
Le 8 décembre 2024 a marqué la chute de l’un des régimes les plus répressifs du Moyen-Orient. Après plus de cinquante ans de domination de la famille al-Assad et treize années de guerre destructrice, le pouvoir s’est effondré à Damas. À sa place, le groupe armé islamiste Hayat Tahrir al-Cham (HTC) s’est imposé, portant à sa tête Ahmed al – Sharaa, ancien combattant affilié à Al-Qaïda devenu président de facto. Accueilli avec prudence, mais sans hostilité ouverte, par plusieurs capitales occidentales, le nouveau dirigeant s’est rapidement employé à lisser son image et à présenter une vision de rupture pour la Syrie, fondée sur la stabilité, la reconstruction et le retour de l’État.
Un an plus tard, pourtant, les interrogations demeurent. La chute du régime s’est-elle traduite par un changement tangible pour la population syrienne, au-delà du basculement politique ? Si des avancées institutionnelles et diplomatiques sont mises en avant par le nouveau pouvoir, la réalité du terrain reste marquée par une forte instabilité sécuritaire, des tensions communautaires persistantes et une crise humanitaire toujours massive. En prolongeant l’analyse esquissée dans l’article d’India Hauteville publié dans Défis Humanitaires au lendemain de la chute de Bachar al-Assad, cet article propose un bilan critique de cette « année d’après», en croisant dynamiques politiques, recompositions sécuritaires et enjeux humanitaires.
La reconstruction politique se heurte aux réalités du terrain
Plus d’un an après la chute de Bachar al-Assad, la Syrie est engagée dans une transition que de nombreux observateurs qualifient de « fragile », tant les avancées institutionnelles demeurent exposées aux tensions sécuritaires et communautaires. Le nouveau pouvoir, issu de la prise de Damas par HTC et incarné par le président auto-proclamé Ahmed al-Sharaa, a cherché à se doter rapidement d’une légitimité politique. En mars 2025, une constitution provisoire a ainsi été adoptée afin d’encadrer une période de transition annoncée d’environ cinq ans. Ahmed al-Sharaa est parvenu au pouvoir à la faveur d’un accord de transition soutenu par les Nations unies, assorti de la promesse d’un retour progressif à la stabilité et de l’organisation d’élections libres à l’issue de cette période.
Dans la foulée, un gouvernement a été formé, des institutions judiciaires et administratives ont été réactivées et un embryon de Parlement a vu le jour, mêlant élus indirects et personnalités nommées par l’exécutif. Sur le plan formel, ces réformes marquent une rupture avec l’hyperprésidentialisme du régime précédent. Dans les faits, le pouvoir demeure largement concentré autour d’un cercle restreint issu de l’ancienne direction du HTC, ce qui alimente la crainte d’une reproduction de pratiques autoritaires sous un nouveau visage.
Les élections législatives du 5 octobre illustrent ces limites. Elles n’ont permis l’élection que de six femmes sur les 119 sièges pourvus à ce stade. Les minorités apparaissent, elles aussi, sous-représentées : un chrétien, trois ismaéliens, trois alaouites, quatre kurdes, et aucun druze. Sur un total de 210 sièges, dix-huit restent vacants dans les circonscriptions du nord-est et du sud, notamment à Soueïda où les tensions intercommunautaires persistent. La reconstruction institutionnelle demeure ainsi jalonnée de défis et de profondes discordes.
Cette dynamique institutionnelle s’est accompagnée d’une amélioration relative de la situation sécuritaire par rapport aux années les plus intenses de la guerre. Les bombardements massifs ont cessé et certaines grandes villes connaissent un niveau de violence plus faible. Derrière ce tableau officiel, le terrain demeure cependant loin d’être pacifié.
Les retours de populations illustrent cette ambivalence. Selon les Nations unies, plus d’un million de réfugiés et près de deux millions de déplacés internes seraient rentrés dans leurs zones d’origine depuis décembre 2024, traduisant à la fois un espoir de normalisation et une forte aspiration à la stabilité. Dans le même temps, de nouveaux déplacements continuent d’être enregistrés à chaque reprise des combats. Récemment, autour d’Alep et dans le Nord-Est, l’échec de la mise en œuvre de l’accord de mars 2025 entre le gouvernement et les forces kurdes du Front démocratique syrien (FDS) a conduit à une reprise des affrontements et à la fuite de centaines de milliers de civils.
