Géopolitique de la défense

Entretien avec le général (2S) Grégoire de Saint-Quentin

Grégoire de Saint Quentin en 2019 au Sahel.

Introduction Défis Humanitaires : La guerre est de retour en Europe avec l’attaque Russe en Ukraine. Le Sahel est entré dans une période de forte turbulence. Le monde se fragmente et devient plus imprévisible et plus dangereux. Grégoire de Saint Quentin qui a exercé de grandes responsabilités militaires comme général d’armée et que nous remercions pour cet entretien, répond aux questions de Défis Humanitaires qui vous invite à découvrir son analyse sur les liens entre géopolitique, conflit, défense et humanitaire. Bonne lecture, vous trouverez aussi une courte vidéo de cet entretien à la fin.  

Alain Boinet
Mon Général, le 26 février, lors d’une conférence internationale de soutien à l’Ukraine à l’Elysée, le Président de la République Emmanuel Macron a déclaré : “nous ferons tout ce qu’il faut pour que la Russie ne puisse pas gagner cette guerre”. Il a aussi esquissé la perspective d’une intervention de troupes occidentales, donc françaises, en Ukraine, en assumant ce qu’il a qualifié “d’ambiguïté stratégique”. Comment faut-il, selon vous, comprendre les déclarations du Président de la République qui est le chef des forces armées en France ?

Grégoire de Saint-Quentin
D’abord, comme vous l’avez mentionné, cette déclaration a été faite à l’issue d’une conférence internationale où tous les pays et organisations qui soutiennent l’Ukraine ont eu de longs débats sur la nature de l’appui militaire à lui apporter. Il faut se rappeler qu’à ce moment-là, la Russie, dans le cadre de la campagne pour la réélection de Vladimir Poutine, était dans un narratif extrêmement offensif sur l’inéluctabilité de sa victoire alors que l’aide occidentale peinait à se matérialiser côté ukrainien. Le but premier de cette conférence était de réaffirmer le soutien total de tous les acteurs à l’Ukraine, aussi longtemps que le régime russe voudrait persévérer dans sa guerre d’agression.

S’agissant du déploiement des troupes occidentales, vous avez raison également de souligner dans votre question que le Président de la République en France est le chef des armées. Cela signifie qu’il décide de l’engagement des forces, le chef d’état-major des armées (CEMA) étant ensuite chargé de la mise en œuvre de ses décisions opérationnelles. En vertu de l’article 35 de la constitution, le vote parlementaire reste l’arbitre ultime et intervient dans les semaines qui suivent.

Son interrogation sur l’opportunité de déployer des troupes au sol, pour naturelle qu’elle soit compte tenu de sa position de clé de voûte institutionnelle dans notre système de défense, n’était pas aussi évidente pour nos partenaires occidentaux dont les processus décisionnels sur l’engagement des forces sont différents du nôtre. Le débat qui a suivi a permis de mieux cerner ce qui serait perçu comme « escalatoire » par chacune des différentes parties.

Artilleurs ukrainiens de la Joint Forces Task Force utilisant le CAESAR fourni par la France – 2022 – © Ministry of Defence of Ukraine

AB
L’attaque de la Russie en Ukraine le 24 février 2022 constitue-t-elle une rupture stratégique et quelles peuvent en être les conséquences et les prolongements dans le contexte géopolitique actuel ? Qu’est-ce que cela change sur le plan militaire pour vous par exemple ?

GSQ
Ça va beaucoup plus loin que le seul plan militaire. L’attaque délibérée et non-motivée d’un membre permanent du Conseil de Sécurité, garant de l’ordre international, sur un pays voisin est un événement majeur. Elle entraîne aujourd’hui une rupture dans les relations internationales et un mouvement de transformation dont nous ne sommes pas encore capables de mesurer la portée. On peut néanmoins distinguer deux premières conséquences.

Tout d’abord, ce conflit consacre la primauté du rapport de force dans toute sa crudité : j’impose ma volonté parce que je suis le plus fort. On sentait bien que les mécanismes internationaux de régulation avaient commencés à s’affaiblir depuis plusieurs années mais là ils ont volé en éclats et la Russie pave la voie à tous les aventurismes militaires à travers le monde.

La deuxième conséquence est tout aussi préoccupante car elle tient à la volonté des états autoritaires, en particulier la Russie, de polariser les antagonismes. En déclarant la guerre à « l’occident collectif » et en s’arrogeant la direction d’un « sud global », le chef de l’Etat russe cherche à étendre et généraliser le chaos à travers sa représentation des rapports de force internationaux. Aujourd’hui, nul ne sait encore quand le système international retrouvera sa stabilité ni ce que pourraient être les fondations de celle-ci.

AB
En 1991, au moment de la dislocation de l’URSS, après la chute du mur de Berlin, la France disposait de 160 000 hommes pour faire face à une guerre éventuelle. Aujourd’hui, selon Pierre Schill, chef d’état-major de l’armée de Terre, nous pouvons mobiliser 20 000 hommes. Est-ce suffisant dans ce contexte ? Comment voyez-vous les années à venir ? Qu’est-ce que cela entraîne comme conséquences spécifiques sur le plan militaire ?

GSQ
Il y a un retour d’affrontements potentiels entre puissances avec un niveau de violence et de sophistication des armes qui n’est pas celui que nous avons connu durant 30 ans : pour des raisons de restauration de la paix ou humanitaires, nous sommes intervenus dans des conflits dits asymétriques, le plus souvent intraétatiques, où le niveau d’emploi des armes et de létalité étaient bien moindres que ce que nous voyons en Ukraine. Il s’y mène, dans tous les milieux de confrontations (terre, air, mer, espace, cyber), un combat de haute intensité fortement consommateur en ressources. Il n’est donc pas surprenant que la situation actuelle amène les pays européens à se reposer la question de leur sécurité et des crédits qu’ils doivent y allouer.

