Comment l’approche « One Health » peut contribuer à changer l’humanitaire ?

Marché en Chine. ©Simon Law

Dr. Rafael Ruiz de Castañeda est chercheur et enseignant à la Faculté de médecine de l’Université de Genève, dans le département de médecine tropicale et humanitaire, et à l’Institut de Santé Globale. Il codirige, avec Dr. Isabelle Bolon, une unité interdisciplinaire qui, au travers d’une approche « One Health », abordent des problématiques de santé publique et globale.

Pour Défis Humanitaires, il nous présente sa vision de ce qu’est – ou devrait être – le One Health, et nous partage les difficultés et les solutions pour mieux intégrer cette approche dans les contextes humanitaires.


Madeleine Trentesaux : Rafael Ruiz de Castañeda, nous allons commencer par un effort de définition sur ce qu’est le One Health. Il est communément considéré que l’approche One Health repose sur l’interdépendance entre les santés humaine, animale et environnementale. Pour votre part, vous en avez une définition qui va quelque peu au-delà. Quelle est-elle ?

Rafael Ruiz de Castañeda : Le travail de définition est important, mais avant de m’y lancer, j’aimerais en souligner ses limites. Définir les termes et les notions implique souvent de les séparer et d’en marquer les limites. Or la création de silo va à l’encontre des principes même du One Health.

Le One Health n’est pas une discipline mais bien une approche en santé publique et en santé globale qui se construit sur le fait qu’il existe une interdépendance entre la santé humaine, animale et environnementale. Sa valeur ajoutée se trouve dans la collaboration entre les disciplines et entre les secteurs et dans sa capacité à intégrer les communautés affectées par les problématiques de santé publique.

C’est justement là, lorsque vous ajoutez que le One Health est intersectoral, que vous marquez une spécificité de cette approche.

Oui, le One Health est définitivement interdisciplinaire d’un point de vue académique, mais il se doit aussi d’impliquer différents secteurs. Il doit mêler le milieu académique, à celui des organisations internationales, des acteurs humanitaires, etc., et, surtout, il doit intégrer les communautés humaines. Ce sont les communautés affectées qui savent identifier les problématiques se situant à l’interface homme-animal-environnement et qui, souvent, en savent beaucoup questions.

La force de l’approche One Health est de trouver les bons acteurs et les bonnes disciplines pour répondre au problème identifié. Ce n’est pas forcément une approche qui peut être appliquée à tous les problèmes, mais elle présente un intérêt tout particulier pour ceux se situant à la croisée entre les santés humaine, animale et environnementale.

Éleveur à Kabo, RCA – 2015, ©Vincent Tremeau

On retiendra donc que le One Health est une approche qui se doit d’être interdisciplinaire et intersectorale. On entend aussi parler d’autres concepts tel que le Planetary Health. Quelle est la différence entre ce concept et celui de One Health ? Quelle valeur ajoutée présente la cohabitation de ces deux concepts ?

Chacune de ces approches a une histoire spécifique et implique des acteurs et des écoles de pensées différents. Ces concepts sont plus ou moins axés sur la santé humaine, animale ou sur l’environnement.

Document stratégique de l’Alliance Tripartite, 2017, accessible ici

Le One Health est plus ancien que le Planetary Health. Il trouve ses origines dans le concept de « One Medicine » mis en avant dans les années 60 par Prof. Calvin Schwabe. La notion de One Health s’impose suite à l’augmentation du nombre d’épidémies de maladies infectieuses émergentes d’origine animale au cours des dernières décennies, telles que le SIDA, le SRAS, Ebola ou les grippes animales.

Depuis le milieu des années 2000, trois grandes organisations internationales portent ce combat : l’Organisation mondiale de la santé (OMS), l’Organisation mondiale de la santé animale (OIE) et l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO). On appelle ce triptyque l’Alliance Tripartite.

Plus récemment, la notion de Planetary Health voit le jour grâce à une publication du journal The Lancet en 2014. Elle s’intéresse aux processus de perturbations de l’environnement à l’échelle planétaire qui ont un impact sur la santé humaine. Par exemple, la perte de la biodiversité, la déforestation, le changement climatique et leurs conséquences sur la santé humaine.

Ces différences sont valables et existent bel et bien dans l’environnement actuel. Mais, encore une fois, je voudrais mettre en avant l’importance de la collaboration et non de la création de nouveaux silos. Il faut savoir identifier et comprendre les problèmes et besoins pour trouver les bonnes personnes et entités avec qui collaborer afin de trouver une solution opérationnelle.

