LES ANNÉES GLORIEUSES – Entretien avec Bernard Kouchner

Bernard Kouchner à Hassakeh lors du « Forum International sur l’Eau dans le Nord-Est Syrien » les 27 et 28 septembre 2021. Photo Alain Boinet

Alain Boinet :  Quand l’on pense à la résolution 688 du Conseil de Sécurité des Nations Unies du 5 avril 1991 sur l’Irak pour protéger les populations civiles et les kurdes par rapport à la situation géopolitique en 2025 et au mode de règlement des conflits, quelles réflexions cela t’inspire t’-il ? Quel bilan fais-tu ?

Bernard Kouchner : Que se passe-t-il ? Nous avons tous travaillé en faveur des droits humains, du developpement, des missions humanitaires, de l’anti racisme, de la justice sociale. Nous continuons de le faire mais  reconnaissons que ces valeurs n’ont plus la même force d’attraction ! Est-ce un échec ? Non je ne le crois pas mais il s’agit, au moins, d’une malencontreuse pause.

Les Kurdes ! Un mot sur eux : le plus grand peuple sans Etat , un reste oublié des colonisations, notre découverte en Irak à Hadj Omran, une nuit a écouter le Grand  Massoud Barzani, vieux guerrier demeuré démocrate…C’était au début des années soixante-dix ! Et trente ans après la résolution 688 du Conseil de sécurité et voilà qu’on exhume içi, plus de trente ans encore écoulés, la résolution 688, ce grand progrès du Droit humanitaire, qu’on appelait « la mère de toute les résolution ».

Le monde s’est modifié.  Les  Kurdes, ne sont plus des inconnus. Ils se sont beaucoup battus,  les ONG,  les Français et les Américains, entre autres, ont politiquement soutenus leurs efforts. Pas assez. En voilà un bon exemple du nécessaire mélange de la politique et de l’humanitaire ? Certes les Kurdes, coincés entre les territoires Turc, Irakien, Syrien , Iranien, ne sont pas d’accord entre eux. Ils combattent dans des  situations différentes. Sans oublier une très importante diaspora, morcelée elle aussi.

Humanitaires ou politiques  il faut poursuivre la route aux cotés des Kurdes. Tout a évolué mais la persistance des   engagements humanitaires  des ONG fut décisive. En Iran  la répression sans doute demeure la plus violente ; en Irak les Kurdes sont  presque autonomes. En Syrie la situation flotte, le nouveau barbu ne m’inspire guère de confiance.

Pour les Kurdes l’indépendance est-elle l’étape suivante ? Un  Etat Kurde unique ? Est-ce  un souhait commun ? Pour cela conviendrait de construire un langage commun, une idéologie commune. Des dizaines d’années seront encore nécessaires

AB : Selon toi, que signifie l’agression de la Russie contre l’Ukraine et l’élection de Donald Trump dans les relations internationales et avec quelles conséquences à l’avenir ?

BK : Ne confondons pas les deux phénomènes mêmes s’ils se complètent ! Il convient de s’interroger  sur la « droitisation » des opinions du monde qui existe et se renforce. Les peuples pauvres font ils peur aux riches ? Le rejet violent de l’émigration incline dans ce sens. L’échec des luttes et des espoirs socialistes renforce ce sentiment.

Pour Vladimir Poutine, en envahissant l’Ukraine, il s’agit de récupérer, par la force, les frontières de l’ancien Empire soviétique. Rappelons que les Russes eux mêmes (Eltsine) avaient  autorisé indépendance et référendum en Ukraine.  Nous avions déjà suivi les événements en Géorgie et en Crimée. L’armée de Moscou ira-t-elle  plus loin, envahiront ils les pays Baltes ? Beaucoup de Français le pensent, beaucoup d’Européens jugent de même. Pour ma part je ne crois  pas à une extension immédiate de la guerre. L’économie russe vacille et les Ukrainiens ne cèdent pas. Mais sans aucun doute le risque existe.

