Entretien avec Maurice Goudault-Montagne

Alain Boinet. Pour nos lecteurs, pourriez-vous nous rappeler l’essentiel de votre parcours diplomatique ?

Maurice Gourdault-Montagne. J’ai été diplomate pendant un peu plus de 40 ans. Je suis rentré au Quai d’Orsay – non pas par l’ENA – mais par le Concours d’Orient des Affaires Étrangères, donc j’ai toujours eu un intérêt très grand pour le vaste monde au-delà de l’Europe. Cela ne m’a pas empêché d’avoir des postes en Inde ,en  Europe, notamment deux fois en Allemagne et une fois au Royaume-Uni. Puis je suis allé au Japon, en Chine et j’ai beaucoup travaillé en cabinet, puisque j’ai été directeur du cabinet du Premier ministre Alain Juppé. Un peu plus tard, j’ai été conseiller diplomatique et Sherpa du Président de la République Jacques Chirac. Donc j’ai à la fois eu une carrière dans des cabinets, à l’étranger, quatre fois comme ambassadeur au Japon, en Angleterre, en Allemagne, en Chine, et j’ai terminé comme Secrétaire Général du ministère des Affaires étrangères.

 

Alain Boinet. Merci pour cette présentation. Vous avez justement récemment écrit un livre intitulé « Les autres ne pensent pas comme nous » chez Bouquins Éditions. Qu’est-ce que signifie pour vous « Les autres ne pensent pas comme nous », quelles conséquences cela entraîne sur les relations internationales ?

Maurice Gourdault-Montagne. « Les autres ne pensent pas comme nous », c’est l’approche qui doit être celle de toute personne qui s’intéresse à la différence, au monde et à tous ceux qu’on appelle les étrangers. J’ai commencé ma carrière avec un premier ambassadeur qui m’a dit : « Vous savez, un Allemand n’est pas un Français qui parle allemand. » Ça m’a frappé, je me suis dit que c’était naturellement transposable à toutes les nationalités et cultures.

Nous avons chacun dans notre culture un bagage émotionnel et culturel que nous portons, dont nous avons hérité et que nous tenons de nos parents, nos environnements et de l’éducation que nous recevons. Ce qui veut dire que nous ne voyons pas le monde de la même manière. J’insiste beaucoup là-dessus parce que je crois qu’il y a chez les peuples en particulier une mémoire collective émotionnelle.

J’ai eu l’occasion de rencontrer un professeur britannique d’histoire à Cambridge qui m’avait dit : « Vous savez, c’est très important pour les Britanniques de comprendre ce que c’est que d’être occupé. » Il avait écrit des livres sur la résistance en France. Il a dit : « Le continent européen, c’est l’histoire d’invasions, d’occupations et d’occupants qu’on essaie de chasser.» Les Britanniques ne savent pas et il faut donc leur apprendre. Alors je me suis dit, « Les autres ne pensent pas comme nous ». Quand on regarde la guerre, le monde tel qu’il évolue, on le voit avec les yeux de la position où on se trouve, de la culture qu’on a reçue et des émotions que nous portons.

D’ailleurs, chacun d’entre nous pourrait regarder quelles émotions nous portons en tant que Français, Allemand, Britannique, Italien, Indien, Chinois etc. Chaque peuple a son histoire. Elle le façonne et elle façonne son regard. C’est donc à prendre en compte. Et chaque fois que nous rencontrons quelqu’un qui n’est pas de notre culture, quel est son regard sur le monde ? Quelle est sa vision ? Elle n’est forcément pas la nôtre, il faut la déchiffrer. Et donc l’apprentissage du déchiffrement de l’autre est quelque chose qui est la nature même du métier de diplomate, mais aussi, je crois, de toute personne qui s’intéresse à ce qui se passe en dehors de chez lui.

Alain Boinet. Donc il faut savoir concevoir à la fois l’universalisme de la nature humaine mais aussi les différences qui font que les autres ne pensent pas comme nous. Comment combiner les deux ?

Maurice Gourdault-Montagne. L’universalisme est une conception très française – l’universalité de ce que nous représentons, nous. Qu’est-ce qui est universel ? Ce qui est universel, c’est par exemple l’expérience que les peuples et les individus ont de la liberté. Mais la liberté, elle se conçoit très différemment.

Quand vous êtes dans une société où le groupe prime sur l’individu, la liberté n’a pas la même notion. En revanche,  la liberté face à l’oppression est une chose qui est universellement partagées. Je dirais aussi par exemple que la dignité de l’Homme est aussi une chose universellement partagée. Cette dignité s’exprime selon les peuples de façon différente. Et tout ce qui est indigne, ce qui rabaisse la personne, est quelque chose qui est rejeté fortement dans quelque civilisation que ce soit. Mais les expressions de la liberté ou de la dignité peuvent prendre parfois des formes différentes. Et c’est pour cela que les autres ne pensent pas comme nous. Nous avons notre conception, celle des Européens et des Français en particulier pour ce qui nous concerne. Et puis quand vous allez en Afrique, oui, la liberté et la dignité existent. De même en Asie. Mais elles s’expriment dans des contextes qui ne sont absolument pas les mêmes.

 

Alain Boinet. Nous venons de célébrer la date de l’invasion russe de l’Ukraine du 24 février 2022. Quelle est la signification géopolitique de cette agression ? Aurions-nous pu éviter cette guerre à l’époque ? Et quel est l’enjeu principal pour nous maintenant ?

Chars russes en direction de Kiev

Maurice Gourdault-Montagne. Alors nous avons effectivement célébré – si le mot est adéquat d’ailleurs – et passé le cap d’une quatrième année de guerre qui dépasse en durée maintenant la grande guerre patriotique que les Russes ont menée à l’époque contre les nazis, qui dépasse maintenant sans doute aussi le nombre de jours de la Première Guerre mondiale qui a duré quatre ans.

Nous sommes dans une situation très particulière où il s’est finalement creusé un fossé entre deux parties du monde. On s’est aperçu de ce fossé lorsque l’Assemblée Générale des Nations Unies a réagi à cette agression russe en Ukraine – agression contre un pays libre, indépendant et souverain dans des frontières internationalement reconnues – et tout ceci en violation de la Charte des Nations Unies. Et de manière très intéressante, lorsqu’il s’est agi de condamner cette agression, lors du vote à l’Assemblée Générale des Nations Unies, on s’est aperçu que si la majorité condamnait, 40 à 60 pays sur les 193 préféraient s’abstenir comme si ça ne les concernait pas.

Pourtant, ce sont des pays souverains qui tiennent à leur inviolabilité et sont en faveur de la Charte des Nations Unies dans toutes ses acceptions. Et pourquoi ? C’est parce que ces pays ont considéré que l’Occident devait régler ses problèmes tout seul sans impliquer le reste du monde, que cela ne les regardait pas, que c’était une guerre – comme ça a été dit à l’époque – entre blancs, entre Russes et pays de l’OTAN, donc que cette guerre aurait sans doute – à leurs yeux – pu être évitée, qu’elle était une guerre par procuration et que les Américains se trouvaient derrière. Et ça s’est amplifié lorsqu’il s’est agi d’imposer des sanctions à la Russie, puisque les seuls pays qui ont imposé des sanctions, ce sont les pays dits « occidentaux »  –c’est-à-dire les États-Unis, l’Europe, quelques autres et au total les pays de l’OCDE, face au reste du monde qui est resté totalement en dehors du système des sanctions, considérant que le libre commerce avec la Russie pouvait continuer. C’est donc une fracture du monde qui s’est ouverte, qui marque qu’il y a un monde occidental qui se décroche de ce qu’on a appelé plus tard le Sud global.

On avait déjà les premiers indices de tout cela lorsque, après ce que j’appelle les embardés de la guerre en Irak par les États-Unis, puis la crise des subprimes – la crise financière de 2008, un certain nombre de pays du monde se sont dit « mais le leadership occidental ne fonctionne pas, la gouvernance occidentale n’existe plus, nous ne pouvons pas la suivre telle qu’elle est ». C’est ainsi que les BRICS ont été constitués en 2009 – Brésil, Russie, Inde, Chine et un peu plus tard l’Afrique du Sud – et se sont d’ailleurs élargis depuis à quatre autres pays. On a donc cette fracture entre un monde occidental et le reste du monde. Je dirais que ce n’a été qu’une première expression de cette fracture, parce qu’il y a eu depuis la crise de Gaza avec le massacre du 7 octobre par l’organisation terroriste du Hamas et la répression sanglante et indiscriminée à Gaza par l’armée israélienne.

Là aussi, le Sud global a réagi parce qu’il a considéré que nous en voulions – pour de bonnes raisons – à l’agression russe et que nous voulions entraîner Poutine devant la Cour pénale internationale, mais qu’en revanche, nous étions beaucoup plus mous s’agissant d’appliquer un traitement du même type et de condamner les actions de l’armée israélienne ainsi que du chef du gouvernement israélien, Netanyahou. C’est ainsi qu’Israël a été traîné devant la Cour de justice par l’Afrique du Sud et de manière adjacente par l’Irlande qui se souvient de la colonisation anglaise. Là est donc l’élargissement de ce fossé.

Le Sud global trouve donc une cause politique en disant que les Palestiniens sont colonisés par les Israéliens et qu’ils subissent le sort que leurs ancêtres ont connus, puisque beaucoup de ces pays ont été sous domination occidentale et sous un régime de colonisation. Nous sommes donc dans cette situation où le monde est fracturé. Aujourd’hui, nous avons évidemment le facteur Trump, mais on pourra peut-être y revenir.

Et aujourd’hui, vous me demandiez « aurait-on pu éviter cette guerre ? ». Je pense que la guerre d’Ukraine, qui fait des centaines de milliers de morts, de blessés, des veuves, des orphelins, des personnes déplacées, qui est un outrage finalement à la vie internationale, aurait peut-être pu être évitée. Parce que je fais partie de ceux qui estiment que nous avons certes traité – après la chute de l’Union soviétique – les problèmes économiques, mais que nous n’avons pas accompagné ces problèmes économiques d’un règlement en matière de contrôle des armements, comme cela avait été fait avec l’acte d’Helsinki, suite à la Conférence de la Sécurité et la Coopération en Europe en 1975, la fameuse CSCE.