On voit bien l’intérêt, notamment académique, de cette approche qui permet un décloisonnement entre les santés humaine, animale et environnementale. C’est aussi un concept qui a gagné en popularité, mais dont la mise en œuvre n’est pas évidente. Cela se fait-il au risque de devenir un « concept vitrine » ? Quelle est son intégration dans les politiques à l’échelle internationale, nationale et locale ?

C’est une bonne question car, effectivement, l’approche One Health peut être difficile à opérationnaliser. Pour ce qui est de l’échelon international, le concept est porté par l’Alliance Tripartite, dont nous avons déjà fait mention.

A l’échelle nationale, la difficulté d’adopter une approche One Health tient au fait que nous avons créé et organisé nos sociétés de manière fragmentée. Il y a, par exemple, un ministère pour la santé humaine, un pour l’agriculture et encore un pour l’économie[1]. Nous travaillons souvent de manière cloisonnée et les changements de comportements et de mode de travail sont longs et difficile à intégrer, surtout si leur impact positif n’est pas démontré. Le rôle des pays où, par exemple, de nombreuses zoonoses sont endémiques sera clé pour la mise en œuvre de l’approche One Health.

Faut-il avoir des supra structures labellisées « One Health » ? Pas forcément car bien qu’il soit important de créer et définir des domaines de travail, il ne faut pas risquer de créer à nouveau des cloisonnements. Ce dont nous avons besoin, ce sont des mécanismes de collaboration. Par exemple que le ministère de l’agriculture puisse partager facilement des données avec celui de la santé humaine. Il importe de prendre l’habitude de discuter entre médecine humaine, animale, zoologie, écologie animale… des pratiques et des besoins pour mettre en commun certains moyens et collaborer sur le terrain.

Prenons l’exemple de la rage[2]. Différentes études ont montré que la vaccination des chiens est l’action la plus rentable pour prévenir et contrôler la maladie à la fois chez le chien et chez l’humain. La vaccination des chiens peut éliminer la rage chez les humains. Cette idée est un changement de paradigme fort pour les acteurs impliqués dans le domaine de la santé humaine.

6 ans après le début de la guerre civile au Yémen, plus de 80% de la population à besoin d’aide humanitaire. Pour le commerce, la production de lait et de viande l’association a distribué 3 chèvres par foyer. ©Solidarités International, décembre 2020

Comment mettre en pratique cette collaboration entre les secteurs ?

Je mettrais en avant deux solutions pour opérationnaliser cette approche. D’abord, le One Healh est une approche systémique qui tente d’identifier et de traiter les problèmes à leur source (par exemple, la faune sauvage). Le One Health est donc souvent axé sur la prévention et c’est là-dessus que l’effort doit être fait, plutôt que sur la réponse ou riposte aux événements.

Si l’on prend l’exemple des maladies infectieuses d’origine animale (zoonoses), il faut pouvoir les identifier chez les animaux avant qu’elles n’arrivent dans la population humaine. Cela implique une collaboration étroite entre les vétérinaires, les écologistes animaliers, les épidémiologistes de terrain, etc., en termes de partage d’informations, de données et de ressources. Le partage des ressources peut prendre la forme, par exemple, de missions conjointes sur le terrain, ou de partage des espaces de laboratoire dédiées à la recherche sur l’humain et sur l’animal.

Les communautés jouent également un rôle essentiel car elles sont en contact avec les animaux domestiques et sauvages et peuvent donner l’alerte grâce à la surveillance syndromique apparaissant chez les animaux.

Ensuite, il convient de former une nouvelle génération d’acteurs de la santé pour qui l’approche systémique et collaborative est naturelle. Ces changements de paradigme et de comportement sont des modifications qui doivent se mener sur le long terme et l’éducation est clé dans ces processus. Toutefois, ce travail doit être accompagné et facilité par la création d’institutions et de structures porteuses de cette approche interdisciplinaire et intersectorale.

Et dans le milieu de l’humanitaire, où la prévention est rendue difficile par le contexte, comment mettre en pratique cette approche ?

Les milieux humanitaires présentent de nombreuses difficultés de mise en œuvre de l’action. C’est un milieu souvent caractérisé par l’urgence, l’instabilité et parfois la forte vulnérabilité des personnes sur le terrain.

