Introduction de l’éditeur. L’Arménie est menacée d’une invasion militaire malgré les négociations en cours qui ne cachent nullement l’agressivité constante de l’Azerbaïdjan du président IIlhamAliyev. L’Arménie propose un accord de paix et de coopération dont cette région du Caucase du Sud a besoin. Nous publions cette tribune de Patrice Franceschi qui prépare un livre à paraître sur l’Arménie dont il revient et qui témoigne ici pour nos lecteurs.
Poste militaire arménien dans la région du Syunik qui fait face aux positions de l’Azerbaidjan. Photo P. Franceschi.
Courbés en deux, Hovic et moi progressons dans la tranchée qui serpente en direction de l’ultime redoute de l’armée arménienne sur la ligne de front azérie courant le long de la frontière nord de la province du Syunik. Je ne connais pas de contrée plus âpre en Arménie que cette frontière du bout du monde – ni de plus pauvre. Mais de là, on touche presque de la main les terres du Haut-Karabagh perdues il y aura bientôt deux ans.
En ce mois de février, l’hiver est mordant, le froid implacable, les tempêtes de neige fréquentes ; on n’y voit parfois pas à deux pas. Les montagnes autour de nous sont un enchevêtrement vertigineux de pics, de ravins et de crêtes acérées où ne poussent que de rares bosquets d’arbres. La neige est partout sur ces montagnes, la boue partout dans les tranchées ; une boue gluante et mauvaise. On patauge. Les sentinelles que nous croisons, emmitouflées dans des vestes molletonnées, leurs casques enfoncés sur des chapkas de laine, scrutent les positions ennemies dont le réseau de défense semble presque encastrée dans le leur tant il est proche. Sans les drapeaux flottant sur chaque position, on s’y perdrait… Ce réseau de défense azéri se déploie lui aussi de crête en crête sur des distances considérables, mais semble nettement mieux fortifié, plus moderne aussi. Là où je me trouve, on pourrait se croire dans une tranchée de la Somme en 1915.
Hovik et moi progressons encore. Puis la dernière redoute surgit devant nous, protégée par des madriers de bois, des pneus, des plaques de tôle, des sacs de sable. Protections bien sommaires – comme sur tous les autres postes, d’ailleurs. Je le fais remarquer à mon camarade qui approuve d’un haussement d’épaules, avant d’ajouter en chuchotant : « En plus, on ne peut pas être plus près des Azéris. Ici, ils sont à moins de trente mètres. Attention…. » Je me redresse, plaque mon œil à la meurtrière de la plaque de blindage fixée devant moi : de l’autre côté, au milieu du mur de fortification adverse, je distingue nettement une meurtrière semblable à la mienne – et derrière elle, l’œil d’un soldat qui m’observe en silence…
Jamais je n’oublierais cet échange de regards dans l’ambiance de « Désert des tartares » qui étreint tout ce qui nous entoure.
Patrice Franceschi avec deux femmes combattantes. Photo P. Franceschi.
De retour dans une casemate moins exposée, nous prenons un moment de repos. Les soldats de garde se réchauffent autour d’un poêle à bois, serrés épaules contre épaule. L’un d’eux fait bouillir de l’eau sur un réchaud à gaz pour préparer du café, un autre ouvre une bouteille de vodka – il faut bien faire passer le temps. Le confort est sommaire, les lits de fer surchargés d’armes, de treillis, de boîtes de conserve, d’effets divers. L’ennui est palpable jusque dans l’air que nous respirons. Je me dis que chez les Azéris ce doit être la même chose.
Sur le front de cette « drôle de guerre » oubliée du reste du monde, on ne fait qu’attendre.
La plupart des soldats qui m’entourent appartiennent aux « unités de défense populaire » chargées de soulager l’armée en tenant des centaines de postes semblables à celui où nous nous trouvons. Ils ont entre cinquante et soixante ans, une ou deux guerres derrière eux, des visages rugueux de paysans d’un autre temps, des corps massifs, une motivation sans faille, mais un armement vétuste. Parmi eux, quelques femmes. Et même une grand-mère de soixante ans qui joue les Lara Kroft avec sa kalachnikov, refusant de quitter son casque lourd – au cas où…
« Les ordres sont simples, me déclare le chef de cette petite troupe disparate, un vétéran aux épaules plus larges qu’il n’est haut. Quand les Azéris attaqueront, on doit tenir jusqu’à l’arrivée de l’armée – c’est tout.
