EXCLUSIF : Entretien avec Eric Chevallier, Directeur du Centre de Crise et de Soutien du ministère de l’Europe et des affaires étrangères.

Eric Chevallier – Directeur du Centre de Crise et de Soutien, MEAE – a une longue expérience des crises et de l’action humanitaire. A l’issue de la récente Conférence Nationale Humanitaire à Paris et au moment où l’organisation et les moyens du CDCS augmentent, nous lui avons posé une série de questions pour les lecteurs de Défis Humanitaires. Nous le remercions pour cet entretien exclusif.

Alain Boinet : La 5ème Conférence Nationale Humanitaire (CNH) s’est tenue le 17 décembre dernier depuis Paris en vidéo conférence. Quel bilan en fais-tu, sur le plan de l’organisation et de la participation ainsi que sur les 4 tables-rondes sur : l’impact des mesures anti-terroristes sur l’aide humanitaire, le DIH et l’accès de l’aide, le triple nexus humanitaire-développement-paix et le climat ?

Eric Chevallier :

J’en tire un bilan objectivement positif, pour plusieurs raisons. Premièrement, cette CNH a été maintenue malgré la pandémie. Bien sûr, le format ajusté en termes de participation physique a pu générer des frustrations, ce qui doit être entendu, mais cela ne doit pas invalider le succès de cet évènement.

Deuxièmement, elle est le fruit d’une dynamique partenariale, d’une co-construction entre l’Etat et les actrices et acteurs humanitaires qui a été remarquable. Cette approche, et c’est très important, a réellement fonctionné, parce qu’elle était conçue, dès la mise en place du comité de pilotage, de manière conjointe et paritaire. Aux travaux de ce comité de pilotage se sont ajoutés deux autres processus, eux aussi paritaires. Sur la question de l’accès bancaire d’abord, mais aussi sur la question spécifique de la protection du personnel humanitaire à la suite des évènements tragiques qui ont touché ACTED  et nous tous le 9 août 2020. Ces trois dynamiques ont convergé vers la CNH.

Le troisième élément du succès de la CNH est le niveau de participation (plus de 500 personnes) et de représentation. A la demande des acteurs humanitaires, ce dernier a été relevé si l’on compare aux éditions précédentes, avec notamment la présence pour la première fois d’un Président de la République, en l’occurrence le Président Macron, qui a tenu à maintenir sa participation malgré la situation (Emmanuel Macron a été testé positif à la Covid-19 le jour même, ndlr), bien sûr du Ministre Jean-Yves Le Drian, mais aussi de plusieurs Prix Nobel de la Paix, du Commissaire européen en charge de la gestion des crises, Janez Lenarčič, du secrétaire général adjoint des Nations unies en charge des affaires humanitaires, Marc Lowcock, ou encore du président du CICR, Peter Maurer. La participation du Président de la République marque l’intérêt pour ces questions au sommet de l’État et la volonté d’implication de l’administration.

Quatrièmement, les contributions des tables rondes et des présentations en plénière ont été très riches.

Désormais, l’heure est au suivi de la CNH et à la mise en œuvre de ce qui a été décidé durant la conférence, et de ce point de vue, je suis très heureux que l’on puisse désormais compter sur un dispositif interministériel de suivi des 17 engagements du Président de la République. Cela va permettre l’implication de l’ensemble des acteurs ministériels concernés dans la mise en œuvre de ces recommandations. Les acteurs humanitaires qui resteront bien sur associés vont rester vigilants. Je le sais et je le comprends parfaitement.

Déclaration du Président de la République lors de la 5ème Conférence Nationale Humanitaire en vidéo conférence, ©Judith Litvine/MEAE

A.B : Comme tu viens de le souligner, c’est la première fois qu’un Président de la République, préside et conclu la CNH depuis sa 1ère édition en 2011. C’est un signal positif pour la communauté humanitaire et une étape marquante dans un long processus dans ses relations avec les pouvoirs publics. Quels sont les principaux engagements annoncés par le Chef de l’État.