La transition syrienne se joue ainsi sur un équilibre précaire. Il y a suffisamment d’éléments de stabilisation pour nourrir l’idée d’un « après-Assad » mais une violence persistante, des tensions identitaires vives et un pouvoir encore peu inclusif qui font planer le risque d’un enlisement de la transition ou d’un basculement vers une nouvelle phase de crise.
Une diplomatie active pour sortir de l’isolement, mais sous fortes contraintes

Depuis son arrivée au pouvoir, Ahmed al‑Sharaa a fait de la diplomatie un levier central pour consolider sa légitimité politique, sortir la Syrie de son isolement international et obtenir un allègement des sanctions économiques qui continuent de peser lourdement sur le pays. Autrefois djihadiste allié à Al-Qaïda, il s’emploie à projeter l’image d’un dirigeant pragmatique, soucieux de stabilité et de reconstruction.
Cette stratégie s’est traduite par une série d’initiatives diplomatiques inédites depuis la chute du régime Assad. En mai 2025, Ahmed al-Sharaa a effectué une visite à Paris, où il a été reçu à l’Élysée par Emmanuel Macron. Il a ensuite prononcé un discours lors de la 80ᵉ Assemblée générale des Nations unies, le 24 septembre 2025. En novembre 2025, il a par ailleurs été invité à Washington, une première pour un dirigeant syrien depuis la chute de Bachar al-Assad, ce qui marque une possible étape vers une normalisation des relations avec les États-Unis.
Dans ce contexte, les autorités américaines ont prolongé la suspension du Caesar Act, un régime de sanctions instauré en 2020 à l’encontre de l’ancien gouvernement syrien puis gelé après une rencontre entre Ahmed al-Sharaa et des responsables américains en Arabie saoudite en mai 2025. Cette mesure est considérée comme cruciale pour la Syrie, engagée dans un processus de reconstruction estimé à près de 216 milliards de dollars par la Banque mondiale après près de quinze années de guerre civile.
Parallèlement, le nouveau pouvoir cherche à redéfinir les termes des alliances héritées de l’ère Assad, notamment avec la Russie. Une rencontre organisée le 15 octobre 2025 a ainsi visé à poser les bases d’une coopération renouvelée, centrée principalement sur les enjeux économiques et les investissements, mais aussi sur le sort des bases russes en Syrie — la base navale de Tartous et la base aérienne de Hmeimim — ainsi que sur la question du réarmement de l’armée syrienne. Dès le printemps précédent Moscou avait d’ailleurs expédié du pétrole, du diesel et du blé vers la Syrie.
Cette diplomatie d’équilibriste, qui tente de concilier l’appui financier des pays du Golfe et de la Russie, la reprise des relations avec les États-Unis et les attentes des voisins régionaux, notamment la Turquie, demeure toutefois fragile. Elle reste conditionnée à des engagements difficiles à tenir sur le terrain alors que les combats se poursuivent dans le Nord-Est du pays et que des violations des droits humains continuent d’être signalées. Ces éléments nourrissent les doutes quant à l’ampleur réelle de la transformation politique et sécuritaire engagée sous la présidence d’Ahmed al-Sharaa.
L’enjeu de la protection des minorités

En effet, l’illusion d’une transition pacifiée s’est rapidement heurtée à la réalité des fractures syriennes, exacerbées par des violences ciblées contre les minorités. Dès les premiers mois de 2025, les Alaouites ont payé un lourd tribut. En mars, des massacres sur la côte (Lattaquié, Tartous) ont fait plus de 1 600 morts civils, principalement alaouites.
Les Druzes ont eux aussi subi une vague d’attaques. Fin avril à Jaramana (banlieue Damas) une centaine de morts lors de heurts avec les forces de sécurité du nouveau régime, puis en juillet à Soueïda, où un incident entre un marchand druze et des Bédouins a dégénéré en affrontements armés d’une semaine (11-17 juillet). Les forces gouvernementales sont intervenues pour « rétablir la stabilité », imposant un couvre-feu, tandis qu’Israël frappait des positions syriennes (15 morts). Amnesty International documente 46 exécutions de druzes (44 hommes, 2 femmes) par balles sur places publiques, dans des écoles, des hôpitaux, des habitations ainsi que des slogans haineux, des humiliations (rasage moustaches religieuses) et des pillages. Ces événements ont révélé l’incapacité du régime al Sharaa à protéger les minorités ou à imposer un contrôle unifié, laissant place à des milices tribales et djihadistes agissant comme instruments de pression. Certains parlent de « revanche sunnite ». S’il n’arrive pas à reprendre le contrôle de cette situation, et à protéger les minorités, la Syrie risque de plonger de nouveau dans un cycle de violence.
