Soudan, la guerre des généraux

Quelles perspectives pour l’action humanitaire ?  

Une femme âgée, déplacée de sa maison à Abyei par les violents combats, se prépare à recevoir sa ration d’aide alimentaire d’urgence. Agok, Soudan. UN Photo/Tim McKulka.

Le 15 avril dernier, un conflit qui depuis longtemps couvait au Soudan éclatait, embrasant une grande partie du pays, avec comme épicentres la capitale Khartoum et la région du Darfour. Cette « guerre des généraux », comme on l’a appelée, puisqu’elle oppose le général Mohamed Hamdan Dagalo, dit « Hemedti », le chef de la milice paramilitaire des Forces de Soutien Rapide (RSF), au général Abdel Fattah al-Burhane, commandant des Forces armées soudanaises, est à la fois l’expression de l’échec de la transition démocratique du pays, et la cause d’une crise humanitaire aigüe qui vient frapper un pays déjà fragile et impacté par de précédentes hostilités, que ce soit à l’intérieur de ses frontières ou de l’autre côté de celles-ci.

Echec de la transition démocratique

En avril 2019, l’ancien dictateur Omar El-béchir était destitué par l’armée, sous la pression populaire. Celui-ci avait, entre autres, enflammé au début des années 2 000 la région sahélienne du Darfour, à l’ouest du Soudan, en attisant la rivalité entre tribus arabes de la région et populations africaines, lesquelles se rebellaient contre la confiscation par le pouvoir et les tribus arabes des ressources de la zone (eau, terres, richesses du sous-sol…). Omar El-béchir arma les sinistres « Janjawids », miliciens arabes qui effectuaient des massacres et « nettoyages » de villages de communautés africaines, Janjawids dont l’un des chefs grimpant rapidement la hiérarchie à la faveur des violences au Darfour… sera Mohamed Hamdan Dagalo-Hemedti, un ancien marchand de chameaux. Omar El-béchir favorisera ensuite la transformation des Janjawids en « Force de Soutien Rapide » placée sous le commandement de Mohamed Hamdan Dagalo, et chargée notamment de protéger son pouvoir. A la chute de Omar El-béchir, un gouvernement intérimaire d’unité est mis en place, dirigé par le Premier ministre Abdallah Hamdok, mais, en octobre 2021, les militaires reprennent le pouvoir, en acceptant le principe d’un transfert à des autorités civiles en 2023, et instaurent un Conseil de souveraineté transitoire, codirigé par le général Abdel Fattah al-Burhan et le général Mohamed Hamdan Dogolo, qui en sont respectivement président et vice-président. Entre les deux généraux, une rivalité pour le pouvoir, et un différend sur les modalités d’intégration de la RSF dans l’armée, ne cessent de grossir. Le conflit éclate finalement en avril 2023, ruinant les espoirs d’installer au Soudan une démocratie. Les Occidentaux, devant la violence des combats, notamment à Khartoum, évacuent en urgence leurs ressortissants, à l’image de la France qui lance le 22 avril l’opération Sagittaire permettant d’évacuer plus de 900 personnes de près de 80 nationalités.

Crise humanitaire aigue

D’abord, et selon le Bureau de Coordination des Affaires humanitaires de l’ONU (OCHA), les grands chiffres des déplacements de populations causés par ce conflit : près de 2,5 millions de personnes ayant dû fuir depuis le 15 avril, dont près de 2 millions de déplacés internes, et plus de 500.000 ayant franchi les frontières des pays voisins (En ordre d’importance Egypte d’abord, puis Tchad, Soudan du Sud, et Centrafrique). Selon l’IOM (Organisation Internationale pour les migrations), 72% des personnes ayant dû se déplacer sont originaires de l’état de Khartoum, et 19% de l’état du Darfour occidental ; toujours selon l’IOM, plus de 90% des réfugiés sont des femmes et des enfants. Certains pays, comme l’Egypte, commencent à fermer leurs frontières aux réfugiés du Soudan… OCHA chiffre à 24,7 millions le nombre de personnes ayant besoin d’assistance humanitaire au Soudan, dont 11,7 millions en crise alimentaire (IPC 3+).