E.C :

Le Président de la République a pris 17 engagements qui peuvent être rassemblés dans 7 thématiques principales. Une première concerne les questions de développement et tient aux droits de tirage spéciaux. Vient ensuite la question des budgets consacrés à l’action d’urgence (action humanitaire et stabilisation) avec pour objectif d’atteindre les 500 millions d’euros d’ici 2022, et qui s’inscrit dans la stratégie humanitaire de la République française, consacrée par une décision du CICID (Conseil Interministériel pour la Coopération Internationale et le Développement). Par ailleurs, la prise en compte des enjeux environnementaux dans l’aide humanitaire, est une thématique qui mérite d’être développée et qui émane des acteurs humanitaires eux -mêmes. Un autre point est celui de la préservation de l’espace humanitaire, avec un certain nombre de mesures qui se déclinent au niveau national bien sûr, mais aussi européen et international, et pour lequel le Président souhaite que la France ait un rôle moteur. Une autre thématique est celle de l’accès bancaire, dont on sait que c’est un sujet majeur. Ensuite, les questions de renforcement du respect du DIH, qui va prendre des formes différentes mais complémentaires. Enfin, le dernier point est celui de la lutte contre l’impunité des attaques contre les travailleurs humanitaires.

A.B : Les acteurs humanitaires ont bien perçu les avancées et progrès contenus dans la déclaration du Président de la République. Cependant, il y aussi quelques regrets et attentes. En effet, après 3 ans de concertation avec les pouvoirs publics, il n’y a pas eu d’avancée significative sur la question des transferts bancaires rendus difficiles du fait du régime des sanctions et des mesures anti-terroristes. De même, les ONG humanitaires espéraient une exemption dans le code pénal français sur la base du Droit International Humanitaire.  Il y a donc de la déception et aussi de l’inquiétude sur les conséquences que cela pourrait entrainer comme risque pour les acteurs humanitaires. Va-t-on reprendre ces dossiers pour avancer ?

E.C :

Dire que le Président de la République n’a pas répondu à ces enjeux n’est pas exact.

Lorsque l’on regarde les 17 engagements, un certain nombre concerne l’accès bancaire, en demandant à ce que dans les six mois à venir des modalités concrètes soient clarifiées. C’est ce à quoi nous travaillons, et cela fait partie du plan d’action pour lequel le Président de la République a donné des orientations. Cela reste techniquement complexe. Nous espérons que cela constituera des avancées concrètes et opérationnelles, et c’est ce que le Président de la République a demandé à la dynamique interministérielle.

Quant à l’inscription dans le code pénal, et compte tenu d’un certain nombre d’implications et de contraintes, le choix s’est porté sur une instruction du Garde des Sceaux qui va être envoyée aux Parquets dans le but de les sensibiliser à cette question spécifique.

Ce n’est peut-être pas exactement ce que souhaitaient certaines ONG mais c’est une mesure concrète importante avec des implications réelles.

 

AB : Le Commissaire européen à l’action humanitaire, M.Janez Lenarcic a proposé que l’ensemble des bailleurs s’alignent sur le principe de non criblage des bénéficiaires finaux de l’aide, comme le pratique d’ailleurs le CDCS mais pas l’Agence Française de Développement (AFD). Comment pourrait-on concrétiser cette proposition au niveau international ?

E.C :

Là encore, cela fait partie des 17 engagements présidentiels. Au sujet de l’aide humanitaire, le Droit International Humanitaire (DIH) permet que l’Union Européenne, mais aussi les Nations Unies et le CICR, respectent le principe de non-criblage des bénéficiaires finaux. Le Président de la République a sans aucune ambigüité et avec force indiqué que c’est la position de la France. Une zone plus complexe est celle de l’aide qui n’est pas qualifiée ou qualifiable d’humanitaire. À ce niveau le travail se poursuit.

A.B : Est-ce le contexte dans lequel cette aide est mise en œuvre qui constitue un critère discriminant entre criblage et non-criblage ?

E.C :

Je laisse le travail se poursuivre sur le sujet.

A.B : Peut-on imaginer une déclaration commune des Institutions et bailleurs concernés qui déboucherait sur une initiative permettant une amélioration de l’application du DIH ?