Dans ce contexte beaucoup plus exigeant, le contrat opérationnel fixé à l’armée de Terre vise à pouvoir mobiliser et projeter 20.000 hommes aptes aux combats les plus durs dans le cadre d’une coalition. C’est effectivement très peu par rapport à la situation qui prévalait pendant la guerre froide et on peut légitimement se poser la question des pertes et du renouvellement des ressources humaines et matérielles si le conflit venait à durer. Néanmoins, il faut bien comprendre que, quelle que soit la nature de la menace pesant sur nos intérêts, il est difficile d’envisager désormais des opérations menées dans un cadre strictement national. Nous agirions en coalition, dans un cadre OTAN ou autre. Par ailleurs, à la différence de l’Ukraine, nous ne sommes pas menacés pour l’instant par l’invasion d’un de nos voisins, ce qui nécessiterait des volumes de forces beaucoup plus importants pour tenir la totalité d’un front.

La secrétaire d’État adjointe Wendy Sherman rencontre le Conseil OTAN-Russie à Bruxelles (Belgique), le 12 janvier 2022 – © OTAN

AB
Le journaliste Jean-Dominique Merchet dit que “l’armée française est une armée américaine en version bonsaï” car la France dispose de toute la panoplie, comme les américains, mais de taille réduite. Qu’en pensez-vous ? La nouvelle loi de programmation militaire va-t-elle permettre de passer à l’échelle ?

GSQ
Je comprends qu’on puisse faire une telle comparaison mais je souhaiterais y apporter quelques nuances.

Il y a deux points communs entre la France et les Etats-Unis qui ne transparaissent pas assez dans cette expression.

Comme son grand allié, la France a réussi à développer une industrie de défense vigoureuse, à la pointe de la technologie qui sous-tend des capacités souveraines de haut du spectre dont peu de pays disposent comme une aviation de combat à la pointe ou des sous-marins nucléaires. Cette performance est le résultat d’un investissement continu de l’Etat et des industriels mais aussi du formidable retour d’expérience de nos armées dont ceux-ci bénéficient. Aujourd’hui, une masse critique d’équipements est nécessaire mais pas suffisante. Il faut disposer du savoir-faire et des systèmes qui permettent de les combiner pour en tirer un avantage opérationnel maximum. L’intelligence artificielle va fortement y contribuer mais rien n’est possible sans un retour éprouvé de « la vie réelle » qu’apporte nos années d’engagement en opérations.

Le deuxième point commun avec les US, c’est que nous sommes les deux seuls pays de l’OTAN à disposer d’une force de dissuasion nucléaire indépendante, dans sa réalisation comme dans son emploi. Ce sont des responsabilités particulières pour notre pays mais c’est aussi un atout majeur dans le contexte actuel.

Il faut bien comprendre que si nos capacités conventionnelles paraissent « bonsaï » c’est aussi que le budget des armées porte le prix de notre indépendance par le maintien de la dissuasion. Ce n’est pas le cas de nos voisins européens, en particulier les Allemands. Quant aux Britanniques, qui sont aussi une puissance nucléaire, ils viennent de décider de porter leur effort de défense à 2,5% du PIB là où le standard communément admis dans l’OTAN est de 2%.

Dès lors, il faut bien regarder ce qu’il se passe autour de nous. Si l’Ukraine était restée un état doté de l’arme nucléaire en 1991, il est probable que la guerre ne ravagerait pas aujourd’hui son territoire. L’arme nucléaire est la garantie ultime contre un risque existentiel.

Dans le même temps, la Russie, qui est pourtant le pays au monde possédant le plus de têtes nucléaires, est sévèrement challengée sur le front ukrainien et ne contrôle la situation que grâce à l’asymétrie des ressources humaines et matérielles avec son adversaire. La dissuasion doit être complétée par les moyens conventionnels robustes et adaptés aux nouvelles menaces.

Par exemple, pour la première fois de son histoire, Israël vient d’être frappé par une attaque massive de munitions, guidées ou non, tirées depuis un Etat, l’Iran, qui n’a pas de frontières avec lui. Avec la « dronisation » généralisée de la guerre, que nous voyons venir à travers tous les conflits récents, il n’y a aucune raison de penser que ce type mode d’action ne puisse se reproduire dans d’autres conflits.

AB
Le Général Syrsky, commandant-chef des forces armées ukrainiennes, a déclaré le 13 avril que : “la situation s’est considérablement aggravée, cela principalement dû à l’intensification significative des actions militaires russes. Les alliés de l’Ukraine ne parviennent pas pour l’instant à lui apporter le soutien militaire nécessaire.” Quels sont les risques de ce déséquilibre pour l’Ukraine et ses alliés au sein de l’OTAN, dont la France ?

Le Président de l’Ukraine Volodymyr Zelenskyy et le Commandant Oleksandr Syrskyi – Ukraine – 2023 – © Président de l’Ukraine

GSQ
Le risque pour l’Ukraine est de reculer et de permettre au régime russe de s’emparer des Oblasts dont il a décidé que, à la suite de référendums bidons, ils devaient être rattachés à la Fédération de Russie.

Pour nous, les occidentaux, quand nous disons que nous ne devons pas laisser gagner la Russie, c’est que nous devons faire pièce à la loi du plus fort et que l’échec de l’Ukraine sera présenté au monde comme celui de ceux qui l’ont soutenu, donc comme la faillite de nos systèmes politiques fondés sur la liberté individuelle, honnie par les états autoritaires.

