« Le monde à venir vu par la CIA » :

Edition des Equateurs, Robert, Diane ; États-Unis, Office of the Director of National Intelligence ; États-Unis, Central intelligence agency

Quelles perspectives les humanitaires peuvent-ils concevoir du dernier rapport prospectif de la CIA ?

Le 28 mai dernier est paru en France aux éditions Equateurs Documents la traduction française du dernier rapport de la CIA à l’intention de l’administration des USA, rapport intitulé pour cette publication « Le monde à venir vu par la CIA – Analyses, faits et chiffres ». Pour les humanitaires, toujours en éveil – et en recherche d’anticipation – sur la lecture des mouvements tectoniques, arcs de crises, lignes de fracture et tendances lourdes de la « géopolitique concrète » qui conditionne notre action, cet ouvrage issu des données et interprétations de la principale agence de renseignement américaine (laquelle porte une image, en Europe, souvent négative) interroge nos propres perspectives.

Avant d’entrer dans la restitution des analyses les plus déterminantes du rapport, il faut en souligner deux « biais » majeurs :

  • Le rapport est conçu, pensé et rédigé du seul point de vue des intérêts américains et des menaces « extrêmes et critiques » envers ceux-ci ; il est à cet égard probable qu’un rapport similaire des services français, s’il pointerait les mêmes phénomènes incontournables, en citerait aussi d’autres, et en tirerait une hiérarchie des menaces en partie différente, et une vision peut-être plus nuancée ou complexe.
  • Le rapport est conçu, pensé et rédigé pour s’adresser à l’administration US actuelle, c’est-à dire l’administration Trump… On y perçoit entre les lignes une vision qui se doit d’être en accord, et de répondre par anticipation, aux attentes et présupposés idéologiques et de « perception du monde » de ladite administration. De même, « l’absence » dans le texte de l’évocation de tel phénomène (changement climatique par exemple, nous y reviendrons) comme menace est, en creux, une indication en soi… de la menace que représente le refus par la première puissance mondiale d’adresser ledit phénomène…

Ceci posé, l’exposé des perspectives mondiales selon la première puissance mondiale ne peut laisser indifférent, et ne peut, surtout « être indifférent » au monde, car ce que perçoivent les USA influence à son tour ce monde…

Du point de vue de sa structure, l’ouvrage publié en France comporte trois parties distinctes : le rapport dit « Evaluation annuelle des menaces de la communauté du renseignement des Etats-Unis », la retranscription d’une audition au sénat des Etats-Unis sur les menaces actuelles dans le monde, et enfin une dernière partie « Analyse, faits et chiffres » relative à 9 pays / états choisis, on le suppose, comme significatifs…

Siège de la CIA Langlay, VA

Examinons, de façon non exhaustive, les analyses les plus déterminantes du rapport en termes de menaces « extrêmes et critiques » envers les intérêts américains, et tentons d’en percevoir les conséquences ou les facteurs à prendre en compte par les humanitaires dans leur action présente et à venir.

  • La toute première menace envers les intérêts américains que cite le rapport (priorité confirmée en deuxième partie d’ouvrage par l’audition au sénat des Etats-Unis sur les menaces actuelles dans le monde) est représentée par les organisations criminelles et cartels responsables de l’arrivée massive de drogue sur le sol US (notamment le Fantanyl, à l’origine d’une hécatombe aux Etats-Unis), de trafic d’êtres humains et de l’immigration illégale… On peut estimer que cette priorité, bien que découlant d’une menace sérieuse et réelle, est en grande partie orientée et idéologique, produite par une « obsession » de l’administration US actuelle sur la question de l’immigration et de la criminalité liée à celle-ci (arrivée de la drogue, prostitution et afflux de migrants étant souvent mêlées et considérées de fait comme indissociables par les responsables US et donc par les rédacteurs du rapport).  Cette orientation politique de fermeture des frontières américaine / renvoi d’immigrants illégaux augure, pour les humanitaires, de la nécessité de programmes à mettre en place ou renforcer / élargir pour les « Caminentes » (« Ceux qui cheminent » : migrants) bloqués en Amérique centrale, ou « retournés de force » sans ressource ni abris… Les années qui viennent risquent de voir grossir dans cette région une masse d’hommes, de femmes et d’enfants qui n’ont plus rien, ni là-bas ni ici, et auront besoin d’assistance, de la survie au quotidien à l’éducation des enfants…