E.C :

Je tiens à souligner deux points. D’abord, la chance que nous avons d’avoir un Commissaire européen à la gestion des crises tel que Janez Lenarčič, dont je tiens à saluer l’engagement humanitaire, tant institutionnellement que sur le terrain. J’ai pu le constater directement lors d’une mission conjointe que nous avons menée en Éthiopie et au Soudan en décembre dernier. Rappelons que l’Union Européenne (UE) et ses pays membres sont ensemble le premier bailleur mondial de l’aide humanitaire. Ensuite, le CDCS considère essentiel que, sur le sujet de l’action humanitaire répondant à des besoins humanitaires, tous les bailleurs respectent le DIH, à savoir la non-discrimination des bénéficiaires finaux. Un sujet connexe est posé pour les acteurs du développement. C’est un point sur lequel il y a encore du travail. Mais je le rappelle, le Président de la République et le Ministre Jean-Yves Le Drian ont tous les deux rappelé qu’il ne devait pas y avoir de criblage des bénéficiaires finaux en situation de risque humanitaire.

Jean-Yves Le Drian, Ministre de l’Europe et des Affaires Étrangères, lors de la Conférence Nationale Humanitaire, le 17 décembre 2020, ©Judith Litvine/MEAE

A.B : Le Président de la République a confirmé les engagements pris sur l’augmentation de l’Aide Publique au Développement (APD) de la France à hauteur de 0.55% du RND en 2022 dont 500 millions d’euros pour l’humanitaire. Dans cette perspective, quel a été le montant du Fonds d’Urgence Humanitaire (FUH) en 2020, quel sera-t-il en 2021 et quelle sera la répartition entre aide humanitaire, stabilisation, aide alimentaire programmée et les organisations internationales (NUOI).

E.C :

À l’intérieur de cette confirmation des objectifs de l’APD, le Président de la République a confirmé les engagements de triplement de l’aide humanitaire entre 2018 et 2022 – avec un passage de 150 millions d’euros en 2018, à 500 millions d’euros en 2022. Trois lignes budgétaires principales existent pour cette aide humanitaire. Elles passent essentiellement par le FUH géré par le CDCS, et par l’Aide Alimentaire Programmée, et par le soutien aux Agences des Nations Unies au travers de deux autres directions du ministère la DGM et NUOI, avec à peu près les mêmes enveloppes. L’augmentation est très claire, et on est passé en Loi de finance initiale de 150 millions d’euros en 2018, à 287 millions en 2020, puis à 330 millions en 2021, avec pour objectif de monter à 500 millions d’euros en 2022. Pour ce qui concerne le CDCS il y a une progression vraiment importante, puisqu’en 2020 nous étions en loi de finance initiale à 80 millions d’euros, et la déclinaison pour notre enveloppe en 2021 est de 110 millions.

Stock humantaire du CDCS pour le Pacifique Sud, ©CDCS

A.B : Lors de la CNH, Mark Lowcock, le secrétaire général adjoint des Nations-Unies aux affaires humanitaires, a souligné que 235 millions de personnes nécessitaient cette année une aide humanitaire, contre 168 millions en 2020, soit une augmentation de 40%. De son côté, David Beasley, directeur exécutif du PAM, dit craindre une « pandémie de la famine » et précise que 270 millions de personnes seront confrontées à une faim extrême en 2021. Serons-nous capables de répondre à ces besoins et quelle est la stratégie du CDCS et ses priorités ?  Quels sont les pays qui te préoccupent le plus ?

E.C :

Effectivement, tout le monde est frappé par le croisement de ces deux courbes que sont d’une part l’augmentation des moyens, et d’autre part la restriction de l’espace humanitaire et de la capacité à agir des acteurs. La pandémie a considérablement aggravé le croisement de ces courbes. Il faut essayer de mobiliser davantage de moyens et d’augmenter l’efficacité et l’efficience. Cela passe par la résolution d’un certain nombre de problèmes liés à l’espace humanitaire. On revient là aux autres sujets abordés par le Président de la République, mais aussi à des sujets qui ont été au cœur de la préparation de la CNH et notamment de la table ronde sur les enseignements à tirer de la pandémie : la mutualisation des moyens et la localisation. Cela fera partie des priorités transversales de l’action du CDCS cette année. Il faut faire de la mutualisation une priorité, et le CDCS continuera de soutenir les initiatives qui vont dans ce sens, a l’image du travail réalisé par le Réseau Logistique Humanitaire – qui, en cette période bien sombre, a été un succès remarquable en matière de mutualisation des moyens logistiques par les ONG – soutenu par la France et l’Union européenne.

Pont aérien humanitaire européen avec le Réseau Logistique Humanitaire, ©CDCS

A.B : Le CDCS a lancé il y a un an une évaluation du FUH (Fond d’Urgence Humanitaire) dont les résultats viennent d’être rendu publics. Quel bilan en faire et quelles sont les évolutions à en attendre en matière de renforcement du CDCS, de financement pluri annuel et le FUH ne risque-t’-il de perdre ses réelles capacités de réactivité reconnues par tous les acteurs ?