Dès lors, avons-nous fait tout ce qui était en notre pouvoir jusqu’à présent ? Je suis mal placé pour juger. Ce qui est certain c’est que l’Ukraine vit aujourd’hui sous perfusion occidentale mais il y a incontestablement des à-coups dans ce soutien. Nous sommes en ce moment à un étiage dont il faut espérer qu’il soit rapidement comblé par les récentes décisions américaines de reprendre leur aide.

Il ne faut jamais cesser de rappeler que la loi du plus fort a régi les relations internationales pendant des siècles et que les guerres d’agression ont ruiné plusieurs fois l’Europe, mais pas seulement elle. On ne peut que souhaiter que le phénomène guerrier, consubstantiel à la nature humaine, soit, si ce n’est jugulé – soyons réalistes – au moins limité. Je pense donc qu’il y a une véritable préoccupation des pays occidentaux qu’après un succès en Ukraine, la Russie ne s’arrête pas en si bon chemin et que son mauvais exemple ne finisse par faire école.

AB
Un sondage récent nous apprend que 65% des français sont pour le rétablissement du service militaire, dont 55% chez les 25-34 ans et 62% chez les 18-24 ans. Est-ce une surprise pour vous ? Comment interpréter ce sondage ?

GSQ
Il y a chez les jeunes générations un intérêt accru pour tous les secteurs d’activité qui donnent du sens, et celui de la Défense en fait partie.  Nos jeunes s’intéressent aux questions de sécurité et de défense, beaucoup plus que leurs ainés. Ils ont parfaitement compris qu’ils entrent dans un monde qui va profondément changer et ils veulent en comprendre les clés, ne serait-ce que pour s’emparer de leur avenir.

Par ailleurs, l’institution militaire fait partie des éléments de stabilité dans un monde mouvant. Y appartenir, ne serait-ce que l’espace d’un service militaire, c’est capter ce qui en fait la richesse : un cadre établi, des normes connues et acceptées par toute la communauté, un respect de l’engagement. L’institution offre une certaine sécurité alors que le monde est plus que jamais incertain et il faut se féliciter que cette attractivité se traduise par la volonté de servir. C’est un changement considérable par rapport à ma génération où le métier militaire était dénigré et le service national plus encore. Je trouve ce sondage assez encourageant.

AB
On peut imaginer que la guerre en Ukraine est une raison de cette prise de conscience.

GSQ
Cette jeunesse, et beaucoup de leurs parents, n’a connu que la paix.  L’idée de guerre avait disparu de leur champ de conscience et n’hypothéquait pas leur futur. Alors, avec l’Ukraine, il y a une prise de conscience extrêmement salutaire que la guerre est malheureusement une réalité humaine incontournable et qu’il faut en comprendre les ressorts pour être capable de la limiter.

Les participants à une session du Service National Universel lors de la fête nationale le 13 juillet à Strasbourg. (Photo Guillaume Krempp / Rue89 Strasbourg / cc)

AB
Au Sahel, les troupes françaises ont dû quitter le Mali, le Burkina Faso puis le Niger où elles ont été remplacées par les russes –qui mettent l’accent sur la Libye, alors que la situation se dégrade dans toute la région, jusqu’aux pays du Golfe de Guinée. Vous avez une longue expérience des théâtres d’opérations extérieurs. Alors, selon vous, quelles sont les raisons de ces changements majeurs ? Jusqu’où peuvent-ils conduire ?

GSQ
La dégradation de la situation sécuritaire au Sahel, récemment documentée par l’ONU, est profondément regrettable car ce sont les populations qui en payent le prix fort.

Ce que je trouve plus préoccupant encore pour la stabilité de la région c’est la répétition de la même mécanique politique : coup d’état militaire, renversement d’alliance au profit de la Russie avec retrait de tous les partenaires européens et américains puis confiscation progressive des libertés publiques sous la protection de la garde prétorienne de Wagner / Africa Corps. La radicalité de ce processus mène inévitablement à l’isolement. On le voit avec la menace de ces pays de rompre brutalement avec la CEDEAO. Pourtant c’est le cadre du dialogue régional et de la stabilité depuis plus de cinquante ans. C’est avec toujours plus d’intégration et de coordination que les armées de la région finiront par vaincre une menace aussi mobile que les groupes terroristes.

Il est parfaitement compréhensible que les populations, en particulier de la jeunesse, aspirent au changement alors que leur avenir est menacé par toutes sortes d’instabilités. Cependant, on peut craindre qu’en ayant choisi le « modèle russe », fondé sur l’autoritarisme politique, les pays de l’Alliance des Etats du Sahel ne parviennent pas à répondre à la demande croissante de sécurité.

AB
La guerre va continuer car les groupes djihadistes continuent de se battre. Elle change simplement de nature car ils ne font pas la guerre de la même manière que les forces françaises sur place. On peut imaginer comment cela va évoluer ?

GSQ
Vous avez raison de souligner que Wagner, en soutien des forces locales, ne s’embarrasse pas des mêmes principes que les forces occidentales lorsqu’elles se battent. Après des années de lutte contre le terrorisme, chacun sait que le comportement des troupes sur le terrain est clé pour influer sur la légitimité des groupes terroristes. Toute atteinte aux droits humains de la part des forces régulières et leurs soutiens, ne fait que la renforcer aux yeux de la population.

On peut donc craindre d’avoir une situation chaotique durant un certain temps car il n’y aura pas de capacité, ni d’un côté ni de l’autre, à l’emporter de façon irréversible. Pour les voisins immédiats de cette « zone grise », c’est certainement une préoccupation car son potentiel de déstabilisation extérieure n’est pas nul.

AB
Guerre à Gaza, décision de la France de lancer une coopération militaire avec l’Arménie, premier pays de l’OTAN et de l’UE à le faire, tensions toujours vives autour de Taïwan et en mer de Chine méridionale. Peut-on appréhender ces différentes situations au prisme d’un retour des anciens Empires, remettant en cause le magistère occidental et aggravant les risques de conflictualité ?

