Une Conférence internationale de soutien à la population et à la souveraineté du Liban s’est tenue à Paris jeudi 24 octobre, que peut-on penser de ses résultats et de la situation humanitaire ?
Cette conférence convoquée par Paris a été utile et a manifesté que le Liban pouvait toujours compter sur l’amitié de la France, très ancrée dans l’histoire. Mais le succès de l’aide humanitaire d’urgence ne peut masquer la réalité géopolitique. En effet, l’aide collectée, si elle est honorée, ne représentera que deux jours de pertes pendant ce conflit… La clé de voûte de la paix au Liban réside plutôt dans trois appels décisifs qui n’ont pas été actés : l’élection d’un président de la République, premier socle des institutions, et surtout la remise par le Hezbollah de son arsenal à l’armée libanaise et l’appel au cessez-le-feu pour que s’applique enfin la résolution 17 01 du Conseil de sécurité.
La conférence aurait pu accoucher d’un appel solennel au désarmement du Parti de Dieu, cosigné par la délégation libanaise qui comportait des ministres représentants cette milice. L’ayatollah Khomeini, en 1988, avait bien appelé à un cessez-le-feu avec l’Irak en déclarant qu’il « buvait la tasse de poison » pour arrêter la destruction de son pays.
Manifestation du Hezbollah au Liban
Quels sont les objectifs d’Israël au Liban, et quelles conséquences la guerre entre le Hezbollah et Israël pourrait-elle entraîner sur le plan des équilibres communautaires et politiques au Liban ?
Tel Aviv dit vouloir écarter la menace du Hezbollah à sa frontière qui a conduit 80.000 Israéliens à quitter leur domicile depuis octobre 2023, quand cette milice a déclaré la guerre à Israël, sans aucune concertation avec les institutions libanaises. Il a suffi d’un ordre de Téhéran pour que le secrétaire général du Parti de Dieu, Hassan Nasrallah, déclare la guerre à Israël au nom de « l’unité des fronts ». Les démonstrations de force du Hezbollah et le précédent des tunnels découverts en 2006, puis à Gaza en 2023, ont servi de justificatif à une action très sévère d’Israël contre les commandements politique et militaire et les installations du Parti de Dieu.
Nasrallah avait gonflé le moral de sa milice en la gratifiant de qualificatifs ronflants tel un peuple élu et la « communauté la plus noble parmi les hommes ». Sa décimation brutale, constatée en septembre, a créé un choc, une amertume, qui porte le risque d’une revanche exercée sur les civils libanais. De fait, les miliciens du Hezbollah, pourtant défaits sur le front militaire, se comportent avec arrogance contre ceux qui les reçoivent et les hébergent depuis qu’ils ont dû quitter leur village et chercher un refuge à l’intérieur de leur pays. Certains actes frisent l’agressivité, et risquent de faire basculer le pays dans un affrontement entre ses composantes. Par exemple, des réfugiés ont cherché à créer des faits accomplis dans des parcelles qui ne leur appartiennent pas ou qui sont contestées devant les tribunaux, pour construire des bâtis en dur dès leur arrivée. Évidemment, de tels comportements, s’ils ne sont pas bridés par les responsables de la milice ou les autorités libanaises, peuvent susciter des réactions violentes et ressusciter les vieux démons de la guerre civile/régionale. Pour l’heure toutefois, les autres communautés ne sont pas armées pour engager un conflit avec les miliciens du Hezbollah.
Certains évoquent un risque d’embrasement de la région et pourtant les réactions des Iraniens semblent bien modérées suite aux frappes israéliennes sur leurs infrastructures militaires. Est-ce le fait des Etats-Unis, est-ce une étape dans une escalade possible ?
Les États-Unis n’ont aucune envie de gérer un nouveau conflit au Moyen-Orient après les cuisants échecs subis en Irak et en Afghanistan. Ils n’ont surtout aucune envie de le faire en pleine élection présidentielle. C’est pourquoi ils ont retenu la main d’Israël en l’empêchant d’attenter à la vie de dirigeants iraniens ou encore de frapper les installations pétrolières et nucléaires de la République islamique. En compensation, ils ont déployé leur système antimissiles THAAD pour rassurer Israël de leur soutien, et frappé les Houthis avec des B-2 partis du Missouri pour rappeler aux Iraniens l’étendue de leur rayon d’action.
