FEWS net ou l’alerte des famines !

Au site de déplacement de Gharb Al Matta, à Kassala (Soudan), le Programme alimentaire mondial mène une distribution de deux jours – février 2025 – Photo : OCHA ©Giles Clarke.

Le Famine Early Warning Systems Network (FEWS NET), ou Réseau des systèmes d’alerte précoce contre la famine, a été créé en 1985 par l’Agence américaine pour le développement international (USAID).

Il est né dans un contexte marqué par de graves famines, avec un objectif clair : développer des outils capables de comprendre, analyser et anticiper les phénomènes d’insécurité alimentaire.

Quarante ans plus tard, FEWS NET est devenu un acteur pionnier et une référence mondiale dans l’analyse des crises alimentaires. Son rôle central consiste à fournir aux décideurs et aux organisations humanitaires des informations fiables, permettant de prévenir les famines et d’adapter rapidement les réponses.

Pour ce faire, le réseau collecte et analyse un large éventail de données — climatologiques, agricoles, économiques et nutritionnelles — qu’il organise à travers une méthodologie rigoureuse appelée scenario development (élaboration de scénarios). Cette approche prospective se décline en huit étapes successives :

  1. Définir les paramètres du scénario : préciser la période et la zone géographique étudiée.
  2. Décrire et classifier la situation alimentaire actuelle : établir un diagnostic de référence.
  3. Élaborer des hypothèses clés : anticiper l’évolution des facteurs majeurs (climat, marchés, conflits, etc.).
  4. Analyser l’impact sur les sources de revenu des ménages.
  5. Analyser l’impact sur les sources alimentaires des ménages.
  6. Décrire et classifier la sécurité alimentaire projetée au niveau des ménages.
  7. Décrire et classifier la sécurité alimentaire projetée à l’échelle des zones.
  8. Identifier les événements qui pourraient modifier le scénario (chocs climatiques, instabilité politique, épidémies, etc.).

Grâce à cette démarche, FEWS NET est capable de produire des estimations fiables jusqu’à six mois, voire un an à l’avance, en intégrant des facteurs multiples : conditions climatiques et météorologiques, conflits, marchés, productions agricoles et échanges commerciaux.

Ces analyses sont publiées sous la forme de rapports, cartes de vulnérabilité et projections, qui appuient les décideurs politiques et soutiennent les acteurs humanitaires de terrain dans la mise en place d’interventions ciblées.

En 2025, le réseau célèbre ses 40 ans d’existence, confirmant son rôle crucial dans la lutte contre l’insécurité alimentaire mondiale.

GAZA :

Le rapport FEWS NET du 22 août 2025 constitue un outil essentiel pour évaluer la gravité de la crise alimentaire dans la bande de Gaza et pour anticiper son évolution. Il repose sur l’échelle internationale IPC (Integrated Food Security Phase Classification), qui classe l’insécurité alimentaire en cinq phases. La phase 5, correspondant à la famine, est caractérisée par la combinaison de trois indicateurs : faim extrême, malnutrition aiguë et mortalité élevée. Selon le rapport, cette phase est déjà observée dans le gouvernorat de Gaza, et probablement dans le Nord Gaza, où les populations ont franchi tous les seuils critiques.

UNICEF ©Mohammed Nateel – Un enfant fait la queue pour obtenir de l’eau à Gaza.

Situation dans le Nord de Gaza (~1,06 million de personnes)

Dans cette région, la crise alimentaire est aggravée par 22 mois de conflit, des déplacements massifs et la destruction quasi totale des infrastructures essentielles. Les enquêtes indiquent que 28 à 36 % des ménages vivent une faim catastrophique, dépassant le seuil de famine. Les niveaux de malnutrition aiguë chez les enfants ont franchi le seuil critique de 15 %, avec des admissions dans les centres de traitement qui ont plus que doublé entre juin et juillet 2025. La mortalité liée à la faim et aux maladies est également jugée probable au-dessus du seuil IPC Phase 5 (≥2 décès pour 10 000 personnes/jour). L’entrée d’aide alimentaire reste extrêmement limitée, les fournils sont fermés, et les cuisines communautaires n’atteignent que 10 % de la population, laissant des centaines de milliers de personnes sans accès régulier à la nourriture.

