La zone sahélienne subit la triple peine

Un entretien avec Jean Bosco Bazie, directeur général de Eau Vive Internationale.

© Jean Bosco Bazié, directeur général de Eau Vive Internationale, à Boudry, Burkina Faso. Photo: EVI.

Défis Humanitaires : Eau Vive Internationale est active depuis plus de 40 ans en Afrique. Quelles actions y réalisez-vous et que faites-vous pour la population face au Coronavirus ?

Jean Bosco Bazie: Avant tout propos, je vous remercie pour l’intérêt porté à l’action d’Eau Vive Internationale. Il faut dire qu’Eau Vive Internationale est une association de droit burkinabé qui fédère les associations Eau Vive Burkina Faso, Eau Vive France, Eau Vive Mali, Eau Vive Niger, Eau Vive Sénégal et Eau Vive Togo. Elle n’a que 6 ans d’existence propre mais elle capitalise plus de 40 ans d’action d’Eau Vive dont elle a pris le relai pour poursuivre l’action de solidarité principalement dans les domaines de l’eau, l’assainissement et leur gouvernance. Grace à son action continue depuis 1978, plus de 3 millions d’africains ont un meilleur accès à l’eau potable et de meilleures conditions d’hygiène et d’assainissement.

Plus récemment avec l’apparition de la pandémie de COVID-19, Eau Vive Internationale mobilise ses partenaires pour la réalisation de nouveaux points d’eau potable, la réhabilitation de points d’eau en panne, la vulgarisation de dispositifs de lave-mains et la sensibilisation des populations pour l’adoption des gestes et mesures barrières à la propagation de la maladie.  Il est évident que les mesures barrières ne peuvent fonctionner sans eau potable. C’est pourquoi nous venons de lancer à Boudry (deuxième plus grande commune du Burkina Faso avec plus de 100 000 habitants), la construction de 45 nouveaux forages équipés et la réhabilitation de 5 anciens forages en panne permettront l’accès à l’eau potable pour 15 000 personnes. 1000 dispositifs de lave-mains seront fabriqués par des artisans locaux ainsi que des masques en tissu et du savon fabriqués localement par des groupements de femmes et de jeunes. Ces lave-mains et ce matériel d’hygiène seront installés dans les lieux publics (écoles, collèges, centres de santé, marchés, etc) ainsi que dans les ménages. Voir article à ce propos dans Burkina demain.

Des actions similaires ont été entreprises dans les communes de Béré, Méguet et Zorgho toujours au Burkina. Dans cette dernière commune par exemple et avec le soutien financier de nos partenaires dont le Grand-Reims en France, la réhabilitation de forages à gros débit, la construction d’un nouveau château d’eau de 300m3 sur 20m de hauteur ont permis d’augmenter la capacité de production de l’eau potable dans cette commune et celle de sa déserte avec 64km de réseau d’eau supplémentaire touchant ainsi plus de 30 000 personnes supplémentaires. Pour renforcer la capacité de réponse des communes, Eau Vive Internationale a entrepris un appui à la relecture des outils de planification d’une dizaine de communes du Burkina Faso afin de prendre en compte la question de la riposte aux risques sanitaires comme le COVID-19 et bien d’autres catastrophes naturelles qui pourraient survenir.

Comme vous le voyez, les besoins restent énormes en Afrique en matière d’alimentation en eau potable. Le robinet ne sera pas réinventé en ce 21ième siècle. Il nous manque juste les ressources financières pour faire plus et mieux.

Comme ONG de développement, comment opérez-vous compte-tenu de la dégradation de la sécurité le long des frontières du Mali et du Niger au nord et que pouvez-vous faire pour les 848.000 déplacés de force dans le pays ?