Il y avait tout un régime de contrôle sur les armements conventionnels, les missiles à portée intermédiaire, le traité START, le fameux traité ABM et les missiles balistiques. Ce contrôle des armements n’existe plus, on a laissé libre cours à chacun. De plus, la fin de l’Union soviétique entraînait un bouleversement complet dans l’architecture de sécurité européenne et nous n’avons pas reconstruit une architecture de sécurité.

Un jour, le président Macron a dit qu’il fallait reconstruire cette architecture,  « y compris la Russie ». À l’époque, ça avait été assez mal pris par un certain nombre de pays. En l’occurrence, la sécurité des uns est aussi la sécurité des autres. La sécurité est une notion indivisible. Et si je veux assurer ma sécurité, il faut que celui qui est en face de moi ait le sentiment aussi d’être en sécurité. Les Russes ont invoqué cette question de sécurité pour déclencher l’agression en Ukraine, notamment sur la question de l’adhésion de l’Ukraine à l’OTAN. Je fais partie de ceux qui pensent qu’un pays peut choisir ses alliances mais qu’il doit aussi prendre en compte les rapports de force et la situation géographique qui est la sienne, et que pousser l’Ukraine à entrer dans l’OTAN, c’était une sorte de provocation. Je ne suis pas le seul à le dire. Un certain nombre de grands diplomates américains le pensaient et Kissinger était également dans cette optique.

Nous sommes donc allés trop loin en donnant le prétexte à la Russie qui a toujours souffert de la perte de ces pays qui étaient ceux de l’époque impériale russe puis de l’époque soviétique, et qui a toujours cette idée d’un empire perdu. Nous avons offert un prétexte. L’agression est donc évidemment russe, mais sans doute n’avons-nous pas fait ce qu’il fallait pour pouvoir se réunir et dire : « mais quelle est l’architecture de sécurité ? ».

Les Américains sont les plus forts et c’est à eux de traiter avec les Russes directement. Les Européens devront être aussi présents autour de la table. Ce que nous, Français et Allemands, aurions donc dû faire, était d’aller voir les Américains et leur dire : « il y a là un sujet qui risque d’exploser, il faut que vous le traitiez avec les Russes ». On a bien eu les accords de Minsk à deux reprises, avec ces négociations Russes-Ukrainiens, et avec en face les Allemands et les Français comme témoins des négociations. Mais les Américains n’étaient pas là.

Ces négociations ne se sont pas bien passées parce qu’aucun des acteurs russes ou ukrainiens n’a joué le jeu des engagements qui avaient été pris au moment des accords. J’ai moi-même assisté une fois à une séance, en remplacement de notre ministre, et je dois dire que la mauvaise foi des deux parties était patente. Il y a donc beaucoup d’occasions manquées et je pense que souvent, dans beaucoup de situations internationales, la question de la sécurité est une question centrale.

C’est le monde d’aujourd’hui. Regardons ce qui se passe dans le conflit avec l’Iran : c’est à la fois une question de sécurité pour les pays du Golfe et pour l’Iran. Deux pays voisins doivent s’entendre sur leur sécurité, deux groupes de pays doivent s’entendre, ce qui nécessite beaucoup de créativité politique et d’audace.

Alain Boinet. Dans votre livre, vous évoquez précisément le fait que le président Chirac avait une vision globale de la sécurité et qu’en 2006, il vous a demandé de prendre contact avec Moscou, Berlin et Washington, avec l’un de vos collègues, Laurent Bili, sur la base d’une idée qui était « Pourquoi ne pas donner à l’Ukraine une protection croisée assurée par l’OTAN et la Russie ? ». Cela n’a finalement pas abouti, mais cette idée aurait-elle pu éviter la guerre ?

Maurice Gourdault-Montagne. Ça aurait pu être une solution, effectivement. C’était l’idée d’une protection croisée dans laquelle l’OTAN d’un côté et la Russie de l’autre assuraient la sécurité de l’Ukraine. C’était donc une neutralisation de l’Ukraine qu’aurait gérée le conseil OTAN Russie. . Cela intéressait beaucoup les Russes, parce que quand je leur avais parlé, le conseiller diplomatique de Poutine m’avait aussitôt répondu « Ah, mais ça nous règle le problème de Sébastopol. » Et vous savez qu’à l’époque, la Crimée était ukrainienne, les Russes ne l’avaient pas envahie – ce qu’ils ont fait en 2014 – et ne l’avaient pas annexée. La Crimée était ukrainienne et pour les Russes, l’idée de voir la base de Sébastopol entourée par l’OTAN si l’Ukraine y était rentrée, c’était tout à fait inconcevable.

Donc ça réglait le problème et celui de la Russie, pays enclavé, sans débouchés maritimes, si ce n’est par les glaces d’un côté, par l’Extrême-Orient russe dans le Pacifique et par la mer Baltique. Un pays donc relativement enclavé, dépourvu d’accès aux mers dites chaudes, par le passage des Détroits vers la Méditerranée, ce qui était quelque chose de tout à fait important pour une grande puissance. On est donc dans cette situation et on a sans doute raté une occasion. Mais le président Chirac était en fin de mandat, il n’y avait pas de répondant et les Américains m’avaient répondu que venant de la France, cette proposition les faisait sourire parce que nous avions selon eux déjà essayé de bloquer la première adhésion à l’OTAN d’un certain nombre de pays de l’Europe centrale et orientale, et que nous n’avions pas bloqué la deuxième. Nous avions compris ce jour-là que l’intention américaine était de faire entrer l’Ukraine dans l’OTAN. C’est l’application de la doctrine de Brzezinski, dans son livre Le Grand Échiquier, qui est que la Russie ne peut pas être une grande puissance si elle est privée de l’Ukraine. Dans la rivalité entre Russie et États-Unis, l’avantage doit donc demeurer qu’il y ait une Russie sans Ukraine et c’est la politique américaine depuis la fin de l’Union soviétique.

 

Alain Boinet. Vous avez notamment parlé du président Donald Trump. Comment perçevez-vous sa seconde présidence depuis janvier 2025 ? S’agit-il d’une disruption profonde et durable de l’ordre international ou d’une parenthèse ?

Rencontre entre les président Donald Trump et Volodymyr Zelensky à Mar-a-Lago

Maurice Gourdault-Montagne. Alors, ce qui est intéressant, c’est effectivement de voir que le président Trump est élu pour un deuxième mandat dans un contexte déjà fortement dégradé sur le plan de la règle de droit dans le monde et de la gouvernance globale.

On sait que les Nations Unies et les organisations internationales sont bloquées dans leur capacité de décision. Heureusement, elles existent encore comme caisse de résonance et pour un certain nombre d’actions, je pense en particulier aux conférences des Nations Unies sur le climat. Mais pour ce qui est du règlement des conflits, il y a un blocage et le Conseil de sécurité ne fonctionne plus. Il y a aussi une remise en cause de la part des pays dits émergents, qui sont devenus pour une dizaine d’entre eux – je pense à l’Inde, l’Indonésie, au Brésil, etc. – des puissances politiques, économiques, militaires, quelquefois technologiques, et qui veulent donc avoir leur voix au chapitre sur la scène internationale. Et donc elles contestent l’ordre international.

Il y a également une fracture du monde avec l’Ukraine et la guerre de Gaza – des conflits qui ne sont pas résolus et sur lesquels les Nations Unies n’ont rien pu faire. Et arrive le président Trump dans ce contexte déjà désorganisé, avec des sociétés qui le sont aussi, telle que la société américaine, avec un sentiment de déclassement parce que les émergents ont pris des places qui étaient occupées autrefois par eux. Et aujourd’hui, les États-Unis se trouvent surtout en compétition avec un rival de poids qui les domine d’ores et déjà dans un certain nombre de domaines et avec beaucoup d’atouts, qui est la Chine.

Le président Trump arrive dans ce contexte, se fait élire, réélire, et les Américains savent ce qu’ils font en l’élisant. Là, nous avons affaire à une véritable rupture parce qu’il est intéressant de voir quels sont les objectifs. L’objectif est de redonner sa place aux États-Unis avec un accompagnement idéologique très particulier, qui est symbolisé par les acteurs des GAFAM. C’est-à-dire qu’il faut mettre la main sur les ressources énergétiques, de terres rares et les finances pour assurer l’hégémonie des États-Unis.

On obtiendra naturellement les finances en remettant le dollar à un bon niveau et afin que les États-Unis puissent repartir sur le plan industriel, parce qu’un dollar trop élevé joue un rôle néfaste sur le plan commercial. On va donc punir les pays excédentaires dans leur  commerce extérieur par rapport aux États-Unis, ce qui est toute la politique des tarifs douaniers que Trump a mis en œuvre. Mais pour le reste, c’est l’appropriation de l’énergie et des terres rares le plus possible, y compris par la prédation. Tout ceci est mis en œuvre, est annoncé par la Stratégie Nationale de Sécurité de Trump et on voit aujourd’hui un programme se dérouler. Au début de l’année, c’est l’enlèvement de Maduro au Venezuela.

Tout ceci se fait sans accompagnement comme cela se faisait dans l’impérialisme américain d’autrefois, soit au nom des droits de l’homme et de la démocratie. Là, c’est simplement pour récupérer le pétrole et sans doute priver la Chine d’avoir accès aux 5% d’approvisionnement de pétrole dont elle a besoin, qui provenaient du Venezuela. C’est vraisemblablement priver la Chine des retours des 60 milliards qu’elle a investis au Venezuela et sur lesquels elle se faisait payer en pétrole. Ensuite, il y a eu l’épisode du Groenland qui est évidemment une question sécuritaire invoquée par le président Trump. Mais c’est en réalité surtout une question de terres rares au Groenland, parce que dans le cadre de la négociation avec la Chine, il ne suffit pas d’exercer la sécurité du Groenland mais il faut avoir les terres rares pour soi. Même s’il faut une dizaine d’années pour mettre en place les installations de raffinage de ces terres rares. Mais dans un rapport de force, il vaut mieux avoir une carte de cette nature en main que de l’avoir par procuration via le Danemark.

L’affaire du Groenland n’est à mon avis pas terminée mais elle montre bien cette idée de mettre la main et de mener une prédation sur les terres rares. Aujourd’hui, nous sommes dans la situation de la guerre en Iran lancée par les Israéliens avec l’appui des Américains, et là aussi, l’objectif à terme est de s’approprier les ressources énergétiques  de l’Iran et  de priver la Chine de vraisemblablement de 15 à 20 % de ses approvisionnements pétroliers. Si vous ajoutez ça à ce qui est fait sur le Venezuela, ça représente 20 % à 25 % et ça met en péril le développement de la Chine.

