10ème Forum Mondial de l’Eau

Entretien exclusif avec Marie-Laure Vercambre du Partenariat Français pour l’Eau (PFE)

Selon le CRED (Centre de recherche sur l’épidémiologie des catastrophes), depuis 1980, les sécheresses et les famines qu’elles ont provoquées ont causé la mort de 558 000 personnes et touché plus de 1,6 milliard de personnes. @OIKOS (CC BY-NC-ND 2.0)

Alain BOINET
Avant de parler du 10ème FME qui vient de se tenir à Bali où tu te trouvais, peux-tu pour nos lectrices et lecteur te présenter ainsi que le PFE.

Marie-Laure VERCAMBRE
Avec plaisir ! je suis la directrice du Partenariat Français pour l’Eau, que nos membres appellent plus communément le PFE, depuis juin 2019. Avant ça j’en étais membre, dans le collège réservé aux membres « personnes physiques » car je travaillais pour une ONG internationale. Or les membres du PFE, à l’exception des personnes physiques, représentent tous une structure française. J’ai dirigé le programme Water for Life and Peace de l’ONG Green Cross International fondée par Mikhaïl Gorbatchev pendant une dizaine d’année. J’y coordonnais la mise en œuvre de projets d’accès à l’eau et à l’assainissement dans une dizaine de pays, ainsi que le plaidoyer de notre organisation sur le droit humain à l’eau potable et à l’assainissement (reconnu par les Nations unies en 2010), et sur les cours d’eau transfrontaliers. Des sujets qui étaient aussi portés par le PFE !

Pour en revenir au PFE : le PFE est une association à but non-lucratif, qui rassemble à peu près 200 membres « de natures » très différentes. Le PFE accueille en effet 1. des représentants de ministères, agences et établissements publics, 2. Des parlementaires et représentants de collectivités territoriales, 3. des instituts de recherche, de formation et universités, 4. des acteurs économiques, 5. des associations, ONG et fondations, et 6. des personnes qui ne représentent qu’eux. Tous rejoignent le PFE pour ses travaux. Et nous les faisons travailler ! dans des groupes de travail thématiques, dont le but est de suivre l’état des lieux sur ce sujets à l’international et de développer le plaidoyer collectif du PFE. Nous développons ainsi un plaidoyer sur l’eau et le changement climatique, la biodiversité, l’Agenda 2030 et les objectifs de développement durable, les sols et l’agroécologie, et l’accès à l’eau, l’assainissement et l’hygiène dans les situations de crise et de conflits. Nous les portons ensuite dans des événements majeurs tels que les COP et les Semaines et les Forums mondiaux de l’eau. Mais nous essayons depuis peu de les porter dans d’autres secteurs connexes à celui de l’eau (agriculture, énergie, industrie, etc). La mission du PFE est également de faciliter les rencontres avec des acteurs internationaux et de contribuer au rayonnement de l’expertise française et des solutions proposées sur tous ces sujets.

10ème FME à Bali, Session de synthèse, mai 2024.

AB
Tu as participé aux précédents Forum de l’Eau à Dakar, à Daegu et ailleurs, comment était celui de Bali, qu’est ce qui le caractérise ?

MLV
Où qu’on soit à Bali il y a des panneaux de signalisation nous indiquant par où fuir s’il y a un tsunami. Dans les hôtels, les rues… C’est très frappant et cela nous met bien en tête le risque de catastrophe naturelle. Le Forum de Bali a consacré une place significative aux réponses et à la prévention des risques de catastrophes naturelles. Beaucoup plus qu’à aucun autre Forum. Les acteurs humanitaires et de la prévention des risques ont donc été entendus et c’est fondamental compte tenu de l’augmentation des phénomènes climatiques extrêmes. Nos sociétés doivent « s’assurer » contre ces risques et être en mesure de prendre en charge leurs conséquences. On en est loin quand on sait que des régions telles que la Californie ne sont quasiment plus assurables, à cause des incendies chroniques et de la pénurie d’eau notamment. La question des risques a permis de faire entendre la voix des populations vivant dans des situations de crise ou de fragilité, qui augmentent aussi du fait des conflits.

Après Dakar, le processus Bassins a connu sa deuxième édition à Bali et c’est une bonne chose aussi si l’on veut promouvoir la gestion par bassin. C’est le cas de la France et cette gestion -préconisée par l’OIEau, l’OCDE, le Global Water Partnership et les conventions des Nations unies sur les cours d’eau internationaux- doit se renforcer, toujours plus, et être financée et inclusive. Les conflits d’usage vont vraisemblablement augmenter. Avoir la bonne gouvernance en place pour pouvoir les gérer tout en gérant les bassins de manière soutenable sera la base du succès.

Il y a beaucoup de choses à dire donc je conclurai avec deux points : Bali était en mesure d’accueillir les participants du Forum avec toute sa capacité touristique. Nous avons été très bien accueillis et avons pu découvrir la culture et les cultes de l’île dans lesquels l’eau est centrale. C’était un bel exemple de lien entre eau et culture sur lesquels des politiques pourraient s’appuyer.