En attendant les images satellites des dégâts laissés sur le sol iranien, on peut estimer que les consignes américaines ont été respectées par Israël, et que la riposte a été négociée et scénarisée de sorte qu’elle ne dérape pas trop. Israël a même prévenu l’Iran de son intention de l’attaquer. Téhéran avait en effet annoncé qu’une attaque raisonnable ne provoquerait pas de réaction de sa part. Pour le moment, une forme de « cohabitation musclée » s’est installée à l’échelle régionale. Les supplétifs de l’Iran en Méditerranée sont très abîmés, mais continuent à infliger à Israël de sérieuses pertes.
L’Iran et ses alliés du Hamas et du Hezbollah seront-ils les grands perdants de cette guerre qu’ils ont déclenchée ? Les accords d’Abraham vont-ils revenir à l’ordre du jour ? Peut-on imaginer une autre solution que la création d’un État palestinien pour établir une paix durable dans la région ?
Les grands perdants seront avant tout les Palestiniens. Les accords d’Abraham, qui avaient commencé à passer la « Cause sacrée » par pertes et profits, reviendront sur le devant de la scène et prospéreront lorsque Tel Aviv aura rétabli sa dissuasion sur le terrain et dans les imaginaires. Car les États arabes sont désireux de bâtir une nouvelle architecture de sécurité qui prenne en compte le retrait (relatif) des Américains, lequel fait des Israéliens les interlocuteurs incontournables pour contenir les ambitions iraniennes.
C’est toutefois contre-productif à long terme, car la meilleure solution pour une paix régionale durable reste de créer une entité palestinienne désarmée (pour ne pas menacer Israël) et dont les frontières seraient protégées par les Etats-Unis et l’OTAN (pour qu’Israël ne la menace pas). Cette solution idéale a malgré tout peu de chance de voir le jour en raison de l’absence de volonté américaine et de son rejet massif par les suprémacistes messianiques de l’actuel gouvernement israélien. L’objectif de ces derniers est bien plutôt de recoloniser Gaza et de chasser les Cisjordaniens de leur territoire. Le 7-Octobre n’a fait qu’apporter de l’eau à leur moulin, et l’atonie américaine leur laisse l’opportunité de créer des faits accomplis au détriment des Palestiniens.
Qui est Antoine Basbous ?
Antoine Basbous est politologue et spécialiste du monde arabo-islamique et du terrorisme islamiste. Il est le directeur de l’Observatoire des Pays Arabes et associé chez Forward Global.
Il a fondé, en 1991, à Paris, l’Observatoire des pays Arabes (OPA) qu’il dirige depuis. Il s’agit d’un cabinet de conseil, totalement indépendant, spécialisé dans l’Afrique du Nord, le Proche-Orient, le Golfe et dans le monde islamique en général. En 2021, l’OPA a rejoint le groupe Forward Global spécialisé dans la gestion des risques, l’intelligence économique, le cyber, la communication de crise…
Antoine Basbous est né au Liban, où il a effectué des études de droit et de littérature française. En France, il a obtenu un doctorat d’Etat en sciences politiques et un DEA d’Information et de Communication. Il a exercé le journalisme de 1975 à 1987 à Beyrouth puis à Paris.
Antoine Basbous a publié plusieurs essais traduits en différentes langues, dont Guerres secrètes au Liban, Editions Gallimard, 1987 ; L’Islamisme, une révolution avortée ? Editions Hachette, 2000 ; L’Arabie saoudite en question, du wahhabisme à Bin Laden, Editions Perrin, 2002. En septembre 2004, une version actualisée de ce dernier ouvrage est parue en poche chez Tempus sous le titre L’Arabie saoudite en guerre ; Le tsunami arabe, Editions Fayard, 2011.
Il est consulté par les plus grandes entreprises, les gouvernements et les tribunaux européens et Nord-américains, et participe régulièrement aux débats sur les crises qui secouent les mondes arabes et islamiques, sur le terrorisme et sur les relations de l’Islam et de l’Occident.
Entretien avec Danila Zizi, ancienne responsable pays de Handicap International en Palestine. Cet entretien a eu lieu le 15 février 2024, Danila occupait alors encore ses fonctions. L’entretien s’est déroulé en anglais puis il a été traduit en français.