C’est l’objectif final, parce que dans la négociation Chine-États-Unis, vous aurez d’un côté la Chine qui a 60% des terres rares et 80 % du raffinage, tandis qu’en face, les États-Unis veulent avoir en main l’ensemble de l’énergie mondiale, en se l’étant appropriée petit à petit. On est donc dans une situation où l’arrivée du président Trump est une disruption totale. Ajoutez à cela le refus  des Américains de se ranger aux règles du multilatéralisme parce que ce sont autant d’entraves à la liberté, ce qui est toute l’idéologie des gens qui l’accompagnent, des gens des GAFAM, de Musk, de Zuckerberg, de Google, Microsoft et autres.

On est dans cette situation où il y a une brutale rupture avec l’ordre multilatéral tel qu’il existait, sans parler évidemment du retrait des États-Unis de l’UNESCO, de l’OMS – les États-Unis étant déjà depuis longtemps à l’origine de l’affaiblissement de l’OMC, puisque c’est déjà au temps du président Obama que les juges n’avaient pas été réinstallés dans l’instance d’appel de l’OMC. Trump arrive dans  un ordre mondial qui est déjà très perturbé et veut se réapproprier l’ensemble des moyens qui donneront aux États-Unis la capacité d’exercer leur domination et de gagner la course aux hautes technologies avec la Chine, puisque c’est l’enjeu. Voilà la situation telle qu’on la voit et c’est donc une rupture majeure.

 

Alain Boinet. Vous venez déjà de répondre partiellement à la question sur votre compréhension de la guerre des États-Unis et d’Israël contre l’Iran, sur ses conséquences économiques notamment avec le blocus du Détroit d’Ormuz, mais aussi les répercussions pour les pays du Golfe, l’avenir de Gaza, la guerre au Liban. Que pourraient devenir ensuite les accords d’Abraham dans cette redistribution des cartes ?

État des circulations dans le détroit d’Ormuz le 31 mars 2026 – Images satellites, Marine Traffic

Maurice Gourdault-Montagne. Nous sommes effectivement devant une guerre dont on ne voit pas très bien comment elle va se résoudre et se conclure parce que l’Iran résiste et tient bon. L’Iran est un pays sophistiqué qu’on a sans doute sous-estimé. C’est déjà la Perse de l’Antiquité qui avait attaqué Sparte et Athènes. C’est l’histoire de Xerxes et d’Artaxerxes contre Sparte et Athènes, telle que racontée par les historiens grecs. C’est un pays immense, trois fois la France en surface. Il a tenu dans un environnement culturel qui est  la civilisation turque, ottomane, la civilisation arabe, les pays du Caucase, la civilisation chinoise. C’est un pays qui a toujours tenu dans sa singularité et son unité. C’est un pays très développé sur le plan intellectuel qui est sous sanction depuis 47 ans mais qui a quand même des universités de haut niveau, qui est capable de développer des technologies extrêmement poussées.

Il ne faut pas sous-estimer l’Iran. C’est un pays qui s’est préparé à la guerre et qui a deux atouts : d’une part, sa capacité d’anticipation et c’est ce qu’il a fait sans les moyens de développement comme ceux des États du Golfe en face. Sur le plan intellectuel, les Iraniens n’ont rien à envier à d’autres. Puis, ils ont le Détroit d’Ormuz. Aujourd’hui et cette guerre va se faire contre les États-Unis, sur tout ce qui est américain dans le détroit, que ce soit purement américain, des infrastructures, des biens, des actifs, des bases militaires et donc , par ailleurs, ils ont le garrot que représente le Détroit d’Ormuz. Voilà donc une situation qui risque de durer. Les plus atteints qui subissent le plus les drones et les missiles iraniens, sont les États du Golfe et en particulier, les Émirats arabes unis. Ils ont été ciblés par plus de 50% des attaques iraniennes.

Les Émirats arabes unis et le Bahreïn sont des signataires des accords d’Abraham. Je pense que, de ce point de vue, lorsque la guerre sera terminée, il va y avoir une réorganisation complète, une restructuration de toute la dimension sécuritaire du Golfe. Ce qui prend les pays du Golfe par surprise, c’est que la plupart d’entre eux sont protégés par les États-Unis et ont acheté des armes aux États-Unis. Ils sont tous dans cette situation, y compris l’Arabie saoudite. Ils ont déjà subi un choc lorsqu’il y a eu des doutes sur la protection américaine. C’était le cas pour les Saoudiens en 2019, lorsque les Houthis avaient attaqué les installations d’Aramco et que les Américains n’avaient pas réagi.

Ça a été le cas beaucoup plus récemment, après la guerre des 12 jours et le bombardement par les Israéliens de Qatar, qui est une place forte de la présence américaine dans la région puisqu’il y a une base de commandement américain pour toute la région avec 10 000 hommes. Beaucoup c’étaient interrogés sur la nature de la protection américaine. Aujourd’hui, on se rend compte qu’acheter des armes et être protégé par les Américains ne vous protège pas, d’autant plus que les Américains ont pris le parti de soutenir  celui qui a agressé l’Iran et cela sans prévenir et en exposant les pays qui sont les alliés objectifs des Américains. Donc évidemment, à l’avenir, tout ceci va donner lieu à une réorganisation de la sécurité. On l’a déjà vu après l’affaire du Qatar lorsque l’Arabie Saoudite a passé un accord de sécurité avec le Pakistan. Vraisemblablement, il va donc y avoir un déplacement vers l’Est.

Et puis, chacun se rend compte de l’imprévisibilité américaine, des foucades du président Trump dans le cadre de la stratégie qu’il a mise en place et qu’il déroule méthodiquement, et cela mérite réflexion. Il est important pour tous les pays concernés de savoir si la Chine n’est pas le pôle de stabilité et le moteur économique dont on a besoin, sans se ranger sous sa protection mais s’assurer que la croissance et la prospérité des peuples peut être assurées avec plus de stabilité, en établissant des liens plus solides et forts avec la Chine. Cela va même prendre une forme qui peut être une plus grande polarisation. On a vu que le passage dans le Golfe et dans le Détroit d’Ormuz est maintenant autorisé par les Iraniens à des bateaux qui payent le passage en yuan. La monnaie chinoise va sans doute continuer à prendre de l’importance. Auparavant, les Chinois ayant mis en place tout un dispositif pour contre les sanctions qui pèsent lorsqu’on fait des transactions en dollars et qu’on est sous sanction américaine. Aujourd’hui, les transactions en dollars c’est encore 50% et 10% pour celles en yuan. Mais si les transactions de pétrole dans le Golfe se font de plus en plus en yuan comme c’était déjà le cas avant , on voit que  c’est en train de monter en puissance. Cela peut, non pas déstabiliser le dollar mais entrer en compétition avec le dollar de manière plus intense que cela n’a été le cas jusqu’aujourd’hui. Donc voilà des conséquences très importantes.

Avant cela, je pense que les conséquences de cette guerre vont s’appliquer dans d’autres domaines. Il y a l’énergie, le pétrole et puis le gaz. Quand on regarde les effets adjacents notamment en Inde, où il y a aujourd’hui 400 millions d’Indiens qui ne peuvent plus trouver de bombonnes de gaz et qui sont obligés de faire cuire leurs aliments sur du charcoal ou sur des bouses de vache comme autrefois. Cela veut dire que ces 400 millions d’Indiens ne vont plus arriver à s’alimenter dans les petits restaurants de quartier et de rue que l’on trouvait. C’est donc un immense problème.

Deuxième problème qui va toucher l’Inde, mais aussi l’Égypte, les pays d’Afrique, et qui va également toucher les États-Unis : 30 % des engrais et de tous les produits chimiques liés aux fertilisants passent par le détroit d’Ormuz. Passent par le détroit d’Ormuz le soufre, l’ammoniaque, l’urée, des produits de l’industrie, l’hélium, ainsi que des produits liés à l’aluminium.

En résumé, cela va mettre en panne les agricultures. Dans un certain nombre de pays, les semis de printemps ne pourront pas se faire avec les engrais et les fertilisants que l’on utilise habituellement. Est-ce que tout cela ne va pas entraîner de moindres rendements agricoles, conduisant à une baisse de l’autosuffisance de certains pays ou à une augmentation des importations dans beaucoup d’autres ? Donc des disettes, et des disettes entraînant des famines.

On est dans une situation gravissime dont on n’a pas encore pris la mesure. Et ce sont les Iraniens qui ont la main : ils tiennent le détroit d’Ormuz, et pour le moment personne n’a encore envisagé sérieusement de dégager le détroit d’Ormuz par la force. D’ailleurs, il suffirait pour eux de couler quelques bateaux dans le détroit et cela perturberait durablement le trafic.

La stratégie des Iraniens est de créer une crise telle que l’ensemble des pays du monde, pour des raisons à la fois énergétiques et agroalimentaires, feront pression sur les États-Unis pour arrêter la guerre.

Vous avez par ailleurs la dimension israélienne que vous avez évoquée. Les Israéliens, pour des raisons de sécurité — ce qui est leur stratégie après le 7 octobre, que l’on peut comprendre — ont attaqué l’Iran et ont pensé qu’en décapitant le régime, le pays s’effondrerait. Mais ce n’est pas le cas, compte tenu de la structure iranienne, de l’organisation politique de ce pays, et du fait qu’ils ont eux-mêmes envisagé cette décapitation en prévoyant, jusqu’à N moins quatre, de remplacer les dirigeants dans l’ensemble des régions où ils disposent d’une certaine autonomie pour réagir aux frappes, ainsi que des moyens pour cela.

Les Israéliens, après une attaque du Hezbollah, ont décidé d’entrer massivement dans le sud du Liban. Ils ont chassé un million de Libanais de leurs terres. Ils pratiquent finalement dans le sud du Liban ce qu’ils ont fait à Gaza. Cela fait sans doute partie de la politique du « Grand Israël » et constitue autant de gages donnés par Netanyahou aux membres de sa coalition. Il suffit de les entendre parler de la sécurisation du sud du Liban, et donc jusqu’au Litani. On peut imaginer une annexion du sud du Liban par Israël au détriment de la souveraineté libanaise. C’est donc un événement très grave, et une remise en cause de l’ordre tel qu’il existait, tout cela sans projet politique cohérent. C’est une négation, une fois de plus, de la souveraineté des pays environnants, un non-règlement de la question palestinienne, totalement écartée.

