L’humanitaire au Forum Mondial de l’Eau

Un article de Baptiste Lecuyot

Darfour, l’eau est rare et difficile d’accès en saison sèche. ©William Daniels

Jusqu’à une période récente, le Forum Mondial de l’Eau (FME) était le principal évènement de haut niveau dédié aux enjeux de l’eau et de l’assainissement. Bien que critiquable sur plusieurs aspects, il avait le mérite de rassembler la diversité des acteurs et parties prenantes du secteur (public, privé, associatif, société civile, académique, etc.), sans pour autant être le vecteur de prises de décisions politiques fortes. La donne semble changer depuis l’organisation de la dernière Conférence des Nations Unies sur l’Eau à New York en mars l’année dernière, surtout après l’annonce de la tenue régulière de ces conférences – la prochaine est annoncée pour 2026 – au moins jusqu’à l’horizon 2030 des Objectifs de Développement Durable (ODD).

Cela dit, il apparait clairement que les ODD, et notamment celui qui doit « garantir l’accès de tous à des services d’alimentation en eau et d’assainissement gérés de façon durable » (ODD6), ne seront pas atteints en 2030. Il s’agira donc de s’assurer que la mobilisation sur le sujet continue après cette date butoir. Quant à l’articulation entre les prochains FME et les prochaines conférences intergouvernementales, elle n’apparait pas clairement à ce jour. Les premiers se déroulent en dehors de tout processus politique intergouvernementale officiel, c’est-à-dire hors du système onusien, tandis que les secondes laissent peu de place à la diversité des acteurs.

Christophe Béchu, Ministre de la Transition écologique et de la Cohésion des territoires, à la tribune de la Conférence des Nations-Unies sur l’eau à New York en mars 2023.

Les enjeux du prochain Forum Mondial de l’Eau.

En attendant de répondre à ces questions, le prochain FME, qui aura lieu en Indonésie, du 18 au 25 mai 2024, sur le thème « l’Eau pour une prospérité partagée », couvrira 6 grands sujets :

  1. La sécurité de l’eau et la prospérité
  2. L’eau pour les humains et la nature
  3. La réduction et la gestion des risques de désastres
  4. La gouvernance, la coopération et l’hydro-diplomatie
  5. La finance durable de l’eau
  6. L’innovation et la connaissance

Comme pour les autres forums, en plus du processus thématique qui développera ces sujets à travers de multiples sessions, il sera aussi question d’un processus régional et d’un processus politique qui devrait aboutir à l’organisation de différentes sessions : chefs d’état, ministres, autorités de bassins, autorités locales et régionales, parlementaires. La jeunesse devrait également avoir un espace dédié et contribuer aux différents processus du forum.

Bien qu’international, la tenue de ce forum en Indonésie devrait permettre un focus sur l’Asie, et ainsi donner l’opportunité de mettre en exergue les enjeux spécifiques de cette partie du monde « l’une des régions les plus impactées par les effets du changement climatique (inondations, élévation du niveau des mers, typhons etc.), avec une population jeune, une croissance démographique forte, et une pression accrue sur les ressources en eau disponibles. » (Coalition Eau – Note de positionnement sur le FME). De nombreux pays d’Asie du Sud et du Sud-Est traversent également des crises humanitaires – Afghanistan, Myanmar, Pakistan, Bangladesh, etc. qui viennent se superposer aux enjeux climatiques et sanitaires.

L’urgence humanitaire de l’accès à l’eau potable. 

En ce qui concerne les enjeux humanitaires, leur visibilité au niveau du forum reste faible, à la fois du fait du vaste périmètre de ce dernier (multi-acteurs, multi-régions, multi thématique, etc.) et en raison d’une présence limitée des acteurs humanitaires. Solidarités International sera présente et portera ce plaidoyer pour rappeler qu’en 2024, près de 300 millions de personnes auront besoin d’aide humanitaire et de protection, soit 4% de la population mondiale[1]. Malgré une baisse inédite de ce chiffre par rapport à 2023, les besoins sont encore immenses et leur couverture insuffisante, particulièrement en ce qui concerne le secteur humanitaire de l’Eau, Hygiène et Assainissement, chroniquement sous-financé.