Alain Boinet : Danila, pour nos lecteurs, pourriez-vous nous rappeler depuis quand Handicap International (HI) est actif dans la bande de Gaza et en Cisjordanie et nous dire quel a été votre rôle personnel ? Quelle action humanitaire meniez-vous à Gaza et quelle était la composition de votre équipe sur le terrain avant le 7 octobre ?
Danila Zizi : Handicap International a commencé ses opérations dans le territoire palestinien occupé en 1994, au lendemain de la signature de l’accord d’Oslo. À Gaza, nous avons entamé le processus en 2007 et nous étions opérationnels à la fin de l’année 2008. Avant l’escalade des hostilités à Gaza, nous opérions dans trois secteurs principaux :
Le premier était un programme complexe lié au développement de la petite enfance qui s’adressait également à l’ensemble de la sphère familiale. Globalement nous accompagnions l’enfant jusqu’à son inscription à l’école, mais nous apportions aussi un soutien à sa famille avec une aide sous forme de bons d’achat lorsque cette dernière n’avait pas de source de revenus.
Nous avions également, dans le cadre d’un consortium, un programme de réadaptation et d’inclusion, qui a été mis en œuvre dans la bande de Gaza.
Enfin, nous avons mis en place un programme d’éducation inclusive dans les situations d’urgence.
Voilà donc les trois volets de notre programmation dans la bande de Gaza avant les hostilités. Ce qui nous a permis d’être opérationnels dès le début des hostilités c’est également l’importante composante de préparation. En effet, nous avions cinq entrepôts répartis dans chaque coin de la bande de Gaza et nous avions formé au fil des années 300 volontaires dans divers domaines. Nos bénévoles ont des connaissances en soins infirmiers, en physiothérapie, nous avons des travailleurs sociaux et des psychologues. HI a pu intervenir dans différents contextes, de l’aide à l’évacuation au soutien face à l’affaiblissement précoce des blessés en passant par des séances d’éducation et prévention aux risques face aux bombes.
Alain Boinet : Personnellement, combien de temps êtes-vous restée sur le terrain ?
Danila Zizi : Mit bout à bout, cela fait six ans que je suis dans le territoire palestinien occupé (TPO). La première fois que j’ai été dans le TPO remonte à la fin de l’année 2014, après la guerre de 2014. J’ai rejoint Handicap International en Palestine en 2017 en tant que coordinatrice de terrain pour la Cisjordanie. Puis, je suis revenue en 2021 en tant que Responsable pays.
Alain Boinet : Comment avez-vous vécu l’attaque du Hamas contre Israël le 7 octobre dernier ? Quatre mois plus tard, quelles sont les conséquences de la guerre pour la population de Gaza ainsi que pour Handicap International et son équipe ?
Danila Zizi : Je pense que, comme tout le monde, nous avons été complètement choqués au début par l’ampleur des opérations menées le 7 octobre. L’échelle de violence qui a eu lieu le 7 octobre nous a immédiatement fait comprendre que la réponse et les représailles seraient fortes. Il y a toujours eu une situation d’hostilité entre Gaza et le Hamas, d’une part, et l’État d’Israël, d’autre part. Mais il s’agit d’une escalade des hostilités sans précédent sur ce territoire. Aujourd’hui, plus de 28 000 personnes sont mortes. 11 500 d’entre elles étaient des enfants, c’est-à-dire des personnes âgées de moins de 14 ans. Il y a eu plus de 68 000 blessés et 1,7 million de personnes déplacées. Selon les derniers chiffres, 17 000 enfants sont seuls et non accompagnés, soit parce qu’ils ont perdu leur famille au cours de l’évacuation, soit parce que leurs parents sont morts. Ces enfants sont complètement seuls face aux conséquences de ces hostilités. Plus de 60 % des infrastructures civiles de Gaza ont été détruites ou gravement endommagées.
Depuis le début du mois de janvier, Handicap International codirige un groupe de travail sur la lutte contre les bombes dans la bande de Gaza. Les analyses et comparaisons effectuées par le groupe de travail sur l’action contre les bombes, ainsi que d’autres sources, dressent un état de 45 000 bombes larguées dans la bande de Gaza, sans compter le mois dernier. Bien entendu, ce nombre a augmenté aujourd’hui. Ce constat représente 7,5 fois plus de bombes que le nombre de celles qui ont été larguées en 2014 pendant les 55 jours de guerre. D’ailleurs, ces anciennes bombes larguées dans la bande de Gaza, n’ont pas été complétement éliminées aujourd’hui et certaines n’ont toujours pas explosées. Il s’agit d’une catastrophe majeure. De plus, le taux d’échec des bombes en 2014 était d’environ 20 % en raison d’une technologie moins avancée à cette période. Le taux d’échec est maintenant plus faible, il se situe entre 10 et 15 %.
