répond la formule « vacant », ce qui en dit long sur l’ambiguïté des rapports de l’administration américaine avec Ahmed al-Charaa / Al Joulani, ancien  leader de Hayat Tahrir Al-Cham (HTC), ex-branche d’Al-Qaida en Syrie et aujourd’hui président du pays à titre transitoire)… Toujours s’agissant du dossier pays Syrie, la mention du déficit en production et approvisionnement alimentaire « en raison des conflits civils et de la crise économique» et du pourcentage de 60 % de la population en situation d’insécurité alimentaire, déjà, en 2021, augure de possibles conséquences humanitaires et politiques majeures (instabilité grandissante, nouvelle afflux de réfugiés vers la Turquie et le Liban, explosions de besoins humanitaires avec une réduction de l’accès…) ; le cas de la Turquie, justement, dont le dossier rappelle le chiffre massif des réfugiés accueillis par ce pays, dont plus de trois millions de Syriens, avec comme corollaire la triple problématique humanitaire d’un nouvel afflux (voir plus haut) ou au contraire des conditions de leur retour en Syrie (quel accompagnement ?), ou encore, comme en 2015-2016, d’un « envoi » massif de ceux-ci vers l’Europe, au gré d’une tension entre celle-ci et le pouvoir turc…

Conclusion  

Risques de conflit de haute intensité Russie-OTAN où l’humanitaire actuel n’aurait que peu de rôle, instabilité et insécurité grandissante au Moyen-Orient, en Afrique de l’Ouest, dans la bande sahelo-saharienne ou encore en Asie Centrale, menaces sur les routes d’approvisionnement et chaînes logistiques, menaces toujours sur nos systèmes d’information et de communication, risques de manipulation et d’utilisation de nos échanges et données… Effets non pris en compte par la première puissance mondiale du changement climatique…Aggravation massive des besoins humanitaires au-delà de nos capacités de réponse… Dans le tableau, orienté certes, peut-être parfois simpliste et sans nuances, que dresse ce dernier rapport de la CIA du « Monde à venir », une chose est certaine ; les humanitaires n’échappent à aucun péril, et devront agir, ou se réinventer, pour conserver leur utilité.

Pierre Brunet

Ecrivain et humanitaire

Pierre Brunet est romancier et membre du Conseil d’administration de l’ONG SOLIDARITES INTERNATIONAL. Il s’engage dans l’humanitaire au Rwanda en 1994, puis en 1995 en Bosnie, et est depuis retourné sur le terrain (Afghanistan en 2003, jungle de Calais en 2016, camps de migrants en Grèce et Macédoine en 2016, Irak et Nord-Est de la Syrie en 2019, Ukraine en 2023). Les romans de Pierre Brunet sont publiés chez Calmann-Lévy : « Barnum » en 2006, « JAB » en 2008, « Fenicia » en 2014 et « Le triangle d’incertitude » en 2017. Ancien journaliste, Pierre Brunet publie régulièrement des articles d’analyse, d’opinion, ou des chroniques.

 

Je vous invite à lire ces articles publiés dans l’édition :

 

Tour d’horizon humanitaire et géopolitique.

Réunion des chefs d’Etat et de gouvernement à Londres pour soutenir Volodymyr Zelenky après son altercation avec Donald Trump le 28 février à la Maison Blanche.© European Union, 2025

Avec ce numéro 100 de la revue en ligne Défis Humanitaires, nous voulons fêter avec nos lecteurs ce cap de bonne espérance éditoriale. Depuis février 2018, nous cherchons à promouvoir l’humanitaire dans son environnement géopolitique en constatant que l’humanité est tout à la fois une et diverse, universelle et multiple avec ses peuples et leurs pays.

D’autant que celle-ci compte 300 millions d’êtres humains en danger faute de secours et 2 milliards d’hommes, de femmes et d’enfants vivant dans le dénuement et l’incertitude. Or l’aide humanitaire qui a commencé à reculer risque encore de décroître. L’avenir semble plus incertain et dangereux que jamais.

Chercher à comprendre les événements et à anticiper est une condition de l’action et de son efficacité. L’humanitaire est la réponse positive face à des événements cruels. Pour comprendre où nous en sommes aujourd’hui et où nous allons, reprenons brièvement les 4 périodes qui jalonnent l’humanitaire depuis les années 1980 pour en tirer les leçons utiles.

L’humanitaire d’où nous venons, 1980-1989.