Effectivement la zone sahélienne subit en ce moment la triple peine du manque d’eau et de meilleures conditions de vie, de l’insécurité et maintenant du risque de la pandémie de coronavirus. C’est dans les moments difficiles que l’on connaît ses amis. Malgré cette situation, nous sommes restés solidaires des populations de cette zone en nous reposant principalement sur les acteurs locaux pour poursuivre l’action. Nos équipes sont cependant frustrées de ne plus pouvoir se déployer comme par avant au contact quotidien des bénéficiaires. Mais c’est le prix à payer. Malheureusement, plusieurs partenaires financiers ne veulent plus financer des actions dans ces zones dites « dangereuses » infligeant ainsi un coup de semonce à l’action de solidarité par manque de ressources suffisantes pour mener à bien nos projets. Ceci étant, il faut reconnaître que la situation sécuritaire va de mal en pire. Malgré le déploiement armé des pays du Sahel et de leurs partenaires dont principalement la France avec la force Barkhane, la situation sécuritaire ne s’améliore guère. Vous avez vu les récentes attaques terroristes au Burkina et ayant faits une quinzaine de morts.

Ce sont des centaines de milliers de personnes qui sont contraintes de quitter leurs terroirs, meurtris par la violence armée et sans moyens de subsistance.

On est bien en droit de penser à deux choses : l’inefficacité de la seule réponse militaire et la non volonté de certains milieux et lobbies à mettre fin à cette situation. C’est pour nous incompréhensible.

En tant qu’acteur humanitaire, nous n’avons d’autres moyens que de poursuivre et renforcer notre travail si modeste soit-il.

La fédération Eau-Vive Internationale est présente dans 6 pays de la région dont l’indice de développement humain est parmi les plus bas au monde et dont trois d’entre eux connaissent des conflits. Quelle est votre stratégie de réponse en matière de développement et de partenariat dans un tel contexte ?

Notre stratégie de réponse a toujours été de reposer l’action sur les acteurs locaux. Eau Vive Internationale ne vient qu’en appui pour mieux formuler l’action, la mettre en œuvre, la suivre et l’évaluer. Eau Vive Internationale n’a pas de projets propres à elle, ce sont les communautés organisées autour de mécanismes locaux, autour des conseils communaux, qui ont des projets que nous venons soutenir. Nous mettons l’action sur la capacité de maîtrise d’ouvrage local et sur l’économie locale avec un soutien aux activités productrices de richesse. Quelques soient les investissements réalisés dans les villages, si les habitants n’ont pas de quoi payer leur fonctionnement et les services, c’est peine perdu. C’est donc une combinaison de plusieurs choses : initiative locale, capacité de maîtrise d’ouvrage local, économie locale, etc.

©Exemple de forage mis en place par Eau Vive Internationale, Burkina Faso. Photo: EVI

Comme son nom l’indique, votre association est particulièrement engagée pour l’accès à l’eau potable. Comment équilibrez-vous votre action pour les populations et le plaidoyer politique pour le droit à l’eau et à l’assainissement ?

En tant qu’organisation de la société civile, nous participons à la réflexion et au plaidoyer sur les politiques publiques en matière d’eau potable et d’assainissement. Nous agissons au plus près des populations en apportant des réponses concrètes par la réalisation d’infrastructures d’eau et d’assainissement, la préservation de la ressource en eau mais nous savons que cela n’est pas suffisant. Pour changer durablement la situation, il faut agir également sur les politiques publiques et traiter les causes profondes du manque d’accès à l’eau pour tous et pour rendre effectif le droit à l’eau. C’est pourquoi nous avons soutenu les acteurs de la société civile burkinabé en 2015 et 2016 pour constitutionnaliser le droit à l’eau et l’assainissement dans les droits sociaux reconnus dans la constitution burkinabé. Le droit l’eau et l’assainissement devient ainsi opposable et les citoyens sont en droit de l’exiger.  Là également, c’est une combinaison d’actions concrètes de terrain et de plaidoyer qui peut nous permettre de faire les progrès pour l’atteinte de l’ODD6 en matière d’eau et d’assainissement.

Le 9ème Forum Mondial de l’Eau qui se tiendra à Dakar en mars 2021 se veut être un Forum de rupture et de réponse concrète aux besoins des populations. Qu’en penses-tu, qu’est-ce que tu en attends et quelles sont tes propositions pour ce Forum de Dakar ?