C’est pourtant un contexte qui gagnerait grandement à mieux intégrer l’approche One Health. En effet, les interactions homme-animal-environnement sont nombreuses et se déclinent sous des formes variées. Les humains, dans des contextes précaires comme les camps ou les trajets de migration, sont souvent au contact d’animaux domestiques ou sauvages – élevage, chiens ou faune sauvage comme les serpents ou les scorpions, moustiques et autres insectes vecteurs de maladies.

Les origines des crises humanitaires se trouvent aussi régulièrement dans l’environnement – catastrophe naturelle, eau impropre causant une épidémie de choléra par exemple.


L’approche One Health est importante pour lutter contre les morsures de serpent envenimées

En 2017, l’OMS a officiellement reconnu la morsure de serpent comme une maladie tropicale négligée. Elle causerait jusqu’à 138 000 morts par an dans le monde. Une approche One Health de cette problématique permet de prendre en compte les conséquences des morsures de serpent non seulement sur la santé humaine mais aussi sur la santé animale et sur la situation socio-économique des ménages touchés. Ainsi, les morsures de serpent sur le bétail peuvent tuer des animaux et fragiliser la situation économique des propriétaires. En ce qui concerne la santé humaine, les morsures de serpent sont une des principales causes de la charge sanitaire due aux maladies tropicales négligées en termes d’années de vie corrigées de l’incapacité[3].

Bitis Arientas, un serpent que l’on retrouve fréquemment dans les camps de réfuigés au Kenya. Source : Snakebite Information and Data Plateform de l’OMS. Cette plateforme a pour objectif de réunir les données mondiales sur les morsures de serpent. Accessible ici

Face à ces situations, les humanitaires doivent soigner les personnes à l’aide de personnels de santé compétents et efficaces, mais aussi répondre de manière globale et intégrée à la crise grâce à une équipe interdisciplinaire. Il faut comprendre d’où vient la maladie (origine animale, environnementale), les pratiques qui ont permis son passage de l’animal à l’homme et/ou de l’homme à l’homme, etc.

Vous avez beaucoup travaillé sur les questions d’éducation. Pourquoi ont-elles autant d’importance à vos yeux ?

Je pense que l’éducation est clé dans l’intégration et l’opérationnalisation de l’approche One Health. J’ai mentionné tout à l’heure l’importance de la mise en place de mécanismes de collaboration entre les secteurs et je pense qu’il est primordial que le milieu académique offre des espaces de réflexion, de collaborations et de recherche interdisciplinaires. C’est ce qu’on essaye de faire à l’Université de Genève avec notre master en santé globale, ainsi qu’avec d’autres programmes et cours de médecine tropicale et humanitaire à la Faculté de Médecine.

Il faut intégrer les approches de One Health, Planetary Health ou encore Eco Health dans les études de médecine humaine. C’est via ces enseignements et l’appropriation de ces approches par les futurs personnels soignants que l’on pourra former la génération plus intégrée, engagée et consciente que j’appelle de mes vœux. D’ailleurs, nous travaillons actuellement à l’élaboration d’un programme complet à la Faculté de médecine de l’Université de Genève, qui intégrerait des enseignements « One Health » dès les premières années de médecine.

Insécurité alimentaire chronique, malnutrition, épidémies récurrentes (choléra, typhoïde, polio etc.), inondations cycliques et afflux massifs de populations liés à l’instabilité croissante des pays voisins : les Nigériens sont mis à rude épreuve. ©Solidarités International, juin 2020

Vous avez mis en place et testé des solutions d’éducation innovantes dans des contextes variés de l’Université de Genève au camp de réfugiés de Kakuma au Kenya. Qu’avez-vous créé avec vos étudiants ?

Avec mes collègues de l’Institut de Santé Globale, notamment Prof. Antoine Flahaut, directeur de l’Institut, et Dr. Isabelle Bolon, nous avons créé le MOOC[4] Global Health at the Human-Animal-Ecosystem Interface qui implique plus de 30 experts venant d’une vingtaine d’institutions basées à Genève et ailleurs, dont de nombreux collègues de l’Institut Pasteur.

Ce cours est suivi en parallèle par trois groupes d’étudiants : ceux de l’Université de Genève, d’autres habitant dans le camp de réfugiés de Kakuma et un groupe d’étudiants de l’Université de Nairobi au Kenya. L’enseignement allie cours et création de projet. Il vise à faire émerger les problématiques de santé publique dans le camp de Kakuma par les étudiants y vivant, ainsi que les solutions pratiques pour y répondre.