– l’armée est loin, dis-je. Et le temps qu’elle soit là…. Vous n’avez même pas de seconde ligne de défense. »
Région montagneuse du Syunik au sud-est de l’Arménie. Photo P. Franceschi.
Les soldats se regardent sans un mot : « Bah, on tiendra quand même, finit par dire un sergent. En attendant, les Azéris n’arrêtent pas de nous provoquer. Ils tirent au-dessus de nos têtes ou sur les bergers s’ils approchent trop avec leurs moutons ; et quand le vent souffle vers nous, ils brûlent la végétation pour nous enfumer. Mais on a ordre de ne pas répliquer
– C’est pour ça qu’on tourne en rond, précise un caporal. Mais quand ils nous insultent depuis leurs tranchées, on répond, c’est sûr – et pas besoin de beaucoup hausser la voix vu la distance… »
Je demande : « Et c’est quoi leurs insultes?
– Oh, toujours la même chose. Ils racontent qu’ils vont venir nous égorger jusque dans nos villages, que nos femmes et nos enfants y passeront, etc. »
L’un des soldats se lève, manifestement surexcité. C’est un fier-à-bras. Avec emphase, il lance : « La dernière fois qu’ils nous ont insulté de cette manière, j’ai répondu que j’allais aller en personne à Bakou égorger Alyev ; ça les a beaucoup énervés…. »
Ses camarades approuvent en rigolant.
Blindés légers arméniens sur le front du Syunik. Photo P. Franceschi.
Je fais celui qui s’amuse de ces plaisanteries enfantines ; mais je n’en pense pas moins : mes amis sont « mal barrés ». Certes, ils sont habités par la volonté farouche autant que sereine de défendre leur terre, mais à Erevan où vivent le tiers des Arméniens, c’est autre chose. La jeunesse dorée de la capitale s’enfuira au premier coup de fusil. Et ne craint pas de l’avouer. Seule note positive dans ce constat, le foisonnement des « associations militaro-patriotiques » qui germent un peu partout dans les campagnes pour défendre le pays. Le schéma est toujours le même : d’anciens militaires créent dans des villages ou de petites villes des structures associatives proposant de former les jeunes à la guerre, ils trouvent des financements ici ou là dans la diaspora, et les jeunes accourent. Sans doute sont-ils aujourd’hui plus nombreux que l’armée officielle aux effectifs squelettiques – 30.000 hommes seulement, dont 20.000 conscrits.
En attendant, je demande aux vieux soldats-paysans qui m’entourent comment ils voient l’avenir. La même réponse tombe de toutes les bouches : tôt ou tard les Azéris attaqueront. Quand, pourquoi et comment, ils ne savent pas trop. C’est consubstantiel à l’être de ces gens et voilà tout.
A leur tour ils me questionnent sur la façon dont je vois les choses, moi, l’ami étranger. Je leur dis ce que je pense : la politique d’Alyev, c’est-à-dire « l’état final » voulu par lui et ses alliés turcs, est que l’Arménie disparaisse de la carte puisqu’elle gêne, par sa position géographique, les visées expansionnistes des Turcs. C’est aussi simple que cela. Mais, pour parvenir à cet état final, pas question d’un nouveau génocide. Nous ne sommes plus en 1915. On ne peut pas se permettre n’importe quoi. Le nettoyage ethnique selon le procédé utilisé au Haut-Karabagh est bien plus efficace. Il a fait ses preuves. Et ne provoque aucune réaction internationale démesuré. Il est donc probable que dans un avenir relativement proche, l’armée azérie attaque l’Arménie au prétexte que cette dernière lui refuse la souveraineté d’un corridor lui permettant d’être reliée à la Turquie via le Nakitchevan. Cette attaque se fera à coup sûr dans le Syunik, la partie la plus étroite du pays, – à peine quelques dizaines de kilomètres – pour couper l’Arménie en deux. L’affaire serait réglée en 48 heures tant le différentiel militaire est important. Les Arméniens n’auraient aucun moyen de résister efficacement. Bien entendu, les Azéris laisseraient libre un étroit passage pour que la population du Syunik – à peine 75.000 habitants – puisse s’enfuir vers le reste de l’Arménie – et le tour serait joué. Ce ne serait que la reproduction de ce qui s’est passé avec le Haut-Karabagh.
