Géopolitique de la défense

Entretien avec le général (2S) Grégoire de Saint-Quentin

Grégoire de Saint Quentin en 2019 au Sahel.

Introduction Défis Humanitaires : La guerre est de retour en Europe avec l’attaque Russe en Ukraine. Le Sahel est entré dans une période de forte turbulence. Le monde se fragmente et devient plus imprévisible et plus dangereux. Grégoire de Saint Quentin qui a exercé de grandes responsabilités militaires comme général d’armée et que nous remercions pour cet entretien, répond aux questions de Défis Humanitaires qui vous invite à découvrir son analyse sur les liens entre géopolitique, conflit, défense et humanitaire. Bonne lecture, vous trouverez aussi une courte vidéo de cet entretien à la fin.  

Alain Boinet
Mon Général, le 26 février, lors d’une conférence internationale de soutien à l’Ukraine à l’Elysée, le Président de la République Emmanuel Macron a déclaré : “nous ferons tout ce qu’il faut pour que la Russie ne puisse pas gagner cette guerre”. Il a aussi esquissé la perspective d’une intervention de troupes occidentales, donc françaises, en Ukraine, en assumant ce qu’il a qualifié “d’ambiguïté stratégique”. Comment faut-il, selon vous, comprendre les déclarations du Président de la République qui est le chef des forces armées en France ?

Grégoire de Saint-Quentin
D’abord, comme vous l’avez mentionné, cette déclaration a été faite à l’issue d’une conférence internationale où tous les pays et organisations qui soutiennent l’Ukraine ont eu de longs débats sur la nature de l’appui militaire à lui apporter. Il faut se rappeler qu’à ce moment-là, la Russie, dans le cadre de la campagne pour la réélection de Vladimir Poutine, était dans un narratif extrêmement offensif sur l’inéluctabilité de sa victoire alors que l’aide occidentale peinait à se matérialiser côté ukrainien. Le but premier de cette conférence était de réaffirmer le soutien total de tous les acteurs à l’Ukraine, aussi longtemps que le régime russe voudrait persévérer dans sa guerre d’agression.

S’agissant du déploiement des troupes occidentales, vous avez raison également de souligner dans votre question que le Président de la République en France est le chef des armées. Cela signifie qu’il décide de l’engagement des forces, le chef d’état-major des armées (CEMA) étant ensuite chargé de la mise en œuvre de ses décisions opérationnelles. En vertu de l’article 35 de la constitution, le vote parlementaire reste l’arbitre ultime et intervient dans les semaines qui suivent.

Son interrogation sur l’opportunité de déployer des troupes au sol, pour naturelle qu’elle soit compte tenu de sa position de clé de voûte institutionnelle dans notre système de défense, n’était pas aussi évidente pour nos partenaires occidentaux dont les processus décisionnels sur l’engagement des forces sont différents du nôtre. Le débat qui a suivi a permis de mieux cerner ce qui serait perçu comme « escalatoire » par chacune des différentes parties.

Artilleurs ukrainiens de la Joint Forces Task Force utilisant le CAESAR fourni par la France – 2022 – © Ministry of Defence of Ukraine

AB
L’attaque de la Russie en Ukraine le 24 février 2022 constitue-t-elle une rupture stratégique et quelles peuvent en être les conséquences et les prolongements dans le contexte géopolitique actuel ? Qu’est-ce que cela change sur le plan militaire pour vous par exemple ?

GSQ
Ça va beaucoup plus loin que le seul plan militaire. L’attaque délibérée et non-motivée d’un membre permanent du Conseil de Sécurité, garant de l’ordre international, sur un pays voisin est un événement majeur. Elle entraîne aujourd’hui une rupture dans les relations internationales et un mouvement de transformation dont nous ne sommes pas encore capables de mesurer la portée. On peut néanmoins distinguer deux premières conséquences.

Tout d’abord, ce conflit consacre la primauté du rapport de force dans toute sa crudité : j’impose ma volonté parce que je suis le plus fort. On sentait bien que les mécanismes internationaux de régulation avaient commencés à s’affaiblir depuis plusieurs années mais là ils ont volé en éclats et la Russie pave la voie à tous les aventurismes militaires à travers le monde.