 

  • Une menace persistante soulignée par le rapport est celle de la continuité voire de l’augmentation du risque terroriste. En Asie et au Moyen-Orient (sauf Yémen) ISIS (Etat Islamique) est identifié comme acteur premier défini par sa capacité, même ne disposant plus de « territoire », à resurgir, profitant de la moindre opportunité de déstabilisation régionale ou locale (comme en Syrie, nous y reviendrons), à s’étendre, comme en Somalie ou Afrique de l’Ouest où l’organisation côtoie et concurrence les filières régionales d’Al-Qaida, et à inspirer des initiatives locales en Europe ou en Russie. En Asie centrale, ISIS-Khorasan est défini comme particulièrement agressif, et cherchant à «exploiter les itinéraires de voyage à haute vulnérabilité ». En Afrique de l’Ouest et dans la bande sahélo-saharienne, les filiales régionales d’Al-Qaida déstabiliseront toujours plus les états tels que le Mali, le Burkina-Faso ou le Niger (et plus loin vers le golfe de Guinée), avec des attaques croissantes aux centres urbains et une perte de contrôle grandissante du territoire par les autorités. Le rapport met en exergue le rapprochement de la filiale très active d’Al-Qaida au Yémen (Al-Qaida dans la péninsule Arabique-AQAP) comme celle de Somalie (Shebabs) avec les Houtis, favorisant un accès à des sources d’armes plus sophistiquées, et une possible coordination pour frapper les intérêts occidentaux et le trafic commercial dans la zone. Pour les humanitaires, déjà avertis de cette menace, le rapport accentue la nécessaire anticipation du risque sur les trajets d’accès locaux ou transfrontaliers, les implantations et résidences isolées, les routes d’approvisionnement logistiques terrestres et maritimes. Plus largement, l’humanitaire « d’origine occidentale » sera de plus en plus, là où ces organisations s’étendent, menacé et ciblé, et l’accès aux populations les plus isolées ou lointaines risqué, contesté ou empêché.

 

  • La Chine apparaît dans le rapport comme une source de menaces à la fois régionale (politique expansionniste en mer de Chine, annexion de fait d’iles et ilots sur lesquels elle n’a aucune souveraineté légale, politique d’encerclement et de harcèlement militaire envers Taiwan que Pékin s’est promis de « réunifier » de gré ou de force avec la Chine continentale), mais aussi globales ; les analystes américains anticipent, du fait de l’action délibérément agressive des autorités chinoises, une « galaxie » cohérente de risques majeurs : perturbation et interruption des routes d’approvisionnement et chaînes logistiques (notamment maritimes) utilisées par les pays occidentaux, risques d’atteintes ou d’attaques sur les infrastructures critiques ( énergie, sécurité, santé, réseaux routiers, ferroviaires et aériens, systèmes de transfert monétaires interbancaires, etc.) et systèmes d’information, de communication et Internet, risques d’explosion de l’utilisation masquée de l’IA pour manipuler les données et l’information en source ouverte (tout comme la Russie, également citée sur ce point), risques de captage de données par effraction dans les réseaux et systèmes internes ou externes occidentaux… Les humanitaires, qui, aujourd’hui, positionnent des stocks d’urgence parfois loin à l’étranger, et expédient à l’autre bout de la planète tel ou tel denrée ou fret, ont-ils assez pris la mesure de la vulnérabilité de leurs chaînes logistiques ? De même, les organisations humanitaires sont de plus en plus consommatrices et productrices d’informations numériques, données et communications « sans frontières »… Jusqu’à quel point nos systèmes d’information, de communication, de cartographie, de stockage et de traitement de nos données (notamment les données terrain concernant nos bénéficiaires) ou encore notre usage grandissant de l’IA échappent-ils à toute intrusion, captage ou manipulation ?