L’auteur avec des soldats arméniens dans une casemate. Photo P.Franceschi.
Ce scénario du pire hante les esprits éclairés de Erevan et les chancelleries occidentales qui refusent de se bercer d’illusions. Pour ces dernières, le seul moyen d’éviter l’engrenage du pire est de faire savoir à Alyev que le coût politique, économique et diplomatique de son action est encore trop élevé pour qu’il se lance dans l’aventure. A cet égard, les américains semblent avoir revu leur position très récemment, exerçant des pressions sans équivoque sur Bakou – notamment pour la libération des prisonniers de guerre arméniens. La France n’est pas en reste et demeure un allié sûr pour Pachinian. Il y a là une lueur d’espoir.
Quand au traité de paix dont on vient d’annoncer la signature prochaine, il est sans nul doute un miroir aux alouettes de type munichois. Compte tenu du rapport de force, Pachinian n’avait d’autre choix que d’en passer par les fourches caudines d’Alyev et de signer tout ce qu’il voulait, mais rien ne va dans ce traité. On peut même craindre que son contenu représente, en réalité, une opportunité de guerre pour Alyev. Depuis l’annonce de ce traité, les provocations ont redoublées dans les tranchées de la ligne de front du Syunik.
De quoi demain sera fait, nul ne peut le dire avec certitude. Mais dans l’état actuel des choses, mieux vaut ne pas se bercer d’illusions. Et rester vigilant. En considérant une fois pour toute que le pessimisme du constat – nécessaire – doit mener à l’optimisme du combat – encore plus nécessaire…
Patrice Franceschi.
Photo Valérie Labadie
Écrivain et philosophe politique, prix Goncourt de la nouvelle 2015, Patrice Franceschi est aussi aviateur, marin et parachutiste. Depuis toujours, il partage sa vie entre écriture, aventure et engagement. Il a mené de très nombreuses expéditions à travers le monde, sur terre comme sur mer ou dans les airs. Il s’est également engagé de longues années dans les rangs de la résistance afghane combattant l’armée soviétique et, depuis le début de la guerre en Syrie, participe activement à la révolution des Kurdes contre l’état islamique et le régime en place à Damas.
Ses romans, récits, poésie ou essais sont inséparables d’une existence engagée, libre et tumultueuse où il tente « d’épuiser le champ du possible ». Il est également commandant du trois-mâts La Boudeuse et membre du groupe des écrivains de marine.
Je vous invite à lire ces articles publiés dans l’édition :
Entretien avec le général (2S) Grégoire de Saint-Quentin
Grégoire de Saint Quentin en 2019 au Sahel.
Introduction Défis Humanitaires : La guerre est de retour en Europe avec l’attaque Russe en Ukraine. Le Sahel est entré dans une période de forte turbulence. Le monde se fragmente et devient plus imprévisible et plus dangereux. Grégoire de Saint Quentin qui a exercé de grandes responsabilités militaires comme général d’armée et que nous remercions pour cet entretien, répond aux questions de Défis Humanitaires qui vous invite à découvrir son analyse sur les liens entre géopolitique, conflit, défense et humanitaire. Bonne lecture, vous trouverez aussi une courte vidéo de cet entretien à la fin.
Alain Boinet Mon Général, le 26 février, lors d’une conférence internationale de soutien à l’Ukraine à l’Elysée, le Président de la République Emmanuel Macron a déclaré : “nous ferons tout ce qu’il faut pour que la Russie ne puisse pas gagner cette guerre”. Il a aussi esquissé la perspective d’une intervention de troupes occidentales, donc françaises, en Ukraine, en assumant ce qu’il a qualifié “d’ambiguïté stratégique”. Comment faut-il, selon vous, comprendre les déclarations du Président de la République qui est le chef des forces armées en France ?