La deuxième conséquence est tout aussi préoccupante car elle tient à la volonté des états autoritaires, en particulier la Russie, de polariser les antagonismes. En déclarant la guerre à « l’occident collectif » et en s’arrogeant la direction d’un « sud global », le chef de l’Etat russe cherche à étendre et généraliser le chaos à travers sa représentation des rapports de force internationaux. Aujourd’hui, nul ne sait encore quand le système international retrouvera sa stabilité ni ce que pourraient être les fondations de celle-ci.

AB
En 1991, au moment de la dislocation de l’URSS, après la chute du mur de Berlin, la France disposait de 160 000 hommes pour faire face à une guerre éventuelle. Aujourd’hui, selon Pierre Schill, chef d’état-major de l’armée de Terre, nous pouvons mobiliser 20 000 hommes. Est-ce suffisant dans ce contexte ? Comment voyez-vous les années à venir ? Qu’est-ce que cela entraîne comme conséquences spécifiques sur le plan militaire ?

GSQ
Il y a un retour d’affrontements potentiels entre puissances avec un niveau de violence et de sophistication des armes qui n’est pas celui que nous avons connu durant 30 ans : pour des raisons de restauration de la paix ou humanitaires, nous sommes intervenus dans des conflits dits asymétriques, le plus souvent intraétatiques, où le niveau d’emploi des armes et de létalité étaient bien moindres que ce que nous voyons en Ukraine. Il s’y mène, dans tous les milieux de confrontations (terre, air, mer, espace, cyber), un combat de haute intensité fortement consommateur en ressources. Il n’est donc pas surprenant que la situation actuelle amène les pays européens à se reposer la question de leur sécurité et des crédits qu’ils doivent y allouer.

Dans ce contexte beaucoup plus exigeant, le contrat opérationnel fixé à l’armée de Terre vise à pouvoir mobiliser et projeter 20.000 hommes aptes aux combats les plus durs dans le cadre d’une coalition. C’est effectivement très peu par rapport à la situation qui prévalait pendant la guerre froide et on peut légitimement se poser la question des pertes et du renouvellement des ressources humaines et matérielles si le conflit venait à durer. Néanmoins, il faut bien comprendre que, quelle que soit la nature de la menace pesant sur nos intérêts, il est difficile d’envisager désormais des opérations menées dans un cadre strictement national. Nous agirions en coalition, dans un cadre OTAN ou autre. Par ailleurs, à la différence de l’Ukraine, nous ne sommes pas menacés pour l’instant par l’invasion d’un de nos voisins, ce qui nécessiterait des volumes de forces beaucoup plus importants pour tenir la totalité d’un front.

La secrétaire d’État adjointe Wendy Sherman rencontre le Conseil OTAN-Russie à Bruxelles (Belgique), le 12 janvier 2022 – © OTAN

AB
Le journaliste Jean-Dominique Merchet dit que “l’armée française est une armée américaine en version bonsaï” car la France dispose de toute la panoplie, comme les américains, mais de taille réduite. Qu’en pensez-vous ? La nouvelle loi de programmation militaire va-t-elle permettre de passer à l’échelle ?

GSQ
Je comprends qu’on puisse faire une telle comparaison mais je souhaiterais y apporter quelques nuances.

Il y a deux points communs entre la France et les Etats-Unis qui ne transparaissent pas assez dans cette expression.

Comme son grand allié, la France a réussi à développer une industrie de défense vigoureuse, à la pointe de la technologie qui sous-tend des capacités souveraines de haut du spectre dont peu de pays disposent comme une aviation de combat à la pointe ou des sous-marins nucléaires. Cette performance est le résultat d’un investissement continu de l’Etat et des industriels mais aussi du formidable retour d’expérience de nos armées dont ceux-ci bénéficient. Aujourd’hui, une masse critique d’équipements est nécessaire mais pas suffisante. Il faut disposer du savoir-faire et des systèmes qui permettent de les combiner pour en tirer un avantage opérationnel maximum. L’intelligence artificielle va fortement y contribuer mais rien n’est possible sans un retour éprouvé de « la vie réelle » qu’apporte nos années d’engagement en opérations.

