Qui veut la paix prépare la guerre

Entretien avec le Général (2S) Grégoire de Saint-Quentin

Exercice international Saber Junction-2018 © Ministère de la Défense ukrainien
  • Alain Boinet : Il y a un an, lors d’un précédent entretien (géopolitique de la défense), vous aviez souligner qu’au-delà de la rupture stratégique représentée par l’invasion de l’Ukraine par la Russie, c’était la remise en cause des frontières qui constituait l’événement principal. Un an plus tard, c’est le président des Etats-Unis, Donald Trump, qui renverse la table de l’alliance avec l’Europe et qui menace de lâcher l’Ukraine. Quelles sont les origines et les conséquences de cette nouvelle donne stratégique ?

Grégoire de Saint-Quentin : Je crois que le constat que nous faisions il y a un an reste entièrement d’actualité. L’annexion des territoires par la force, que les mécanismes de régulation internationaux mis en place en 1945 avaient interdite, est plus que jamais de retour. L’élection de Donald Trump n’a pas eu d’effet d’endiguement mais risque plutôt d’amplifier le phénomène puisque les Etats-Unis du fait de leur puissance politique et militaire étaient jusqu’à présent la clé de voute de ce système de régulation. En mettant la pression sur le Canada pour devenir le 51ème Etat de l’Union ou sur le Danemark pour que le Groenland passe sous souveraineté américaine, ou encore quand il semble se résoudre à la perte de souveraineté de l’Ukraine sur une partie de son territoire dans la recherche de l’accord de Paix, Donald Trump fait rentrer son pays et le monde dans une ère géopolitique totalement nouvelle.

Ce changement brutal est un signal extrêmement fort donné à tous les régimes qui ont des visées expansionnistes, à commencer par la Russie qui s’est toujours construite historiquement par la soumission militaire de ses voisins. En témoigne le slogan actuel du Kremlin : « les frontières de la Russie n’ont pas de limites. » La conséquence la plus visible et la plus dramatique de cette nouvelle donne stratégique c’est la primauté de la loi du plus fort et le retour des guerres d’annexion en Europe, en Afrique et demain peut-être en Asie.

  • L’Europe, après avoir privilégié les dividendes de la paix, semble avoir été totalement surprise par l’invasion de l’Ukraine en février 2022 et maintenant par le retournement des Etats-Unis de Donald Trump. Quelles leçons devrions-nous en tirer ?

L’Europe voit tous ses choix stratégiques des trente dernières années remis en cause à un moment délicat de son histoire. Elle a bâti son modèle en déléguant sa sécurité aux Etats-Unis et en développant son économie sur de flux massifs de pétrole et de gaz russe à des prix attractifs. Pour les raisons que nous venons d’évoquer rapidement, ce système ne fonctionne plus alors que l’Europe arrive à un pic d’endettement du fait des crises précédentes. Nos marges de manœuvre sont étroites au moment où nous devons faire un effort budgétaire important pour adapter l’outil militaire des Etats membres.

L’Europe est donc à un moment clé de son histoire car elle doit véritablement se repenser de façon beaucoup plus autonome qu’auparavant. Elle a été fondée dans un monde de coopération et se trouve brutalement projetée dans celui des rapports de forces avec des menaces protéiformes, militaires mais aussi intérieures avec l’affaiblissement de son modèle politique dominant, celui de la démocratie parlementaire. De surcroît, elle doit impérativement restaurer de la croissance économique alors que les principales promesses en la matière sont portées par la révolution technologique (IA), domaine où les Américains et les Chinois sont très largement dominateurs. Enfin, la politique de taxes tous azimuts de Donald Trump pénalise toute l’économie mondiale et plombe, au moins jusqu’à présent, les perspectives économiques européennes.