L’ensemble des étudiants sont ensuite amenés à créer des projets, mis en œuvre avec l’aide d’InZone[5], adoptant une approche One Health pour répondre aux problématiques identifiées.

Ce programme d’enseignement présente des intérêts multiples. D’abord, la collaboration entre des étudiants de l’Université de Genève, de Nairobi et du camp de Kakuma rend viable ce programme dans le contexte humanitaire sensible du camp de réfugiés. Les étudiants s’entraident et communiquent régulièrement entre eux.

Il permet également un espace d’échanges entre des étudiants d’horizons divers et entre des secteurs multiples – les ONG et organisations internationales qui organisent la vie à Kakuma, le milieu académique et celui de la santé. Ce mélange présente un intérêt à titre individuel, mais apporte aussi des opportunités professionnelles aux étudiants de Kakuma, de Genève et de Nairobi.

Exemple de collaboration entre les étudiants de l’Université de Genève et de Kakuma. Extrait de l’article d’Isabelle Bolon et al., 2020.

Enfin, ce programme est un modèle pour l’enseignement adoptant une approche One Health dans les camps de réfugiés et, au vu de son succès, gagnerait à être répliqué sur d’autres thématiques que la santé publique[6].

Vous êtes impliqués dans le One Sustainable Health Forum, porté par Benoît Miribel et la Fondation Une Santé Durable pour Tous. Cette initiative a pour but de rendre opérationnelle l’approche One Health. Qu’attendez-vous de cette démarche ?

C’est une démarche que je félicite. Les groupes de travail internationaux mis en place vont rédiger des recommandations pour mieux intégrer le One Health dans les projets de recherche et les projets opérationnels de terrain. Ils feront aussi des recommandations sur l’éthique à adopter, le plaidoyer à mettre en œuvre et sur l’éducation. Ce sera un apport clé dans le processus d’opérationnalisation du One Health.

A mon sens, l’intérêt d’une telle démarche sera de montrer la valeur ajoutée des collaborations entre disciplines et secteurs et de mettre en avant les plus efficaces en fonction des problématiques ciblées. Il faudra souligner les impacts positifs de ces collaborations – impact financier grâce à la mise en commun de moyens entre la médecine humaine et animale, ou bien représenter un gain de temps grâce à un système de surveillance intégré des zoonoses, par exemple.

 

Propos recueillis et retranscris par Madeleine Trentesaux

 


Dr. Rafael Ruiz de Castañeda

Le Dr. Rafael Ruiz de Castañeda dirige l’unité One Health à la Faculté de médecine de l’Université de Genève, où il travaille comme maître de conférences et chercheur. Il s’intéresse de près aux questions de santé publique et mondiale à l’interface de la santé humaine, animale et environnementale. Il s’occupe de projets en cours sur les zoonoses émergentes, les pandémies et le rôle de One Health dans la diplomatie sanitaire, l’approche One Health de l’envenimation par les morsures de serpent dans les pays endémiques, les approches innovantes de l’éducation et du renforcement des capacités One Health dans les contextes humanitaires, etc. Rafael est également consultant pour l’Organisation mondiale de la santé et soutient actuellement la mise en œuvre de plusieurs projets sur les maladies tropicales négligées.


Madeleine Trentesaux

Intéressée par l’humanitaire et les questions de santé publique, Madeleine Trentesaux est actuellement en master d’Anthropologie de la Santé à l’Université d’Aix-Marseille. Auparavant, elle a suivi une licence d’anthropologie à l’université de Paris Nanterre et le master « Human Rights and Humanitarian Action » à Sciences Po Paris. Elle a réalisé de nombreux stages, notament à la Fondation Mérieux et à la Fondation Une Santé Durable pour Tous. Elle a également participé à des projets de solidarité internationale et de développement en France, en Arménie et en Inde. Stagiaire pour Défis Humanitaires en 2020, elle avait rédigé un article sur l’anthropologie et l’humanitaire.

Madeleine Trentesaux sur LinkedIn : https://www.linkedin.com/in/madeleine-trentesaux-1257a8185/


[1] L’organisation des ministères varie selon les pays, mais nous retrouvons globalement une structure cloisonnée entre secteurs.