Le deuxième point commun avec les US, c’est que nous sommes les deux seuls pays de l’OTAN à disposer d’une force de dissuasion nucléaire indépendante, dans sa réalisation comme dans son emploi. Ce sont des responsabilités particulières pour notre pays mais c’est aussi un atout majeur dans le contexte actuel.

Il faut bien comprendre que si nos capacités conventionnelles paraissent « bonsaï » c’est aussi que le budget des armées porte le prix de notre indépendance par le maintien de la dissuasion. Ce n’est pas le cas de nos voisins européens, en particulier les Allemands. Quant aux Britanniques, qui sont aussi une puissance nucléaire, ils viennent de décider de porter leur effort de défense à 2,5% du PIB là où le standard communément admis dans l’OTAN est de 2%.

Dès lors, il faut bien regarder ce qu’il se passe autour de nous. Si l’Ukraine était restée un état doté de l’arme nucléaire en 1991, il est probable que la guerre ne ravagerait pas aujourd’hui son territoire. L’arme nucléaire est la garantie ultime contre un risque existentiel.

Dans le même temps, la Russie, qui est pourtant le pays au monde possédant le plus de têtes nucléaires, est sévèrement challengée sur le front ukrainien et ne contrôle la situation que grâce à l’asymétrie des ressources humaines et matérielles avec son adversaire. La dissuasion doit être complétée par les moyens conventionnels robustes et adaptés aux nouvelles menaces.

Par exemple, pour la première fois de son histoire, Israël vient d’être frappé par une attaque massive de munitions, guidées ou non, tirées depuis un Etat, l’Iran, qui n’a pas de frontières avec lui. Avec la « dronisation » généralisée de la guerre, que nous voyons venir à travers tous les conflits récents, il n’y a aucune raison de penser que ce type mode d’action ne puisse se reproduire dans d’autres conflits.

AB
Le Général Syrsky, commandant-chef des forces armées ukrainiennes, a déclaré le 13 avril que : “la situation s’est considérablement aggravée, cela principalement dû à l’intensification significative des actions militaires russes. Les alliés de l’Ukraine ne parviennent pas pour l’instant à lui apporter le soutien militaire nécessaire.” Quels sont les risques de ce déséquilibre pour l’Ukraine et ses alliés au sein de l’OTAN, dont la France ?

Le Président de l’Ukraine Volodymyr Zelenskyy et le Commandant Oleksandr Syrskyi – Ukraine – 2023 – © Président de l’Ukraine

GSQ
Le risque pour l’Ukraine est de reculer et de permettre au régime russe de s’emparer des Oblasts dont il a décidé que, à la suite de référendums bidons, ils devaient être rattachés à la Fédération de Russie.

Pour nous, les occidentaux, quand nous disons que nous ne devons pas laisser gagner la Russie, c’est que nous devons faire pièce à la loi du plus fort et que l’échec de l’Ukraine sera présenté au monde comme celui de ceux qui l’ont soutenu, donc comme la faillite de nos systèmes politiques fondés sur la liberté individuelle, honnie par les états autoritaires.

Dès lors, avons-nous fait tout ce qui était en notre pouvoir jusqu’à présent ? Je suis mal placé pour juger. Ce qui est certain c’est que l’Ukraine vit aujourd’hui sous perfusion occidentale mais il y a incontestablement des à-coups dans ce soutien. Nous sommes en ce moment à un étiage dont il faut espérer qu’il soit rapidement comblé par les récentes décisions américaines de reprendre leur aide.

Il ne faut jamais cesser de rappeler que la loi du plus fort a régi les relations internationales pendant des siècles et que les guerres d’agression ont ruiné plusieurs fois l’Europe, mais pas seulement elle. On ne peut que souhaiter que le phénomène guerrier, consubstantiel à la nature humaine, soit, si ce n’est jugulé – soyons réalistes – au moins limité. Je pense donc qu’il y a une véritable préoccupation des pays occidentaux qu’après un succès en Ukraine, la Russie ne s’arrête pas en si bon chemin et que son mauvais exemple ne finisse par faire école.

AB
Un sondage récent nous apprend que 65% des français sont pour le rétablissement du service militaire, dont 55% chez les 25-34 ans et 62% chez les 18-24 ans. Est-ce une surprise pour vous ? Comment interpréter ce sondage ?