  • Il y a un an, l’effort budgétaire minimum pour la défense était fixé à 2% du PIB. Aujourd’hui, Donald Trump évoque le chiffre de 5%. En 2017, le budget de la défense de la France était de 32 milliards d’euros, en 2025, il est de 50,5 milliards, en 2030, il est prévu 67 milliards et le ministre de la Défense, Sébastien Lecornu, travaille sur des scénarios de montée en puissance de l’outil militaire qui pourrait atteindre près de 100 milliards d’euros. Comment cela se traduirait-il concrètement pour les armées en termes de matériels, d’hommes et combien de temps cela peut-il demander ?
Défilé de l’École Spéciale Militaire en 2023 © Ministère des Armées

Il est difficile de répondre de façon exhaustive dans le format de cet entretien sur le nombre et la qualité des d’équipements à terminaison de la loi de programmation militaire (LPM) en 2030, d’autant que la revue nationale stratégique qui doit en dessiner les grandes lignes, est encore en cours. Toutefois, on discerne clairement les efforts capacitaires que nous allons avoir à faire :

  • Ce que révèle la guerre en Ukraine et de façon plus large le retour de la compétition stratégique entre grandes puissances, c’est que les équipements qui n’étaient que peu d’utilité dans les conflits asymétriques sont devenus indispensables : les capacités spatiales, notamment d’observation et de communication large bande, la maitrise des fonds marins, la guerre électronique, les feux dans la profondeur, la Défense sol-air contre tous types d’aéronefs, incluant les drones, et à l’inverse, les capacités de destruction des systèmes du même type chez l’adversaire.
  • Par ailleurs, nous assistons à la même mutation technologique dans la conduite des opérations militaires que dans les chaines de valeur économiques. Les systèmes de forces se réorganisent progressivement autour du traitement des données par l’intelligence artificielle. Cette mutation représente un coefficient multiplicateur considérable sur l’efficience des capacités militaires. Cela ouvre des perspectives réellement inédites sur la façon dont on se battra et donc de larges pans de vulnérabilité pour ceux qui auront décroché. C’est la raison pour laquelle le ministère des Armées a créé récemment une agence dédiée spécifiquement à ces questions.
  • Enfin, ces conflits de haute intensité se caractérisent par un haut niveau d’attrition. Il faut donc plus de volume d’équipements conventionnels : blindés, aéronefs, bateaux. Il faut également pouvoir compter sur une ressource humaine plus nombreuse et suffisamment qualifiée pour servir des systèmes d’armes devenus numériques. L’apport des réservistes jouera un rôle crucial.

 

  • Sébastien Lecornu a récemment déclaré que « La France pourrait être défaite sans être envahie », et que « Le principal risque d’une puissance nucléaire est de voir sa dissuasion nucléaire contournée par le bas ». Sur un plan stratégique, comment décrypter ces déclarations du ministre de la Défense ?

La France a la très grande chance de disposer d’une force dissuasion qu’elle a patiemment bâtie, au prix d’efforts importants, en toute autonomie. Elle n’est dépendante de quiconque pour son entretien et pour son emploi. C’est son assurance -vie contre tous ceux qui voudraient attenter à l’existence même de la nation. Son caractère indispensable étant posé, elle ne peut pas répondre à toute les menaces car certaines ne justifieraient pas que la Président de la République engage un processus d’escalade nucléaire. Je pense donc que c’est à celles-ci que fait référence le ministre des Armées en disant qu’elles peuvent nous faire mal sans pour autant nous amener à franchir le seuil de l’emploi de notre dissuasion.

Volodymyr Zelensky et Sébastien Lecornu à Kiev © Compte X de Volodymyr Zelensky

C’est donc pour contrer ces menaces que nous devons disposer d’un outil militaire et de sécurité à la pointe de la technologie. Pour prendre un exemple – totalement imaginaire – si des essaims de drones devaient frapper simultanément plusieurs lieux de pouvoir à Paris, ce serait certainement un coup très dur pour la sécurité de notre pays mais l’arme nucléaire ne nous serait pas d’une grande utilité dans ce cas précis, même si nous avions identifié avec certitude le commanditaire de cette attaque terroriste. Vous pouvez également imaginer combiner plusieurs attaques cinétiques de ce type avec des attaques hybrides de grande ampleur comme des actions cyber ou des opérations de désinformation à grande échelle sur les réseaux sociaux. Aujourd’hui, l’évolution des sociétés et des technologies ne rend pas indispensable la conquête d’un pays pour le déstabiliser et finir, à l’usure, par le disloquer. Il faut en avoir conscience et s’en prémunir.