E.C :

C’est une question importante. Je trouve positif que nous ayons, depuis l’automne 2018 à la faveur de ma prise de fonction comme directeur du CDCS, engagé un travail très important de renforcement de la redevabilité. C’est une condition sine qua none de l’augmentation des moyens, sans méconnaître ce que cela fait peser sur l’action des humanitaires. Nous avons à ce titre créé une unité audit et évaluation qui permet de faire un travail à la fois interne et externe. Puis nous avons voulu aller plus loin en souhaitant une évaluation externe de l’outil que représente le FUH avec un comité de pilotage présidé par Benoit Miribel, dont je tiens d’ailleurs à saluer le travail. Je pense que cela fait partie d’une transparence qui est impérative, et que cela permet d’être plus efficace et efficient. Un certain nombre de propositions ont été présentées lors d’une réunion, à distance, rassemblant une centaine de personnes, ce qui témoigne de l’intérêt de l’ensemble des acteurs pour ce sujet. Nous travaillons sur chacune de ces propositions pour voir si nous pouvons les mettre en œuvre et de quelle manière. Elles sont étudiées chacune très sérieusement.

Pour répondre à la question sur le financement pluriannuel, j’ai souligné, lors de la réunion de restitution, la nécessité de faire très attention de trouver la bonne « ligne de crête » entre des injonctions qui peuvent paraître contradictoires. En effet, l’évaluation – qui a aussi été conduite sur le terrain et interrogé de nombreux acteurs – a souligné, pour s’en féliciter, le caractère réactif, flexible et rapide de cet outil. Ce sont des critères et des qualités essentiels, consubstantiels du FUH, avec l’avantage pour les acteurs humanitaires de pouvoir ensuite aller chercher d’autres financements. Cependant, j’entends les recommandations qui demandent une programmation pluriannuelle et davantage de planification avec les autres outils dans le cadre du nexus notamment. Mais il ne faut pas que cela se fasse au détriment des qualités reconnues de ce fond d’urgence. C’est pour cela que je parle de « ligne de crête », et c’est pour cela que je dis que toutes les propositions vont être analysées sérieusement à l’aune de ces injonctions parfois contradictoires au moins en apparence.

 

Aide humanitaire envoyée au Liban en Août 2020, ©CDCS

A.B : Benoit Miribel a souligné, lors la récente restitution publique de l’évaluation du FUH, qu’à chaque fois qu’il y avait complémentarité entre la société civile et les pouvoirs publics, il y a eu de grands progrès. Ainsi, il y a 10 ans, le ministre des Affaires étrangères de l’époque, Bernard Kouchner, dont tu étais le conseiller spécial, nous avait confié à Benoit Miribel et moi-même un rapport « Analyses et propositions sur l’action humanitaire dans les situations de crise et de post-crise ». Ce rapport a contribué, en lien avec le CDCS, à des progrès majeurs pour l’action humanitaire en France, avec la création du Groupe d’Action Humanitaire, de la Conférence Nationale Humanitaire et de la Stratégie Humanitaire de la République Française (SHRF). Or, une réforme de l’APD a récemment été lancé et celle-ci inclue l’aide humanitaire. Par ailleurs, la Stratégie de la République Française arrive à échéance en 2022 et une une nouvelle phase de cette Stratégie pour la période 2O23-2027 est à anticiper. N’est-ce pas le moment de faire coïncider, si ce n’est de coordonner, cette réforme de l’APD avec l’actualisation de la stratégie humanitaire (SHRF) et de ses moyens ?

E.C :

Cette CNH s’est tenue à mi-parcours de la stratégie humanitaire française, et nous avons devant nous encore au moins 18 mois pour tirer les leçons nécessaires. Je voudrais rappeler qu’au Parlement, la discussion du projet de loi développement porté par le ministre Jean-Yves Le Drian est en cours. C’était un projet de loi très attendu, qui dans le contexte actuel n’allait pas forcément de soi, et qui désormais est inscrit à l’agenda de l’Assemblée nationale et du Sénat. Je ne souhaite pas préempter le débat parlementaire. Je crois qu’il faut aujourd’hui laisser aux parlementaires l’opportunité de se saisir de ce dossier de l’humanitaire. J’ai été frappé très positivement par la forte implication de plusieurs parlementaires très impliqués et très bons connaisseurs des enjeux dans la préparation et le déroulement de la CNH. C’est là un signal fort pour l’aide humanitaire et le développement.