GSQ
Il y a chez les jeunes générations un intérêt accru pour tous les secteurs d’activité qui donnent du sens, et celui de la Défense en fait partie.  Nos jeunes s’intéressent aux questions de sécurité et de défense, beaucoup plus que leurs ainés. Ils ont parfaitement compris qu’ils entrent dans un monde qui va profondément changer et ils veulent en comprendre les clés, ne serait-ce que pour s’emparer de leur avenir.

Par ailleurs, l’institution militaire fait partie des éléments de stabilité dans un monde mouvant. Y appartenir, ne serait-ce que l’espace d’un service militaire, c’est capter ce qui en fait la richesse : un cadre établi, des normes connues et acceptées par toute la communauté, un respect de l’engagement. L’institution offre une certaine sécurité alors que le monde est plus que jamais incertain et il faut se féliciter que cette attractivité se traduise par la volonté de servir. C’est un changement considérable par rapport à ma génération où le métier militaire était dénigré et le service national plus encore. Je trouve ce sondage assez encourageant.

AB
On peut imaginer que la guerre en Ukraine est une raison de cette prise de conscience.

GSQ
Cette jeunesse, et beaucoup de leurs parents, n’a connu que la paix.  L’idée de guerre avait disparu de leur champ de conscience et n’hypothéquait pas leur futur. Alors, avec l’Ukraine, il y a une prise de conscience extrêmement salutaire que la guerre est malheureusement une réalité humaine incontournable et qu’il faut en comprendre les ressorts pour être capable de la limiter.

Les participants à une session du Service National Universel lors de la fête nationale le 13 juillet à Strasbourg. (Photo Guillaume Krempp / Rue89 Strasbourg / cc)

AB
Au Sahel, les troupes françaises ont dû quitter le Mali, le Burkina Faso puis le Niger où elles ont été remplacées par les russes –qui mettent l’accent sur la Libye, alors que la situation se dégrade dans toute la région, jusqu’aux pays du Golfe de Guinée. Vous avez une longue expérience des théâtres d’opérations extérieurs. Alors, selon vous, quelles sont les raisons de ces changements majeurs ? Jusqu’où peuvent-ils conduire ?

GSQ
La dégradation de la situation sécuritaire au Sahel, récemment documentée par l’ONU, est profondément regrettable car ce sont les populations qui en payent le prix fort.

Ce que je trouve plus préoccupant encore pour la stabilité de la région c’est la répétition de la même mécanique politique : coup d’état militaire, renversement d’alliance au profit de la Russie avec retrait de tous les partenaires européens et américains puis confiscation progressive des libertés publiques sous la protection de la garde prétorienne de Wagner / Africa Corps. La radicalité de ce processus mène inévitablement à l’isolement. On le voit avec la menace de ces pays de rompre brutalement avec la CEDEAO. Pourtant c’est le cadre du dialogue régional et de la stabilité depuis plus de cinquante ans. C’est avec toujours plus d’intégration et de coordination que les armées de la région finiront par vaincre une menace aussi mobile que les groupes terroristes.

Il est parfaitement compréhensible que les populations, en particulier de la jeunesse, aspirent au changement alors que leur avenir est menacé par toutes sortes d’instabilités. Cependant, on peut craindre qu’en ayant choisi le « modèle russe », fondé sur l’autoritarisme politique, les pays de l’Alliance des Etats du Sahel ne parviennent pas à répondre à la demande croissante de sécurité.

AB
La guerre va continuer car les groupes djihadistes continuent de se battre. Elle change simplement de nature car ils ne font pas la guerre de la même manière que les forces françaises sur place. On peut imaginer comment cela va évoluer ?

GSQ
Vous avez raison de souligner que Wagner, en soutien des forces locales, ne s’embarrasse pas des mêmes principes que les forces occidentales lorsqu’elles se battent. Après des années de lutte contre le terrorisme, chacun sait que le comportement des troupes sur le terrain est clé pour influer sur la légitimité des groupes terroristes. Toute atteinte aux droits humains de la part des forces régulières et leurs soutiens, ne fait que la renforcer aux yeux de la population.

On peut donc craindre d’avoir une situation chaotique durant un certain temps car il n’y aura pas de capacité, ni d’un côté ni de l’autre, à l’emporter de façon irréversible. Pour les voisins immédiats de cette « zone grise », c’est certainement une préoccupation car son potentiel de déstabilisation extérieure n’est pas nul.