C’est la première fois que l’Afrique subsaharienne abritera en mars 2021 à Dakar au Sénégal le plus grand rassemblement mondial des acteurs de l’eau. Son programme est axé sur l’agenda 2030 pour des actions transformatrices. Pour l’Afrique, il faut un véritable électrochoc pour rattraper le retard en matière d’accès à l’eau potable dont il est inutile de rappeler la nécessité vitale. L’engagement des décideurs du continent pour l’eau est consigné dans la vision africaine de l’eau 2025. Cet engagement pris en mars 2000 par les gouvernements africains et l’Union Africaine affichait au tout premier rang, l’accès durable pour tous à l’eau potable et l’assainissement pour satisfaire les besoins basiques au plus tard en 2025. Alors la pandémie de COVID-19 intervient comme un ultime rappel aux dirigeants africains qui ne disposent désormais que de 5 ans pour tenir une promesse négligée depuis 20 ans. A ceci s’ajoute l’apparition de plusieurs foyers de conflits et d’insécurité ayant jeté sur les routes et les bords de route plusieurs centaines de milliers de personnes laissées à elles-mêmes. Et pourtant, le monde n’a jamais affiché autant de richesses. Nous disons qu’il faut que les dirigeants politiques et économiques arrêtent l’hypocrisie qui caractérise la géopolitique mondiale. Les richesses du monde doivent servir les hommes, rendre leur vie meilleure et non dormir dans des paradis fiscaux. C’est mon cri de cœur pour ce 9ième forum mondial de l’eau.

Veux-tu ajouter quelque chose pour conclure ?

Chaque minute compte, chaque goutte compte pour sauver des vies. Si rien n’est fait plus qu’il ne l’est actuellement, nous courrons à la perte de l’humanité. L’accès à l’eau et à l’assainissement doit être déclaré « urgence planétaire »

 

Jean Bosco Bazié 

Certifié Sciences-Po Paris/ISM Dakar/UCT Cape Town/CEFEB Marseille. Diplômé en études du développement à l’Institut d’Etudes du Développement Economique et Social (IEDES-Paris 1 Panthéon Sorbonne) et en recherche et exploitation des eaux souterraines à l’Ecole des Mines de l’Aïr (EMAÏR) au Niger.

Jean Bosco Bazié est Directeur opérationnel d’Eau Vive Internationale qui fédère 6 associations du Burkina Faso, de France, du Mali, du Niger, du Sénégal et du Togo. Eau Vive Internationale intervient dans les domaines de l’eau, l’assainissement et du développement économique et social depuis plus d’une quarantaine d’années. Jean Bosco Bazié transmet régulièrement sa grande expérience en concevant et conduisant des conférences, ateliers et sessions de formation relatives à toutes les disciplines liées à l’eau notamment en matière de gestion intégrée de la ressource, d’organisation et de gestion des services, de gouvernance, de développement local et de coopération au développement.

Jean Bosco Bazié est membre de plusieurs organisations, réseaux et panels d’experts sur les questions liées à l’eau, liées aux approches participatives et plus largement aux questions de développement. 

Interview de François Grünewald « L’action humanitaire en question ».

©Groupe URD, François Grünewald.

Une interview de François Grünewald, directeur Veille et Prospective du Groupe URD, réalisée par Alain Boinet pour Défis Humanitaires.

Défis Humanitaires :  Pour nos lecteurs, peux-tu nous rappeler pour l’essentiel la raison d’être du Groupe URD et son parcours.

François Grünewald : Né en 1993, le Groupe URD a d’abord été un réseau d’échanges entre praticiens autour des défis que posait la fin de la Guerre Froide. Les jeunes générations, qui n’ont pas connu cette période d’affrontements idéologiques, n’imaginent combien était polarisée la mouvance associative de l’époque et combien ce changement de monde nous interpellait. Pendant 4 ans, au rythme d’une réunion par trimestre, une fois à MSF, une fois à ACF, une fois à Lyon, une fois à Paris, une autre à Marseille, la pensée s’est construite, accompagnée en cela par des premières recherches opérationnelles, l’organisation de colloques et la production d’un premier ouvrage « Entre urgence et développement, pratiques humanitaires en question ». En 1997, après plusieurs années de fonctionnement comme « réseau d’échanges » entre acteurs de l’action humanitaire et du développement, le Groupe URD décidait de changer d’objectif pour devenir ce qu’il est aujourd’hui : un institut opérationnel actif devant contribuer à faire bouger les lignes.