[2] Voir, par exemple, Zinsstag, J., 2017, “Vaccination of dogs in an African city interrupts rabies transmission and reduces human exposure”, Science Translational Medicine, 9(421), https://www.science.org/doi/10.1126/scitranslmed.aaf6984

[3] Babo Martins, Sara, et al., 2019 “Snakebite and its impact in rural communities: the need for a One Health approach”, PLOS Neglected Tropical Disease, Vol. 13, Issue 9, accessible sur : https://archive-ouverte.unige.ch/unige:123745.

[4] Massive Open Online Course

[5] “InZone est un programme de l’Université de Genève qui met en place des approches innovantes en matière d’enseignement supérieur dans les communautés touchées par les conflits et les crises humanitaires. L’objectif ultime est d’autonomiser les personnes en mouvement bloquées dans les pays de transit.” – https://www.unige.ch/inzone/

[6] Pour plus d’information sur le déroulé de ce programme : Bolon et al., 2020, « One Health education in Kakuma refugee camp (Kenya): From a MOOC to projects on real world challenges”, One Health, 10, https://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S2352771420302597?via%3Dihub

 

 

Aide humanitaire mondiale 2021 : les chiffres et les tendances

Le Global Humanitarian Assistance Report est publié depuis maintenant plus de 20 ans par Development Initiatives.

Grâce à des données précises et nombreuses, il dresse un tableau détaillé de l’aide humanitaire internationale. Vous retrouverez ici un résumé de 4 des 5 chapitres de ce rapport, le dernier portant sur la méthodologie.

Bonne lecture !


Retrouvez ici l’accès au PDF du rapport complet de Development Initiatives.

Vous retrouverez les résumés des GHAR 2018, 2019 et 2020 sur le site de Défis Humanitaires, dans la rubrique « Études » .


Chapitre 1: Population et Crises

Ce premier chapitre dresse un bilan de l’étendue de la pauvreté dans le monde en 4 points. Le message central est que la pandémie a conjointement aggravé les besoins existants et alimenté de nouvelles crises dans des pays qui n’avaient pas besoin d’aide humanitaire, augmentant le volume total de l’aide nécessaire.

Nombre de personnes vivant dans l’extrême pauvreté dans les États fragiles et/ou les pays à haut risque d’impact du Covid-19, 2010 vs 2020

Sources : Development Initiatives à partir du PovcalNet de la Banque mondiale, des sources nationales, du INFORM Index for COVID Risk et de l’OCDE.

  • Les personnes vivant dans l’extrême pauvreté sont de plus en plus concentrées dans des pays fragiles et à haut risque face aux impacts du Covid-19. En 2020, 66 % des personnes vivant dans l’extrême pauvreté (moins de 1.90 $ / jour) vivaient également dans un des 52 pays qualifiés de fragiles par le rapport alors qu’ils étaient 40% en 2010. La réduction de la pauvreté progresse globalement mais est très inégale et a augmenté de 8 % dans les États fragiles.

 

  • L’insécurité alimentaire aiguë affecte de manière disproportionnée les plus pauvres et a été stimulée par la pandémie. Le rapport estime ainsi que plus de 80 % des personnes vivant dans des zones en proie à une grave insécurité alimentaire vivent en dessous du seuil de pauvreté international (3,20 $ / jour).

 

  • La pandémie de Covid-19 exacerbe les crises humanitaires, avec plus de personnes dans plus de pays touchés. La pandémie a aggravé les crises existantes mais a aussi été le principal moteur des besoins humanitaires dans certains pays comme l’Iran. Le rapport estime que 243,8 millions de personnes vivant dans 75 pays ont été évaluées comme ayant besoin d’une aide humanitaire (224.9 millions dans 65 pays en 2019). Un nombre élevé de personnes dans le besoin est resté concentré dans un petit nombre de pays : plus de la moitié des personnes dans le besoin en 2021 vivaient dans seulement neuf pays.

 

  • Le nombre de personnes déplacées a augmenté pour la neuvième année consécutive pour atteindre 82,1 millions (+ 3,4 %). En 2020, 10 pays ont accueilli 54% des personnes déplacées, une proportion similaire à 2019. Beaucoup de personnes déplacées se trouvent dans des situations de déplacement durable sans possibilité de retour en toute sécurité chez elles.
    • 58 % étaient des personnes déplacées de force à l’intérieur du pays ;
    • 32% étaient des réfugiés (26,3 millions) ;
    • 5,1% étaient des demandeurs d’asile (4,2 millions) ;
    • 4,4 % (3,6 millions) étaient des Vénézuéliens déplacés à l’étranger.