Suite à la destruction par les Russes du barrage de Kakhovka en Ukraine, déploiement d’urgence de stations de potabilisation d’eau de la Fondation Véolia avec Solidarités International et le soutien du CDCS/MEAE.

Avec deux sessions coorganisée par Solidarités International[2] l’une intitulé « Réaliser l’ODD6 dans les contextes de crises et de fragilité » (2C2), en coordination avec la Fondation Véolia, et l’autre « Améliorer les réponses d’urgences aux désastres liés à l’eau » (3E3) en coordination avec UNICEF, les questions multiples inhérentes à ces sujets seront abordées, à travers la vision et l’expérience de différents acteurs.

La session 2C2 se penchera sur les obstacles complexes qui entravent l’accès à l’eau et l’assainissement dans les contextes de crises et de fragilités – conflits et changements climatiques, entre autres – et explorera des stratégies innovantes pour répondre rapidement et efficacement aux besoins immédiats tout en jetant les bases d’une résilience à long terme.

La session 3E3, quant à elle traitera des catastrophes liées à l’eau majoritaires dans la liste des catastrophes au cours des 50 dernières années et qui représentent 70 % de tous les décès liés aux catastrophes naturelles (Banque mondiale, 2022). Ces catastrophes peuvent déclencher des urgences de santé publique à grande échelle, avec des effets dévastateurs pour les personnes les plus touchées et les plus vulnérables, en particulier dans les contextes de crise et de fragilité.

La session présentera la nécessité d’avoir des plans de préparation et de réponse aux urgences, élaboré sur la base d’une analyse complète des risques, des réponses coordonnées, une participation active, une représentation significative et un leadership décisif de la part des parties prenantes locales et nationales. Sans oublier un financement adéquat, non seulement pour élaborer les plans de préparation et de réponse, mais aussi pour les mettre en œuvre.

Ne laisser personne de côté !

Dans un contexte où les défis liés à l’eau et à l’assainissement sont nombreux, il est impératif de reconnaître l’urgence de la situation. Les Objectifs de Développement Durable, notamment l’ODD6, exigent une action concertée et durable pour garantir l’accès de tous à des services d’eau et d’assainissement. Au-delà des débats, nous devons être conscients des besoins humanitaires vitaux qui persistent, touchant des millions de personnes à travers le monde. L’engagement en faveur de la réponse aux crises humanitaires (et de leur résolution) doit être renforcé, notamment en ce qui concerne l’eau, l’hygiène et l’assainissement, des secteurs qui demeurent sous-financés et souvent sous-représentés. A travers son action sur le terrain, Solidarités International contribue, humblement, à ces objectifs, et vient ici rappeler l’importance de porter ces enjeux dans les grands forums internationaux, pour que les populations qui les subissent ne soient pas oubliées, et qu’on fasse du concept de « ne laisser personne de côté »[3] une réalité.

 

[1] Aperçu de la situation humanitaire mondial 2024 – OCHA, Synthèse établie par Défis Humanitaires  https://defishumanitaires.com/2024/01/30/apercu-de-la-situation-humanitaire-mondiale-2024-ocha/

[2] Voir l’article : https://www.solidarites.org/fr/en-direct-du-terrain/2024-une-annee-exigeante-pour-le-monde-humanitaire/

[3] https://unsdg.un.org/fr/2030-agenda/universal-values/leave-no-one-behind

 

Baptiste Lecuyot

Baptiste Lecuyot est Responsable du pôle Eau, Assainissement et Hygiène à Solidarités International. Il est titulaire d’un diplôme d’ingénieur en sciences et technologies de l’eau de l’école d’ingénieurs Polytech’ Montpellier, France. Il a travaillé pendant cinq ans dans le secteur privé de l’eau et de l’assainissement en France, notamment en tant que chef de projet assainissement dans une entreprise de travaux publics. Après avoir obtenu son diplôme de Bioforce, il a travaillé pendant trois ans comme responsable de programme WASH pour des organisations internationales au Sud-Soudan et au Moyen-Orient, et pendant deux ans et demi comme coordinateur WASH de l’équipe d’intervention d’urgence de Solidarités International dans plus d’une dizaine de contexte. Il est maintenant chargé de mettre en œuvre et de développer la stratégie WASH de Solidarités International, de soutenir des projets de recherche et d’innovation et de représenter Solidarités International dans les forums et évènements majeurs du secteur.