 

  • La menace chinoise s’ajoute, dans le rapport, à la menace venant de Russie, s’agissant des risques d’attaques sur les réseaux de satellites occidentaux, et conséquemment de rupture des systèmes de communication qui en dépendent ; pour les humanitaires, encore, la question de notre dépendance grandissante à ces liaisons satellite vulnérables se pose… Sur ce sujet de la rupture envisagée des systèmes de communication occidentaux, une remarque s’impose à la lecture du rapport : il est frappant d’y voir « l’absence » d’évocation du risque de coupure, notamment pas la Russie, des câbles sous-marins traitant plus de 90% de l’Internet, risque pourtant pris très au sérieux par l’OTAN… Serait-ce une volonté de ne pas trop mettre en cause la Russie ?
Sommet OCS Shangai 2025 Sommet OCS Shangai 2025 ©X_Narendramodi
  • S’agissant du conflit en Ukraine, si les analystes américains dont le rapport résume les prospectives n’identifient pas de risque d’effondrement imminent du dispositif ukrainien le long de la ligne de contact, leur anticipation peut être résumée ainsi : « Plus la guerre durera en Ukraine, plus l’Ukraine perdra… »… Ainsi qu’il est écrit page 83 « Au cours de l’année écoulée, la Russie a pris le dessus dans son invasion à grande échelle de l’Ukraine… La Russie conserve son élan… Kiev a épuisé ses ressources en essayant de lancer de nouvelles offensives, comme à Koursk en Russie». Ou encore page 142 (retranscription de l’audition au sénat) : « D’un point de vue militaire, nous estimons que la Russie a la capacité de poursuivre sa campagne plus longtemps que Kiev…». Ces prévisions sont à mettre en parallèle avec les déclarations du général Thierry Burkhard, ancien chef d’état-major des armées [CEMA] français, lors d’une audition à l’Assemblée Nationale le 25 juin dernier, lequel estimait que même si la Russie est aujourd’hui dans une situation « très compliquée…, il faut être lucide car, in fine, la victoire est à celui des deux adversaires qui sait souffrir un quart d’heure de plus que l’autre, pour citer Marcel Proust… et  je pense que si on laisse la guerre se continuer comme ça, je crains que la Russie soit capable de tenir cinq minutes de plus que nous, même dans sa situation »… Au-delà de ce constat, le rapport de la CIA pointe et souligne le risque grandissant, plus la guerre en Ukraine se poursuit, de conflit à grande échelle entre les alliés de l’OTAN et la Russie, avec l’utilisation potentielle d’armes nucléaires (risque expressément cité dans le rapport). … Si la place des organisations humanitaires dans un conflit nucléaire est d’ordre théorique, car alors peu de choses auront encore leur place, les humanitaires ont-ils assez réfléchi à ce que deviendrait leur rôle – ou leur absence de rôle – en cas de conflit de haute intensité généralisé en Europe ? Nos approches, procédures, « safety guidelines » et autres cadres d’intervention ont-ils une chance de s’avérer praticables dans un tel contexte ? Sans même mentionner notre modèle économique et logistique qui n’aurait aucune chance de perdurer. D’un point de vue de simple prospective opérationnelle, quelle organisation humanitaire a commencé à réfléchir aux mouvements de populations se chiffrant en dizaines de millions de personnes, au niveau de destruction et à l’ampleur, l’étendue et la diversité des besoins qu’un conflit de cette nature en Europe entraînerait… ? L’humanitaire que nous connaissons, parmi les premières victimes d’une guerre de haute intensité en Occident ?

