HUMANITAIRE 2022, LES CHIFFRES DE L’AIDE PUBLIQUE AU DEVELOPPEMENT.

Un article de Cyprien Fabre

© Yashas Chandra / AFD

Les données annuelles de l’Organisation pour la Coopération et le Développement (OCDE) sur l’Aide Publique au Développement (APD) sont généralement attendues avec impatience. Ces données agrègent l’Aide publique au développement (APD) c’est-à-dire l’ensemble des apports financiers des organismes publics à un certain nombre de pays et qui ont vocation à soutenir leur développement.[1] Les plus gros fournisseurs d’APD sont réunis au sein d’un comité, le Comité d’Aide au développement, ou CAD, qui siège à l’OCDE. Certains pays, ainsi que la plupart des organisations internationales, choisissent également de notifier leur aide, et les chiffres présentés par l’OCDE donnent ainsi une bonne idée des flux financiers publics internationaux dédiés au développement, et les financements humanitaires en font partie.

Produire ces données est un long processus d’un an qui analyse chaque projet de chaque bailleur qui rapporte à l’OCDE son APD de l’année écoulée. Il ne s’agit donc pas là d’un outil de mesure immédiate des réponses aux crises, mais d’un outil permettant d’analyser les tendances sur une base commune. Que nous disent les – nombreux – chiffres de 2022 ?

Les tendances générales de l’APD en 2022

L’APD globale a augmenté de 22%, passant de 235 milliards USD en 2021 à 287 milliards USD en 2022. La proportion de l’APD mobilisée par les 32 pays du CAD est restée à peu près stable à 63%.

Les données 2022 étaient d’autant plus attendues qu’elles montrent l’impact de la guerre en Ukraine sur l’ensemble des budgets d’aide en général et d’aide humanitaire en particulier. L’Ukraine a reçu à elle seule 29,4 milliards USD (figure 1), presque exclusivement de la part des membres du CAD, et représentant 10,2 % de l’APD totale en 2022. Tout juste 10% de cette aide était comptabilisée comme aide humanitaire. L’Ukraine est ainsi une des rares crises récentes pour laquelle le taux d’aide au développement est si important, notamment dû à un soutien budgétaire important.

Figure 1 : Allocation à l’Ukraine de 2012 à 2022, Humanitaire, Développement, paix

Corolaire de la crise en Ukraine, les coûts des réfugiés pris en charge par les donateurs (In-Donor Refugee costs, comptabilisant la prise en charge des personnes s’étant réfugiés dans un pays donateur pendant les 12 premiers mois de leur séjour) ont fortement augmenté, passant de 12,9 milliards USD en 2021 à 33,3 milliards USD en 2022.  Ces couts représentent 14,7 % de l’APD totale des pays du CAD en 2022.

L’APD globale en faveur des contextes les plus fragiles[1] a diminué en volume. L’APD fournie par l’ensemble des donateurs aux contextes fragiles[2] a connu une baisse régulière, passant d’un pic de 103,5 milliards USD en 2020 à 95,7 milliards USD en 2021 et 93,1 milliards USD en 2022. Cela représente une baisse de 10 % sur une période de deux ans. (Figure 2).

C’est l’aide humanitaire qui est la plus touchée par cette diminution dans les contextes les plus fragiles. De 2021 à 2022, les diminutions les plus importantes concernent l’APD humanitaire (de 24,3 milliards USD à 20,8 milliards USD) et l’APD pour la paix[3]. À l’inverse, l’APD pour le développement dans les contextes fragiles a connu une légère augmentation (de 62,7 milliards USD en 2021 à 64 milliards USD en 2022).

L’APD a diminué dans les contextes fragiles les plus difficiles. L’APD destinée aux contextes extrêmement fragiles a diminué de 37,2 à 31,2 milliards USD entre 2021 et 2022. Parmi les 15 contextes extrêmement fragiles, quatre ont connu des baisses importantes du montant de l’APD reçue, notamment le Soudan (baisse de 3,3 milliards USD), la Syrie (baisse de 1,46 milliard USD), l’Afghanistan (baisse de 676 millions USD) et la Somalie (baisse de 623 millions USD). Seule la République du Congo a bénéficié d’une augmentation significative de l’APD entre 2021 (222,6 millions USD) et 2022 (765,8 millions USD).