Et il faut renforcer nos défenses européennes, persister dans cette vieille idée, cette obstination en faveur d’une « Europe de la défense ».Soulignons a cet endroit que Donald Trump a semblé, au cours d’une de ses oscillation, se rendre aux raisons de Vladimir Poutine et qu’il ne semble pas connaitre l’histoire de la région. Trump aime rencontrer Poutine. Le Président des Etats Unis va-t-il ajouter la trahison à la légèreté diplomatique ? Il change d’avis souvent, mauvais  point, mais s’obstine, bon point. Je ne connais pas encore l’issue de l’affrontement ce que je comprend en matière de taxes et d’économie me fait grand peur. Il n’a pas fini de nous choquer. Si Donald Trump, n’apparaît pas comme un grand politique au sens classique il semble un joueur de  golf  premier plan.

Décidément le siècle vacille.

Sommet Washington sur l’Ukraine Août 2025 ©TheWhiteHouse

AB :  Dans son livre « Occident ennemi mondial numéro 1 », Jean-François Colosimo insiste sur la renaissance conquérante des anciens empires, russe, perse, turc, chinois auquel ajouter les Etats-Unis. Dans ce nouveau contexte que devient l’Europe, ses pays et la démocratie ?

BK : Oui les anciens empires retrouvent de l’ambition. Les querelles sur les idéologies, le capitalisme et le socialisme  sont plus rares, pas les différences de niveau de vie, ni les pauvres et les riches sont toujours là. L’Europe celle que nous voulions unie, est devenue une cible pour les autres nations, toute tendances mélangées.  Est-ce encore un exemple, un espoir ou un regret ?

Ils sont tous, pour des raisons différentes irrités par ces vieilles démocraties et de leurs soubresauts mais plus encore par de leurs cultures et leurs modes de vie. Et que devient l’Europe , doit-elle nous désespérer ? Pas même de communiqué unanime de tous les 27 pays européens sur les bombardements effrayants de Moscou, pendant de très longs mois, malgré les positions affirmées du Président Macron et du premier ministre britannique Staermer.  Nous affirmions que Vladimir Poutine menaçait l’Europe entière. Les pays européens demeuraient dans le vague.

Et soudain grâce au courage de Volodimir Zelinski et du peuple ukrainien, après une alliance très offensive entre les Britanniques (qui ont quitté l’Europe) et les Français la politique changea de cadence. La peur d’un conflit se répandit, le jugement sur Vladimir Poutine se fit plus dur. Et la conférence de Washington donna enfin une dimension qui dépassa les premières impressions d ‘un ralliement de Trump sur les plus néfastes positions de Poutine, appuyées par des très violents et meurtriers bombardements sur l’Ukraine. Mais très vite nous sommes retombés dans le flou.

Rencontre Trump Putine, Alaska 2025 ©TheWhiteHouse

AB : Que devient l’ONU dans tout cela? Elle semble soit paralysée, soit marginalisée, soit suiviste et très affaiblie. Connaîtra t’elle le sort de la SDN?

BK : L’Onu demeure un espoir déçu. L’ONU est en mort cérébrale. Mais même pas un dernier recours. L’ONU n’avance pas mais elle a de beaux restes. Ainsi elle reste présente à la frontière entre le Liban et Israél. Mais elle est une présence théorique.

C’est le conseil de sécurité qui est paralysé : la Russie de Poutine, l’envahisseur de l’Ukraine en est la cause, la Chine le soutient Chine soutient doucement. Deux membres du Conseil de sécurité des Nations Unies sur cinq : impossible de prendre une décision !

Quel avenir pour les Nations Unies ? Sombre. Il faut inventer une autre machine à faire la Paix. Cette grosse réunion de Washington qui fut-elle utile , l’ONU n’y a même  pas figuré. Votre comparaison avec la SDN est juste.