La crise kurde: la remise en cause de l’Administration autonome du Nord et de l’Est syrien (AANES) aussi appelée le Rojava

Mais au-delà des Alaouites et des Druzes, c’est la question kurde qui cristallise aujourd’hui les tensions les plus aiguës de la transition syrienne.
Effectivement, la nouvelle offensive de Damas contre les Kurdes du Nord‑Est est devenue l’un des points de bascule de la transition syrienne, à la fois militaire, politique et humanitaire.
Depuis le 6 janvier 2026, l’armée syrienne mène une offensive d’ampleur contre les positions tenues par les Forces démocratiques syriennes (FDS), d’abord à Alep, dans les quartiers de Cheikh Maqsoud et Achrafieh, puis, après plusieurs jours de combats et un cessez‑le‑feu partiel à Alep, l’offensive est étendue dans le Nord-est. Le 17 et le 18 janvier, les troupes gouvernementales ont repris le contrôle de Raqqa, Deir ez‑Zor et environ 80% des territoires administrés par le FDS depuis 2016, lorsqu’elles avaient chassé l’État islamique, tandis que les FDS se sont repliées vers les zones à majorité kurde de Kobané et du gouvernorat de Hassaké, qu’elles présentent désormais comme leur « ligne rouge ».
Un cessez‑le‑feu unilatéral a ensuite été annoncé par Damas le 20 janvier, avec l’engagement de ne pas entrer dans les centres‑villes de Hassaké et Qamichli ni dans les villages kurdes, et un délai accordé aux FDS pour présenter un mécanisme d’intégration. La trêve a été prolongée de quinze jours le 24 janvier pour permettre le transfert de détenus de l’État islamique d’établissements contrôlés par les FDS vers l’Irak, à l’initiative des Etats-Unis
Al‑Sharaa a aussi annoncé une série de gestes symboliques en direction des Kurdes, déclarant la langue kurde « langue nationale », reconnaissant les Kurdes comme « partie constitutive du peuple syrien » et promettant des droits culturels. Ces annonces contrastent brutalement avec la réalité de terrain faite de sièges, de coupures d’électricité et d’eau, de routes bloquées et de déplacements forcés dans les zones kurdes. Elles sont largement perçues comme des signaux politiques adressés à la communauté internationale afin de rassurer les partenaires occidentaux.
Parallèlement à ces évènements, le pouvoir central a pris le contrôle direct de sites ultrasensibles comme le camp d’Al‑Hol, longtemps administré par les Kurdes et où se trouvent encore plusieurs dizaines de milliers de personnes liées à Daesh, dont environ 6 500 étrangers dans un secteur à haute sécurité. Cette bascule sécuritaire illustre une stratégie de recentralisation des outils de contrôle du djihadisme par Damas, alors même que les risques d’évasions et de reconstitution de réseaux restent élevés.

L’offensive et les combats qui l’ont précédée ont déclenché une nouvelle vague de déplacements massifs dans le Nord‑Est syrien. Les Nations unies et l’Organisation internationale pour les migrations estiment qu’entre 170 000 et un peu plus de 173 000 personnes ont été déplacées depuis le 6 janvier, essentiellement dans les gouvernorats d’Alep, Hassaké et Raqqa.
Des ONG rapportent déjà des décès de civils, y compris d’enfants, dus au froid et à l’absence de chauffage, tandis que les infrastructures d’eau et d’électricité ont été sévèrement touchées autour de Kobané et dans plusieurs localités de la Djézireh.
Sur le plan des pertes humaines directes (morts et blessés civils ou combattants kurdes), les chiffres restent fragmentaires et disputés. Les principales sources officielles et onusiennes se concentrent sur les déplacements sans bilan consolidé des victimes, ce qui fragilise toute tentative de quantification précise. Cette opacité statistique nourrit les inquiétudes d’ONG qui évoquent des exécutions sommaires, des violences ciblées et un risque de « nettoyage » ou de mise au pas forcée de communautés kurdes dans plusieurs zones reconquises.