  • La diminution de l’APD au Soudan entre 2021 et 2022 ne doit pas nécessairement être considérée comme une anomalie, car le montant de l’APD alloué au Soudan en 2022 reste plus élevé que pour toutes les années individuelles de 2014 à 2018. L’anomalie statistique s’explique surtout par les 5 milliards USD fournis au Soudan en 2021. Ce montant élevé s’explique en grande partie par le soutien budgétaire du FMI (1,4 milliard USD) et par un ensemble de mesures de réengagement et de réforme de la politique de développement de la Banque mondiale (1,3 milliard USD). Ce montant peut être interprété comme ayant été déboursé à la suite de la révolution soudanaise et en soutien à l’évolution temporaire à cette époque vers une gouvernance plus démocratique. Les revers enregistrés en 2023 avec l’éclatement d’une guerre civile suggèrent que les décaissements vont probablement continuer à diminuer. Cela devrait se refléter dans les chiffres de l’APD pour les années à venir.
  • La Syrie et le Yémen ont tous deux connu une baisse de l’APD globale en 2022 en raison de la diminution de l’APD humanitaire, notamment de la part des pays non-membres du CAD, baisse partiellement compensée par une augmentation de l’APD liée au développement.
  • Première année commencée sous contrôle Taliban, l’Afghanistan a reçu en 2022 des montants similaires d’APD humanitaire entre 2021 et 2022 (2,2 milliards USD contre 2,1 milliards USD). Cependant, les montants de l’APD pour la paix ont fortement diminué, tandis que l’APD pour le développement a également diminué dans une moindre mesure.

L’APD humanitaire

Figure 3 : APD humanitaires par type de bailleur 2012-2022

L’APD humanitaire globale provenant de tous les donateurs officiels est restée relativement stable en volume entre 2021 (36 milliards USD) et 2022 (36,7 milliards USD). Ce plafonnement est principalement dû à une baisse  importante de l’aide humanitaire fournie par les pays non membres du CAD, qui est passée de 8,2 à 6,1 milliards USD entre 2021 et 2022 (- 2,1 milliards USD), compensée par l’augmentation continue de l’aide fournie par les membres du CAD, qui est passée de 25 milliards USD en 2021 à un nouveau montant record de 26,9 milliards USD en 2022 (+ 1,8 milliard USD), L’engagement multilatéral, est également passé de 2,9 milliards USD en 2021 à 3,7 milliards USD en 2022 (soit une augmentation d’environ 870 millions USD)

Le CAD en tant que groupe reste le principal fournisseur d’aide humanitaire, représentant 73,2 % de l’APD humanitaire totale en 2022, la part la plus élevée depuis 2016. La réponse humanitaire globale reste principalement une affaire du CAD, avec un niveau encore jamais atteint de 26,9 milliards USD en 2022. Cela représente une augmentation importante de 7,8 % par rapport à 2021 en termes de volume et une augmentation encore plus substantielle par rapport à 2020 (+27,8 %).

Les principaux bailleurs humanitaires restent les mêmes : les États-Unis (42,9 %), malgré une baisse de volume, suivis par l’Allemagne (13,5 %) qui passe pour la première fois devant les institutions de l’UE (11,8 %). Ensemble, ces trois donateurs fournissent environ 68,2 % de toute l’aide humanitaire du CAD. Cette extrême concentration est dangereuse car des baisses apparaissent. Les baisses les plus importantes concernent de gros fournisseurs d’aide humanitaire : les États-Unis (- 714 millions d’USD) et le Japon (- 286 millions d’USD). La France se démarque ici avec une augmentation substantielle d’APD humanitaire, passant de 92 à 340 millions USD entre 2021 et 2022. Cette augmentation est conforme aux différents engagements de la France dans ce domaine, notamment au CICID 2018. Dans ce cadre fortement haussier, c’est à souligner, la réponse française aux besoins humanitaires en Ukraine en 2022 ne s’est pas menée au détriment d’autres crises.

Cependant, L’effort humanitaire du CAD a diminué.  En 2021 et les années précédentes, l’APD humanitaire représentait environ 15% de l’APD totale des membres du CAD, jusqu’à 33% pour les États-Unis.  Cette proportion est descendue en 2022 à 12,4 % en 2022, soit à peu près le niveau de 2015. Parce qu’elle partait d’une base très basse, l’augmentation substantielle de la réponse humanitaire française fait évoluer cet effort humanitaire de 0,7% en 2021 à 2,3% d’APD en 2023, ce qui reste encore bien au deçà de la moyenne des pays du CAD et place la France comme le 14ème bailleur humanitaire du CAD en 2022.