On ne parle pas de ce qui se passe à Gaza en ce moment. On ne parle pas de ce qui se passe dans les territoires occupés, en Cisjordanie en particulier, où la colonisation israélienne et le comportement des colons sont devenus totalement intolérables, à tel point que des généraux israéliens en retraite ont dénoncé dans une tribune  ce qu’ils appellent « le terrorisme juif ».

La situation est en train d’empirer. C’est vrai que le régime iranien est un régime odieux, un régime qui a massacré son peuple et sa jeunesse au début du mois de janvier. Est-ce que cette guerre n’a pas été lancée par les Américains et les Israéliens sans en mesurer toutes les conséquences ? La négociation n’était-elle pas préférable, une négociation sous pression comme elle avait été engagée au tout début, notamment au mois de janvier, avec des intermédiaires omanais sur le point d’aboutir à un accord ?

On s’est lancé dans une aventure dont les conséquences sont difficilement mesurables, mais sans doute parmi les aventures guerrières les plus sérieuses et les plus lourdes de conséquences que l’on ait connues depuis fort longtemps.

 

Alain Boinet. Dans votre livre, le « retour des empires » que vous évoquez est-il aussi par conséquence celui des Etats-nations et comment cette évolution peut-elle s’articuler avec l’union Européenne, les Nations-Unies et le multilatéralisme ?


Maurice Gourdault-Montagne. Oui, il y a une reconstitution des empires. En fait, il y a des empires qui ont existé en tant que tels comme l’Empire russe, qui est passé à l’Empire soviétique. Vous avez aussi l’Empire chinois, et les Chinois ne sont pas des conquérants. Les Chinois ont une idée de leur unité : une unité géographique, une unité, un monde culturel chinois, parce que la Chine est aussi un pays pluriethnique. En Chine, vous avez les Han, et puis vous avez une cinquantaine de nationalités.

Vous avez l’Inde, avec l’ancien Empire Moghol mais il ne se reconstitue pas, parce que le Pakistan en faisait évidemment partie et le Bangladesh aussi. Néanmoins, vous avez une zone d’influence, la zone d’influence de l’Asie du Sud, qui inclut l’océan Indien avec les pays qui s’y trouvent. Donc ce sont quelquefois  des empires stricto sensu, ce sont aussi des zones d’influence, ce sont des zones de clientélisme.

Alors effectivement, il y a un fractionnement du monde tel qu’il existait. Le Nord occidentalisé est aujourd’hui séparé entre Européens et États-Unis, et puis il y a une remise en cause venant de là, d’un régime unique de règles partagées par tous. On aboutit aujourd’hui à une espèce de régionalisme dans le monde.

Néanmoins, je crois qu’il ne faut pas nier non plus le fait que la globalisation a eu lieu. La globalisation a permis des échanges entre pays : des échanges de personnes, des échanges de marchandises, des échanges de capitaux, des investissements croisés. Et donc il y a un certain nombre d’interdépendances qui ont été créées, qui nécessitent quand même des règles entre les uns et les autres.

Alors il y a des régions qui commercent entre elles, l’Union européenne fait du commerce entre les pays de l’Union européenne. Vous avez des régions, notamment par exemple le RCEP (Regional Comprehensive Economic Partnership), qui regroupe les pays de l’Asie du Sud-Est, plus la Chine, le Japon, la Corée, l’Australie, la Nouvelle-Zélande, qui représentent, en termes d’échanges, une zone de préférence tarifaire très importante aussi. Mais les interdépendances existent d’une région à l’autre.

Ainsi il faut une règle multilatérale globale qui s’applique à tous. Aujourd’hui, nous sommes dans une phase de disruption, et je pense que la nécessité va nous amener à trouver des règles qui permettent de continuer à commercer d’un endroit à l’autre. On est dans une phase, je dirais, de rétrécissement. Je pense qu’un jour viendra la phase où l’on sera obligé de se remettre à des règles communes qu’il aura fallu négocier.

Tout ceci devra passer aussi par une prise en compte du poids respectif des uns et des autres. Et on revient à la question de la gouvernance globale. Les organisations internationales, aujourd’hui, doivent prendre en compte le poids de chacun parce que les pays émergents, comme on les appelle, remettent en cause cette gouvernance globale, estimant qu’elle ne reflète pas le poids respectif de chacun. C’est un long travail à faire. Alors c’est une remise en cause du Conseil de sécurité tel qu’il existe. Il y a déjà certains pays qui proposent des réformes. Il y a les pays attachés au multilatéralisme comme la France et les pays de l’Union européenne le sont, parce que la règle de droit est un principe qui nous unit. Et d’autres pays hors de l’Europe comme le Mexique, qui est un pays attaché à la règle de droit et beaucoup de pays d’Amérique latine le sont. La Chine est attachée aussi à sa manière  à une forme de multilatéralisme.

Comment intégrer les réflexions de chacun pour essayer de reconstruire un ordre global ?

Aujourd’hui, nous sommes dans la phase des conflits, de la destruction. Les plus récalcitrants à la règle de droit et au droit international sont actuellement les Américains, qui n’ont jamais véritablement voulu entrer dans des systèmes qui les lient. C’est le cas depuis la non-ratification par les Américains du traité de Versailles en 1920, le fait qu’ils n’étaient pas dans la Société des Nations. En 1945, ils sont entrés dans l’ONU. Aujourd’hui, ils prennent leurs distances par rapport à ce que l’ONU peut établir comme règles multilatérales.

Mais je pense que la nécessité s’imposera. Le monde, même s’il se divise et se fracture, a des besoins réciproques d’une partie du monde à l’autre, qui nécessiteront des règles de fonctionnement.

 

Alain Boinet. Pour la France comme pour l’Europe, que faire face à Vladimir Poutine, Donald Trump et Xi Xinping ? Cette situation ne donne-t-elle pas raison à posteriori au général de Gaulle dans un nouveau contexte ?

Maurice Gourdault-Montagne. Vous avez raison. Le journal The Economist a fait son titre sur « Et si les Français avaient raison ». Il ne s’agit pas de dire qu’on a eu raison. Je pense que la vision du général de Gaulle sur la souveraineté et l’autonomie de décision, est quelque chose de très important.

Parce que les pays changent, le monde change et la société d’il y a 30 ans, encore plus il y a 50 ans, n’est pas celle d’aujourd’hui. Les sociétés de chaque pays, parce qu’il y a eu des progrès technologiques, parce qu’il y a eu un enrichissement, parce que le monde change, ont évolué, et la société mondiale a évolué aussi.

Alors que faire pour ce qui nous concerne ? Nous avons des acquis. La France est dans l’Europe. La France existe en tant qu’État-nation depuis longtemps. La France a ses propres problèmes. Effectivement, la France est affaiblie, mais la France a des atouts. La France a un État, et la France, c’est largement l’État. L’État-nation, c’est la conception française.

La France a un mérite particulier dans un monde qui est très mêlé puisque la France n’est pas un pays ethnique, c’est un pays de projet. Et donc la France rassemble ses citoyens autour d’un projet. C’est ce que disait Renan : la France est l’adhésion de chaque jour à un projet national. Donc retrouvons notre projet.

La France s’inscrit dans l’Europe. L’Europe, c’est une construction qu’il ne faut pas sous-estimer, parce qu’on a tendance à dire : « Oui, l’Europe ne fonctionne pas ». L’Europe a des compétences qu’on lui a transférées, qui sont celles du commerce international, de la politique agricole commune notamment. Et puis l’Europe, c’est un projet politique, parce que nous sommes librement, chacun des pays d’Europe, rassemblés autour de valeurs qui sont celles de la démocratie, des droits de l’homme et des conquêtes que nous avons faites pour nos libertés sous toutes leurs formes. Et ça, c’est l’acquis européen.

Et puis l’Europe, c’est un espace de paix. Et nous avons trop tendance, dans un monde de conflits comme celui que nous vivons, à oublier que cet espace de paix, c’est extraordinaire. Je suis, pour ce qui me concerne, la première génération à ne pas avoir fait la guerre aux Allemands, et je ne parle pas seulement des guerres qui ont précédé la Première et la Deuxième Guerre mondiale, ni de la guerre de 1870.

Nous avons fait la guerre aux Allemands tous les 30 ans, à chaque génération. Donc, depuis les traités de Westphalie au XVIIe siècle, il y avait toujours des armées françaises et allemandes qui se battaient, quel que soit le drapeau qu’elles servaient.

Aujourd’hui, nous ne nous battons plus dans l’espace européen depuis 80 ans. C’est tout à fait extraordinaire. Et quand vous circulez dans le vaste monde et que vous rencontrez des gens qui appartiennent à des pays qui ont, à leurs frontières, des ennemis avec lesquels ils ont fait la guerre quelques années auparavant, ou avec lesquels ils vont recommencer à faire la guerre, et que vous leur parlez de la réconciliation franco-allemande et de la paix en Europe, ils vous regardent avec des yeux ébahis et se disent que c’est possible.

Donc je crois que cet exemple, il faut le valoriser. Il s’est fait autour de ces valeurs dont je parlais. Mais c’est surtout que Français et Allemands ont développé des valeurs communes, et c’est ça qui est important.

Je pense qu’il faut donc revenir à ces valeurs des Lumières, notamment les valeurs de liberté et les valeurs de conquête de ces libertés ,de réunion, de pensée, de religion…, qui ont façonné l’Europe dans laquelle nous vivons.

Alors aujourd’hui, face aux agressions que nous subissons, il faut que l’Europe se serve des armes qui sont les siennes. En termes d’agressions, je pense en particulier à ce que les Américains ont décidé de faire. Les Américains n’aiment pas l’Europe depuis le début, parce qu’elle est un compétiteur possible, je dirais, face à leur pouvoir, notamment en termes économiques et financiers.

Nous avons aujourd’hui cédé, sur le plan commercial, sans réagir, sans négocier véritablement, dans cet accord passé avec les États-Unis, où il y a des droits de douane pour les produits français, les produits européens, aux États-Unis.