Le Malheur Kurde

©Solinfo – Edouard Lagourgue, président de Solinfo, avec quelques-uns des enfants du centre psycho social de Kobané 

Edouard Lagourgue se rend au Kurdistan depuis les années 1990. Récemment il a mené plusieurs missions humanitaires en Irak et en Syrie et partage avec Défis Humanitaires son regard croisé et actualisé sur les deux Kurdistan.

« Le Malheur Kurde » … ainsi que le décrivait Gérard Chaliand, c’est le Kurdistan qui fait de nouveau face à une menace existentielle loin des projecteurs. Solinfo, ONG française intervient depuis 2012 dans les deux Kurdistan, irakien et syrien, en animant des sessions de soutien psycho social et des ateliers d’art thérapie auprès des enfants victimes de guerre, déplacés de Kobané à Raqqa, ainsi qu’auprès d’orphelins et jeunes d’Erbil et Sulaymaniya.

En Syrie, aujourd’hui, en plein cœur de l’hiver, plus de 12 millions de syriens soit 65% de la population ne se nourrissent pas régulièrement selon le Programme Alimentaire Mondial (PAM) et ont besoin d’une aide humanitaire vitale. Au Nord Est Syrien (NES) les taux de malnutrition aigüe et chronique sont deux fois plus élevés que la moyenne nationale du pays. Cela concerne en premier lieu les déplacés au NES de plus en plus nombreux à fuir les zones de conflit. L’Office des Affaires Humanitaires (HAO) basé à Raqqa déplore le désengagement humanitaire marqué par la réduction des contributions et du nombre d’ONG internationales actives.

En Irak, les kurdes du nord n’ont plus accès de façon autonome aux revenus de leurs ressources pétrolières et font face eux à une crise financière majeure. Les salaires des fonctionnaires (près de 40% de la population) tardent à être versés avec 3 à 4 mois de retard. C’est tout l’équilibre social de la région qui est menacé.

Au même moment, les deux Kurdistan redoutent un départ de la coalition occidentale anti-terroriste basée dans le nord est syrien (NES) et dans la Région du Kurdistan Irakien (KRI). En effet, le gouvernement central de Bagdad comme le gouvernement de Syrie goûtent assez peu le désir de consolidation de l’autonomie des kurdes sur des territoires internationalement reconnus comme leur appartenant.

Les régions peuplées de Kurdes, divisées principalement entre l’Iran, la Turquie, la Syrie et l’Irak rassemblent une population de près de 40 millions d’individus.  Les promesses du traité de Sèvres en 1920, qui sur les ruines de l’Empire Ottoman annonçait la création d’un état kurde, ont fait long feu. Depuis, maltraités et parfois niés dans leur identité par leurs états nationaux, les kurdes sont de nouveau menacés dans le contexte géo-politique actuel amplifié par les conséquences de la guerre entre Israël et le Hamas.

©Solinfo – Nord-Est Syrien – cimetière des combattants des Forces Démocratiques Syriennes (FDS) à Kobané

Au nord de l’Irak ou Kurdistan Irakien, le gouvernement régional du Kurdistan (KRG) est dominé par le Parti Démocratique du Kurdistan et comprend aussi l’UPK (Union Patriotique du Kurdistan), différents partis comme le parti des Assyriens ou des Yaesidis. L’actuel président de l’Irak, Abdel Latif Rachid est issu de l’UPK.

On constate actuellement que la tension est de nouveau vive au Kurdistan irakien exacerbée par le conflit financier avec le gouvernement central et les soubresauts internationaux liés au conflit de Gaza. Cela se traduit par des attaques de milices chiites aux ordres de l’Iran sur les bases de la coalition internationale et des destructions opportunistes des Turcs sur les sites supposés abriter le Parti des Travailleurs Kurdes (PKK). Les Iraniens pèseraient ainsi sur l’Irak pour obtenir le départ des forces de la coalition internationale.

