Sécurité et développement dans le Sahel : un livre pour comprendre … et pour agir.

Pierre Brunet fait un résumé riche et clair de l’ouvrage Sécurité et développement dans le Sahel, paru aux éditions Harmattan, sous la direction de Peer de Jong.

Les éditions de L’Harmattan[1] ont publié un ouvrage synthétisant, en un nombre de pages digeste, les interventions, analyses et réflexions échangées, à l’occasion du colloque « Sécurité et développement dans le Sahel, du concept à la réalité ». Cet évènement était organisé par l’institut Themiis et l’association Europe-Mauritanie, au siège parisien de l’UNESC0 le 1er octobre 2019.

Assez souvent, ce type de compte-rendu ou minutes de colloque relève du pensum aride, complexe, s’adressant à un lectorat étroit d’universitaires ou de spécialistes. Cela n’est pas la cas de ce livre, qui se lit comme une analyse à plusieurs voix mais fluide, homogène, cohérente et surtout claire  Mêlant état des lieux, diagnostics concrets, exemples parlants, vision globale et présentation du « champ du possible » en termes de solutions à un problème déjà trop avancé quant à cette région du Sahel, il tente de répondre à cette question : comment lutter contre l’insécurité protéiforme qui ronge les pays de la zone, tout en construisant, simultanément, les moyens d’offrir un avenir à la fois aux victimes et au acteurs de cette insécurité (souvent les mêmes…) ?

Le continuum développement – sécurité, une révolution copernicienne pour les penseurs européens

Par ailleurs, ce livre se place en contrepoint – ou en écho – de l’essai « Africanistan » de Serge Michailof, que j’avais eu, aussi, l’occasion de chroniquer pour Défis Humanitaires. Dans son ouvrage, Serge Michailof insistait sur la nécessité pour les « développeurs » au sens large « d’oser » s’engager dans la construction d’outils assurant la sécurité à long terme, outils sans lesquels tous les efforts de développement se perdent dans les sables… Et dans le livre de L’Harmattan, c’est bien souvent le constat de la nécessité « d’oser » s’engager dans la construction d’un développement pérenne, viable et capable de répondre aux immenses attentes d’une population déstabilisée par de nombreux chocs simultanés (dont par exemple, au-delà de l’insécurité, le changement climatique), population jeune et à la croissance démographique exponentielle, qui est affirmée. Et ceci souvent par des militaires ne négligeant pas, loin s’en faut, la nécessité du combat militaire, sur le terrain, face aux nombreux groupes armés profitant de la désagrégation, de la disparition ou de l’abandon de l’état et de ses services dans des régions immenses… Sans perspectives de développement, aucune victoire militaire n’assurera de réel changement sécuritaire à long terme…

Distribution de CASH, Mali, 2017 / ©Solidarités International

Ce « continuum », pour utiliser un terme à la mode, entre développement et sécurité, comme l’écrit le général de division mauritanien Ould Sidi Mesgharou, est une révolution copernicienne pour nombre de penseurs européens du développement qui, pendant longtemps, n’ont voulu voir et théoriser que le continuum entre développement et démocratie, qui semblait être naturel et d’une certaine façon se suffire à lui-même.

Mais il n’y a pas que les développeurs européens qui ont été remis en question dans leur approche, par l’apparition et la montée de l’insécurité au Sahel. Comme le souligne dans son introduction Maman Sambo Sidikou, Secrétaire exécutif du G5 Sahel, « Le terrorisme est relativement nouveau au Sahel et nous a pris de court ».  Tirant les conséquences de cette « surprise stratégique », le même Maman Sambo Sidikou conclut son propos en affirmant la nécessité, pour le G5 Sahel mais pas seulement, aussi pour les responsables africains et européens au sens large impliqués dans la résolution de la situation, de mener une action pertinente, efficace et tangible, ce qui implique « d’agir différemment et de sortir de sa zone de confort ».