Nous avons, en revanche, été déçus que les organisations de la société civile venues d’ailleurs n’aient pas été soutenues financièrement comme cela a été le cas aux Forums précédents. Des ONG familières des Forums ont pourtant essayé d’intercéder pour elles en envoyant des courriers aux organisateurs. Déçus aussi que le Forum alternatif, qui devait avoir lieu ailleurs à Bali, ait été empêché au dernier moment. Cela a mis de nombreux participants au Forum « officiel » mal à l’aise et interroge sur sa représentativité si la contradiction est interdite, sans parler de la façon dont tout ça s’est passé.

Membres du PFE lors de son Assemblée générale au Pavillon de l’Eau. Photographe Ludovic Piron, PFE.

AB
Le PFE avait préparé des propositions pour ce 10ème FME, comment ont-elles été accueillies, ont-elles contribuées à faire progresser la cause de l’eau ? Peux-tu nous donner un exemple ?

MLV
Je crois qu’un message porté par le PFE depuis plusieurs années a percolé dans la déclaration ministérielle du Forum de Bali : la nécessité de trouver une complémentarité avec les conférences des Nations unies sur l’eau dont la 1ère depuis 1977 a eu lieu en mars 2023 à New York ! et dont la prochaine se tiendra en 2026, avec pour thème l’objectif de développement durable n°6 sur l’eau et l’assainissement, qui est censé être atteint comme les 16 autres objectifs en 2030. Or nous sommes loin du compte…

Les Forums auxquels j’ai participé (depuis Istanbul en 2009) ont toujours des processus politiques (ministériels, parlementaires, autorités locales, bassins). Avec une participation variable mais ils n’ont pas le côté engageant des déclarations et résolutions adoptées aux Nations unies. Les Forums sont des événements multi-acteurs qui font travailler ensemble tous les acteurs qui souhaitent s’impliquer dans les processus préparatoires des Forums qui commencent un ou deux ans avant la tenue des Forums eux-mêmes. Un processus thématique visant à couvrir tous les sujets majeurs de la gestion de l’eau, l’accès à l’eau, les services d’eau, la préservation des ressources et des écosystèmes, accompagne le processus politique. Ils donnent lieu à de riches échanges et ont fourni un rythme précieux à ces échanges, tous les trois ans depuis 1997.

 

Christophe Béchu, Ministre de la Transition écologique et de la Cohésion des territoires, à la tribune de l’ONU à New York lors de la conférence de mars 2023.

Un des messages du PFE est qu’il faudrait que les travaux Forums soient plus officiellement dirigés vers ce qui se fait sur l’eau aux Nations unies. Car la question de l’impact durable des Forums n’est pas établie. Ils offrent un cadre régulier à ces échanges, ils rapprochent les acteurs les uns des autres, mais, quel impact au-delà de ça ? cet impact serait renforcé si des passerelles plus claires étaient construites avec l’existant aux Nations unies et dans d’autres processus internationaux (UICN, autres secteurs, etc) et la grande implication des acteurs mérite que le temps et l’énergie qu’ils consacrent aux Forums soient relayés et optimisés.

Un autre message que le PFE a formulé est que les acteurs de l’eau doivent s’adresser aux secteurs qui utilisent l’eau ou impactent les milieux pour travailler avec eux à l’amélioration des pratiques. Cette approche est reprise dans le 2ème alinéa de la déclaration ministérielle. C’est positif car le secteur de l’eau avait tendance à établir des constats sans mentionner les actions à entreprendre avec d’autres.

AB
Le président du Conseil Mondial de l’Eau, Loïc Fauchon, a en introduction du FME déclaré que les acteurs de l’eau étaient des combattants et il a fait état de 7 engagements majeurs dont la création d’une coalition « Money for water coalition ». Au-delà de sa déclaration, cela traduit-il une inflexion dans le ton et dans les initiatives du FME dans son ensemble ?

MLV
Attendons de voir ce que donneront ces engagements. On a eu l’exemple du Water Action Agenda de la conférence de New York l’année dernière. Ces engagements ont le mérite de faire parler d’eau et de faire émerger quelques actions mais ils sont largement insuffisants.

Ce qui est sûr c’est que les acteurs de l’eau sont très souvent des combattants. Les membres du PFE sont passionnés par leurs sujets, probablement parce qu’ils sont d’un ordre vital et donc essentiel. Les acteurs de l’eau connaissent bien la plupart des grands enjeux liés à l’eau. Ils comprennent leur gravité et sont souvent très engagés. Les 5 axes du cadre d’accélération proposés par l’ONU-Eau pour avoir une chance d’atteindre les cibles de l’Objectif de développement durable n°6 sur l’eau (plus de financements, des données de qualité et l’accès à l’information, le développement des capacités, l’innovation et la gouvernance) semblent assez évidents à nombre d’entre eux.

AB
Y a-t-il une corrélation, une dynamique effective entre ce FME, le suivi du 9ème FME à Dakar et avec les prochaines grandes échéances (One Water Sumit, Conférence ONU 2026, …).

MLV
Que ces grands rendez-vous liés à l’eau soient reliés ou se répondent reste un des grands axes d’amélioration de la gouvernance mondiale de l’eau. Ils permettent en général des réunions sur les prochaines échéances mais cela ne va pas beaucoup plus loin, comme je l’expliquais précédemment. Il faut dire que ces grands rendez-vous sur l’eau ne sont pas encore calés dans le temps très en avance et de manière régulière. Cela n’aide pas… Ils sont néanmoins de plus en plus nombreux, c’est notoire, donc nous sommes peut-être proches d’un développement majeur.