GSQ
Je ne pense pas que ce soit ce que vous appelez le « magistère occidental » qui soit en cause. Effectivement, il y a eu une période de victoire par K.O. de l’OTAN face à l’URSS en 1990 qui a fait que, pendant des années, les occidentaux –et en premier lieu les États-Unis, ont dominé le système international. Je pense que ce n’est plus du tout le cas, notamment parce que les occidentaux ont commis des erreurs, et que le sujet aujourd’hui est ailleurs.

Ce qui est remis en cause, ce sont les frontières. Ce qu’il y a de nouveau, c’est qu’un certain nombre de pays pensent que personne ne pourra désormais les empêcher de s’emparer par la force de ce qu’ils convoitent. Quand on connaît le nombre de questions frontalières en suspens sur tous les continents, on comprend combien l’exemple du conflit ukrainien peut être déstabilisant. Surtout quand la Russie prétend en faire l’illustration d’une doctrine de lutte contre les Occidentaux. Cela n’a aucun sens. La démocratie, la paix, la liberté, le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ne sont pas des valeurs occidentales, ce sont des aspirations universelles.

100.000 arméniens sont chassés de force de leur terre ancestrale du Haut-Karabakh ou Artsakh par l’armée d’Azerbaïdjan les 19 et 20 septembre 2023.

AB
Les guerres entraînent des conséquences humanitaires dramatiques pour les populations, au risque de déstabiliser les pays voisins avec les flots de réfugiés, de provoquer des mouvements migratoires, de rendre difficile toute solution politique, de radicaliser les forces en présence. Vous qui avez côtoyé les humanitaires sur le terrain –ONG, ONU, CICR, comment faut-il prendre en compte l’urgence humanitaire ainsi que le respect du droit international humanitaire dans les conflits contemporains et futurs ? Lorsqu’on engage une guerre, se pose-t-on assez la question des conséquences politiques et humanitaires de la guerre dans toutes leur dimension ?

GSQ
Il faut être d’une prudence extrême avant de s’engager dans une guerre et chercher toutes les voies de recours pour l’éviter. On sait toujours comment on entre dans une guerre, mais on ne sait jamais comment on va en sortir, ni quand. Donc il faut peser murement sa décision avant d’engager la force. En revanche, une fois que celle-ci est prise, il faut être résolu, déterminé et mettre toutes les ressources pour atteindre rapidement ses objectifs.

La question humanitaire est prise en compte très en amont dans les planifications opérationnelles.  La population, comme tous les facteurs qui concourent à la crise, est soigneusement analysée : quelle est son attitude, ses besoins, quelles conséquences les actions des parties au conflit auront sur elle et comment gérer cet aspect ? Les enjeux humanitaires sont complètement intégrés dans la conduite des opérations. Nous nous rapprochons des acteurs de l’aide humanitaire pour savoir si et comment ils souhaitent collaborer. Tout cela est une préoccupation constante.

AB
Comment souhaitez-vous conclure cet entretien ?

GSQ
Il n’y a jamais de combats perdus d’avance, et il n’y a jamais de victoire à des combats qui n’ont pas été menés. Il faut avoir confiance dans nos capacités, dans nos démocraties, à nous défendre dans un environnement que certains –notamment les régimes autoritaires, cherchent à rendre chaotique. Nous avons des atouts pour cela, pour l’emporter, à condition d’appliquer les principes que nous venons d’énoncer. Il faut être, résolu, tenace, penser à ses objectifs. Il ne faut pas être velléitaire et tenir la ligne de ce à quoi on croit. Lorsqu’on est capable de faire cela, c’est le premier pas vers un retour à une situation stabilisée.

 

3 questions 3 réponses avec Grégoire de Saint-Quentin

 

Grégoire de Saint-Quentin
Général d’Armée (2S)

Grégoire de Saint Quentin est âgé de 63 ans. Issu de l’Ecole Spéciale Militaire de Saint-Cyr, il effectue un cursus complet au sein de l’institution militaire qu’il quitte en 2020 avec le grade de général d’Armée (2S).

Son parcours militaire est placé sous le signe des forces spéciales et des opérations interarmées. Au cours de sa première partie de carrière, il connait de multiples engagements opérationnels, le plus souvent en position de chef interarmées. Puis Il commande le 1er régiment de parachutistes d’infanterie de marine de 2004 à 2006. Auditeur de l’Institut des Hautes Etudes de la Défense Nationale en 2009, il est nommé général en 2011 et commande successivement les Eléments Français au Sénégal, l’Opération Serval, les opérations spéciales et enfin l’ensemble des opérations interarmées de 2016 à 2020.

Depuis septembre 2020, il met son expérience opérationnelle au service du développement de capacités de renseignement et de Défense de haute technologie, en particulier comme Vice-Président Senior de la société Preligens.

Grégoire de Saint Quentin est Grand Officier de la Légion d’Honneur et Grand Officier de l’ordre National du Mérite.

Arménie : Interview exclusive avec Olivier Decottignies

Ambassadeur de France.

Alain Boinet : Monsieur l’ambassadeur, merci de répondre à nos questions pour la revue en ligne Défis Humanitaires. Vous êtes ambassadeur de France à Erevan en Arménie. Ma première question porte sur Missak et Mélinée Manouchian qui sont entrés au Panthéon le 21 février. C’est un symbole fort pour saluer la mémoire d’un résistant qui s’est battu avec ses camarades pour notre pays durant la guerre et qui l’ont payé de leur vie. Quelle est la signification de cet événement ?