AB
Guerre à Gaza, décision de la France de lancer une coopération militaire avec l’Arménie, premier pays de l’OTAN et de l’UE à le faire, tensions toujours vives autour de Taïwan et en mer de Chine méridionale. Peut-on appréhender ces différentes situations au prisme d’un retour des anciens Empires, remettant en cause le magistère occidental et aggravant les risques de conflictualité ?

GSQ
Je ne pense pas que ce soit ce que vous appelez le « magistère occidental » qui soit en cause. Effectivement, il y a eu une période de victoire par K.O. de l’OTAN face à l’URSS en 1990 qui a fait que, pendant des années, les occidentaux –et en premier lieu les États-Unis, ont dominé le système international. Je pense que ce n’est plus du tout le cas, notamment parce que les occidentaux ont commis des erreurs, et que le sujet aujourd’hui est ailleurs.

Ce qui est remis en cause, ce sont les frontières. Ce qu’il y a de nouveau, c’est qu’un certain nombre de pays pensent que personne ne pourra désormais les empêcher de s’emparer par la force de ce qu’ils convoitent. Quand on connaît le nombre de questions frontalières en suspens sur tous les continents, on comprend combien l’exemple du conflit ukrainien peut être déstabilisant. Surtout quand la Russie prétend en faire l’illustration d’une doctrine de lutte contre les Occidentaux. Cela n’a aucun sens. La démocratie, la paix, la liberté, le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ne sont pas des valeurs occidentales, ce sont des aspirations universelles.

100.000 arméniens sont chassés de force de leur terre ancestrale du Haut-Karabakh ou Artsakh par l’armée d’Azerbaïdjan les 19 et 20 septembre 2023.

AB
Les guerres entraînent des conséquences humanitaires dramatiques pour les populations, au risque de déstabiliser les pays voisins avec les flots de réfugiés, de provoquer des mouvements migratoires, de rendre difficile toute solution politique, de radicaliser les forces en présence. Vous qui avez côtoyé les humanitaires sur le terrain –ONG, ONU, CICR, comment faut-il prendre en compte l’urgence humanitaire ainsi que le respect du droit international humanitaire dans les conflits contemporains et futurs ? Lorsqu’on engage une guerre, se pose-t-on assez la question des conséquences politiques et humanitaires de la guerre dans toutes leur dimension ?

GSQ
Il faut être d’une prudence extrême avant de s’engager dans une guerre et chercher toutes les voies de recours pour l’éviter. On sait toujours comment on entre dans une guerre, mais on ne sait jamais comment on va en sortir, ni quand. Donc il faut peser murement sa décision avant d’engager la force. En revanche, une fois que celle-ci est prise, il faut être résolu, déterminé et mettre toutes les ressources pour atteindre rapidement ses objectifs.

La question humanitaire est prise en compte très en amont dans les planifications opérationnelles.  La population, comme tous les facteurs qui concourent à la crise, est soigneusement analysée : quelle est son attitude, ses besoins, quelles conséquences les actions des parties au conflit auront sur elle et comment gérer cet aspect ? Les enjeux humanitaires sont complètement intégrés dans la conduite des opérations. Nous nous rapprochons des acteurs de l’aide humanitaire pour savoir si et comment ils souhaitent collaborer. Tout cela est une préoccupation constante.

AB
Comment souhaitez-vous conclure cet entretien ?

GSQ
Il n’y a jamais de combats perdus d’avance, et il n’y a jamais de victoire à des combats qui n’ont pas été menés. Il faut avoir confiance dans nos capacités, dans nos démocraties, à nous défendre dans un environnement que certains –notamment les régimes autoritaires, cherchent à rendre chaotique. Nous avons des atouts pour cela, pour l’emporter, à condition d’appliquer les principes que nous venons d’énoncer. Il faut être, résolu, tenace, penser à ses objectifs. Il ne faut pas être velléitaire et tenir la ligne de ce à quoi on croit. Lorsqu’on est capable de faire cela, c’est le premier pas vers un retour à une situation stabilisée.

