« Si tu veux la paix, prépare la guerre » Entretien avec le général Vincent Desportes

Défilé du 14 juillet 2025 sur les Champs-Élysées. Photographie du Département de la Défense des États-Unis (DoD), réalisée par la Navy Petty

Cet entretien avec le général Vincent Desportes a pour objectif de nous éclairer sur la situation géopolitique, les questions de défense et les risques auxquels la France, l’Europe et le monde sont aujourd’hui confrontés.

Avant de commencer, je voudrais préciser deux points.

Le premier, c’est qu’il n’est pas habituel pour une revue humanitaire de proposer un entretien avec un général, un militaire, mais nous savons que la guerre en Ukraine a provoqué des millions de déplacés et de réfugiés, ainsi que des pertes très importantes parmi les soldats ukrainiens mais aussi parmi les civils. Chaque jour, des destructions sont opérées par la Russie sur les infrastructures en Ukraine, avec toutes les conséquences que cela entraîne. Le coût de la reconstruction est évalué aujourd’hui à 700 milliards de dollars, ce qui est absolument considérable. Évidemment, la dimension humanitaire de cette guerre explique cet entretien, car il est important de comprendre les logiques géopolitiques et de défense qui nous ont conduits à cette guerre en Ukraine.

Le second point, c’est qu’au moment même où nous publions cet entretien, des dirigeants politiques et militaires européens évaluent un risque d’attaque de la Russie en Europe dans les années à venir et, dans le même temps, une négociation est toujours en cours entre les États-Unis, l’Ukraine et la Russie pourrait déboucher sur un accord de paix. Dans ce contexte très incertain, nous avons fait le choix d’aborder des questions stratégiques dans la durée.

Alain Boinet

Le ministre allemand Boris Pistorius, social-démocrate et ministre de la Défense, a récemment déclaré au Parlement allemand : « Nous devons être prêts pour la guerre d’ici 2029 ». De même, le secrétaire à la Guerre des États-Unis, Pete Hegseth, a affirmé : « Nous vivons un moment 1939 ». En France, le chef d’état-major des armées, le général Fabien Mandon, a annoncé ces jours-ci devant le Congrès des maires de France que nous devions être prêts, dans trois à quatre ans, à faire face à une attaque de la Russie en Europe et qu’il nous faudrait alors nous engager et être prêts à perdre nos enfants . Enfin, il y a juste un an, Sébastien Lecornu, alors ministre de la Défense et aujourd’hui Premier ministre, publiait un livre intitulé « Vers La Guerre ».

Sommes-nous à l’avant-veille d’une nouvelle guerre en Europe qui engagerait la France ?

Vincent Desportes 

Alors, c’est intéressant que vous ayez cité des hauts responsables différents. Vous auriez pu en citer d’autres. Vous auriez pu citer les autorités polonaises, les autorités baltes, les autorités britanniques, qui portent tous le même jugement.

Il y a aujourd’hui un risque de confrontation entre l’Europe, peut-être l’OTAN, et la Russie. Si tous ces pays le disent, ces pays qui ont des services de renseignement différents, avec des sources parfois communes mais également diverses, c’est donc que derrière il y a évidemment quelque chose et que les nations, les hommes politiques, ne peuvent pas ne pas tenir compte de ces avertissements.

Je suis professeur de stratégie et je sais que vous n’avez pas le droit en stratégie d’exclure le pire. Je rappelle que nous avons exclu le pire au début du XXᵉ siècle et cela nous a donné la Première Guerre mondiale. Nous avions exclu le pire au milieu des années 30 et cela nous a donné la Deuxième Guerre mondiale avec 60 millions de morts.

Donc aujourd’hui, nous ne pouvons pas courir le risque d’être non préparés à une guerre qui viendrait, d’autant que le point n’est pas d’arriver prêts pour faire cette guerre mais de faire en sorte que, parce que nous y sommes prêts, elle n’arrive pas.

S’il y a un agresseur aujourd’hui en Europe, il ne peut évidemment être que la Russie, qui a montré depuis le début des années 2000 qu’elle faisait se succéder des guerres qu’elle initiait au rythme d’une tous les trois ou quatre ans. Ainsi il y a une certaine crédibilité dans le propos de ces autorités.

Aujourd’hui, cette guerre est possible mais  elle ne doit pas arriver et elle n’arrivera pas si nous sommes suffisamment dissuasifs. Or, aujourd’hui, nous ne le sommes pas. Le dernier rapport sur la défense britannique dévoilé hier indique que les Britanniques ne seraient pas capables de faire face à une attaque. L’Allemagne pense également qu’elle ne serait pas capable. Nous savons, nous aussi, que nous ne serions pas capables. On voit donc qu’il y a un besoin absolu de se doter de capacités de défense qui nous permettraient non seulement de ne pas perdre cette guerre mais surtout de l’éviter.

Pourquoi trois ou quatre ans ?

Trois ou quatre ans c’est le minimum et le possible. Le minimum à condition que la guerre s’arrête entre l’Ukraine et la Russie l’année prochaine. À partir de ce moment-là, les services de renseignement des pays occidentaux considèrent que la Russie aura besoin de deux ans, mais pas plus de deux ans, pour avoir reconstitué ses stocks, avoir porté sa force combattante à deux millions de combattants et être en mesure effectivement de lancer une agression, non pas contre l’Europe globalement mais contre les vulnérabilités que l’Europe présente.

Donc il n’y a pas une probabilité, mais une évidente possibilité de guerre. Nous ne pouvons pas être irresponsables au point de ne pas en tenir compte et de ne pas nous préparer pour que cette guerre ne se réalise pas.

Roumanie OTAN – Ministère des armées

Alain Boinet

Le Président de la République vient de décider la création d’un service militaire volontaire qui rassemblera 10 000 jeunes en 2030 et 50 000 en 2035, en plus des 210 000 militaires professionnels et des 80 000 réservistes à l’horizon 2030 (47.000 aujourd’hui). De même, le gouvernement prépare l’opinion publique à la possibilité d’un conflit avec la publication par le Secrétariat Général de la Défense Nationale (SGDN) d’un livret intitulé Tous responsables qui explique comment se préparer très concrètement à des temps difficiles, comme d’autres pays l’ont déjà fait en Europe.

Vincent Desportes 

Alors, est-ce que la France se prépare ? Bien sûr puisque la France n’est pas préparée. Pourquoi n’était-on pas préparé ?

La première des réponses, c’est que l’armée, ce n’est pas l’armée de l’armée, mais l’armée du peuple, qui s’exprime à travers son Parlement. Et la mission qui avait été donnée à l’armée française jusqu’à il y a deux ou trois ans, c’était d’être prête à projeter 15 000 hommes à quelques milliers de kilomètres pour intervenir en dehors du territoire national face à des forces peu organisées.