AB : L’administration américaine a récemment démantelé USAID, baissé drastiquement ses budget et modifié ses priorités et ses méthodes. De même en Europe, la Grande Bretagne, l’Allemagne, la France et bien d’autres pays coupent brusquement et massivement. dans les financements de l’aide humanitaire et du développement. Comment expliques-tu ces choix et quelles conséquences cela pourrait-il avoir?

BK : Oui il s’agit d’un assassinat mais pourquoi avoir tant compté sur les USA ? Ce pays était-il notre assurance vie depuis près  de 70 ans ? On en disait du mal systématiquement et on l’appelait à nos côtés à la moindre occasion un peu sérieuse. Les opérations militaires en Afrique recevaient souvent un appui en matériel et en argent américain.  Le soutien de Washington nous était d’un grand secours dans le renforcement de nos mesures de protection sociale, laissant les  Français toucher les fameuses « dividendes de la Paix ».  Nous pensions peu aux autres et je fais la différence avec la conduite des ONG bien sur. Aucune de nos opérations militaires n’aurait pu voir le jour sans l’aide américaine. Nos enfants fréquentaient les écoles d’outre atlantique et musique et les sportifs américains…

Et se serait trop facile de s‘appuyer trop longuement sur le déroulé des années 39-45 et sur le débarquement en Normandie. Mais n’oublions pas tout : nous ne voulons pas rompre avec les Americains parce que nous doutons de la stabilité de Trump.

AB : La chute des financements de l’aide s’accompagne d’un affaiblissement du droit international humanitaire, de la protection des populations civiles et de l’accès des secours comme on le voit au Soudan, en Ukraine et à Gaza ou l’humanitaire est en train de sombrer quand la famine est utilisé comme une arme de guerre qui tue des innocents. Va t’on sombrer dans l’acceptation du pire et l’impuissance du droit?

BK : La natalité, la réussite du capitalisme, la pauvreté, l’irrespect  du droit.  De multiples facteurs se mélangent, se contrarient. Je suis désolé de cette régression des engagements.

AB : Les humanitaires se sentent moins soutenu, voire mis en cause, critiqué. Comment parler à une opinion publique principalement préoccupée par le pouvoir d’achat et l’insécurité face à un avenir incertain?

BK : L’action humanitaire fut, grâce a l’action de toutes les ONG, les petites et les grandes elle fut aussi une des avancées majeures des consciences et des engagement politiques. Il s’agissait d être  aux cotés des autres, des pays pauvres et il fallait, pour y parvenir, une économie solides des pays riches.

Bernard Kouchner (à droite) en Afghanistan en 1985 avec le commandant Amin Wardak (à gauche) et Alain Boinet. ©José Nicolas SIPA press

L’avenir incertain dis-tu, est ce la perspective d’une guerre contre l’armée de Vladimir Poutine ? La défaite ou même la trahison alléguée de Poutine, ou de Trump, ou bien des deux ? Certes il était plus commode de vivre avec le choix restreint  du capitalisme ou du socialisme, du bien et de mal. Et nous savions tous que ce choix était trop simpliste. Il était superficiel, schématique mais très commode. Les étiquettes étaient distribuées à vie, les affrontements devenaient ossifiés, manquaient de nuances, la Constitution, les élections qui convenaient  pour l’époque du Général de Gaulle, ne représentent plus la société moderne.

N’empèche,nous restons un pays où malgré ce que nous appelons la crise, il fait le meilleur de vivre.

AB : Dans son livre « L’heure des prédateurs », Giuliano Da Empoli écrit: « en Libye, au Proche Orient, en Ukraine: les bordures du continent qui a fondé sa reconstruction sur la paix ne sont plus qu’un champ de bataille, la guerre pénètre un peu plus à l’intérieur des frontières de l’Europe ». Face à constat, faut-il se préparer à une guerre possible et s’armer en conséquence?