Pour ce qui est américain, nous avons par ailleurs un avantage sur les services, et là nous pourrions réagir par rapport aux Américains. Nous avons une menace qui pèse sur le numérique. L’Union européenne a réussi à prendre deux directives sur les services et les contenus numériques, car nous protégeons nos enfants et nos valeurs. Les Américains voudraient détruire ces deux résolutions sur les services numériques et le contenu numérique, ces deux directives européennes. Nous ne pouvons pas laisser, au nom de la liberté d’expression, n’importe quoi circuler dans le numérique, et notamment tout ce qui peut être contre la dignité de l’homme. Il faut donc être prêt à se battre sur ce sujet.

L’Europe a des moyens de riposte, notamment cet outil anti-coercition. Je crois qu’il faudra peut-être, un jour, le mettre en œuvre si l’agression est trop forte. A l’origine, il avait été conçu contre les Chinois, nous avons face à la Chine aussi des problèmes. Les surcapacités chinoises mettent en péril les industries européennes, en particulier dans le domaine de l’automobile.

Alors comment faire, comment réagir à tout cela ? Il y a un immense travail, et l’Europe n’est pas sans moyens. Pour que l’Europe soit forte, il faut qu’elle puisse développer ses capacités.

L’Europe a des infrastructures, l’Europe a une forme d’organisation, l’Europe a un niveau de vie qui continue à intéresser le monde, et l’Europe a une stabilité qui est celle d’une région de droit, d’une zone de droit. Il faut pouvoir attirer les capitaux.

Nous avons en chantier l’union des marchés de capitaux, qui s’appelle l’Union pour l’épargne et l’investissement. Elle avance doucement mais là il faut avancer parce que pense que ça fait partie des atouts. Donner de la profondeur financière à l’Europe serait certainement une manière d’avancer plus vite plus fort.

Il y a des chantiers à mettre en œuvre. Il y a évidemment les divisions qui traversent toujours les Européens entre eux. Mais je pense que la gravité, la remise en cause des situations acquises jusqu’à présent dans le monde, à travers les conflits que nous vivons, va nous amener vraisemblablement à nous mobiliser pour aller de l’avant.

Et on l’a dit souvent : c’est dans les graves crises que l’Europe avance. Nous l’avons vu avec la crise du COVID : nous avons mis en place, pour la première fois, une mutualisation de la dette à travers le plan de relance. Je pense qu’il y aura sans doute avec la crise que nous vivons, et celles qui s’annoncent, des avancées nouvelles pour l’Europe.

L’Europe est une chance, et il faut continuer à construire l’Europe.

© Ministère des armées – Illustration du dossier sur le Service national universel

 

Alain Boinet. Dans un petit livre intitulé « Notre déni de la guerre » l’historien Stéphane Audoin-Rouzeau écrit que la guerre en Ukraine « nous force à réévaluer notre propre rapport à la guerre » et à nous y préparer comme l’annonçait il y a peu, Fabien Mandon, le chef d’Etat-Major des Armées. Qu’en pensez-vous ?

Maurice Gourdault-Montagne. Je crois que le livre de Audoin-Rouzeau est un excellent livre, parce qu’effectivement il y a une tendance à oublier que, d’abord, l’Histoire est tragique et que le conflit fait partie de la vie des hommes : le conflit individuel, le conflit collectif, le conflit des pays les uns avec les autres.

Je parlais à l’instant de la zone de droit et de la zone de paix que nous avons créée en Europe et qui nous préserve de la guerre. Je ne pense pas que les pays de l’Union européenne, qui ont souffert tant de la guerre et qui ont maintenant renoncé à la guerre, qui sont vaccinés contre la guerre, s’y remettent.

Mais en revanche, nous avons des ennemis qui nous désignent, parce que nous les gênons, parce que nous sommes en compétition avec eux et parce que, pour des raisons sécuritaires, pour des raisons d’hégémonie traditionnelle, ils peuvent nous regarder.

Il faut évaluer la menace. Alors il faut se préparer à la guerre. Il y a une manière de le dire. Je ne suis absolument pas d’accord avec la façon dont le général Mandon a parlé de cette affaire, en demandant à des maires de France, dont ce n’est pas le métier, de se préparer à la guerre et de se préparer à voir nos enfants mourir. Je crois que cette présentation n’était pas exacte. Mais néanmoins, il est important pour une nation de savoir quels sont les risques qui peuvent peser sur elle et ’aujourd’hui l’effort est fait dans ce sens.

Ainsi le retour d’un service militaire volontaire, qui est en train de se mettre en place, doit contribuer à ramener ce qu’on appelait l’esprit de défense. Le lien armée-nation doit être renforcé. L’armée, effectivement, est en première ligne pour pouvoir, je dirais, se porter à la protection de la collectivité nationale. Mais encore faut-il que l’arrière, c’est-à-dire la nation, soit bien lié avec l’armée.

Là, je pense qu’il y a un travail qui est en train de se faire, qui est extrêmement utile pour l’avenir.

De notre côté, il faut sans doute se réarmer, parce que, pour préserver — et c’est la vieille phrase des Romains — « si tu veux la paix, prépare la guerre ». Donc être prêt à la guerre, ça veut dire se réarmer. Nous avons sans doute été trop confiants dans le fait que nous allions toucher pour toujours les dividendes de la paix. Le monde s’est reconstitué autrement. Le monde revient vers une période de conflit, parce qu’il y a des pays qui sont plus riches, parce qu’il y a des ambitions, des ambitions renaissantes.

Je ne pense pas nécessairement que la menace vienne, comme autrefois, d’une attaque létale de l’armée russe qui déboulerait dans les  dans les plaines de Pologne, d’Allemagne ou de France. En revanche, la guerre se fait sous d’autres formes on appelle ça les guerres hybrides. Il y a les guerres par le cyber, il y a la remilitarisation de l’espace et les enjeux que nous avons dans les pôles.

Donc il faut être fort pour pouvoir s’exprimer, pour pouvoir avoir une voix au chapitre et ça passe par un réarmement, ça passe par une armée forte, qui est prête à nous défendre, le cas échéant.

Se préparer à la guerre tout de suite, je ne pense pas qu’elle arrive. Mais néanmoins, être dans l’esprit de la défense et dans la relation armée-nation d’une manière plus importante est quelque chose de  très utile et nécessaire pour un pays comme la France dans la situation où nous nous trouvons aujourd’hui.

 

Alain Boinet. Habituellement, la politique étrangère n’est pas un enjeu dans les élections en France. Des journalistes estiment cependant que cela ne sera plus le cas lors des élections présidentielles en France en 2027. Quel est votre opinion à ce sujet ?

Maurice Gourdault-Montagne. Je crois qu’aujourd’hui on se rend compte que la géopolitique, comme on l’appelle c’est-à-dire les relations internationales et les chocs dans ces relations internationales, ou les déplacements de centres de gravité touche la vie ordinaire des Français.

Quand on regarde sa facture d’électricité, on se rend compte que cela vient de ce qui se passe dans le Golfe, cela vient de ce qui se passe en Ukraine. On va le voir également sur le plan agroalimentaire, sur la vie des nations, les relations entre les peuples et les relations internationales ont un impact.

Donc je pense que, même si ce ne sera pas pendant la campagne électorale le premier des thèmes évoqués, la dimension internationale sera plus présente qu’elle ne l’a été jusqu’à maintenant. Parce que, dans leur vie quotidienne, les Français ressentent les à-coups de ce monde fracturé et violent que nous vivons.

 

Alain Boinet. L’administration américaine à dissout en janvier 2025 l’Agence USAID et supprimé l’essentiel de ses financements humanitaires et de développement dans le monde. Cette décision a été précédée par des restrictions drastiques dans ces domaines en France et dans la plupart des pays membres de l’OCDE. Face à cet abandon partiel de l’assistance internationale aux populations en danger et aux pays en développement, humanitaires et développeurs témoignent des graves conséquences que cela entrainera. La « sécurité humaine » dans le monde n’est-elle pas aussi une condition de la sécurité internationale. Comment appréciez-vous cette situation nouvelle en rupture avec les politiques antérieures et ses conséquences dans nos relations avec les pays et populations concernés ?

La fin de l’USAID

Maurice Gourdault-Montagne. Je suis de la génération qui a accompagné la montée en puissance de l’aide publique au développement, et notamment tout ce qui avait été fait avec cet objectif des 0,7 % du PNB de la part des pays comme la France, un objectif que nous essayons de remplir et c’était l’objectif à l’époque où j’étais chez le président Chirac.

Il y a eu les objectifs de développement durable aussi au niveau des Nations unies qui ont été fixés, donc de grandes ambitions qui étaient portées par le contexte de la globalisation.

La globalisation a permis d’éradiquer une partie de la pauvreté et de favoriser des infrastructures dans un certain nombre de pays qui en avaient besoin. Elle a permis de porter des ambitions au niveau de la santé. Lorsque j’étais sherpa du G7, la santé figurait parmi nos principaux objectifs, parce qu’il fallait éradiquer la polio, éradiquer des maladies qui minaient un certain nombre de pays.

Nous étions animés à l’époque par un sentiment de justice. Il fallait de la justice dans la répartition des richesses du monde et tout ceci se passait dans un contexte qui était porteur, c’était la fin des blocs, et donc il y avait de grandes causes communes qui étaient partagées.

Dans ces causes communes est venue s’ajouter la question du changement climatique, qui touchait évidemment un ensemble de pays qui étaient plus défavorisés que d’autres, par exemple la zone sahélienne était plus impactée.

C’était le contexte de la globalisation qui a donné lieu à de nouveaux acteurs, les fameux pays émergents et la répartition des richesses sur la planète s’est faite de manière un peu différente, mais néanmoins, on gardait ces objectifs.

Ce qui est intéressant, c’est de voir qu’il y a eu une brusque rupture, comme vous l’avez dit vous-même, et on l’observe au début des années 2020 avec les grands conflits, en particulier la guerre en Ukraine. La guerre en Ukraine a soustrait, parce qu’il fallait soutenir l’Ukraine sur le plan de ses armements, une partie de ce que nous étions prêts à donner sur le plan de l’aide au développement, au profit du réarmement et de la distribution d’armes et d’aide à l’Ukraine.