Eric Chevallier à Sinjar (Irak) sur le chantier de construction du futur bloc opératoire – octobre 2019, ©CDCS

A.BSouhaites-tu compléter cet entretien en le concluant ?

E.C :

Je vais conclure par une note peut-être plus personnelle, pour dire que je suis très heureux d’avoir pris la direction du CDCS à l’automne 2018. Je trouve que nous sommes dans une période riche du point de vue de l’action humanitaire et du dialogue entre l’État et les acteurs non-gouvernementaux. Les défis sont certes plus grands, mais la possibilité de travailler de concert s’accroit, et cela dans le respect des uns et des autres. Je connais le monde humanitaire de l’intérieur, bien que ce ne soit plus ma fonction aujourd’hui, et c’est pour ça que je peux en comprendre les enjeux actuels. On peut travailler ensemble tout en respectant, naturellement, les missions, les périmètres et les identités de chacun. Nous avons fait beaucoup de progrès de ce point de vue lorsque l’on regarde les décennies précédentes, au cours desquelles régnait une forme d’incompréhension. Je crois que nous avons collectivement fait tomber nombre d’a priori et de postures qui faisaient obstacle à un véritable dialogue et à la construction d’un partenariat. Cela n’empêche pas que chacun défende son identité et ses préoccupations, de façon claire, franche et constructive. Lorsque je quitterai le CDCS, ce sera avec la satisfaction profonde d’avoir, je l’espère, contribué à densifier cette dynamique. Il reste du chemin à parcourir, mais c’est une évolution positive et crantée, qui devrait faire barrière à un retour en arrière non-souhaitable. Pour cela il faut maintenir un dialogue de confiance, là encore sincère et franc. Je suis relativement confiant sur ce sujet, car si l’on a pu faire tout cela depuis trois ans c’est parce qu’il y a une équipe formidable au sein du CDCS qui s’est professionnalisée, et qui s’est appropriée ces problématiques dans un souci du dialogue riche et constant. C’est un capital qui ne se perdra pas. Et je tiens vraiment à remercier l’équipe du CDCS singulièrement celle en charge de l’humanitaire et la stabilisation pour l’engagement, le dévouement et le travail absolument remarquable grâce auxquels nous avons pu avancer.

Qui est Eric Chevallier ?

Diplômé de l’Université de Paris V – École de médecine et de Sciences-Po Paris, Eric Chevallier a près de 30 ans d’expérience dans la diplomatie française et dans le domaine des crises et des conflits.

Il a été ambassadeur en Syrie de 2009 à 2012, puis ambassadeur pour la Syrie de 2012 à 2014 suite à la fermeture de l’ambassade, avant d’être nommé ambassadeur de France au Qatar. De 2007 à 2009, il a travaillé comme conseiller spécial auprès du Ministre des affaires étrangères. Auparavant, il a été directeur des missions internationales de l’ONG Médecins du monde. Il a également été successivement délégué adjoint et coordinateur national au ministère des affaires étrangères pour l’aide française aux pays frappés par le tsunami. Il a également occupé les postes de directeur adjoint pour le suivi des crises internationales au Secrétariat général de la défense nationale, de conseiller spécial du ministre de la santé, de conseiller spécial du Représentant Spécial du Secrétaire général des Nations unies pour la mission des Nations unies au Kosovo (MINUK), de conseiller technique du secrétaire d’État à la santé, de délégué général de l’ONG Aide médicale internationale, de membre de l’équipe de création de l’ONUSIDA ainsi que de responsable de programme au Centre international de l’enfance.

Eric Chevallier a été nommé Chevalier de la Légion d’honneur en 2012.

L’ACTION HUMANITAIRE D’URGENCE ET LA STABILISATION EN ZONE DE CRISE

 Les deux missions du CDCS sont la sécurité des Français à l’étranger d’une part, et la  réponse humanitaire et le soutien à la stabilisation d’autre part. La réponse humanitaire  vise à répondre aux besoins vitaux des populations confrontées à des crises d’ampleur.  Le soutien à la stabilisation intervient en appui à la sortie de crise dans les contextes  post-conflit, pour répondre aux besoins des populations et soutenir le relèvement de  l’État.