 

  • Le cas du Moyen-Orient, dans le rapport, doit être regardé en gardant en tête que celui-ci a été rédigé avant les frappes israélo-américaines sur les installations nucléaires, balistiques et militaires iraniennes de juin dernier (la phrase, page 90, semble d’ailleurs prémonitoire : « …les défis régionaux et nationaux, et plus particulièrement les tensions avec Israël, mettent sérieusement à l’épreuve les ambitions et les capacités de l’Iran »).  Ceci posé, on y lit une énumération de menaces critiques qui ne surprennent pas, mais qui, après la « guerre de 12 jours » contre l’Iran, prennent un relief plus tangible : risques d’attaques contre Israël et les installations américaines dans la région, risque de blocage des routes d’approvisionnement énergétique, commercial et logistiques par l’Iran et son proxy au Yémen (Houtis). A propos de la Syrie, le rapport souligne sa situation volatile et instable après la chute de Bachar Al Assad et le risque de résurgence de ISIS (Daesh) profitant du chaos et de l’opportunité (Nous reparlerons de la Syrie plus bas sur un point du dossier pays qui lui est consacré). Pour les humanitaires, déjà extrêmement vigilants sur le contexte sécuritaire dans la zone, il n’y a là qu’une piqure de rappel. Le sujet à creuser, pour nous, sera celui, en cas d’aggravation de la « volatilité politique et militaire » en Syrie et des massacres envers les minorités (Alaouites, Druzes…) ou d’attaques sur la région de fait autonome Kurde (Rojava) au Nord-est, ou encore de nouvelle intervention militaire turque poussant son agenda en Syrie, de l’accès aux populations isolées ou déplacées, accès qui ne durerait pas en l’état en cas d’éclatement du pays…

 

© UNICEF Ashley Gilbertson

 

  • Comme je l’écris plus haut, il arrive que l’absence d’un sujet en dise autant que sa présence dans un rapport : c’est le cas du changement climatique. A cet égard, l’audition au sénat des Etats-Unis, retranscrite dans le livre, de responsables du renseignement, du FBI et de la sécurité US, dont Tulsi Gabbart, directrice du renseignement national, est l’occasion, pages 130 et 131, d’une interpellation sans détour de cette dernière : le sénateur Angus King lui demande « Le problème du changement climatique aurait-il été résolu ?…  Pourquoi cela ne figure-t’il pas dans le rapport ? … Et qui a pris la décision de ne pas l’inclure, alors qu’il l’a été dans chacun des 11 rapports précédents ? »… Et il poursuit : « Qu’en est-il de l’impact qu’il aura sur les migrations de masse, la famine, les bouleversements sociaux, la violence politique… ». Tulsi Gabbart ne pouvant que répondre que « le rapport se concentre sur les menaces les plus extrêmes et les plus critiques en matière de sécurité nationale »… En creux, les conclusions à tirer pour les humanitaires sont aussi claires que terribles : ne comptez pas, dans les années présentes et à venir, sur les USA pour financer des programmes de réponse ou d’adaptation / résilience face aux effets du changement climatique sur les populations les plus affectées et vulnérables. Et attendez-vous à ce que les conséquences, en termes de besoins humanitaires, de celui-ci, dépasse nos anticipations comme nos moyens… A titre de contre-exemple, l’institut Montaigne (Think Tank français) a publié en juillet dernier un rapport intitulé « France 2040, projections pour l’action politique » dans lequel le deuxième chapitre dit « Environnement, climat et biodiversité » souligne l’impact de celui-ci sur les choix de politiques publiques françaises à venir « Ainsi, l’enjeu climatique, d’ici 2040, aura un impact direct sur notre relation au vivant et engagera notre capacité d’adaptation »…

 