BK : Toutes les allusions, tous les doutes et quelques certitudes avec la guerre d’Ukraine qui retient tous les esprits construisent une ambiance et une réalité guerrière. Je ne sais pas si l’affrontement se rapproche je suis certain , repetons-le de s’y préparer.

Et pour cela il faut à nouveau et malgré de lourdes illusions assumées, construire une Europe de la défense, pas une armée Européenne. Le chemin sera long mais je pense que tous en comprennent la nécessité.

Puisque l’histoire est sans mémoire, soulignons l’essentiel pour corriger le tir des mensonges et des approximations. Se sont les Russes, je le répète,  Gorbatchoff et Elsine, qui donnèrent l’indépendance et acceptèrent le référendum en Ukraine. Les troubles éclatèrent au Dumbass en 1984 et opposèrent les Russophones aux Ukrainiens ; Vieille affaire. Pendant de longues années ce fut un conflit presque gelé. Vladimir Poutine après plus de 20 années de dictature décidera d’en faire une opération spéciale et envoya son armée pour s’emparer du pouvoir à Kiev. Saluons une fois de plus le courage des Ukrainiens et la tenacité du Président Zelinski.

AB : Selon les Nations-Unies (OCHA) Il faudrait cette année 47,4 milliards de dollars pour secourir 189,5 millions de personnes en danger dans 72 pays. Selon des prévisions, les contributions pourraient n’atteindre qu’un cinquième de cette somme, voire moins encore. Dans ce cas, les conséquences humaines seraient catastrophiques. Quels messages voudrais-tu envoyer aux décideurs politiques sur ce risque réel?

BK : Je me prononce bien sur pour secourir un maximum de personnes en danger. Je l’ai fais toute ma vie mais il est trop facile de séparer hermétiquement l’humanitaire de la politique. S’agit il de se rassurer ?  On voit bien, en ces jours  de danger qu’il faut rapprocher l’une et l’autre des activités sans les confondre. Et, puisque l’argent manque il nous faut innover et inventer afin de poursuivre l’intervention d’urgence comme l’aide au développement.

Nous rêvons tous de changer le monde, et c’est aussi pour cela qu’il faut poursuivre de prêt  les réalités politiques sans oublier les  nécessités humanitaires ? Est ce possible ? Je ne sais pas, je le crois, il n’est pas interdit de rêver.

AB : Comment souhaites-tu conclure cet entretien?

BK : Les temps actuels tentent de nous désespérer donc ne désespérons pas et continuons de croire à l’Humanitaire. Le politique tentera de nous rattraper.

Ces derniers jours Gérard Chaliand, cet Homme de ténacité et de loyauté, nous a quitté. Il avait tout vu, Il avait tout compris et, comme on dit, il n’étalait pas sa science. Je me souviens de lui à l’âge 20 ans et depuis l’âge de 20 ans. Il fut un modèle d’honnêteté intellectuelle. et d’un rare courage. Il parlait avec douceur et gravité de ce qu’il avait constaté. Sans dire du mal des gens, jamais. C’était rare un homme de ce calibre qui abordait la géopolitique avec l ‘œil d’un poète. Avec amitié aussi. Salut à toi Gérard.

Bernard Kouchner

Co fondateur de Médecins Sans Frontières et de Médecins du Monde, Ancien ministre de la Santé, ancien ministre des Affaires Etrangères.

 

 

 

 

Je vous invite à lire ces articles publiés dans l’édition :

 

Le Malheur Kurde

©Solinfo – Edouard Lagourgue, président de Solinfo, avec quelques-uns des enfants du centre psycho social de Kobané 

Edouard Lagourgue se rend au Kurdistan depuis les années 1990. Récemment il a mené plusieurs missions humanitaires en Irak et en Syrie et partage avec Défis Humanitaires son regard croisé et actualisé sur les deux Kurdistan.