Donc, à la fois la répartition des sources de richesse dans le monde, du fait de la montée des pays émergents, l’appauvrissement des pays qui étaient les principaux donateurs de cette aide publique au développement, en particulier la France et le Royaume-Uni ,le fait qu’il y ait d’autres acteurs, comme la Chine par exemple, qui sont très actifs dans des pays qui étaient les bénéficiaires de l’aide au développement , tout ceci remet en cause, je dirais, les objectifs qui avaient été fixés.

Est-ce que cela veut dire qu’il faut reculer ? Je pense que les pays les plus pauvres sont les plus touchés. Cette baisse de l’aide au développement, de la perspective qui avait été mise en place, a surtout impacté les pays qui étaient déjà les plus pauvres, les autres s’en sont à peu près sortis.

Alors il ne faut pas perdre de vue cet objectif. Nous avions en France voté à l’unanimité à l’Assemblée une loi de programmation pour l’aide internationale, qui était une loi pluriannuelle, un engagement. Cet engagement, nous ne le tenons pas. Je crois qu’il y a, pour répondre à un besoin de justice dans le monde, une nécessité de reprendre ce combat pour l’aide au développement, qui est en train d’être perdu de vue de manière sérieuse et problématique. Évidemment, les États-Unis sont en tête.

Cela ne veut pas dire que, parce que les États-Unis mettent fin à l’USAID, nous devons nous couper les ressources de cette aide au développement, qui reste, à mon avis, une priorité pour l’équilibre du monde.

 

Alain Boinet. Comment souhaitez-vous conclure ?

Maurice Gourdault-Montagne. Je souhaite conclure en disant que nous vivons une période extrêmement dure, qui est une période de maturation d’un monde nouveau, dans lequel il faut sortir des cadres et des schémas idéologiques habituels.

En tant que Français, nous nous sommes enfermés dans des schémas intellectuels, des schémas de raisonnement, et qu’il nous faut retrouver ce qui est l’originalité de la France, c’est-à-dire d’être au contact du monde entier sans préjugés, en essayant de comprendre que les autres ne pensent pas comme nous, qu’ils ont peut-être aussi raison sur beaucoup de sujets, que leur approche mérite d’être prise en considération. En somme, ce n’est pas à nous d’être toujours leader, mais c’est à nous peut-être de nous impliquer dans les initiatives des autres, d’apporter notre expérience.

Il faut être un peu plus humble, mais ne jamais perdre confiance, parce que les grandes valeurs que la France a toujours portées, c’est-à-dire la liberté, la dignité, sont des valeurs que l’on peut retrouver avec l’ensemble du monde.

 

 


Maurice Gourdault-Montagne 

Né à Paris en 1953, Maurice Gourdault-Montagne, après des études de Sciences politiques, de droit et de langues orientales, est entré en 1978 au Ministère des Affaires étrangères où il a effectué toute sa carrière, alternant des affectations à Paris et à l’étranger.

Il a exercé les fonctions notamment de porte- parole du Quai d’Orsay (1991-93), de Directeur de cabinet du Premier Ministre (1995-97), de conseiller diplomatique et Sherpa du Président de la République (2002-07) impliquant notamment les dialogues stratégiques avec l’Inde et la Chine, ainsi qu’à l’étranger notamment comme ambassadeur de France au Japon (1998-02), au Royaume-Uni (2007-11), en Allemagne (2011-14) et en Chine (2014-17). Enfin il été Secrétaire Général du Ministère Affaires étrangères (2017-19).

 


Références

Les autres ne pensent pas comme nous, Maurice Gourdault-Montagne, Bouquins Editions (13 novembre 2022), 404 p.

Maurice Gourdault-Montagne nous fait revivre les grands événements diplomatiques qui ont marqués la France de Mitterrand à nos jours. Plus que les mémoires d’un grand diplomate, cet ouvrage est celui de l’un des meilleurs connaisseurs des relations interna tionales de ces quarante dernières années. Acteur et expert de premier plan, l’auteur nous éclaire sur des enjeux stratégiques dont l’actualité ne cesse de faire irruption dans nos vies. Maurice Gourdault-Montagne est un homme de caractère. Sa vigueur intellectuelle donne…

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Syrie, un an après la chute de Bachar El Assad: transition politique et crise humanitaire

La ville d'Alep, dans le nord-ouest de la Syrie UN NEWS
La ville d’Alep, dans le nord-ouest de la Syrie. – ©UN NEWS

Le 8 décembre 2024 a marqué la chute de l’un des régimes les plus répressifs du Moyen-Orient. Après plus de cinquante ans de domination de la famille al-Assad et treize années de guerre destructrice, le pouvoir s’est effondré à Damas. À sa place, le groupe armé islamiste Hayat Tahrir al-Cham (HTC) s’est imposé, portant à sa tête Ahmed al – Sharaa, ancien combattant affilié à Al-Qaïda devenu président de facto. Accueilli avec prudence, mais sans hostilité ouverte, par plusieurs capitales occidentales, le nouveau dirigeant s’est rapidement employé à lisser son image et à présenter une vision de rupture pour la Syrie, fondée sur la stabilité, la reconstruction et le retour de l’État. 

Un an plus tard, pourtant, les interrogations demeurent. La chute du régime s’est-elle traduite par un changement tangible pour la population syrienne, au-delà du basculement politique ? Si des avancées institutionnelles et diplomatiques sont mises en avant par le nouveau pouvoir, la réalité du terrain reste marquée par une forte instabilité sécuritaire, des tensions communautaires persistantes et une crise humanitaire toujours massive. En prolongeant l’analyse esquissée dans l’article d’India Hauteville publié dans Défis Humanitaires au lendemain de la chute de Bachar al-Assad, cet article propose un bilan critique de cette « année d’après», en croisant dynamiques politiques, recompositions sécuritaires et enjeux humanitaires. 

La reconstruction politique se heurte aux réalités du terrain 

Plus d’un an après la chute de Bachar al-Assad, la Syrie est engagée dans une transition que de nombreux observateurs qualifient de « fragile », tant les avancées institutionnelles demeurent exposées aux tensions sécuritaires et communautaires. Le nouveau pouvoir, issu de la prise de Damas par HTC et incarné par le président auto-proclamé Ahmed al-Sharaa, a cherché à se doter rapidement d’une légitimité politique. En mars 2025, une constitution provisoire a ainsi été adoptée afin d’encadrer une période de transition annoncée d’environ cinq ans. Ahmed al-Sharaa est parvenu au pouvoir à la faveur d’un accord de transition soutenu par les Nations unies, assorti de la promesse d’un retour progressif à la stabilité et de l’organisation d’élections libres à l’issue de cette période. 

Dans la foulée, un gouvernement a été formé, des institutions judiciaires et administratives ont été réactivées et un embryon de Parlement a vu le jour, mêlant élus indirects et personnalités nommées par l’exécutif. Sur le plan formel, ces réformes marquent une rupture avec l’hyperprésidentialisme du régime précédent. Dans les faits, le pouvoir demeure largement concentré autour d’un cercle restreint issu de l’ancienne direction du HTC, ce qui alimente la crainte d’une reproduction de pratiques autoritaires sous un nouveau visage. 

Les élections législatives du 5 octobre illustrent ces limites. Elles n’ont permis l’élection que de six femmes sur les 119 sièges pourvus à ce stade. Les minorités apparaissent, elles aussi, sous-représentées : un chrétien, trois ismaéliens, trois alaouites, quatre kurdes, et aucun druze. Sur un total de 210 sièges, dix-huit restent vacants dans les circonscriptions du nord-est et du sud, notamment à Soueïda où les tensions intercommunautaires persistent. La reconstruction institutionnelle demeure ainsi jalonnée de défis et de profondes discordes. 

Cette dynamique institutionnelle s’est accompagnée d’une amélioration relative de la situation sécuritaire par rapport aux années les plus intenses de la guerre. Les bombardements massifs ont cessé et certaines grandes villes connaissent un niveau de violence plus faible. Derrière ce  tableau officiel, le terrain demeure cependant loin d’être pacifié. 

Les retours de populations illustrent cette ambivalence. Selon les Nations unies, plus d’un million de réfugiés et près de deux millions de déplacés internes seraient rentrés dans leurs zones d’origine depuis décembre 2024, traduisant à la fois un espoir de normalisation et une forte aspiration à la stabilité. Dans le même temps, de nouveaux déplacements continuent d’être enregistrés à chaque reprise des combats. Récemment, autour d’Alep et dans le Nord-Est, l’échec de la mise en œuvre de l’accord de mars 2025 entre le gouvernement et les forces kurdes du Front démocratique syrien (FDS) a conduit à une reprise des affrontements et à la fuite de centaines de milliers de civils. 

La transition syrienne se joue ainsi sur un équilibre précaire. Il y a suffisamment d’éléments de stabilisation pour nourrir l’idée d’un « après-Assad » mais une violence persistante, des tensions identitaires vives et un pouvoir encore peu inclusif qui font planer le risque d’un enlisement de la transition ou d’un basculement vers une nouvelle phase de crise. 

Une diplomatie active pour sortir de l’isolement, mais sous fortes contraintes

Le Président de la République arabe syrienne, Ahmad Al-Sharaa, s’exprime lors du débat général de la quatre-vingtième session de l’Assemblée générale.
Le Président de la République arabe syrienne, Ahmad Al-Sharaa, s’exprime lors du débat général de la quatre-vingtième session de l’Assemblée générale. ©UN NEWS

Depuis son arrivée au pouvoir, Ahmed al‑Sharaa a fait de la diplomatie un levier central pour consolider sa légitimité politique, sortir la Syrie de son isolement international et obtenir un allègement des sanctions économiques qui continuent de peser lourdement sur le pays. Autrefois djihadiste allié à Al-Qaïda, il s’emploie à projeter l’image d’un dirigeant pragmatique, soucieux de stabilité et de reconstruction. 

Cette stratégie s’est traduite par une série d’initiatives diplomatiques inédites depuis la chute du régime Assad. En mai 2025, Ahmed al-Sharaa a effectué une visite à Paris, où il a été reçu à l’Élysée par Emmanuel Macron. Il a ensuite prononcé un discours lors de la 80ᵉ Assemblée générale des Nations unies, le 24 septembre 2025. En novembre 2025, il a par ailleurs été invité à Washington, une première pour un dirigeant syrien depuis la chute de Bachar al-Assad, ce qui marque une possible étape vers une normalisation des relations avec les États-Unis. 

