OCHA, interview exclusif avec Aurélien Buffler

Chef de la Section pour les politiques humanitaires et la planification au Bureau de la Coordination des Affaires Humanitaires des Nations unies (OCHA).

Makariv, Kyiv, septembre 2022. ©OCHA/Matteo Mi

Alain BOINET
Bonjour Aurélien Buffler, pour les lectrices et lecteurs de la revue en ligne Défis Humanitaires, pouvez-vous nous présenter brièvement OCHA ainsi que vous-même ?

Aurélien Buffler
Bonjour Alain et bonjour à tous.  OCHA est – en français le Bureau de la Coordination des Affaires Humanitaires (BCAH) – c’est le bureau du Secrétariat des Nations Unies, qui s’occupe de coordonner les efforts humanitaires des Nations unies et de leurs partenaires.

C’est le bureau qui essaie de faire en sorte que les agences onusiennes, les ONG et autres partenaires humanitaires travaillent ensemble au Soudan, à Gaza, en Ukraine pour atteindre des objectifs communs et aider au mieux les populations qui sont dans le besoin.

Pour ma part, je m’occupe au sein d’OCHA d’une équipe en charge des politiques humanitaires, spécifiquement des politiques humanitaires liées au droit international humanitaire, à l’accès humanitaire, à tout ce qui touche à l’idée d’une aide humanitaire basée sur les principes humanitaires.

Nous avons 3 objectifs principaux :

Le premier, c’est de soutenir les équipes d’OCHA et plus largement les équipes humanitaires sur le terrain quand elles ont des questions liées à ces thématiques. Par exemple, quel est le régime juridique qui s’applique ou quels sont les précédents en termes de policy sur lesquels on peut bâtir une réponse. C’est un soutien opérationnel.

Le 2ème objectif de mon équipe est de soutenir en tant que secrétariat les discussions entre les États membres ici au siège sur ces thématiques, notamment au Conseil de Sécurité. La semaine dernière, le Conseil de Sécurité a tenu son débat ouvert sur la protection des civils, et considère le rapport du secrétaire général sur la protection des civils. C’est mon équipe qui à la fois a rédigé le rapport et qui a soutenu les discussions entre États membres.

Le 3ème objectif de mon équipe, c’est un objectif de coordination sur les questions policy au niveau global. Nous travaillons avec nos partenaires des Nations-Unies, ONG, Croix Rouge, pour nous assurer que nous avons la même lecture des grandes évolutions qui touchent aux domaines que j’ai soulignés et pour travailler ensemble pour résoudre ces défis.

Par exemple, s’agissant de l’impact des sanctions ou des mesures de contre-terrorisme sur l’aide humanitaire, mon équipe s’efforce de coordonner la position et le plaidoyer des organisations humanitaires.

Le Conseil de sécurité des Nations-Unies adopte une résolution sur la protection des civils dans les conflits armés, mai 2024. ©UN Photo/Loey Felipe

Alain BOINET
Le Secrétaire Général des Nations Unies vient de publier un rapport sur la protection des civils en période de conflit armé. Par ailleurs, le Conseil de sécurité des Nations unies vient d’adopter, à l’initiative de la Suisse, une résolution pour la protection du personnel humanitaire et du personnel de l’ONU dans les zones de conflit. Rappelons qu’en 2023, 500 humanitaires ont été victimes de violences, dont 250 qui ont été tués. A la veille du 75e anniversaire des conventions de Genève de 1949 au mois d’aout, quel bilan faites-vous et quelles sont les initiatives et mesures prises par l’ONU avec le concours d’OCHA pour la protection des civils et des humanitaires ?

Aurélien Buffler
Est-ce que le travail des humanitaires est plus difficile et risqué de nos jours ? C’est difficile à évaluer.  Je note par exemple que les humanitaires n’ont jamais été aussi présents dans autant d’endroits avec autant de moyens pour assister autant de personnes vulnérables.

Ceci étant dit, l’environnement dans lequel nous opérons a évolué, notamment en termes de sécurité.  À Gaza, au Soudan, en Centrafrique et dans la majorité des autres crises le drapeau humanitaire ne constitue plus en soit une garantie de sécurité. Nous avons dû nous adapter, notamment en renforçant notre gestion du risque sécuritaire.

Ces efforts nécessaires sur la gestion des risques ne pourront cependant jamais nous protéger de manière suffisante. Ce dont nous avons vraiment besoin, c’est que les parties au conflit respectent le droit humanitaire et facilitent notre travail, notamment l’accès humanitaire ; dans de trop nombreux contextes, ce n’est pas le cas. Nous voyons aujourd’hui des parties au conflit qui se sentent plus désinhibées dans leurs décisions de s’attaquer aux humanitaires pour une raison ou un autre. Évidemment, quand les parties veulent bloquer l’aide humanitaire, un moyen très efficace, c’est de s’en prendre aux staffs humanitaires et à leurs moyens d’opérer. Et bien sûr, ce sont ceux en première ligne, les staffs locaux des ONG qui sont les plus exposés.

L’adoption de la résolution 2730 sur la protection des personnels onusiens et humanitaires par le Conseil de Sécurité envoie à ce sujet un message politique important à ces parties au conflit et plus largement aux Etats Membres.

Plus largement, sur la protection des civils et le respect du droit international humanitaire, les Nations Unies mais aussi le CICR ont partagé leurs inquiétudes avec le Conseil de Sécurité et les Etats Membres lors du débat ouvert du 21 Mai. Notre constat est que les règles existent et qu’elles couvrent tout ou quasiment tout ; mais qu’il y a clairement un problème de respect et de mise en œuvre de ces règles par les parties au conflit et les Etats.