AB
Dis-moi si je me trompe ou pas. Je n’étais pas à Bali. Je suis sûr que les acteurs présents ont faits le maximum. Mais, j’ai l’impression d’un décalage entre les intentions, les déclarations et l’impact réellement produit pour la cause de l’eau dans le monde compte-tenu des enjeux et du calendrier.  

MLV
On a l’impression que les problèmes ne se règlent pas vraiment et, quand on connaît le niveau d’atteinte de l’ODD6 et des 12 autres cibles liées à l’eau de l’Agenda 2030, qui pourrait dire le contraire ? Mais les coalitions se resserrent, les débats avancent, l’eau se politise (au sens positif du terme, c’est-à-dire en bénéficiant de plus en plus d’attention). On parle de plus en plus des risques liés à la disponibilité de l’eau, à l’accès à l’eau potable et à l’assainissement de tous, et de risque environnemental. Le Forum économique mondial de Davos identifie la pénurie d’eau et toutes ses déclinaisons comme l’un des principaux risques auxquels la communauté internationale doive faire face. Il y a par ailleurs de très belles initiatives, des gros projets de recherche en cours, citons le projet OneWater-Eau Bien Commun piloté par le CNRS, INRAe et le BRGM, il y a des financements innovants à développer… Il faut rester optimiste et pousser dans le bon sens.

AB
Que faut-il retenir de la Déclaration de Bali ?

MLV
L’importance accordée à la Gestion intégrée des ressources en eau (GIRE), aux réponses à apporter aux catastrophes naturelles, au besoin d’adopter des plans d’action multi-sectoriels (nexus eau, énergie, agriculture par exemple), et de développer la production d’eaux-non conventionnelles (création de l’Observatoire des ressources en eau non-conventionnelles).

AB
Y a-t-il eu des progrès pour l’agenda « Call to Action » concernant l’accès à l’eau et à l’assainissement pour ceux qui en sont le plus dépourvu dans les pays pauvres affectés par des conflits, des catastrophes ou des grandes épidémies ?

MLV
Il y a eu des progrès en matière d’adhésions et c’est grâce aux ONG qui poussent. L’Espace France a accueilli une table ronde sur le call to action et plusieurs organisations et Etats ont été approchés à son sujet. Attendons de voir si cela va aboutir.

Atteinte de l’ODD 6 dans les contextes de crise et de fragilité  organisée par Solidarités International et la Fondation Véolia
Le 10ème Forum Mondial de l’Eau à Bali, au travers de nombreuses sessions, a permis de faire le point sur la situation mondiale, d’alerter sur les situations préoccupantes et d’identifier des solutions voire de nouvelles stratégies. L’une d’elle a été particulièrement appréciée : « l’atteinte de l’ODD6 dans les contextes de crises et de fragilités » organisée par Baptiste Lecuyot (Solidarité Internationale) et Bénédicte Wallez (fondation Veolia).

L’ODD6 ne sera pas atteint, les chiffres sont alarmants ! L’accès universel à l’eau potable nécessiterait 20 fois plus d’efforts qu’actuellement, et ce retard s’intensifie au regard de la progression des catastrophes naturelles et anthropiques (changement climatique, conflits armés…). Or, cette problématique est mondiale, les populations fragiles sans accès à l’eau sont présentes dans tous les pays, même les plus développés, entraînant de nouvelles crises, de nouveaux conflits et des épidémies (dont le choléra, encore et toujours). Il est rappelé que le Droit international humanitaire (DIH) n’est toujours pas respecté.

Malgré ce constat sévère, les participants ont souligné la nécessité d’adopter des approches intégrées et multisectorielles. Ils ont appelé à une attention politique et à un financement accru pour relever efficacement ces défis, construire des infrastructures d’eau et d’assainissement résilientes. La réalisation de l’ODD6 nécessite des efforts concertés, un passage à l’action avec l’ensemble des acteurs incluant les partenariats public-privé-philanthropique (PPPP) et l’intégration de la jeunesse.

Les participants de cette session : B. Lecuyot (Solidarités International), B. Wallez (fondation Veolia), B. Pigott (US Environmental Protection Agency), W.C. Tizambo (Ministère de l’Environnement de l’Eau et de l’Assainissement du Burkina Faso), C. Arnoux (Butterfly Effect), S. Gaya (UNICEF), F. Fetz (Swiss Agency for Development and Cooperation), J. Damase Roamba (Parlement Burkinabé pour la Jeunesse), S. McGrath (IOM Global Wash Cluster), M. Wijaya (Solar Chapter), M. Sitali (Sanitation and Water for All).

David Poinard 

Délégué général de la Fondation Veolia

AB
Comment penses-tu que l’on doive préparer les prochaines étapes (OWS, 2026, etc…), compte-tenu des enjeux mondiaux et des échéances des ODD à l’horizon 2030 ?