C’est à ce moment-là qu’ont émergé pour nous trois défis : le premier était un défi de méthode : comment influer le secteur ? C’est ainsi qu’est né le concept du cycle de l’apprentissage collectif autour d’un objectif simple : améliorer les pratiques des acteurs. L’ensemble des activités du Groupe URD s’est alors structuré en vue d’atteindre cet objectif défini, depuis l’extraction de connaissances sur le terrain jusqu’à la production de méthodes et au renforcement des capacités des acteurs, au Nord comme au Sud.

Le deuxième fut celui de la gestion de la qualité : opposés à la standardisation de l’aide, on nous a souvent décrit comme les chantres de la « contextualisation » : pas de solutions miracles réplicables partout, pas de standards techniques totipotents. A l’époque en 1999, j’avais écrit un article « découvrir la complexité et la turbulence et s’en faire des amis ». C’est de là que date notre rencontre avec Edgard Morin, qui fut un temps Président d’Honneur du Groupe URD. C’est de là que date tout notre engagement méthodologique, avec de gros questionnements sur des approches quantiques nous challengeons sur leurs fondamentaux : les deux principes de Robert Chambers, qui datent de 40 ans (ignorance optimale et imprécision appropriée) restent extrêmement pertinents sur une base opérationnelle mais ont du mal à résister à la mode de la « data ».

Le troisième était un défi « géo-éthique ». Je venais de quitter le CICR sur un coup de cœur, une ferme perdue dans la montagne des Baronnies, en Drôme Provençale. Je ne voulais pas être dans un immeuble de verre et de béton dans une grande ville, mais ancré dans un territoire fragile où nous aurions en permanence à chercher la cohérence entre notre discours à l’étranger et notre apport sur le territoire. Finalement, le vécu au quotidien des multiples risques de notre Drôme, feux, inondations, glissements de terrain, le contact avec la crise rurale mais aussi avec ceux qui se battent pour une ruralité respectueuse, ça nous aide dans notre travail sur l’humanitaire et la gestion des crises. Vivre au pays de Manon des Sources permet de mieux comprendre les crises agro-pastorales… Alors que nous avons fait de notre site une éco-référence reconnue, avec deux filières solaires, une gestion de la bioclimatisation et de la phyto-épuration et des efforts importants sur notre empreinte carbone, nos efforts sur la réduction de l’empreinte environnementale de l’aide démarrés il y a plus de dix ans commencent à payer. Les ONG se mobilisent, les bailleurs commencent à se bouger, et beaucoup se tournent vers nous pour avancer.

Quelle est selon toi la valeur ajoutée du Groupe URD ?

François Grünewald : Poisson pilote, nous sommes, penseurs « hors de la boite » nous resterons. Au cours des 20 dernières années, nous avons été au cœur de nombreux combats du secteur. Avec une force particulière qui vient de nos aller-retours en permanence entre le terrain et la théorie, entre la production de connaissance et le travail de « policy ». Nous avons été parmi les premiers à parler du lien entre VIH Sida et insécurité alimentaire, sur la base de nos évaluations en Afrique australe, au tout début des années 2000. Nous avons été pionniers sur la réflexion sur l’humanitaire en ville avec notre livre « Villes en guerre, guerres en ville » (2004) et les nombreux travaux depuis et notamment sur Haïti, qui ont fait réellement percer la thématique. De même que pour la question de l’empreinte environnementale de l’aide, et de pleins d’autres sujets. Sans parler de nos dernières Universités d’Automne sur «Humanitaire et effondrement», l’agilité ou la localisation de l’aide . Et au final, beaucoup de gens reconnaissent que c’est le Groupe URD qui a fait entrer le mot « qualité » dans l’humanitaire, quand prévalait « compliance aux standards ».