20 pays avec les plus grandes populations déplacées de force et le risque d’impacts de Covid-19, 2019 et 2020

Sources : Development Initiatives à partir des données du HCR, de l’UNRWA, de l’Indice de gestion des risques (INFORM) et du Centre de surveillance des déplacements internes (IDMC).

Le rapport fait également deux constats :

  • Les femmes et les filles dans les zones de conflit sont deux fois plus susceptibles de faire l’expérience de violence genrée. Cet écart risque d’augmenter avec la pandémie. L’ONU estime à 13 millions le nombre de mariages précoces d’enfants entre 2020 et 2030 en raison de la pandémie.
  • La disponibilité et la livraison des vaccins contre le covid n’ont pas été équitables et les pays connaissant une crise prolongée ont certains des taux de couverture vaccinale à dose unique les plus bas au monde (2,4% contre 12,5% dans les autres pays en développement couverts par le dispositif COVAX).

 

Chapitre 2 : Le financement de l’humanitaire et des crises au sens large

Dans ce chapitre, le rapport souligne qu’en 2020 les besoins humanitaires mondiaux ont augmenté plus rapidement que jamais, alors que la croissance de l’aide humanitaire est au point mort. Les volumes de l’aide humanitaire internationale n’avaient pourtant cessé d’augmenter au cours des années 2012 à 2018 (12% par an en moyenne), culminant en 2018 à 31,3 milliards de $.

 Aide humanitaire internationale de 2016 à 2020

Sources : Development Initiatives à partir des données du Comité d’aide au développement (CAD) de l’OCDE, le Service de suivi financier (FTS) de l’OCHA, Fonds central d’intervention d’urgence des Nations Unies (CERF) et de données pour les contributions privées.

Les besoins de financement par des appels coordonnés par les Nations Unies suivaient également une augmentation continue (+90% par rapport à 2015). Toutefois, les financements effectifs ont baissé pour la première fois en 5 ans. Sur les 38.8 milliards de $ demandés, 18.8 milliards (dont 5.7 liés au covid) n’ont pas été financés, contre 11.1 milliards en 2019.

Sur les 55 appels de 2020, seuls 7 ont reçu 75 % ou plus du financement requis. Le nombre d’appels avec moins d’un quart des besoins de financement satisfaits s’est considérablement aggravé en 2020, avec 17 appels bénéficiant d’une couverture inférieure à 25 %. En 2019, aucun appel n’a été financé à moins de 25 %.

 Financement et besoins non satisfaits, appels coordonnés des Nations Unies, 2011-2020

Sources : Development Initiatives à partir des données du FTS d’OCHA et de l’UNHCR

Les appels coordonnés par les Nations Unies ne représentent pas tous les besoins; des financements importants sont donc accordés en dehors des appels. Ainsi, en 2020, les besoins de la Fédération Internationale des Sociétés de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge (FICR) ont fortement augmenté, atteignant un niveau record dépassant le milliard, tandis que le déficit de financement a continué de se creuser (couverture de 58%).

Par ailleurs, le rôle des acteurs du développement au sens large est de plus en plus important et les pays en situation de crise reçoivent désormais beaucoup plus de fonds de développement que de fonds humanitaires.

L’Aide Publique au Développement (APD) reçue par les pays en crise est ainsi passée de 47 % de l’APD totale en 2010 (51 milliards de $) à 65 % en 2019 (94 milliards de $). La proportion de l’APD déclarée comme aide humanitaire a doublé, passant de 15 % en 2010 (7,6 milliards de $) à 29 % en 2019 (27,2 milliards de $).

Aide Publique au Développement (APD) des banques multilatérales de développement aux 20 principaux bénéficiaires de l’aide humanitaire, 2010-2019

Sources : Development Initiatives à partir des données de l’OCDE

Les banques multilatérales de développement (BMD) sont devenues de plus en plus actives en contextes de crise, fournissant des volumes croissants d’APD vers les pays en crise.

Les décaissements des BMD aux 20 plus grands bénéficiaires de l’aide humanitaire ont doublé depuis 2014, passant de 5,4 milliards de dollars à plus de 10,7 milliards de $ en 2019. Cependant, la part des décaissements sous forme de subventions (grants) a réduit significativement au profit des prêts (loans).