Situation dans le Sud de Gaza (~1,04 million de personnes)

Les gouvernorats de Deir al-Balah, Khan Younis et Rafah connaissent une situation proche de la famine, aggravée par déplacements répétés de plus d’un million de personnes, l’effondrement des moyens de subsistance, et l’accès limité aux ressources alimentaires. Entre mai et juillet 2025, la faim extrême a triplé à Deir al-Balah et augmenté de 50 % à Khan Younis, tandis que 22 à 33 % des ménages subissent une situation alimentaire critique. Plus de 700 décès liés à l’aide alimentaire ont été enregistrés en juillet, dont 390 dans le sud. Les prix alimentaires ont explosé, avec une farine coûtant 200-300 NIS/kg, soit une hausse de 5 000 % par rapport à la période pré-conflit. La malnutrition aiguë chez les enfants a doublé depuis mai, atteignant jusqu’à 12 % dans certaines zones. L’accès à l’eau, à l’assainissement et aux soins de santé s’est quasi effondré, avec seulement six hôpitaux opérationnels et des stocks médicaux largement épuisés. Selon les projections, la mortalité liée à la faim et aux maladies devrait franchir le seuil IPC Phase 5 d’ici fin septembre 2025.

Perspectives

Le rapport FEWS NET du mois d’août confirme que la famine est déjà effective dans le nord de Gaza et était imminente dans le sud. Les trois critères de la phase 5 – faim extrême, malnutrition aiguë et mortalité – sont atteints ou sur le point de l’être dans plusieurs gouvernorats. Sans une intervention humanitaire massive, régulière et sécurisée, incluant nourriture, eau potable et soins médicaux, les pertes humaines à grande échelle sont inévitables. L’ampleur de la crise souligne l’urgence d’un renforcement de l’accès humanitaire et d’une réponse coordonnée pour prévenir un effondrement sanitaire et alimentaire généralisé.

©IPC – Projection de la situation de malnutrition dans la bande de Gaza entre le 1er juillet 2025 et le 30 septembre 2025

Actualité

Depuis la publication du rapport en août, la situation a pris une nouvelle dimension. En septembre, la Commission d’enquête des Nations Unies, créée en 2021 par le Conseil des droits de l’homme, a conclu qu’un génocide est en cours dans la bande de Gaza, commis par Israël. Selon la Commission, Israël est responsable de quatre des cinq actes constitutifs du crime de génocide, tels que définis par la Convention de 1948 pour la prévention et la répression du crime de génocide. Parmi eux figure la soumission intentionnelle d’un groupe à des conditions d’existence destinées à entraîner sa destruction physique totale ou partielle. La famine, orchestrée par les autorités israéliennes à travers le blocage de l’accès à la nourriture et à la nutrition, illustre directement cette catégorie.

Financements :

Le retour du FEWS NET, principal système mondial d’alerte précoce contre la famine, soulève autant d’espoirs que d’interrogations. Suspendu près d’un an en raison de coupes budgétaires de l’USAID et de réorientations des priorités américaines en matière d’aide extérieure, ce dispositif laissait un vide critique dans la collecte et l’analyse des données de sécurité alimentaire, privant les acteurs humanitaires d’un outil essentiel pour anticiper et répondre aux crises. Son redéploiement, aux côtés de l’Integrated Phase Classification (IPC), devrait permettre de renforcer la détection et la prévision des situations de famine dans des contextes aussi fragiles que Gaza, le Soudan ou Haïti.

Toutefois, si FEWS NET fournit une expertise technique en temps réel et des projections indépendantes, son efficacité reste conditionnée à la capacité de l’aide internationale à se déployer concrètement. Or, dans un contexte de coupes massives de financements humanitaires, tant aux États-Unis qu’au niveau mondial, la question centrale demeure : même avec un diagnostic précis et précoce, les ressources vitales parviendront-elles aux populations les plus menacées ?

©PAM – Dans la ville désertique occidentale de Dinsoor, les victimes de la sécheresse se précipitent vers les vivres distribués par le Programme alimentaire mondial des Nations Unies.

Sources :

https://www.ipcinfo.org/fileadmin/user_upload/ipcinfo/docs/communication_tools/brochures/IPC_Brochure_Understanding_the_IPC_Scales.pdf

FEWS NET – Gaza Food Security Alert August 22, 2025

IPC_Gaza_Strip_Acute_Food_Insecurity_Malnutrition_July_Sept2025_Special_Snapshot.pdf 

 

Esther de Montchalin :

Esther de Montchalin est étudiante en master de Science politique, parcours Développement et action humanitaires, à Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Elle est l’assistante actuelle du fondateur de Solidarités International, et Défis Humanitaires, Mr. Alain Boinet.