Dans l’ensemble, l’APD humanitaire fournie par les pays non-membres du CAD a diminué, passant de 8,2 milliards USD en 2021 à 6,1 milliards USD en 2022, une première baisse après plusieurs années de relative stabilité (2018-2021). Ces pays ont tout de même fourni 16,6 % de l’APD humanitaire en 2022, mais cela représente la proportion la plus faible depuis 2015 : ces pays fournissaient 22,8 % de l’APD humanitaire globale en 2021. Une tendance prononcée pour ces bailleurs est la diminution importante du montant alloué au Yémen, qui passe de 661,7 millions d’USD en 2021 à 100,9 millions d’USD en 2022.

Les Émirats arabes unis et l’Arabie saoudite ont tous deux diminué les montants d’APD humanitaire qu’ils ont alloués en 2022 par rapport à 2021, de 49,1 % et 79,1 % respectivement. Le Qatar, deuxième pays non-membre du CAD en termes d’allocations d’aide humanitaire en 2022, a lui augmenté son APD humanitaire de 367 millions USD en 2021 à 443 millions USD en 2022.

L’aide humanitaire multilatérale

L’IDA de la Banque mondiale devient le plus grand donateur multilatéral d’APD humanitaire en 2022, avec 1,4 milliard USD contre 824 millions en 2021. La banque mondiale représente désormais 37,4 % de l’APD humanitaire multilatérale à elle seule. Ce taux est significatif et illustre l’implication accrue des banques multilatérales de développement et des institutions financières internationales dans la réponse aux crises et même les affaires humanitaires. Les projets plus importants se concentrent ici sur les catastrophes liées au climat (par exemple, au Pakistan, en Inde et au Bangladesh) ainsi que sur la croissance et la reconstruction dans les zones touchées par les conflits (par exemple, dans le nord-est du Nigeria et en Éthiopie).

L’engagement de la Banque mondiale est suivi par celui du CERF (760,6 millions USD ; 20,4 % du total humanitaire multilatéral) et plusieurs agences des nations unies avec une augmentation globale de 2021 à 2022 (par exemple, +9,3 % pour le HCR, +10,6 % pour le PAM, +21,9 % pour l’UNICEF et +41,1 % pour le FNUAP).

Allocations géographiques

Sans surprise, la crise en Ukraine a modifié les priorités d’allocation puisque la proportion de l’APD humanitaire totale destinée à l’Europe est passée de 3 % à 12 % du total.  À l’inverse, les proportions de l’APD humanitaire destinée à l’Asie (de 51 % à 41 %) et dans une moindre mesure à l’Afrique (de 29 % à 27 %) ont diminué (figure 9).

Figure 4 : allocations humanitaires par région, tous bailleurs officiels, 2021-2022

Malgré la diminution de la proportion, les volumes d’APD humanitaire vers l’Afrique sont restés stables, passant de 10,3 milliards USD en 2021 à 10,1 milliards USD en 2022. L’APD humanitaire vers l’Asie a diminué de 18,3 milliards USD à 15,1 milliards d’USD, principalement en raison d’une diminution de 2,3 milliards d’USD des allocations humanitaires à la Syrie et d’une diminution de 500 millions USD des allocations au Yémen.

L’augmentation de l’APD humanitaire vers l’Europe est due presque exclusivement à l’Ukraine, qui a reçu 2,9 milliards USD en 2022.  La majeure partie de cette aide humanitaire a été fournie par les membres du CAD (95 %), dont beaucoup ont soutenu l’Ukraine pour la première fois en 2022. Les organisations multilatérales ont également augmenté leur aide à l’Ukraine, en particulier les Nations unies, essentiellement par le biais d’une allocation du CERF de 62,6 millions USD.

L’APD humanitaire à destination de l’Ukraine n’a pas probablement été entièrement additionnelle. L’APD humanitaire totale a augmenté d’environ 700 millions USD, tandis que l’APD humanitaire destinée à l’Ukraine représentait à elle seule 2,9 milliards d’USD. Toute l’APD humanitaire à l’Ukraine ne peut donc pas être considérée comme additionnelle à l’aide humanitaire vers d’autres zones de crise.