Ainsi, tout cela représente plus de 3 000 bombes qui n’auraient pas explosé sur le territoire. Ce sont des conséquences extrêmes et immédiates, car à chaque fois que la population se déplace, elle n’est pas en sécurité, il y a un risque de tomber sur des bombes non explosées.
Mais la situation est tellement dramatique que même si la population est consciente du risque – et HI a un programme très développé sur la prévention face au risque en cours à Gaza avec d’autres acteurs tels que NPA ou l’UNICEF, qui font tous de la prévention au risque et de la PPC (protection et prévention des conflits) – ils choisissent quand même d’y aller. Les gens font quand même le choix d’aller chercher dans les décombres de la nourriture, de l’eau et tout ce qui peut leur être utile malgré le fait que dans les décombres il y a le risque de trouver des bombes non explosées. Les gens sont tellement désemparés qu’ils ne signalent pas non plus à chaque fois qu’ils identifient ou qu’ils voient un objet à risque.
Tout cela donne une idée de l’ampleur de la situation dramatique dans la bande de Gaza. Les gens prennent consciemment le risque d’aller chercher de la nourriture et de l’eau et ce, au risque de leurs propres vies.
La population de la bande de Gaza manque de nourriture et dépend totalement de l’aide humanitaire. Il n’y a pas de nourriture ou d’eau qui ne provienne pas de l’aide humanitaire en ce moment à Gaza. Ainsi, près de 400 000 personnes dépendent entièrement de l’aide humanitaire : sans aide, il n’y a pas de nourriture ni d’eau.
Alain Boinet : Avez-vous réussi à poursuivre votre action et à être en contact régulier avec votre équipe à Gaza ? Êtes-vous en mesure de recevoir de l’aide par des convois humanitaires ?
Danila Zizi : Le contact permanent avec notre équipe est inhabituel ici, il ne s’applique pas à la bande de Gaza. Nous avons perdu le contact avec nos collègues de Gaza à de multiples reprises au cours de ces quatre derniers mois. Il arrive même parfois que cela dure une semaine entière en raison des coupures de télécommunication qui affectent l’ensemble de la population. Je tiens à souligner qu’il ne s’agit pas seulement pour nous d’être en contact avec notre équipe, mais aussi pour eux de prendre des nouvelles de leurs proches à l’intérieur du pays. Il y a eu des jours et des jours où ils n’ont même pas pu vérifier si leurs proches étaient encore en vie. Du point de vue de leur santé mentale, c’est une situation atroce.
D’autre part, Handicap International a été en mesure d’intervenir immédiatement lors de l’escalade des hostilités, grâce à notre programme de préparation avant les évènements du 7 octobre. Nous avons mobilisé les volontaires et nos entrepôts peu de temps après le début de l’escalade. L’antenne de Handicap International en Égypte nous a soutenu dans l’achat et la coordination de l’acheminement des camions et de l’aide humanitaire dans la bande de Gaza. Nous importons des articles et fournissons des soins rapides aux personnes blessées et aux personnes handicapées que nous avons identifiées sur des sites déterminés. Nous fournissons des appareils d’assistance, des articles non alimentaires tels que des kits d’hygiène, des kits de dignité, des ustensiles de cuisine pour les personnes déplacées qui n’ont rien sur elles, des pansements, des trousses de premiers secours et tout ce qui s’y rapporte. Nous proposons également des activités récréatives à l’intérieur de la bande de Gaza en y incluant une composante PSS (soutien psychosocial) pour que les enfants puissent évacuer leur stress. Nous assurons également une formation aux risques, comme la prévention des conflits.
Alain Boinet : Combien y a-t-il de personnes handicapées à Gaza ? Et que peut faire Handicap International pour ces personnes ?