 

3 questions 3 réponses avec Grégoire de Saint-Quentin

 

Grégoire de Saint-Quentin
Général d’Armée (2S)

Grégoire de Saint Quentin est âgé de 63 ans. Issu de l’Ecole Spéciale Militaire de Saint-Cyr, il effectue un cursus complet au sein de l’institution militaire qu’il quitte en 2020 avec le grade de général d’Armée (2S).

Son parcours militaire est placé sous le signe des forces spéciales et des opérations interarmées. Au cours de sa première partie de carrière, il connait de multiples engagements opérationnels, le plus souvent en position de chef interarmées. Puis Il commande le 1er régiment de parachutistes d’infanterie de marine de 2004 à 2006. Auditeur de l’Institut des Hautes Etudes de la Défense Nationale en 2009, il est nommé général en 2011 et commande successivement les Eléments Français au Sénégal, l’Opération Serval, les opérations spéciales et enfin l’ensemble des opérations interarmées de 2016 à 2020.

Depuis septembre 2020, il met son expérience opérationnelle au service du développement de capacités de renseignement et de Défense de haute technologie, en particulier comme Vice-Président Senior de la société Preligens.

Grégoire de Saint Quentin est Grand Officier de la Légion d’Honneur et Grand Officier de l’ordre National du Mérite.

L’Effet papillon, de la guerre à l’humanitaire !

© UNRWA Ashraf Amra

« Le battement d’ailes d’un papillon au Brésil peut-il provoquer une tornade au Texas ? ». Cette phrase du météorologue Edward Lorenz est à l’origine de la théorie de l’Effet papillon. Celle-ci peut-elle aujourd’hui s’appliquer à la géopolitique et avec quelles conséquences pour l’aide humanitaire ? Notre propos, dans cet éditorial, est d’être autant que possible lucide.

Quant à l’issue de la Conférence Internationale de soutien à l’Ukraine qui a réuni 21 chefs d’Etat et de Gouvernement à l’Elysée le 26 février, le Président de la République, Emmanuel Macron, déclare que « rien ne doit être exclu » et qu’il évoque l’éventualité d’un déploiement de troupes occidentales en Ukraine même, s’agit d’un Effet Papillon ?

Celui-ci est-il déclenché par un rapport de force qui devient dangereusement défavorable aux Ukrainiens ainsi que par les déclarations provocatrices de Trump sur la faiblesse de l’effort de guerre des pays Européen ?

Quand Vladimir Poutine répond dans son discours annuel à la nation russe « Cela constitue une réelle menace de conflit avec une utilisation d’armes nucléaires, ce qui signifie la destruction de la civilisation », est-on là encore dans l’Effet Papillon et jusqu’où cela pourrait-il conduire quand l’on sait que cet Effet Papillon est aussi nommé la théorie du chaos !

Méditons la fameuse phrase de Carl Von Clausewitz, général, philosophe et historien militaire prussien, dans son livre « L’art de la guerre » quand il écrit que la guerre est la poursuite de la politique par d’autres moyens. Et nous sommes en guerre aujourd’hui sur le continent européen ou de nombreuses organisations humanitaires sont actives en Ukraine pour secourir les victimes d’une guerre de haute intensité. Après avoir échoué à préserver la paix sur le continent, sommes-nous condamné à voir cette guerre durer, s’intensifier, s’élargir à d’autres territoires, voire à une escalade vers l’emploi d’armes non conventionnelles.

Il y a des chiffres qui en dise long.  

Le budget de la défense en France est passé en 2017 de 32,3 milliards d’euros à 47 en 2024 et il devrait être de l’ordre de 70 milliards d’euros en 2030 ! La tendance générale est similaire au niveau mondial. Selon l’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm (SIPRI), l’année 2022 représente la huitième année consécutive de hausse pour la défense dans le monde estimée à 2340 milliards de dollars. Les dépenses en Europe ont dépassé (480 milliards d’euros en 2022) leur niveau de la fin de la guerre froide.

« Si tu veux la paix prépare la guerre » dit l’adage antique et c’est bien ce qui pourrait se produire maintenant en passant en économie de guerre quand l’Europe et les Etats-Unis ne parviennent pas à ravitailler l’Ukraine en obus. La Russie produit 2 à 2,5 millions d’obus par an quand l’engagement des occidentaux de fournir un million d’obus s’est limité à 300.000 en 9 mois sur un engagement d’un an.