Mais notre site, face au Ventoux, plein de fleurs, d’oliviers, de chevaux, est aussi un « asset ». Tout ceux qui y sont venus l’ont dit « on pense bien ici ». Nous avons voulu y créer une atmosphère, un espace de fraternité. Nos Universités d’automne qui drainent chaque année des dizaines de participants, trouvent leur ancrage dans l’Universitas, le lieu d’échange autour des questions universelles, mais aussi dans l’hospitalité. Nous voulons offrir à la Fontaine des Marins un espace stimulant et beau pour discuter les défis auxquels notre secteur est confronté, mais autour du plaisir de l’échange et de la solidarité. Pourquoi la beauté ? Revenons au discours que Soljenitsyne n’a pas pu prononcer à Stockholm en 1970, empêché de venir recevoir son prix Nobel. « Si la vérité est souvent bafouée, la bonté rarement durable, la beauté peut-être sauvera le monde ». Le soleil de la Drôme, l’odeur des genets et des tilleuls, les vols d’aigles et de guêpiers au-dessus des bureaux, le passage incertain de biches sur la route à quelques mètres des lieux de travail, ça aide… Et la lumière, les couleurs, toujours changeantes, toujours si belles, qui inspirèrent Van Gogh, Cézanne, De Staël, Vasarely et tant d’autres. C’est ça que nous offrons à nos visiteurs, stagiaires, participants à nos formations et nos conférences.

L’humanitaire s’est considérablement développé depuis les années 1980. On parle même aujourd’hui de « système humanitaire ». Comment en vois-tu les évolutions positives et quels sont les risques auxquels l’humanitaire serait confronté ?

François Grünewald :  L’humanitaire s’est-il vraiment considérablement développé ? Certes, sa croissance a été considérable, avec la libération des fonds et des opportunités que la fin de la guerre froide a libéré : c’était la fin des blocages systématiques de l’humanitaire par le Conseil de Sécurité, la création d’ECHO et la disponibilité de financements importants, l’explosion des ONG de la génération des « ECHO Babies ». Mais ce fut aussi le début de la bureaucratisation de l’aide : on a plus de project managers, de reporting officers, de grant writters, de accountability departments, d’auditeurs et d’évaluateurs comme nous, mais y a-t-il significativement plus de gens réellement au contact des victimes : de médecins, d’agronomes, etc. qui font un travail technique de terrain avec et pour les populations, proportionnellement à la hausse des budgets …. Pas si sûr ! On nous dit que le secteur se professionnalise.  Mais qu’est ce qui s’est professionnalisé ? Les fonctions « support » et notamment MEAL, reporting, écriture de projet et montage de consortium. Nécessaires certes pour obtenir et gérer les ressources, mais si loin de l’action… On nous dit « oui le travail technique est fait par nos collègues nationaux, par les ONG nationales que nous soutenons. ». L’humanitaire commence à devenir un travail à distance, dans lequel l’échange se perd face aux exigences de contrôle : demandez à n’importe quel chef de mission, il vous dira, « je n’ai presque plus de temps pour faire du terrain et rencontrer les populations que nous soutenons, avec tous les rapports à faire, les « proposals » à écrire, les réunions de coordination où il faut être présent…

Lors du 1er Sommet Humanitaire Mondial en mai 2016, le Grand Bargain et ses 10 priorités avaient mobilisé beaucoup d’énergie et d’attente. Où en sommes-nous 4 ans plus tard, quels sont les résultats tangibles et que va devenir cette initiative ?