L’humanitaire contemporain émerge dans les années quatre-vingt, au temps de la guerre froide, de la division du monde en deux blocs antagonistes, l’est et l’ouest, l’URSS et les Etats-Unis et leurs alliés de l’OTAN ou du Pacte de Varsovie. Les guerres réelles se déroulaient à la périphérie dans ce que l’on appelait alors le Tiers Monde. C’est là que l’humanitaire contemporain est né, qu’il a fondé sa légitimité et son développement dans l’action de terrain en franchissant souvent les frontières sans visas pour accéder aux populations en danger. Je me suis engagé à l’époque dans cette aventure de la solidarité en Afghanistan qui valait aussi au Cambodge ou en Ethiopie. Nous avons créé un nouveau modèle qui a fait école jusqu’à devenir une référence.

Distribution de briquettes à Kamianka, 27 décembre 2024. ©Solidarités International

Un monde disparaît, 1989-2001.

La chute du Mur de Berlin et la disparition de l’URSS dans les années 1989-1991, après une très brève période d’euphorie de paix universelle, ont ouvert une nouvelle période avec la première guerre du Golfe et la résolution 688 des Nations-Unies pour protéger les Kurdes d’Irak. Puis la dislocation de l’ex Yougoslavie et la guerre de Bosnie, le génocide au Rwanda ont consacré l’action humanitaire comme une politique internationale incontournable qui a conduit à la création en 1992 de la DG ECHO, l’instrument humanitaire de l’Union Européenne et de la Commission.  Face à des besoins urgents et de grande envergure, les acteurs humanitaires ont alors connu un développement rapide, particulièrement les ONG qui se sont alors affirmées comme un acteur majeur des crises.

Le basculement du 11 septembre 2001.

La rupture suivante est bien celle du 11 septembre 2001 avec la destruction du World Trade Center à New-York par l’organisation terroriste Al Qaïda. On se souvient de la doctrine de la guerre préventive contre le terrorisme de Georges W. Bush, de la Résolution de l’ONU autorisant les Etats-Unis à intervenir en Afghanistan où ils resteront 20 ans avec la fin peu glorieuse que l’on connait. On se souvient de l’intervention américaine en Irak pour « démocratiser le Moyen-Orient » et basée sur des allégations mensongères et qui aura des conséquences dramatiques.

La dynamique humanitaire va s’amplifier par nécessité et sera bientôt stimulée par les printemps arabes qui vont dégénérer en guerre civile en Syrie. On se souvient de l’opération Serval au Mali en janvier 2013 face aux groupes djihadistes, puis au Burkina Faso et au Niger. Durant cette période, l’action humanitaire apparaît comme une des composantes essentielles de toute solution avec ses autres aspects sécuritaires, diplomatiques et politiques. C’est à cette époque que naît et prospère le concept de Nexus humanitaire-développement auquel s’ajoutera bientôt le mot paix.

8791091 24.10.2024 Chinese President Xi Jinping, center left, Russian President Vladimir Putin, and South African President Cyril Ramaphosa, center right, posing for a joint photo of the BRICS leaders during the 16th BRICS summit in Kazan. Images can be used on the condition that the photographer’s name and source are mentioned in the following order: “name of the photographer / brics-russia2024.ru host photo agency.” Sergey Bobylev / Photohost agency brics-russia2024.ru

Suite ou changement d’époque ?

Dans un article intitulé « De la géopolitique à l’humanitaire » publié dans Défis Humanitaires le 24 juillet 2019, je posais la question de savoir si cette période était la suite de ce qui précédait ou si, au contraire, elle annonçait un nouveau cycle géopolitique et humanitaire. Question d’autant plus nécessaire que Donald Trump avait été élu en 2016, Vladimir Poutine avait été réélu en 2018 ainsi que Erdogan, le président Turc, et que Xi Jinping avait été élu la même année président à vie de la République Populaire de Chine.

A cette question nous avons maintenant la réponse qui est l’objet principal de cet éditorial pour le 100ème numéro de Défis Humanitaire.

De Poutine à Trump ou le grand saut dans l’inconnu !

La charnière du basculement commence avec l’attaque de l’Ukraine par la Russie le 24 février 2022 et se confirme avec l’élection de Donald Trump qui prend ses fonctions le 22 janvier 2025. Durant toute la durée de la guerre froide et au-delà, la guerre avait été gelé en Europe. Depuis plus de 3 ans, la guerre en Ukraine signifie la remise en cause des frontières et les pays du continent européen, qui s’était assoupie, se réarment car la menace existe d’une extension possible d’un conflit avec les pays Baltes, la Pologne avec le risque d’un effet domino avec les pays membres de l’OTAN.