La situation dans le Nord-est interpelle : Pourquoi Ahmed al‑Sharaa choisit‑il de rouvrir un front avec les Kurdes alors que le pays est exsangue économiquement et politiquement ? Alors même qu’il évite toute confrontation directe avec Israël sur le dossier du Golan, pourtant toujours occupé ?
Plusieurs logiques se superposent. D’abord, l’enjeu pétrolier, le Nord‑Est concentre une grande partie des ressources en hydrocarbures qui ont jusqu’ici financé l’AANES, et leur reprise permet à Damas de consolider sa base économique.
Ensuite, la centralisation, le nouveau pouvoir d’al‑Sharaa issu d’une transition marquée par la victoire d’une coalition islamo‑nationaliste refuse tout modèle fédéral et cherche à réintégrer les territoires kurdes dans un cadre étatique unitaire au besoin par la force. Cette volonté coïncide avec l’intérêt de l’État turc qui continue de considérer les FDS comme une extension du Parti des Travilleurs du Kurdistan de Turquie (PKK) et soutient, directement ou indirectement, l’objectif d’empêcher toute autonomie kurde en Syrie et de les affaiblir autant que possible.

Dans ce contexte, les prisons de Daesh et le camp d’Al‑Hol deviennent aussi des leviers politiques en reprenant ces installations, Damas se pose à la fois en partenaire incontournable dans la lutte anti – djihadiste et en acteur capable de gérer un dossier qui embarrasse profondément les puissances occidentales. Les États‑Unis, qui réduisent leur empreinte militaire et poussent aux transferts de détenus vers l’Irak semblent accepter de facto cette recentralisation au prix d’un abandon partiel de leurs anciens alliés kurdes. En effet, Tom Barrack (le représentant local de l’administration de Trump) juge la mission kurde contre Daech « largement périmée » et réduit son engagement.
Alors que la trêve arrivait à échéance, un accord a finalement été annoncé ce vendredi 30 janvier entre le gouvernement d’Ahmed al‑Sharaa et les dirigeants des FDS. Celui‑ci prévoit, sur le papier, l’intégration progressive des forces kurdes dans l’armée nationale syrienne, la réintégration administrative du Nord‑Est dans les structures de l’État et la reconnaissance de certains droits aux kurdes en contrepartie de la fin de toute revendication d’autonomie politique formelle.
En pratique, cet arrangement entérine la victoire du centre à Damas sur le projet du Rojava dans un État fédéral Syrien, puisqu’il transforme des acteurs jusqu’ici quasi‑souverains en partenaires subalternes, sans garanties constitutionnelles claires ni mécanismes de protection robustes pour les populations kurdes et arabes qui vivaient sous l’AANES.
Les Kurdes ont toutefois obtenu des avancées notables par rapport aux versions antérieures. L’accord consacre leurs droits nationaux, civils et éducatifs, ainsi que le retour effectif de tous les déplacés dans leurs zones d’origine. Également, ils acquièrent le poste de gouverneur pour la province de Hassaké, assorti d’une division militaire propre de trois brigades, tandis que la police kurde conserve la main sur la sécurité intérieure de leurs territoires et que des postes de commandement au sein de l’armée syrienne leur sont réservés.
La portée réelle de cet accord reste toutefois incertaine. Sa mise en œuvre dépendra de la capacité de Damas à tenir ses promesses symboliques et à éviter une logique de revanche sécuritaire dans les zones reconquises, mais aussi de la marge de manœuvre que conserveront les élites kurdes pour peser dans l’écriture de la nouvelle architecture institutionnelle. À court terme, l’accord pourrait réduire l’intensité des combats ouverts et rassurer certains partenaires étrangers soucieux de voir un interlocuteur unique reprendre la gestion des prisons regroupant des djihadistes de Daesh et du camp d’Al‑Hol. À moyen terme, il comporte un risque évident : celui de transformer la « normalisation » du Nord‑Est en mise au pas autoritaire, nourrissant de nouveaux ressentiments kurdes qui viendraient fragiliser durablement la transition syrienne.
Une crise humanitaire persistante

Derrière les recompositions politiques et sécuritaires, la réalité quotidienne des civils demeure marquée par la précarité et l’insécurité.