  • La dernière partie du livre rassemble neuf dossiers pays qui représentent autant de « choix » significatifs et symboliques : il est presque amusant, quand on a en tête les déclarations du président Trump sur leur « annexion » souhaitable aux Etats-Unis, d’y découvrir le Danemark, le Groenland (traité à part du Danemark…), et le Canada…  Au-delà, deux dossiers pays nous disent quelque chose : la Syrie, dont aucun chef d’état n’est cité (à la mention « chef d’état » répond la formule « vacant », ce qui en dit long sur l’ambiguïté des rapports de l’administration américaine avec Ahmed al-Charaa / Al Joulani, ancien  leader de Hayat Tahrir Al-Cham (HTC), ex-branche d’Al-Qaida en Syrie et aujourd’hui président du pays à titre transitoire)… Toujours s’agissant du dossier pays Syrie, la mention du déficit en production et approvisionnement alimentaire « en raison des conflits civils et de la crise économique» et du pourcentage de 60 % de la population en situation d’insécurité alimentaire, déjà, en 2021, augure de possibles conséquences humanitaires et politiques majeures (instabilité grandissante, nouvelle afflux de réfugiés vers la Turquie et le Liban, explosions de besoins humanitaires avec une réduction de l’accès…) ; le cas de la Turquie, justement, dont le dossier rappelle le chiffre massif des réfugiés accueillis par ce pays, dont plus de trois millions de Syriens, avec comme corollaire la triple problématique humanitaire d’un nouvel afflux (voir plus haut) ou au contraire des conditions de leur retour en Syrie (quel accompagnement ?), ou encore, comme en 2015-2016, d’un « envoi » massif de ceux-ci vers l’Europe, au gré d’une tension entre celle-ci et le pouvoir turc…

Conclusion  

Risques de conflit de haute intensité Russie-OTAN où l’humanitaire actuel n’aurait que peu de rôle, instabilité et insécurité grandissante au Moyen-Orient, en Afrique de l’Ouest, dans la bande sahelo-saharienne ou encore en Asie Centrale, menaces sur les routes d’approvisionnement et chaînes logistiques, menaces toujours sur nos systèmes d’information et de communication, risques de manipulation et d’utilisation de nos échanges et données… Effets non pris en compte par la première puissance mondiale du changement climatique…Aggravation massive des besoins humanitaires au-delà de nos capacités de réponse… Dans le tableau, orienté certes, peut-être parfois simpliste et sans nuances, que dresse ce dernier rapport de la CIA du « Monde à venir », une chose est certaine ; les humanitaires n’échappent à aucun péril, et devront agir, ou se réinventer, pour conserver leur utilité.

Pierre Brunet

Ecrivain et humanitaire

Pierre Brunet est romancier et membre du Conseil d’administration de l’ONG SOLIDARITES INTERNATIONAL. Il s’engage dans l’humanitaire au Rwanda en 1994, puis en 1995 en Bosnie, et est depuis retourné sur le terrain (Afghanistan en 2003, jungle de Calais en 2016, camps de migrants en Grèce et Macédoine en 2016, Irak et Nord-Est de la Syrie en 2019, Ukraine en 2023). Les romans de Pierre Brunet sont publiés chez Calmann-Lévy : « Barnum » en 2006, « JAB » en 2008, « Fenicia » en 2014 et « Le triangle d’incertitude » en 2017. Ancien journaliste, Pierre Brunet publie régulièrement des articles d’analyse, d’opinion, ou des chroniques.

 

Je vous invite à lire ces articles publiés dans l’édition :

 

HULO, La coopérative humanitaire : Une reconnaissance méritée pour un impact mesurable.

Un article de Pierre Brunet

Janez Lenarcic, commissaire en charge de l’humanitaire (ECHO) remet le prix de l’innovation humanitaire 2023 à l’occasion du Forum Humanitaire Européen 2024 à Jean-Baptiste Lamarche, directeur général de Hulo. © Photo Serena Vittorini et Geert Vanden Wijngaert

Dans une édition précédente de Défis Humanitaires, nous avions évoqué la naissance de hulo (HUmanitarian LOgistics), cette coopérative humanitaire crée en juin 2021 dans la foulée du RLH (Réseau logistique humanitaire), qui aujourd’hui rassemble 13 organisations humanitaires et est établie dans 6 pays en 2023. Née de la prise de conscience du « urgent need to do more with less[1] » tel qu’exprimé par hulo, il restait à mesurer la performance de cette initiative, en nous fondant sur le rapport d’impact de hulo daté de janvier 2024, et basé essentiellement sur des données de 2023. C’est ce que nous voulons faire maintenant, et ceci notamment à-travers un échange avec Jean Baptiste Lamarche, Directeur Général d’hulo, lequel a joué un rôle majeur, de l’origine du RLH jusqu’à cette coopérative.