MLV
Le PFE n’a pas encore finalisé avec ses membres des positionnements spécifiques vis-à-vis du One Water Summit et de la conférence des Nations unies mais les messages principaux que nous avons élaborés pour la conférence de 2023 demeurent valides : 1. Accélérer fortement les actions visant à atteindre les 20 objectifs mondiaux liés à l’eau. 2. Sortir des « silos » sectoriels et intégrer le rôle central de l’eau et de l’assainissement dans l’Agenda 2030 dans l’ensemble des travaux de l’ONU (voir nos messages complets).

Une chose est sûre, l’Envoyé spécial des Nations unies pour l’eau annoncé à la suite de cette conférence n’a pas encore été nommé, ce qui peut étonner. Certains disent que son poste, son équipe et ses activités ne seraient pas financées. Est-ce le cas ? A suivre…

Le PFE souhaite que l’on continue à porter l’Agenda 2030 et son approche systémique qui ont bénéficié d’années de réflexion et de leçons tirées du processus des Objectifs du Millénaire pour le développement. Quels sens auraient ces processus si on les condamnait d’avance et si on en recréait juste un autre, ou même pas ? Nous ne devons pas céder à la facilité et rester fixés sur le cadre de l’Agenda 2030, quitte à l’améliorer avec de nouveaux indicateurs.

AB
Un Forum de l’eau alternatif comme il y en a habituellement lors des FME a été interdit, il y a eu des menaces et des interdictions. Qu’en est-il pour toi qui était sur place et que faut-il en penser ?

MLV

Comme je le disais tout à l’heure, et je m’exprime en mon nom ici, je trouve ça extrêmement regrettable, extrêmement, et espère que cela ne se reproduira pas. Je pense aussi que ce serait préjudiciable aux Forums en général. Il y avait quelques grosses ONG et des associations pouvant financer leur participation au Forum « officiel ». Mais 1. très peu d’associations qui ne pouvaient pas se le payer (et qui ont fait l’effort ou se sont fait aider) et 2. des opposants internationaux au Forum officiel et des représentants de  société civile indonésienne, voire régionale, empêchés de tenir ce Forum alternatif, auquel le Rapporteur spécial des Nations unies sur les droits humains à l’eau et à l’assainissement voulait aussi participer. Des allégations graves ont été prononcées sur le déroulement des faits. N’en maîtrisant pas la véracité je préfère ne commenter que ce qui est certain : l’annulation forcée en dernière minute, les effectifs déployés pour l’empêcher, la fin de non-recevoir opposée aux ONG ayant plaidé pour qu’une enveloppe financière permette la participation d’organisations de la société civile venues de loin. Nous avons accueilli le Rapporteur spécial des Nations unies, Pedro Arrojo, sur l’Espace France.

Barbara Pompili sur le stand France du PFE à Bali
Stand France du PFE à Bali, de gauche à droite, Loïc Fauchon, président du Conseil Mondiale de l’Eau, Barbara Pompili, conseillère spéciale à la planification écologique à l’international au Secrétariat général à la planification écologique et Envoyée spéciale du Président Emmanuel Macron pour le One Water Summit, Fabien Penone, ambassadeur de France en Indonésie, Marie-Laure Vercambre, directrice générale du PFE.

AB
Comment souhaites-tu conclure cette interview ?

MLV
En remerciant les acteurs français qui se sont impliqués dans ce Forum. Nous étions vraiment nombreux et porteurs d’espoir et de solutions. L’alignement et la solidarité entre acteurs sont très précieux. Ensemble, nous irons plus loin et promouvoir l’action collective est une des valeurs ajoutées du PFE. Nous avons également bien travaillé en amont avec le ministère de l’Europe et des affaires étrangères et la Direction de l’eau et de la biodiversité du Ministère de la transition écologique. Ainsi qu’avec les agences de l’eau, l’Office français pour la biodiversité, l’Agence française de développement, le SIAAP, Suez, Veolia, Danone, et nos membres associatifs. J’ai l’impression que tous sont repartis galvanisés par le besoin d’agir et c’est très positif.


Directrice générale du PFE depuis 2019 Marie-Laure Vercambre était avant ça en charge du programme L’Eau pour la vie et la Paix de l’ONG Green Cross International fondée par Mikhaïl Gorbatchev. Elle a à ce titre supervisé de nombreux de projets de développement à travers le réseau de branches pays de Green Cross et beaucoup travaillé sur la gouvernance mondiale de l’eau, le droit à l’eau potable et à l’assainissement et les enjeux transfrontaliers. Elle a suivi des études de sciences politiques, relations internationales et développement à Sciences Po Paris et New York et Columbia Universities.

 

 

 

Délégué général de la fondation Veolia depuis avril 2024, David Poinard est hydrogéologue de formation et docteur de l’INSA de Lyon en hydrologie urbaine. Il occupe plusieurs postes de management chez Veolia Eau à partir de 2001 et participe parallèlement aux opérations de la fondation Veolia en tant que volontaire Veoliaforce, mobilisé sur des projets de développement ou des situations de crise (catastrophes naturelles et conflits armés). Il est également président du groupe de travail du Partenariat Français pour l’Eau (PFE) « WASH en contextes de crises et de fragilités » depuis 2020.

