Le défi de la « réinvention » humanitaire

 

2025, Khiam, Liban ©PUI

Alors qu’une cour d’appel fédérale est venue valider le 13 août dernier les coupes budgétaires infligées par l’Administration Trump à l’aide internationale[1], il convient de s’interroger sur les dynamiques sous-jacentes à ce retournement de l’histoire, au-delà de ses conséquences immédiates et le plus souvent dramatiques pour les populations les plus vulnérables de la planète.

Le secteur humanitaire vit sans doute la crise existentielle la plus ardue de son histoire, et ce constat n’est plus réellement à démontrer. En effet, les études et les analyses se sont multipliées ces derniers mois et ont tenté d’alerter et de convaincre, à longueur d’articles, sur les risques prévisibles et les effets dévastateurs des coupes budgétaires annoncées par les principaux financeurs de l’aide internationale. Parmi celles-ci, le gel puis la suppression de plus de 80% de l’aide américaine, avec en point d’orgue le démantèlement de l’USAID[2], sont un réel cataclysme pour les millions de personnes qui dépendaient pour leur survie des programmes soutenus jusque-là par l’agence US. Une modélisation publiée début juillet par la revue The Lancet établit que les réductions budgétaires envisagées pourraient notamment entrainer la mort de 14 millions de personnes (dont plus de 4.5 millions d’enfants)[3]. « Elles risquent d’interrompre brutalement, voire d’inverser, deux décennies de progrès pour la santé des populations vulnérables. Pour de nombreux pays à revenu faible ou intermédiaire, le choc qui en résulterait serait d’une ampleur comparable à celle d’une pandémie mondiale ou d’un conflit armé majeur », a commenté Davide Rasella, coauteur de l’étude et chercheur au Barcelona Institute for Global Health, cité dans un communiqué[4]. D’autres analyses viennent corroborer ces projections, estimant par exemple que 2.3 millions d’enfants souffrant de malnutrition aiguë sévère ne pourront plus bénéficier des traitements nécessaires à leur guérison, dans de nombreux pays dont les systèmes de santé sont défaillants[5].

Des chiffres qui donnent le vertige, au regard des leçons de l’Histoire, des ambitions affichées depuis des décennies par la communauté internationale en termes de développement durable[6], et plus globalement du principal fondement de ce qui nous amène à faire société, le concept d’humanité. Mais au-delà de la sidération qui saisit les acteurs du secteur face aux drames en gestation, c’est la raison même qui semble attaquée par les décisions politiques à l’origine de la crise actuelle.

De la rationalité économique à la versatilité politique

Face à cette crise, les analyses se sont en effet multipliées pour évaluer non seulement l’impact de ces coupes, mais également pour démontrer leur irrationnalité au regard des montants en jeu (et de leur insignifiance en termes d’effets recherchés sur les équilibres macro-budgétaires des pays concernés), et les effets contre-productifs qu’elles pourraient engendrer, au regard même des intérêts nationaux des Etats financeurs (à commencer par ce qui concerne les enjeux de santé publique globale avec l’arrêt des financements alloués à de nombreux programmes verticaux -HIV, malaria, …- et au soutien des systèmes de santé défaillants). Les constats sont en effet établis et connus de tous et de longue date, et personne ne remet en cause sérieusement aujourd’hui les liens de causalité faisant de l’aide internationale un élément de stabilisation globale au bénéfice de tous. Affirmer cela ne veut néanmoins pas dire qu’il n’y avait rien à changer ou radicalement transformer dans le système de l’aide internationale, à commencer par la structuration et les ressorts de son financement, dont la fragilité et la dépendance au politique explose plus que jamais au grand jour avec la crise actuelle, mais que nous en connaissons également les effets vertueux. Dès lors, face à une telle démonstration, comment pouvons-nous expliquer les décisions ainsi prises par les pouvoirs en place, parfois à l’encontre même de ce qui semble être leur propre intérêt ou celui de leur population, et ce finalement à un coût relativement modique ?[7] Au premier abord, cela semble parfois abscons et c’est certainement parce que centrés sur l’objet lui-même, à savoir le système de l’aide internationale dans ses objectifs et ses impacts, nous laissons de côté l’un des facteurs pourtant déterminants de l’analyse visant à comprendre les évolutions actuelles, à savoir les conditions d’épanouissement de celui-ci.

2025, Gaza, ©PUI

Retournement de l’histoire ou simple nouvelle ère ?