Une tendance est particulièrement inquiétante : Nous voyons des parties au conflit et certains États adopter des interprétations du droit international humanitaire extrêmement permissives et si élastiques qu’elles reviennent à le vider de toute substance.

Il y a aussi un problème d’impunité quasi-généralisé pour les violations les plus sérieuses.

Le rapport du Secrétaire Général rappelle que le droit international humanitaire doit rester la base de toute protection des civils. Le rapport souligne également qu’au-delà du droit international humanitaire et des obligations des parties au conflit, la protection des civils doit être envisagée du point de vue des civils eux-mêmes et des dommages qu’ils subissent. Le rapport encourage donc les Etats à mettre les civils et les souffrances subies au centre des discussions. C’est un renversement de paradigme pour une problématique qui était jusque-là abordée du point de vue des parties au conflit et de leurs obligations juridiques.

Il y a déjà eu des évolutions importantes au cours des dernières années, notamment l’adoption de la déclaration politique sur l’usage des armes explosives en zones peuplées qui épouse déjà cette logique.

Distribution de nourriture à Wad Medani, 8 juin 2023. ©UNOCHA/Ala KheirPhoto: OCHA/Ala Kheir

Alain BOINET
Dans son rapport 2023,
OCHA a constaté une baisse significative des financements humanitaires. L’appel initial concernait 230 millions de personnes pour un budget de 56 milliards de dollars. Les financements reçus ont permis de secourir seulement 128 millions de personnes avec un budget de 24 milliards de dollars. Comment interprétez-vous cette baisse significative ?

Aurélien Buffler
En 2023, 24 milliards ont été reçus sur les 56 milliards demandés. Il y a un trou de presque 32 milliards. Ce qui est aussi nouveau et marquant en 2023, c’est que les ressources à notre disposition ont beaucoup baissé. Je crois qu’en 2022, on avait reçu aux alentours de 30 milliards de dollars.

À quoi peut-on attribuer cela ? Beaucoup d’États qui financent la majeure partie de l’humanitaire ont réduit et coupent les budgets d’aide au développement et d’aide humanitaire. L’aide humanitaire est financée principalement par des bailleurs de fonds occidentaux. En comparaison, les sources alternatives de financement, que ce soit d’autres États ou du secteur privé restent relativement réduites. Donc, d’un côté des budgets qui baissent dans les États donateurs et de l’autre, pas d’alternatives de financement. Cela résume assez bien la difficulté dans laquelle est le financement de l’aide humanitaire aujourd’hui.

OCHA, OMS et UNFPA lors d’une mission conjointe visant à transférer les patients nécessitant des soins médicaux de l’hôpital du Croissant-Rouge palestinien de Khan Younis à Rafah. © OMS / Christopher Black

Alain BOINET
En 2024, dans ce contexte,
OCHA a adopté une nouvelle méthodologie, un cadre d’analyse conjointe et intersectionnelle qui introduit une nouvelle norme internationale d’évaluation des besoins humanitaires et des risques de protection. Pouvez-vous nous présenter les principales caractéristiques de ce nouveau cadre qui soulève bien des questions.

Aurélien Buffler
Nous avons toujours eu des méthodologies qui évoluent. Je crois que ce qui est intéressant aujourd’hui, c’est comment le nouveau cadre cherche à avoir une vision un peu plus intersectionnelle et puis aussi comment la protection est mieux intégrée qu’elle n’était avant ; notamment en devenant un objectif commun pour tous les secteurs.

Cela va aussi au-delà d’un changement méthodologique. Le constat est que l’on a moins de ressources aujourd’hui qu’auparavant et qu’il faut donc mieux prioriser. C’est juste un constat de fait. C’est une approche pragmatique. Si vous regardez l’analyse globale, il y a 300 millions de personnes qui ont des besoins humanitaires. Or en 2024, nous nous focaliserons sur les 180 millions qui, selon nous, sont les plus vulnérables. Ça ne veut pas dire que les 120 millions qui restent, n’ont pas eux aussi des besoins ; simplement nous n’avons pas les moyens de les aider.

Alain BOINET
Je complèterai
par une question de l’un des membres du Comité d’Experts de Défis Humanitaires. Ce nouveau cadre d’analyse correspond t’-il à une nouvelle définition de ce qu’est un besoin humanitaire, ou est-ce un moyen pour améliorer le pourcentage de financement de l’aide humanitaire internationale ?

Aurélien Buffler
C’est sans doute un peu les deux. Je crois qu’il y a effectivement un effort pour affiner la notion de besoin humanitaires : Qu’est-ce qui humanitaire ? Qu’est-ce qui ne l’est pas ? Ce n’est pas un débat nouveau.

Ceci intervient dans un contexte où les humanitaires sont sous pression pour prendre en charge de plus en plus de choses. Alors que les côtés politique, sécuritaire et développement des Nations unies sont confrontés à certains défis, l’humanitaire est souvent vu comme la solution ; la partie où il y a de l’argent ; où il y a des moyens de prendre en charge de plus en plus de besoins. Ce n’est ni vrai ni tenable. Les moyens des humanitaires sont bien moindres que beaucoup d’autres ; l’aide humanitaire ne constitue qu’une fraction de l’aide publique au développement. Et, par ailleurs, les humanitaires ne sont pas équipés pour faire autre chose que de l’humanitaire.