Pour la réponse à l’épidémie, le financement total des BMD a atteint 120 milliards de $ en avril 2021 à 95 % sous forme de prêts. Le FMI a été le plus gros contributeur engageant jusqu’à présent 50,4 milliards de dollars.

Enfin, le volume total de l’APD dont l’objectif principal est la réduction des risques de catastrophe est passé de 1,4 milliard de $ en 2018 à 1,9 milliard de $ en 2019.

 

Chapitre 3 : Donateurs et bénéficiaires de financements humanitaires et des crises au sens larges

Ce troisième chapitre pose le constat principal que la plupart des donateurs gouvernementaux ont augmenté leurs contributions en 2020, mais des réductions importantes de la part d’un petit nombre de donateurs clés ont provoqué la stagnation de l’aide globale.

Le volume de l’aide humanitaire internationale des 20 plus grands donateurs publics en 2020 s’est stabilisé à 23,1 milliards de $. Comme les années précédentes, les 20 plus grands donateurs publics en 2020 ont contribué à 96 % de l’ensemble allocations d’aide humanitaire internationale. Les trois plus grands les donateurs (USA, Allemagne et  Royaume-Uni) représentaient 61 % du total contributions des donateurs.

20 principaux donateurs publics d’aide humanitaire en 2020 et variation en pourcentage par rapport à 2019

Sources : Development Initiatives à partir des données du CAD de l’OCED, du FTS de l’OCHA et du CERF.

Les donateurs apportant les contributions les plus importantes au Covid-19 ont été les États-Unis, l’Allemagne et le Japon.

Il convient également de noter que de nombreux pays donateurs ont également accueilli des exilés et que la plupart des dépenses des gouvernements à l’intérieur de leurs propres frontières ne sont pas comptabilisées. Durant l’année précédente, trois pays représentaient près des deux tiers de toutes les dépenses d’accueil de réfugiés dans le pays : l’Allemagne (29 %), les États-Unis (21 %) et la France (13 %).

Un autre indicateur important mis en avant dans ce chapitre est la proportion du revenu national brut (RNB) consacrée à l’aide humanitaire internationale car il reflète l’importance des dépenses humanitaires par rapport à la taille de l’économie d’un pays. Dans ce cadre, cinq donateurs ont fourni plus de 0,1 % du RNB sous forme d’aide humanitaire internationale en 2020, comme le montre l’infographie suivante.

20 donateurs fournissant le plus d’aide humanitaire en pourcentage du RNB, 2020

Sources : Development Initiatives à partir des données du CAD de l’OCDE, du FTS de l’OCHA, du CERF, de la Banque mondiale et du FMI.

La proportion du financement privé total provenant des particuliers continue de croître. Ainsi, en 2019, l’aide humanitaire internationale provenant de donateurs privés a augmenté de 9 %, passant de 6,2 milliards de dollars US en 2018 à un record de 6,8 milliards de $ en 2019.

Sources d’aide humanitaire internationale privée, 2015-2019

Sources : Development Initiatives à partir des données de GHA

Si l’aide humanitaire internationale totale a stagné, 112 pays ont reçu plus de 5 millions $ d’aide humanitaire alors qu’ils étaient 69 pays en 2019. Une des explications est que les 10 plus grands bénéficiaires ont reçu 57 % de tous les financements soit 13,3 milliards de $ (-11%) en 2020 alors qu’ils en avaient reçu 66 % (15 milliards) en 2019.

De plus, 1,3 milliard de $ ayant été fournis pour répondre à la pandémie ces pays ont en réalité reçu 12,0 milliards de $ pour d’autres besoins humanitaires préexistants ou émergents en 2020, soit 3,0 milliards de $ de moins qu’en 2019.

Dans l’ensemble, les pays ne figurant pas parmi les 10 principaux bénéficiaires ont reçu plus de financement en 2020 qu’en 2019, mais moins si on retire ceux destinés à la lutte contre le Covid-19.

 

10 principaux bénéficiaires de l’aide humanitaire internationale, 2019-2020

Sources : Development Initiatives à partir des données du FTS

 

CHAPITRE 4 : Financements pour l’efficacité

D’après ce chapitre, l’aide humanitaire internationale aurait été globalement fournie de la même manière en 2019 que durant les années précédentes : les organisations multilatérales ont reçu la majeure partie de leur financement de donateurs publics, et les ONG des donateurs privés.