La crise actuelle donne l’impression d’un grand retour en arrière ou de revenir sur des acquis quasi immémoriaux, et ce sentiment est amplement légitime au regard du coup d’arrêt réel des financements alloués et de la menace même que celle-ci fait peser sur la survie du système de l’aide internationale. Toutefois, il convient de rappeler que ce système reste relativement « jeune » au regard des relations internationales évidemment, mais également de l’histoire de la solidarité internationale plus spécifiquement. En effet, si le système des Nations Unies est mis en place à partir de 1945, en conséquence et réaction au traumatisme de la Seconde Guerre Mondiale, du point de vue fonctionnel il ne prend réellement son essor qu’après la Guerre Froide dans les années 90, soit dans une période historique tout à fait particulière. Pour autant le concept « d’humanitaire », à tout le moins dans ce qui est relatif à l’époque moderne, a répondu à d’autres « formes » avant de se voir structuré et défini par son périmètre actuel. Chacune de ces acceptions historiques se sont développées dans des conditions spécifiques, en lien avec une certaine idée de rapport au monde et à la société, tant par les gouvernements que par leurs populations. Ainsi, de la création du mouvement Croix-Rouge lorsque la guerre devient en quelque sorte industrielle et qu’elle charrie un lot de victimes jamais vu jusqu’ici, à l’invention du sans-frontiérisme lorsque le système international est paralysé par l’opposition des « Blocs », l’époque et l’environnement sont toujours les marqueurs déterminants de la manière dont va se penser et se structurer la manière de « sauver des vies ». La période que nous pouvons qualifiée de contemporaine, et qui est en train de s’achever, n’en est évidemment pas exemptée.

Des « narratifs » complémentaires devenus obsolètes

D’un certain point de vue, les vingt-cinq ou trente dernières années représentent une forme « d’âge d’or » de l’humanitaire, dans la mesure où jamais dans l’histoire autant de morts évitables ont été évitées. Sans être jamais parvenu à couvrir l’ensemble des besoins identifiés en termes d’accès aux services essentiels pour les populations les plus vulnérables affectées par les crises, les progrès opérés par le système de l’aide dans sa capacité à détecter/capter les besoins d’une part et à organiser/mettre en œuvre une réponse pertinente à ces derniers et à l’échelle, ont eu un impact considérables sur la survie des populations, et sans commune mesure en termes d’impact avec tous les mécanismes de solidarité humaine observés jusque-là. Un tel exploit n’a évidemment été possible que parce que les conditions d’un tel épanouissement ont été réunies, associant volonté politique et moyens financiers. C’est la remise en cause de ces conditions qui est à l’origine de la crise observée ces dernières années et il convient de s’interroger pourquoi.

2025, ©PUI Syria Rural Damascus Projects, Visit O.ROUTEAU

En prenant un peu de recul sur la conjoncture actuelle, on pressent une forme d’impasse directement liée au fait que les différents narratifs soutenant, sur le plan des idées, le cadre conceptuel de l’humanitaire sont rendus caduques par l’évolution du réel. C’est cette impasse, et les contradictions qu’elle engendre pour les gouvernants des pays jusque-là principaux financeurs du système, qui explique le revirement profond observé actuellement.

Tout d’abord, le premier des narratifs sous-jacents devenu inopérant tient à l’idée de progrès social. En effet, la solidarité internationale (dans ses versants développementalistes ou humanitaires) s’est toujours arrimée, d’une manière ou d’une autre, à l’idée d’une forme de devoir moral et/ou de justice sociale, corolaire à la prospérité croissante observées et ressenties par les populations des pays dits « développés ». A l’issue d’une période continue de prospérité croissante (Trente Glorieuses..), et dans un monde où le politique avait pour projet politique l’amélioration des conditions de vie des gens et la satisfaction de tous leurs besoins matériels… il apparaissait cohérent, voire indispensable, de développer en parallèle un discours stipulant que l’ambition collective devait être d’éradiquer à l’échelle de la planète l’extrême pauvreté et d’assurer à l’ensemble de l’humanité l’accès aux services essentiels à leur survie. A l’heure de la consommation de masse et dans une société de plus en plus tournée vers les loisirs, qui plus est dans une époque où les technologies de l’information et de la communication permettent à chacun de connaître les conditions de vie de toutes et tous sur Terre, la persistance de famines, de la malnutrition ou de la surmortalité infantile, résonnaient comme des incohérences préjudiciables à la grande marche civilisationnelle promue par les sociétés occidentales. Victorieux dans un monde devenu unipolaire, le modèle capitaliste se devait de répondre à l’aspiration de nombre de ses citoyens et de promouvoir les mécanismes permettant de favoriser un développement minimal des pays les moins avancés et d’assurer l’accès aux services essentiels pour les plus vulnérables de l’ensemble du globe.