Les armées françaises étaient dotées d’un budget insuffisant mais suffisant pour monter une armée capable de remplir la mission qui lui était confiée. Pour preuve l’excellence dans la façon dont la France a conduit l’opération Serval en 2013, puis l’opération Barkhane jusqu’à il y a deux ans au Sahel. Je ne parle pas ici des résultats diplomatiques mais du fait que militairement les choses ont été faites comme elles devaient être faites. Donc nous savions faire cela et nous étions préparés à cela.

Mais nous ne sommes pas du tout préparés à une guerre dite conventionnelle de haute intensité, à laquelle aujourd’hui nous devons nous préparer. Et donc l’armée française se prépare, mais elle a beaucoup à faire parce qu’elle est pour l’instant inadaptée en termes de matériel, en termes de volume et en qualité de matériel et de personnel. L’armée française doit retrouver de la substance, de l’épaisseur, et se doter avec les armées des moyens nécessaires. Le problème de la défense est un problème de la défense de l’Europe, et de la France dans l’Europe. C’est un problème européen.

L’État-major estime que nous serions prêts en 2029 ou 2030, ce qui est un peu après l’échéance donnée pour une éventuelle agression de la Russie vis-à-vis de l’Europe.  En moyenne, les états-majors considèrent que nos équipements devraient être multipliés par cinq en quelques années pour être à la hauteur. Le chemin à parcourir est donc long.

Vous avez mentionné, à juste titre, le problème du service national, un vieux serpent de mer. Le problème est que cela ne sert à rien de donner plus de capacités dans la profondeur de chars, d’avions, de bateaux si nous n’avons pas les hommes et les femmes qui serviront ces matériels.

La difficulté c’est que la France a fait le choix en 1996 d’une armée professionnelle et aujourd’hui elle est au bout de ce qu’elle peut recruter comme soldats professionnels. En fait, l’armée est dans une compétition pour le recrutement. Bien qu’elle soit le plus grand recruteur de France, recrutant 25 000 personnes par an, elle est en concurrence avec toutes les entreprises et toute la société qui recrutent des gens du même profil et de la même classe d’âge. Nous devons donc nous partager cette classe d’âge. Et aujourd’hui nous sommes à peu près au maximum.

D’autant que nous estimons que pour que nos soldats professionnels soient de qualité, il faut deux candidats pour une place. Or le volume de candidats est trop faible aujourd’hui, nous avons un taux d’environ un trois pour un. Nous ne pouvons pas descendre plus bas, puisque nous devons recruter des marins, des aviateurs, des soldats aptes au combat, puisqu’il s’agit bien de cela.

Comme nous ne pouvons pas augmenter le nombre de soldats professionnels, il faut trouver la ressource humaine ailleurs. On ne peut pas, évidemment, et on ne doit pas, rétablir un service national obligatoire et universel. Pour une raison simple : une classe d’âge, c’est 800 000 jeunes femmes et jeunes hommes, et nous n’avons absolument pas besoin d’une telle masse. Leur mise sous les drapeaux exigerait la reconstruction de dizaines de casernes que nous n’avons plus, puisque nous les avons vendues il y a maintenant quarante ans. Et il faudrait des sous-officiers, des officiers en nombre que nous n’avons pas.

Le problème étant un problème de défense, il faut donc faire appel à une nouvelle population. C’est ce qui est appelé un service national volontaire. C’est-à-dire que les armées seront de plus en plus ouvertes à des jeunes qui choisiront de venir servir la France, de venir servir les valeurs de la France et tout ce qui fait que nous sommes Français et Européens.

Un volontariat sera établi. Il y aura des jeunes français qui viendront dont l’engagement sera compensé d’abord par une solde tout à fait substantielle et peut-être par des avantages (permis de conduire, aides médicales, etc). Il faudra trouver les moyens de rendre ce service national volontaire attractif. Ça peut marcher. Les Américains ont eux-mêmes une armée d’actifs et, pratiquement à côté, une autre armée de volontaires qui s’appelle la Garde nationale. Les États-Unis, par exemple, paient les soins médicaux à vie pour ces gens-là.

Il va donc falloir trouver cette ressource pour parvenir à doubler les effectifs militaires des armées.

Vos lecteurs et auditeurs doivent bien comprendre qu’aujourd’hui, la menace à laquelle nous faisons face est beaucoup plus sérieuse et beaucoup plus importante que celle à laquelle nous faisions face pendant la guerre froide. Et pourtant nous sommes infiniment moins préparés, infiniment moins équipés, et nous avons infiniment moins de ressources humaines que durant la guerre froide. Nous devons donc trouver cette ressource humaine, trouver ces équipements, et donner une vraie substance à la défense de la France et à la défense de l’Europe pour que la guerre n’arrive pas.

© UNOCHA Viktoriia Andriievska Des bâtiments détruits à Kiev en Ukraine révèlent l’ampleur des dégâts causés par les bombes russes

Alain Boinet

La guerre d’invasion en Ukraine déclenchée par la Russie le 24 février 2022 constitue un point de bascule géopolitique dont on peut craindre qu’elle ne se poursuive et ne s’élargisse. Cela concerne bien sûr la France, l’ensemble des pays membres de l’Union européenne et de l’Europe. Êtes-vous préoccupé par les difficultés actuelles de l’armée ukrainienne, qui recule sur l’ensemble du front face à la poussée continue de l’armée russe ?

Vincent Desportes 

Aujourd’hui, la situation de l’Ukraine est critique, ce qui est très préoccupant. Si nous nous étions engagés de manière sérieuse dès l’agression irresponsable des Russes du 24 février 2022, nous n’en serions pas là. Si nous avions été capables de définir, dès le début des buts de guerre clairs et si les pays européens avaient adopté de véritables stratégies nous ne connaîtrions pas la situation actuelle.

Alors que le PIB de l’Europe est dix fois supérieur à celui de la Russie, alors que, toutes armées confondues, l’Europe dispose d’un volume de forces significatifs comparé à celui de la Russie, l’Ukraine est en train pas à pas, non pas de perdre la guerre mais de reculer. La situation est aujourd’hui tout à fait critique.

La Russie avance un peu chaque jour. Certes, elle progresse à un rythme qui peut sembler peu rapide. Mais il faut avoir à l’esprit, et je parle en historien, que la logique de la guerre n’est pas linéaire. En effet, un front tient et puis soudain il cède. Nous, Français, en avons connu l’exemple tragique, nous avons perdu la Seconde Guerre mondiale en deux heures après nous être pourtant battus pendant des mois. Dans la nuit du 13 au 14 mai 1940, il y a eu une rupture, et nous avons perdu la guerre, avec les conséquences que l’on connaît.