© UNHCR Colin Delfosse Des personnes déplacées par le conflit au Soudan font la queue pour recevoir de l’aide à leur arrivée au Tchad.

Les pourparlers menés à Jeddah, en Arabie Saoudite, en mai dernier, avaient débouché le 11 mai sur une déclaration d’engagement destinée à permettre la mise en place de corridors pour l’évacuation des civils et l’acheminement de l’aide humanitaire. Toutefois, les cessez-le feu successifs signés n’ont pas été respectés (ou ont été trop courts), empêchant en pratique la mise en œuvre de cette déclaration d’engagement. Les RSF avaient décidé le 31 mai de se retirer des pourparlers de Jeddah, et le 2 juin, prenant acte de l’impasse, l’Arabie Saoudite et les Etats-Unis en avaient annoncé la suspension. Ceux-ci sont toutefois relancés, a annoncé l’Arabie Saoudite. Le CERF (Central Emergency Relief Fund) des Nations Unies a décidé d’un fonds additionnel de 22 millions de dollars, et le Sudan Humanitarian Fund géré par OCHA a alloué 40 millions de dollars pour des programmes humanitaires d’urgence.

En dehors de la poursuite des combats, on a assisté à de nombreux pillages, notamment de locaux d’ONG humanitaires (comme celui de Première Urgence Internationale-PUI) à Khartoum. Des entrepôts du Programme Alimentaire Mondial de l’ONU (PAM) ont également été pillés. L’ONG PUI a recueilli le témoignage de déplacés décrivant ces pillages à Khartoum (où des quartiers entiers n’ont plus d’eau ni d’électricité) : les miliciens et différents groupes armés non identifiés entrent chez les gens pour tout prendre avec des pick-up partout dans la ville. Ils commencent par l’or, puis les télévisions, frigos, tout ce qui peut avoir de la valeur… Ces déplacés ont également rapporté aux équipes de PUI de nombreux cas de viol et d’abus sexuel.

Aicha Madar s’est réfugiée au Tchad avec sa fille Fatima après que des hommes armés ont incendié son village au Soudan. Photo PAM Jacques David

Un pays séparé en deux ?

Sur le plan militaire, la carte de la situation dessine un pays divisé entre une zone « gouvernementale-Abdel Fattah al-Burhane » couvrant l’Ouest, le Nord et une partie du Sud, tandis que les RSF contrôlent une partie du centre avec une avancée vers Khartoum qui reste l’objet de combats, et surtout le Sud-Ouest, le Darfour occidental, dont toutefois des parties, notamment aux approches de Geneina, restent disputées. Les autorités se sont retirées à Port-Soudan, sur la côte de la Mer rouge, ainsi que les services de l’administration, comme par exemple la Commission fédérale soudanaise de l’aide humanitaire (HAC) qui supervise la délivrance des visas d’entrée aux humanitaires… Ces visas, nous le verrons plus loin, sont l’un des enjeux de l’accès des humanitaires au pays, tant ils semblent faire l’objet d’une rétention par les autorités chargées de les délivrer. A cet égard, on peut se demander si l’on ne se dirige pas, sur le plan humanitaire, également vers un pays divisé en deux, avec, un peu comme en Syrie, une zone « gouvernementale » fermée d’accès ou à tout le moins extrêmement contrôlée pour les acteurs humanitaires, et une zone Ouest-centre « autonome », avec la perspective d’une entrée par le Tchad des organisations humanitaires leur permettant d’opérer plus librement par un corridor transfrontalier.