Olivier Decottignies : Merci beaucoup. C’est d’abord un événement français, un événement républicain, une commémoration nationale. Mais c’est aussi un événement franco-arménien dans la mesure où le chef de ce groupe de résistants étrangers, qui sont honorés au Panthéon, était un Arménien. Missak Manouchian était un survivant du génocide de 1915, il a connu enfant les orphelinats du Liban, puis il est arrivé en France à l’âge adulte. C’est donc une personnalité aux multiples facettes, à la fois Arménien, militant communiste, bénévole dans les organisations caritatives arméniennes, résistant, poète, ouvrier. A travers lui et son épouse Mélinée, qui était membre également de son réseau et qui repose à ses côtés au Panthéon, c’est tout le groupe Manouchian dans son ensemble qui est honoré. Un groupe dans lequel il n’y avait pas que des Arméniens – il comptait des Italiens, des Hongrois, des Polonais, des Espagnols… Nombre d’entre eux étaient juifs. C’est la contribution à la Résistance de tous ces étrangers morts pour la France qui se voit reconnue.

Alain Boinet : Le premier ministre arménien, Nikol Pachinian, a proposé à la fin du mois de janvier à l’Azerbaïdjan de signer un pacte de non-agression qui anticiperait un traité de paix global. Le 13 février, 4 soldats arméniens ont été tués par des tirs azéris dans la province du Syunik. Le Président Ilham Aliyev fait régulièrement des déclarations belliqueuses. Comment comprendre cette attitude et que faire pour préserver la paix dans le Caucase du Sud ?

Olivier Decottignies : La situation qui prévaut entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan est toujours une situation de conflit armé, puisque l’on parle de négocier un traité de paix. Ce conflit donne lieu régulièrement à des incidents le long des lignes de contact militaire. Du reste, ces lignes de contact ne correspondent pas partout au tracé de la frontière proprement dite, puisque l’Azerbaïdjan occupe militairement, depuis ses offensives de mai 2021 et septembre 2022, des pans entiers du territoire souverain de l’Arménie. Il y a des négociations qui ont été engagées dans différents formats. Ces négociations aujourd’hui ne connaissent plus de progrès substantiels et c’est ce qui explique les préoccupations, non seulement des autorités arméniennes, de la France, mais de tous ceux qui travaillent pour la paix. Les déclarations du Président Aliyev auxquelles vous faites référence contribuent évidemment à cette inquiétude.

Ville de Meghri, dans la province du Syunik, au sud de l’Arménie aux frontières de l’Iran, de l’Azerbaïdjan et du Nakhitchevan. © Alain Boinet

Alain Boinet : Un des motifs évoqués par l’Azerbaïdjan, c’est le passage entre son territoire, à l’est, et le Nakhitchevan, à l’ouest, qui est azéri et qui est séparé en quelque sorte par l’Arménie et sa province du Syunik. Pour les Arméniens, quelle est la solution pour permettre le passage entre ces deux parties de l’Azerbaïdjan ? Et pourquoi cela ne se fait-il pas ?

Olivier Decottignies : La proposition que font les Arméniens, non seulement à l’Azerbaïdjan mais à l’ensemble des États de la région, c’est de trouver un régime de circulation, que les Arméniens ont baptisé les « carrefours de paix. » C’est une initiative qui a été lancée au mois d’octobre dernier par le Premier ministre arménien, depuis la Géorgie. Elle ne concerne pas que l’Azerbaïdjan et l’Arménie, mais vise à intégrer l’ensemble des États voisins, en facilitant les circulations dans la région sous certaines conditions : la liberté, la réciprocité, l’égalité de ces États et le respect de leur souveraineté. C’est une formule qui a le mérite de pouvoir réunir l’ensemble des États de la région autour d’intérêts communs et de principes clairs. Cette formule a le soutien de la France.

Alain Boinet : Alors, pourquoi cela ne se fait-il pas ?

Olivier Decottignies : Les discussions comportent plusieurs volets. Dont un volet qui est essentiel, quand on veut être en paix avec son voisin, qui consiste à déterminer où commence un pays et où finit l’autre. La délimitation de la frontière ne fait pas l’objet d’un accord entre les deux États, non seulement sur le tracé, mais sur la méthode, et en particulier sur les références qui seraient utilisées. Le principe clé, c’est celui de la déclaration d’Alma-Ata, qui prévoit que les frontières des États issus de l’Union soviétique correspondent aux limites administratives des anciennes républiques soviétiques. C’est un principe qui engage à la fois l’Arménie et l’Azerbaïdjan, que les deux Etats ont réitéré à Prague en octobre 2022, grâce à la médiation du Président Emmanuel Macron. Ensuite, pour procéder au tracé, il faut un référentiel. Ce référentiel est fourni par les cartes de l’époque soviétique. Il n’y a pas aujourd’hui d’accord complet entre les parties sur le jeu de cartes sur lequel il faudrait se fonder.

Alain Boinet : Est-ce que l’Arménie est d’accord avec ce jeu de cartes ? Avec les frontières telles qu’elles ont été définies à l’époque ?

Olivier Decottignies : L’Arménie adhère aux principes d’Alma-Ata. Mais ces principes ne s’imposent pas qu’à l’Arménie, ils s’imposent aussi à l’Azerbaïdjan comme à l’ensemble des états post soviétiques qui ont souscrit à cette règle au moment de l’éclatement de l’Union soviétique. On parle d’une époque où les limites administratives existaient, mais n’avaient pas plus de manifestation physique que les limites entre départements ou régions françaises.

Alain Boinet : Les pays voisins de l’Arménie sont donc la Russie, l’Azerbaïdjan, la Turquie, l’Iran, la Géorgie. Quelle est l’attitude de ces pays dans cette situation du Caucase du Sud, dans cette tension que vous évoquiez à l’instant ? Quelle est leur position par rapport à l’Arménie ? Que peuvent faire des pays plus lointains comme la France, les pays membres et l’Union européenne, l’Inde, la Grèce, les États-Unis, l’Inde qui se sentent aussi concernés par les enjeux dans cette région ?