 FAITS MARQUANTS 2020

    • Un budget total exécuté de 126 millions d’euros en 2020 (contre 92 millions d’euros en 2019).
  • 72,3 millions d’euros inscrits en loi de finances initiale 2020 (contre 45 millions d’euros en 2019).
  •  53,7 millions d’euros de crédits additionnels octroyés en cours d’année pour répondre à des besoins humanitaires spécifiques ou à des priorités politiques (programme présidentiel pour la Syrie, conséquences de la Covid-19, fonds de soutien aux victimes de violences ethniques et religieuses au Moyen-Orient).
    • 250 projets financés dans 31 pays.
    • 86 ONG financées, sur plus d’une centaine de partenaires publics et privés.
    • Un soutien important aux ONG françaises, qui reçoivent près de 70% des financements accordés aux ONG.

Objectif Faim Zéro en 2030 ? Quelle stratégie pour Solidarités International ?

Éleveur à Kabo, RCA – 2015, ©Vincent Tremeau

1. Conflit, Changement climatique et Covid 19, le trio terrible aggravant l’insécurité alimentaire et économique dans le monde

Selon les Nations Unies[1], « La faim extrême et la malnutrition restent un obstacle au développement durable et créent un piège dont il est difficile de s’échapper. La faim et la malnutrition rendent les individus moins productifs, plus enclins aux maladies et donc plus souvent incapables de gagner plus et d’améliorer leurs moyens d’existence. » Inversement, lorsque les personnes n’ont pas de sécurité économique car dépendantes d’emplois précaires ou ayant perdu leurs moyens de production, elles ne peuvent pas subvenir à leurs besoins alimentaires. 690 millions de personnes souffrent de la faim en 2020, soit 8,9% de la population mondiale (FAO). Beaucoup de ces personnes se trouvent en zone rurale et contribuent pourtant à nourrir le monde en tant qu’agriculteurs, éleveurs ou pêcheurs. Et ironie du sort, les personnes ayant accès à trop de nourriture ont tendance à la gaspiller ; selon l’ONU, chaque année, on estime qu’un tiers de tous les aliments produits, soit l’équivalent de 1,3 milliard de tonnes, finit par se décomposer dans les poubelles des consommateurs et des détaillants.

Agriculture maraîchère, Gado, Cameroun – 2019

Le Rapport Global sur les Crises Alimentaires 2020[2] a analysé les principaux facteurs contribuant à l’insécurité alimentaire et économique, et les a classés selon l’importance de leur impact sur les populations : 1) les conflits et l’insécurité, 2) les chocs climatiques extrêmes, 3) les chocs économiques. Dans une moindre mesure, les facteurs suivants aggravent également l’insécurité alimentaire et économique : maladies des cultures, du bétail et maladies humaines.

La pandémie de la Covid 19 a changé cette donne, celle-ci repassant parmi les principales causes de la faim et de la perte de revenus dans le monde. En effet, dans de nombreux pays, les restrictions de mouvement se répercutent sur l’accès à l’emploi, l’accès aux moyens de production (semences, etc.) ou encore la vente des produits. Les revenus, et par conséquent le pouvoir d’achat de nombreuses personnes, s’en trouvent ainsi fortement diminués. Par ailleurs, les différentes mesures restrictives mises en place par les gouvernements (confinement, fermeture des frontières) ont dégradé l’accès aux marchés alimentaires, l’approvisionnement des produits alimentaires sur ces marchés, qu’ils soient produits dans le pays ou importés de l’étranger, provoquant parfois une inflation des prix[3]. David Beasley, Directeur exécutif du Programme alimentaire mondial (PAM), parle d’un risque de « pandémie de la famine » avec 270 millions de personnes concernées[4]. Mark Lowcock, Secrétaire général adjoint des Nations Unies aux affaires humanitaires et Coordonnateur des secours d’urgence, souligne que le nombre de personnes ayant besoin d’aide humanitaire passera de 168 millions de personnes en 2020 à 235 millions en 2021, soit une augmentation considérable de 40 %.