François Grünewald : Le Groupe URD faisait partie de la « garde rapprochée » qui a préparé le Sommet Mondial de l’Humanitaire pendant deux ans, avec OCHA. Et nous en sommes fiers. Hélas, ce qui se passe à Idlib est un terrible « crash test » de nos espoirs du Sommet et tend a posteriori à justifier la position de MSF de se retirer du Sommet. Lors d’une des plénières du Sommet, j’avais tiré l’alarme en disant « je regrette leur retrait, mais écoutons leur message, ne traitons pas leurs décisions comme « encore une MSFerie » ». Les horreurs d’Alep, d’Idlib et du Yémen tendent 5 ans après à prouver qu’ils n’avaient pas complément tort. Pour ceux qui ont vécu Srebrenica, Kigali et Groznyï de très près, la paralysie actuelle tend à disqualifier une grande partie du discours du WHS. Sans même parler de l’exode à travers la Méditerranée, que nous avons observé de près lors de certaines évaluations sur Lesbos, Chios et notre parcours des chemins allant de la Syrie ou du Soudan vers l’Europe forteresse.

©Groupe URD, François Grünewald.

L’une des 10 priorités du Grand Bargain était le nexus urgence-développement. Depuis, l’idée de nexus a évolué et s’est élargie à la stabilisation, la sécurité et même jusqu’à la paix. Que traduit cet élargissement et comment les acteurs humanitaires indépendants devraient-ils aborder la question des nexus ?

François Grünewald : Urgence-réhabilitation-développement : c’est notre nom depuis 1993. Marque de fabrique plusieurs fois copiée, y compris comme scud contre nous. Nous avons été de toutes les batailles du « Lien entre les secours, la réhabilitation et le Développement » (le fameux LRRD Link Relief Rehabilitation Development); de la de la Gestion des Risques de Désastres (GRC). Nous avons été pionniers dans la réflexion sur la résilience, notamment en poussant le concept dans notre rapport sur la gestion de la famine du Bar-El-Ghazal au Soudan … en 1999 et en y travaillant d’arrache-pied depuis.

Puis on a vu émerger les 3 D (défense, diplomatie, développement), le continuum développement-sécurité, avec tout d’abord la composante militaire s’imposant. Mais comme nous le disait le Général Giap (l’homme qui prit Saigon aux américains) : c’est facile de gagner la guerre; c’est bien plus difficile de gagner la paix. On en est là, avec une première difficulté : l’impossibilité de gagner la guerre.

Dans ce cadre-là, il faut d’une part défendre les principes opérationnels qui permettent de travailler, tout en étant conscient que notre belle approche de l’ »acceptance » est très menacée et qu’il faudra peut-être dans de nombreux cas se contenter d’une tolérance. Et le faire avec une intelligence de la négociation fine. Les approches non empathiques sur cette question sont à peu près systématiquement vouées à l’échec. Mais nos organisations se trouvent «peuplées» de jeunes impatients, souvent irrespectueux et parfois arrogants du haut de leurs Masters et autres diplômes, et qui traitent avec peu d’égard des gens dont l’épaisseur de vie est pourtant souvent impressionnante.

De fait nous sommes un peu face à une impasse: ce n’est pas ni du triangle « Diplomatie–Défense -Développement » ni d’une séquence «sécurisation-stabilisation-développement » dont on a besoin mais d’une approche différente tant sur les outils que sur la gestion du temps. Si l’enjeu au final est la paix, alors regardons ce qui amènerait la paix dans les conflits tels que ceux qui traversent la bande sahélienne. Historiquement, il existe trois sortes de paix :

  • la paix gagnée par l’écrasement de l’ennemi : c’est le rôle de la Défense ; mais on sait combien sont fragiles ces paix gagnées, quand cette victoire s’ancre sur l’écrasement et l’humiliation des vaincus.
  • la paix imposée, par la présence d’acteurs plus forts qui contraignent les parties au conflit à cesser les hostilités : c’est le rôle de la Diplomatie, et notamment de son volet multilatéral, mais c’est aussi là que le bas Combien cette mécanique a-t-elle réellement et durablement solutionner des crises ?
  • la paix négociée, qui conduit à des accords dont la tenue sera liée à l’intelligence collective des parties aux conflits et éventuellement de leurs parrains (diplomatie bilatérale), y compris avec des acteurs de la société civile. Et là il faut accepter non pas « win win » mais « loose a little bit – loose a little bit » qui ne s’obtient que par le dialogue et la négociation.