Olivier Decottignies : Il m’est difficile de m’exprimer au nom de ces pays que je ne représente pas. En revanche, j’ai un dialogue régulier avec les autorités arméniennes et je peux essayer de vous expliquer la situation qui est la leur.

L’Arménie a constaté à plusieurs reprises, en particulier en mai 2021 et en septembre 2022, que la garantie de sécurité que lui apportait historiquement la Russie, et qui engage en principe la Russie dans le cadre de l’Organisation du traité de sécurité collective (ndlr OTSC), n’avait pas joué. Elle s’est rendu compte aussi en 2023 que les forces de paix russes qui avaient été déployées au Haut-Karabakh dans le cadre de l’accord de cessez-le-feu de 2020, conclu sous l’égide de la Russie, étaient restées l’arme au pied quand l’offensive azerbaïdjanaise s’est déclenchée contre le Haut-Karabagh.

De fait, les soldats russes ne sont sortis de leur caserne que quand il s’est agi de désarmer les forces du Haut-Karabakh, comme le prévoyait l’accord de cessez-le-feu que les autorités de fait avaient conclu avec le gouvernement azerbaïdjanais. Il y a donc eu une offensive azerbaïdjanaise contre le Haut-Karabakh, conduite avec le soutien de la Turquie, mais aussi avec la complicité de la Russie, et qui a abouti au départ massif et forcé de la quasi-totalité des Arméniens de ce territoire – plus de 100 000 personnes – qui sont réfugiés en Arménie.

Signature d’accords de défense les 22 et 23 février à Erevan entre les ministres de la défense, Sébastien Lecornu et Souren Papikian. © Olivier Decottignies

Dès lors, l’Arménie cherche à diversifier ses partenariats dans le domaine de la sécurité. Elle se tourne pour cela vers des États plus lointains, comme la France, avec qui se développe une relation de défense, que nous assumons, en matière d’équipements, de formation et de conseil. Et la France, en faisant le choix de cette relation de défense avec l’Arménie, a brisé un tabou, puisqu’elle est le premier pays de l’OTAN à fournir des équipements de défense à l’Arménie, qui reste membre de l’Organisation du traité de sécurité collective. Dans le même esprit, les Arméniens se tournent aussi vers l’Inde. Et après le ministre français des Armées le 23 février, le ministre grec de la Défense s’est rendu en Arménie le 4 mars.

Dans un autre registre, il ne faut pas oublier l’Iran, qui est un voisin important pour l’Arménie, dans la mesure où Téhéran a réaffirmé, à de nombreuses reprises, sa préoccupation que la frontière arméno-iranienne au sud de l’Arménie ne soit pas contrôlée par un autre État que l’Arménie.

Alain Boinet : Le président de la République, Emmanuel Macron, a récemment déclaré que la France avait une relation d’amitié avec l’Arménie. Les observateurs ont compris qu’il y avait là une évolution, l’affirmation d’une relation particulière. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Olivier Decottignies : La proximité n’est pas nouvelle, elle est le fait d’une longue histoire partagée, entre les deux États, mais aussi entre les deux peuples. Aujourd’hui, il y a surtout une ligne très claire, qui est celle du Président de la République : c’est que le soutien de la France à l’Arménie, est inconditionnel, entier et constant. C’est cette ligne qu’avec mon équipe à Erevan, sous l’autorité du ministre de l’Europe et des affaires étrangères et avec le soutien de l’ensemble des services de l’Etat concernés, nous mettons en œuvre.

Alain Boinet : Cela ne crée-t-il pas des obligations dans la situation actuelle ?

Olivier Decottignies : Cette position de la France n’est pas déclaratoire : elle se traduit en actes. Dans le domaine humanitaire, la France a été au rendez-vous de l’exil massif de 100 000 Arméniens du Haut-Karabakh avec une aide humanitaire qui a été portée à 29 millions d’euros pour l’année 2023, c’est-à-dire plus que n’importe quel autre bailleur bilatéral. La France a été la première à envoyer une aide médicale d’urgence en Arménie, la première à évacuer vers les hôpitaux français des blessés lourds et des grands brûlés du Haut-Karabakh. La France a été au rendez-vous au plan politique également. Elle a saisi à trois reprises le Conseil de sécurité de la situation au Haut-Karabakh. Au niveau européen elle a poussé des mesures qui ont été adoptées par le Conseil des Affaires étrangères du mois de novembre dernier : d’une part, le renforcement de la mission d’observation européenne, dont les effectifs vont doubler ; et d’autre part, l’ouverture de discussions pour que l’Arménie puisse avoir accès à la Facilité européenne de paix. Enfin, la France a été au rendez-vous sur le plan bilatéral, y compris, on l’a dit, s’agissant de la relation de défense.

L’ambassadeur avec une délégation militaire française en Arménie. © Olivier Decottignies

Alain Boinet : Dans cette situation de tension, voire de dérapage possible dont le Premier ministre arménien Nikol Pachinian parlait récemment à la télévision arménienne, que peut-on attendre de l’Union européenne, mais aussi des Nations unies et d’autres pays afin de chercher à éviter le risque d’un conflit possible ?

Olivier Decottignies : Tous les États membres des Nations Unies sont, en principe, engagés en faveur du respect, de la souveraineté et de l’intégrité territoriale des autres membres. C’est donc ce que l’on est en droit d’attendre de tout État. Il y a évidemment des responsabilités spéciales qui sont celles des États membres du Conseil de sécurité, dont la France fait partie.