Les conflits et les chocs climatiques restent également bien présents en 2021 dans les principales causes affectant la sécurité alimentaire et économique de nombreuses populations. Lors des conflits, les civils sont souvent privés de leurs sources de revenus, les systèmes et marchés alimentaires sont perturbés avec pour conséquence une augmentation des prix et/ou une diminution de la disponibilité alimentaire et des produits de base et outils productifs. Les conflits empêchent les entreprises de fonctionner et fragilisent l’économie nationale. David Beasley estimait en 2017 qu’environ 60% des personnes qui ont faim dans le monde vivent en zone de conflit. 80% des budgets du PAM sont d’ailleurs alloués aux zones de guerre. Concernant les chocs climatiques (inondations, sécheresses, etc.), ils affectent les moyens d’existence des populations, notamment celles qui sont très dépendantes des ressources naturelles (agriculteurs, éleveurs). Les terres se dégradent, les récoltes sont détruites, tandis que le bétail peine à trouver de l’eau pour s’abreuver et suffisamment de pâturages. Les catastrophes naturelles impactent aussi les infrastructures productives et économiques : routes, ponts, barrages, bâtiments, réseaux d’irrigation, etc. Le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) prévoit que les rendements agricoles vont diminuer de 20% par décennie d’ici la fin du 21ème siècle dans certaines zones du Sahel.

Pêcheurs du village de Molo, Marsabit County, Kenya – 2016, ©Axel Fassio

2. La stratégie Sécurité Alimentaire et Moyens d’Existence de Solidarités International 2020-2025

Atteindre la faim zéro en 2030 comme souhaité par les Objectifs du Développement Durable semble, selon la situation précédemment exposée, un objectif inaccessible puisque les chiffres de la faim dans le monde augmentent à nouveau, alors qu’ils avaient réussi à diminuer entre 2005 et 2015[5]. Cette augmentation pourrait même s’accélérer si les crises actuelles, conflits, catastrophes naturelles, pandémies continuent à s’intensifier.

Solidarités International œuvre dans le secteur SAME (Sécurité Alimentaire et Moyens d’Existence) depuis sa création avec ses premières opérations d’assistance alimentaire en Afghanistan. L’objectif général de ses interventions SAME, rappelé dans sa stratégie 2020 – 2025[6], est d’assurer une sécurité alimentaire et économique durable aux populations vulnérables aux chocs politiques, socio-économiques, climatiques et sanitaires.

Selon la logique d’intervention de SOLIDARITES INTERNATIONAL (SI), nos activités SAME s’inscrivent dans 3 différentes phases d’intervention pour atteindre cet objectif :

Comment fonctionne les activités SAME ?

1) l’absorption du choc : par la couverture des besoins alimentaires et l’appui aux marchés alimentaires, SOLIDARITÉS INTERNATIONAL (SI) permet de prévenir les risques de faim et de malnutrition et d’éviter aux populations d’aggraver leur vulnérabilité face à la crise.

2) le relèvement précoce : par la distribution d’intrants productifs, de l’accompagnement technique et la réhabilitation d’infrastructures économiques (reconstruction de marchés, réhabilitation de routes, drainage de champs agricoles, etc), SI contribue à la relance des activités économiques de la population.

3) la préparation et l’adaptation aux risques : l’analyse approfondie des capacités et vulnérabilités des moyens d’existence face aux chocs permet à SI de renforcer ces moyens d’existence et de les diversifier afin qu’ils soient plus résilients. A travers l’approche chaîne de valeur, SI renforce les capacités d’adaptation des acteurs tout au long des filières alimentaires et des marchés de l’emploi.

Pour 2025, la stratégie du secteur SAME se concentre sur 3 axes :

  • Développer nos capacités de réponse d’urgence, notamment en intégration avec nos réponses d’urgence Eau-Assainissement-Hygiène (EAH) pour maximiser leur impact sur les populations
  • Mieux alerter et anticiper les besoins en SAME face à des chocs chroniques par une participation aux systèmes de surveillance en sécurité alimentaire et nutritionnelle
  • Développer les capacités d’adaptation à long terme des systèmes alimentaires et économiques notamment face aux crises économiques et climatiques

SI est bien impliquée dans le cluster global en Sécurité Alimentaire co-dirigé par la FAO et le PAM, où l’association est membre du SAG (Strategic Advisory Group), le groupe consultatif stratégique[7]. Elle y porte la voix des ONGs et contribue à l’orientation stratégique de ce cluster ainsi qu’à sa redevabilité envers ses partenaires et les populations appuyées par des interventions SAME. L’objectif de SI est de mobiliser le plus d’acteurs humanitaires afin de trouver des solutions pertinentes, efficientes et durables pour contribuer au plus vite à réduire l’insécurité alimentaire et économique dans le monde.