On ne peut pas exclure qu’un tel basculement intervienne en Ukraine. Ainsi la situation de l’Ukraine est critique et si la situation de l’Ukraine est critique, la nôtre l’est aussi.

Si l’Ukraine venait à perdre cette guerre, les conséquences seraient immenses :

– la crédibilité de l’Europe serait gravement atteinte

– l’Union européenne, qui vit là sa première véritable crise existentielle depuis sa création, pourrait imploser

– le lien entre l’Amérique et l’Europe pourrait se rompre

Nous entrerions alors dans un monde d’inconnue, avec des conséquences considérables. Ce n’est donc pas seulement la situation ukrainienne qui est critique, c’est la situation européenne et celle de l’Occident.

L’avenir de la France et de l’Europe se joue aujourd’hui à Pokrov, à Koupiansk, à Zaporijia. Nous devons en être pleinement conscients. Il appartient donc à l’Europe, sans tergiverser, d’apporter à l’Ukraine toute l’aide possible pour que le front tienne.

L’armée ukrainienne est aujourd’hui la meilleure armée européenne. Elle constitue la première ligne de défense de l’Europe, la première ligne de défense de nos valeurs. Nous devons l’aider à tenir. Si cette armée venait à céder, si le front s’effondrait, si les forces russes parvenaient aux frontières polonaise et roumaine nous serions en réel danger et infiniment moins forts qu’aujourd’hui pour nous défendre. Oui, l’armée ukrainienne est en danger. Oui, la situation est critique. Et oui, nous devons tout faire pour qu’elle ne dégénère pas.

Alain Boinet

La résistance de l’Ukraine n’est pas seulement celle de ce pays, elle constitue aujourd’hui la meilleure défense des pays d’Europe et donc de la France. Mais, comme vous l’avez souligné, cette mobilisation reste peut-être insuffisante pour empêcher une victoire de la Russie, indépendamment de l’effort de guerre ukrainien lui-même, notamment en termes de nombre d’hommes. Dans ce contexte, comment faut-il comprendre la lettre d’intention signée par les présidents Emmanuel Macron et Volodymyr Zelensky pour l’achat de 100 avions rafales, après l’achat des avions Gripen suédois ?

Vincent Desportes

Aujourd’hui, l’Amérique n’aide plus du tout l’Ukraine. Notre grand désespoir, c’est d’avoir cru pendant 80 ans à une véritable communauté de valeurs et de pensée euro-atlantique. Nous comprenons aujourd’hui que nous avons vécu dans l’illusion, que cette communauté n’existe pas vraiment et que nous ne pouvons plus compter sur les États-Unis. C’est totalement nouveau et déstabilisant pour nous. Mais nous n’avons pas d’autre choix que de prendre la relève.

Revenons sur la qualité de l’armée ukrainienne. Elle est aujourd’hui la plus forte d’Europe parce qu’on apprend la guerre dans la guerre. Depuis très longtemps, aucune armée européenne n’a combattu dans un conflit de haute intensité, de type conventionnel. Nous ne savons plus vraiment comment faire, ce qui ne veut pas dire que nous n’apprendrions pas, nous apprendrions de la même manière que l’Ukraine a appris. Mais si demain un affrontement avec la Russie avait lieu, les armées européennes seraient confrontées à une armée russe qui s’est considérablement améliorée en presque quatre ans et qui maîtrise parfaitement l’usage des drones et la conduite des combats. Nous aurions alors un temps d’apprentissage très difficile, potentiellement meurtrier et qui pourrait se traduire par une défaite. On ne peut pas l’exclure. Avant d’atteindre le niveau opérationnel de l’Ukraine, des mois d’apprentissage seraient nécessaires et la Russie en profiterait. Il faut donc aider l’Ukraine puisque c’est l’intérêt de tout le monde, c’est l’intérêt de l’Occident et c’est notre intérêt en tant qu’Européens et Français.

Concernant les rafales, il faut comprendre qu’il s’agit d’une lettre d’intention et pas d’une commande ferme. Il faudra du temps avant qu’elle se transforme en contrat et ces avions n’arriveront pas sur le champ de bataille avant trois à cinq ans. Ce n’est donc pas cela qui changera la guerre aujourd’hui. Ce qui change la donne, ce sont les livraisons immédiates (bombes, obus d’artillerie, missiles antiaériens). Pour autant, les rafales ont un impact stratégique sur la guerre actuelle. Puisque c’est la première fois depuis le début du conflit que nous agissons de manière proactive et non en réaction. Nous faisons ainsi savoir à Poutine que nous sommes prêts à nous défendre pendant des années, ce qui est très important. Si l’Ukraine venait à perdre et que Poutine réfléchissait à un nouvel avantage qu’il pourrait tirer de cette nouvelle guerre, ce que les américains appellent le trade- off (compromis ndlr), nous lui envoyons un message clair :  il affronterait des armées européennes qui se réorganisent et se préparent sur le long terme. Cela ne garantit pas qu’il n’agisse pas, parce que rappelons-nous qu’il a lancé cette guerre malgré son irrationalité. Mais nous affichons une volonté de défense durable et  nous disons à Poutine nous ne céderons pas, nous ne subirons pas et nous nous défendrons.

Banque mondiale – Dépenses militaires de la France (2017-2023)

Alain Boinet 

Dans ce contexte, le budget de la défense en France a progressé de manière continue depuis 2017. Il était de 32,3 milliards d’euros en 2017, de 43,9 milliards en 2023, et devrait atteindre 67,4 milliards en 2030. Entre-temps, lors d’une réunion de l’OTAN sous la pression très forte du président Trump, nous nous sommes engagés collectivement à porter l’effort de défense à 5% du PIB, soit environ 125 milliards d’euros pour la France. Face au contexte politique et économique actuel, la question est de savoir si ces efforts budgétaires peuvent être réalisés face au risque de guerre que vous venez d’évoquer ?

Vincent Desportes

Nous sommes ici dans un rapport de moyen à fin. Quelle est la fin recherchée ? Est-ce de vivre à peu près comme aujourd’hui ou de faire en sorte que notre sécurité et celle de l’Europe soient assurées sur le long terme ? C’est la question du présent contre le futur.

Si nous ne trouvons pas aujourd’hui les moyens de nous défendre, nous n’aurons plus rien à défendre. Le chef d’état-major des armées le rappelait récemment devant les maires de France qu’il faudra faire un choix, un rééquilibrage entre le social et le régalien. Jusqu’ici, nous vivions dans un monde relativement confortable pour les Européens, où les impôts des Américains soutenaient notre défense et nos propres impôts finançaient un système social en expansion constante. Le besoin social est inextinguible et nous avons toujours été amenés à puiser dans le régalien pour y répondre. Aujourd’hui, il faut une véritable prise de conscience.