Cette suite de chiffre et de pourcentage est peut-être un peu sèche. Cela nous raconte pourtant quelque chose. D’abord une crise majeure proche géographiquement ou politiquement des principaux bailleurs a bien naturellement un impact sur la répartition des volumes. D’autre part, les principaux bailleurs historiques de l’humanitaire continuent de soutenir l’effort. Cela dit la concentration de l’aide reste dangereuse. Le système actuel reste statique, il ne représente pas une solidarité globale de tous pour tous. Une baisse possible des budgets d’aide, associée à une recomposition politique globale va imposer de repenser notre façon d’aider les pays et les populations pendant des périodes de crises. Un humanitaire redéfini doit-il s’étendre encore à d’autres secteurs pour devenir l’instrument de réponse aux crises par défaut, ou au contraire se resserrer sur les seules situations qui demandent la mobilisation des principes humanitaires ? Le débat est ouvert depuis longtemps, mais il prend de plus en plus d’acuité.

Cyprien Fabre

 

Retrouvez les articles de Cyprien Fabre sur Défis Humanitaires :

 

Cyprien Fabre est le chef de l’unité « crises et fragilités » à l’OCDE. Après plusieurs années de missions humanitaires avec Solidarités, il rejoint ECHO, le département humanitaire de la Commission Européenne en 2003, et occupe plusieurs postes dans des contextes de crises. Il rejoint l’OECD en 2016 pour analyser l’engagement des membres du DAC dans les pays fragiles ou en crise. Il a également écrit une série de guides “policy into action” puis ”Lives in crises” afin d’aider à traduire les engagements politiques et financiers des bailleurs en programmation efficace dans les crises. Il est diplômé de la faculté de Droit d’Aix-Marseille. 

« Il ne faut pas que le One Health reste uniquement intellectuel et rhétorique. »

Une interview de Davide Ziveri, spécialiste santé environnementale chez Humanité & Inclusion – Handicap International et membre du OSH Forum

© FAO/Lydia Limbe. La vache laitière est un atout important dans les villages ruraux, synonyme de richesse et une forme importante de nutrition.

Davide Ziveri, spécialiste santé environnementale chez Humanité & Inclusion – Handicap International a accepté de répondre à quelques questions pour Défis Humanitaires portant sur l’intégration de l’approche One Health dans les activités humanitaires. HI développe une approche de Santé Planétaire pour faire face à la complexité des liens entre environnement et santé et à l’impact que cela a sur ses opérations. L’organisation est active dans plusieurs réseaux internationaux pour apprendre, échanger, et travailler en commun avec d’autres acteurs humanitaires pour faire face à la crise climatique. L’ONG est ainsi partenaire du One Sustainable Health Forum, présenté dans un article précédent, et a pris part au colloque organisé par l’Université de Genève en novembre 2023 sur l’opérationnalisation de l’approche One Health dans les contextes humanitaires.

Une interview réalisée par Madeleine Trentesaux

Madeleine Trentesaux : Bonjour Davide, merci d’avoir accepté de nous présenter votre point de vue sur le One Health et l’humanitaire. Pourquoi intégrer une approche One Health dans les activités humanitaires ?

Davide Ziveri : Il y a trois raisons principales d’adopter une approche One Health dans les actions humanitaires. Tout d’abord, les pays dans lesquels les ONG opèrent sont particulièrement exposés aux risques de désastres. Ils sont moins résilients, du fait de systèmes de santé déjà affaiblis ou surchargés, par exemple. Tous les projets déjà en cours de réduction des risques (DRR, Disaster Risk Reduction) et d’adaptation au changement climatique (CCA, Climate Change Adaptation) ont tout à fait leur place dans ces zones-là. Ils gagneraient à être enrichis par l’approche One Health qui met l’accent sur la santé humaine et animale (par exemple, le risque de zoonoses après les inondations).

Deuxièmement, les ONG portent des valeurs de justice et d’égalité qui doivent façonner les services One Health pour qu’ils soient inclusifs. Quand on explore les conséquences de la crise climatique, on voit que le problème n’est pas uniquement technique et technologique mais que des questions sociales et éthiques se posent aussi. Les rapports d’Oxfam ou du World Inequality Database, parus en 2023, soulignent les inégalités climatiques entre pays, ou entre classes sociales dans un même pays, là où œuvrent principalement les ONG.