La zone de Gedaref à l’Est

Selon l’association SOLIDARITES INTERNATIONAL, qui a une base opérationnelle à Gedaref (état d’Al Qadarif) où elle répond notamment aux besoins des réfugiés d’Ethiopie, le « climat » y est tendu mais sans combats ; près de 4.550 foyers de déplacés étaient arrivés dans la zone à début juin, certaines de ces familles venaient de l’état soudanais de Al Jazirah, où elles étaient déjà déplacées en provenance de Khartoum. L’équipe de SOLIDARITES INTERNATIONAL est engagée dans des évaluations d’urgence des besoins sur la zone.

Carte des régions du Soudan @United Nations Cartographic Section

Le cas du Darfour   

La guerre des généraux a rallumé au Darfour les violences préexistantes (et décorrélées en grande partie du conflit en cours entre les deux généraux), et qui remontaient à l’époque d’Omar El-béchir, notamment entre tribus arabes et « africaines » Massalit (à tel point que beaucoup d’acteurs de terrain pensent que le scénario du retour de la « guerre du Darfour » du début des années 2000 est écrit). Des organisations humanitaires qui opéraient dans la région ont pu, malgré les combats, maintenir un minimum d’activités de collecte d’information sur la situation. C’est le cas de l’association SOLIDARITES INTERNATIONAL, qui dispose sur place d’une base opérationnelles à Geneina au Darfour. Si pour l’instant, compte tenu de la situation sécuritaire extrêmement dégradée, la mise en œuvre des programmes de SI est suspendue, ses équipes rapportent en juin un état des lieux catastrophique : à Geineina, des renforts des RSF ont été envoyés, et de violents combats ont lieu dès que les camps sont réapprovisionnés en armes et munitions, notamment dans les quartiers de El Jamarek, Al Jabal et Ardamatta. Le 14 juin, le gouverneur du Darfour occidental a été tué. Les corps des tués ne sont plus enlevés dans les rues, favorisant un risque de propagation d’épidémies. La ville est en partie détruite, et les sites de déplacés, comme les habitations des populations hôtes, font l’objet de destructions et de pillages (les sites de déplacés ont été incendiés, ainsi que les pompes à eau qui s’y trouvaient). Les communications, les réseaux et l’électricité y ont été coupés. La situation humanitaire y est qualifiée par les équipes de terrain de SOLIDARITES INTERNATIONAL de critique : les gens doivent faire près de neuf heures de queue pour un seau d’eau insalubre (plus d’eau depuis le 15 avril), les services de santé sont détruits (les blessés ne sont pas soignés et meurent dans la rue), les ressources alimentaires sont épuisées… En moyenne, dix enfants meurent chaque jour à Geneina en raison du manque d’accès à l’eau potable et l’assainissement, à la nourriture ou à la santé… Le CICR alerte sur l’état des lieux dramatique en termes de protection, d’accès à l’eau, l’hygiène et la santé. Certains acteurs de terrain évoquent, s’agissant du Darfour, un « vide sidéral » de la réponse humanitaire… Pour PUI « Le Darfour Occidental était déjà avant le conflit l’épicentre d’une crise humanitaire importante », et « ses populations ont dû faire face à des déplacements répétitifs dans les dernières années et sont en situation de vulnérabilité extrême ». Malgré la quasi-impossibilité en ce moment d’intervenir à hauteur des besoins, l’équipe de SOLIDARITES INTERNATIONAL est parvenue à distribuer son stock de produits de première nécessité avant le début des pillages et à trouver un camion pour y placer des barils d’eau potable afin de mener une distribution d’urgence à la population ; elle a également pu procéder à la réhabilitation en urgence de pompes à main. L’ONG PUI, à titre d’exemple, se prépare pour intervenir en santé et nutrition, dès que la situation sécuritaire le permettra.

© Sudanese Red Crescent Society. Quelques 10.000 personnes devraient recevoir une aide alimentaire lors d’une première distribution à Omdurman, au Soudan.