Grégoire de Saint-Quentin D’abord, comme vous l’avez mentionné, cette déclaration a été faite à l’issue d’une conférence internationale où tous les pays et organisations qui soutiennent l’Ukraine ont eu de longs débats sur la nature de l’appui militaire à lui apporter. Il faut se rappeler qu’à ce moment-là, la Russie, dans le cadre de la campagne pour la réélection de Vladimir Poutine, était dans un narratif extrêmement offensif sur l’inéluctabilité de sa victoire alors que l’aide occidentale peinait à se matérialiser côté ukrainien. Le but premier de cette conférence était de réaffirmer le soutien total de tous les acteurs à l’Ukraine, aussi longtemps que le régime russe voudrait persévérer dans sa guerre d’agression.
S’agissant du déploiement des troupes occidentales, vous avez raison également de souligner dans votre question que le Président de la République en France est le chef des armées. Cela signifie qu’il décide de l’engagement des forces, le chef d’état-major des armées (CEMA) étant ensuite chargé de la mise en œuvre de ses décisions opérationnelles. En vertu de l’article 35 de la constitution, le vote parlementaire reste l’arbitre ultime et intervient dans les semaines qui suivent.
Son interrogation sur l’opportunité de déployer des troupes au sol, pour naturelle qu’elle soit compte tenu de sa position de clé de voûte institutionnelle dans notre système de défense, n’était pas aussi évidente pour nos partenaires occidentaux dont les processus décisionnels sur l’engagement des forces sont différents du nôtre. Le débat qui a suivi a permis de mieux cerner ce qui serait perçu comme « escalatoire » par chacune des différentes parties.
AB L’attaque de la Russie en Ukraine le 24 février 2022 constitue-t-elle une rupture stratégique et quelles peuvent en être les conséquences et les prolongements dans le contexte géopolitique actuel ? Qu’est-ce que cela change sur le plan militaire pour vous par exemple ?
GSQ Ça va beaucoup plus loin que le seul plan militaire. L’attaque délibérée et non-motivée d’un membre permanent du Conseil de Sécurité, garant de l’ordre international, sur un pays voisin est un événement majeur. Elle entraîne aujourd’hui une rupture dans les relations internationales et un mouvement de transformation dont nous ne sommes pas encore capables de mesurer la portée. On peut néanmoins distinguer deux premières conséquences.
Tout d’abord, ce conflit consacre la primauté du rapport de force dans toute sa crudité : j’impose ma volonté parce que je suis le plus fort. On sentait bien que les mécanismes internationaux de régulation avaient commencés à s’affaiblir depuis plusieurs années mais là ils ont volé en éclats et la Russie pave la voie à tous les aventurismes militaires à travers le monde.
La deuxième conséquence est tout aussi préoccupante car elle tient à la volonté des états autoritaires, en particulier la Russie, de polariser les antagonismes. En déclarant la guerre à « l’occident collectif » et en s’arrogeant la direction d’un « sud global », le chef de l’Etat russe cherche à étendre et généraliser le chaos à travers sa représentation des rapports de force internationaux. Aujourd’hui, nul ne sait encore quand le système international retrouvera sa stabilité ni ce que pourraient être les fondations de celle-ci.
AB En 1991, au moment de la dislocation de l’URSS, après la chute du mur de Berlin, la France disposait de 160 000 hommes pour faire face à une guerre éventuelle. Aujourd’hui, selon Pierre Schill, chef d’état-major de l’armée de Terre, nous pouvons mobiliser 20 000 hommes. Est-ce suffisant dans ce contexte ? Comment voyez-vous les années à venir ? Qu’est-ce que cela entraîne comme conséquences spécifiques sur le plan militaire ?
