
Le Famine Early Warning Systems Network (FEWS NET), ou Réseau des systèmes d’alerte précoce contre la famine, a été créé en 1985 par l’Agence américaine pour le développement international (USAID).
Il est né dans un contexte marqué par de graves famines, avec un objectif clair : développer des outils capables de comprendre, analyser et anticiper les phénomènes d’insécurité alimentaire.
Quarante ans plus tard, FEWS NET est devenu un acteur pionnier et une référence mondiale dans l’analyse des crises alimentaires. Son rôle central consiste à fournir aux décideurs et aux organisations humanitaires des informations fiables, permettant de prévenir les famines et d’adapter rapidement les réponses.
Pour ce faire, le réseau collecte et analyse un large éventail de données — climatologiques, agricoles, économiques et nutritionnelles — qu’il organise à travers une méthodologie rigoureuse appelée scenario development (élaboration de scénarios). Cette approche prospective se décline en huit étapes successives :
- Définir les paramètres du scénario : préciser la période et la zone géographique étudiée.
- Décrire et classifier la situation alimentaire actuelle : établir un diagnostic de référence.
- Élaborer des hypothèses clés : anticiper l’évolution des facteurs majeurs (climat, marchés, conflits, etc.).
- Analyser l’impact sur les sources de revenu des ménages.
- Analyser l’impact sur les sources alimentaires des ménages.
- Décrire et classifier la sécurité alimentaire projetée au niveau des ménages.
- Décrire et classifier la sécurité alimentaire projetée à l’échelle des zones.
- Identifier les événements qui pourraient modifier le scénario (chocs climatiques, instabilité politique, épidémies, etc.).
Grâce à cette démarche, FEWS NET est capable de produire des estimations fiables jusqu’à six mois, voire un an à l’avance, en intégrant des facteurs multiples : conditions climatiques et météorologiques, conflits, marchés, productions agricoles et échanges commerciaux.
Ces analyses sont publiées sous la forme de rapports, cartes de vulnérabilité et projections, qui appuient les décideurs politiques et soutiennent les acteurs humanitaires de terrain dans la mise en place d’interventions ciblées.
En 2025, le réseau célèbre ses 40 ans d’existence, confirmant son rôle crucial dans la lutte contre l’insécurité alimentaire mondiale.
GAZA :
Le rapport FEWS NET du 22 août 2025 constitue un outil essentiel pour évaluer la gravité de la crise alimentaire dans la bande de Gaza et pour anticiper son évolution. Il repose sur l’échelle internationale IPC (Integrated Food Security Phase Classification), qui classe l’insécurité alimentaire en cinq phases. La phase 5, correspondant à la famine, est caractérisée par la combinaison de trois indicateurs : faim extrême, malnutrition aiguë et mortalité élevée. Selon le rapport, cette phase est déjà observée dans le gouvernorat de Gaza, et probablement dans le Nord Gaza, où les populations ont franchi tous les seuils critiques.