Les habitants de Geneina qui tentent de faire le trajet vers Adré au Tchad pour s’y réfugier perdent tout sur la route (racket, etc…). Dans le village d’Adikong (où il y a eu de violents combats), des témoignages rapportent que de nombreux enfants et personnes âgées ont été abandonnés, car trop faibles pour atteindre la frontière. L’hôpital d’Adré au Tchad, soutenu par MSF, a reçu plus de 800 blessés. Toujours côté tchadien, l’ONG PUI est opérationnelle depuis le début de la crise, avec le déploiement de cliniques mobiles en réponse aux besoins des réfugiés venant du Darfour. Enfin, l’équipe d’urgence de SOLIDARITES INTERNATIONAL à Adré au Tchad a commencé à répondre aux besoins des déplacés et « sortants » de l’hôpital (bladders d’eau, kits « shelter »).

Par ailleurs, les combats touchent également d’autres villes du Darfour, telles que Nyala ou Zalingei, tandis que d’autres comme El Fasher (Darfour du Nord) voient arriver de très nombreux déplacés.

Plus à l’est, El Obeid (capitale du Nord-Kordofan) qui servait de « Sas » entre Khartoum et le Darfour, fait l’objet de violents combats et attaques aériennes et d’artillerie.

Dans ces conditions, la réactivité des ONG est cruciale : par exemple, le 3 mai dernier, PUI a déployé un équipe médical mobile à Hassa Hissa, a deux heures au sud de Khartoum, offrant des consultations médicales, des séances de soutien psycho-social, des screening pour la malnutrition et des consultations de sante maternelle.

L’équipe de SOLIDARITES INTERNATIONAL trouve des solutions pour franchir la frontière avec les approvisionnements, 22 juin 2023 @SOLIDARITES INTERNATIONAL Photographe Justine Musik Piquemal

Le risque d’élargissement du conflit au Soudan

A la faveur de l’affrontement entre les RSF et les forces gouvernementales, et au-delà de la résurgence du conflit au Darfour, l’état du Kordofan du Sud (riche en champs pétrolifères), frontalier du Soudan du Sud, s’enflamme à nouveau. L’armée soudanaise accuse le groupe rebelle du SPLM-N (Mouvement populaire de libération du Soudan – Nord) d’avoir rompu un cessez-le feu qui avait été durablement établi, et d’avoir attaqué les positions de l’armée dans la capitale de l’état, Kadugli, que les habitants ont commencé à fuir…

Enjeux et contraintes des interventions humanitaires pour répondre à la crise actuelle :

Ceux-ci, très nombreux, peuvent être exposés en deux types :

  • Contraintes d’ordre pratiques et naturels :

En premier, l’arrivée de la saison des pluies, fin juin, rend les déplacements extrêmement difficiles (même si celle-ci est très attendue par les populations qui n’ont plus d’eau…). Il s’agit, pour les équipes sur place ou en attente de franchir la frontière, d’une course contre la montre, afin de pourvoir accéder aux zones d’intervention, avec le personnel et les stocks humanitaires indispensables. Cette contrainte est évidemment liée aux contraintes administratives (voir ci-dessous).

Par ailleurs, l’impact de la saison des pluies est également décisif quant à la capacité des organisations humanitaires à porter assistance aux quelques 100.000 Soudanais ayant cherché refuge au Tchad depuis le début de la crise. Comme le souligne Audrey van der Schoot, Chef de mission pour Médecins Sans Frontières (MSF) au Tchad, les inondations pourraient isoler des populations réfugiées et hôtes, notamment dans la région frontalière de Sila, les coupant de l’aide.

Enfin, des ONG comme SOLIDARITES INTERNATIONAL et PUI rappellent que la saison des pluies va empirer la situation dans les camps réfugiés et les centres fortement peuplés, avec des risques élevés de propagation de maladies liées à l’eau insalubre, comme le paludisme mais aussi le choléra.