  • Si les Etats-Unis se retiraient de l’OTAN ou de la défense de l’Europe, quelle pourrait être l’architecture de défense des pays en Europe qui gardent la souveraineté de leur défense ? Le pilier Européen de l’OTAN est-il la solution ou plutôt une coalition ad hoc avec des pays leaders ?

Tout d’abord, depuis l’investiture du Président des Etats-Unis on n’observe aucune déclaration allant dans le sens d’un retrait pur et simple de l’OTAN et personnellement je n’y crois pas. L’OTAN est une alliance militaire et dans le monde dans lequel nous vivons, pouvoir compter sur des alliés est un atout, même pour les Etats-Unis. Par contre, ce qui est fort possible c’est que les Américains disent aux Européens de façon encore plus claire que jusqu’à présent : « la défense de l’Europe est votre problème, mettez-y les moyens car nous gardons les nôtres pour un potentiel affrontement avec la Chine. » Il faudra alors se débrouiller avec un investissement minimal des Américains mais dans un cadre rodé et standardisé de coopération qui existe depuis 1949. Il y aura certainement des choses à adapter mais ce ne sera pas un saut dans l’inconnu.

  • Dans l’éventualité où les Etats-Unis retiraient leur parapluie nucléaire en Europe, le Président de la République s’est dit ouvert à la discussion sur une extension de protection de l’arme nucléaire française. Si l’idée semble simple, sa mise en œuvre semble délicate. Cela est-il faisable ?

Sans rentrer dans les détails, le parapluie nucléaire américain actuel en Europe n’est ni conçu ni organisé comme la force de dissuasion française pour un usage strictement national. Il faudrait d’importants efforts de doctrine et d’adaptation ainsi que de concertation entre alliés européens pour parvenir à mettre en place l’équivalent sans les moyens américains. Mais nous n’en sommes pas là.

  • Pour revenir à la guerre en Ukraine, comment évaluez-vous les rapports de force sur le terrain des combats ?

Le rapport de forces penche toujours en faveur de la Russie pour les simples raisons de sa taille, de ses ressources et des appuis qu’elle parvient à mobiliser à l’extérieur. Je pense en particulier aux renforts en équipements et en hommes venus de Corée du Nord. Ceci posé, je trouve que la résilience et la dignité des Ukrainiens méritent d’être soulignées alors même que le soutien américain se dérobe sans pouvoir être totalement compensé par les efforts européens.

Les cours expérimentaux de leadership se poursuivent à l’Académie nationale de l’armée de terre © Ministère de la Défense ukrainien
  • Un cessez-le-feu est à l’ordre du jour en Ukraine, comment pourrait-on le garantir ? Des cartes circulent même avec une présence de troupes françaises et britanniques. Mais Vladimir Poutine n’en veut pas. Quels sont les scénarios possibles pour garantir un cessez-le-feu, si ce n’est un accord de paix?

La Russie sait très bien que si des troupes occidentales stationnent sur le territoire ukrainien cela compliquera considérablement ses plans de déstabilisation de la partie de l’Ukraine qu’elle n’a pas déjà sous sa domination. Il faudrait certainement d’importantes concessions sur d’autres aspects pour qu’elle finisse par accepter ce scénario. A moins que les Etats-Unis ne se résolvent à le lui imposer en s’engageant eux aussi à apporter des garanties de sécurité au cessez-le-feu. Je suppose que ce sont des questions qui sont au cœur des intenses tractations qui ont lieu en ce moment.

  • Des sondages récents (Odoxa) indiquent que 3 français sur 4 sont prêts à soutenir un effort de réarmement et un autre (Opinion Way) que 50% des 18 à 30 ans sont prêts à s’engager dans l’armée en cas de conflit menaçant notre pays. Que pensez-vous de cet état de l’opinion publique à ce sujet ?