 

Découvrez les propositions du PFE pour le 10ème FME à Bali : MESSAGES_FME_FR-VF.pdf (partenariat-francais-eau.fr)

Découvrez le Texte du Call to Action de la Wash Road Map : cta_fr.pdf (washroadmap.org)

Le bilan du 10ème Forum Mondial de l’Eau par Coalition Eau : Quel Bilan pour le 10ème Forum mondial de l’eau ? (coalition-eau.org)

La déclaration ministérielle du WWF10 à Bali 2024 : 10th World Water Forum_Ministerial declaration.pdf (worldwatercouncil.org)

L’aide humanitaire en Ukraine : entre héritages de l’ère soviétique et les défis du 21ème siècle

Un article de François Grunewald, Président fondateur du Groupe URD

Aide médicale avant d’être embarquée dans un avion affrété par Nova Ukraine de Seattle à Lublin, Pologne, 29 mars 2022. © Igor Markov

Cet article présente un certain nombre de réflexions basées sur 5 missions en Ukraine entre 2020 et 2024 renforcées par plus de 20 ans d’observations sur le terrain des conflits dans différentes parties de l’ancienne ère soviétique (Tchétchénie, Abkhasie, Ossétie, Haut Karabach).

Comprendre

L’aide humanitaire internationale est arrivée en Ukraine avec une très faible compréhension de ce contexte, de son histoire, et des défis humains, sociétaux et technologiques qui avaient formaté l’Ukraine de 2022. Elle est arrivée avec ses méthodes, ses modes d’action, ses présupposés développés dans des pays peu développés, aux administrations fragiles, aux sociétés civiles plus ou moins dynamiques mais très souvent très dépendantes de l’aide internationale. Elle a trouvé en face d’elle un pays organisé, certes avec ses lourdeurs administratives mais aussi son extraordinaire niveau de digitalisation, un monde où coexistent les complexes technologies du monde soviétique et le top de la technologie moderne.

Les acteurs internationaux de l’aide humanitaire se sont trouvés confrontés à une société civile « en résistance », rodée aux épreuves des manifestations de la dignité du Maidan et de la guerre de 2014, et mobilisée de façon impressionnante auprès des déplacés, des populations vulnérables des zones de front, des blessés civils et militaires. Le quotidien de ces dizaines de milliers de volontaires ? Aider les déplacés à trouver un logement, approvisionner en nourriture les personnes âgés des zones de front incapables de quitter leur maison, faciliter les évacuations de Marioupol ou de Liman, apporter des générateurs pour les structures de santé dans les zones difficiles, mais aussi tisser des tissus de camouflage pour les tanks, préparer des trousses de premier secours pour les femmes et hommes au front, trouver de l’argent pour l’achat de drones…

Avec la menace des accusations de corruption, de nombreux groupes de volontaires, encore rarement constitués en association selon la législation ukrainienne, ont développé des systèmes de traçabilité de l’aide et de redevabilité assez ingénieux, basés sur les systèmes digitalisés de l’état civil ukrainien, mais pas conçu pour être compatibles avec les méthodes de l’aide classique. D’où une plainte récurrente de la part de ces volontaires de la charge administrative de redevabilité qui est imposée par ceux qui les financent, qui font souvent ces demandes mais pas le transfert de ressources qui rendrait facile la réponse.

Pour la troisième fois depuis le début du conflit, Rafael Grossi, Directeur général de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), s’est rendu sur le site de la centrale de Zaporijia, le Jeudi 15 juin 2023. ©AIEA

L’énergie : une des clés d’un pays moderne aux hivers froids

Dans l’Ukraine du début 2020, la gestion de l’énergie, du chauffage et de l’accès à l’eau s’appuyait sur les technologies de la période soviétique. Le chauffage en zone urbaine et péri-urbaine était en général collectif, et les calories circulaient dans d’énormes réseaux de tuyauterie apportant l’eau chaude de grandes centrales au charbon, au gaz ou à l’électricité nucléaire. Dans certains cas, des chauffages électriques d’appoint existaient dans les immeubles et les bureaux tandis que dans les zones rurales, le bois sous différentes formes (bûches, briquettes, etc), était la clé du chauffage. Les programmes de « winterisation », conçus en début 2022 pour l’hiver 2022-23 comportaient des composantes assez légères et classiques, avec des kits « hiver » contenant des habits chauds et du matériel pour des réhabilitations légères du bâtis (bâches pour les toits, contreplaqué pour fermer portes et fenêtres, etc.

Les bombardements russes de l’automne 2022 sur les infrastructures énergétiques ont obligé un « changement de braquet » dans la réponse, mais qui a amené les acteurs de l’aide dans des secteurs inconnus : ceux de l’énergie dans un monde urbanisé, où une partie de la population habite dans des grands immeubles et où lumière et chaleur sont des éléments clés de la vie en hiver. La fourniture massive de générateurs de tout genre et de tout modèle a permis aux Ukrainiens de passer l’hiver, mais s’est déroulée dans un manque total de coordination. Des générateurs de deuxième main, sans pièces détachées, ont été fourni en même temps que des équipements neufs, mais sans manuel et matériel de maintenance. Les Ukrainiens eux-mêmes ont eu du mal à gérer tous ces apports avec la résurgence du « syndrome de l’écureuil » rendant difficile une répartition optimale de tous ces équipements.