Avant de commencer cet entretien, il est utile de préciser que le « vaisseau amiral » des activités et de l’engagement de hulo, même si nous aborderons les autres, est constitué des « Joint Procurement Initiative » (JPI), qui rassemblent à-travers hulo les besoins d’organisations d’aide en achats de denrées et produits, afin d’aboutir à des économies d’échelle (15,03% en 2023 d’après le rapport d’impact), des améliorations de qualité produits profitant à tous, et une plus grande fluidité administrative des procédures d’achat. Au sein de hulo, il y a à ce jour 7 JPI opérationnels, et bientôt 8 en plus à venir.

Echange avec Jean-Baptiste Lamarche, Directeur Général d’HULO :

Pierre Brunet : hulo a participé au Forum Humanitaire Européen (EHF) des 18 et 19 mars derniers, où vous avez notamment pris part à la session « Improving the efficiency of humanitarian aid delivery[2] ». A cette occasion, hulo a reçu le prix de l’innovation InnovAid. Est-ce pour vous une forme de reconnaissance, un encouragement ?

Jean-Baptiste Lamarche :  Pour nous, ce prix de l’innovation humanitaire 2023 est effectivement un signe de reconnaissance très fort, du fait de la qualité de la sélection (parmi 58 candidats), mais aussi de confiance et d’encouragement, car maintenant que les phases pilotes sont validées, nous nous lançons dans la phase d’expansion de notre solution, ce qui représente encore beaucoup de nouveaux défis.

Fabrice Perrot, Cécile Terraz et Jean Baptiste Lamarche au forum humanitaire Européen 2024 © Photo Cécile Terraz

– PB : Il me semble que l’information essentielle du rapport d’impact 2024 de hulo est que cette coopérative a permis à ses membres de réaliser sur 2023 des économies en termes d’achat de 15,03% en moyenne, avec une amélioration, souvent, de la qualité des produits, une fluidification et simplification des procédures d’achat, et une réduction des fraudes. Y-a-t’il encore, selon, vous une marge d’amélioration de ce déjà remarquable résultat ?

– JBL : Oui, il nous faut maintenant institutionnaliser ces nouvelles manières de travailler dans le fonctionnement interne des organisations. Ceci représente un défi majeur de conduite du changement des pratiques très structurées (notamment par les règles des bailleurs de fonds), et pour lequel des efforts considérables restent à fournir par l’ensemble des parties prenantes (ONG participantes, Bailleurs, hulo, etc).

– PB : Dans le rapport d’impact, on lit que vous avez analysé 208.000 lignes d’achats pour une valeur d’environ 300 millions d’euros, c’est un travail qui semble énorme. Quel rôle de fluidification de ces analyses voyez-vous pour le logiciel LINK, dont nous avons parlé dans notre premier article sur hulo, et pour l’intelligence artificielle (IA) ?

–  JBL : L’utilisation du logiciel LINK permet, grâce à son catalogue de plus de 4.000 articles, de structurer les données dès le démarrage d’une ligne de commande. Le logiciel LINK fournit donc des données de qualité, qui permettent d’accélérer et de fluidifier les analyses de données permettant d’identifier les gains d’efficience possibles, et de définir les priorités opérationnelles. Avec un nombre croissant d’organisations participantes, le volume de données est aussi de plus en plus important et nous sommes donc en train de construire des outils de Machin Learning[3] et d’Intelligence Artificielle, pour automatiser les tâches de traitement des données.