GSQ Il y a un retour d’affrontements potentiels entre puissances avec un niveau de violence et de sophistication des armes qui n’est pas celui que nous avons connu durant 30 ans : pour des raisons de restauration de la paix ou humanitaires, nous sommes intervenus dans des conflits dits asymétriques, le plus souvent intraétatiques, où le niveau d’emploi des armes et de létalité étaient bien moindres que ce que nous voyons en Ukraine. Il s’y mène, dans tous les milieux de confrontations (terre, air, mer, espace, cyber), un combat de haute intensité fortement consommateur en ressources. Il n’est donc pas surprenant que la situation actuelle amène les pays européens à se reposer la question de leur sécurité et des crédits qu’ils doivent y allouer.
Dans ce contexte beaucoup plus exigeant, le contrat opérationnel fixé à l’armée de Terre vise à pouvoir mobiliser et projeter 20.000 hommes aptes aux combats les plus durs dans le cadre d’une coalition. C’est effectivement très peu par rapport à la situation qui prévalait pendant la guerre froide et on peut légitimement se poser la question des pertes et du renouvellement des ressources humaines et matérielles si le conflit venait à durer. Néanmoins, il faut bien comprendre que, quelle que soit la nature de la menace pesant sur nos intérêts, il est difficile d’envisager désormais des opérations menées dans un cadre strictement national. Nous agirions en coalition, dans un cadre OTAN ou autre. Par ailleurs, à la différence de l’Ukraine, nous ne sommes pas menacés pour l’instant par l’invasion d’un de nos voisins, ce qui nécessiterait des volumes de forces beaucoup plus importants pour tenir la totalité d’un front.
AB Le journaliste Jean-Dominique Merchet dit que “l’armée française est une armée américaine en version bonsaï” car la France dispose de toute la panoplie, comme les américains, mais de taille réduite. Qu’en pensez-vous ? La nouvelle loi de programmation militaire va-t-elle permettre de passer à l’échelle ?
GSQ Je comprends qu’on puisse faire une telle comparaison mais je souhaiterais y apporter quelques nuances.
Il y a deux points communs entre la France et les Etats-Unis qui ne transparaissent pas assez dans cette expression.
Comme son grand allié, la France a réussi à développer une industrie de défense vigoureuse, à la pointe de la technologie qui sous-tend des capacités souveraines de haut du spectre dont peu de pays disposent comme une aviation de combat à la pointe ou des sous-marins nucléaires. Cette performance est le résultat d’un investissement continu de l’Etat et des industriels mais aussi du formidable retour d’expérience de nos armées dont ceux-ci bénéficient. Aujourd’hui, une masse critique d’équipements est nécessaire mais pas suffisante. Il faut disposer du savoir-faire et des systèmes qui permettent de les combiner pour en tirer un avantage opérationnel maximum. L’intelligence artificielle va fortement y contribuer mais rien n’est possible sans un retour éprouvé de « la vie réelle » qu’apporte nos années d’engagement en opérations.
Le deuxième point commun avec les US, c’est que nous sommes les deux seuls pays de l’OTAN à disposer d’une force de dissuasion nucléaire indépendante, dans sa réalisation comme dans son emploi. Ce sont des responsabilités particulières pour notre pays mais c’est aussi un atout majeur dans le contexte actuel.
Il faut bien comprendre que si nos capacités conventionnelles paraissent « bonsaï » c’est aussi que le budget des armées porte le prix de notre indépendance par le maintien de la dissuasion. Ce n’est pas le cas de nos voisins européens, en particulier les Allemands. Quant aux Britanniques, qui sont aussi une puissance nucléaire, ils viennent de décider de porter leur effort de défense à 2,5% du PIB là où le standard communément admis dans l’OTAN est de 2%.
Dès lors, il faut bien regarder ce qu’il se passe autour de nous. Si l’Ukraine était restée un état doté de l’arme nucléaire en 1991, il est probable que la guerre ne ravagerait pas aujourd’hui son territoire. L’arme nucléaire est la garantie ultime contre un risque existentiel.
Dans le même temps, la Russie, qui est pourtant le pays au monde possédant le plus de têtes nucléaires, est sévèrement challengée sur le front ukrainien et ne contrôle la situation que grâce à l’asymétrie des ressources humaines et matérielles avec son adversaire. La dissuasion doit être complétée par les moyens conventionnels robustes et adaptés aux nouvelles menaces.