Particulièrement intéressée par les questions de santé mondiale, l’accès à l’eau et la lutte contre la malnutrition, elle consacre ses recherches aux grands enjeux humanitaires contemporains et aux défis que rencontrent les populations vulnérables dans les contextes de crise.


Nous vous invitons à découvrir les autres articles de cette édition n°105 :

Alors nous y voilà

Alors nous y voilà. Le monde d’avant s’est effondré devant nous. Les humanitaires qui voient le monde au travers de ses souffrances le sentait venir, même si la brutalité du choc autorise d’être un peu étourdi. C’est d’autant plus violent que le système, déjà sous grande pression extérieure, s’écroule de l’intérieur.  Des coupes budgétaires annoncées par de nombreux pays européens nous donnait les prémices de ce qui allait venir.

D’un coup, nous voilà démuni. Cela fait longtemps, rapport après rapports, que l’on sait tous que la concentration des financements humanitaires dans les budgets d’une petite poignée de bailleurs représentait un danger. Beaucoup d’efforts de diversification ont été fournis, avec peu de résultats. Pourquoi ?

La coopération au développement, l’aide humanitaire est tellement ancrée dans nos systèmes – les riches aident les pauvres – que nous oublions pourquoi cela existe. Ce n’est pas vraiment une question de morale. Les états ne rentrent pas dans le champ de la morale, et si votre gouvernement dépense l’argent de vos impôts pour le donner sans contrepartie évidente à l’extérieur de la communauté nationale, c’est qu’il y trouve un intérêt. Lorsque cet intérêt n’est plus perçu ou perceptible, alors il y a un problème.

Source : Aide publique au développement (APD), OCDE

La rudesse américaine ne doit pas faire oublier que les annonces des coupes budgétaires sont annoncées depuis des mois par de nombreux pays donateurs. Mais voilà, on ne donne plus. Pourquoi donnerait-on d’ailleurs à des pays dont les gouvernants, et la population parfois, ne veux plus entendre parler de nous ? Pourquoi l’aide humanitaire, budgétairement comptabilisée comme aide publique au développement, financée quasiment exclusivement par les pays de l’Ouest politique serait perçue comme neutre ? Cela fait bien longtemps que la neutralité humanitaire n’est perçue que par ceux qui la fournissent.

Avec un objectif politique bien compris, l’aide au développement a été construite pour permettre aux pays les moins avancés économiquement, nouvellement indépendants, de pallier le manque de base fiscale qui leur aurait permis d’investir dans leur propre infrastructure physique et sociale. Certains pays l’on fait et se sont intégrés dans l’économie mondiale, notamment en Asie, et d’autres non. La coopération au développement est alors devenue une façon de faire converger les pays les moins développés vers un modèle occidental non seulement en terme économiques, mais aussi en terme politique et sociétal. Démocratie, droits de l’homme, égalité homme-femme, etc.  Peut-il y avoir un développement économique, une baisse de la pauvreté en dehors de ce modèle ? Il semble que oui, aussi étonnant que cela nous paraisse.

L’aide humanitaire, historiquement est issue d’initiatives privées ou religieuses. Les gouvernements ont ensuite pris le relais.  Puisqu’on ne sait prévenir ou arrêter la guerre, réparons ses conséquences au mieux. L’aide humanitaire reflète ainsi tout autant la mauvaise conscience politique des pays riches et démocratique, que notre bonne conscience collective.  Financée quasi exclusivement par des budgets gouvernementaux, s’est façonné une industrie sans concurrence économique ni adversaire idéologique, et donc revêche à l’introspection et à la réforme. Le marqueur de succès était l’augmentation constante des budgets, et l’augmentation des budgets menait à l’augmentation concomitante du domaine de l’aide humanitaire.  Ce cycle est cassé, quelles en sont les conséquences ?

Dans l’est du Tchad, le PAM distribue des vivres aux nouveaux arrivants du Soudan. Photo PAM/Jacques David

Le pays « du sud », désormais très sensibles aux marques extérieures de souveraineté ne veulent pas d’aide, mais des investissements, seule façon de rester à flot et de se développer économiquement. Ils ont bien plus de choix qu’avant et panachent leurs partenariats en fonction de leurs intérêts, en fonction des secteurs et des offres. Il faut imaginer un pays négociant par exemple de l’armement et de l’éducation avec un partenaire, des routes avec un autre, et de l’assistance technique avec un autre encore. L’aide humanitaire est rarement négociée mais elle vient en grande partie des mêmes bailleurs et acteurs.