Mais dans un monde « fini », où le modèle de croissance énergivore et consumériste occidental se voit remis en cause et où l’horizon de prospérité s’éloigne pour de larges pans de la population des pays occidentaux, le discours des gouvernants change inévitablement et le narratif de la solidarité internationale a dès lors plus de mal à s’arrimer. Bien sûr, d’autres orientations et choix de société pourraient s’opérer dans les pays concernés, mais force est de constater qu’entre la sobriété heureuse et le déclin redouté, le discours actuellement dominant tend plus vers le pessimisme et conduit à un mindset de repli sur soi. Si tous les pays ont leurs propres caractéristiques expliquant les phénomènes observés, la vague populiste et conservatrice qui recouvre progressivement l’Occident, et dont Donald Trump est sans doute la figure de proue, agit comme une force hostile par principe aux enjeux de solidarité internationale, et sur laquelle un discours rationnel tant sur les responsabilités des Etats du Nord, que sur leurs intérêts objectifs, n’a que peu de prise. C’est une des difficultés actuelles des acteurs de l’aide pour lutter contre les réductions budgétaires envisagées par la plupart des gouvernements. Quand ces derniers saignent les budgets alloués aux prestations sociales et au fonctionnement des services publics, couper l’aide publique au développement vient renforcer à peu de frais l’idée d’un effort global et que l’Etat à tout couper avant de ponctionner dans les prestations offertes à ses propres citoyens et/ou d’augmenter les impôts. Surtout, il s’évite toute polémique politicienne sur la base d’une instrumentalisation de la dégradation observée des conditions de vie de ses nationaux, qui serait associée aux dépenses dispendieuses réalisées dans le cadre de l’APD. Si ce n’est évidemment pas l’unique raison, le contexte économique dégradé et la fin du mythe de la prospérité infinie constituent le terreau favorable à une remise en cause du concept de responsabilité humanitaire. La célèbre formule « La France ne peut pas accueillir toute la misère du monde[8] » n’a jamais autant raisonné, en la transposant aux enjeux de solidarité internationale dans leur ensemble, que dans la période actuelle.

Une second narratif puissant, dans sa capacité à soutenir les investissements réalisés par les pays financeurs pour des objectifs humanitaires, est celui de la paix. En effet, sur une période extraordinairement longue au regard de l’histoire, l’Occident en général et l’Europe en particulier ont connu une absence de guerre sur leurs territoires qui a permis de souscrire à l’idée progressiste là-aussi, sur le plan civilisationnel, de fin de la guerre. Cette dernière, si elle n’a évidemment jamais totalement disparue, était l’apanage de pays lointains et de sociétés allogènes, et constituait en quelque sorte les derniers soubresauts d’un monde révolu. Dans un tel contexte, le droit en général et le droit international humanitaire en particulier, tout comme les institutions chargées de leur mise en œuvre et de les faire respecter, pouvaient prendre leur essor et connaître un âge d’or source d’espoir pour l’ensemble de l’humanité. Le retour de la guerre, géographiquement d’une part avec notamment le conflit en Ukraine sur le continent européen, et de par sa forme d’autre part avec affrontements dits « de haute intensité », est venu faire voler en éclat cette utopie. Plus que cela, ces nouvelles réalités géopolitiques viennent souligner les incohérences et le deux poids deux mesures des « codifieurs » d’hier, puisqu’elles mettent à jour la sélectivité problématique de l’application des principes édictés. En effet, s’il était facile de promouvoir et mettre en avant la dimension universelle du Droit International Humanitaire (DIH) dans un monde où l’Occident n’avait pas réellement d’ennemis, la légitimité de ce positionnement se voit fragilisée par son application variable en fonction des alliances géopolitiques actuelles. S’il est certain qu’il y a toujours eu des violations du DIH, la cohérence globale était néanmoins maintenue par un discours officiel qui corroborait l’ambition affichée d’une gestion et d’une résolution des conflits toujours plus respectueuse du droit. C’est en cela que le drame qui se joue aujourd’hui à Gaza dépasse à ce niveau les crimes atroces commis à l’endroit des Palestiniens, car il est également un accélérateur de la déconstruction de l’espace humanitaire et un fossoyeur du DIH. Si Gaza en est l’exemple paroxystique, cette évolution est tendancielle et amène les acteurs de l’aide à être de plus en plus challengés dans leur quête pour trouver une sorte de « zone humanitaire légitime[9] ». Que ce soit au Sahel, en Ukraine, à Gaza, en Afghanistan, au Soudan, au Myamnar, au Liban, ou encore en République Démocratique du Congo, cette quête s’avère de plus en plus complexe.