Evidemment, l’enjeu serait d’obtenir des « dividendes de la paix », avec la fin de la peur et le retour d’une certaine normalité socio-économique, voire même un peu de prospérité.

Face aux conflits au Sahel, que fait la Diplomatie ? Négocier. Mais avec qui ? Pour l’instant, la Diplomatie s’est surtout mobilisée pour renforcer l’effort de guerre collectif. Plus d’armées africaines, plus d’armes européennes, plus de drones américains, plus d’avions, d’hélicoptères, etc. Bref plus de Défense. Si ceci a pu amener à certains succès localisés sur le terrain, les derniers évènements de Guiré, de Diouara, de Boulkessy , de Mondoro et d’Indelimane au Mali, de Koutougou au Burkina Faso  et d’Inates au Niger montrent que ça ne suffit pas. Face à des insurgés habillés en civil, très mobiles, très infiltrés dans la population, de plus en plus stratèges et capables de monter des opérations complexes et bien coordonnées, l’augmentation des effectifs déployés, souvent insuffisamment formés, peu mobiles et mal équipés, le recours à la technologie des drones et des écoutes atteignent vite leurs limites.

Les vrais enjeux diplomatiques, notamment au Mali, seraient un fort plaidoyer contre la corruption qui mine le pays à tous les niveaux. Ce serait aussi d’inciter les autorités à entamer les négociations 1 avec les acteurs du Djihad politique. Si la paix gagnée semble impossible, si la paix imposée une chimère dans le contexte sahélien, reste la paix négociée.

Que va faire le Développement dans cette histoire ? Certes, la pauvreté est source de tous les maux. Certes le changement climatique exacerbe les tensions rurales et jette, en synergie avec la pression démographique, des jeunes sur le chemin de la recherche d’autres alternatives économiques. Certes l’inégal accès des filles à l’éducation entrave le progrès social. Mais ne nous ne leurrons pas : face aux enjeux de mauvaise gouvernance, d’absence d’une chaîne pénale juste, et d’exactions régulières des Forces de Sécurité, ces actions de développement pèsent peu.

Mais, au-delà de la réponse politique qui fait souvent défaut, les priorités du Grand Bargain et du Sommet Humanitaire Mondiale gardent bien leur pertinence malgré la difficulté à y répondre. Penses-tu que ce processus soit en fin de cycle, ou qu’il faut le relancer pour aboutir, ou encore qu’il serait à réinventer ?

François Grünewald : Il y a eu un certain nombre d’avancées intéressantes lors du Sommet Humanitaire Mondial-World Humanitarian Summit. C’est vrai que l’engagement des financeurs du développement dans la gestion des crises durables permet de mieux prendre en compte l’impact de ces dernières sur les populations hôtes, mais aussi pour l’ensemble de la jeunesse touchée, afin d’éviter de voir se développer des « générations perdues ». Mais les outils administratifs du développement sont vite défiés par les enjeux de flexibilité et d’agilité qui accompagnent ces contextes, mais aussi par les enjeux de respect des principes humanitaires, dans des situations où par essence, il faut impliquer les autorités. Autre avancée importante, celle autour du rôle des acteurs nationaux, cette fameuse « localisation » qui suscite tant d’intérêts et de craintes. Mais de facto, certaines dynamiques poussées par le Grand Bargain sont porteuses de nombreuses contradictions : pousser le cash à tout prix, quand de nombreux contextes montrent que ce n’est pas si simple, pose des questions. Les dynamiques de faire passer de plus en plus de fonds par les acteurs nationaux sont confrontés aux risques de redevabilité et de mauvaise gestion, voire de détournement du fait de pressions nombreuses, comme on le voit un peu partout, et notamment dès que la crise est médiatique et que l’argent coule à flot. Bref, rien n’est simple et tout doit être remis dans son contexte. Le SHM a fait ressortir des défis réels, mais il n’y a pas de baguette magique. Et les défis qui nous attendent sont nombreux, cachés sous l’horizon…

Aujourd’hui et dans les 10 ans à venir, quels sont les principaux défis auxquels le monde humanitaire doit ou devra faire face et comment peut-il s’y préparer ?