Quant à améliorer le pourcentage de financement en baissant les besoins, là n’est pas l’intention. Simplement, nous voulons présenter une image réaliste : notre plan de réponse doit être en adéquation avec les moyens dont nous disposons. Il ne sert pas à grand-chose de faire des plans de réponse dont nous savons à l’avance qu’ils ne seront pas financés.

Alain BOINET
Lors du Forum Humanitaire Européen à Bruxelles au mois de mars,
le commissaire européen en charge de l’aide humanitaire (ECHO), Janez Lenarčič, a déclaré que le canot de sauvetage humanitaire coulait. De son côté, Cindy McCain du Programme Alimentaire Mondial (PAM), a déclaré : « En Afghanistan, nous avons retranché 10 millions de personnes des aides. En Syrie, 4 millions. En Somalie, 3 millions. »

A-t-on une idée claire des conséquences de cette suppression de l’aide pour ces populations ? Est-ce qu’un acteur humanitaire comme OCHA pourrait évaluer ces conséquences, notamment dans la perspective de remobiliser les donateurs ou de leur faire voir quelles sont les conséquences de cette absence de moyens ?

Aurélien Buffler
Vous avez totalement raison. La plupart des organisations humanitaires font face à des besoins humanitaires qui augmentent et des financements qui ne suivent pas ou qui reculent. Elles doivent donc couper dans les programmes. Et dans l’humanitaire, couper dans les programmes c’est couper de l’aide qui va à des gens dans le besoin.

Malheureusement, nous n’avons pas toujours les moyens de suivre ces populations une fois qu’elles sont sorties de ces programmes.

Je reprends la déclaration du commissaire européen qui dit que le bateau coule. Je pense que c’est une assez bonne image. Je rajouterai que c’est aussi parce qu’on charge peut-être un peu trop la barque. Entre un développement qui est confronté à certains défis et des conflits qui durent de plus en plus longtemps, l’humanitaire est vu comme la seule roue de secours. Le problème, c’est que les capacités humanitaires sont limitées.

Alain BOINET
Dans
son discours au Forum Humanitaire Européen, Martin Griffith a souligné que nous avions désespérément besoin de volonté politique pour faire face aux défis rencontrés.  Selon vous, que voulait-il dire exactement ?

Aurélien Buffler
On a besoin d’une volonté politique pour sortir de certaines crises. Quels sont les conflits armés qui ont été résolus ces dernières années ? or ces conflits sont la principale cause des besoins humanitaires aujourd’hui.

Sortir de l’humanitaire pour les populations concernées ne sera possible qu’une fois que ces crises seront résolues. Et ça ce n’est pas les humanitaires qui peuvent le faire, ce sont les responsables politiques et ce sont ceux qui s’occupent de paix et de sécurité.

Il faut aussi une volonté politique pour faire respecter le droit international humanitaire, faire cesser les violations et le blocage de l’aide.

C’était intéressant ce que vous disiez en prémisse de cette question sur l’aide publique au développement qui a augmenté en 2023 alors que l’aide humanitaire a baissé. Cela voudrait dire qu’il y a des décisions politiques de faire plus d’aide au développement et moins d’humanitaire. Il faudrait aussi poser la question de savoir quels canaux sont utilisés, comment cette aide est repartie. Enfin, cette aide soutient-elle le système multilatéral ou est-ce plus de la coopération bilatérale ?

Sara Al Saqqa, responsable des affaires humanitaires d’OCHA, discute avec une famille de personnes déplacées qui cherchent une aide médicale au point médical de Médecins sans Frontières (MSF) Belgique près du camp d’Al Mawasi. © OMS / Christopher Black

Alain BOINET
Où en sommes-nous cette année en 2024 suite à l’appel d’OCHA pour secourir 185 millions de personnes pour un budget évalué à 46,4 milliards de de dollars.
Je suis allé voir sur le site d’OCHA et je crois que l’on est seulement à 15% des financements nécessaires.

Ainsi, avant la Conférence humanitaire internationale sur le Soudan qui a lieu à Paris le 15 avril, sur les 4 milliards demandés, seulement 5% avaient été mobilisés. Si la conférence a permis de mobiliser 2 milliards de dollars, la situation générale semble plus que préoccupante ?

Aurélien Buffler
Nous sommes effectivement à 15% de financement au mois de juin. Si on continue à ce rythme, on aura à peu près 30-35% de nos besoins couverts d’ici la fin de l’année. Ce n’est clairement pas assez ; cela veut dire que 65% ne seront pas couverts et que de nombreuses populations n’auront pas l’aide nécessaire.

Ce qui est inquiétant, c’est que déjà en 2023, nous n’avons reçu que 43% de l’aide nécessaire contre une moyenne de 55 à 65% habituellement. J’ai peur qu’au rythme actuel, nous soyons sur la même trajectoire.

Alain BOINET
Dans l’appel d’OCHA, cette année,
Martin Griffiths déclare : « La situation est également un signal d’alarme. L’aide humanitaire ne va pas être la seule solution. Nous devons partager la charge. » Il s’adressait là aux acteurs du développement. Avez-vous constaté des progrès à ce sujet ? Et où en sommes-nous du nexus humanitaire développement qui n’est pas tout à fait nouveau ?