Les canaux d’acheminement de l’aide humanitaire internationale en 2019

Source : Development Initiatives à partir des données du CAD, du FTS, du CERF et de Development Initiatives

Les acteurs locaux et nationaux sont souvent les premiers à répondre aux crises, notamment depuis la pandémie de Covid-19 et les restrictions d’accès engendrées. Les engagements pris lors du Grand Bargain, un accord entre les plus grands donateurs et agences humanitaires en 2016, prévoyait l’objectif mondial de 25 % de l’aide humanitaire internationale totale transférée aux acteurs locaux et nationaux d’ici 2020. Depuis, si les volumes absolus d’aide humanitaire internationale transmise directement aux intervenants locaux et nationaux ont augmenté, leur ampleur est très loin des attentes.

 

Financement direct aux acteurs locaux et nationaux en % du financement total

Source : Development Initiatives à partir des données du FTS

Les fonds communs sont une part de plus en plus importante du financement humanitaire en raison de leur réactivité et flexibilité. Ils se composent des CERF (Central Emergency Response Fund – Fonds central d’intervention d’urgence) et des CBPF (Country-based pooled fund – fonds communs par pays). Les contributions aux fonds communs des Nations Unies ont fortement chuté en 2020 retombant à 1,5 milliard $ alors qu’elles avaient été atteint le record de 1,8 milliard $ en 2019.

Il convient cependant de noter que la proportion de financement des CBPF aux organisations nationales continue de croître malgré la diminution absolue des CBPF.

 

 

Volume des financement des CBPFs et des CERF

Source : Development Initiatives à partir des données CBPFs de l’OCHA et CERF de l’ONU

Les « quality fund » (financements pluriannuels et non affectés par rapport au financement total) sont une autre option plébiscitée lors du Grand Bargain. Ils devaient représenter 30% de l’aide humanitaire internationale d’ici 2020. S’ils ont augmenté de manière significative en volume en 2020, ils restent, en proportion du financement total, inférieurs aux niveaux de 2016.

Financement des 9 agences de l’ONU et la proportion des financements non affectés sur le total

Source : Development Initiatives à partir des données des agences de l’ONU

Le financement pluriannuel est, selon le Grand Bargain, un financement qui dure 24 mois ou plus à compter de la date de début de l’accord de financement initial. Cette méthode de financement fournit aux agences d’exécution des niveaux de ressources prévisibles qui peuvent permettre des gains d’efficience et d’efficacité, en leur permettant de planifier à l’avance.

15 donateurs, qui ont fourni 84 % de l’aide humanitaire totale des gouvernements en 2020, ont alloué 42 % (6,5 milliards de dollars US) de leur financement humanitaire sur plusieurs années en 2020 contre 50 % (7,3 $ US milliards) en 2019.

Enfin, le volume de l’aide humanitaire en espèces et en bons (CVA) a continué de croître en 2020 dans tous les types d’organisations. Cette méthode pouvant être mise en place rapidement dans les zones adaptées a souvent été la modalité choisie pour répondre à la pandémie de Covid-19.

 

 

Financement total de l’aide humanitaire en espèces et en bons, 2015-2020

Source : Development Initiatives à partir des données du FTS et Cash Learning Partnership


Pour résumer voici les principales tendances de 2020 à retenir :

– Les besoins humanitaires sont croissants : 243,8 millions de personnes vivant dans 75 pays ont été évaluées comme ayant besoin d’une aide humanitaire. La pandémie de Covid-19 exacerbe et crée des crises humanitaires.

– Alors que les besoins humanitaires mondiaux ont augmenté plus rapidement que jamais, la croissance de l’aide humanitaire est au point mort. Le taux de couverture des appels baisse.

– La plupart des donateurs gouvernementaux ont augmenté leurs contributions en 2020, mais des réductions importantes de la part d’un petit nombre de donateurs clés ont provoqué la stagnation de l’aide globale. Dans l’ensemble, les pays ont reçu moins de financement en 2020 qu’en 2019, notamment si on retire ceux destinés à la lutte contre le Covid-19.

– La structure de l’aide humanitaire internationale reste la même : les organisations multilatérales ont reçu la majeure partie de leur financement de donateurs publics, et les ONG des donateurs privés. Les engagements sur le financement pris lors du Grand Bargain sont loin d’être atteints.

Rodolphe Rouyer

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