Les Français ont parfaitement perçu les enjeux et ils ont certainement en mémoire la citation du général de Gaulle : « La Défense est le premier devoir d’un état et il ne saurait y manquer sans se détruire lui-même ». Les jeunes Français ont beaucoup plus conscience des enjeux de sécurité que les générations précédentes et d’ailleurs, ces sujets les intéressent car ils ont du sens. Je trouve ce sondage plutôt rassurant même si on peut aussi se poser la question de l’attitude des 50% qui ne souhaiteront pas répondre à l’appel du pays. C’est ce point-là qu’il faut travailler sans attendre car si l’Ukraine est toujours debout après trois ans de guerre c’est en grande partie dû au maintien de sa cohésion nationale.

  • Comment le monde va-t-il se restructurer, retour des néo empires, des Etats-Nations, des coalitions ad hoc dans un contexte ou l’occident est divisé entre les Etats-Unis et l’Europe.

Il est certain qu’il y a un réflexe impérial aujourd’hui dans le monde, pour ne pas dire impérialiste. Pour autant, cela ne veut pas dire que tout est perdu pour ceux qui ne sont pas atteints d’un tel prurit. Nous sommes entrés dans une époque de grands changements et les cartes peuvent être redistribuées rapidement. Il y aura de la place pour les pays pragmatiques, confiants dans leurs talents et s’étant débarrassés des carcans qui brident les énergies. Pour cela il faut néanmoins être prêt à changer d’agenda et à accepter le rapport de forces.

La réduction de l’aide apportée à Gaza, déchirée par la guerre © UNRWA
  • Gaza compte plus de 50.000 morts, majoritairement des civils, et de nombreuses infrastructures sont visées et détruites (hôpitaux, station d’eau potable, station électrique). Des secouristes, des humanitaires, des journalistes sont tués. Il en est de même en Ukraine. Plusieurs pays en Europe viennent de rompre leur engagement international concernant l’emploi des mines anti personnels et des armes à sous-munitions qu’ils vont à nouveau réutiliser. Que vont devenir les Conventions de Genève, le droit international humanitaire, et les guerres vont-elles considérer les civils du camp opposé comme l’ennemi au même titre que les combattants.

Nous venons de vivre une période de plusieurs décennies de conflits intraétatiques ou la conquête de la population pour obtenir son soutien, de gré ou de force, a été le but même du conflit. Souvenez-vous des milices somaliennes qui partageait le pays en fiefs féodaux, organisant la prédation de la population et de l’aide humanitaire.

Malheureusement, les populations sont toujours les premières victimes des guerres. Cela traverse les époques car ils sont aussi un moyen d’affaiblir la volonté de l’adversaire. La destruction systématique des infrastructures énergétiques ukrainiennes, qui n’est en rien un objectif militaire, est menée dans l’idée de faire fléchir la résistance de l’opinion publique et amener le gouvernement à capituler.

Cela constitue un crime au regard des traités internationaux pour autant cela ne signifie pas que le droit des conflits armés et le droit international humanitaire disparaissent, même si certains ont décidés de s’en affranchir. Je ne suis pas convaincu que l’impunité soit définitivement la règle et le respect du droit est aussi ce qui permet de différencier les différents protagonistes d’un conflit.

  • Comment souhaitez-vous conclure ?

D’abord en vous remerciant de m’avoir ouvert les colonnes de votre centième numéro. Ensuite en rappelant qu’en cette période de très fortes évolutions, les humanitaires, comme les militaires, sont des praticiens habitués à se confronter à la réalité des conflits. Leurs avis seront précieux pour construire le monde de demain.

 

Grégoire de Saint-Quentin
Général d’Armée (2S)

Grégoire de Saint-Quentin est âgé de 63 ans. Issu de l’Ecole Spéciale Militaire de Saint-Cyr, il effectue un cursus complet au sein de l’institution militaire qu’il quitte en 2020 avec le grade de général d’Armée (2S).