L’Arménie souhaite se rapprocher de l’Union européenne. Le Premier ministre Nikol Pachinian l’a dit devant le Parlement européen, le 17 octobre dernier : l’Arménie est prête à développer sa relation avec l’Union européenne jusqu’où l’Union européenne est prête à aller. L’Arménie a salué la perspective d’adhésion à l’Union qui a été ouverte pour la Géorgie il y a quelques semaines. Elle a également tenu un conseil de coopération avec l’Union européenne.

La mission d’observation de l’Union européenne est un très bon exemple de ce que l’Union européenne peut faire d’efficace et de concret. Pour m’être rendu sur le terrain, en patrouille avec la mission, j’ai pu constater que les observateurs européens sont accueillis chaleureusement, qu’on les salue amicalement dans les villages et au bord des routes, que leur présence rassure. Ils sont la preuve, pour ces populations vulnérable et isolées qui vivent dans les zones de contact militaire, qu’elles ne sont pas oubliées du monde. Au-delà de ce rôle de réassurance, il y a, du fait de la présence de cette mission d’observation, la possibilité d’une information impartiale de la communauté internationale, ce qui est fondamental dans une crise de cette nature. Elle contribue à dissiper le brouillard de guerre.

Alain Boinet : Peut-on imaginer que dans le contexte actuel, cette mission soit plus particulièrement mobilisée dans la région du Syunik qui semble plus particulièrement menacée ?

Olivier Decottignies : Le mandat de la mission couvre l’ensemble du territoire arménien. Elle a donc la possibilité de se rendre partout. Ses patrouilles concernent de manière prioritaire les zones frontalières et les zones de contact militaire. La montée en puissance de la mission vise à avoir les effectifs suffisants pour multiplier les patrouilles et le Syunik fait évidemment partie des zones prioritaires dans ce cadre-là.

Alain Boinet : Pensez-vous que l’actuelle fragmentation du monde illustrée par la guerre en Ukraine, le Sahel ou le détroit de TaÏwan est un moment favorable que l’Azerbaïdjan pourrait exploiter en tentant un coup de force militaire contre l’Arménie, pays membre de la communauté internationale représenté aux Nations Unies.

Olivier Decottignies : Je ne sais pas ce que sont les intentions des autorités azerbaïdjanaises et je n’ai pas de contact avec elles. Mais ce que je constate, c’est que dans cet environnement international fragmenté, dégradé que vous décrivez, il y a eu au cours des dernières années plusieurs épisodes militaires mettant aux prises l’Azerbaïdjan et l’Arménie, ou l’Azerbaïdjan et la région du Haut-Karabakh, et qu’à chaque fois, l’Azerbaïdjan a pris l’initiative.

Olivier Decottignies lors d’une réunion sur l’aide humanitaire pour l’Arménie avec des membres du Centre de Crise et de Soutien du ministère de l’Europe et des affaires étrangères. © Olivier Decottignies

Alain Boinet : Les 19 et 20 septembre dernier une offensive militaire de l’Azerbaïdjan a chassé 100 000 Arméniens de leur territoire ancestral du Haut-Karabagh ou Artsakh situé en Azerbaïdjan. Comment ont-ils été accueillis en Arménie ? Quelle est actuellement leur situation ? Et quelle aide la France apporte-t-elle à ces réfugiés ?

Olivier Decottignies : 100 000 personnes forcées de quitter leur foyer en moins d’une semaine, ça n’est pas rien. Compte tenu de l’ampleur de ce mouvement de population, la réponse arménienne, avec l’appui de la communauté internationale et notamment l’appui de la France, a été satisfaisante. On n’a pas, en particulier, vu se former des camps de réfugiés. Des solutions d’hébergement ont pu être trouvées, chez des particuliers volontaires, chez des proches, mais aussi dans des hébergements réquisitionnés par l’État, qu’il s’agisse d’hôtels, de gymnases ou d’écoles. La réponse immédiate a été, je pense, à la hauteur de l’enjeu. L’élan de solidarité était très fort en Arménie et la communauté internationale a été au rendez-vous. La France a joué un rôle clé dans cette réponse, puisque nous avons été le premier bailleur d’aide humanitaire bilatéral en faveur de l’Arménie, avec 29 millions d’euros en 2023, grâce à la mobilisation du Gouvernement et du Parlement.

Maintenant qu’est passée cette phase d’urgence, se pose la question de l’intégration des réfugiés. Cette intégration pose des questions juridiques, comme le choix d’opter, ou non, pour la nationalité arménienne. Elle suppose aussi de répondre à des défis très concrets, face auxquels nous nous tenons au côté de l’Arménie :

  • La question du logement, c’est-à-dire pas simplement l’hébergement à titre transitoire mais le logement durable ;
  • La question de l’emploi avec une structure du marché du travail qui était assez différente au Haut-Karabagh de celle de l’Arménie, avec un poids du secteur public et du secteur agricole qui était beaucoup plus important ;
  • La question de l’éducation, on a sur les 100 000 réfugiés, à peu près 23 000 enfants en âge scolaire qui sont intégrés au système scolaire arménien mais tout cela a un coût et suppose un accompagnement ;
  • Enfin, une question qui est loin d’être secondaire, qui celle de l’accompagnement psychosocial. Nous parlons d’une population traumatisée par neuf mois de blocus, une offensive militaire brutale, un exode forcé. D’une population polytraumatisée parce que pour beaucoup, ça n’est pas la première expérience de déplacement forcé. Certains ont été chassés à la fin des années 1980, au début des années 1990, par les pogroms anti-arméniens en Azerbaïdjan. Et pour tout Arménien, du Haut-Karabagh, d’Arménie ou en diaspora, il y a qu’on le veuille ou non la mémoire du génocide. C’est donc un traumatisme qui en ravive d’autres et qui demande un accompagnement psychosocial adapté. C’est un des axes de notre coopération humanitaire avec l’Arménie, d’ores et déjà et pour les mois à venir.
Les déplacés de force de l’Artsakh reçoivent une aide humanitaire à Goris en Arménie. ©Twitter

Alain Boinet : En France, l’aide humanitaire et l’aide au développement, en dehors du Centre de Crise et de Soutien du ministère de l’Europe et des affaires étrangères et de l’Agence française de développement, est essentiellement le fait des associations, des fondations, des collectivités locales Que peuvent faire ces acteurs en Arménie aujourd’hui pour celles et ceux qui n’y sont encore présents et que leur suggérez-vous ?