Un an après la chute de Bachar el-Assad, l’espoir suscité par l’ouverture d’une nouvelle séquence politique ne s’est pas traduit par une amélioration significative de la situation humanitaire pour une large partie de la population syrienne. Selon plusieurs organisations humanitaires présentes sur le terrain, la crise reste massive, structurelle et largement sous-financée.
Pour analyser ces défis, cet article s’appuie notamment sur le témoignage de Solidarités International, à travers l’entretien de Thomas Janny, directeur régional Moyen-Orient de l’ONG. Celui-ci rappelle que :
« La chute de Bachar el-Assad a été perçue par beaucoup comme une libération, avec un espoir légitime après des décennies de dictature. Mais d’un point de vue humanitaire, la crise n’est pas terminée. Si la Syrie se relève politiquement et économiquement il n’est pas garanti que tout se passe sans à-coups. »
Malgré le changement de pouvoir, les besoins humanitaires demeurent extrêmement élevés, notamment « en matière d’accès à l’alimentation, aux soins de santé, à l’eau et à l’électricité. » explique Thomas Janny.
Les chiffres des Nations unies confirment cette situation critique : selon l’ONU 16,5 millions de personnes en Syrie ont encore besoin d’une aide humanitaire en 2025 sur plus de 26 millions d’habitants, plus de 90 % des Syriens vivent aujourd’hui sous le seuil de pauvreté et plusieurs millions dépendent toujours de l’assistance pour couvrir leurs besoins les plus élémentaires.
Cette réalité contraste avec certains signes de reprise observés dans les grandes villes routes réparées, bâtiments reconstruits, retour progressif de l’électricité jusqu’à 20 heures par jour des avancées inédites depuis près de dix ans mais qui restent des avancées minimes et très inégalement réparties sur le territoire.
L’espoir de normalisation s’est accompagné de mouvements de retour, tant de déplacés internes que de réfugiés, notamment depuis la Turquie et le Liban. Toutefois, la pérennité de ces retours restent largement fragiles et non durables. Comme le souligne Thomas Janny :
« On a vu des populations rentrer chez elles, puis revenir dans les camps parce que les conditions d’un retour n’étaient pas réunies : pas d’eau, pas d’électricité, peu d’accès à la santé, à l’éducation ou à une activité économique. »
Au-delà des besoins chroniques, les organisations humanitaires alertent sur un potentiel élevé de nouveaux chocs susceptibles de freiner toute trajectoire vers la résilience. Thomas Janny identifie plusieurs facteurs de risque :
« Il existe un potentiel de nouveaux chocs, qui peuvent créer de nouveaux besoins et entraver le chemin vers la résilience. Cela inclut la question des minorités, les tensions interconfessionnelles, mais aussi les catastrophes naturelles, les risques sanitaires — comme le retour d’épidémies de choléra — et plus largement les effets du changement climatique et de la raréfaction de l’eau. »
Ces risques ne relèvent pas d’un scénario hypothétique, des violences localisées ont déjà éclaté dans plusieurs régions du pays, notamment dans les zones côtières alaouites et à Soueïda contre les populations druzes, provoquant plusieurs centaines de morts en quelques semaines, tandis que la reprise des affrontements dans le nord-est entre le gouvernement de transition et les forces kurdes, a entraîné le déplacement de centaines de milliers de civils. À ces dynamiques s’ajoutent des menaces sanitaires persistantes, dans un pays où les infrastructures de santé restent extrêmement fragiles.
Dans ce contexte, la capacité de réponse des acteurs humanitaires est fortement limitée par la baisse des financements. Selon le suivi onusien du plan coordonné de réponse humanitaire pour 2025, les besoins s’élèvent à 3,19 milliards de dollars, mais seuls 1,11 milliard ont été couverts, soit 34,9%, laissant 65,1 % des besoins non financés (2,08 milliards de dollars).

Au total, les financements déclarés pour la Syrie selon le Financial Tracking Service (OCHA) 2025 atteignent 2,46 milliards de dollars, dont 45,2 % inscrits dans le cadre du plan coordonné et 54,8 % en dehors, illustrant la fragmentation des flux et la difficulté à couvrir de manière cohérente l’ensemble des priorités humanitaires.