Son parcours militaire est placé sous le signe des forces spéciales et des opérations interarmées. Au cours de sa première partie de carrière, il connait de multiples engagements opérationnels, le plus souvent en position de chef interarmées. Puis Il commande le 1er régiment de parachutistes d’infanterie de marine de 2004 à 2006. Auditeur de l’Institut des Hautes Etudes de la Défense Nationale en 2009, il est nommé général en 2011 et commande successivement les Eléments Français au Sénégal, l’Opération Serval, les opérations spéciales et enfin l’ensemble des opérations interarmées de 2016 à 2020.

En septembre 2020, il met son expérience opérationnelle au service du développement de capacités de renseignement et de Défense de haute technologie, en particulier comme Vice-Président Senior de la société Preligens. 

Depuis septembre 2024, il préside la société de gestion des risques GEOS du groupe ADIT. Grégoire de Saint Quentin est Grand Officier de la Légion d’Honneur et Grand Officier de l’ordre National du Mérite.

Je vous invite à lire ces articles publiés dans l’édition :

 

L’œil dans la meurtrière

Journal d’Arménie 

Choses vues, paroles entendues 

Une tribune libre de Patrice Franceschi

Introduction de l’éditeur. L’Arménie est menacée d’une invasion militaire malgré les négociations en cours qui ne cachent nullement l’agressivité constante de l’Azerbaïdjan du président IIlham Aliyev. L’Arménie propose un accord de paix et de coopération dont cette région du Caucase du Sud a besoin. Nous publions cette tribune de Patrice Franceschi qui prépare un livre à paraître sur l’Arménie dont il revient et qui témoigne ici pour nos lecteurs.  

Poste militaire arménien dans la région du Syunik qui fait face aux positions de l’Azerbaidjan. Photo P. Franceschi.

Courbés en deux, Hovic et moi progressons dans la tranchée qui serpente en direction de l’ultime redoute de l’armée arménienne sur la ligne de front azérie courant le long de la frontière nord de la province du Syunik. Je ne connais pas de contrée plus âpre en Arménie que cette frontière du bout du monde – ni de plus pauvre. Mais de là, on touche presque de la main les terres du Haut-Karabagh perdues il y aura bientôt deux ans. 

En ce mois de février, l’hiver est mordant, le froid implacable, les tempêtes de neige fréquentes ; on n’y voit parfois pas à deux pas. Les montagnes autour de nous sont un enchevêtrement vertigineux de pics, de ravins et de crêtes acérées où ne poussent que de rares bosquets d’arbres. La neige est partout sur ces montagnes, la boue partout dans les tranchées ; une boue gluante et mauvaise. On patauge. Les sentinelles que nous croisons, emmitouflées dans des vestes molletonnées, leurs casques enfoncés sur des chapkas de laine, scrutent les positions ennemies dont le réseau de défense semble presque encastrée dans le leur tant il est proche. Sans les drapeaux flottant sur chaque position, on s’y perdrait… Ce réseau de défense azéri se déploie lui aussi de crête en crête sur des distances considérables, mais semble nettement mieux fortifié, plus moderne aussi. Là où je me trouve, on pourrait se croire dans une tranchée de la Somme en 1915. 

Hovik et moi progressons encore. Puis la dernière redoute surgit devant nous, protégée par des madriers de bois, des pneus, des plaques de tôle, des sacs de sable. Protections bien sommaires – comme sur tous les autres postes, d’ailleurs. Je le fais remarquer à mon camarade qui approuve d’un haussement d’épaules, avant d’ajouter en chuchotant : « En plus, on ne peut pas être plus près des Azéris. Ici, ils sont à moins de trente mètres. Attention…. » Je me redresse, plaque mon œil à la meurtrière de la plaque de blindage fixée devant moi : de l’autre côté, au milieu du mur de fortification adverse, je distingue nettement une meurtrière semblable à la mienne – et derrière elle, l’œil d’un soldat qui m’observe en silence… 

Jamais je n’oublierais cet échange de regards dans l’ambiance de « Désert des tartares » qui étreint tout ce qui nous entoure. 

Patrice Franceschi avec deux femmes combattantes. Photo P. Franceschi.