La France dépense actuellement environ 33 % de son PIB dans le social et 2 % pour le militaire. Il faudra rééquilibrer et à un moment donné il faudra peut-être choisir entre les pensions et les canons. Si les canons ne sont pas renforcés, il n’y aura plus de pensions à défendre. Cela exige un courage politique réel difficile à mobiliser aujourd’hui d’autant que nos autorités sont affaiblies. Ce que je regrette, c’est que la classe politique dans son ensemble ne prenne pas conscience du risque existentiel qui menace la France, l’Europe, et notre civilisation. Pour assurer notre sécurité, nous devons régler à la fois notre problème de dette, qui nous affaiblit quotidiennement, et notre problème de défense afin de porter notre défense là où elle doit aller.

Alain Boinet 

Juste avant cet entretien, nous avons appris l’existence d’un plan de paix américain en 28 points sur l’Ukraine, manifestement négocié avec la Russie, sans l’Ukraine ni les Européens, entre Steve Witkoff — représentant de Donald Trump — et Kirill Dmitriev — représentant de Vladimir Poutine. Qu’en pensez-vous ? Ce plan a-t-il une chance d’aboutir ? Et, dans cette hypothèse, tout risque de conflit serait-il écarté ?

Vincent Desportes 

Je pense que ce plan n’a pas été négocié. Ce plan représente exactement la volonté de la Russie, acceptée telle quelle par Steve Witkoff. À ce stade, nous ne savons d’ailleurs pas si ce document  qui a fuité, très probablement à l’initiative des Russes, a réellement l’accord des plus hautes autorités américaines. Ce plan s’inscrit dans ce que certains appellent « l’esprit d’Anchorage », c’est‑à‑dire le nom de la dernière rencontre entre Trump et Poutine. Mais, pour être clair, c’est un plan de capitulation en rase campagne. Il reprend point par point les objectifs stratégiques du président Poutine.

Il est important de rappeler qu’il n’a pas été discuté avec l’ensemble des parties prenantes. L’Ukraine n’y a pas été associée, alors qu’elle est évidemment la première concernée. L’Europe non plus. Cette absence disqualifie d’emblée ce document, il est totalement inacceptable et il ne sera pas accepté. D’ailleurs, je pense qu’il a été conçu pour ne pas être accepté. Parce que la Russie sait pertinemment que ni l’Ukraine, ni l’Europe n’accepteront un tel texte.

Elle y voit donc deux avantages. Pouvoir accuser l’Ukraine de “refuser la paix” devant le monde entier, en répétant un mensonge qu’elle diffuse déjà depuis des mois. Puis c’est aussi une justification de la poursuite de la guerre  puisque le plan sera rejeté et poursuivra ses opérations militaires. Ce plan ne rend donc pas la paix plus probable. Il est au contraire conçu pour prolonger la guerre. Poutine ne s’arrêtera que lorsque que son  tradeoff (compromis ndlr), lui indiquera qu’il a plus à perdre qu’à gagner. Or, aujourd’hui, il a intérêt à continuer. Il gagne. Il met l’Ukraine sous pression. Et l’Europe n’est pas encore prête à lui opposer une résistance. La Russie pousse donc son avantage, cherchant à déplacer le front le plus loin possible. Car, à la fin, une paix négociée se fait toujours sur la base de la ligne tenue par les armées au moment du cessez‑le‑feu.

Ce plan dit « de paix » est donc en réalité un plan de capitulation, dicté par les Russes, inacceptable pour Zelensky comme pour l’Europe, et destiné non pas à interrompre la guerre, mais à lui donner un nouveau prétexte pour se prolonger.

Le président Donald Trump accueille le président russe Vladimir Poutine à la base commune Elmendorf-Richardson, à Anchorage, en Alaska, le 15 août 2025 – photo du ministère américain de la Défense prise par Benjamin Applebaum

Alain Boinet 

Notre entretien porte essentiellement sur l’Ukraine et ses conséquences pour la France et l’Europe, mais peut-on élargir la perspective géopolitique et envisager les risques au niveau international ? Quelle est votre lecture de la situation en Asie-Pacifique et en Afrique, notamment face aux mouvements djihadistes au Sahel ?

Vincent Desportes 

Nous vivons dans un monde où les distances et le temps sont relativisés. Tout ce qui se passe à Taïwan ou en Afrique a un impact chez nous. Nous sommes à un moment de rupture, qui marque la transition vers un monde radicalement différent de celui que nous avons connu depuis 1945.

L’ordre mondial établi après la Seconde Guerre mondiale avec ses grandes institutions (ONU, FMI, Banque mondiale, OTAN, Union européenne, CPI, OMC) est en train de s’effondrer. Ces institutions ont été créées par l’Occident à une époque où il dominait le monde mais ce moment occidental est terminé.

Aujourd’hui, nous ne détenons plus le monopole de la puissance, nous ne produisons plus la majorité de la richesse mondiale puisque 58 % de la richesse est désormais produite en Asie et nous n’avons plus la démographie qui avait permis les projets coloniaux. Le Sud global, et notamment les BRICS, possède désormais plus de puissance, de population et de production que l’Europe. Ce processus de désoccidentalisation remet en question le droit international et les régulations imposées par les anciennes puissances.

Les anciennes colonies refusent désormais les règles établies par l’ancien colonisateur. Le ressentiment envers les puissants se traduit par une volonté globale de contester les positions et les règles établies par l’Occident. Nous entrons dans un monde que nous n’avons jamais connu, dont nous ne sommes plus le centre et sur lequel nous ne pouvons plus dicter notre loi.

Le monde a évolué, mais nous ne voulions pas nous en rendre compte. Deux moments nous ont permis de réaliser ce changement : d’abord l’agression de la Russie le 24 février 2022, puis l’élection de Trump. Un moment encore plus marquant a été le 24 février 2025, lorsque les États-Unis se sont alliés à la Chine et à Cuba pour s’opposer à une résolution de l’ONU qui voulait déclarer l’agression de la Russie comme illégale.

S’agissant de l’Afrique :

Au tournant du XXᵉ siècle, lorsque les européens ont conquis le continent, l’Afrique comptait environ 158 millions d’habitants. Aujourd’hui, la population africaine est projetée à 2,5 milliards d’habitants en 2050 sans économie ni armée capable de répondre aux besoins et aux crises internes pour l’instant. La désoccidentalisation en Afrique s’est traduite par une réduction de la présence militaire française. Bamako et le Sahel illustrent cette réalité, les populations locales se tournent vers des milices privées comme Wagner, Africa Corps maintenant, et donc le djihadisme étouffe certaines régions. La France ne retournera probablement pas en force et les États-Unis ne s’impliquent pas non plus. C’est un problème majeur et complexe qu’aucune instance internationale ne peut saisir.