Par exemple, pour la première fois de son histoire, Israël vient d’être frappé par une attaque massive de munitions, guidées ou non, tirées depuis un Etat, l’Iran, qui n’a pas de frontières avec lui. Avec la « dronisation » généralisée de la guerre, que nous voyons venir à travers tous les conflits récents, il n’y a aucune raison de penser que ce type mode d’action ne puisse se reproduire dans d’autres conflits.
AB Le Général Syrsky, commandant-chef des forces armées ukrainiennes, a déclaré le 13 avril que : “la situation s’est considérablement aggravée, cela principalement dû à l’intensification significative des actions militaires russes. Les alliés de l’Ukraine ne parviennent pas pour l’instant à lui apporter le soutien militaire nécessaire.” Quels sont les risques de ce déséquilibre pour l’Ukraine et ses alliés au sein de l’OTAN, dont la France ?
GSQ Le risque pour l’Ukraine est de reculer et de permettre au régime russe de s’emparer des Oblasts dont il a décidé que, à la suite de référendums bidons, ils devaient être rattachés à la Fédération de Russie.
Pour nous, les occidentaux, quand nous disons que nous ne devons pas laisser gagner la Russie, c’est que nous devons faire pièce à la loi du plus fort et que l’échec de l’Ukraine sera présenté au monde comme celui de ceux qui l’ont soutenu, donc comme la faillite de nos systèmes politiques fondés sur la liberté individuelle, honnie par les états autoritaires.
Dès lors, avons-nous fait tout ce qui était en notre pouvoir jusqu’à présent ? Je suis mal placé pour juger. Ce qui est certain c’est que l’Ukraine vit aujourd’hui sous perfusion occidentale mais il y a incontestablement des à-coups dans ce soutien. Nous sommes en ce moment à un étiage dont il faut espérer qu’il soit rapidement comblé par les récentes décisions américaines de reprendre leur aide.
Il ne faut jamais cesser de rappeler que la loi du plus fort a régi les relations internationales pendant des siècles et que les guerres d’agression ont ruiné plusieurs fois l’Europe, mais pas seulement elle. On ne peut que souhaiter que le phénomène guerrier, consubstantiel à la nature humaine, soit, si ce n’est jugulé – soyons réalistes – au moins limité. Je pense donc qu’il y a une véritable préoccupation des pays occidentaux qu’après un succès en Ukraine, la Russie ne s’arrête pas en si bon chemin et que son mauvais exemple ne finisse par faire école.
AB Un sondage récent nous apprend que 65% des français sont pour le rétablissement du service militaire, dont 55% chez les 25-34 ans et 62% chez les 18-24 ans. Est-ce une surprise pour vous ? Comment interpréter ce sondage ?
GSQ Il y a chez les jeunes générations un intérêt accru pour tous les secteurs d’activité qui donnent du sens, et celui de la Défense en fait partie. Nos jeunes s’intéressent aux questions de sécurité et de défense, beaucoup plus que leurs ainés. Ils ont parfaitement compris qu’ils entrent dans un monde qui va profondément changer et ils veulent en comprendre les clés, ne serait-ce que pour s’emparer de leur avenir.
Par ailleurs, l’institution militaire fait partie des éléments de stabilité dans un monde mouvant. Y appartenir, ne serait-ce que l’espace d’un service militaire, c’est capter ce qui en fait la richesse : un cadre établi, des normes connues et acceptées par toute la communauté, un respect de l’engagement. L’institution offre une certaine sécurité alors que le monde est plus que jamais incertain et il faut se féliciter que cette attractivité se traduise par la volonté de servir. C’est un changement considérable par rapport à ma génération où le métier militaire était dénigré et le service national plus encore. Je trouve ce sondage assez encourageant.
AB On peut imaginer que la guerre en Ukraine est une raison de cette prise de conscience.
GSQ Cette jeunesse, et beaucoup de leurs parents, n’a connu que la paix. L’idée de guerre avait disparu de leur champ de conscience et n’hypothéquait pas leur futur. Alors, avec l’Ukraine, il y a une prise de conscience extrêmement salutaire que la guerre est malheureusement une réalité humaine incontournable et qu’il faut en comprendre les ressorts pour être capable de la limiter.