Une contradiction à résoudre entre les attentes sécuritaires et celles des populations

Cette action efficace, intervenant aussi bien, et en synergie, dans le champ du militaire que de l’institutionnel et du développement, implique un certain nombre de prérequis que je citerai en conclusion, mais il présuppose déjà, comme le précise encore Maman Sambo Sidikou, de trancher – ou à minima d’arbitrer clairement – entre les attentes sécuritaires, quant à cette région du Sahel, des alliés occidentaux des pays africains… et les attentes des populations qui y vivent… Les premiers, au-delà de la lutte antiterroriste, attendent des forces de défense et de sécurité des pays au Sahel qu’ils « sécurisent les frontières », c’est-à dire « empêchent la mobilité internationale des migrants vers le Nord », tandis que les populations vivant sur le trajet de ces derniers subsistent aujourd’hui, en grande partie, de cette migration, qui consomme et nourrit l’économe locale, tout au long du trajet… Peer de Jong, Vice-président de l’institut Themiis, parle même, dans son intervention, « d’une situation qui a fini par générer une profitable économie du désordre dont les intérêts croisés amènent progressivement à un état de guerre sans fin »…

Contradiction à résoudre, donc, d’autant plus que les besoins et l’attente économique de la population au Sahel sont vertigineux…

Vertigineux, car la croissance démographique au Sahel – comme l’avais déjà démontré Serge Michailof dans son ouvrage – est explosive. Franck Galland, intervenant pour le cabinet d’ingénierie-conseil ES qu’il dirige, rappelle les chiffres : la population des pays du G5 Sahel doublera dans les vingt prochaines années. A titre d’exemple, le Niger, qui avait 3,5 millions d’habitants en 1960, en a 20 millions aujourd’hui, en aura 35 à 40 en 2035 et plus de 50 millions en 2050… Comme l’affirme Alain Antil, directeur du centre Afrique subsaharienne de l’Institut Français des Relations Internationales (IFRI) « L’explosion démographique n’est pas un problème dans l’absolu mais de facto, elle accentue tous les problèmes, à commencer par les besoins de service de base des populations, déjà difficilement couverts ». Si l’on ne prend que le besoin premier de l’accès à l’eau, Franck Galland rappelle que 150 millions de Sahéliens sont d’ores et déjà confrontés à d’immenses défis sur cette question, avec une disponibilité en eau par habitant qui a diminué de plus de 40 % au cours des vingt dernières années. Quant à « l’attente économique » en elle-même, le constat est presque pire : Alain Antil explique que les économies de la zone n’ont que la capacité de créer, en termes de bons emplois, même pas 10 % des besoins annuels des nouveaux arrivants sur le marché du travail.

Site de transit, OIM, Cameroun, 2014 / ©Solidarités International

« La guerre dans le Sahel révèle l’inadaptation de nos modèles de développement européens à l’urgence »

Une partie déterminante du malheur rongeant la région tient, selon beaucoup d’intervenants, à une forme de renoncement, d’aveuglement ou d’évitement, de la part de nombre des responsables politiques au pouvoir. Alain Antil déclare que « tout le monde fait semblant de croire que les appareils sécuritaires, et par extension les états, gouvernent leur territoire »… Pour illustrer cette « absence de sursaut des élites », il cite en exemple (intervention faite avant le coup d’état du 18 août 2020) le cas du Mali, où « le cours politique semble s’écouler paisiblement à Bamako, sans changement majeur, alors que plus de la moitié du territoire national est aujourd’hui contrôlé par d’autres que l‘état ».  Or, comme le souligne Peer de Jong, « la guerre s’internationalise et s’étend ». Et il va plus loin, précisant que cette guerre-insécurité qui s’installe et s’étend laisse craindre une contagion vers le Sud et le golfe de Guinée, faisant redouter une évolution « à la somalienne ». Peer de Jong affirme que « le golfe de Guinée est maintenant à portée, laissant entrevoir la possibilité d’une zone chaotique et l’établissement éventuel de « califats à vocations multiples » entre la Méditerranée et l’Atlantique ». Enfin, Peer de Jong souligne que « la guerre dans le Sahel révèle l’inadaptation de nos modèles de développement européens à l’urgence ». Urgence qu’il précise, en détaillant comment le délabrement de la situation sécuritaire, allié à l’absence de l’état dans les territoires, permet le développement sans limite d’une criminalité transfrontalière très organisée s’appuyant sur les GAT (Groupes Armés Terroristes), criminalité aux multiples activités (trafics d’armes, de drogues, de migrants, etc.), tout le monde y trouvant son compte, entre « narcoterrorisme » et « islamo-terrorisme ».