Danila Zizi : Avant l’escalade des hostilités, 21 % de la population souffrait d’une forme de handicap, soit plus de 400 000 personnes. Il est impossible d’en déterminer le nombre aujourd’hui. Ce nombre englobe des blessés souffrant d’une variété de blessures graves ou légères. Toutes ont un pourcentage élevé de possibilité de devenir permanentes parce que le système de santé s’est complètement effondré, ce qui signifie qu’il n’y a pas de soins de traumatologie qui pourraient prévenir une invalidité permanente.
Tant que nous n’aurons pas une vue complète sur le terrain, c’est-à-dire un accès à l’ensemble de la bande de Gaza, il sera impossible de déterminer combien de personnes handicapées se trouvent actuellement sur place. Nous devons également tenir compte du fait que les personnes handicapées sont les plus exposées au conflit.
Imaginez une personne sourde qui n’entend pas les alertes, qui n’entend pas les avions ne peut tout simplement pas faire face aux bombardements. Une personne en fauteuil roulant ne peut pas évacuer une zone parce qu’elle ne peut pas se déplacer durant des kilomètres sur des routes détruites.
Nous aurons très probablement un scénario dans lequel de nombreuses personnes handicapées seront malheureusement tuées au cours des hostilités et d’autres le seront en raison des blessures causées par ces hostilités.
Alain Boinet : Comment le principe humanitaire de neutralité, d’impartialité et d’indépendance est-il appliqué ? Et qu’en est-il du respect du droit international humanitaire à Gaza ?
Danila Zizi : Handicap International applique tous ces principes dans les pays où elle fournit une aide humanitaire. C’est une question que de nombreux journalistes posent à Handicap International ou aux ONG internationales pour obtenir des suggestions sur les conditions d’un cessez-le-feu ou d’une résolution du conflit. Bien sûr, nous avons notre propre opinion, mais ce n’est pas notre rôle, notre rôle est de fournir une aide humanitaire à tous ceux qui en ont besoin, où qu’ils se trouvent.
En même temps, il est indéniable qu’il y a un fort soupçon de non-respect du droit international humanitaire dans la bande de Gaza par tous les partis depuis le 7 octobre. Handicap International n’étant pas une organisation de défense des droits de l’homme, nous ne documentons pas systématiquement les violations possibles, mais d’autres acteurs le font.
Alain Boinet : Des employés de l’UNRWA sont soupçonnés d’avoir participé à l’attaque du Hamas contre Israël le 7 octobre. En conséquence, plusieurs pays ont cessé de financer l’UNRWA. Qu’en pensent les humanitaires sur le terrain ?
Danila Zizi : L’UNRWA est l’épine dorsale de la réponse humanitaire apportée à Gaza. C’est le seul acteur dans la bande de Gaza qui dispose de capacités logistiques suffisantes pour mener à bien une intervention. Suffisamment de véhicules, suffisamment de personnel pour répondre aux besoins des personnes déplacées – ce qui est loin d’être suffisant, car l’ampleur des besoins est telle que même l’UNRWA ne pourrait pas, à lui seul, apporter une réponse complète. Cependant, l’UNRWA est l’épine dorsale car il a soutenu la réponse humanitaire en termes de véhicules, en termes de soutien logistique, de sorte que de telles réponses ne pourraient pas être apportées sans les installations de l’UNRWA.
L’UNRWA est également le seul acteur à qui l’État d’Israël a confié la gestion du carburant. C’est lui qui distribue le carburant aux installations essentielles telles que les hôpitaux et les organisations humanitaires pour qu’elles puissent se déplacer.
C’est là que nous sommes confrontés à un paradoxe : d’une part, l’UNRWA est actuellement attaqué et de nombreux pays ont décidé de suspendre ou de geler leurs financements et, d’autre part, il s’agit du seul acteur qui apporte une réponse globale sur le terrain et qui est en mesure de le faire. Il est donc évident que nous demandons tous que les fonds destinés à l’UNRWA ne soient pas suspendus ou même transférés à d’autres entités. Personne ne peut faire ce qu’ils font. En outre, je pense qu’il est très dangereux de fonder notre décision sur des allégations sans attendre la fin de l’enquête.
Alain Boinet : Plus de 50 % des bâtiments de Gaza ont été détruits et la guerre semble vouloir se poursuivre à Rafah. Comment voyez-vous la situation et que pensez-vous qu’il puisse se passer ?