Les participants à une session du Service National Universel lors de la fête nationale le 13 juillet à Strasbourg. (Photo Guillaume Krempp / Rue89 Strasbourg / cc)
AB Au Sahel, les troupes françaises ont dû quitter le Mali, le Burkina Faso puis le Niger où elles ont été remplacées par les russes –qui mettent l’accent sur la Libye, alors que la situation se dégrade dans toute la région, jusqu’aux pays du Golfe de Guinée. Vous avez une longue expérience des théâtres d’opérations extérieurs. Alors, selon vous, quelles sont les raisons de ces changements majeurs ? Jusqu’où peuvent-ils conduire ?
GSQ La dégradation de la situation sécuritaire au Sahel, récemment documentée par l’ONU, est profondément regrettable car ce sont les populations qui en payent le prix fort.
Ce que je trouve plus préoccupant encore pour la stabilité de la région c’est la répétition de la même mécanique politique : coup d’état militaire, renversement d’alliance au profit de la Russie avec retrait de tous les partenaires européens et américains puis confiscation progressive des libertés publiques sous la protection de la garde prétorienne de Wagner / Africa Corps. La radicalité de ce processus mène inévitablement à l’isolement. On le voit avec la menace de ces pays de rompre brutalement avec la CEDEAO. Pourtant c’est le cadre du dialogue régional et de la stabilité depuis plus de cinquante ans. C’est avec toujours plus d’intégration et de coordination que les armées de la région finiront par vaincre une menace aussi mobile que les groupes terroristes.
Il est parfaitement compréhensible que les populations, en particulier de la jeunesse, aspirent au changement alors que leur avenir est menacé par toutes sortes d’instabilités. Cependant, on peut craindre qu’en ayant choisi le « modèle russe », fondé sur l’autoritarisme politique, les pays de l’Alliance des Etats du Sahel ne parviennent pas à répondre à la demande croissante de sécurité.
AB La guerre va continuer car les groupes djihadistes continuent de se battre. Elle change simplement de nature car ils ne font pas la guerre de la même manière que les forces françaises sur place. On peut imaginer comment cela va évoluer ?
GSQ Vous avez raison de souligner que Wagner, en soutien des forces locales, ne s’embarrasse pas des mêmes principes que les forces occidentales lorsqu’elles se battent. Après des années de lutte contre le terrorisme, chacun sait que le comportement des troupes sur le terrain est clé pour influer sur la légitimité des groupes terroristes. Toute atteinte aux droits humains de la part des forces régulières et leurs soutiens, ne fait que la renforcer aux yeux de la population.
On peut donc craindre d’avoir une situation chaotique durant un certain temps car il n’y aura pas de capacité, ni d’un côté ni de l’autre, à l’emporter de façon irréversible. Pour les voisins immédiats de cette « zone grise », c’est certainement une préoccupation car son potentiel de déstabilisation extérieure n’est pas nul.
AB Guerre à Gaza, décision de la France de lancer une coopération militaire avec l’Arménie, premier pays de l’OTAN et de l’UE à le faire, tensions toujours vives autour de Taïwan et en mer de Chine méridionale. Peut-on appréhender ces différentes situations au prisme d’un retour des anciens Empires, remettant en cause le magistère occidental et aggravant les risques de conflictualité ?
GSQ Je ne pense pas que ce soit ce que vous appelez le « magistère occidental » qui soit en cause. Effectivement, il y a eu une période de victoire par K.O. de l’OTAN face à l’URSS en 1990 qui a fait que, pendant des années, les occidentaux –et en premier lieu les États-Unis, ont dominé le système international. Je pense que ce n’est plus du tout le cas, notamment parce que les occidentaux ont commis des erreurs, et que le sujet aujourd’hui est ailleurs.