Urgence donc, de gagner la guerre, car, comme l’affirme le colonel mauritanien N’Diawar N’Diaye, et même si l’enjeu du développement est, parallèlement, essentiel, « cette guerre se gagnera militairement ou ne se gagnera pas ». Peer de Jong développe en expliquant que « l’objectif n’est plus seulement de détruire un ennemi invisible et aux moyens de moins en moins rudimentaires mais bien de favoriser l’émergence d’un environnement qui lui soit hostile. Il faut donc agir sur le biotope de cet adversaire dont il est lui-même parfois étranger, en favorisant l’émergence d’un espace réfractaire à la présence d’une force terroriste islamiste ou non ». L’objectif n’est donc plus simplement la destruction « sans cesse renouvelée » des terroristes mais bien l’action au profit des populations susceptibles d’apporter leur aide et de basculer dans l’assistance aux groupes armés.

C’est en cela, comme le souligne Peer de Jong, que « la lutte contre les groupes extrémistes violents, par sa finalité évidemment politique, s’apparente à une guerre contre-révolutionnaire ». Et il poursuit : « Toute guerre contre-insurrectionnelle implique au niveau de l’état menacé des actions méthodiques toujours inscrites dans la durée ».

Seule une présence de l’État renforcée peut enraciner la sécurité

L’objectif est donc clairement les populations. Peer de Jong, encore, énonce le concept et la méthode : la sécurité s’apporte principalement par la présence effective de l’État au plus loin (Accès à l’eau, éducation, santé, administration, police, gendarmerie, armée, justice). Il s’agit pour l’état d’atteindre les plus éloignés et par là-même les plus démunis, en implantant durablement les services régaliens et indispensable. Seule cette présence effective et intègre (notamment s’agissant de la justice) peut enraciner la sécurité, partout où l’armée a repris des territoires à l’ennemi. L’objectif ultime est donc de « mettre en place une politique de dissociation (GAT-population) en menant des actions continues de sécurité et de développement au plus près des centres de vie ».

Enfants participant à un quizz sur le lavage des mains, Niger, 2014 / ©Solidarités International

Comme le reconnaît Peer de Jong, « cette forme d’action mixant en permanence action politique, sécuritaire et développement nécessite un volume de personnel important. Elle est de toute façon structurellement inscrite dans le moyen terme. Le retour de la confiance des populations dans l’État ne s’impose pas, il ne peut que se construire au fil des années ». La méthode, de surcroît, se doit d’être adaptée aux particularités de chaque pays ou zone, car, comme le souligne Christophe Bigot, représentant spécial de la France au Sahel « Sur une zone de cinq millions de km2, on ne peut pas avoir les mêmes approches ». Enfin, d’autres questions sine qua non sont à mettre à plat, comme celle, soulignée par Alain Antil, de la non-représentativité, dans la plupart des pays du G5 Sahel, de la diversité régionale ou ethnique dans les effectifs de leurs forces armées.  

Car sans représentativité, la qualité de la relation des forces gouvernementales aux populations est altérée, or, celle-ci est centrale car il est vital que l’environnement humain, selon les mots de Peer de Jong « soit favorable aux forces gouvernementales. Sans cet appui, il est illusoire de penser reprendre le contrôle de zones perdues. Reprendre pied dans une région, la contrôler effectivement, ne peut être réalisé que par la cohésion – presque la connivence – qui doit exister entre les forces gouvernementales et les populations. Ces dernières doivent se sentir « du pays », ce qui implique un vrai travail de perception de l’appartenance et de construction des États-nations dans le Sahel ».

Quelles forces pour mener ce combat ? Peut-être pas les casques bleus, en tout cas pas dans leur mandat actuel… Comme l’affirme le général de corps d’armée sénégalais Babacar Gaye, « le modèle onusien de protection des populations élaboré en République Démocratique du Congo et que résumait le concept « présence égale protection » n’opère pas de manière satisfaisante au Sahel. L’adaptation de l’outil onusien à la menace au Sahel devrait – pour restaurer l’ascendant moral des casques bleus et par là le crédit de l’Organisation – s’inscrire dans une approche plus globale de la sécurité, d’avantage axée sur les causes profondes des conflits, leur prévention et la consolidation de la paix ».