 

– PB : Au-delà, vous dites dans le rapport d’impact que hulo se veut « data driven », c’est à-dire conduit par l’analyse des données, dans le cadre des choix opérationnels de ses membres. Pouvez-vous en dire plus sur ce point, et notamment sur le rôle du département BAR (Business Analytics & Research) au sein de hulo ?

– JBL : Le BAR a pour rôle de collecter, structurer, harmoniser et analyser les données logistiques des organisations membres. Il apporte un support méthodologique et d’aide à la décision à la mutualisation des ressources entre organisation.

– PB : Vous abordez, dans le rapport d’impact, la notion de « New way of working » pour les organisations humanitaires membres ou partenaires, et aussi parfois une forme de mauvaise compréhension du principe de mutualisation, tout comme des formes de « résistance passive » et « d’autocentrage » en interne chez certaines organisations humanitaires. Pouvez-vous en dire plus, et expliquer en quoi le « JPI Toolkit » (boîte à outils pour les « Joint procurement Initiative » que vous mettez en place peuvent répondre à ces freins ?

– JBL : Le travail entre organisations peut avoir comme effet d’ajouter une couche de complexité sur les processus et sur des équipes souvent débordées. Il n’est donc pas surprenant que certains acteurs ne soient pas les plus proactifs sur la collaboration. Les gains étant néanmoins significatifs, les ONG ont décidé de dépasser cette barrière en créant hulo, pour avoir une équipe dédiée qui structure, outille et professionnalise ces modes de collaboration. Le JPI toolkit contient les outils qui permettent de faire des achats mutualisés et qui doivent être utilisés par toutes les organisations participantes. Une fois que ce toolkit sera intégré dans la boite à outil interne de chaque organisation, les équipes seront formées et n’aurons plus qu’à appliquer ce nouveau standard. Cette action va être fondamentale pour déclencher la transition à grande échelle.

– PB : Vous évoquez également dans le rapport d’impact le « risk of sharing washing » ; pouvez-vous expliquer cette notion ?

– JBL : Ce risque illustre le potentiel abus de langage que certains peuvent faire en utilisant des mots à la mode tels que la mutualisation, les initiatives conjointes, le partage de ressources, etc. Nous avons observé que certaines entreprises utilisaient ces termes pour vendre leurs services. Chez hulo, nous nous sommes spécialisés dans la facilitation d’activités collaboratives entre organisations. Nous considérons que c’est un vrai savoir-faire, qui ne s’improvise pas, et nous alertons donc sur ce risque d’utilisation impropre à la définition même de la mutualisation dans notre écosystème humanitaire.

Burkina-Faso : un achat mutualisé… gagnant, grâce à hulo. 

Au Burkina Faso, un achat mutualisé de kits d’urgence RRM (Rapid Response Mechanism) a été facilité par hulo pour 9 organisations avec un marché total estimé à 2.200.000€. Fin 2023, 33 commandes ont été passées, pour un montant total de 452.611€ générant 93.200€ d’économies, soit 17,09% du montant initial. S’agissant d’un mécanisme de réponse humanitaire rapide destiné à couvrir des besoins urgents au plus vite, avec efficience et pertinence, et ce dans un pays frappé par les violences, les déplacements de populations massifs et l’insécurité alimentaire, on voit là comment la mutualisation permet de faire vite, mieux, moins cher, pour un maximum de personnes bénéficiaires, quand la situation le demande.

– PB : Pouvez-vous nous expliquer le rôle que jouent les Coordinateurs Pays hulo ?

– JBL : Les Coordinateurs Pays hulo présents dans chaque pays d’intervention ont pour rôle de structurer et faciliter les activités de mutualisation. A travers de échanges réguliers avec chaque organisation participante et avec l’appui de l’équipe BAR hulo, ils identifient collectivement les opportunités de mutualisation (achats, transports, ressources humaines, environnement, etc). La sélection finale des opportunités se fait lors de réunions organisées avec les Direction Pays des organisations participantes, pour assurer une bonne mobilisation des ressources nécessaires. Ensuite, ils accompagnent la réalisation opérationnelle des projets de mutualisation retenus avec les équipes logistiques participantes.