S’agissant de l’Asie :

La Chine exprime une volonté de revanche historique, liée aux traités inégaux (Les guerres de l’opium) imposés par l’Occident au XIXᵉ siècle. Les Chinois parlent du siècle de l’humiliation et il y a une volonté de revanche. Le président Xi Jinping vise à faire de la Chine la première puissance économique et militaire d’ici 2049, à l’occasion du centenaire de la prise de pouvoir par Mao. Mais son souhait de ne se réalisera sûrement pas à cause d’une baisse de natalité avec 1,09 d’enfant par femme.

La Chine poursuit une politique agressive avec une prédation maritime en mer de Chine sur les îlots philippins et des revendications sur Taïwan. D’autant que pour les États Unis le premier compétiteur est la Chine. Les budgets militaires chinois croissent rapidement, près de 10 % par an. Le risque de conflit en Asie, impliquant des puissances nucléaires, est réel. D’autres tensions comme celles entre l’Inde et le Pakistan renforcent ce risque.

Selon le Comité International de la Croix-Rouge (CICR) il y avait une trentaine de conflits ouverts en l’an 2000 et nous sommes aujourd’hui à 130. Nous allons vers un monde qui n’a plus peur de la guerre, la guerre devient un outil normal de réalisation des ambitions politiques.

En somme, nous vivons dans un monde dangereux, caractérisé par deux grands foyers de conflit : les guerres internes en Afrique, qui peuvent se propager au continent au nord de l’Afrique. Et un risque de guerre en Chine

Les problèmes du monde sont aujourd’hui transnationaux (réchauffement climatique, migrations, pauvreté, accès aux ressources, nucléaire). De plus,  les anciennes instances de régulation mondiale, comme l’ONU, sont désormais impuissantes. Le retrait des États-Unis en tant que « gendarme du monde » marque un retour à l’isolationnisme, qui historiquement, a eu des conséquences catastrophiques comme après la Première Guerre mondiale qui a conduit à la deuxième guerre mondiale et à 60 millions de morts.

16e sommet des BRICS à Kazan, le 23 octobre 2024

Alain Boinet 

Le général de Gaulle a écrit : « La force morale d’un peuple, sa volonté de résister, de se battre pour sa liberté est ce qui garantit finalement la victoire. C’est dans l’adversité que se révèle la véritable grandeur d’une nation. » Pensez-vous que la population française ait aujourd’hui conscience des risques de guerres possibles en Europe et dans le monde ? Y a-t-il assez de force morale en France pour y faire face, pour défendre sa liberté, son indépendance, sa souveraineté ?

Vincent Desportes

Cette question essentielle a été remise en exergue par le chef d’état-major des Armées dans son dernier discours. D’abord sur la conscience. Je crois que les Français n’ont pas cette conscience du risque parce que les Français n’ont pas conscience qu’ils sont sortis du monde d’hier, où ils étaient protégés de la guerre. Ils n’ont pas conscience que nous sommes revenus dans la normalité historique, qui hélas faisait de la guerre un instrument de régulation du monde. C’est pour ça d’ailleurs qu’il est tout à fait important que, comme la ministre des Armées l’a fait, comme le chef d’état-major des armées (CEMA) vient de le faire, on essaie de faire prendre conscience au monde et aux Français de ce risque.

D’autant qu’aujourd’hui le pouvoir politique est affaibli. Les Français croient toujours que les Américains vont les défendre, parce que, à juste titre depuis 1949 ils sont présents. Mais le monde d’hier a disparu. Il est clair que les Américains ne resteront pas en Europe. Le vice-président américain l’a dit très clairement à la conférence de Munich au printemps dernier : « Vous ne pouvez pas croire que nous resterons éternellement en Europe pour vous défendre. » Donc ce sera à nous de nous défendre. Il faut que les Français prennent conscience que nos valeurs, notre démocratie, notre liberté ne sont pas une donnée et qu’un jour il faudra les défendre. Les Américains disent:  « Freedom is not free. » La liberté n’est pas gratuite.

Ma génération, même si elle n’a pas vécu la guerre, a encore une grande conscience de ce que peut être la guerre et les horreurs de la guerre parce que nous avons eu des membres de notre familles décédés durant les guerres mondiales. Les jeunes générations se sont désintéressées de la guerre parce qu’elles ont cru que la guerre était morte. Mais la guerre n’était morte que chez nous parce qu’on avait créé la paix positive en Europe. Parce que nous avions tellement souffert de la guerre, on avait inventé quelque chose mais c’était un rêve. Nous nous croyions un modèle mais nous n’étions qu’une exception que personne au monde n’a imitée et aujourd’hui cette exception-là est menacée. Donc effectivement, il faut que les Français prennent conscience de cette menace, s’ils veulent protéger leur exceptionnalité, notre civilisation, qui est l’humanisme.

Par ailleurs, la mondialisation qui a été voulue par les Américains et qui a d’abord profité à l’économie américaine, nous a à nous-mêmes profité à deux contrecoups. Le premier, c’est que quand on est « citoyen du monde », on n’est plus citoyen de la France, ou alors il est difficile d’être à la fois citoyen de la France et citoyen du monde. Une bonne partie de la jeunesse ne comprend pas ces problèmes-là, ne comprend pas cette vieille règle du monde énoncée par La Fontaine : « La raison du plus fort est toujours la meilleure. » 

Le deuxième phénomène, c’est que la mondialisation a eu comme contrecoup l’exacerbation des nationalismes. Les jeunes du monde mondialisé, ne comprenant plus où ils étaient, ne sachant plus à quelle appartenance se raccrocher. La conscience de la nécessité de la nation, qui est le lieu où l’on vit, a disparu. Ainsi il y a beaucoup à faire aujourd’hui si l’on veut que les Français aient ce courage d’aller défendre ce qui est important pour eux.

Eisenhower dit : « Ni la liberté ni la démocratie ne sont données. Il faut que, lorsqu’elles sont menacées, chaque génération ait le courage de se lever pour les défendre. ». Les générations actuelles devront défendre ce qu’elles ont longtemps cru comme une donnée éternelle du monde.

Alain Boinet 

Comment souhaitez-vous conclure ?