François Grünewald : Dans un article publié en 2011 « Catastrophes technologiques et nucléaires, grandes pandémies : les nouvelles frontières de l’humanitaire? », j’explorais quelques défis. C’était avant la première crise d’Ebola, avant qu’on ne parle d’effondrement, qu’on ne trouve en permanence des références à des catastrophes technologiques, sanitaires dans la presse. Depuis, la technologie des zones de dangerosités P4 est mieux connue. Lors d’une formation récente que nous avons montée en Ukraine sur les risques techno-environnementaux en zone de guerre, nous avons pu explorer combien les humanitaires sont encore analphabètes face aux risques technologiques et à ces catastrophes à cinétique très particulière qui vont au propre comme au figuré nous exploser à la figure. C’est une des directions que nous creusons au Groupe URD, en renforçant notre collaboration avec des corps spécialisés, notamment de protection civile et de NRBC.

Mais à côté viennent tous les défis, dangers et opportunités que nous offre la collaboration avec des acteurs nationaux et locaux. Derrière cet horrible mot de « localisation » de l’aide, il y a à la fois un nouvel imaginaire d’une aide plus intelligente, d’une solidarité renouvelée (c’est le titre de la Stratégie 2020-2025 du Groupe URD) mais aussi les gouffres terrifiants de la corruption, du népotisme, de la récupération de l’aide pour des intérêts locaux. Nos travaux avec Transparency International et ceux que nous lançons avec DFID (Department For International Development -GB) sur l’aide en RDC montrent combien ces enjeux autour de l’intégrité de l’aide sont complexes et politiquement chargés. Il faut trouver les bons axes, les bonnes méthodes.

François, nous avons appris que tu quittais ta position de directeur général du Groupe URD. Quittes-tu l’humanitaire ?

François Grünewald : 20 ans à la tête du Groupe URD, ce fut passionnant et lourd. Il faut savoir passer le flambeau. Dans un effort de transmission, de transition et de féminisation lancé il y a un an, je quitte mon poste de directeur général du Groupe URD, qui sera dorénavant assuré par Véronique de Geoffroy,  mais ce sera pour me concentrer sur tous ces défis qui me passionnent : ceux que l’on voit et surtout ceux, sous l’horizon, hors de l’écran radar, qu’il faut anticiper et pour lesquels il faut se préparer. Continuer les aller-retours entre le terrain et la réflexion, chercher les angles morts et les explorer, ça va être passionnant…

[1] Parler aux jihadistes au centre du Mali : le dialogue est-il possible ? ICG, Report 276 / Africa, 28 May 2019

 

François Grünewald 

Ingénieur Agronome INA-PG. Il travaille depuis plus de 35 ans dans le secteur de la solidarité internationale après différents postes à l’ONU, au CICR et dans les ONG. Depuis 1993, il participe à l’aventure du Groupe URD, institut de recherche, d’évaluation, de production méthodologique et de formation spécialisé dans la gestion des crise, l’action humanitaire et la reconstruction. Il a conduit de nombreuses recherches et évaluations sur les programmes humanitaires et post crise (Post Mitch, zone Tsunami, Somalie, Darfur, Afrique centrale, Kosovo, Afghanistan, Mali, Caucase, Haïti, crise syrienne, Népal, Ebola, Yemen, etc.) pour les bailleurs (Commission Européenne, Gouvernements français, britanniques, américains, etc.), le CICR, la FICR, l’ONU et les ONG. Il anime des travaux sur la gestion des catastrophes et la résilience ainsi que sur les déplacements de population. Ancien professeur associé à l’Université Paris XII, il enseigne dans diverses institutions en Europe, au Canada et aux Etats Unis. Auteur de nombreux articles, il a dirigé plusieurs ouvrages, notamment «Entre Urgence et développement », « Villes en Guerre et Guerre en Villes », « Bénéficiaires ou partenaires » aux Editions Karthala.