Le manque de carburant pose également un défi pour les futures déplacements des organisations humanitaires, ainsi que l’absence / la destruction de réseaux de communication (Internet), notamment au Darfour, et enfin de réseaux bancaires (les banques ont été par exemple incendiées à Geneina au Darfour) permettant les transferts de fonds (salaires des équipes, distributions éventuelles de cash aux bénéficiaires).

Femme attendant une distribution dans un camp à Al Geneina au Soudan ©Solidarités International
  • Contraintes d’ordre administratif et / ou de souplesse de mise en œuvre des contrats d’opérations avec les bailleurs.        

Citons l’ONG PUI : « L’accès est un immense problème et commence surtout au niveau des visas »…La contrainte la plus urgente à lever est en effet celle de l’obtention ou du renouvellement des visas pour les équipes d’urgence des organisations humanitaires, surtout à partir de Port-Soudan, ainsi que de l’acheminement du matériel et des produits humanitaires provenant des stocks d’urgence, étant entendu que ceux-ci ne peuvent être acheminés sans que le personnel d’urgence des ONG soit sur place pour les recevoir et dédouaner, ce qui implique qu’ils aient pu entrer dans le pays avec visas. Les ONG SOLIDARITES INTERNATIONAL et PUI témoignent du fait que, pour l’instant, il est presque impossible d’obtenir des visas pour leur personnel, l’accès n’étant autorisé qu’aux personnes ayant des permis de résidence courant (obtenus avant le début de la crise). Toujours selon PUI, dans l’Est du Pays, même les déplacements entre les différents états nécessitent des permis, sachant que ceux-ci sont souvent refusés ou retardés pendant des semaines. A noter que l’OMS et le CICR ont réussi à faire rentrer des médicaments depuis Port-Soudan, mais d’autres organisations ont vu l’accès depuis l’Ethiopie refusé.

Des moyens de liaison et transport de fret aériens ont été mis en place par les Nations-Unies à partir de Nairobi au Kenya vers Port-Soudan (Programme Alimentaire Mondial et UNHAS), ainsi que par ECHO (« ECHO Flight ») pour l’est du Soudan via le Tchad. Côté frontière avec le Tchad, un corridor humanitaire semble pouvoir être mis en place, avec l’appui de l’ONU, à partir d’Abéché et Adré au Tchad. L’association humanitaire SOLIDARITES INTERNATIONAL a pris la direction du « NGO Forum for Darfur » qui est notamment en charge, en coordination avec une mission d’évaluation de l’ONU, de la faisabilité de ce corridor Abéché-Adré-Geneina. SOLIDARITES INTERNATIONAL est en échange constant avec toutes les parties en conflit et autorités afin de garantir la faisabilité de ce corridor. Les autorités tchadiennes ont donné l’autorisation aux humanitaires de franchir la frontière dans les deux sens, et les représentants du HAC soudanais au Darfour semblent faire preuve d’ouverture.

L’obligation faite par les autorités soudanaises aux organisations humanitaires de se déplacer et d’opérer sous escortes armées va poser un problème aux ONG refusant d’intervenir sous la protection de telles escortes : négociations difficiles avec les autorités, et gestion de la sécurité permettant de délivrer l’aide humanitaire sans prendre de risques inacceptables, dans un contexte à haut niveau de risques.

Enfin, le contexte d’urgence aigue et évolutive de la crise actuelle au Soudan (PUI parle d’une « crise d’une ampleur hors normes, avec l’ensemble du Soudan en crise humanitaire avancée, et les Soudanais qui sont désespérés ») appelle, d’une part à une augmentation des financements en réponse à celle-ci de la part des bailleurs de fonds de l’aide humanitaire, et d’autre part, à une forme de « flexibilité de mise en œuvre » de la part de ces bailleurs, afin de permettre le déploiement rapide d’équipes d’urgence à hauteur des besoins, et surtout l’adaptabilité de la réponse humanitaire (en termes de type de réponses, de zones d’opération et de nombre de bénéficiaires) à une situation en permanente évolution. Il semblerait que certains bailleurs (CDCS, ECHO) aient fait preuve, à cet égard, d’une forme de rapidité et de flexibilité.