Alors, inventer, ou réinventer (Peer de Jong parle pour les armées du Sahel de « retrouver leurs savoir-faire ancestraux »), une nouvelle forme de forces militaires adaptées aux défis du Sahel ?

Allier missions de sécurité et missions régaliennes : l’exemple mauritanien

L’exemple de la Mauritanie a été examiné en profondeur dans ce colloque (en raison, entre autres, du parrainage de l’association Europe-Mauritanie). L’armée mauritanienne a su former et opérer, avec succès, parallèlement, les GSI (Groupements Spéciaux d’Intervention) équipés de pickups armés, capables de surgir et d’agir seuls et loin, en autonomie, constituant une force rapide, rustique et soutenue par l’aviation ; d’un autre côté et en synergie, l’état-major mauritanien a mis en œuvre des groupements nomades, souvent équipés de chameaux. Ces groupements nomades, ressuscitant un peu les « compagnies sahariennes » de la « coloniale » ont la capacité de patrouiller en profondeur très longtemps dans des régions qu’ils connaissent, de circuler là où même les 4X4 ne passent pas, de se fondre dans le paysage, et, en plus des missions de sécurité (recherche et destruction de GAT, combats et embuscades d’opportunités)  de remplir des missions régaliennes auprès des populations très éloignées, de suivre des programmes de développement simples destinés à la satisfaction immédiate des besoins de ces populations, et d’offrir des services de police (lutte contre les voleurs de bétails, etc.). Connaissance du terrain, rusticité, adaptabilité, autonomie et polyvalence… A l’heure de la guerre High tech et des drones, la réponse la plus efficace à long terme n’est peut-être pas là où on aurait cru la trouver…

Camp de réfugiés Touaregs maliens à Mberra, Mauritanie, 2013 / ©Solidarités International

D’autres outils, bien plus « macro » sont également nécessaires. Christophe Bigot détaille, à cet égard, la création de l’Alliance Sahel en juillet 2017, sous initiative franco-allemande avec la Banque Mondiale et l’UE. Cette nouvelle approche « permet de consacrer plus de fonds au Sahel mais aussi de réformer la manière dont on fait du développement en touchant les zones vulnérables, en recourant à d’autres acteurs que l’État quand celui-ci est absent, en passant par des organisations non-gouvernementales (ONG), des collectivités locales ou des entreprises ». Enfin, la France a proposé un nouveau cadre de relation entre les pays du Sahel et leurs partenaires, appelé « Coalition pour le Sahel », ce nouveau cadre, dirigé par Christophe Bigot lui-même, a pour objectif « d’impulser un nouvel élan et à orienter / dynamiser l’effort dans quatre directions : lutte contre le terrorisme, renforcement des capacités militaires des Etats, appui au retour des administrations dans les territoires et aide au développement ».

La lecture de cet ouvrage donne, même si les constats et diagnostics sont parfois sans concessions, un sentiment d’espoir. Il y a des solutions, à portée de main, c’est-à-dire de volonté. Reste pour les responsables politiques, administratifs et militaires à répondre aux prérequis implicites à ces solutions ; lucidité, courage, sens des responsabilité, transparence, intégrité, volonté d’inclure à tous les niveaux toutes les communautés composant chaque pays du Sahel, disponibilité à se coordonner étroitement avec voisins et alliés et à se donner les moyens de ce combat de longue haleine, proximité avec la réalité du terrain… et hauteur de vue…

Pierre Brunet

Écrivain et humanitaire

Consulter la biographie de Pierre Brunet.

[1] « Sécurité et développement dans le Sahel – Du concept à la réalité », sous la direction de Peer de Jong, éditions de L’Harmattan.

 

 

L’humanitaire est-il encore en mission ?

Par Pierre Brunet.

Cette tribune libre de Pierre Brunet, écrivain et humanitaire, soulève la question de savoir si l’humanitaire est toujours dans l’humanitaire. Quel lien ou rupture y-a-t-il entre engagement et management, entre révolte et process, entre audace et reporting, entre risque et conformisme ? Où en est l’humanitaire entre évolution et déviance, innovation et récupération, changement et alignement ?

A vous d’en juger à la lecture de cette tribune libre qui interpelle. A vous de réagir en nous écrivant à infos@defishumanitaires.com  que vous soyez d’accord, pas d’accord, à côté ou ailleurs.