C’est le moment choisi par Donald Trump pour proposer au Canada de devenir le 51ème états des USA, d’inviter le Groenland à passer sous son contrôle, de reprendre le contrôle du canal de Panama et de chercher à imposer une paix à l’Ukraine avec la Russie de Vladimir Poutine tout en menaçant ce pays et ses alliés en Europe de les laisser tomber s’ils n’obtempèrent pas dans la semaine !

Vladimir Poutine et Donald Trump à Helsinki en juillet 2018. (Image Credit Kremlin.ru via Wikimedia Commons)

Le tournant que l’histoire retiendra est bien là et il est parti pour durer. Remise en cause possible des frontières, dérégulation géopolitique, loi du marchandage du plus fort, course à l’accès aux ressources naturelles, risque de confrontation qui pourrait déraper, affaiblissement de l’ONU et paralysie du Conseil de Sécurité.

Et que dire de la remise en cause de l’Accord sur le climat, de la lutte pour le contrôle de l’espace, de l’information conçue comme un champ de bataille, la liste est longue qui préfigure ce changement d’époque.

Dans ce climat délétère, la garantie de la liberté et de l’indépendance pour certains pays, de puissance et de néo empire pour d’autres, conduit à une augmentation exponentielle des budgets de défense.

Dans le dernier « Eurobaromètre » 66% des personnes placent la protection des populations comme première priorité. L’économie et l’industrie vient ensuite (36%) et enfin les ressources énergétiques (27%).

Le besoin de sécurité vient de conduire des pays comme la Pologne, la Lituanie, l’Estonie, la Lettonie à décider le 18 mars dans une déclaration commune de se retirer du Traité d’Ottawa d’interdiction des mines antipersonnel ratifié par 164 Etats !

Comme pour les périodes précédentes, l’humanitaire va s’en trouver fortement impacté et transformé !

Et l’humanitaire ?

Non seulement les besoins humanitaires sont bien toujours là, mais ils devraient aller en s’accroissant tant du fait des vulnérabilités qui prospèrent (conflit, pauvreté, climat, ressources en eau, démographie en Afrique) que de la baisse drastique des ressources.

La dislocation d’USAID par l’administration Trump et le gel des programmes financés a provoqué, malgré les exemptions, un véritable cataclysme dans l’aide humanitaire et au développement. D’autant plus que ce choc a été précédé par une forte baisse de l’aide publique au développement de nombreux pays membres de l’Union Européenne et de l’OCDE.

La tendance principale semble bien être celle-ci : baisse rapide des financements, accès général aux populations en danger restreint, voire inaccessible, avec un recul du Droit International Humanitaire, plus de violence contre les civils considérés comme protagonistes et enjeux des guerres, politisation et critique de l’aide humanitaire.

Des mères avec leurs enfants attendent à la clinique MSF dans le camp de Zamzam, à 15 km d’El Fasher, dans le Darfour du Nord. © MSF

Soyons lucide, c’est un recul historique qui est en cours pour l’action humanitaire. Si nous sommes partis de rien il y a près de 50 ans, nous avons toujours progressé depuis, mais pour la première fois nous reculons alors que nous peinions déja à répondre aux besoins vitaux des populations en danger. Un dirigeant d’une ONG humanitaire me confiait ces jours-ci que pour son organisation, c’était un recul de 10 ans ! La majorité des ONG humanitaires doivent licencier à contre cœur et dans l’urgence une partie de leur personnel. L’ONU et ses agences prévoient de se regrouper en 4 grandes entités et même à déménager pour réduire leurs coûts.

Si le budget de l’aide humanitaire a presque doublé entre 2012 et 2021, il a ensuite brièvement stagné et le voilà maintenant qui régresse depuis 2023 et cela va s’accroître et s’accélérer en 2025. Qu’en sera-t-il ensuite ? Y aura-t-il une réaction, un coup d’arrêt, une stabilisation pour le moins ou, au contraire, la dégringolade va-t-elle se poursuivre et jusqu’où ?

Pourtant, l’urgence humanitaire n’a pas varié et nous devons faire face aux difficultés et aux revers car nous savons que notre raison d’être, en partenariat étroit avec les populations, est bien de sauver des vies, puis de les accompagner vers le retour à l’autonomie et au développement.

Dans cette voie, nous devons rechercher plus de synergie entre acteurs, de mutualisation, d’innovation, de simplification réelle, concrète et rapide notamment de la part des bailleurs. Nous devons mobiliser de nouveaux alliés et sources de financement.

Pourtant, si le choc est propice à la recherche de modèle alternatif, nous ne voyons pas de solution de remplacement à l’échelle.  Dans tous les cas, il nous faut acquérir plus d’influence et finalement faire preuve de plus d’audace et d’imagination pour inventer l’avenir.