Aurélien Buffler
Cette discussion date au moins du Sommet Humanitaire Mondial en 2016 et même avant. Et c’est vrai que les progrès ont été trop mitigés depuis. Dans trop de crises, les humanitaires se retrouvent seuls à essayer de gérer les conséquences de choses qui vont au-delà de leur mandat et compétence.

Dans beaucoup de contextes les acteurs de développement ont des difficultés à prendre le relais en raison de problèmes de financement ; ou de difficultés politiques.

Il y a aussi des sources de financement, notamment de la Banque mondiale, qui sont basées sur certains critères que beaucoup de ces pays ne remplissent pas, et donc on est bloqué et le résultat c’est que l’aide humanitaire est vue comme la réponse à tout.

Alain BOINET
Les principaux bailleurs de l’Aide Publique au Développement sont les pays membres de l’OCDE, pour une large part les pays occidentaux. Voyez-vous des évolutions, voire des rapprochements de la part de pays comme la Chine, le Brésil,……

Aurélien Buffler
Il y a beaucoup plus d’acteurs ou d’États prêts à contribuer d’une manière ou d’une autre à l’effort humanitaire qu’il y a 20 ou 30 ans, ça c’est indéniable. Vous en avez noté certains et on peut aussi prendre les pays du Golfe par exemple.

Après, la réalité, c’est qu’en proportion, les pays de l’OCDE continuent à financer la majorité écrasante de l’aide humanitaire.

La question est de savoir si ces nouveaux acteurs ont les moyens et l’ambition de peser en termes de financement ? Et s’ils ont cette ambition, est ce que le financement de l’aide des Nations-Unies est leur priorité ?

Je note que dans certains cas, le financement de l’aide humanitaire ne se fait pas à travers les agences onusiennes ou d’autres. Il y a des institutions nationales qui ont leur propre réseau dans les pays affectés ; et qui par contre n’ont pas les « codes », le besoin ou l’envie pour travailler avec le système humanitaire actuel. Mais le système humanitaire est-il capable et est-il assez ouvert et flexible pour intégrer ces acteurs et leurs sources de financement ? c’est une question légitime.

Alain BOINET
Nous arrivons à la fin de cette cet entretien. Alors, comment vous souhaitez conclure ?

Aurélien Buffler
Le système humanitaire fait face à de nombreux défis. Beaucoup ne sont pas nouveaux et ont été discuté au Sommet Humanitaire Mondial et au sein du grand bargain: localisation ; financement ; participation des population ; etc.

Comment répondre à ces défis ?  Une des discussions les plus intéressantes de ces dernières années, est la discussion autour du flagship. Le flagship reprend ces grandes thématiques, mais de manière beaucoup plus pragmatique que ce qu’on a connu jusqu’ici.

Le flagship, part du terrain en laissant les processus établis de côté. Dans les pays qui sont pilotes, au Niger, aux Philippines, au Sud-Soudan, en RDC, il y a déjà des choses intéressantes qui en sortent.

La première chose très intéressante qui en sort et je crois qu’il faut que l’on insiste, c’est que quand on parle aux populations, quand on les écoute, elles n’ont pas la même vision que nous, ni de leurs besoins, ni de la manière dont on doit répondre à leurs besoins. C’est fondamental et ça nous oblige à une réflexion sur la manière dont nous travaillons et son impact réel. Répond-on vraiment aux besoins des populations ? Pas les besoins que nous définissons, mais les besoins que les populations elles-mêmes définissent ? C’est une question épineuse et difficile.  Il faut bien sûr se garder de réponses simplistes. Je pense qu’il y a beaucoup de bonnes choses que font les humanitaires. En même temps, nous avons l’obligation d’entendre ceux que nous aidons et de nous interroger sur l’impact de notre action.

Alain BOINET
En 2016,
lors du Sommet Humanitaire Mondial, le grand bargain affichait une priorité, parmi d’autres, celle d’un choc de simplification administratif. En fait, aujourd’hui même, certains acteurs et même des cabinets d’audit disent que l’on se retrouve dans un choc de complexification et que, par voie de conséquence, ce qui est imposé en quelque sorte aux ONG internationales, elle l’impose elle-même aux ONG nationales qui sont dans l’incapacité de répondre à l’escalade des normes qui se fait au détriment de la mise en oeuvre opérationnelle de l’aide humanitaire. 

Non seulement il n’y a pas de choc de simplification, mais c’est le contraire qui se produit. Chacun se protège au détriment de l’ensemble des acteurs et notamment au bout de la chaîne, des acteurs locaux qui ne sont pas dans la mesure de répondre à ces standards.

Aurélien Buffler
Je suis assez d’accord avec ce constat. À quoi peut-on l’attribuer ?

Certaines obligations et processus sont imposées à nos bailleurs de fonds, notamment par leur Parlement, pour contrôler l’usage de l’argent public. On peut bien sur comprendre cela ; mais il faut aussi reconnaitre que ça se traduit souvent par plus de processus et contrôle de rapports.

Je pense qu’il y a aussi une tendance d’importer dans l’humanitaire des techniques de management qui se traduisent par plus en plus de processus et d’indicateurs pour mesurer l’« effectiveness ».

Enfin, il y a peut-être aussi une tendance de notre part – nous les humanitaires – à nous réfugier dans des processus pour se sentir plus professionnels et sûrs.

Tout cela mis ensemble amène affectivement à une complexification qui ne peut pas marcher pour des petites ONG locales, mais même pour des grosses ONG locales qui ne sont pas dans le même état d’esprit, qui n’ont pas parfois les outils pour faire ça, ni la patience ni la volonté.