Vincent Desportes

Nous, Occidentaux, nous ne sommes pas supérieurs aux autres, mais nous existons dans un monde qui s’est amélioré petit à petit. On voit bien qu’il y a des choses que nous avons faites, nous Français, nous Européens et que nous rejetons aujourd’hui. Mais le propre de notre civilisation, et c’est en cela qu’elle est extraordinaire, c’est qu’elle est une civilisation critique. Nous sommes assez forts pour porter un regard critique sur ce que nous avons fait, non pas pour le rejeter, parce qu’on ne peut pas passer le passé au tribunal du monde mais pour comprendre que nous pouvons faire mieux. Et je trouve que notre civilisation occidentale est arrivée à un niveau exceptionnel d’humanisme. Mais il est en danger. Nous avons beaucoup à défendre et aussi à perdre si notre civilisation, qui s’est formée par les guerres, luttes et révolutions que nous rejetons aujourd’hui mais qui nous ont emmené dans le monde d’aujourd’hui avec nos valeurs. Ce monde nous devons le défendre et nous devons être fiers de ce que nous sommes et ce que nous avons construit.



Vincent Desportes :

Vincent Desportes est général de division (2S) de l’arme blindée où il a exercé des commandements dans des unités de combat et en états-majors.

Saint Cyrien, il collectionne les diplômes universitaires, notamment un DEA de sociologie et il est docteur en histoire.

Diplômé de l’United States Army War College il a été attaché militaire à l’ambassade de France aux Etats-Unis et il a commandé le Centre Interarmées de Défense.

Professeur à Sciences Po Paris et à HEC, il a publié de nombreux ouvrages dont « Entrer en stratégie » chez Robert Laffont en 2019 et « Devenez leader » chez Odile Jacob en 2023.

Vincent Desportes est reconnu pour sa réflexion stratégique, son indépendance d’esprit et d’opinion.


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« Le monde à venir vu par la CIA » :

Edition des Equateurs, Robert, Diane ; États-Unis, Office of the Director of National Intelligence ; États-Unis, Central intelligence agency

Quelles perspectives les humanitaires peuvent-ils concevoir du dernier rapport prospectif de la CIA ?

Le 28 mai dernier est paru en France aux éditions Equateurs Documents la traduction française du dernier rapport de la CIA à l’intention de l’administration des USA, rapport intitulé pour cette publication « Le monde à venir vu par la CIA – Analyses, faits et chiffres ». Pour les humanitaires, toujours en éveil – et en recherche d’anticipation – sur la lecture des mouvements tectoniques, arcs de crises, lignes de fracture et tendances lourdes de la « géopolitique concrète » qui conditionne notre action, cet ouvrage issu des données et interprétations de la principale agence de renseignement américaine (laquelle porte une image, en Europe, souvent négative) interroge nos propres perspectives.

Avant d’entrer dans la restitution des analyses les plus déterminantes du rapport, il faut en souligner deux « biais » majeurs :

  • Le rapport est conçu, pensé et rédigé du seul point de vue des intérêts américains et des menaces « extrêmes et critiques » envers ceux-ci ; il est à cet égard probable qu’un rapport similaire des services français, s’il pointerait les mêmes phénomènes incontournables, en citerait aussi d’autres, et en tirerait une hiérarchie des menaces en partie différente, et une vision peut-être plus nuancée ou complexe.
  • Le rapport est conçu, pensé et rédigé pour s’adresser à l’administration US actuelle, c’est-à dire l’administration Trump… On y perçoit entre les lignes une vision qui se doit d’être en accord, et de répondre par anticipation, aux attentes et présupposés idéologiques et de « perception du monde » de ladite administration. De même, « l’absence » dans le texte de l’évocation de tel phénomène (changement climatique par exemple, nous y reviendrons) comme menace est, en creux, une indication en soi… de la menace que représente le refus par la première puissance mondiale d’adresser ledit phénomène…

Ceci posé, l’exposé des perspectives mondiales selon la première puissance mondiale ne peut laisser indifférent, et ne peut, surtout « être indifférent » au monde, car ce que perçoivent les USA influence à son tour ce monde…

Du point de vue de sa structure, l’ouvrage publié en France comporte trois parties distinctes : le rapport dit « Evaluation annuelle des menaces de la communauté du renseignement des Etats-Unis », la retranscription d’une audition au sénat des Etats-Unis sur les menaces actuelles dans le monde, et enfin une dernière partie « Analyse, faits et chiffres » relative à 9 pays / états choisis, on le suppose, comme significatifs…

Siège de la CIA Langlay, VA

Examinons, de façon non exhaustive, les analyses les plus déterminantes du rapport en termes de menaces « extrêmes et critiques » envers les intérêts américains, et tentons d’en percevoir les conséquences ou les facteurs à prendre en compte par les humanitaires dans leur action présente et à venir.

  • La toute première menace envers les intérêts américains que cite le rapport (priorité confirmée en deuxième partie d’ouvrage par l’audition au sénat des Etats-Unis sur les menaces actuelles dans le monde) est représentée par les organisations criminelles et cartels responsables de l’arrivée massive de drogue sur le sol US (notamment le Fantanyl, à l’origine d’une hécatombe aux Etats-Unis), de trafic d’êtres humains et de l’immigration illégale… On peut estimer que cette priorité, bien que découlant d’une menace sérieuse et réelle, est en grande partie orientée et idéologique, produite par une « obsession » de l’administration US actuelle sur la question de l’immigration et de la criminalité liée à celle-ci (arrivée de la drogue, prostitution et afflux de migrants étant souvent mêlées et considérées de fait comme indissociables par les responsables US et donc par les rédacteurs du rapport).  Cette orientation politique de fermeture des frontières américaine / renvoi d’immigrants illégaux augure, pour les humanitaires, de la nécessité de programmes à mettre en place ou renforcer / élargir pour les « Caminentes » (« Ceux qui cheminent » : migrants) bloqués en Amérique centrale, ou « retournés de force » sans ressource ni abris… Les années qui viennent risquent de voir grossir dans cette région une masse d’hommes, de femmes et d’enfants qui n’ont plus rien, ni là-bas ni ici, et auront besoin d’assistance, de la survie au quotidien à l’éducation des enfants…

 