Des experts évoquent maintenant le risque d’une situation de bascule dans la guerre en Ukraine avec une victoire finale possible de la Russie. Face à ce risque et à l’inquiétude relatives aux élections américaines en fin d’année, les pays de l’Europe s’accordent pour l’essentiel « Nous ferons tout ce qu’il faut pour que la Russie ne puisse pas gagner cette guerre ».

Voilà un long cheminement pour en arriver aux causes et aux conséquences qui vont impacter l’aide humanitaire et ses acteurs. L’Effet Papillon géopolitique s’est-il aujourd’hui étendu à toute la planète ? L’ordre international qui prévalait depuis la disparition de l’URSS est révolu et nous voilà entrés dans une phase de fragmentation qui fait dire au général français Michel Yakovleff « Nous sommes parti pour 20 ans de chaos ».

Dans un tel contexte, posons-nous la question suivante. Y a-t-il un lien entre la guerre en Ukraine et l’offensive militaire de l’Azerbaïdjan contre le Haut-Karabagh ou Artsakh en septembre 2023 ? Les menaces actuelles de l’Azerbaïdjan contre l’Arménie conduisent-elles des pays comme l’Inde et la France à fournir aujourd’hui de l’armement à ce pays ?

Soldats arméniens devant les 50 blindés livrés par La France à l’Arménie pour se défendre.

Y a-t-il un effet d’imitation entre le bras de fer de l’Alliance des Etats du Sahel (Mali, Burkina Faso, Niger) avec la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) et la guerre qui a repris de plus belle en République Démocratique du Congo (RDC) entre l’armée et le mouvement rebelle M 23 soutenu militairement par le Rwanda face à une coalition réunissant l’Angola, l’Afrique du Sud, le Burundi ?

Est-il nécessaire d’évoquer la situation à Gaza pour comprendre, comme en Ukraine, qu’il s’agit aussi d’une guerre régionale à dimension mondiale, qui nous plonge dans l’incertitude de ses conséquences dans la durée. En tout cas, disons-le ici nettement, l’aide humanitaire à la population de Gaza est une urgence immédiate de survie et une obligation morale absolue.

Dans un contexte de dérégulation des relations internationales, d’affaiblissement de l’ONU, de mise en cause du magistère occidental, il y a un moment favorable à saisir, une opportunité, pour des pays et des acteurs qui voudraient en profiter pour s’emparer par la force de territoires.

Dans un article, des journalistes (Stéphane Aubouard et Alain Léauthier dans Marianne) ont calculés que si l’on additionnait les populations des pays en guerre avec un Etat, ceux en guerre civile, en guerre hybride ou en guerre civile, cela représentait 48% de la population mondiale. Même si nous devons relativiser ce chiffre, ces conflits sont autant de risques d’aggravation et d’extension dans un moment et un environnement favorable à toute remise en cause de l’ordre établi.

Quel Effet Papillon pour l’humanitaire ?

Les besoins humanitaires vont-ils augmenter, se stabiliser ou décroître ? Telle est la question à se poser pour se préparer à l’hypothèse qui semble la plus probable. La fragmentation est porteuse de conflits comme on le voit avec les tensions en Moldavie avec la Transnistrie ainsi que dans les Balkans.

Si les conséquences des conflits représentent aujourd’hui la part la plus importante de l’aide humanitaire, n’oublions pas que le dérèglement climatique et ses catastrophes, le stress hydrique, la faim, l’épuisement progressif des ressources naturelles sur fond de croissance démographique et de l’augmentation exponentielle de la consommation vont amplifier et accélérer les besoins de réponse humanitaire.

Quelle sera la tendance des années à venir en matière d’accès des populations aux secours. Amélioration, stabilisation ou régression ? Les exemples de Gaza, du blocus du Haut-Karabakh, de l’Ukraine et des territoires en guerre dans les pays du Sahel illustrent-ils la tendance ?

Les financements seront-ils à la hauteur des besoins vitaux des populations victimes d’une guerre, d’une catastrophe ou d’une épidémie ? L’alarme a sonné en 2023 avec le pire déficit de financement, selon OCHA et Martin Griffiths, quand face à des besoins évalués en fin d’année à 56,7 milliards USD, seulement 19,9 milliards USD ont été réunis ! Qu’en sera-t-il en 2024 et dans les années à venir ?