Finalement, le One Health met l’accent sur les conséquences de la crise climatique sur la santé et la santé mentale. Ce lien n’est pas toujours pris en compte dans les programmes humanitaires, habitués à travailler de façon spécialisée dans deux secteurs distincts, un premier qui traite de la santé humaine et un deuxième de l’environnement. Or, comme cela a été montré par de nombreuses études, notre santé est influencée par l’environnement local et global dans lequel nous évoluons. L’approche One Health, qui ouvre à une analyse davantage systémique et holistique, pousse les organisations à prendre en considération la santé.

Madeleine Trentesaux : Une des difficultés majeures de l’approche One Health à l’heure actuelle est son opérationnalisation. Dans des situations d’urgence, de conflits, ou de catastrophes environnementales, comment est-ce que l’approche One Health se déroule ? Est-ce que vous avez un exemple de projets précis ?

Davide Ziveri : Il y a des pratiques qui contribuent à l’approche One Health en ce qu’elles visent des impacts positifs sur la santé et l’environnement en même temps. Toutefois, l’idée n’est pas d’avoir un projet qui serait labellisé « One Health » et mis en œuvre par une ONG spécialisée en One Health, si cela existait. Au contraire, c’est une approche complexe qui implique de prendre en considération tous les aspects d’un même système par la mise en place de collaborations. Émergeant d’un champ d’étude transdisciplinaire, les programmes One Health seront par définition le résultat de partenariats innovants atour d’une vision commune du lien entre santé et environnement dans un territoire précis.

© UNEP/Artan Jama Au Népal, des villages se préparent avec inquiétude à une mousson qui s’aggrave.

Il faut en premier lieu comprendre les problèmes avec une évaluation systémique qui saisisse la complexité de la situation. Ensuite, les acteurs spécialisés viennent traiter de cette même situation selon leur expertise. Par exemple, en Libye, lors des inondations, il y a eu ce désastre avec ses effets immédiats et puis des conséquences à court et moyen terme en termes de santé avec des épidémies, des zoonoses, des maladies liées à l’eau, etc. Donc, dans ces situations, les acteurs humanitaires doivent collaborer pour que chacun se spécialise sur sa tâche tout en pensant le problème dans sa globalité. On ne peut plus se permettre de faire seulement sa partie, il faut des évaluations systémiques.

J’ai un autre exemple qui est tiré d’une étude réalisée par l’Université de Genève sur les morsures de serpent au Népal. Ils ont montré qu’à cause de l’activité humaine et du changement climatique, les serpents se retrouvaient dans des écosystèmes nouveaux où ils étaient auparavant peu présents. Leur présence nouvelle a un impact sur les personnes et les élevages qui sont davantage exposés au risque de morsure. Lorsque les élevages sont décimés par les serpents, l’impact devient économique et social et pèse sur les éleveurs. C’est donc un nouveau cycle qui génère un problème assez complexe et d’une envergure assez importante avec environ 400 000 morts par an dans le monde. C’est un exemple emblématique de l’approche One Health car on s’adresse à une problématique de santé humaine, les décès à la suite des morsures de serpent, de santé animale, pour les animaux sauvages et domestiques et qui a un impact social et économique. Cela il faut le comprendre ensemble, de manière systémique et transdisciplinaire et c’est bien cela l’approche One Health.

Madeleine Trentesaux : Merci Davide pour ces exemples. Vous êtes spécialiste santé environnementale chez HI, quel est votre rôle dans les projets, quel angle d’approche vous essayer d’influer pour une meilleure prise en compte de l’environnement ?

Davide Ziveri : Chez HI, on a une approche qui se structure en trois pôles principaux. D’abord, on évalue notre empreinte carbone pour mettre en place des activités pour la réduire. Ensuite, on fait des programmes de réduction des risques inclusifs. Finalement, plus récemment, on met en place des indicateurs et des activités en lien direct avec la santé planétaire. Ces trois aspects contribuent tous au même objectif de One Health et nous forcent à améliorer notre coordination en interne pour agir sur les différents points d’un problème qui sont tout à fait connectés.

Madeleine Trentesaux : Comment vous évaluez si un projet est en accord avec l’approche One Health que vous prônez ?