Je crois que si on est sérieux sur la localisation, il va falloir changer de manière fondamentale la façon dont on travaille avec ces organisations, y compris réduire le nombre de processus et de rapports et en même temps reconnaître tous les risques qu’on transfère à ces organisations et les aider à gérer ces risques, notamment le risque sécuritaire ou fiduciaire.

En termes de logique, le flagship va dans ce sens-là. Parce que ça ne commence pas par le processus. Le processus est défini par les acteurs locaux au plus près des besoins.

Alain BOINET
Aurélien, je vous remercie pour ce long entretien qui permet de poser ensemble et dans un esprit de partenariat des problèmes dans le but d’améliorer l’action humanitaire pour les populations en danger.


Aurélien Buffler est chef de la section pour les politiques et la planification humanitaires au Bureau des Nations Unies pour la Coordination des Affaires Humanitaires (OCHA).  Aurélien a plus de 20 ans d’expérience dans les domaines humanitaire et des Droits de l’homme ; y compris en tant que Team Leader d’OCHA pour la réponse humanitaire en Syrie ; chef de la coordination du bureau d’OCHA dans les territoires palestiniens occupes ; ou expert en Droits de l’Homme pour la mission de l’OSCE au Kosovo.

 

 

 

Déclaration de Martin Griffiths sur le financement de l’aide humanitaire en 2024 : (3) Publier | Fil d’actualité | LinkedIn

 

 

 

 

 

L’aide humanitaire en Ukraine : entre héritages de l’ère soviétique et les défis du 21ème siècle

Un article de François Grunewald, Président fondateur du Groupe URD

Aide médicale avant d’être embarquée dans un avion affrété par Nova Ukraine de Seattle à Lublin, Pologne, 29 mars 2022. © Igor Markov

Cet article présente un certain nombre de réflexions basées sur 5 missions en Ukraine entre 2020 et 2024 renforcées par plus de 20 ans d’observations sur le terrain des conflits dans différentes parties de l’ancienne ère soviétique (Tchétchénie, Abkhasie, Ossétie, Haut Karabach).

Comprendre

L’aide humanitaire internationale est arrivée en Ukraine avec une très faible compréhension de ce contexte, de son histoire, et des défis humains, sociétaux et technologiques qui avaient formaté l’Ukraine de 2022. Elle est arrivée avec ses méthodes, ses modes d’action, ses présupposés développés dans des pays peu développés, aux administrations fragiles, aux sociétés civiles plus ou moins dynamiques mais très souvent très dépendantes de l’aide internationale. Elle a trouvé en face d’elle un pays organisé, certes avec ses lourdeurs administratives mais aussi son extraordinaire niveau de digitalisation, un monde où coexistent les complexes technologies du monde soviétique et le top de la technologie moderne.

Les acteurs internationaux de l’aide humanitaire se sont trouvés confrontés à une société civile « en résistance », rodée aux épreuves des manifestations de la dignité du Maidan et de la guerre de 2014, et mobilisée de façon impressionnante auprès des déplacés, des populations vulnérables des zones de front, des blessés civils et militaires. Le quotidien de ces dizaines de milliers de volontaires ? Aider les déplacés à trouver un logement, approvisionner en nourriture les personnes âgés des zones de front incapables de quitter leur maison, faciliter les évacuations de Marioupol ou de Liman, apporter des générateurs pour les structures de santé dans les zones difficiles, mais aussi tisser des tissus de camouflage pour les tanks, préparer des trousses de premier secours pour les femmes et hommes au front, trouver de l’argent pour l’achat de drones…

Avec la menace des accusations de corruption, de nombreux groupes de volontaires, encore rarement constitués en association selon la législation ukrainienne, ont développé des systèmes de traçabilité de l’aide et de redevabilité assez ingénieux, basés sur les systèmes digitalisés de l’état civil ukrainien, mais pas conçu pour être compatibles avec les méthodes de l’aide classique. D’où une plainte récurrente de la part de ces volontaires de la charge administrative de redevabilité qui est imposée par ceux qui les financent, qui font souvent ces demandes mais pas le transfert de ressources qui rendrait facile la réponse.

Pour la troisième fois depuis le début du conflit, Rafael Grossi, Directeur général de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), s’est rendu sur le site de la centrale de Zaporijia, le Jeudi 15 juin 2023. ©AIEA

L’énergie : une des clés d’un pays moderne aux hivers froids

Dans l’Ukraine du début 2020, la gestion de l’énergie, du chauffage et de l’accès à l’eau s’appuyait sur les technologies de la période soviétique. Le chauffage en zone urbaine et péri-urbaine était en général collectif, et les calories circulaient dans d’énormes réseaux de tuyauterie apportant l’eau chaude de grandes centrales au charbon, au gaz ou à l’électricité nucléaire. Dans certains cas, des chauffages électriques d’appoint existaient dans les immeubles et les bureaux tandis que dans les zones rurales, le bois sous différentes formes (bûches, briquettes, etc), était la clé du chauffage. Les programmes de « winterisation », conçus en début 2022 pour l’hiver 2022-23 comportaient des composantes assez légères et classiques, avec des kits « hiver » contenant des habits chauds et du matériel pour des réhabilitations légères du bâtis (bâches pour les toits, contreplaqué pour fermer portes et fenêtres, etc.