Mais, d’un autre côté, grâce à d’immenses efforts et d’impressionnants sacrifices, les ingénieurs ukrainiens ont sans cesse réparé, remplacé, refait fonctionner tout ce qui pouvait l’être. Ceci s’est passé avec une grande consommation des stocks de pièces détachées destinées à l’’entretien des équipements anciens. Ces stocks étaient en bonne partie épuisés à la fin de l’hiver 2002-23, laissant le pays vulnérable pour l’hivers suivant. La stratégie mise en place pour 2023-24 a été « protéger-réparer-optimiser » les systèmes à tous les niveaux : La défense anti-aérienne pour les grandes infrastructures, les sacs de sable et les gabions pour les plus petites ont été clé pour protéger.

Dès l’été 2023, des consignes ont été donnés aux acteurs de la décentralisation pour consolider leurs stocks de carburant et de mieux répartir les équipements reçus. L’hiver 2023-24 s’étant avéré assez doux, cet ensemble de stratégie s’est avéré payante dans la plupart du pays. Restent les zones très proches du front où tout reste fluide, et où la dispersion sur le territoire et la mobilité des petits équipements s’avère la clé de la réponse énergétique.

Les systèmes de traitement de l’eau en osmose inversée. (Photo François Grunewald)

L’eau

L’aide internationale dans le secteur WASH est arrivée avec ses expériences africaines, où prévalent les petites infrastructures (puits, forages) et des problèmes essentiellement liés à la qualité bactériologique de l’eau. De fait, la plupart des systèmes de traitement de l’eau connus sont essentiellement conçus pour potabiliser l’eau en la traitant par des filtres ou des systèmes de diode UV éliminant bactéries et matières organiques. En Ukraine, la situation est assez différente. D’une part, la base ancienne du système d’approvisionnement en eau s’appuie sur des prises d’eau importantes dans les cours d’eau, qui sont conduites à des stations immenses de traitement (lits de coagulation, filtres à sables, etc.) puis redistribuée par des canalisations de grands diamètres vers les villes et villages, sous la surveillance et la gestion financière des agences locales de l’eau, les VODOKANAL.

Mais il y a une grande hétérogénéité de qualité de l’eau ainsi distribuée, avec une différenciation entre « eau technique » et « eau potable ». De fait, dans de nombreuses zones d’Ukraine, la population dépend d’un commerce d’eau potable, soit en bouteille, soit achetée dans des « kiosques ». La pollution des sols est à la fois ancrée dans des problèmes géologiques, dans l’histoire de la pollution de la zone avec les pratiques industrielles et agricoles de la période soviétique et l’impact du conflit avec la pollution des nappes liées aux produits chimiques contenus dans les munitions et pour une grande zone du sud, de la destruction du barrage de Kakhovka. Dans les zones côtières (Mykolaev, Kherson, Nicopol, Zaporizhia), la dépendance aux eaux de surface est rendue essentielle par le fait que, en raison des caractéristiques géologiques de cette bande qui longe la Mer d’Aral, l’eau des nappes étant salée et à haut taux de soufre. L’eau de surface a disparue après la destruction du barrage. Ce n’est que récemment, avec l’introduction de la technique de l’osmose inversée, que cette ressource profonde a commencé à pouvoir être exploitée.

Dans d’autres zones d’Ukraine, la différence « eau technique – eau potable » demeure, liée à des facteurs géologiques : calcium sur Kharkiv, fer sur Sumy, etc. mais aussi au niveau important de corrosion des tuyauteries, souvent aggravé par la fréquence des pannes d’approvisionnement d’eau dans les tuyaux, qui accélère la dégradation de ces derniers. Là encore, des techniques de potabilisation adaptées doivent être développées, mais elles sortent de la boite à outils classique des acteurs du WASH.

Le président ukrainien, Volodymyr Zelensky, rendant visite à des soldats ukrainiens blessés et soignés dans un hôpital militaire, 13 mars 2022.

La santé

Le système de santé ukrainien d’avant la guerre de 2022 était composé de plusieurs strates. D’une part, le système s’appuie sur l’héritage de la période soviétique avec ses dispensaires (ambulatories) et ses hôpitaux (licarne) et une gestion répartie entre le ministère de la Santé (normes et régulations) et les institutions issues de la décentralisation, mairies et oblasts, pour la gestion économique et le management global. Les technologies de l’époque comportent leurs lots de vielles techniques et d’approches qui encore aujourd’hui restent performantes. Ce système gérait toute ce qui est « santé publique » ainsi que les besoins spécifiques de le population vieillissante (problèmes cardiaques, rénaux, cancers, etc.).

D’autre part, on a vu émerger une médecine moderne, plutôt urbaine et couteuse, s’appuyant sur des technologies de pointe, en général portées par des acteurs de la société civile ou du secteur privé. Enfin, la mobilisation pour secourir les blessés lors des manifestations du Maïdan puis de la guerre de 2014, a vu apparaitre une véritable culture de la médecine de guerre. Soutenue par une série de lignes de réponse, cette pratique de la médecine de guerre s’est fortement renforcée, avec des approches spécifiques pour renforcer la capacité des soldats de prendre en charge les blessés sur le front, les stabiliser et les expédier, sous le contrôle de l’administration militaire, vers l’arrière ou des plateaux techniques peuvent intervenir, voire référer à un troisième niveau.