« Le Malheur Kurde » … ainsi que le décrivait Gérard Chaliand, c’est le Kurdistan qui fait de nouveau face à une menace existentielle loin des projecteurs. Solinfo, ONG française intervient depuis 2012 dans les deux Kurdistan, irakien et syrien, en animant des sessions de soutien psycho social et des ateliers d’art thérapie auprès des enfants victimes de guerre, déplacés de Kobané à Raqqa, ainsi qu’auprès d’orphelins et jeunes d’Erbil et Sulaymaniya.

En Syrie, aujourd’hui, en plein cœur de l’hiver, plus de 12 millions de syriens soit 65% de la population ne se nourrissent pas régulièrement selon le Programme Alimentaire Mondial (PAM) et ont besoin d’une aide humanitaire vitale. Au Nord Est Syrien (NES) les taux de malnutrition aigüe et chronique sont deux fois plus élevés que la moyenne nationale du pays. Cela concerne en premier lieu les déplacés au NES de plus en plus nombreux à fuir les zones de conflit. L’Office des Affaires Humanitaires (HAO) basé à Raqqa déplore le désengagement humanitaire marqué par la réduction des contributions et du nombre d’ONG internationales actives.

En Irak, les kurdes du nord n’ont plus accès de façon autonome aux revenus de leurs ressources pétrolières et font face eux à une crise financière majeure. Les salaires des fonctionnaires (près de 40% de la population) tardent à être versés avec 3 à 4 mois de retard. C’est tout l’équilibre social de la région qui est menacé.

Au même moment, les deux Kurdistan redoutent un départ de la coalition occidentale anti-terroriste basée dans le nord est syrien (NES) et dans la Région du Kurdistan Irakien (KRI). En effet, le gouvernement central de Bagdad comme le gouvernement de Syrie goûtent assez peu le désir de consolidation de l’autonomie des kurdes sur des territoires internationalement reconnus comme leur appartenant.

Les régions peuplées de Kurdes, divisées principalement entre l’Iran, la Turquie, la Syrie et l’Irak rassemblent une population de près de 40 millions d’individus.  Les promesses du traité de Sèvres en 1920, qui sur les ruines de l’Empire Ottoman annonçait la création d’un état kurde, ont fait long feu. Depuis, maltraités et parfois niés dans leur identité par leurs états nationaux, les kurdes sont de nouveau menacés dans le contexte géo-politique actuel amplifié par les conséquences de la guerre entre Israël et le Hamas.

©Solinfo – Nord-Est Syrien – cimetière des combattants des Forces Démocratiques Syriennes (FDS) à Kobané

Au nord de l’Irak ou Kurdistan Irakien, le gouvernement régional du Kurdistan (KRG) est dominé par le Parti Démocratique du Kurdistan et comprend aussi l’UPK (Union Patriotique du Kurdistan), différents partis comme le parti des Assyriens ou des Yaesidis. L’actuel président de l’Irak, Abdel Latif Rachid est issu de l’UPK.

On constate actuellement que la tension est de nouveau vive au Kurdistan irakien exacerbée par le conflit financier avec le gouvernement central et les soubresauts internationaux liés au conflit de Gaza. Cela se traduit par des attaques de milices chiites aux ordres de l’Iran sur les bases de la coalition internationale et des destructions opportunistes des Turcs sur les sites supposés abriter le Parti des Travailleurs Kurdes (PKK). Les Iraniens pèseraient ainsi sur l’Irak pour obtenir le départ des forces de la coalition internationale.

Au Kurdistan d’Irak, les infrastructures routières, agricoles (grandes fermes), énergétiques, immobilières, éducatives et productives (usines) se sont considérablement développées ces dernières années grâce aux revenus pétroliers, aux investissements étrangers et de nombreux hommes d’affaires irakiens d’autres régions. Le ralentissement de la manne pétrolière entraine une baisse de la dépense publique et une crise économique, même si le gouvernement central de Bagdad pourrait finalement verser une part des revenus pétroliers revenant au KRG, objet actuel de négociations et d’espoir.