Une nouvelle mobilisation dans ce changement d’époque.

Pour être complet, il faut ajouter à la géopolitique des conflits, celles des catastrophes plus nombreuses et du risque des grandes épidémies.

Comment agir face à la montée aux extrêmes quand les populations civiles sont considérées comme des buts de guerre et traitées comme des ennemis à annihiler ! C’est le cas à Gaza avec l’emploi de l’arme de la faim contre toute une population, c’est le cas en Ukraine avec les bombardements systématiques des villes et villages et des infrastructures civiles, c’est le cas dans la guerre civile au Soudan. C’est la déshumanisation de la guerre totale face à laquelle l’humanitaire doit tout faire pour remplir sa mission malgré tout !

Je vois bien aussi le débat qui s’envenime entre la priorité nationale de la sécurité et l’aide internationale sous ses diverses formes. L’une n’est pas incompatible avec l’autre. Je crois que l’on peut être fier de son identité, tout en croyant que les autres peuvent aussi l’être de leur propre nationalité, tout en se sentant concerné par le malheur des autres en leur apportant comme partenaire, des secours, des compétences, des outils, des savoirs utiles pour leur développement et en apprenant aussi d’eux. Un pays se grandit à faire ces choix de solidarité efficace et respectueuse. Cela n’empêche nullement de promouvoir par ailleurs les intérêts de sa population.

C’est aussi pourquoi je crois que la politisation idéologique et partisane de l’aide humanitaire conduira à son affaiblissement. Ne tombons pas dans ce piège. L’humanitaire est indiscutable quand il s’exerce dans le cadre de ses principes d’humanité, d’impartialité, d’indépendance et de neutralité.

A un moment ou la sécurité devient une priorité des opinions publiques et de leurs pays, la sécurité humaine doit y être associée d’autant que l’insécurité des populations qui fuient la guerre, les catastrophe et les épidémies déstabilisent leurs voisins de proche en proche par un effet domino qui finit par nous impacter également si nous ne faisons rien.

Plus concrètement, il y a des échéances qui sont autant d’enjeux. C’est le cas en France avec le projet de loi de finance 2025 puis 2026. Les responsables politiques doivent pour le moins stabiliser les budgets humanitaires et de développement, voire le revivifier dans l’esprit du récent Conseil présidentiel pour les partenariats internationaux. De même, le 4ème Forum Humanitaire Européen les 19 et 20 mai à Bruxelles doit être l’occasion de renforcer l’aide humanitaire de la DG ECHO et non pas de la diluer et de l’affaiblir. Enfin, la Conférence sur le financement du développement de Séville en juin prochain pourrait être l’occasion d’un sursaut comme d’un « aggiornamento » (actualisation) exigeant pour gagner en efficacité pour les populations et en optimisant l’initiative privée pour tous.

Nous reparlerons de ces échéances dès le numéro 101 de Défis Humanitaires début juin.

Défis Humanitaires, avec vous.

Cent éditions depuis février 2018, 152 auteurs différents d’articles et d’entretiens que je souhaite ici remercier pour leur contribution, une augmentation croissante du nombre de lecteurs, en France bien sûr mais aussi dans l’ordre aux Etats-Unis, Burkina Faso, Canada, Belgique, Mali, Suisse, Sénégal, Royaume Uni et au Cameroun pour les 10 premiers. Les articles les plus lus concernent la réflexion même sur l’humanitaire, le Nexus humanitaires-développement, les financements et les salaires, la démographie, la philanthropie.

Dans ce contexte international chaotique et dangereux, Défis Humanitaires, revue gratuite et indépendante, est plus que jamais d’actualité et nous avons beaucoup de projets à vous proposer. Aussi, je vous invite à répondre au questionnaire joint dans cette édition qui nous sera très utile ainsi qu’à témoigner « A vos plumes » pour Défis Humanitaires. Témoignages que nous publierons dans le prochain numéro en juin.

Enfin, avec son numéro 100, Défis Humanitaires veut évoluer vers un média d’information à la visibilité accrue et à la navigation plus fluide. Pour cela votre soutien (faireundon) sera décisif pour mieux informer, alerter et mobiliser. Cela n’a jamais été aussi utile qu’aujourd’hui. Si nous n’agissons pas, nous reculerons !

Je vous remercie personnellement pour votre soutien et pour cet engagement réciproque qui renforce l’humanitaire.

Alain Boinet.

Je vous invite à lire ces articles publiés dans l’édition :