Julie Mayans

 

Comment s’organise la recherche de qualité et d’impact des programmes à Solidarités International :

Le pôle Sécurité Alimentaire et Moyens d’Existence (SAME) de SI s’intègre au sein de la Direction des Opérations Adjointe aux Programmes (DOAP), aux côtés des pôles Eau/Assainissement/Hygiène (EAH) et MEAL (Suivi Evaluation Redevabilité et Apprentissage) ainsi que des référents transversaux en Approche Basée sur les Marchés et en Santé Publique. Cette Direction Adjointe est le garant de la qualité technique et méthodologique des programmes de SI. Son mandat se divise en 4 objectifs :

  • Améliorer la qualité globale des opérations de SI à travers le développement d’outils, de guides et de formations mais aussi l’appui à la formulation de logiques d’intervention et à la démonstration des impacts des interventions
  • Améliorer les compétences techniques de SI en réalisant des formations, des ateliers techniques et en développant des partenariats techniques
  • Fournir un appui technique direct aux programmes sur le terrain sur des aspects techniques spécifiques ou à des phases critiques (diagnostic des besoins, stratégie, mise en œuvre, suivi-évaluation, développement d’innovations)
  • Représenter l’expertise de SI en externe auprès des réseaux de coordination humanitaire ou d’échange d’expertise et d’apprentissage (Clusters EAH et Sécurité Alimentaire, ALNAP, global task force Choléra, Réseau Environnement Humanitaire, etc.).

 

Qui est Julie Mayans ?

Ingénieur agronome, elle travaille depuis 15 ans dans le secteur de la Sécurité Alimentaire et Moyens d’Existence (SAME), des réponses d’urgence au développement en Afrique, Amérique et Asie avec plusieurs ONG (SI, ACF, CARE, TGH et FICR). Elle a occupé plusieurs postes sur le terrain : Responsable Programme, Coordinateur Programmes et également Coordinatrice Régionale.

Depuis 6 ans, elle travaille au siège de Solidarités International en tant que référente technique SAME ainsi que point focal pour les thématiques Réduction des Risques de Catastrophes (RRC) et Climat. Au sein du département technique, elle apporte son soutien technique aux équipes du terrain dans les différentes phases du cycle de projet (évaluation des besoins, conception des projets, mise en œuvre, suivi et évaluation). D’autre part, elle est responsable du développement et de l’opérationnalisation de la stratégie SAME de SI et des orientations techniques liés à ce secteur. Enfin, elle représente l’expertise SAME de SI en externe auprès du cluster global en sécurité alimentaire et de divers groupes de travail inter-ONG (Réseau Environnement Humanitaire, Réseau RRC, Groupe de travail Agriculture du cluster).

 


[1] Objectifs du Développement Durable, ONU

[2] Global Report on Food Crises 2020 : https://docs.wfp.org/api/documents/WFP-0000114546/download/?_ga=2.23710714.192553430.1592491272-1602702074.1572458169

[3] Pour aller plus loin, voir l’étude du groupe de travail Covid 19 du Cluster Sécurité Alimentaire : https://fscluster.org/sites/default/files/documents/lessons_from_the_wider_industry_with_respect_to_covid_19_and_impact_on_fs.pdf

[4] De plus, le rapport de la FAO « l’état de la sécurité alimentaire et de la nutrition dans le monde 2020 », bien que concernant l’année 2019, estimait que la pandémie de la Covid-19 pourrait ajouter entre 83 et 132 millions de personnes au nombre total de personnes sous-alimentées dans le monde d’ici fin 2020.

[5] En dix ans, entre 2005 et 2015, le nombre de personnes sous-alimentées est passé d’un milliard à 800 millions, soit 200 millions de personnes en moins (FAO)

[6] Stratégie SAME 2020 – 2025 : https://www.solidarites.org/wp-content/uploads/2018/05/strategie-securite-alimentaire-moyens-dexistence-SOLIDARITES-INTERNATIONAL.pdf

[7] Pour plus d’informations, consulter la page internet du SAG du global Food Security Cluster : https://fscluster.org/page/gfsc-strategic-advisory-group-sag