De retour dans une casemate moins exposée, nous prenons un moment de repos. Les soldats de garde se réchauffent autour d’un poêle à bois, serrés épaules contre épaule. L’un d’eux fait bouillir de l’eau sur un réchaud à gaz pour préparer du café, un autre ouvre une bouteille de vodka – il faut bien faire passer le temps. Le confort est sommaire, les lits de fer surchargés d’armes, de treillis, de boîtes de conserve, d’effets divers.  L’ennui est palpable jusque dans l’air que nous respirons. Je me dis que chez les Azéris ce doit être la même chose. 

Sur le front de cette « drôle de guerre » oubliée du reste du monde, on ne fait qu’attendre. 

La plupart des soldats qui m’entourent appartiennent aux « unités de défense populaire » chargées de soulager l’armée en tenant des centaines de postes semblables à celui où nous nous trouvons. Ils ont entre cinquante et soixante ans, une ou deux guerres derrière eux, des visages rugueux de paysans d’un autre temps, des corps massifs, une motivation sans faille, mais un armement vétuste. Parmi eux, quelques femmes. Et même une grand-mère de soixante ans qui joue les Lara Kroft avec sa kalachnikov, refusant de quitter son casque lourd – au cas où… 

« Les ordres sont simples, me déclare le chef de cette petite troupe disparate, un vétéran aux épaules plus larges qu’il n’est haut. Quand les Azéris attaqueront, on doit tenir jusqu’à l’arrivée de l’armée – c’est tout. 

– l’armée est loin, dis-je. Et le temps qu’elle soit là…. Vous n’avez même pas de seconde ligne de défense. » 

Région montagneuse du Syunik au sud-est de l’Arménie. Photo P. Franceschi.

Les soldats se regardent sans un mot : « Bah, on tiendra quand même, finit par dire un sergent. En attendant, les Azéris n’arrêtent pas de nous provoquer. Ils tirent au-dessus de nos têtes ou sur les bergers s’ils approchent trop avec leurs moutons ; et quand le vent souffle vers nous, ils brûlent la végétation pour nous enfumer. Mais on a ordre de ne pas répliquer 

– C’est pour ça qu’on tourne en rond, précise un caporal. Mais quand ils nous insultent depuis leurs tranchées, on répond, c’est sûr – et pas besoin de beaucoup hausser la voix vu la distance… » 

Je demande : « Et c’est quoi leurs insultes? 

– Oh, toujours la même chose. Ils racontent qu’ils vont venir nous égorger jusque dans nos villages, que nos femmes et nos enfants y passeront, etc. » 

L’un des soldats se lève, manifestement surexcité. C’est un fier-à-bras. Avec emphase, il lance : « La dernière fois qu’ils nous ont insulté de cette manière, j’ai répondu que j’allais aller en personne à Bakou égorger Alyev ; ça les a beaucoup énervés…. » 

Ses camarades approuvent en rigolant. 

Blindés légers arméniens sur le front du Syunik. Photo P. Franceschi.

Je fais celui qui s’amuse de ces plaisanteries enfantines ; mais je n’en pense pas moins : mes amis sont « mal barrés ». Certes, ils sont habités par la volonté farouche autant que sereine de défendre leur terre, mais à Erevan où vivent le tiers des Arméniens, c’est autre chose. La jeunesse dorée de la capitale s’enfuira au premier coup de fusil. Et ne craint pas de l’avouer. Seule note positive dans ce constat, le foisonnement des « associations militaro-patriotiques » qui germent un peu partout dans les campagnes pour défendre le pays. Le schéma est toujours le même : d’anciens militaires créent dans des villages ou de petites villes des structures associatives proposant de former les jeunes à la guerre, ils trouvent des financements ici ou là dans la diaspora, et les jeunes accourent. Sans doute sont-ils aujourd’hui plus nombreux que l’armée officielle aux effectifs squelettiques  – 30.000 hommes seulement, dont 20.000 conscrits. 

En attendant, je demande aux vieux soldats-paysans qui m’entourent comment ils voient l’avenir. La même réponse tombe de toutes les bouches : tôt ou tard les Azéris attaqueront. Quand, pourquoi et comment, ils ne savent pas trop. C’est consubstantiel à l’être de ces gens et voilà tout. 