Nous publierons vos réactions dans une prochaine édition.


Pour quelqu’un qui, comme moi, s’est engagé dans l’humanitaire en 1994, c’est-à dire à mi-parcours de l’humanitaire des french doctors du Biafra de 1968 jusqu’à celui, industrialisé, normé, professionnalisé, d’aujourd’hui, le sentiment de ne plus distinguer, au présent, à la fois l’héritage du passé comme les promesses de l’avenir, est grand. Il ne s’agit surtout pas ici de lamentations, sur le mode « c’était mieux avant » – et ce n’était pas toujours mieux avant, nous le savons tous – mais de se demander ce que nous avons, peut-être, perdu d’essentiel en chemin, et en quoi cet essentiel, si nous ne le retrouvons pas, nous fera disparaître par la seule force de son absence.

Les mots nous précèdent souvent. Du moins nous échappent-ils pour transformer le réel, avant même que nous en ayons eu conscience. Quand ils s’échappent de notre audace ou de notre révolte, ils peuvent annoncer une aventure humaine au long cours, de celles qui accomplissent des choses irremplaçables. Quand ils s’échappent de notre peur, ils tracent la route vers l’anéantissement. L’histoire humaine a connu de très nombreux élans ou mouvements, d’innombrables luttes et idéologies, et tant de choses qui nous semblaient éternelles, lesquelles se sont désagrégées puis ont disparu, tout simplement. L’humanitaire n’est pas éternel par nature. Le monde peut continuer à tourner sans ce mouvement de solidarité active, efficace, engagée. Sans celui-ci, le monde sera bien plus inhumain, bien plus cruel, bien plus injuste, bien plus désespérant, mais il sera, du moins tant que les conditions écologiques le voudront bien. L’humanitaire, à ce titre, est la manifestation agissante et surtout volontaire d’un élan humain, pas d’une nécessité planétaire. Son existence ne tient donc qu’à un fil, celui de notre sincérité, de notre envie, de notre volonté, de notre courage. Et c’est là où les mots disent malgré nous la vérité. Pourquoi les mots « audace », « révolte », « engagement », et même « mission » sont-ils aujourd’hui démonétisés dans le milieu humanitaire ? Qu’avons-nous perdu en chemin ? Et par quoi les avons-nous progressivement remplacés ?

Nous les avons remplacés par des mots comme « professionnalisation », « management », « évaluation annuelle de performance et primes de « productivité », « process », « guideline », « reporting , « redevabilité bailleur », « rentabilité », « chef de projet » ou « directeur pays » à la place de « chef de mission »… Il m’est même arrivé d’entendre que l’humanitaire devait « adopter l’esprit start-up » (sans que l’on m’explique précisément ce que cela signifiait, à part le fait que tout ce qui ne relevait pas de cet esprit relevait du musée des fossiles), ou encore que nous devions « nous Uberiser » (là encore, cette expression peu expliquée semblait vouloir dire que l’humanitaire n’était plus qu’un service, une prestation ne répondant qu’aux lois du marché, marché qui, nous le savons tous, doit s’abandonner, pour notre bonheur, à l’ultralibéralisme, à la dérégulation, l’aide humanitaire comme le reste…). Les mots ont un sens. Si l’on réfléchit en termes de rentabilité, alors on décide, comme cela commence parfois à être le cas, d’ouvrir une mission non pas en fonction des besoins d’êtres humains, mais en fonction de cet impératif de rentabilité. Et l’on ferme, de la même manière, une mission qui n’est plus « rentable »… Sans états d’âme. Les états d’âme font sourire de plus en plus de gens dans l’humanitaire, et je trouve cela inquiétant, et surtout significatif.  Et quand on n’a plus de chef de mission mais un directeur ou un chef de projet, cela veut peut-être dire que l’on ne se sent plus en mission.

Être en mission, c’est agir pour le seul intérêt des êtres humains que nous aidons ou secourons. Cela est-il encore le cas, quand tous les jeunes, ou moins jeunes, « managers » de l’aide humanitaire ont totalement intégré que, pour une ONG aujourd’hui, le rapport essentiel, prioritaire, fondateur, n’est plus le rapport au bénéficiaire, mais le rapport au bailleur… ? Le bénéficiaire, dans l’histoire, est progressivement passé de « sujet » de l’humanitaire à « objet » d’une transaction. Transaction dans laquelle une ONG, agissant comme un « vendeur d’aide », « vend » à tel ou tel bailleur tant de bénéficiaires nourris, ou abrités, ou fournis en eau potable ou autre, pour telle durée, et pour tel montant… Et l’humanitaire sur le terrain est bien souvent devenu un gestionnaire de contrat d’opération.