Enfin, un dernier narratif agissait pour mobiliser les moyens d’un Nord riche à répondre aux besoins vitaux de populations affectées par les crises humanitaires. Ce dernier était le pendant inversé de ce que l’on qualifie parfois « d’empathie kilomètre » ; à savoir un rapport émotionnel des individus à des situations dramatiques qui serait proportionnel à la distance de ceux-ci avec ces dernières. C’est probablement vrai, mais il semble qu’un second facteur jouait également, et lui de manière inversée, sur la capacité de mobilisation de moyens. En effet, tant que l’idée de crises humanitaires ne concernait, dans l’imaginaire collectif, que des populations issues de « territoires lointains » et dans une conjoncture spécifique et temporaire[10], mobiliser des moyens dans des pays prospères afin de les résoudre semblait cohérent et acceptable pour les populations de ces pays. Mais à mesure que l’on assiste à une forme de globalisation des situations humanitaires, y compris dans les pays dits « riches » et où l’on voit se multiplier les opérations humanitaires sur leurs territoires ou à leurs frontières (comme dans le cadre des opérations « SAR[11] »), ce dernier narratif devient nettement moins performatif.

2025 Gaza, ©PUI

Se réinventer

Dès lors, au-delà des coupes budgétaires elles-mêmes, nous voyons donc que c’est aussi sur le plan des idées que se joue la bataille actuelle. Le logiciel a changé ou est en train de changer ; et il est nécessaire d’en prendre acte pour penser l’humanitaire de demain. Si personne ne peut prédire les contours que celui-ci prendra, quelques pistes peuvent néanmoins être réfléchies. Ainsi, il est nécessaire de rappeler qu’avant d’être un système ou une catégorie d’acteurs, « l’humanitaire » est avant tout un concept structuré autour de principes, quelles que soient les acteurs de mise en œuvre. S’il n’est pas important de savoir qui est l’acteur le plus opérationnel à Gaza, il est fondamental de proscrire la notion d’humanitaire dans les opérations menées actuellement par la Fondation Humanitaire pour Gaza (GHF). Sanctuariser les fondamentaux semble donc prioritaire. De même, qu’elle s’achève ou non, la période actuelle a permis de développer un savoir-faire qu’il serait dommageable de voir disparaître, au risque que les formes futures reproduisent les mêmes erreurs. Dans le plaidoyer actuel, cette dimension de « sauvegarde » de la capacité humanitaire devrait être aussi une composante importante. Parallèlement, il est essentiel d’élargir la capacité d’action et d’invention à d’autres types d’acteurs, localisés ou non. Les défis du monde de demain sont immenses et toutes les énergies sont nécessaire pour gagner ce pari de la réinvention. Enfin, puisque nous faisons le constat que beaucoup se joue finalement sur le plan des idées sous-jacentes, la dimension militante et de témoignage des situations humanitaires doit être toujours plus présente, car quelles qu’en aient été ses formes historiques, l’humanitaire est toujours né d’une forme d’indignation face à certaines réalités du monde.

 

Olivier Routeau

Diplômé en droit et sciences politiques, Olivier complète sa formation à la gestion de projets humanitaires à Bioforce en 2007. Il intègre ensuite l’ONG Triangle Génération Humanitaire en tant que Coordinateur terrain puis Chef de mission en RCA, au Liban, au Congo Brazzaville, et en Tunisie. Il rejoint Première Urgence Internationale en 2011, d’abord en tant que Responsable du pôle Afrique, puis dirige le Service des urgences et du développement opérationnel de 2015 à 2018. Depuis 2018, il assure la fonction de Directeur des opérations de l’association. Il collabore également avec l’IRIS depuis 2014, et devient en 2020 le Responsable pédagogique de la formation « Manager de programmes Internationaux ».

Première Urgence Internationale

[1] Etats-Unis : la justice valide les coupes budgétaires infligées par l’administration Trump à l’aide internationale

[2] L’Agence fédérale US pour le Développement International, créée en 1961 par l’Administration Kennedy et en charge du développement économique et de l’aide humanitaire américaine, dont le démantèlement a pris effet le 23 février 2025, à la suite d’une décision de l’Administration Trump nouvellement élue.