De nouveaux arrivants du Soudan attendent de la nourriture du PAM au Tchad. Le PAM pourrait être contraint d’interrompre son aide par manque de fonds. Photo PAM Jacques David

Conclusion provisoire

La guerre des généraux au Soudan illustre de façon dramatique la question centrale de l’accès des organisations humanitaires aux régions et populations où se situent les besoins les plus aigus, et celle, consubstantielle, du « jusqu’où aller » en termes de prise de risque et de choix en termes de protection – ou non – pour opérer librement et en accord avec nos principes fondamentaux de neutralité, d’indépendance et d’impartialité, auprès des personnes impactées par un conflit armé. Elle pose aussi, comme d’autres crises (RDC, Ukraine…) la question de la nécessaire flexibilité des bailleurs afin d’adapter les réponses aux contextes évolutifs. Il est à craindre que, dans les temps qui viennent, ces problématiques de l’humanitaire en zone de guerre se fassent de plus en plus prégnantes.

Pierre Brunet

Ecrivain et humanitaire

Pierre Brunet est romancier et membre du Conseil d’administration de l’ONG SOLIDARITES INTERNATIONAL. Il s’engage dans l’humanitaire au Rwanda en 1994, puis en 1995 en Bosnie, et est depuis retourné sur le terrain (Afghanistan en 2003, jungle de Calais en 2016, camps de migrants en Grèce et Macédoine en 2016, Irak et Nord-Est de la Syrie en 2019, Ukraine en 2023). Les romans de Pierre Brunet sont publiés chez Calmann-Lévy : « Barnum » en 2006, « JAB » en 2008, « Fenicia » en 2014 et « Le triangle d’incertitude » en 2017. Ancien journaliste, Pierre Brunet publie régulièrement des articles d’analyse, d’opinion, ou des chroniques.

 

Villes bombardées

Conjuguer plaidoyer et réponse opérationnelle humanitaire pour mieux protéger les civils

@Mossoul, Irak. Bâtiments détruits autour de la vieille ville de Mossoul, du côté ouest de la ville. © T. Nicholson / HI

Dans le domaine de la protection des civils, dans un contexte de montée en puissance d’acteurs qui défient ouvertement le droit international, obtenir de nouveaux engagements de la part des Etats représente un vrai défi de plaidoyer pour les ONG. Concentrer les efforts sur une problématique spécifique en s’appuyant sur un petit groupe d’Etats convaincus : telle est la stratégie qui a abouti à ce que 83 Etats adoptent une nouvelle Déclaration Politique sur les armes explosives en zones peuplées. Certes, le nouveau texte est non contraignant, mais il engage les signataires, et il traite de la principale menace pour les civils dans les conflits contemporains. Au-delà des changements qu’il appelle dans les pratiques militaires, cet instrument représente aussi un levier pour améliorer la réponse humanitaire dans ce type de contexte. Pour peu que les acteurs humanitaires s’en saisissent…

Bombardements urbains : la menace numéro 1 pour les civils

Les bombardements et pilonnages dans les villes constituent aujourd’hui la principale menace pour les civils dans les conflits armés. L’organisation Action on Armed Violence recueille depuis plus de 10 ans des données sur les victimes civiles de la violence armée, et une tendance constante se dégage : lorsque des armes explosives sont utilisées en contexte urbain ou zones peuplées, 90% des victimes sont des civils.