Qu’on me comprenne bien. Je ne suis pas naïf. J’ai exercé, et j’exerce encore, des responsabilités dans l’humanitaire, sur le terrain ou dans un siège, dans lesquelles je me trouvais et me trouve au cœur de cette contrainte financière, de cet enjeu vital de « l’argent nerf de la guerre », et je l’ai toujours assumé. Je sais aussi l’enjeu de la taille, du volume, de l’organisationnel, qui sont des enjeux décisifs de survie pour les ONG, et je les assume de même. Je sais aussi que le système humanitaire « industrialisé » d’aujourd’hui est en capacité de prendre en charge, en termes de volume, les besoins de bien plus de gens qu’avant. Je constate simplement que ces enjeux nous ont progressivement changés. Ce n’est plus la survie des êtres humains en détresse qui nous occupe prioritairement, nous obsède ou nous révolte, c’est notre propre survie d’ONG… La nécessité de trouver, et de développer – nécessité que je ne renie pas – les moyens de continuer à exister en tant que structures nous a petit à petit instillé la peur de disparaître. Cette peur pense bien souvent à la place de notre engagement humanitaire. Elle a rongé doucement notre audace et notre spécificité. Nous nous sommes dit, dans un double mouvement de complexe d’infériorité et de fascination envers l’univers entrepreneurial « puisque nos contraintes et nos enjeux sont semblables à ceux d’une entreprise, alors nous devons maintenant penser, nous organiser, fonctionner comme une entreprise, car notre survie est à cette condition ». Je crois profondément que c’est une erreur, et une erreur suicidaire. L’humanitaire ne restera irremplaçable que tant qu’il restera fondé, mû, organisé, sur et par des valeurs, des principes, un esprit, un objet, radicalement – et j’insiste, radicalement – différent de celui de l’entreprise privée, dont l’objet, tout à fait respectable, est la production de profits. En d’autres termes, plus nous ressemblerons à des entreprises, moins nous seront précieux, utiles, nécessaires, car ce que nous ferons, et la manière avec laquelle nous le ferons, pourra être fait par des acteurs privés, lesquels resteront les meilleurs et les plus compétitifs sur ce terrain-là, celui de la prestation de services à but lucratif. Et nous, nous aurons sacrifié notre plus précieuse valeur ajoutée, cette capacité que seuls ont les humanitaires authentiques à « aller là où les autres ne vont pas », à secourir les « bénéficiaires du dernier kilomètre », à faire quand il faut du « sur-mesure », notamment dans les environnements ou contextes complexes et imbriqués, bref, à répondre aux besoins de ceux qui ne sont pas « rentables » mais qui ont souvent les besoins les plus aigus…

Bien sûr, pendant un moment, nous assurerons notre survie à court ou moyen terme, mais à long terme nous préparons notre disparition. Notre seul avenir, c’est notre différence. C’est cette différence originelle, née de la révolte devant la détresse de nos frères humains, nourrie d’audace, d’engagement, qui a fait de l’humanitaire cette grande aventure humaine capable de faire, justement, la différence, pour des millions de personnes dans le monde, entre la mort et la survie, et entre la survie et la vie…