U.S. Agency for International Development

[3] Evaluating the impact of two decades of USAID interventions and projecting the effects of defunding on mortality up to 2030: a retrospective impact evaluation and forecasting analysis

[4] Les coupes américaines dans l’aide internationale pourraient causer plus de 14 millions de morts d’ici à 2030

[5] Deep dive: Food aid cuts leave behind a trail of hunger and uncertainty | Devex

[6] Objectifs de développement durable

[7] Avant les coupes claires dans son financement, l’Usaid représentait 0,3 % des dépenses fédérales américaines. « Les citoyens américains versent environ 17 cents par jour à l’Usaid, soit environ 64 dollars par an. Je pense que la plupart des gens soutiendraient le maintien du financement de l’Usaid s’ils savaient combien une si petite contribution peut être efficace pour sauver des millions de vies », a déclaré James Macinko, coauteur de l’étude publiée par la revue The Lancet sur l’impact des coupes US début juillet 2025, et professeur à l’Université de Californie (UCLA).

Les coupes américaines dans l’aide internationale pourraient causer plus de 14 millions de morts d’ici à 2030

[8] Prononcée à plusieurs reprises à partir de 1989 par Michel Rocard, alors Premier Ministre, en lien avec les questions de flux migratoires.

[9] Ukraine-Gaza : pourquoi la zone de pertinence humanitaire légitime se réduit comme peau de chagrin ? – Alternatives Humanitaires

[10] Pendant très longtemps, il était admis que les acteurs humanitaires travaillaient à leur propre disparition et qu’une fois les crises résolues, ils seraient amenés à disparaître du fait de la suppression de leur raison d’être.

[11] Save And Rescue. Nous parlons ici des opérations de sauvetage en mer de populations essayant de rejoindre l’Europe par la mer.

Je vous invite à lire ces articles publiés dans l’édition :

 

Retrouvez les autres articles d’Olivier Routeau dans la revue Défis Humanitaires :

Une kyrielle de défis pour l’humanitaire.

© WHO En février 2025, avant la rupture du cessez-le-feu, les Palestiniens déplacés dans le sud de Gaza rentraient en masse dans le nord de l’enclave.

Dans cet éditorial je cherche à nommer et comprendre les bouleversements en cours. Cet article n’est ni exhaustif, ni définitif. Il souhaite défricher les situations nouvelles pour adapter la réponse humanitaire.  Il s’alimente à de nombreuses sources. Comme nous l’avons fait auparavant avec notre série d’articles « questions humanitaires », Je vous propose de participer à ce débat en nous adressant témoignage, analyse, point de vue à contact@defishumanitaires.com

Des défis qui se conjuguent.

  1. Changement d’époque.

Nous vivons un changement d’époque politique et géopolitique décisif, certains disent civilisationnel. Quoi que l’on en pense, sous diverses formes le populisme progresse dans le monde et ce phénomène de fond accompagne le renversement de l’ordre international né de la seconde guerre mondiale.

C’est l’affirmation et la montée en puissance de la Russie, la Chine, la Turquie et du sud global dans sa pluralité. Comme le dit Guiliano da Empoli « Trump n’est pas un accident de l’histoire ou un accès de folie, on bascule dans un nouveau monde ». Quel est ce nouveau monde et quelle sera le rôle et la place de l’humanitaire dans celui-ci ?

Réunion des BRICS en Russie à Kazan du 22 au 24 octobre 2024

2. Les financements de l’aide en berne !

Le financement de l’aide humanitaire internationale est un bon indicateur des tendances et des priorités des Etats-nations membres de l’ONU. Or les financements chutent sans que l’on sache quand et comment ils se stabiliseront. Il est juste et commode de pointer du doigt la décision brutale du gel de toute aide par l’administration Trump et la suppression d’USAID.

Mais de nombreux pays en Europe ont devancé les Etats-Unis par des coupes budgétaires massives en Grande Bretagne, Allemagne, France, Pays-Bas, Belgique et pratiquement partout dans des proportions diverses, à l’exception de l’Union Européenne.

Source : Aide publique au développement (APD), OCDE

Les raisons en sont multiples selon qu’il s’agisse de l’humanitaire ou du développement qui relèvent de l’Aide Publique au Développement. Outre le questionnement sur l’efficacité de l’aide au développement, outre la demande prioritaire d’investissement productif, la première raison aujourd’hui est la priorité de la sécurité face au risque sérieux d’extension géographique de la guerre d’Ukraine en Europe.  La seconde raison réside dans l’état des finances publiques, de la dette et de la guerre des droits de douane en cours. Défendre sa liberté, son indépendance, sa souveraineté devient une priorité vitale face au danger qui menace.