Les bombardements russes de l’automne 2022 sur les infrastructures énergétiques ont obligé un « changement de braquet » dans la réponse, mais qui a amené les acteurs de l’aide dans des secteurs inconnus : ceux de l’énergie dans un monde urbanisé, où une partie de la population habite dans des grands immeubles et où lumière et chaleur sont des éléments clés de la vie en hiver. La fourniture massive de générateurs de tout genre et de tout modèle a permis aux Ukrainiens de passer l’hiver, mais s’est déroulée dans un manque total de coordination. Des générateurs de deuxième main, sans pièces détachées, ont été fourni en même temps que des équipements neufs, mais sans manuel et matériel de maintenance. Les Ukrainiens eux-mêmes ont eu du mal à gérer tous ces apports avec la résurgence du « syndrome de l’écureuil » rendant difficile une répartition optimale de tous ces équipements.

Mais, d’un autre côté, grâce à d’immenses efforts et d’impressionnants sacrifices, les ingénieurs ukrainiens ont sans cesse réparé, remplacé, refait fonctionner tout ce qui pouvait l’être. Ceci s’est passé avec une grande consommation des stocks de pièces détachées destinées à l’’entretien des équipements anciens. Ces stocks étaient en bonne partie épuisés à la fin de l’hiver 2002-23, laissant le pays vulnérable pour l’hivers suivant. La stratégie mise en place pour 2023-24 a été « protéger-réparer-optimiser » les systèmes à tous les niveaux : La défense anti-aérienne pour les grandes infrastructures, les sacs de sable et les gabions pour les plus petites ont été clé pour protéger.

Dès l’été 2023, des consignes ont été donnés aux acteurs de la décentralisation pour consolider leurs stocks de carburant et de mieux répartir les équipements reçus. L’hiver 2023-24 s’étant avéré assez doux, cet ensemble de stratégie s’est avéré payante dans la plupart du pays. Restent les zones très proches du front où tout reste fluide, et où la dispersion sur le territoire et la mobilité des petits équipements s’avère la clé de la réponse énergétique.

Les systèmes de traitement de l’eau en osmose inversée. (Photo François Grunewald)

L’eau

L’aide internationale dans le secteur WASH est arrivée avec ses expériences africaines, où prévalent les petites infrastructures (puits, forages) et des problèmes essentiellement liés à la qualité bactériologique de l’eau. De fait, la plupart des systèmes de traitement de l’eau connus sont essentiellement conçus pour potabiliser l’eau en la traitant par des filtres ou des systèmes de diode UV éliminant bactéries et matières organiques. En Ukraine, la situation est assez différente. D’une part, la base ancienne du système d’approvisionnement en eau s’appuie sur des prises d’eau importantes dans les cours d’eau, qui sont conduites à des stations immenses de traitement (lits de coagulation, filtres à sables, etc.) puis redistribuée par des canalisations de grands diamètres vers les villes et villages, sous la surveillance et la gestion financière des agences locales de l’eau, les VODOKANAL.

Mais il y a une grande hétérogénéité de qualité de l’eau ainsi distribuée, avec une différenciation entre « eau technique » et « eau potable ». De fait, dans de nombreuses zones d’Ukraine, la population dépend d’un commerce d’eau potable, soit en bouteille, soit achetée dans des « kiosques ». La pollution des sols est à la fois ancrée dans des problèmes géologiques, dans l’histoire de la pollution de la zone avec les pratiques industrielles et agricoles de la période soviétique et l’impact du conflit avec la pollution des nappes liées aux produits chimiques contenus dans les munitions et pour une grande zone du sud, de la destruction du barrage de Kakhovka. Dans les zones côtières (Mykolaev, Kherson, Nicopol, Zaporizhia), la dépendance aux eaux de surface est rendue essentielle par le fait que, en raison des caractéristiques géologiques de cette bande qui longe la Mer d’Aral, l’eau des nappes étant salée et à haut taux de soufre. L’eau de surface a disparue après la destruction du barrage. Ce n’est que récemment, avec l’introduction de la technique de l’osmose inversée, que cette ressource profonde a commencé à pouvoir être exploitée.

Dans d’autres zones d’Ukraine, la différence « eau technique – eau potable » demeure, liée à des facteurs géologiques : calcium sur Kharkiv, fer sur Sumy, etc. mais aussi au niveau important de corrosion des tuyauteries, souvent aggravé par la fréquence des pannes d’approvisionnement d’eau dans les tuyaux, qui accélère la dégradation de ces derniers. Là encore, des techniques de potabilisation adaptées doivent être développées, mais elles sortent de la boite à outils classique des acteurs du WASH.

Le président ukrainien, Volodymyr Zelensky, rendant visite à des soldats ukrainiens blessés et soignés dans un hôpital militaire, 13 mars 2022.

La santé

Le système de santé ukrainien d’avant la guerre de 2022 était composé de plusieurs strates. D’une part, le système s’appuie sur l’héritage de la période soviétique avec ses dispensaires (ambulatories) et ses hôpitaux (licarne) et une gestion répartie entre le ministère de la Santé (normes et régulations) et les institutions issues de la décentralisation, mairies et oblasts, pour la gestion économique et le management global. Les technologies de l’époque comportent leurs lots de vielles techniques et d’approches qui encore aujourd’hui restent performantes. Ce système gérait toute ce qui est « santé publique » ainsi que les besoins spécifiques de le population vieillissante (problèmes cardiaques, rénaux, cancers, etc.).