Dans ce contexte, les autorités américaines ont prolongé la suspension du Caesar Act, un régime de sanctions instauré en 2020 à l’encontre de l’ancien gouvernement syrien puis gelé après une rencontre entre Ahmed al-Sharaa et des responsables américains en Arabie saoudite en mai 2025. Cette mesure est considérée comme cruciale pour la Syrie, engagée dans un processus de reconstruction estimé à près de 216 milliards de dollars par la Banque mondiale après près de quinze années de guerre civile. 

Parallèlement, le nouveau pouvoir cherche à redéfinir les termes des alliances héritées de l’ère Assad, notamment avec la Russie. Une rencontre organisée le 15 octobre 2025 a ainsi visé à poser les bases d’une coopération renouvelée, centrée principalement sur les enjeux économiques et les investissements, mais aussi sur le sort des bases russes en Syrie — la base navale de Tartous et la base aérienne de Hmeimim — ainsi que sur la question du réarmement de l’armée syrienne. Dès le printemps précédent Moscou avait d’ailleurs expédié du pétrole, du diesel et du blé vers la Syrie. 

Cette diplomatie d’équilibriste, qui tente de concilier l’appui financier des pays du Golfe et de la Russie, la reprise des relations avec les États-Unis et les attentes des voisins régionaux, notamment la Turquie, demeure toutefois fragile. Elle reste conditionnée à des engagements difficiles à tenir sur le terrain alors que les combats se poursuivent dans le Nord-Est du pays et que des violations des droits humains continuent d’être signalées. Ces éléments nourrissent les doutes quant à l’ampleur réelle de la transformation politique et sécuritaire engagée sous la présidence d’Ahmed al-Sharaa. 

L’enjeu de la protection des minorités

Eclatement des hostilités à Souweïda en juillet 2025.
© UNOCHA/Ali Haj Suleiman – Eclatement des hostilités à Souweïda en juillet 2025

En effet, l’illusion d’une transition pacifiée s’est rapidement heurtée à la réalité des fractures syriennes, exacerbées par des violences ciblées contre les minorités. Dès les premiers mois de 2025, les Alaouites ont payé un lourd tribut. En mars, des massacres sur la côte (Lattaquié, Tartous) ont fait plus de 1 600 morts civils, principalement alaouites. 

Les Druzes ont eux aussi subi une vague d’attaques. Fin avril à Jaramana (banlieue Damas) une centaine de morts lors de heurts avec les forces de sécurité du nouveau régime, puis en juillet à Soueïda, où un incident entre un marchand druze et des Bédouins a dégénéré en affrontements armés d’une semaine (11-17 juillet). Les forces gouvernementales sont intervenues pour « rétablir la stabilité », imposant un couvre-feu, tandis qu’Israël frappait des positions syriennes (15 morts). Amnesty International documente 46 exécutions de druzes (44 hommes, 2 femmes) par balles sur places publiques, dans des écoles, des hôpitaux, des habitations ainsi que des slogans haineux, des  humiliations (rasage moustaches religieuses) et des pillages. Ces événements ont révélé l’incapacité du régime al Sharaa à protéger les minorités ou à imposer un contrôle unifié, laissant place à des milices tribales et djihadistes agissant comme instruments de pression. Certains parlent de « revanche sunnite ». S’il n’arrive pas à reprendre le contrôle de cette situation, et à protéger les minorités, la Syrie risque de plonger de nouveau dans un cycle de violence. 

La crise kurde: la remise en cause de l’Administration autonome du Nord et de l’Est syrien (AANES) aussi appelée le Rojava

Combattants des FDS, 2018, ©Wikimedia Commons

 Mais au-delà des Alaouites et des Druzes, c’est la question kurde qui cristallise aujourd’hui les tensions les plus aiguës de la transition syrienne. 

Effectivement, la nouvelle offensive de Damas contre les Kurdes du Nord‑Est est devenue l’un des points de bascule de la transition syrienne, à la fois militaire, politique et humanitaire.

Depuis le 6 janvier 2026, l’armée syrienne mène une offensive d’ampleur contre les positions tenues par les Forces démocratiques syriennes (FDS), d’abord à Alep, dans les quartiers de Cheikh Maqsoud et Achrafieh, puis, après plusieurs jours de combats et un cessez‑le‑feu partiel à Alep, l’offensive est étendue dans le Nord-est. Le 17 et le 18 janvier, les troupes gouvernementales ont repris le contrôle de Raqqa,  Deir ez‑Zor et environ 80% des territoires administrés par le FDS depuis 2016, lorsqu’elles avaient chassé l’État islamique, tandis que les FDS se sont repliées vers les zones à majorité kurde de Kobané et du gouvernorat de Hassaké, qu’elles présentent désormais comme leur « ligne rouge ». 

Un cessez‑le‑feu unilatéral a ensuite été annoncé par Damas le 20 janvier, avec l’engagement de ne pas entrer dans les centres‑villes de Hassaké et Qamichli ni dans les villages kurdes, et un délai accordé aux FDS pour présenter un mécanisme d’intégration. La trêve a  été prolongée de quinze jours le 24 janvier pour permettre le transfert de détenus de l’État islamique d’établissements contrôlés par les FDS vers l’Irak, à l’initiative des Etats-Unis 

Al‑Sharaa a aussi  annoncé une série de gestes symboliques en direction des Kurdes, déclarant la langue kurde « langue nationale », reconnaissant les Kurdes comme « partie constitutive du peuple syrien » et promettant des droits culturels. Ces annonces contrastent brutalement avec la réalité de terrain faite de sièges, de coupures d’électricité et d’eau, de routes bloquées et de déplacements forcés dans les zones kurdes. Elles sont largement perçues comme des signaux politiques adressés à la communauté internationale afin de rassurer les partenaires occidentaux. 

Parallèlement à ces évènements, le pouvoir central a pris le contrôle direct de sites ultrasensibles comme le camp d’Al‑Hol, longtemps administré par les Kurdes et où se trouvent encore plusieurs dizaines de milliers de personnes liées à Daesh, dont environ 6 500 étrangers dans un secteur à haute sécurité. Cette bascule sécuritaire illustre une stratégie de recentralisation des outils de contrôle du djihadisme par Damas, alors même que les risques d’évasions et de reconstitution de réseaux restent élevés.

Une femme portant un gros sac sur la tête et une autre femme tenant un enfant marchent dans une rue d'Alep, en Syrie, alors que des civils déplacés évacuent en raison de l'escalade des hostilités.
Alep, des civils déplacés évacuent en raison de l’escalade des hostilités. ©UN NEWS

L’offensive et les combats qui l’ont précédée ont déclenché une nouvelle vague de déplacements massifs dans le Nord‑Est syrien. Les Nations unies et l’Organisation internationale pour les migrations estiment qu’entre 170 000 et un peu plus de 173 000 personnes ont été déplacées depuis le 6 janvier,  essentiellement dans les gouvernorats d’Alep, Hassaké et Raqqa. 

Des ONG rapportent déjà des décès de civils, y compris d’enfants, dus au froid et à l’absence de chauffage, tandis que les infrastructures d’eau et d’électricité ont été sévèrement touchées autour de  Kobané et dans plusieurs localités de la Djézireh. 

Sur le plan des pertes humaines directes (morts et blessés civils ou combattants kurdes), les chiffres restent fragmentaires et disputés. Les principales sources officielles et onusiennes se concentrent sur les déplacements sans bilan consolidé des victimes, ce qui fragilise toute tentative de quantification précise. Cette opacité statistique nourrit les inquiétudes d’ONG qui évoquent des exécutions sommaires, des violences ciblées et un risque de « nettoyage » ou de mise au pas forcée de communautés kurdes dans plusieurs zones reconquises. 

La situation dans le Nord-est interpelle : Pourquoi Ahmed al‑Sharaa choisit‑il de rouvrir un front avec les Kurdes alors que le pays est exsangue économiquement et politiquement ? Alors même qu’il évite toute confrontation directe avec Israël sur le dossier du Golan, pourtant toujours occupé ? 

Plusieurs logiques se superposent. D’abord, l’enjeu pétrolier, le Nord‑Est concentre une grande partie des ressources en hydrocarbures qui ont jusqu’ici financé l’AANES, et leur reprise permet à Damas de consolider sa base économique.  

Ensuite, la centralisation, le nouveau pouvoir d’al‑Sharaa issu d’une transition marquée par la victoire d’une coalition islamo‑nationaliste refuse tout modèle fédéral et cherche à réintégrer les territoires kurdes dans un cadre étatique unitaire au besoin par la force. Cette volonté coïncide avec l’intérêt de l’État turc qui continue de considérer les FDS comme une extension du Parti des Travilleurs du Kurdistan de Turquie (PKK) et soutient, directement ou indirectement, l’objectif d’empêcher toute autonomie kurde en Syrie et de les affaiblir autant que possible. 

Camp de Al-Hol, majoritairement peuplé de familles de djihadistes présumés © UNOCHA/Ali Haj Suleiman

Dans ce contexte, les prisons de Daesh et le camp d’Al‑Hol deviennent aussi des leviers politiques en reprenant ces installations, Damas se pose à la fois en partenaire incontournable dans la lutte anti – djihadiste et en acteur capable de gérer un dossier qui embarrasse profondément les puissances occidentales. Les États‑Unis, qui réduisent leur empreinte militaire et poussent aux transferts de détenus vers l’Irak semblent accepter de facto cette recentralisation au prix d’un abandon partiel de leurs anciens alliés kurdes. En effet, Tom Barrack (le représentant local de l’administration de Trump) juge la mission kurde contre Daech « largement périmée » et réduit son engagement.

Alors que la trêve arrivait à échéance, un accord a finalement été annoncé ce vendredi 30 janvier entre le gouvernement d’Ahmed al‑Sharaa et les dirigeants des FDS. Celui‑ci prévoit, sur le papier, l’intégration progressive des forces kurdes dans l’armée nationale syrienne, la réintégration administrative du Nord‑Est dans les structures de l’État et la reconnaissance de certains droits aux kurdes en contrepartie de la fin de toute revendication d’autonomie politique formelle.  

En pratique, cet arrangement entérine la victoire du centre à Damas sur le projet du Rojava dans un État fédéral Syrien, puisqu’il transforme des acteurs jusqu’ici quasi‑souverains en partenaires subalternes, sans garanties constitutionnelles claires ni mécanismes de protection robustes pour les populations kurdes et arabes qui vivaient sous l’AANES. 