On notera l’énergie des volontaires et des associations qui les soutiennent pour produire et approvisionner le front avec des kits individuels contenant le dernier cri des tourniquets et des pansements compressifs antihémorragiques. On notera une fois encore que dans la grande quantité de médicaments envoyés, il y a toujours une masse importante de produits à la limite de la date de péremption, de boites envoyées incomplètes et sans notice d’utilisation, etc.  Le système apprend très lentement…La guerre contre les hôpitaux, avec destruction de services de santé essentiels, sera une des pièces à porter lors du grand tribunal de la mémoire, et peut être à celui réel de la justice internationale.

Deux grands problèmes de santé vont peser fortement sur le futur du pays. D’une part l’importance du nombre de blessés ayant subi amputations et chirurgie réparatrice et qui restent à jamais marqués dans leurs corps. De l’autre tous les traumatisés par la guerre, soldats blessés ou ayant été confrontés de façon très brutale à la mort, familles des morts au front ou sous les bombes, avec parfois exposition directe avec les corps de proches, etc. qui sont eux marqués dans leurs âmes. La gestion de ces deux types de blessures va être un des grands défis de l’Ukraine de demain, tandis qu’il faudra aussi remettre en place un système de santé publique adapté aux défis de l’après-guerre : populations vieillissantes, mode de vie de plus en plus urbain, mais aussi impact sur la santé des pollutions issues de la période de guerre, sans oublier les effets toujours présents de la catastrophe de Tchernobyl, avec les taux de cancer élevés qui continuent depuis 1986 d’affecter les populations touchées par le néfaste  nuage et les radiations.

Mars 2022, Dnipro, Ukraine. © Giulia BERTOLUZZI

L’aide alimentaire, l’aide en cash, le soutien à l’économie

Dans la période soviétique, des mécanismes comme les Croix rouges nationales assuraient des distributions alimentaires aux plus nécessiteux, notamment lors de situations spéciales (hiver très rigoureux, catastrophes naturelles, etc.). Dès le début de la guerre, des quantités importantes d’aide en nature ont été collectées, notamment à l’intérieur de l’Ukraine, envoyées et distribuées. Des milliers de tonnes d’aliments, de produits d’hygiène, d’habits sont arrivées. D’abord distribuée surtout dans les centres de déplacés qui fuyaient les zones de combat, voire le pays en février-mars 2022, cette aide en nature s’et réorientée vers les zones difficiles du sud et de l’est, où elle reste essentielle pour les zones d’économie dysfonctionnelle et d’infrastructures détruites comme il en existe encore beaucoup proches du front.

Puis la politique de l’aide devant permettre de passer de l’aide en nature aux transferts de cash/argent liquide s’est mise en place, en tout cas dès qu’on est loin de la zone dite « de contact ». Dans le système soviétique comme dans l’Ukraine d’avant-guerre, les systèmes de pension pour les personnes âgées étaient une des clés de la survie économique des populations âgées et vulnérables. L’Ukraine avait modernisé tout cela et avait créé des systèmes spéciaux pour les transferts de cash lors de la période COVID. L’aide internationale a mis du temps à comprendre la situation et à identifier qu’il existait des systèmes performants en place. Et comme trop souvent, elle a mis en place ses propres mécanismes. Ainsi, à côté de IPOPAMAGA, le système ukrainien de transfert social de cash, l’aide internationale a mis en place son couteux système RED ROSE, qui nous vient tout droit d’Afrique de l’Est. Croyance dans sa toute-puissance, ignorance des pratiques existantes, quelque soient leurs performances, l’aide internationale continue de fonctionner comme un rouleau compresseur.

Quelques défis à venir

Les Ukrainiens ont démontré des capacités incroyables de résistance face à l’agression, de résilience face aux enjeux de la survie des personnes et des systèmes. Ils ont accueilli l’aide internationale avec de grands remerciements, une grande gentillesse mais aussi, en deuxième ligne, pas mal de frustrations. Combien de fois, derrière les grands sourires et les « diakouyou » (merci), il y avait aussi « c’est qui ces gamins et gamines qui viennent avec leurs expériences africaines nous dire ce qu’il faut faire, alors qu’ils ne connaissent ni le contexte, ni la culture de notre pays, ni réellement nos souffrances ? C’est quoi ces organisations qui nous demandent de faire le travail en zones dangereuses, nous demandent plein de rapports, et ne payent même pas le diesel pour le transport de l’aide en zone de front et les salaires de ceux qui doivent écrire les rapports ?».

Les défis de la « localisation de l’aide » sont soulignés avec évidence dans ce contexte ukrainien où la personne qui distribue de l’aide dans la boue et conduit une petite fourgonnette dans les bois de la ligne de front s’avère être …un physicien nucléaire ; quand la personne qui gère les registres de distribution a été dans sa vie antérieur un avocat renommé du barreau d’Odessa ?