3. Avec quelles conséquences ?

Mais quelles seront les conséquences humaines et politiques de l’attrition des financements humanitaires ? En 2025, selon OCHA, il y a 305,1 millions de personnes qui ont besoin d’aide humanitaire, mais seules 189,5 millions d’entre elles ont été ciblés dans 72 pays pour recevoir des secours évalués à 47,4 milliards de dollars.

HCR Rapport semestriel sur les tendances mondiales 2024, 9 octobre 2024.

Or, en 2024 sur un budget de 49,6 milliards de dollars, 21,2 milliards ont été réunis soit 43% du montant nécessaire ! Qu’en sera-t-il en 2025 alors que l’Aide Publique au Développement chute dangereusement ?

Parmi ces populations en danger on recensait 122,6 millions de déplacés de force dans le monde en juin 2024. Rappelons qu’ils étaient 51,23 millions en 2013 et 89,27 millions en 2021 et leur nombre devrait encore augmenter à l’avenir.  Va-t-on abandonner les déplacés internes et les réfugiés ? Quelles seront les conséquences humaines, migratoires et politiques de ce désengagement ?

Ainsi, en République Démocratique du Congo, l’insuffisance de financement a conduit à abandonner un programme de lutte contre la malnutrition sévère pour 220.000 enfants de moins de 5 ans.

UNICEF DRC Dubourthoumieu

2024 a été l’année la plus dangereuse pour les humanitaires avec 281 tués dont 63% à Gaza et en Cisjordanie, majoritairement des nationaux. Va-t-on dire aux humanitaires, prenez des risques et débrouillez-vous !

Comme citoyen français, je suis personnellement convaincu aujourd’hui de la nécessité de se préparer à une extension possible de la guerre en Ukraine afin de la juguler et ainsi de gagner la paix. Et si cela n’advient pas, si la guerre nous est finalement imposée, alors de la déclarer pour ne pas perdre et la gagner.

Mais ce que je ne comprends pas, c’est comment dans un monde où les budgets militaires totalisent 2400 milliards de dollars et où les bénéfices du secteur bancaire sont de 1100 milliards de dollars, pourquoi n’est-il pas possible de trouver 47 milliards pour sauver des vies, stabiliser des pays et relancer le développement et le commerce utiles à tous ?

L’égoïsme et les calculs à courte vue nous rattraperont et coûteront plus chers encore !

4. L’Ukraine et le retour de la guerre.

Depuis le 24 février 2022, la guerre en Ukraine a remis en cause l’intangibilité des frontières et montré que la guerre redevenait un moyen possible de régler tout conflit. Elle a tué et blessé des centaines de milliers d’Ukrainiens, déplacé des millions d’entre eux et détruit une partie du pays et de ses infrastructures. Sans oublier les pertes russes. Cette guerre mobilise des moyens considérables mais insuffisants de la part des alliés de l’Ukraine.

Je ne suis pas sûr que nous soyons vraiment conscients du risque et des conséquences d’une extension possible de ce conflit à d’autres pays de la zone de front en Europe et jusqu’à nous par effet domino ! Soyons lucides, Vladimir Poutine nous a déclaré une guerre durable avec le soutien, la bienveillance ou l’indifférence de nombreux pays du sud global. Et si Donald Trump décidait du désengagement du soutien américain à l’Ukraine, le risque de guerre en Europe s’en trouverait renforcé. Or, les pays d’Europe ne sont pas encore prêts à celle-ci. Espérons surtout que cela n’adviendra pas et qu’un cessez-le-feu puis un accord mettront fin à cette guerre.

Mais, si l’extension de la guerre n’est pas sure, elle est néanmoins possible et certains experts considèrent qu’elle a déjà commencé dans le domaine cyber, de la propagande et de la désinformation, du réarmement et de la mobilisation des consciences et des volontés. Comment l’humanitaire aborde-t-il ce danger et que pourrait-il faire en cas de guerre en Europe ? Que deviendraient alors ses principes d’humanité, d’impartialité, d’indépendance dans un tel cas ?

5. Et l’Europe dans tout cela.

Parmi les trois premiers financeurs humanitaires au monde, avec les Etats-Unis et l’Allemagne qui ont sacrifié une grande partie de leur budget d’aide, il reste l’Union Européenne ! Lors du récent Forum Humanitaire Européen (FHE) les 19 et 20 mai à Bruxelles, la Commission Européenne semble avoir cherché à rassurer les acteurs humanitaires sans jamais évoquer par ailleurs « l’éléphant dans la pièce » de la fonte des budgets.