Les pays du Nord, désormais très sensible à leur dépense, ne veulent pas aider, mais investir, seule façon de garder un rang géopolitique et économique. La réflexion semble se porter sur la transition de l’aide vers l’investissement, avec le sommet de Séville cet été sur le financement du développement comme point d’orgue des réformes à venir. Cela veut dire que l’intérêt sera d’abord porté aux pays qui ont un potentiel de développement économique, et que les autres se satisferont d’aide humanitaire.

C’est ainsi que le modèle « global Gateway » à tracé une voie qui est la seule valable et audible politiquement. « L’approche différenciée » qui doit s‘appliquer aux contextes les plus fragiles est loin d’être définie, et ce n’est pas un hasard si c’est ECHO qui en est chargé nominalement, ni si la Commission a repoussé l’élaboration d’une approche intégrée de la fragilité. Ce n’est pas une priorité.

Source : U.S. Foreign Assistance By Agency, ForeignAssistance.gov

Alors que change-t-on ?

La réforme de l’aide ne peut pas vraiment économiser la réflexion sur pourquoi nous voulons aider et comment. Cela n’est plus intangible, et les arguments du XXème siècle ne portent plus, dans l’opinion du sud comme dans celle du nord. Même si les budgets humanitaires sont mieux préservés des coupes, Les ONG de solidarité vont devoir se repenser en des termes audibles. Préservation de valeurs ou création de valeur ajoutée ? Quelle est l’offre ? C’est ça qu’il faut redéfinir peut-être, au-delà de la « capacité de gestion de programme en zone compliquée » qui définit le monde humanitaire.  La solidarité entre humains existe encore, et doit exister encore. Est-ce que cela doit nécessairement se traduire par des programmes de distributions de biens ou services pour le compte de bailleurs, c’est peut-être à discuter.

C’est bien entendu les communautés les plus proches qui fournissent le premier effort, et parfois le plus gros. Parce qu’elles sont là sur place, parce qu’elles sont-elles-même touchées par une catastrophe ou un conflit, elles se mobilisent. Cet effort n’est pas normé mais il est souvent adapté. Des organisations locales existent, et elles se mobilisent d’autant mieux qu’elles sont connues et reconnues dans les communautés affectées avant le choc. A ce titre la « localisation de l’aide », est un des plus gros serpents de mer de l’aide humanitaire. Le concept pourtant est vicié. La « localisation de l’aide » signifie implicitement que l’aide est d’abord internationale mais qu’il serait nécessaire que les acteurs locaux – souvent conçus uniquement en termes d’ONG locales – soient impliqués. Mais si les acteurs internationaux apportent des volumes d’aide indispensables, qui a dit qu’ils étaient partout seuls responsables de l’aide aux victimes ? Et si notre rôle n’était pas tant de « localiser » l’aide mais surtout de soutenir les efforts locaux selon leurs termes ?  Car la capacité des acteurs locaux se construit comme celle des acteurs internationaux : par le nombre de réponses opérationnelles qu’ils ont décidé, géré, financé et évalué, et par le nombre d’erreurs commises.

Sûrement l’un des changements se situe ici. Au niveau des mentalités. Se demander qui sur place à la capacité d’agir et comment aider, techniquement, financièrement ces initiatives, mettant à profit nos expertises techniques et logistiques, un peu comme ces nombreuses ONGs de développement très local, très actives dans les années 1960 à 1980, avant que le rouleau compresseur humanitaire ne draine toutes les ressources. C’est une autre approche, basée sur le partenariat plus que sur l’action immédiate, mais peut-être à explorer. Saurions-nous faire ?

 

Cyprien Fabre est le chef de l’unité « crises et fragilités » à l’OCDE. Après plusieurs années de missions humanitaires avec Solidarités, il rejoint ECHO, le département humanitaire de la Commission Européenne en 2003, et occupe plusieurs postes dans des contextes de crises. Il rejoint l’OECD en 2016 pour analyser l’engagement des membres du DAC dans les pays fragiles ou en crise. Il a également écrit une série de guides “policy into action” puis ”Lives in crises” afin d’aider à traduire les engagements politiques et financiers des bailleurs en programmation efficace dans les crises. Il est diplômé de la faculté de Droit d’Aix-Marseille. 

Je vous invite à lire ces articles publiés dans l’édition :