Ce qui est remis en cause, ce sont les frontières. Ce qu’il y a de nouveau, c’est qu’un certain nombre de pays pensent que personne ne pourra désormais les empêcher de s’emparer par la force de ce qu’ils convoitent. Quand on connaît le nombre de questions frontalières en suspens sur tous les continents, on comprend combien l’exemple du conflit ukrainien peut être déstabilisant. Surtout quand la Russie prétend en faire l’illustration d’une doctrine de lutte contre les Occidentaux. Cela n’a aucun sens. La démocratie, la paix, la liberté, le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ne sont pas des valeurs occidentales, ce sont des aspirations universelles.
100.000 arméniens sont chassés de force de leur terre ancestrale du Haut-Karabakh ou Artsakh par l’armée d’Azerbaïdjan les 19 et 20 septembre 2023.
AB Les guerres entraînent des conséquences humanitaires dramatiques pour les populations, au risque de déstabiliser les pays voisins avec les flots de réfugiés, de provoquer des mouvements migratoires, de rendre difficile toute solution politique, de radicaliser les forces en présence. Vous qui avez côtoyé les humanitaires sur le terrain –ONG, ONU, CICR, comment faut-il prendre en compte l’urgence humanitaire ainsi que le respect du droit international humanitaire dans les conflits contemporains et futurs ? Lorsqu’on engage une guerre, se pose-t-on assez la question des conséquences politiques et humanitaires de la guerre dans toutes leur dimension ?
GSQ Il faut être d’une prudence extrême avant de s’engager dans une guerre et chercher toutes les voies de recours pour l’éviter. On sait toujours comment on entre dans une guerre, mais on ne sait jamais comment on va en sortir, ni quand. Donc il faut peser murement sa décision avant d’engager la force. En revanche, une fois que celle-ci est prise, il faut être résolu, déterminé et mettre toutes les ressources pour atteindre rapidement ses objectifs.
La question humanitaire est prise en compte très en amont dans les planifications opérationnelles. La population, comme tous les facteurs qui concourent à la crise, est soigneusement analysée : quelle est son attitude, ses besoins, quelles conséquences les actions des parties au conflit auront sur elle et comment gérer cet aspect ? Les enjeux humanitaires sont complètement intégrés dans la conduite des opérations. Nous nous rapprochons des acteurs de l’aide humanitaire pour savoir si et comment ils souhaitent collaborer. Tout cela est une préoccupation constante.
AB Comment souhaitez-vous conclure cet entretien ?
GSQ Il n’y a jamais de combats perdus d’avance, et il n’y a jamais de victoire à des combats qui n’ont pas été menés. Il faut avoir confiance dans nos capacités, dans nos démocraties, à nous défendre dans un environnement que certains –notamment les régimes autoritaires, cherchent à rendre chaotique. Nous avons des atouts pour cela, pour l’emporter, à condition d’appliquer les principes que nous venons d’énoncer. Il faut être, résolu, tenace, penser à ses objectifs. Il ne faut pas être velléitaire et tenir la ligne de ce à quoi on croit. Lorsqu’on est capable de faire cela, c’est le premier pas vers un retour à une situation stabilisée.
3 questions 3 réponses avec Grégoire de Saint-Quentin
Grégoire de Saint-Quentin Général d’Armée (2S)
Grégoire de Saint Quentin est âgé de 63 ans. Issu de l’Ecole Spéciale Militaire de Saint-Cyr, il effectue un cursus complet au sein de l’institution militaire qu’il quitte en 2020 avec le grade de général d’Armée (2S).
Son parcours militaire est placé sous le signe des forces spéciales et des opérations interarmées. Au cours de sa première partie de carrière, il connait de multiples engagements opérationnels, le plus souvent en position de chef interarmées. Puis Il commande le 1er régiment de parachutistes d’infanterie de marine de 2004 à 2006. Auditeur de l’Institut des Hautes Etudes de la Défense Nationale en 2009, il est nommé général en 2011 et commande successivement les Eléments Français au Sénégal, l’Opération Serval, les opérations spéciales et enfin l’ensemble des opérations interarmées de 2016 à 2020.
Depuis septembre 2020, il met son expérience opérationnelle au service du développement de capacités de renseignement et de Défense de haute technologie, en particulier comme Vice-Président Senior de la société Preligens.
Grégoire de Saint Quentin est Grand Officier de la Légion d’Honneur et Grand Officier de l’ordre National du Mérite.
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