Les acteurs internationaux de l’aide sont devenus des « control freaks » empêtrés dans leurs procédures et leurs guidelines.  Comment gérer l’égalité de genre et le risque de violence sexuelle par les acteurs de l’aide avec les listes « femmes-hommes/ filles et garçons » quand tous les enfants ont été évacués et qu’il ne reste plus que des personnes âgées ? On se trouve avec des formulaires standards inadaptés et les acteurs ukrainiens s’épuisent à répondre à nos demandes de « conformité », même s’ils savent bien que face à la terrible réputation de corruption qui affecte l’image de l’Ukraine, il leur faut être exemplaire… Classée en bas de l’échelle de Transparency International, le pays remonte de quelques places chaque année, avec des réformes, des campagnes d’arrestation jusque dans les sphères les plus proches du pouvoir. Mais la route est longue et il est clair que dans un monde où de nombreuses forces sont défavorables à l’Ukraine, l’aide à ce pays ne peut pas se permettre des scandales de corruption…

L’aide humanitaire a permis au pays de passer la terrible période de l’invasion de février-mai 2022. Elle a facilité la mise à l’abris de centaines de milliers d’Ukrainiens dans les villes de l’arrière, dans les pays voisins, dans d’autres mêmes à l’autre bout de l’Europe, où des dynamiques d’accueil magnifiques se sont mises en place (avec un réel déséquilibre face à l’accueil pour d’autres populations dans la détresse qui elles aussi frappent à nos portes).

Le soutien international a permis à l’Ukraine de gagner la « bataille contre le Général Hiver en 2022-23, sans pour cela oublier l’importance de ces « points d’invincibilités » et de ces centaines de bunkers organisés pour accueillir pour quelques heures, pour quelques jours des populations fuyant la peur, le froid, le noir. Mais évidemment le cœur de ce qui a fait tenir le pays, ce sont bien ses capacités de résistance, son énergie pour faire émerger des formes incroyables d’entraide.

Maintenant, nous sommes entrés dans la « routine de l’horreur ». Une bombe à Kharkiv, deux missiles Shahed que la DCA ukrainienne n’a pas réussi à arrêter sur Kherson et qui ont détruit, tué. Tous les jours les sirènes, les alertes, et les gens finissent par s’y habituer, ne se rendent même plus dans les abris. Plus grave encore, de façon assez systématique, les bombardements russes prennent de plus en plus la tactique du « double tap » : On bombarde des zones civiles, en faisant des dégâts et puis quand les équipes de SESU (Protection Civile ukrainienne) et les ambulances sont là, on retape encore pour tuer les secouristes.

De son côté, l’aide internationale elle aussi a trouvé sa routine, avec ses convois, ses dizaines de réunions en ligne des clusters, sous clusters, groupes de travail, etc. en présentiel ou en visioconférence. La vie quotidienne des acteurs de l’aide en Ukraine au final est douce. Les restaurants sont excellents, les collègues ukrainiens sont formidables. Mais ceci donne une vision déformée. Cette installation de la guerre dans la durée est terrible pour les Ukrainiens. Tous les jours des convois avec des cercueils, tous les jours de nouvelles tombes, tous les jours la surface de l’espace avec les petits drapeaux de la place Maïdan s’agrandit.

Pour les Ukrainiens, face au risque de désespoir, à la souffrance, à la peur, il faut tenir. Et pour nous, il va falloir imaginer de nouvelles formes d’action à leur côté, préparer le futur, la gestion des impacts psychologiques, humains, économiques et environnementaux de cette guerre. Des défis importants, qui demanderont des efforts importants.

Mais évidemment, pendant ce temps à Gaza,  Khan Younes est réduit en cendre, comme l’a été Barmut. Les extrémistes israéliens veulent la recoloniser, comme les Russes veulent reconstruire Marioupol. Les otages israéliens sont, comme les prisonniers ukrainiens, les victimes de jeux cyniques qui entament la nature même de l’Humanité, et les bombardements massifs sur les zones habitées, à Gaza comme dans le Donetz. Et des deux côtés, les villes du futur risquent de se reconstruire, en Ukraine occupée comme dans Gaza recolonisé, sur des tas de ruines et des monceaux de cadavres.

 

François Grunewald

Président fondateur du Groupe URD

François Grunewald travaille depuis plus de 35 ans dans le secteur de la solidarité internationale après différents postes à l’ONU, au CICR et dans les ONG. Depuis 1993, il participe à l’aventure du Groupe URD, institut de recherche, d’évaluation, de production méthodologique et de formation spécialisé dans la gestion des crise, l’action humanitaire et la reconstruction. Il a conduit de nombreuses recherches et évaluations sur les programmes humanitaires et post crise (Post Mitch, zone Tsunami, Somalie, Darfur, Afrique centrale, Kosovo, Afghanistan, Mali, Caucase, Haïti, crise syrienne, Népal, Ebola, Yemen, etc.) pour les bailleurs (Commission Européenne, Gouvernements français, britanniques, américains, etc.), le CICR, la FICR, l’ONU et les ONG. Il anime des travaux sur la gestion des catastrophes et la résilience ainsi que sur les déplacements de population. Ancien professeur associé à l’Université Paris XII, il enseigne dans diverses institutions en Europe, au Canada et aux Etats Unis. Auteur de nombreux articles, il a dirigé plusieurs ouvrages, notamment «Entre Urgence et développement », « Villes en Guerre et Guerre en Villes », « Bénéficiaires ou partenaires » aux Editions Karthala.