Cette réalité est pointée de façon croissante par le Secrétaire Général des Nations Unies ces dernières années. Une coalition d’acteurs de la société civile [1] s’est formée pour documenter la question et faire pression sur les Etats. Le CICR a également mené un travail de fond et tenu sa position face à des Etats qui, tout en étant engagés dans le processus, prônaient surtout le statu quo, arguant de l’exemplarité de leur propres pratiques et politiques militaires.

Chaque année, des dizaines de milliers de civils sont ainsi tués ou blessés. En 2022, 2 399 incidents liés aux armes explosives dans des zones peuplées ont fait 18 163 victimes, dont 94% étaient des civils. 17 pays sont concernés mais la majorité des victimes ont été recensées en Ukraine, en Afghanistan, en Somalie ou en Syrie [2].

Fatehia a dix ans. En février 2019, son école a été frappée par une attaque aérienne. Sa meilleure amie est morte à côté d’elle et Fatehia a perdu sa jambe. Les équipes HI l’ont accompagnée à travers un soutien psychosocial, un appareillage et des séances de réadaptation. © ISNA Agency / HI

Changer les pratiques et politiques militaires pour mieux respecter le Droit International

Bien évidemment, une partie de ces frappes sont clairement illégales au regard du Droit International Humanitaire (DIH) puisqu’elles sont intentionnellement dirigées contre des personnes ou bien civils. La zone grise se situe dans les cas où les cibles sont bien militaires, mais situées dans des environnements urbains densément peuplés. Dans ces contextes, le respect de principes de précaution et de proportionnalité nécessite une révision des politiques et pratiques militaires, y compris pour les Etats qui se considèrent comme « vertueux » au regard du DIH. Cela concerne le choix des armes, les méthodes de ciblage, les chaines de commandement. Cela implique aussi de prendre en compte l’ensemble des dommages causés aux civils lors de la collecte d’informations et de données, en particulier, les effets indirects, ou effets dominos. La destruction d’infrastructures civiles essentielles, comme les réseaux d’eau, les centrales électriques, les stations d’essence, les écoles, les centres de santé… ont des effets pour les civils qui s’étendent bien au-delà du moment et du lieu de l’attaque.

En novembre dernier, une nouvelle Déclaration Politique internationale a été adoptée par 83 Etats, dont certaines des grandes puissances militaires (Etats-Unis, Royaume-Uni, France…) pour limiter et encadrer l’usage des armes explosives en zones peuplées et donc revoir les politiques et pratiques militaires en ce sens.

La Déclaration contient aussi un certain nombre d’engagements sur les volets de l’accès humanitaire et l’assistance aux victimes, tous deux essentiels pour la protection des populations civiles. La dynamique initiée ouvre une fenêtre d’opportunités pour identifier les meilleures pratiques, les promouvoir auprès des bailleurs et sensibiliser l’ensemble de la communauté humanitaire.

En effet, ce type de contexte représente des défis particuliers pour la réponse humanitaire, d’une part en raison de l’ampleur des dévastations causées, et d’autre part en raison des difficultés spécifiques d’accès et de sécurité pour les organisations.

Cérémonie officielle du Monument au Civil inconnu dans les jardins du château de Dublin le 18 novembre 2022. Ce Monument au Civil inconnu est érige en hommage aux victimes civils des conflits contemporains et pour dénoncer une pratique intolérable : les bombardements en zones peuplées. Ici Nujeen refugiée syrienne. A l’arrière plan les membres du Parlement européen et de Parlements nationaux. © A. Bachès / HI

Des dévastations à grande échelle pour les civils dans les villes…

L’utilisation en zones urbaines d’armes explosives souvent conçues pour être utilisées dans des champs de bataille ouverts, entraîne des dommages de grande ampleur et sur le long terme.

L’environnement urbain accroît encore la vulnérabilité des êtres humains. Les ondes de choc sont surmultipliées dans les espaces clos ou semi clos typiques des villes. Nous sommes aussi très fragiles face aux projections de débris multiples. Les blessures psychiques profondes et durables, concernent des communautés entières traumatisées par la vie sous les bombes, et viennent s’ajouter aux blessures physiques.