Au Kurdistan d’Irak, les infrastructures routières, agricoles (grandes fermes), énergétiques, immobilières, éducatives et productives (usines) se sont considérablement développées ces dernières années grâce aux revenus pétroliers, aux investissements étrangers et de nombreux hommes d’affaires irakiens d’autres régions. Le ralentissement de la manne pétrolière entraine une baisse de la dépense publique et une crise économique, même si le gouvernement central de Bagdad pourrait finalement verser une part des revenus pétroliers revenant au KRG, objet actuel de négociations et d’espoir.

Ainsi le Kurdistan d’Irak ne souhaite pas perdre la protection des forces de la coalition internationale et son autonomie financière, ce qui menacerait l’équilibre même de la région du Kurdistan d’Irak.

En Syrie, le Nord Est Syrien (NES) comprend le Rojava avec les principales villes kurdes (Qamishli, Kobane, Hassaké, Afrin) et les villes provinces de Raqqa, Mambij, Derezor, Shaba à Alep qui constituent le NES placé sous une administration autonome gérée démocratiquement par des représentants kurdes, arabes et syriaque.

© Solinfo – Nord-Est Syrien – centre psycho social pour déplacés de Manbij

Chacun se souviendra que le NES compte la présence ou l’occupation de tous les acteurs au conflit en Syrie : Gouvernement syrien, Russie, Iran, coalition des forces occidentales, Forces Démocratiques Syriennes (FDS), Turquie et son bras armé, la National Army, et autres groupes Djihadistes … La configuration de ces forces hétérogènes est assez complexe avec une présence géographique disséminée sur l’ensemble du territoire syrien. Ces paramètres rendent le NES très fragile face aux initiatives des différents acteurs politico-militaires dont les intérêts fondamentaux sont de surcroît profondément divergents. L’ethnie kurde reste minoritaire sur le territoire qu’elle contrôle. Pour l’heure les mouvements de certaines tribus arabes, la pression djihadiste qui renait, les attaques des proxys iraniens sur les bases de la coalition internationale ainsi que la pression de la Turquie qui détruit les infrastructures électriques, hydrauliques, agricoles, mènent des attaques ciblées par drones, réduit le niveau d’eau de l’Euphrate, rendent la situation du NES extrêmement instable.

Dans le même temps sur le plan social, la population du NES connait une extrême pauvreté avec un revenu moyen estimé à 40 US$/mois.  Elle est confrontée à une inflation annuelle sans précédent qui rend la vie intenable dans la région. Ainsi par exemple le prix du pain (sac standard) est passé de 500 à 1000 Syrian Pounds en un an. La population vit en état de survie, résignée, sans espoir d’une vie meilleure, avec une incertitude grandissante quant à l’avenir et un désœuvrement qui touche même les plus talentueux. Ceci encourage l’émigration même si la frontière turque semble dissuasive et dangereuse pour les candidats qui tentent le passage.

© Solinfo – séance d’art thérapie – février 2024

Le Nord-Est Syrien est lui aussi suspendu au départ des forces de la coalition internationale sous pression des proxys iraniens, menacé par le contrôle que la Turquie veut étendre à la frontière nord, enfin sous la pression du régime syrien comme de la menace réelle de résurgence des groupes armés djihadistes.

Ce chaos qui s’installe au Kurdistan loin des projecteurs, pose deux enjeux humanitaires : l’accès aux populations en danger et le financement de l’aide humanitaire dans ces circonstances.

Ainsi, les deux Kurdistan sont suspendus à la rumeur de la menace du départ des forces de la coalition internationale dont le mandat est rappelons-le de combattre la réminiscence du djihadisme internationale et non de défendre l’autonomie des kurdes d’Irak ou de Syrie. Certains ne l’ont sans doute pas oublié et en joueront dans les mois qui viennent … les kurdes en sont conscients et veulent convaincre qu’ils sont toujours des alliés sûrs des peuples menacés par le terrorisme djihadiste.

 

Edouard Lagourgue

Edouard Lagourgue : Aventurier-humaniste et ancien président de Solidarité International (2013-2018), il est membre-expert de Défis Humanitaires et président de l’ong SOLINFO. Il soutient de nombreuses associations dont deux intervenant auprès des blessés et victimes des violences armées et du terrorisme. Ancien dirigeant d’une entreprise en Afrique, il est aujourd’hui administrateur d’entreprises et d’associations

 

 

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