Ainsi le Kurdistan d’Irak ne souhaite pas perdre la protection des forces de la coalition internationale et son autonomie financière, ce qui menacerait l’équilibre même de la région du Kurdistan d’Irak.

En Syrie, le Nord Est Syrien (NES) comprend le Rojava avec les principales villes kurdes (Qamishli, Kobane, Hassaké, Afrin) et les villes provinces de Raqqa, Mambij, Derezor, Shaba à Alep qui constituent le NES placé sous une administration autonome gérée démocratiquement par des représentants kurdes, arabes et syriaque.

© Solinfo – Nord-Est Syrien – centre psycho social pour déplacés de Manbij

Chacun se souviendra que le NES compte la présence ou l’occupation de tous les acteurs au conflit en Syrie : Gouvernement syrien, Russie, Iran, coalition des forces occidentales, Forces Démocratiques Syriennes (FDS), Turquie et son bras armé, la National Army, et autres groupes Djihadistes … La configuration de ces forces hétérogènes est assez complexe avec une présence géographique disséminée sur l’ensemble du territoire syrien. Ces paramètres rendent le NES très fragile face aux initiatives des différents acteurs politico-militaires dont les intérêts fondamentaux sont de surcroît profondément divergents. L’ethnie kurde reste minoritaire sur le territoire qu’elle contrôle. Pour l’heure les mouvements de certaines tribus arabes, la pression djihadiste qui renait, les attaques des proxys iraniens sur les bases de la coalition internationale ainsi que la pression de la Turquie qui détruit les infrastructures électriques, hydrauliques, agricoles, mènent des attaques ciblées par drones, réduit le niveau d’eau de l’Euphrate, rendent la situation du NES extrêmement instable.

Dans le même temps sur le plan social, la population du NES connait une extrême pauvreté avec un revenu moyen estimé à 40 US$/mois.  Elle est confrontée à une inflation annuelle sans précédent qui rend la vie intenable dans la région. Ainsi par exemple le prix du pain (sac standard) est passé de 500 à 1000 Syrian Pounds en un an. La population vit en état de survie, résignée, sans espoir d’une vie meilleure, avec une incertitude grandissante quant à l’avenir et un désœuvrement qui touche même les plus talentueux. Ceci encourage l’émigration même si la frontière turque semble dissuasive et dangereuse pour les candidats qui tentent le passage.

© Solinfo – séance d’art thérapie – février 2024

Le Nord-Est Syrien est lui aussi suspendu au départ des forces de la coalition internationale sous pression des proxys iraniens, menacé par le contrôle que la Turquie veut étendre à la frontière nord, enfin sous la pression du régime syrien comme de la menace réelle de résurgence des groupes armés djihadistes.

Ce chaos qui s’installe au Kurdistan loin des projecteurs, pose deux enjeux humanitaires : l’accès aux populations en danger et le financement de l’aide humanitaire dans ces circonstances.

Ainsi, les deux Kurdistan sont suspendus à la rumeur de la menace du départ des forces de la coalition internationale dont le mandat est rappelons-le de combattre la réminiscence du djihadisme internationale et non de défendre l’autonomie des kurdes d’Irak ou de Syrie. Certains ne l’ont sans doute pas oublié et en joueront dans les mois qui viennent … les kurdes en sont conscients et veulent convaincre qu’ils sont toujours des alliés sûrs des peuples menacés par le terrorisme djihadiste.

 

Edouard Lagourgue

Edouard Lagourgue : Aventurier-humaniste et ancien président de Solidarité International (2013-2018), il est membre-expert de Défis Humanitaires et président de l’ong SOLINFO. Il soutient de nombreuses associations dont deux intervenant auprès des blessés et victimes des violences armées et du terrorisme. Ancien dirigeant d’une entreprise en Afrique, il est aujourd’hui administrateur d’entreprises et d’associations

 

 

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