D’autre part, on a vu émerger une médecine moderne, plutôt urbaine et couteuse, s’appuyant sur des technologies de pointe, en général portées par des acteurs de la société civile ou du secteur privé. Enfin, la mobilisation pour secourir les blessés lors des manifestations du Maïdan puis de la guerre de 2014, a vu apparaitre une véritable culture de la médecine de guerre. Soutenue par une série de lignes de réponse, cette pratique de la médecine de guerre s’est fortement renforcée, avec des approches spécifiques pour renforcer la capacité des soldats de prendre en charge les blessés sur le front, les stabiliser et les expédier, sous le contrôle de l’administration militaire, vers l’arrière ou des plateaux techniques peuvent intervenir, voire référer à un troisième niveau.

On notera l’énergie des volontaires et des associations qui les soutiennent pour produire et approvisionner le front avec des kits individuels contenant le dernier cri des tourniquets et des pansements compressifs antihémorragiques. On notera une fois encore que dans la grande quantité de médicaments envoyés, il y a toujours une masse importante de produits à la limite de la date de péremption, de boites envoyées incomplètes et sans notice d’utilisation, etc.  Le système apprend très lentement…La guerre contre les hôpitaux, avec destruction de services de santé essentiels, sera une des pièces à porter lors du grand tribunal de la mémoire, et peut être à celui réel de la justice internationale.

Deux grands problèmes de santé vont peser fortement sur le futur du pays. D’une part l’importance du nombre de blessés ayant subi amputations et chirurgie réparatrice et qui restent à jamais marqués dans leurs corps. De l’autre tous les traumatisés par la guerre, soldats blessés ou ayant été confrontés de façon très brutale à la mort, familles des morts au front ou sous les bombes, avec parfois exposition directe avec les corps de proches, etc. qui sont eux marqués dans leurs âmes. La gestion de ces deux types de blessures va être un des grands défis de l’Ukraine de demain, tandis qu’il faudra aussi remettre en place un système de santé publique adapté aux défis de l’après-guerre : populations vieillissantes, mode de vie de plus en plus urbain, mais aussi impact sur la santé des pollutions issues de la période de guerre, sans oublier les effets toujours présents de la catastrophe de Tchernobyl, avec les taux de cancer élevés qui continuent depuis 1986 d’affecter les populations touchées par le néfaste  nuage et les radiations.

Mars 2022, Dnipro, Ukraine. © Giulia BERTOLUZZI

L’aide alimentaire, l’aide en cash, le soutien à l’économie

Dans la période soviétique, des mécanismes comme les Croix rouges nationales assuraient des distributions alimentaires aux plus nécessiteux, notamment lors de situations spéciales (hiver très rigoureux, catastrophes naturelles, etc.). Dès le début de la guerre, des quantités importantes d’aide en nature ont été collectées, notamment à l’intérieur de l’Ukraine, envoyées et distribuées. Des milliers de tonnes d’aliments, de produits d’hygiène, d’habits sont arrivées. D’abord distribuée surtout dans les centres de déplacés qui fuyaient les zones de combat, voire le pays en février-mars 2022, cette aide en nature s’et réorientée vers les zones difficiles du sud et de l’est, où elle reste essentielle pour les zones d’économie dysfonctionnelle et d’infrastructures détruites comme il en existe encore beaucoup proches du front.

Puis la politique de l’aide devant permettre de passer de l’aide en nature aux transferts de cash/argent liquide s’est mise en place, en tout cas dès qu’on est loin de la zone dite « de contact ». Dans le système soviétique comme dans l’Ukraine d’avant-guerre, les systèmes de pension pour les personnes âgées étaient une des clés de la survie économique des populations âgées et vulnérables. L’Ukraine avait modernisé tout cela et avait créé des systèmes spéciaux pour les transferts de cash lors de la période COVID. L’aide internationale a mis du temps à comprendre la situation et à identifier qu’il existait des systèmes performants en place. Et comme trop souvent, elle a mis en place ses propres mécanismes. Ainsi, à côté de IPOPAMAGA, le système ukrainien de transfert social de cash, l’aide internationale a mis en place son couteux système RED ROSE, qui nous vient tout droit d’Afrique de l’Est. Croyance dans sa toute-puissance, ignorance des pratiques existantes, quelque soient leurs performances, l’aide internationale continue de fonctionner comme un rouleau compresseur.

Quelques défis à venir

Les Ukrainiens ont démontré des capacités incroyables de résistance face à l’agression, de résilience face aux enjeux de la survie des personnes et des systèmes. Ils ont accueilli l’aide internationale avec de grands remerciements, une grande gentillesse mais aussi, en deuxième ligne, pas mal de frustrations. Combien de fois, derrière les grands sourires et les « diakouyou » (merci), il y avait aussi « c’est qui ces gamins et gamines qui viennent avec leurs expériences africaines nous dire ce qu’il faut faire, alors qu’ils ne connaissent ni le contexte, ni la culture de notre pays, ni réellement nos souffrances ? C’est quoi ces organisations qui nous demandent de faire le travail en zones dangereuses, nous demandent plein de rapports, et ne payent même pas le diesel pour le transport de l’aide en zone de front et les salaires de ceux qui doivent écrire les rapports ?».

Les défis de la « localisation de l’aide » sont soulignés avec évidence dans ce contexte ukrainien où la personne qui distribue de l’aide dans la boue et conduit une petite fourgonnette dans les bois de la ligne de front s’avère être …un physicien nucléaire ; quand la personne qui gère les registres de distribution a été dans sa vie antérieur un avocat renommé du barreau d’Odessa ?