Olivier Decottignies : Ces acteurs font déjà beaucoup. L’Arménie est une terre de coopération décentralisée. Il n’y a pas une seule région d’Arménie qui n’ait noué, au niveau municipal ou du gouvernorat, des coopérations avec des collectivités territoriales françaises. Et du côté français, les organisations de la société civile, les organisations de la diaspora, les ONG sont mobilisées et sont présentes sur le terrain. Nous avons soutenu, via le CDCS, Acted, Médecins du monde, Action contre la Faim, qui sont à pied d’œuvre en Arménie avec leurs partenaires arméniens. Beaucoup d’organisations de la diaspora sont actives dans le pays depuis l’indépendance, voire avant, puisque le point de départ de l’action humanitaire française Arménie, ce fut le tremblement de terre du 7 décembre 1988.

La priorité pour les organisations qui souhaitent venir en aide à l’Arménie et aux Arméniens, c’est bien sûr le soutien aux réfugiés du Haut-Karabagh, sous les quatre aspects principaux que nous évoquions : le logement, l’emploi, l’éducation et l’accompagnement psychosocial.

Dans le même temps, il y a la nécessité, dans la situation où se trouve aujourd’hui l’Arménie, de se concentrer sur les secteurs les plus stratégiques et les régions les plus exposées. Cela signifie les secteurs structurants pour le territoire, l’économie, la résilience de l’Arménie et les régions frontalières, proches des lignes de contact militaire. De ce point de vue-là, il n’y a pas de petit sujet ni de petit projet. Un territoire qui tient, c’est un territoire où la population reste, donc où il y a des emplois, des services qui peuvent – qui doivent – aussi être des services médicaux, scolaires, culturels. Je pense qu’aujourd’hui l’important c’est de se concentrer là où nous avons le plus d’impact et d’agir non pas seulement dans une logique compassionnelle, mais de manière stratégique. Il faut toujours penser à l’Arménie en ayant la carte sous les yeux.

Evidemment, toutes ces organisations, ces initiatives savent qu’elles peuvent trouver des conseils auprès de l’équipe de l’Ambassade : notre porte leur est toujours ouverte.

Olivier Decottignies (au centre) avec Janik Manissian (à gauche) et les membres des Centres francophones SPFA en Arménie. © CA

Alain Boinet : Comment voyez-vous l’avenir de l’Arménie ?

Olivier Decottignies : Je le vois tourné vers l’Europe. C’est le sens de la trajectoire démocratique qu’a choisie le peuple arménien lors de la « révolution de velours » de 2018 et qu’il a maintenue depuis, à travers les épreuves. De ce point de vue, la récente adhésion de l’Arménie à la Cour pénale internationale est aussi un signal très fort. Pour autant, se tourner vers l’Europe, cela ne veut pas dire s’abstraire de son environnement régional. Construire l’avenir de l’Arménie exige de parvenir à un accord de paix avec l’Azerbaïdjan mais aussi, plus largement, à un modus vivendi qui permette à l’ensemble des États de la région de tirer pleinement parti de la position stratégique qu’ils occupent, au carrefour de l’Europe, de l’Asie et du Moyen-Orient. C’est pour cela aussi que la résolution de ce conflit compte pour nous, Européens.

Alain Boinet : Comment souhaitez-vous conclure cet entretien ?

Olivier Decottignies : Je souhaiterais conclure par une expression de gratitude envers toutes celles et ceux qui font notre relation avec l’Arménie et que je rencontre en France et quand ils se rendent en Arménie : la communauté humanitaire, la société civile, la diaspora, les collectivités locales, les élus, les administrations françaises. Toujours, ils m’accueillent très favorablement avec beaucoup d’idées, beaucoup d’enthousiasme et beaucoup d’engagement dans le développement de cette relation avec l’Arménie. Je crois que c’est une très grande chance de bénéficier de cet appui et il y a peu de relations bilatérales qui suscitent une telle adhésion. Du fond du cœur, merci.

Alain Boinet : Merci Monsieur l’ambassadeur.

 

Consultez ici le site de l’ambassade de France en Arménie

 

Olivier Decottignies

Olivier Decottignies est un diplomate de carrière.

Ancien consul général de France à Erbil, au Kurdistan d’Irak (2019-2023), il a travaillé de 2015 à 2016 comme chercheur au Washington Institute for Near East Policy et de 2016 à, 2017 à l’ambassade de France aux Etats-Unis. De 2012 à 2015, il a été deuxième conseiller à l’ambassade de France en Iran, supervisant le portefeuille nucléaire et les questions régionales. Avant cela, il a servi au ministère des Affaires étrangères à Paris, où il a travaillé sur les questions politico-militaires, en particulier les missions et opérations de l’OTAN et de l’UE en Libye, dans les Balkans et dans le Caucase. Il a été déployé en Haïti dans le cadre des premiers secours après le tremblement de terre de 2010.

Ancien élève de l’École normale supérieure de Lyon, il est titulaire d’un master en affaires publiques de Sciences Po Paris, d’un master d’histoire de l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS) et d’une licence d’histoire à la Sorbonne.

 

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