La chute du régime s’est néanmoins traduite par une évolution concrète de l’accès humanitaire. Pour la première fois depuis des années, des ONG internationales ont pu à nouveau circuler sur l’ensemble du territoire syrien y compris dans des zones longtemps interdites aux expatriés.
« En mai dernier, nous avons pu remonter depuis Damas jusqu’à la frontière turque en passant par le nord-ouest ce qui était impensable auparavant », témoigne Thomas Janny.
Solidarités International, désormais présente à Damas, est active dans les gourvenorats de Hassaké, et Raqqa (Nord-Est),Idlieb, Alep et Hama, et emploie plus de 300 personnels principalement syriens.
Face à ces défis, les organisations humanitaires plaident pour le maintien d’une capacité de réponse d’urgence, tout en accompagnant des actions de relèvement précoce et de résilience. Solidarités International structure ainsi son action autour de trois axes : la réponse aux urgences (déplacements, crises sanitaires, conditions hivernales), l’accès durable à des services de base dignes pour les populations déplacées de longue durée, et des projets de résilience, notamment la réhabilitation de marchés et d’infrastructures essentielles.
Dans ce contexte encore instable, l’espoir diplomatique demeure, comme en témoigne l’annonce d’un soutien européen lors de la visite à Damas d’Ursula von der Leyen et d’Antonio Costa, le 9 janvier 2026. L’Union européenne s’est engagée à mobiliser 620 millions d’euros sur la période 2026-2027 en faveur de l’aide humanitaire et du relèvement précoce, un appui toutefois explicitement conditionné à des avancées en matière de stabilité et de gouvernance.
Mais, comme l’indique Thomas Janny, il faut garder à l’esprit que cette transition reste extrêmement fragile : « Si des programmes de développement sont nécessaires pour aider la Syrie à se relever, il ne faut pas oublier que des millions de personnes sont toujours déplacés et que de nouveaux besoins urgents peuvent surgir à tout moment. Cela nécessite de conserver une capacité d’action humanitaire significative. »
Perspectives
Ainsi, la Syrie a encore du chemin à faire pour se reconstruire, mais surtout pour créer un véritable État de droit. L’avenir reste incertain et beaucoup de questions demeurent :
La transition actuelle permettra‑t‑elle d’intégrer réellement les minorités, de protéger les Kurdes du Nord‑Est et d’éviter de nouveaux cycles de violences ciblées ? Le pouvoir d’Ahmed al‑Sharaa acceptera‑t‑il de partager l’autorité, de limiter la centralisation et de garantir des droits effectifs, au‑delà des seuls gestes symboliques ? La communauté internationale maintiendra‑t‑elle ses engagements humanitaires et financiers alors que les besoins restent massifs et que la fatigue des donateurs s’installe ?
Que se passera‑t‑il pour les milliers d’anciens combattants de Daesh et leurs familles enfermées depuis des années dans des camps et des prisons : seront‑ils jugés, transférés, libérés, ou continueront‑ils à vivre dans un no man’s land juridique, avec le risque de nouvelles évasions et d’une résurgence jihadiste ? Le passage de ces sites sous contrôle direct de Damas peut‑il vraiment renforcer la sécurité, alors que les conditions de détention restent incertaines et que les pays d’origines ne souhaitent pas le rapatriement de leurs ressortissants mais leur jugement par des tribunaux là où ils ont pu commettre des crimes ?
À Kobané, Qamichli, Hassaké et Amouda, les populations kurdes et les FDS verront-elles leurs avancées (droits culturels, sécurité intérieure) respectées, ou le pire reste-t-il à craindre avec des attaques résiduelles, de nouveaux déplacements et une érosion progressive de leur autonomie ?
Dans ce contexte, plus que jamais, l’avenir de la Syrie dépendra de choix politiques, d’un engagement international durable et de la capacité du pays à transformer cette transition fragile en paix réelle et inclusive.
Lorine Baravi.
Découvrez les autres articles de cette édition :
- L’humanitaire perdu, désorienté, égaré, quels rebonds, quel avenir ? – Alain Boinet
- Le SOLIS bot, un lien permanent avec nos bénéficiaires – Entretien avec Valentin Pistorozzi
- 2024, le point de bascule des financements humanitaires – Cyprien Fabre
- Défis Humanitaires : Nécessaire et irremplaçable – Philippe Ryfman
- Regards sur Défis humanitaires







Vous devez être connecté pour poster un commentaire.