Danila Zizi : Je pense que de nombreuses agences et personnes sur le terrain ont déjà qualifié cette situation de catastrophe et il s’agit en effet d’une catastrophe. Une offensive sur Rafah est inimaginable. La population n’aurait nulle part où aller. Où est-elle censée aller ? Il n’y a littéralement nulle part : au-delà de Rafah il y a la frontière, à l’est de Rafah il y a des canyons et un conflit, à l’ouest il y a la mer. La population ne peut donc pas se déplacer.
Le fait est que l’État d’Israël est d’accord pour que les civils soient évacués en toute sécurité, mais il n’a pas encore été dit où ces personnes devaient aller et comment elles devaient se déplacer. Il est pratiquement impossible de le faire. De plus, Rafah est la seule zone à laquelle l’aide humanitaire peut accéder actuellement. En outre, il serait tout simplement impossible de répondre aux besoins vitaux de la population, de distribuer de la nourriture, de l’eau et toute autre forme d’aide si celle-ci venait à être déplacée. J’espère qu’ils reviendront sur leur décision et j’invite tout le monde à faire pression sur les partis pour qu’ils n’aillent pas de l’avant.
Alain Boinet : En tant que personne ayant vécu et apporté une aide humanitaire pendant des années à Gaza et en Cisjordanie, comment voyez-vous l’évolution des événements et pensez-vous qu’une solution négociée soit possible à l’avenir ?
Danila Zizi : Je ne me suis pas permis de penser beaucoup à l’avenir. Il s’agit de mon point de vue personnel, je ne donne donc pas le point de vue d’Handicap International à ce sujet.
Il est difficile de penser à l’avenir s’il n’y a pas de volonté d’ouvrir le dialogue et d’établir la justice. J’ai étudié le droit pendant de nombreuses années, je suis donc avocate spécialiste en droit international humanitaire, et je me souviens qu’un de mes professeurs disait la phrase suivante : « Il ne peut pas y avoir de paix sans justice, toute paix construite sans justice est une paix fragile ». Je crois à cette affirmation, s’il n’y a pas de justice pour tous les partis, la paix et l’avenir de ces derniers est difficilement envisageable.
Alain Boinet : Comment souhaitez-vous conclure cet entretien ?
Danila Zizi : Je voudrais conclure en disant que nous nous laissons parfois emporter par les chiffres. Le nombre de personnes qui ont été tuées, le nombre de personnes qui ont été blessées et nous oublions les visages des victimes. Chaque chiffre a un visage, un nom, une histoire, potentiellement des rêves dans leurs vies qui ont été complètement anéantis. La plupart du temps, toutes ces personnes sont innocentes. Les gens doivent se rappeler que les conséquences de cette guerre sont dévastatrices.
Nous avons rencontré de nombreux cas déchirants. L’un des témoignages que nous avons recueillis dans la bande de Gaza est celui d’une personne en fauteuil roulant qui avait complètement perdu sa dignité. Cet homme refusait la nourriture et l’eau lorsqu’elles lui étaient fournies parce qu’il ne pouvait pas accéder aux toilettes. Il y a des heures d’attente pour aller aux toilettes, les gens commencent à faire la queue pour y aller dès 5 heures du matin, mais lui ne pouvait pas le faire à cause de son handicap. Il a donc arrêté de se nourrir et de s’hydrater pour éviter d’aller trop souvent aux toilettes. C’est ainsi que l’on porte atteinte à la dignité d’une personne. Nous ne pouvons pas oublier qu’il ne s’agit que d’un seul cas et qu’il y en a beaucoup d’autres dans la bande de Gaza. Tellement de femmes et d’enfants en sont réduits à mendier dans la rue, à la merci d’autres personnes, parce qu’ils ne peuvent pas obtenir d’aide.
Nous ne pouvons pas oublier tout cela et nous devons y mettre un terme.
Alain Boinet : Nous vous remercions Danila pour cet entretien à Défis Humanitaires sur la situation humanitaire à Gaza.
Danila Zizi
Danila Zizi a une carrière de 15 ans dans le domaine humanitaire. Elle est directrice des opérations de Humanity & Inclusion en Cisjordanie et à Gaza depuis novembre 2021 et était auparavant directrice nationale de Humanity & Inclusion au Liban. Elle travaille avec Humanity & Inclusion depuis 6 ans, principalement au Moyen-Orient. Danila est une spécialiste du droit international humanitaire.
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