Toute la difficulté, tout l’enjeu pour l’humanitaire est là, aujourd’hui : s’adapter lucidement, efficacement, avec pragmatisme et détermination, à un système humanitaire mondialisé, industrialisé, concurrentiel, normé, encadré, conditionné, en un mot de plus en plus contraint, et conserver pour autant sa seule vraie valeur ajoutée, cet engagement désintéressé, cet élan sincère qui agit non pas pour soi mais pour l’autre, et ce parce que, au fond, l’autre n’existe pas… Cette conscience que l’espèce humaine n’est qu’une, que ce qui arrive aux autres nous arrive à nous aussi, que la solidarité est consubstantielle à l’humanité. Savoir qu’il faut des financements, et aussi la « taille critique » pour pouvoir continuer à agir, mais ne pas agir seulement avec le regard fixé sur les tableaux financiers et l’objectif de la taille critique en tête. Se professionnaliser toujours plus, pourquoi pas, si se professionnaliser veut dire toujours plus de compétences, de rigueur et d’efficacité, mais retrouver et suivre, à chaque fois que possible et nécessaire, notre audace et notre révolte. L’aversion aux risques grandissante que l’on constate chez les humanitaires, depuis quelques années, est au fond assez logique ; pourquoi prendre des risques quand il ne s’agit que de rentabiliser une prestation pour faire vivre une structure ? Le risque est peu rentable, il oblige régulièrement à de coûteux efforts d’adaptation, de logistique, de gestion financière, à des négociations supplémentaires avec les bailleurs, il interrompt parfois, pour des raisons de sécurité, programmes et financements, et il génère des risques pour les personnes sur le terrain, risques également coûteux en termes de gestion de crise et parfois même de justification auprès desdits bailleurs.  Il est difficile d’établir de bons business plans pluriannuels, avec le risque. Alors qu’il suffit de chercher un meilleur « marché », c’est à dire un pays plus rentable, plus sûr, plus confortable, où le même type de prestation pourra être vendu…  au moindre risque…

Dans « Guerre et paix », Tolstoï a écrit une phrase qui me revient souvent à l’esprit : « L’homme n’est bon à rien tant qu’il craint la mort, tout appartient à celui qui n’a pas peur d’elle ». Cette phrase, je le crois, peut être applicable aux ONG humanitaires. La peur de disparaître ne leur vaut rien, et seule la poursuite décomplexée et audacieuse de leur « mission » leur offrira les perspectives de l’avenir. Et si nous repartions en mission ?

 


Pierre Brunet, écrivain et humanitaire :

Né en 1961 à Paris d’un père français et d’une mère espagnole, Pierre Brunet a trouvé sa première vocation comme journaliste free-lance. En 1994, il croise sur sa route l’humanitaire, et s’engage comme volontaire au Rwanda, dévasté par un génocide. Il repart début 1995 en mission humanitaire en Bosnie-Herzégovine, alors déchirée par la guerre civile. Il y assumera les responsabilités de coordinateur de programme à Sarajevo, puis de chef de mission.

A son retour en France fin 1996, il intègre le siège de l’ONG française SOLIDARITES INTERNATIONAL, pour laquelle il était parti en mission. Il y sera responsable de la communication et du fundraising, tout en retournant sur le terrain, comme en Afghanistan en 2003, et en commençant à écrire… En 2011, tout en restant impliqué dans l’humanitaire, il  s’engage totalement dans l’écriture, et consacre une part essentielle de son temps à sa vocation d’écrivain.

Pierre Brunet est Vice-Président de l’association SOLIDARITES INTERNATIONAL. Il s’est rendu sur le terrain dans la « jungle » de Calais en novembre 2015, ou encore en Grèce et Macédoine auprès des migrants en avril 2016.

Les romans de Pierre Brunet sont publiés chez Calmann-Lévy :

  • Janvier 2006 : parution de son premier roman « Barnum » chez Calmann-Lévy, récit né de son expérience humanitaire.
  • Septembre 2008 : parution de son second roman « JAB », l’histoire d’une petite orpheline espagnole grandie au Maroc qui deviendra, adulte, une boxeuse professionnelle.
  • Mars 2014 : sortie de son troisième roman « Fenicia », inspiré de la vie de sa mère, petite orpheline espagnole pendant la guerre civile, réfugiée en France, plus tard militante anarchiste, séductrice, qui mourut dans un institut psychiatrique à 31 ans.
  • Fin août 2017 : sortie de son quatrième roman « Le triangle d’incertitude », dans lequel l’auteur « revient » encore, comme dans « Barnum » au Rwanda de 1994, pour évoquer le traumatisme d’un officier français à l’occasion de l’opération Turquoise.

Parallèlement à son travail d’écrivain, Pierre Brunet travaille comme co-scénariste de synopsis de séries télévisées ou de longs-métrages, en partenariat avec diverses sociétés de production. Il collabore également avec divers magazines en publiant des tribunes ou des articles, notamment sur des sujets d’actualité internationale.