Si le programme était techniquement adapté : crises en cours, coopération, coordination, diplomatie humanitaire, nexus, acteurs nationaux, impact du climat, il a soigneusement évité d’aborder la question de la chute de l’APD et de ses conséquences pour l’humanitaire. On a fait comme si de rien n’était ! Des voix se sont néanmoins faîtes entendre avec VOICE sur ces questions, avec l’UNWRA sur Gaza et surtout dans les couloirs de la Conférence.

Ursula Von der Leyen a confirmé le budget humanitaire de la DG ECHO pour un montant de 2,5 milliards d’euros incluant la réserve d’aide d’urgence (580 ME)

en accord avec le « Cadre Financier Pluriannuel » (Multiannual Financial Framework) 2021-2027 de 11,569 billions d’euros (2021)

Ce « cadre » est véritablement stratégique et des discussions commencent à s’engager pour la période 2028-2035.

L’enjeu décisif est bien là ! Dans le contexte budgétaire des pays membres de l’Union Européenne, le budget de la Commission sera-t ’il suffisant et comment sera-t-il réparti ?

L’ancien Commissaire européen en charge de l’humanitaire, Janez Lenarcic a eu raison d’insister sur la nécessité d’une diplomatie humanitaire entreprenante pour préserver l’espace humanitaire qui doit dorénavant intégrer la question des financements sans lesquels il n’y a pas d’accès des populations en danger aux secours.

La Commissaire actuelle, Hadja Lahbib, a défini une feuille de route : Nous devons nous concentrer sur deux domaines : premièrement, augmenter le financement, élargir la base des donateurs et travailler plus efficacement. Et deuxièmement, nous devons réduire les besoins humanitaires, souvent causés par les conflits et la crise climatique.

UNRIC. Lors de la session sur le Moyen-Orient, en présence de Hadja Lahbib, Commissaire européenne, et Philippe Lazzarini, directeur d’UNRWA, au Forum Humanitaire européen, le 20 mai 2025 à Bruxelles.

J’adhère à tout cela, mais il faut resituer la question humanitaire européenne dans les défis auxquels l’Union Européenne est confrontée : cohésion interne, guerre en Ukraine et risque d’extension, guerre commerciale avec les Etats-Unis mais aussi avec la Chine, naïveté et faiblesse de la gouvernance face au monde tel qu’il devient. L’Europe des Etats-nations membres n’échappera pas à un « aggiornamento » politique (rénovation) si elle veut défendre son existence même et sa place dans un monde que menace la loi de la jungle.

6. L’ONU dans la tempête.

Les décisions de Donald Trump dès son élection confirmant l’affaiblissement de la mondialisation et du multilatéralisme ont bousculé l’ONU sommé de s’adapter d’autant que les retards de paiement des Etats-Unis, de la Chine et d’autres risquent d’entrainer un déficit potentiel de 1,1 milliard de dollars d’ici la fin de l’année.

A l’occasion du 80ème anniversaire de l’ONU, Antonio Gueterres a lancé en mars 2025 le projet H80 encore appelé UN80 afin d’adapter dans l’urgence l’organisation confrontée à une baisse des financements.

L’ONU est contrainte à économiser en regroupant ses agences en 4 pôles : paix et sécurité, affaires humanitaires, développement durable, droits de l’homme. L’ONU doit rationaliser sa fragmentation, réduire ses effectifs d’environ 20% des postes et relocaliser vers des villes moins couteuses. Véritable cure d’austérité dont on ne mesure pas encore les conséquences opérationnelles sur le terrain.

Et OCHA se doit d’en prendre sa part sous le nom de « The humanitarian reset » de Tom Fletcher lancé le10 mars avec une réforme en 10 points. Retenons ici en résumé ces 10 décisions : priorisation des acteurs nationaux, adaptation à chaque contexte, plan de priorisation, intégration des réformes, plaidoyer commun des agences, audace pour gagner en efficience, redéploiement sur le terrain des urgences, mutualisation des ressources et des services, simplification des clusters, un « cadre de planification intégrée » plus stratégique et performant.

Nécessité fait loi mais avec quelles conséquences pour l’aide et le partenariat avec les acteurs humanitaires nationaux et internationaux qui doivent s’y préparer pour encaisser les chocs.

Si nous connaissons la « reconfiguration humanitaire » ou « humanitarian reset » d’OCHA, quel est celui des ONG dans leur diversité et à travers leurs instruments de coordination ? Comment sortiront-elles de l’épreuve ?