En outre, l’emploi de telles armes entraîne des déplacements massifs et laisse des régions entières contaminées par les restes explosifs de guerre. Ceux-ci représentent alors un danger à court et long terme pour les civils, démultiplié par la configuration en contexte urbain.  L’un de nos experts en déminage a décrit la ville de Kobané comme un millefeuille d’explosifs. On parle d’une contamination en 3D, où les dangers sont sous les gravats, à la surface, et accrochés dans les étages. Le risque est extrême pour toute personne restée sur les lieux ou y retournant : habitants regagnant leur maison pour déblayer les ruines, agriculteurs désirant cultiver leur terre, techniciens chargés de la réparation d’infrastructures détruites…

…qui représentent un défi pour la réponse humanitaire

L’ensemble de ces facteurs rendent particulièrement complexes l’organisation de la réponse humanitaire.

Il s’agit d’assurer les soins médicaux d’urgence adaptés pour un afflux massif de blessés, dans un contexte où les infrastructures de santé peuvent être impactées. Le suivi nécessaire des patients pour des soins de réadaptation est compliqué et limité par les déplacements multiples. La profondeur et la gravité des traumatismes psychiques nécessitent un accompagnement par des professionnels de la santé mentale, à une échelle et sur une durée qui vont bien au-delà des capacités des organisations humanitaires et des systèmes de santé nationaux.

Les difficultés d’accès, inhérentes à tout contexte de conflit sont parfois insurmontables dans des contextes de bombardements urbains massifs. La nécessaire évacuation des civils se heurte à des écueils de taille et la mise en place de corridors humanitaires peut se révéler une fausse bonne idée, entre autres parce qu’invariablement, une partie de la population n’aura pas la possibilité ou la volonté d’évacuer. Le plus souvent ce sont des personnes âgées ou handicapées, qui se retrouvent alors dans une situation dramatique, dans une zone soumise à des attaques encore plus intenses et avec une possibilité encore plus réduite d’accéder à l’aide et la protection humanitaires.

L’ensemble de la réponse humanitaire se trouve entravée, retardée, compliquée par la nécessité de garantir un niveau minimum de sécurité pour les équipes et pour les bénéficiaires eux-mêmes face aux risques des bombardements et à la contamination qui en résulte. En Ukraine, la réponse humanitaire se vit aux rythme des nuits entrecoupées par les alertes, des déplacements et plannings suspendus, modifiés, retardés par la menace qui pèse sur telle ou telle zone, de la contrainte de devoir repérer les abris potentiels.

Ces contextes impliquent que les bailleurs intègrent pleinement les coûts additionnels et fassent preuve de flexibilité face à l’incertitude et au risque. Par ailleurs les enjeux de ce qu’on appelle « l’action contre les mines » devraient être pleinement compris et intégrés dans les instances de coordination humanitaire.

 

Anne Héry

Après plusieurs années à l’OCDE, elle intègre l’ONG Handicap International en tant que déléguée à Paris, en charge du lien avec les réseaux associatifs et les pouvoirs publics. Entre 2010 et 2013, elle est Directrice des relations extérieures et du plaidoyer chez Secours Islamique France. Elle est aujourd’hui directrice du plaidoyer et des relations institutionnelles pour la Fédération Handicap International – Humanité & Inclusion. Dans le cadre de son travail, elle a voyagé sur le terrain en Afrique, en Asie et au Moyen-Orient pour collecter des données et produire du matériel de plaidoyer. Elle a été impliquée dans différents réseaux et coalitions pour plaider pour le désarmement et la protection des civils, l’action humanitaire ou les politiques de développement inclusives du handicap.

 

[1] INEW (International Network on Explosive Weapons)

[2] Rapport du Secrétaire Général des Nations Unies sur la Protection des Civils dans les conflits armés, mai 2023.