A leur tour ils me questionnent sur la façon dont je vois les choses, moi, l’ami étranger. Je leur dis ce que je pense : la politique d’Alyev, c’est-à-dire « l’état final » voulu par lui et ses alliés turcs, est que l’Arménie disparaisse de la carte puisqu’elle gêne, par sa position géographique, les visées expansionnistes des Turcs. C’est aussi simple que cela. Mais, pour parvenir à cet état final, pas question d’un nouveau génocide. Nous ne sommes plus en 1915. On ne peut pas se permettre n’importe quoi. Le nettoyage ethnique selon le procédé utilisé au Haut-Karabagh est bien plus efficace. Il a fait ses preuves. Et ne provoque aucune réaction internationale démesuré. Il est donc probable que dans un avenir relativement proche, l’armée azérie attaque l’Arménie au prétexte que cette dernière lui refuse la souveraineté d’un corridor lui permettant d’être reliée à la Turquie via le Nakitchevan. Cette attaque se fera à coup sûr dans le Syunik, la partie la plus étroite du pays, – à peine quelques dizaines de kilomètres – pour couper l’Arménie en deux. L’affaire serait réglée en 48 heures tant le différentiel militaire est important. Les Arméniens n’auraient aucun moyen de résister efficacement. Bien entendu, les Azéris laisseraient libre un étroit passage pour que la population du Syunik – à peine 75.000 habitants – puisse s’enfuir vers le reste de l’Arménie – et le tour serait joué. Ce ne serait que la reproduction de ce qui s’est passé avec le Haut-Karabagh. 

L’auteur avec des soldats arméniens dans une casemate. Photo P.Franceschi.

Ce scénario du pire hante les esprits éclairés de Erevan et les chancelleries occidentales qui refusent de se bercer d’illusions. Pour ces dernières, le seul moyen d’éviter l’engrenage du pire est de faire savoir à Alyev que le coût politique, économique et diplomatique de son action est encore trop élevé pour qu’il se lance dans l’aventure. A cet égard, les américains semblent avoir revu leur position très récemment, exerçant des pressions sans équivoque sur Bakou – notamment pour la libération des prisonniers de guerre arméniens. La France n’est pas en reste et demeure un allié sûr pour Pachinian. Il y a là une lueur d’espoir. 

Quand au traité de paix dont on vient d’annoncer la signature prochaine, il est sans nul doute un miroir aux alouettes de type munichois. Compte tenu du rapport de force, Pachinian n’avait d’autre choix que d’en passer par les fourches caudines d’Alyev et de signer tout ce qu’il voulait, mais rien ne va dans ce traité. On peut même craindre que son contenu représente, en réalité, une opportunité de guerre pour Alyev. Depuis l’annonce de ce traité, les provocations ont redoublées dans les tranchées de la ligne de front du Syunik. 

De quoi demain sera fait, nul ne peut le dire avec certitude. Mais dans l’état actuel des choses, mieux vaut ne pas se bercer d’illusions. Et rester vigilant. En considérant une fois pour toute que le pessimisme du constat – nécessaire – doit mener à l’optimisme du combat – encore plus nécessaire… 

 

Patrice Franceschi. 

Photo Valérie Labadie

Écrivain et philosophe politique, prix Goncourt de la nouvelle 2015, Patrice Franceschi est aussi aviateur, marin et parachutiste. Depuis toujours, il partage sa vie entre écriture, aventure et engagement. Il a mené de très nombreuses expéditions à travers le monde, sur terre comme sur mer ou dans les airs. Il s’est également engagé de longues années dans les rangs de la résistance afghane combattant l’armée soviétique et, depuis le début de la guerre en Syrie, participe activement à la révolution des Kurdes contre l’état islamique et le régime en place à Damas.
Ses romans, récits, poésie ou essais sont inséparables d’une existence engagée, libre et tumultueuse où il tente « d’épuiser le champ du possible ». Il est également commandant du trois-mâts La Boudeuse et membre du groupe des écrivains de marine.

 

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