Les acteurs internationaux de l’aide sont devenus des « control freaks » empêtrés dans leurs procédures et leurs guidelines.  Comment gérer l’égalité de genre et le risque de violence sexuelle par les acteurs de l’aide avec les listes « femmes-hommes/ filles et garçons » quand tous les enfants ont été évacués et qu’il ne reste plus que des personnes âgées ? On se trouve avec des formulaires standards inadaptés et les acteurs ukrainiens s’épuisent à répondre à nos demandes de « conformité », même s’ils savent bien que face à la terrible réputation de corruption qui affecte l’image de l’Ukraine, il leur faut être exemplaire… Classée en bas de l’échelle de Transparency International, le pays remonte de quelques places chaque année, avec des réformes, des campagnes d’arrestation jusque dans les sphères les plus proches du pouvoir. Mais la route est longue et il est clair que dans un monde où de nombreuses forces sont défavorables à l’Ukraine, l’aide à ce pays ne peut pas se permettre des scandales de corruption…

L’aide humanitaire a permis au pays de passer la terrible période de l’invasion de février-mai 2022. Elle a facilité la mise à l’abris de centaines de milliers d’Ukrainiens dans les villes de l’arrière, dans les pays voisins, dans d’autres mêmes à l’autre bout de l’Europe, où des dynamiques d’accueil magnifiques se sont mises en place (avec un réel déséquilibre face à l’accueil pour d’autres populations dans la détresse qui elles aussi frappent à nos portes).

Le soutien international a permis à l’Ukraine de gagner la « bataille contre le Général Hiver en 2022-23, sans pour cela oublier l’importance de ces « points d’invincibilités » et de ces centaines de bunkers organisés pour accueillir pour quelques heures, pour quelques jours des populations fuyant la peur, le froid, le noir. Mais évidemment le cœur de ce qui a fait tenir le pays, ce sont bien ses capacités de résistance, son énergie pour faire émerger des formes incroyables d’entraide.

Maintenant, nous sommes entrés dans la « routine de l’horreur ». Une bombe à Kharkiv, deux missiles Shahed que la DCA ukrainienne n’a pas réussi à arrêter sur Kherson et qui ont détruit, tué. Tous les jours les sirènes, les alertes, et les gens finissent par s’y habituer, ne se rendent même plus dans les abris. Plus grave encore, de façon assez systématique, les bombardements russes prennent de plus en plus la tactique du « double tap » : On bombarde des zones civiles, en faisant des dégâts et puis quand les équipes de SESU (Protection Civile ukrainienne) et les ambulances sont là, on retape encore pour tuer les secouristes.

De son côté, l’aide internationale elle aussi a trouvé sa routine, avec ses convois, ses dizaines de réunions en ligne des clusters, sous clusters, groupes de travail, etc. en présentiel ou en visioconférence. La vie quotidienne des acteurs de l’aide en Ukraine au final est douce. Les restaurants sont excellents, les collègues ukrainiens sont formidables. Mais ceci donne une vision déformée. Cette installation de la guerre dans la durée est terrible pour les Ukrainiens. Tous les jours des convois avec des cercueils, tous les jours de nouvelles tombes, tous les jours la surface de l’espace avec les petits drapeaux de la place Maïdan s’agrandit.

Pour les Ukrainiens, face au risque de désespoir, à la souffrance, à la peur, il faut tenir. Et pour nous, il va falloir imaginer de nouvelles formes d’action à leur côté, préparer le futur, la gestion des impacts psychologiques, humains, économiques et environnementaux de cette guerre. Des défis importants, qui demanderont des efforts importants.

Mais évidemment, pendant ce temps à Gaza,  Khan Younes est réduit en cendre, comme l’a été Barmut. Les extrémistes israéliens veulent la recoloniser, comme les Russes veulent reconstruire Marioupol. Les otages israéliens sont, comme les prisonniers ukrainiens, les victimes de jeux cyniques qui entament la nature même de l’Humanité, et les bombardements massifs sur les zones habitées, à Gaza comme dans le Donetz. Et des deux côtés, les villes du futur risquent de se reconstruire, en Ukraine occupée comme dans Gaza recolonisé, sur des tas de ruines et des monceaux de cadavres.

 

François Grunewald

Président fondateur du Groupe URD

François Grunewald travaille depuis plus de 35 ans dans le secteur de la solidarité internationale après différents postes à l’ONU, au CICR et dans les ONG. Depuis 1993, il participe à l’aventure du Groupe URD, institut de recherche, d’évaluation, de production méthodologique et de formation spécialisé dans la gestion des crise, l’action humanitaire et la reconstruction. Il a conduit de nombreuses recherches et évaluations sur les programmes humanitaires et post crise (Post Mitch, zone Tsunami, Somalie, Darfur, Afrique centrale, Kosovo, Afghanistan, Mali, Caucase, Haïti, crise syrienne, Népal, Ebola, Yemen, etc.) pour les bailleurs (Commission Européenne, Gouvernements français, britanniques, américains, etc.), le CICR, la FICR, l’ONU et les ONG. Il anime des travaux sur la gestion des catastrophes et la résilience ainsi que sur les déplacements de population. Ancien professeur associé à l’Université Paris XII, il enseigne dans diverses institutions en Europe, au Canada et aux Etats Unis. Auteur de nombreux articles, il a dirigé plusieurs ouvrages, notamment «Entre Urgence et développement », « Villes en Guerre et Guerre en Villes », « Bénéficiaires ou partenaires » aux Editions Karthala.