Situation dans le Nord de Gaza (~1,06 million de personnes)
Dans cette région, la crise alimentaire est aggravée par 22 mois de conflit, des déplacements massifs et la destruction quasi totale des infrastructures essentielles. Les enquêtes indiquent que 28 à 36 % des ménages vivent une faim catastrophique, dépassant le seuil de famine. Les niveaux de malnutrition aiguë chez les enfants ont franchi le seuil critique de 15 %, avec des admissions dans les centres de traitement qui ont plus que doublé entre juin et juillet 2025. La mortalité liée à la faim et aux maladies est également jugée probable au-dessus du seuil IPC Phase 5 (≥2 décès pour 10 000 personnes/jour). L’entrée d’aide alimentaire reste extrêmement limitée, les fournils sont fermés, et les cuisines communautaires n’atteignent que 10 % de la population, laissant des centaines de milliers de personnes sans accès régulier à la nourriture.
Situation dans le Sud de Gaza (~1,04 million de personnes)
Les gouvernorats de Deir al-Balah, Khan Younis et Rafah connaissent une situation proche de la famine, aggravée par déplacements répétés de plus d’un million de personnes, l’effondrement des moyens de subsistance, et l’accès limité aux ressources alimentaires. Entre mai et juillet 2025, la faim extrême a triplé à Deir al-Balah et augmenté de 50 % à Khan Younis, tandis que 22 à 33 % des ménages subissent une situation alimentaire critique. Plus de 700 décès liés à l’aide alimentaire ont été enregistrés en juillet, dont 390 dans le sud. Les prix alimentaires ont explosé, avec une farine coûtant 200-300 NIS/kg, soit une hausse de 5 000 % par rapport à la période pré-conflit. La malnutrition aiguë chez les enfants a doublé depuis mai, atteignant jusqu’à 12 % dans certaines zones. L’accès à l’eau, à l’assainissement et aux soins de santé s’est quasi effondré, avec seulement six hôpitaux opérationnels et des stocks médicaux largement épuisés. Selon les projections, la mortalité liée à la faim et aux maladies devrait franchir le seuil IPC Phase 5 d’ici fin septembre 2025.
Perspectives
Le rapport FEWS NET du mois d’août confirme que la famine est déjà effective dans le nord de Gaza et était imminente dans le sud. Les trois critères de la phase 5 – faim extrême, malnutrition aiguë et mortalité – sont atteints ou sur le point de l’être dans plusieurs gouvernorats. Sans une intervention humanitaire massive, régulière et sécurisée, incluant nourriture, eau potable et soins médicaux, les pertes humaines à grande échelle sont inévitables. L’ampleur de la crise souligne l’urgence d’un renforcement de l’accès humanitaire et d’une réponse coordonnée pour prévenir un effondrement sanitaire et alimentaire généralisé.

Actualité
Depuis la publication du rapport en août, la situation a pris une nouvelle dimension. En septembre, la Commission d’enquête des Nations Unies, créée en 2021 par le Conseil des droits de l’homme, a conclu qu’un génocide est en cours dans la bande de Gaza, commis par Israël. Selon la Commission, Israël est responsable de quatre des cinq actes constitutifs du crime de génocide, tels que définis par la Convention de 1948 pour la prévention et la répression du crime de génocide. Parmi eux figure la soumission intentionnelle d’un groupe à des conditions d’existence destinées à entraîner sa destruction physique totale ou partielle. La famine, orchestrée par les autorités israéliennes à travers le blocage de l’accès à la nourriture et à la nutrition, illustre directement cette catégorie.
Financements :
Le retour du FEWS NET, principal système mondial d’alerte précoce contre la famine, soulève autant d’espoirs que d’interrogations. Suspendu près d’un an en raison de coupes budgétaires de l’USAID et de réorientations des priorités américaines en matière d’aide extérieure, ce dispositif laissait un vide critique dans la collecte et l’analyse des données de sécurité alimentaire, privant les acteurs humanitaires d’un outil essentiel pour anticiper et répondre aux crises. Son redéploiement, aux côtés de l’Integrated Phase Classification (IPC), devrait permettre de renforcer la détection et la prévision des situations de famine dans des contextes aussi fragiles que Gaza, le Soudan ou Haïti.
Toutefois, si FEWS NET fournit une expertise technique en temps réel et des projections indépendantes, son efficacité reste conditionnée à la capacité de l’aide internationale à se déployer concrètement. Or, dans un contexte de coupes massives de financements humanitaires, tant aux États-Unis qu’au niveau mondial, la question centrale demeure : même avec un diagnostic précis et précoce, les ressources vitales parviendront-elles aux populations les plus menacées ?

Sources :
FEWS NET – Gaza Food Security Alert August 22, 2025
IPC_Gaza_Strip_Acute_Food_Insecurity_Malnutrition_July_Sept2025_Special_Snapshot.pdf
Esther de Montchalin :
Esther de Montchalin est étudiante en master de Science politique, parcours Développement et action humanitaires, à Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Elle est l’assistante actuelle du fondateur de Solidarités International, et Défis Humanitaires, Mr. Alain Boinet.
Particulièrement intéressée par les questions de santé mondiale, l’accès à l’eau et la lutte contre la malnutrition, elle consacre ses recherches aux grands enjeux humanitaires contemporains et aux défis que rencontrent les populations vulnérables dans les contextes de crise.
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