7. Forces et faiblesses humanitaires.

Commençons par une trop brêve introspection de l’humanitaire qui est trop rare de notre part. Mais c’est le moment de l’approfondir en négatif comme en positif pour reconfigurer l’humanitaire à venir dans ce nouveau monde

L’humanitaire a diverses caractéristiques dont celle de se considérer comme le camp du bien jugeant les autres du haut de sa supériorité morale. Il a également tendance à voir les nations, les empires ou les communautés ethniques à l’image des ONG, ce qui est une grave erreur.

L’humanitaire voit aussi le monde comme une humanité globale, qui est une réalité, mais sans suffisamment prendre en compte sa diversité qui est sa richesse et la source de différents.

Mais l’humanitaire est avant tout un acte existentiel pour secourir toute personne et population en péril et cette solidarité qui traverse le temps et l’espace est plus que jamais d’actualité. L’humanitaire n’est pas la solution à tout, mais sans lui quel serait le sort quotidien des populations en danger ? Chaque jour, environ 550.000 humanitaires s’activent pour secourir autant que possible 190 millions d’hommes, de femmes et d’enfants qui participent activement à une entre aide à hauteur d’êtres humains.

La plus grande frustration et limite de l’humanitaire, c’est de ne pas parvenir à secourir tout ceux qui en ont un urgent besoin pour vivre. Et les entraves sont nombreuses depuis l’empêchement d’accéder aux victimes jusqu’à la baisse des financements indispensables.

Les crises ne manquent pas aujourd’hui en RDC, au Sahel, au Yémen, en Ukraine, au Soudan, en Haïti et Gaza en est le cas emblématique terrifiant du pire devenu possible au quotidien !

Pourquoi la pédiatre Alaa Al-Najjar a-t-elle perdu en une seule frappe sur sa maison vendredi 24 mai à Khan Younès neuf de ses dix enfants, Yahya, Rakan, Eve, Jubran, Raslan, Rifan, Sidine, Louqman et Sidra 7 mois. Seuls son mari et un garçon ont survécu. Pourquoi ?

En déclenchant un pogrom le 7 octobre 2023 et en enlevant 251 otages, le Hamas a enclenché une spirale de violence sans fin avec Israël. 52.400 morts, dont des combattants, 118.014 blessés au 30 avril 2025. A fin 2024, on dénombrait déjà 87% des bâtiments d’habitation détruits en totalité ou en partie, Plus de 80% des commerces et deux tiers du réseau routier hors d’usage ! Comme si cela ne suffisait pas, un blocus humanitaire total a été imposé depuis le 2 mars 2025. La famine est délibérément utilisée comme arme de guerre en violation du droit international. Pour tenter de calmer la réprobation internationale et éviter le détournement partiel de l’aide par le Hamas ou des gangs, Israël a décidé de se passer des organisations humanitaires compétentes pour y substituer une fondation ad hoc crée pour la circonstance, la Fondation humanitaire pour Gaza dont les premières distributions ont tournée au chaos et provoqué morts et blessés.

Les destructions incessantes, le blocus semblent avoir pour objectif final la déportation de tout ou partie de la population de Gaza. Comment faut-il nommer cela ? Une solution politique est-elle encore possible ? Espérons que la réunion sur la Palestine, lors de la prochaine Assemblée générale des Nations-Unies à New-York du 17 au 20 juin, coorganisée par la France et l’Arabie Saoudite, saura y répondre !

8 Et pour conclure.

Alors que nous venons de publier le numéro 100 de la revue en ligne Défis Humanitaires, plus que jamais l’actualité nous confirme dans sa raison d’être utile à la communauté humanitaire et à ses partenaires pour :

– promouvoir l’humanitaire.

– analyser le lien de cause à effet entre géopolitique et humanitaire.

– documenter les grands défis à relever.

Défis Humanitaires est lu chaque mois dans des dizaines de pays par des milliers de personnes que nous saluons ici en voulant être utile à leur action.

Mais nous avons aussi besoin de leur soutien et de leur participation pour faire plus et mieux et nous vous proposons pour cela de :

  • Remplir le questionnaire sur la revue et ce que vous proposez.
  • Nous adresser votre témoignage sur la revue. Qu’en pensez-vous.
  • De soutenir la revue grâce à votre don sur HelloAsso.
  • Je vous remercie pour votre attention, votre fidélité et votre soutien.

Alain Boinet.

Je vous invite à lire ces articles publiés dans l’édition :