  • Une menace persistante soulignée par le rapport est celle de la continuité voire de l’augmentation du risque terroriste. En Asie et au Moyen-Orient (sauf Yémen) ISIS (Etat Islamique) est identifié comme acteur premier défini par sa capacité, même ne disposant plus de « territoire », à resurgir, profitant de la moindre opportunité de déstabilisation régionale ou locale (comme en Syrie, nous y reviendrons), à s’étendre, comme en Somalie ou Afrique de l’Ouest où l’organisation côtoie et concurrence les filières régionales d’Al-Qaida, et à inspirer des initiatives locales en Europe ou en Russie. En Asie centrale, ISIS-Khorasan est défini comme particulièrement agressif, et cherchant à «exploiter les itinéraires de voyage à haute vulnérabilité ». En Afrique de l’Ouest et dans la bande sahélo-saharienne, les filiales régionales d’Al-Qaida déstabiliseront toujours plus les états tels que le Mali, le Burkina-Faso ou le Niger (et plus loin vers le golfe de Guinée), avec des attaques croissantes aux centres urbains et une perte de contrôle grandissante du territoire par les autorités. Le rapport met en exergue le rapprochement de la filiale très active d’Al-Qaida au Yémen (Al-Qaida dans la péninsule Arabique-AQAP) comme celle de Somalie (Shebabs) avec les Houtis, favorisant un accès à des sources d’armes plus sophistiquées, et une possible coordination pour frapper les intérêts occidentaux et le trafic commercial dans la zone. Pour les humanitaires, déjà avertis de cette menace, le rapport accentue la nécessaire anticipation du risque sur les trajets d’accès locaux ou transfrontaliers, les implantations et résidences isolées, les routes d’approvisionnement logistiques terrestres et maritimes. Plus largement, l’humanitaire « d’origine occidentale » sera de plus en plus, là où ces organisations s’étendent, menacé et ciblé, et l’accès aux populations les plus isolées ou lointaines risqué, contesté ou empêché.

 

  • La Chine apparaît dans le rapport comme une source de menaces à la fois régionale (politique expansionniste en mer de Chine, annexion de fait d’iles et ilots sur lesquels elle n’a aucune souveraineté légale, politique d’encerclement et de harcèlement militaire envers Taiwan que Pékin s’est promis de « réunifier » de gré ou de force avec la Chine continentale), mais aussi globales ; les analystes américains anticipent, du fait de l’action délibérément agressive des autorités chinoises, une « galaxie » cohérente de risques majeurs : perturbation et interruption des routes d’approvisionnement et chaînes logistiques (notamment maritimes) utilisées par les pays occidentaux, risques d’atteintes ou d’attaques sur les infrastructures critiques ( énergie, sécurité, santé, réseaux routiers, ferroviaires et aériens, systèmes de transfert monétaires interbancaires, etc.) et systèmes d’information, de communication et Internet, risques d’explosion de l’utilisation masquée de l’IA pour manipuler les données et l’information en source ouverte (tout comme la Russie, également citée sur ce point), risques de captage de données par effraction dans les réseaux et systèmes internes ou externes occidentaux… Les humanitaires, qui, aujourd’hui, positionnent des stocks d’urgence parfois loin à l’étranger, et expédient à l’autre bout de la planète tel ou tel denrée ou fret, ont-ils assez pris la mesure de la vulnérabilité de leurs chaînes logistiques ? De même, les organisations humanitaires sont de plus en plus consommatrices et productrices d’informations numériques, données et communications « sans frontières »… Jusqu’à quel point nos systèmes d’information, de communication, de cartographie, de stockage et de traitement de nos données (notamment les données terrain concernant nos bénéficiaires) ou encore notre usage grandissant de l’IA échappent-ils à toute intrusion, captage ou manipulation ?

 

  • La menace chinoise s’ajoute, dans le rapport, à la menace venant de Russie, s’agissant des risques d’attaques sur les réseaux de satellites occidentaux, et conséquemment de rupture des systèmes de communication qui en dépendent ; pour les humanitaires, encore, la question de notre dépendance grandissante à ces liaisons satellite vulnérables se pose… Sur ce sujet de la rupture envisagée des systèmes de communication occidentaux, une remarque s’impose à la lecture du rapport : il est frappant d’y voir « l’absence » d’évocation du risque de coupure, notamment pas la Russie, des câbles sous-marins traitant plus de 90% de l’Internet, risque pourtant pris très au sérieux par l’OTAN… Serait-ce une volonté de ne pas trop mettre en cause la Russie ?
Sommet OCS Shangai 2025 Sommet OCS Shangai 2025 ©X_Narendramodi
  • S’agissant du conflit en Ukraine, si les analystes américains dont le rapport résume les prospectives n’identifient pas de risque d’effondrement imminent du dispositif ukrainien le long de la ligne de contact, leur anticipation peut être résumée ainsi : « Plus la guerre durera en Ukraine, plus l’Ukraine perdra… »… Ainsi qu’il est écrit page 83 « Au cours de l’année écoulée, la Russie a pris le dessus dans son invasion à grande échelle de l’Ukraine… La Russie conserve son élan… Kiev a épuisé ses ressources en essayant de lancer de nouvelles offensives, comme à Koursk en Russie». Ou encore page 142 (retranscription de l’audition au sénat) : « D’un point de vue militaire, nous estimons que la Russie a la capacité de poursuivre sa campagne plus longtemps que Kiev…». Ces prévisions sont à mettre en parallèle avec les déclarations du général Thierry Burkhard, ancien chef d’état-major des armées [CEMA] français, lors d’une audition à l’Assemblée Nationale le 25 juin dernier, lequel estimait que même si la Russie est aujourd’hui dans une situation « très compliquée…, il faut être lucide car, in fine, la victoire est à celui des deux adversaires qui sait souffrir un quart d’heure de plus que l’autre, pour citer Marcel Proust… et  je pense que si on laisse la guerre se continuer comme ça, je crains que la Russie soit capable de tenir cinq minutes de plus que nous, même dans sa situation »… Au-delà de ce constat, le rapport de la CIA pointe et souligne le risque grandissant, plus la guerre en Ukraine se poursuit, de conflit à grande échelle entre les alliés de l’OTAN et la Russie, avec l’utilisation potentielle d’armes nucléaires (risque expressément cité dans le rapport). … Si la place des organisations humanitaires dans un conflit nucléaire est d’ordre théorique, car alors peu de choses auront encore leur place, les humanitaires ont-ils assez réfléchi à ce que deviendrait leur rôle – ou leur absence de rôle – en cas de conflit de haute intensité généralisé en Europe ? Nos approches, procédures, « safety guidelines » et autres cadres d’intervention ont-ils une chance de s’avérer praticables dans un tel contexte ? Sans même mentionner notre modèle économique et logistique qui n’aurait aucune chance de perdurer. D’un point de vue de simple prospective opérationnelle, quelle organisation humanitaire a commencé à réfléchir aux mouvements de populations se chiffrant en dizaines de millions de personnes, au niveau de destruction et à l’ampleur, l’étendue et la diversité des besoins qu’un conflit de cette nature en Europe entraînerait… ? L’humanitaire que nous connaissons, parmi les premières victimes d’une guerre de haute intensité en Occident ?