– PB : Pouvez-vous nous parler des initiatives en matière de réduction de l’impact environnemental des organisations humanitaires, et de promotion de la localisation, dans lesquelles hulo est engagé ?

– JBL : A ce stade, hulo est toujours dans une phase de projets pilotes, en vue de définir sa stratégie environnement. Nous apportons une expertise sur les achats mutualisés, pour s’assurer que les critères environnementaux soient bien pris en compte dans la sélection des fournisseurs. Nous menons aussi des actions sur l’identification de filières de recyclage et de valorisation des déchets, puis nous testons des modalités de collecte de déchets mutualisées. Nous participons aussi à de nombreux groupes de travail entre acteurs pour nous permettre de bien identifier les sujets sur lesquels nous allons pouvoir créer de la valeur, ce qui inclut aussi les enjeux de localisation. Notre objectif est d’avoir une stratégie environnementale à présenter lors de la prochaine assemblée générale prévue fin mai.

– PB : Pour terminer, quel message souhaitez-vous faire passer aux organisations humanitaires ?

– JBL : La création de valeur de la mutualisation étant maintenant démontrée, avec jusqu’à 15% d’économies et une augmentation de la qualité de la réponse humanitaire, la mise en œuvre des nouveaux modes de travail entre organisation devient incontournable. L’enjeu maintenant est d’intégrer et d’institutionnaliser ces pratiques pour que les bénéfices puissent réellement accroitre l’impact de l’aide et amortir le manque de financements.

– PB : Merci beaucoup Jean-Baptiste, et nous souhaitons à hulo la plus grande réussite possible pour votre développement et l’accomplissement de vos projets. Et au-delà, espérons un « monde humanitaire » de plus en plus mutualisé et efficient…*

 

[1] « Besoin urgent de faire plus avec moins ».

[2] « Améliorer l’efficience de la délivrance d’aide humanitaire ».

[3] Le Machine Learning est une technologie d’intelligence artificielle permettant aux machines d’apprendre sans avoir été au préalable programmées spécifiquement à cet effet.

 

Pierre Brunet

Ecrivain et humanitaire

Pierre Brunet est romancier et membre du Conseil d’administration de l’ONG SOLIDARITES INTERNATIONAL. Il s’engage dans l’humanitaire au Rwanda en 1994, puis en 1995 en Bosnie, et est depuis retourné sur le terrain (Afghanistan en 2003, jungle de Calais en 2016, camps de migrants en Grèce et Macédoine en 2016, Irak et Nord-Est de la Syrie en 2019, Ukraine en 2023). Les romans de Pierre Brunet sont publiés chez Calmann-Lévy : « Barnum » en 2006, « JAB » en 2008, « Fenicia » en 2014 et « Le triangle d’incertitude » en 2017. Ancien journaliste, Pierre Brunet publie régulièrement des articles d’analyse, d’opinion, ou des chroniques.

 

Jean-Baptiste Lamarche

Jean-Baptiste Lamarche est Directeur Général et Cofondateur de Hulo, la première coopérative humanitaire qui connecte les acteurs et innove dans la mutualisation et l’optimisation des ressources des chaînes d’approvisionnements.  Titulaire d’un Executive MBA International d’HEC Paris, il a consacré l’essentiel de sa carrière à la logistique humanitaire.  Avant de fonder hulo, Jean-Baptiste a exercé des fonctions de management au sein de plusieurs ONG internationales, notamment en tant que Directeur Logistique et Systèmes d’Information d’Action Contre la Faim.  Leader et collaborateur engagé, Jean-Baptiste est passionné par l’innovation comme levier d’augmentation de l’impact de l’aide humanitaire.