Davide Ziveri : Un des indicateurs principaux que l’on utilise est le coût-bénéfice d’un projet pour la santé et pour l’environnement. Certains bailleurs demandent déjà que les activités pour le renforcement des systèmes de santé soient résilientes et durables. Nous sommes en train de développer cette dimension dans nos programmes de santé inclusive. Il s’agit, par exemple, de comprendre comment tenir compte des conséquences de la crise climatique et environnementale dans nos programmes de santé mentale et psychosociale ou de santé sexuelle et reproductive. Il s’agit ensuite de multiplier les actions pilotes pour viser un double bénéfice pour la santé et l’environnement, qui n’est pas toujours facile à mesurer. Mais je me rends compte que le premier pas est sans doute de prendre le temps d’écouter la communauté locale, sa perception des risques ainsi que ses ressources et savoirs pour le changement.

© PAM/Evelyn Fey Les communautés agricoles du Sénégal restaurent les terres dégradées pour contrer les effets du changement climatique.

Madeleine Trentesaux : Comment construire ces projets One Health ? Comment s’assurer qu’ils sont adaptés ?

Davide Ziveri : Là-dessus, je pense que ce qui est clé c’est le dialogue social. L’approche One Health nous pousse à penser le changement climatique pour ce qu’il est, c’est-à-dire une crise sociale, du fait de tous les changements sociaux et sociétaux qu’il implique. Les projets qui veulent adopter une approche One Health doivent donc être coconstruits avec les populations.  Si on arrive avec des solutions basées sur notre propre système de connaissances ça risque de ne pas marcher. Il faut donc écouter, respecter et coconstruire des solutions qui soient basées non pas uniquement sur la science occidentale mais aussi sur le savoir indigène. C’est pour cela qu’il n’y a pas une liste ou un manuel top down pour tout le monde sur l’approche One Health parce que c’est vraiment lié à ce dialogue avec les populations. Et ce dialogue est d’autant plus important dans les pays où les humanitaires travaillent pour s’inscrire dans le mouvement de décolonisation de la santé globale. Les futurs programmes One Health devront forcément être menés avec des partenaires, liés à des territoires précis, et coconstruits avec les communautés.

Madeleine Trentesaux : Je souhaiterais maintenant que l’on revienne sur le One Sustainable Health Forum dont HI est membre partenaire. Comment l’humanitaire s’intègre-t-il dans le forum OSH ? D’où vient la réflexion humanitaire-One Health ?

Davide Ziveri : Le One Health est une approche qui naît d’académiques et de professionnels de la santé et ne touchait donc pas forcément aux spécificités du monde humanitaire. Mais de nombreux acteurs du OSH Forum sont des ONG internationales qui ont souhaité voir émerger une réflexion spécifiquement sur cette question. L’importance prise par l’approche One Health dans la recherche a eu des effets en termes de politiques. Un des meilleurs exemples récents est la présence à l’agenda officiel de la COP28 d’une réflexion mêlant santé et environnement. Donc en termes de recherche et de politiques on a des avancées importantes. Mais la problématique que les ONG ont souhaité soulever au OSH Forum c’est l’opérationnalisation du concept de One Health, ce que l’on appelle en anglais le « knowledge to action gap », qui pourrait être traduit par l’écart entre la connaissance et l’action.

Au mois de novembre, l’Université de Genève, en invitant le Forum OSH, a organisé un workshop de deux jours pour travailler sur les défis de l’opérationnalisation du One Health aux contextes humanitaires. Les recommandations et réflexions issues de ce colloque seront publiées prochainement. Comme je l’ai dit plus haut, l’intérêt n’est pas d’avoir un manuel des actions One Health à mener dans un cadre humanitaire mais des pistes de réflexion, des exemples concrets, des outils pour nourrir les programmes humanitaires. Il y a en ce moment un réel élan autour du One Health. Il faut s’en saisir, il faut que les bailleurs s’en saisissent et financent des projets pilotes qui soient originaux, transversaux et sur le long terme.

Madeleine Trentesaux : Le OSH Forum a publié ses premières recommandations en décembre 2023 et va lancer de nouveaux groupes de travail en 2024. Y en aura-t-il un sur les contextes humanitaires ? Quelles thématiques souhaiteriez-vous y voir aborder ?

Davide Ziveri : De nouveaux groupes de travail seront effectivement lancés en 2024. Les thématiques qui seront choisies sont soumises à l’aval des membres du OSH Forum. Nous attendons donc les résultats de cette consultation. Ce qui est important c’est que les pays du Sud sont bien présents dans OSH Forum ce qui a donné et donnera lieu à des réflexions sur la mise en œuvre du One Health dans des contextes de développement. Le prochain OSH Forum aura lieu à Dakar et il y a eu des consultations au Liban, au Bangladesh, au Brésil sur les deux dernières années. L’important est d’écouter les voix du Sud sur un plan d’égalité.