 

  • Le cas du Moyen-Orient, dans le rapport, doit être regardé en gardant en tête que celui-ci a été rédigé avant les frappes israélo-américaines sur les installations nucléaires, balistiques et militaires iraniennes de juin dernier (la phrase, page 90, semble d’ailleurs prémonitoire : « …les défis régionaux et nationaux, et plus particulièrement les tensions avec Israël, mettent sérieusement à l’épreuve les ambitions et les capacités de l’Iran »).  Ceci posé, on y lit une énumération de menaces critiques qui ne surprennent pas, mais qui, après la « guerre de 12 jours » contre l’Iran, prennent un relief plus tangible : risques d’attaques contre Israël et les installations américaines dans la région, risque de blocage des routes d’approvisionnement énergétique, commercial et logistiques par l’Iran et son proxy au Yémen (Houtis). A propos de la Syrie, le rapport souligne sa situation volatile et instable après la chute de Bachar Al Assad et le risque de résurgence de ISIS (Daesh) profitant du chaos et de l’opportunité (Nous reparlerons de la Syrie plus bas sur un point du dossier pays qui lui est consacré). Pour les humanitaires, déjà extrêmement vigilants sur le contexte sécuritaire dans la zone, il n’y a là qu’une piqure de rappel. Le sujet à creuser, pour nous, sera celui, en cas d’aggravation de la « volatilité politique et militaire » en Syrie et des massacres envers les minorités (Alaouites, Druzes…) ou d’attaques sur la région de fait autonome Kurde (Rojava) au Nord-est, ou encore de nouvelle intervention militaire turque poussant son agenda en Syrie, de l’accès aux populations isolées ou déplacées, accès qui ne durerait pas en l’état en cas d’éclatement du pays…

 

© UNICEF Ashley Gilbertson

 

  • Comme je l’écris plus haut, il arrive que l’absence d’un sujet en dise autant que sa présence dans un rapport : c’est le cas du changement climatique. A cet égard, l’audition au sénat des Etats-Unis, retranscrite dans le livre, de responsables du renseignement, du FBI et de la sécurité US, dont Tulsi Gabbart, directrice du renseignement national, est l’occasion, pages 130 et 131, d’une interpellation sans détour de cette dernière : le sénateur Angus King lui demande « Le problème du changement climatique aurait-il été résolu ?…  Pourquoi cela ne figure-t’il pas dans le rapport ? … Et qui a pris la décision de ne pas l’inclure, alors qu’il l’a été dans chacun des 11 rapports précédents ? »… Et il poursuit : « Qu’en est-il de l’impact qu’il aura sur les migrations de masse, la famine, les bouleversements sociaux, la violence politique… ». Tulsi Gabbart ne pouvant que répondre que « le rapport se concentre sur les menaces les plus extrêmes et les plus critiques en matière de sécurité nationale »… En creux, les conclusions à tirer pour les humanitaires sont aussi claires que terribles : ne comptez pas, dans les années présentes et à venir, sur les USA pour financer des programmes de réponse ou d’adaptation / résilience face aux effets du changement climatique sur les populations les plus affectées et vulnérables. Et attendez-vous à ce que les conséquences, en termes de besoins humanitaires, de celui-ci, dépasse nos anticipations comme nos moyens… A titre de contre-exemple, l’institut Montaigne (Think Tank français) a publié en juillet dernier un rapport intitulé « France 2040, projections pour l’action politique » dans lequel le deuxième chapitre dit « Environnement, climat et biodiversité » souligne l’impact de celui-ci sur les choix de politiques publiques françaises à venir « Ainsi, l’enjeu climatique, d’ici 2040, aura un impact direct sur notre relation au vivant et engagera notre capacité d’adaptation »…

 

  • La dernière partie du livre rassemble neuf dossiers pays qui représentent autant de « choix » significatifs et symboliques : il est presque amusant, quand on a en tête les déclarations du président Trump sur leur « annexion » souhaitable aux Etats-Unis, d’y découvrir le Danemark, le Groenland (traité à part du Danemark…), et le Canada…  Au-delà, deux dossiers pays nous disent quelque chose : la Syrie, dont aucun chef d’état n’est cité (à la mention « chef d’état » répond la formule « vacant », ce qui en dit long sur l’ambiguïté des rapports de l’administration américaine avec Ahmed al-Charaa / Al Joulani, ancien  leader de Hayat Tahrir Al-Cham (HTC), ex-branche d’Al-Qaida en Syrie et aujourd’hui président du pays à titre transitoire)… Toujours s’agissant du dossier pays Syrie, la mention du déficit en production et approvisionnement alimentaire « en raison des conflits civils et de la crise économique» et du pourcentage de 60 % de la population en situation d’insécurité alimentaire, déjà, en 2021, augure de possibles conséquences humanitaires et politiques majeures (instabilité grandissante, nouvelle afflux de réfugiés vers la Turquie et le Liban, explosions de besoins humanitaires avec une réduction de l’accès…) ; le cas de la Turquie, justement, dont le dossier rappelle le chiffre massif des réfugiés accueillis par ce pays, dont plus de trois millions de Syriens, avec comme corollaire la triple problématique humanitaire d’un nouvel afflux (voir plus haut) ou au contraire des conditions de leur retour en Syrie (quel accompagnement ?), ou encore, comme en 2015-2016, d’un « envoi » massif de ceux-ci vers l’Europe, au gré d’une tension entre celle-ci et le pouvoir turc…

Conclusion  

Risques de conflit de haute intensité Russie-OTAN où l’humanitaire actuel n’aurait que peu de rôle, instabilité et insécurité grandissante au Moyen-Orient, en Afrique de l’Ouest, dans la bande sahelo-saharienne ou encore en Asie Centrale, menaces sur les routes d’approvisionnement et chaînes logistiques, menaces toujours sur nos systèmes d’information et de communication, risques de manipulation et d’utilisation de nos échanges et données… Effets non pris en compte par la première puissance mondiale du changement climatique…Aggravation massive des besoins humanitaires au-delà de nos capacités de réponse… Dans le tableau, orienté certes, peut-être parfois simpliste et sans nuances, que dresse ce dernier rapport de la CIA du « Monde à venir », une chose est certaine ; les humanitaires n’échappent à aucun péril, et devront agir, ou se réinventer, pour conserver leur utilité.

Pierre Brunet

Ecrivain et humanitaire

Pierre Brunet est romancier et membre du Conseil d’administration de l’ONG SOLIDARITES INTERNATIONAL. Il s’engage dans l’humanitaire au Rwanda en 1994, puis en 1995 en Bosnie, et est depuis retourné sur le terrain (Afghanistan en 2003, jungle de Calais en 2016, camps de migrants en Grèce et Macédoine en 2016, Irak et Nord-Est de la Syrie en 2019, Ukraine en 2023). Les romans de Pierre Brunet sont publiés chez Calmann-Lévy : « Barnum » en 2006, « JAB » en 2008, « Fenicia » en 2014 et « Le triangle d’incertitude » en 2017. Ancien journaliste, Pierre Brunet publie régulièrement des articles d’analyse, d’opinion, ou des chroniques.

 

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