Les Kurdes ont toutefois obtenu des avancées notables par rapport aux versions antérieures. L’accord consacre leurs droits nationaux, civils et éducatifs, ainsi que le retour effectif de tous les déplacés dans leurs zones d’origine. Également, ils acquièrent le poste de gouverneur pour la province de Hassaké, assorti d’une division militaire propre de trois brigades, tandis que la police kurde conserve la main sur la sécurité intérieure de leurs territoires et que des postes de commandement au sein de l’armée syrienne leur sont réservés. 

La portée réelle de cet accord reste toutefois incertaine. Sa mise en œuvre dépendra de la capacité de Damas à tenir ses promesses symboliques et à éviter une logique de revanche sécuritaire dans les zones reconquises, mais aussi de la marge de manœuvre que conserveront les élites kurdes pour peser dans l’écriture de la nouvelle architecture institutionnelle. À court terme, l’accord pourrait réduire l’intensité des combats ouverts et rassurer certains partenaires étrangers soucieux de voir un interlocuteur unique reprendre la gestion des prisons regroupant des djihadistes de Daesh et du camp d’Al‑Hol. À moyen terme, il comporte un risque évident : celui de transformer la « normalisation » du Nord‑Est en mise au pas autoritaire, nourrissant de nouveaux ressentiments kurdes qui viendraient fragiliser durablement la transition syrienne. 

Une crise humanitaire persistante 

Un convoi d'aide du Croissant-Rouge arabe syrien, transportant de l'aide de l'ONU et d'autres aides, entre dans le gouvernorat d'As-Sweida, dans le sud de la Syrie, le 20 juillet 2025.
Un convoi d’aide du Croissant-Rouge arabe syrien, transportant de l’aide de l’ONU et d’autres aides, entre dans le gouvernorat d’As-Sweida, dans le sud de la Syrie, le 20 juillet 2025. ©UNOCHA/Ali Haj Suleiman

Derrière les recompositions politiques et sécuritaires, la réalité quotidienne des civils demeure marquée par la précarité et l’insécurité. 

Un an après la chute de Bachar el-Assad, l’espoir suscité par l’ouverture d’une nouvelle séquence politique ne s’est pas traduit par une amélioration significative de la situation humanitaire pour une large partie de la population syrienne. Selon plusieurs organisations humanitaires présentes sur le terrain, la crise reste massive, structurelle et largement sous-financée. 

Pour analyser ces défis, cet article s’appuie notamment sur le témoignage de Solidarités International, à travers l’entretien de Thomas Janny, directeur régional Moyen-Orient de l’ONG. Celui-ci rappelle que :  

« La chute de Bachar el-Assad a été perçue par beaucoup comme une libération, avec un espoir légitime après des décennies de dictature. Mais d’un point de vue humanitaire, la crise n’est pas terminée. Si la Syrie se relève politiquement et économiquement il n’est pas garanti que  tout se passe sans à-coups. » 

Malgré le changement de pouvoir, les besoins humanitaires demeurent extrêmement élevés, notamment « en matière d’accès à l’alimentation, aux soins de santé, à l’eau et à l’électricité. » explique Thomas Janny. 

Les chiffres des Nations unies confirment cette situation critique : selon l’ONU 16,5 millions de personnes en Syrie ont encore besoin d’une aide humanitaire en 2025 sur plus de 26 millions d’habitants, plus de 90 %  des Syriens vivent aujourd’hui sous le seuil de pauvreté et plusieurs millions dépendent toujours de l’assistance pour couvrir leurs besoins les plus élémentaires. 

Cette réalité contraste avec certains signes de reprise observés dans les grandes villes routes réparées, bâtiments reconstruits, retour progressif de l’électricité jusqu’à 20 heures par jour des avancées inédites depuis près de dix ans mais qui restent des avancées minimes et très inégalement  réparties sur le territoire. 

L’espoir de normalisation s’est accompagné de mouvements de retour, tant de déplacés internes que de réfugiés, notamment depuis la Turquie et le Liban. Toutefois, la pérennité de ces retours restent largement fragiles et non durables. Comme le souligne Thomas Janny : 

« On a vu des populations rentrer chez elles, puis revenir dans les camps parce que les conditions d’un retour n’étaient pas réunies : pas d’eau, pas d’électricité, peu d’accès à la santé, à l’éducation ou à une activité économique. » 

Au-delà des besoins chroniques, les organisations humanitaires alertent sur un potentiel élevé de nouveaux chocs susceptibles de freiner toute trajectoire vers la résilience. Thomas Janny identifie plusieurs facteurs de risque : 

« Il existe un potentiel de nouveaux chocs, qui peuvent créer de nouveaux besoins et entraver le chemin vers la résilience. Cela inclut la question des minorités, les tensions interconfessionnelles, mais aussi les catastrophes naturelles, les risques sanitaires — comme le retour d’épidémies de choléra — et plus largement les effets du changement climatique et de la raréfaction de l’eau. » 

Ces risques ne relèvent pas d’un scénario hypothétique, des violences localisées ont déjà éclaté dans plusieurs régions du pays, notamment dans les zones côtières alaouites et à Soueïda contre les populations druzes, provoquant plusieurs centaines de morts en quelques semaines, tandis que la reprise des affrontements dans le nord-est entre le gouvernement de transition et les forces kurdes, a entraîné le déplacement de centaines de milliers de civils. À ces dynamiques s’ajoutent des menaces sanitaires persistantes, dans un pays où les infrastructures de santé restent extrêmement fragiles. 

Dans ce contexte, la capacité de réponse des acteurs humanitaires est fortement limitée par la baisse des financements. Selon le suivi onusien du plan coordonné de réponse humanitaire pour 2025, les besoins s’élèvent à 3,19 milliards de dollars, mais seuls 1,11 milliard ont été couverts, soit 34,9%, laissant 65,1 % des besoins non financés (2,08 milliards de dollars). 

©FTS (UNOCHA), suivi des financements des plans coordonnées humanitaires pour la Syrie, au 30 janvier 2026.

Au total, les financements déclarés pour la Syrie selon le Financial Tracking Service (OCHA)  2025 atteignent 2,46 milliards de dollars, dont 45,2 % inscrits dans le cadre du plan coordonné et 54,8 % en dehors, illustrant la fragmentation des flux et la difficulté à couvrir de manière cohérente l’ensemble des priorités humanitaires.

La chute du régime s’est néanmoins traduite par une évolution concrète de l’accès humanitaire. Pour la première fois depuis des années, des ONG internationales ont pu à nouveau circuler sur l’ensemble du territoire syrien y compris dans des zones longtemps interdites aux expatriés. 

« En mai dernier, nous avons pu remonter depuis Damas jusqu’à la frontière turque en passant par le nord-ouest ce qui était impensable auparavant », témoigne Thomas Janny. 

Solidarités International, désormais présente à Damas, est active dans les gourvenorats de Hassaké,  et Raqqa (Nord-Est),Idlieb, Alep et Hama, et emploie plus de 300 personnels principalement syriens.

Face à ces défis, les organisations humanitaires plaident pour le maintien d’une capacité de réponse d’urgence, tout en accompagnant des actions de relèvement précoce et de résilience. Solidarités International structure ainsi son action autour de trois axes : la réponse aux urgences (déplacements, crises sanitaires, conditions hivernales), l’accès durable à des services de base dignes pour les populations déplacées de longue durée, et des projets de résilience, notamment la réhabilitation de marchés et d’infrastructures essentielles. 

Dans ce contexte encore instable, l’espoir diplomatique demeure, comme en témoigne l’annonce d’un soutien européen lors de la visite à Damas dUrsula von der Leyen et d’Antonio Costa, le 9 janvier 2026. L’Union européenne s’est engagée à mobiliser 620 millions d’euros sur la période 2026-2027 en faveur de l’aide humanitaire et du relèvement précoce, un appui toutefois explicitement conditionné à des avancées en matière de stabilité et de gouvernance. 

Mais, comme l’indique Thomas Janny, il faut garder à l’esprit que cette transition reste extrêmement fragile : « Si des programmes de développement sont nécessaires pour aider la Syrie à se relever, il ne faut pas oublier que des millions de personnes sont toujours déplacés et que de nouveaux besoins urgents peuvent surgir à tout moment. Cela nécessite de conserver une capacité d’action humanitaire significative.  » 

Perspectives 

Ainsi, la Syrie a encore du chemin à faire pour se reconstruire, mais surtout pour créer un véritable État de droit. L’avenir reste incertain et beaucoup de questions demeurent :  

La transition actuelle permettra‑t‑elle d’intégrer réellement les minorités, de protéger les Kurdes du Nord‑Est et d’éviter de nouveaux cycles de violences ciblées ? Le pouvoir d’Ahmed al‑Sharaa acceptera‑t‑il de partager l’autorité, de limiter la centralisation et de garantir des droits effectifs, au‑delà des seuls gestes symboliques ? La communauté internationale maintiendra‑t‑elle ses engagements humanitaires et financiers alors que les besoins restent massifs et que la fatigue des donateurs s’installe ?  

Que se passera‑t‑il pour les milliers d’anciens combattants de Daesh et leurs familles enfermées depuis des années dans des camps et des prisons : seront‑ils jugés, transférés, libérés, ou continueront‑ils à vivre dans un no man’s land juridique, avec le risque de nouvelles évasions et d’une résurgence jihadiste ? Le passage de ces sites sous contrôle direct de Damas peut‑il vraiment renforcer la sécurité, alors que les conditions de détention restent incertaines et que les pays d’origines ne souhaitent pas le rapatriement de leurs ressortissants mais leur jugement par des tribunaux là où  ils ont pu commettre des crimes ? 

À Kobané, Qamichli, Hassaké et Amouda, les populations kurdes et les FDS verront-elles leurs avancées (droits culturels, sécurité intérieure) respectées, ou le pire reste-t-il à craindre avec des attaques résiduelles, de nouveaux déplacements et une érosion progressive de leur autonomie ? 

 Dans ce contexte, plus que jamais, l’avenir de la Syrie dépendra de choix politiques, d’un engagement international durable et de la capacité du pays à transformer cette transition fragile en paix réelle et inclusive. 

Lorine Baravi.


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