Un élevage bovin en Tunisie © Agri durable

Ce qui me semble clé pour un groupe de travail sur l’humanitaire c’est qu’il puisse donner lieu à des expériences concrètes. Il y a deux barrières pour passer à l’action. D’abord, à l’intérieur des ONG on fonctionne encore beaucoup en silos. Or, l’approche One Health vise à casser les silos et à penser autrement aux problèmes complexes. Donc il faut qu’on travaille chacun en interne pour créer des synergies entre secteurs. Deuxièmement, il faut casser les silos entre les ONG, au sein du secteur de l’aide humanitaire. Il faut que nous trouvions l’agilité pour créer des partenariats avec des associations qui n’ont pas le même mandat ni la même expertise et, parfois, pas forcément le même langage. J’espère donc que le groupe de travail d’OSH Forum facilite ces partenariats et permettent à certains acteurs de lancer des projets pilotes ensemble. Il ne faut pas que le One Health reste uniquement intellectuel et rhétorique.

Madeleine Trentesaux : Est-ce que vous souhaitez conclure avec quelques mots ?

Davide Ziveri : Il y a trois aspects théoriques du One Health qu’il me semble intéressant de souligner ici. D’une part, on est parti avec l’idée que la crise climatique est une crise humanitaire. C’est vrai et ça le sera encore davantage. Mais il est aussi possible de voir cela sous un autre angle qui nous permet de dire que la crise climatique peut mettre en crise les systèmes d’aide car les besoins augmentent de manière exponentielle et les fonds manquent. Donc le One Health met en discussion les modèles d’aide et les modèles de développement classiques, en offrant une nouvelle vision du futur et donc de ce que l’humanitaire sera et fera.

D’autre part, le One Health pousse à un questionnement de ce que sont l’humanité et l’humanisme. Il y a une étude, parue dans le Lancet, qui ouvre le concept de One Health pour inclure les non-humains et les écosystèmes dans l’humanité. En Nouvelle-Zélande par exemple, une rivière a reçu le statut de personnalité légale. Cela change notre approche du droit et de l’humanité, c’est un réel défi éthique.

Finalement, la crise climatique et les problématiques de santé qui y sont liées touchent l’intégralité du monde. Il y a donc une réflexion à avoir sur la façon dont les humanitaires pourraient développer leur travail aussi dans les pays les plus pollueurs dans une lutte commune pour un avenir commun, celui de la santé humaine et planétaire.

 

Bibliographie :

 

Davide Ziveri

Davide Ziveri, docteur en psychologie sociale de l’université Complutense de Madrid, est le point focal de la santé planétaire à la direction de la santé mondiale inclusive de l’ONG Humanity & Inclusion, basée à Bruxelles (Belgique). Il a récemment obtenu un diplôme en politiques de santé mondiale à la London School of Hygiene and Tropical Medicine. Il défend l’approche de la santé planétaire par l’intermédiaire de groupes de travail et de réseaux internationaux tels que, entre autres, le One Sustainable Health Forum et la plateforme Be-Cause Health.

Avec plus de 20 ans d’expérience dans les programmes de santé et de santé mentale, principalement dans les pays à revenus faibles et intermédiaires (PRFI) et dans les situations de crise prolongée, il concentre ses recherches et ses actions sur le lien entre l’environnement et la santé, notamment sur l’impact de la crise climatique et de l’appauvrissement de la biosphère sur la santé mentale et le bien-être, en promouvant le dialogue avec les connaissances indigènes.

 

Madeleine Trentesaux

Après des études d’anthropologie puis de politiques humanitaires à Nanterre Université et Sciences Po Paris, Madeleine Trentesaux s’est spécialisée en anthropologie de la santé et dans l’évaluation des politiques de développement à l’échelle locale. Elle a réalisé au printemps 2023 une étude de terrain au Liban, avec la Fondation Mérieux et Médecins Sans Frontières (MSF), relatif aux pratiques de lutte contre la résistance aux antimicrobiens. Madeleine Trentesaux collabore en parallèle avec diverses organisations du secteur de la santé sur des missions de recherche.

 

Retrouvez Madeleine Trentesaux :

Sur LinkedIn : www.linkedin.com/in/madeleine-trentesaux-1257a8185

Sur Défis Humanitaires :