La France, qui avait augmenté son Aide Publique au Développement (APD) de moins de 10 milliards d’euros en 2017 à plus de 15 milliards en 2022, vient de diminuer l’APD 2024 de 746 millions d’euros dans le cadre d’un plan de réduction de la dépense publique d’un montant de 10 milliards d’euros, faute d’une croissance suffisante ! Comment compenser cette perte, comment la rattraper en 2025.

Alors, la grande question est de savoir si le nouveau contexte international de conflictualité et de course aux armements, du passage possible à une économie de guerre qui provoquerait des contraintes et des pénuries dans certains secteurs, verra l’APD et l’aide humanitaire sanctuarisées à la hauteur des besoins ou au contraire réduite.

Sans parler du risque de politisation de l’humanitaire, tant de la part de certains Etats que de diverses organisations. La récente publication d’un article intitulé « La folle dérive des ONG » dans la revue Franc-tireur mettant en cause l’impartialité d’ONG droits de l’homme devrait nous inciter à la réflexion pour garder la confiance du public et des donateurs et renforcer l’accès aux populations en danger.

Pour un aggiornamento humanitaire.

© UNWRA. Camions de ravitaillement pour Gaza en attente pour entrer.

Les humanitaires sont aujourd’hui confrontés à de multiples défis dont certains dépendent d’eux et d’autres peu ou pas du tout. L’humanitaire doit se reposer la question de ses capacités qu’elles soient humaines, financières, logistiques, en matière d’innovation, de soutien de l’opinion publique, d’influence.

Influence plus que jamais indispensable pour faire vivre, élargir, approfondir l’espace humanitaire dans les politiques publiques. Qu’il s’agisse de l’APD, des financements humanitaires, de l’accès à l’eau, à l’alimentation, aux abris et aux soins et tous les facteurs qui interagissent tels le climat, l’eau, les ressources naturelles, l’environnement que je ne peux ici tous citer.

Que l’on me comprenne bien, je crois en une influence en matière de politique publique humanitaire et pas en une quelconque idéologie partisane utilisant l’humanitaire et qui affaiblirait immanquablement notre influence et à terme notre action. D’autres peuvent le faire, mais le mélange des genres est contraire aux principes humanitaires de neutralité, d’impartialité et d’indépendance qui constituent la condition majeure de l’accès humanitaire, certes souvent malmenés, parfois bloqués mais toujours essentiels.

Dans cet éditorial, malgré la description d’un paysage géopolitique assez sombre, mon propos est d’être réaliste. Si le pire n’est heureusement jamais sûr, pour l’empêcher il faut agir en conséquence et le monde actuel recèle aussi beaucoup de signes d’espoir dont celui, précieux, de l’optimisme de la volonté pour éviter le chaos et préserver l’humanisme.

Cet article est une illustration de la politique éditoriale de la revue en ligne Défis Humanitaires. Analyser, anticiper, proposer, débattre pour un humanitaire plus intelligent et plus efficace.  Débattre comme nous le faisons ici à nouveau sur la dramatique situation à Gaza et comme nous allons continuer de le faire pour l’avenir de l’humanitaire.

 

Alain Boinet

Alain Boinet est le président de l’association Défis Humanitaires qui publie la Revue en ligne www.defishumanitaires.com. Il est le fondateur de l’association humanitaire Solidarités International dont il a été directeur général durant 35 ans. Par ailleurs, il est membre du Groupe de Concertation Humanitaire auprès du Centre de Crise et de Soutien du ministère de l’Europe et des affaires étrangères, membre du Conseil d’administration de Solidarités International, du Partenariat Français pour l’eau (PFE), de la Fondation Véolia, du Think Tank (re)sources. Il continue de se rendre sur le terrain (Syrie du nord-est, Haut-Karabagh/Artsakh et Arménie) et de témoigner dans les médias.

 

Nous sommes heureux de vous proposer des articles et interviews sur Gaza, l’Arménie, le Kurdistan ainsi que des articles sur l’eau à l’occasion de la Journée Mondiale de l’Eau du 22 mars. En vous remerciant pour votre soutien (faireundon). Edition 86 :