L’assistance alimentaire n’est pas la seule réponse aux crises alimentaires, il faut aussi soutenir les marchés alimentaires locaux
Photo: Marché alimentaire local au Cameroun @Solidarités International
Des crises alimentaires d’ampleur inédite avec plusieurs pays en situation de famine
Le 16 octobre 2024, la Journée mondiale de l’alimentation célébrera le droit à l’alimentation[1]. Ce droit reste malheureusement théorique pour de nombreuses populations dans le monde.
La sécurité alimentaire mondiale en 2024 est dans une situation critique, atteignant des chiffres alarmants. Selon le rapport sur l’état de la sécurité alimentaire et de la nutrition dans le monde[2], bien qu’il y ait eu une légère amélioration de la situation en Amérique latine, les niveaux d’insécurité alimentaire restent encore très élevés en 2024, avec 1 personne sur 11 dans le monde, souffrant de la faim. Selon le rapport mondial sur les crises alimentaires[3], près de 282 millions de personnes dans 59 pays souffrent d’une insécurité alimentaire aiguë, parmi lesquels plus de 36 millions se trouvent dans des situations d’urgence alimentaire (classés en Phase 4 dans le système de classification de l’insécurité alimentaire appelé IPC)[4]. De nombreux facteurs, tels que les conflits, les chocs économiques ou encore le changement climatique ne cessent d’aggraver la situation.
Les conflits armés restent, encore en 2024, les causes principales des crises alimentaires. En effet, ils empêchent l’accès à la nourriture, détruisent les terres et infrastructures agricoles et affectent les chaînes d’approvisionnement. Au Soudan, les affrontements continus ont forcé des millions de personnes à se déplacer, menant à une insécurité alimentaire grave pour plus d’1/3 de la population, renforçant notamment la vulnérabilité des femmes et enfants. Selon le Comité d’examen de la famine (CEF), 10% de la population du camp de déplacés internes de Zamzam, dans l’Etat du Nord Darfour, devrait encore se trouver dans une situation de famine (IPC Phase 5)[5] selon la projection pour les mois à venir (voir la carte ci-après).
Figure : Projection IPC au Soudan d’octobre 2024 à février 2025. Le Cadre intégré de classification de la sécurité alimentaire (IPC) fournit une échelle pour classer la gravité et l’ampleur de l’insécurité alimentaire et de la malnutrition aiguë.
Quant à la situation dans la bande de Gaza, c’est la crise alimentaire la plus sévère jamais enregistrée dans l’histoire des rapports sur les crises alimentaires mondiales. Les restrictions d’accès humanitaire, obstruant l’acheminement de l’aide alimentaire, exacerbent les niveaux catastrophiques d’insécurité alimentaire. 22% de la population se trouve en IPC Phase 5, confrontée ainsi à un risque de famine imminent[6].
L’assistance alimentaire aussi urgente que le soutien des marchés alimentaires locaux
Soutenir les marchés alimentaires ne sauve pas immédiatement des vies, contrairement à l’assistance alimentaire. Cependant, l’existence de marchés alimentaires fonctionnels et résilients peut permettre de réduire le risque d’intensification de la crise alimentaire sur le court à moyen terme, voire d’éviter des situations de crise alimentaire sur le long terme. Les acteurs humanitaires ont donc un rôle à jouer, dans l’appui aux marchés alimentaires. Cela peut se faire à deux niveaux : 1) en redonnant du pouvoir d’achat aux populations locales à travers des transferts monétaires, 2) en renforçant les capacités des marchés alimentaires.
Un rapport du Cash Consortium of Sudan[7] faisait le constat alarmant en avril dernier que « si la nourriture est disponible sur les marchés locaux, les gens n’ont pas les moyens de l’acheter. Et bien que les camions humanitaires soient chargés d’aide alimentaire, ils ne peuvent pas atteindre la grande majorité des communautés dans le besoin en raison des contraintes d’accès. » La modalité d’assistance alimentaire « en nature » est utilisée dans les contextes où les marchés alimentaires ne fonctionnent pas ou ne sont pas accessibles par les populations pour des raisons d’insécurité par exemple. Dans ce cas, les ONG assurent l’achat et le transport des aliments vers les populations. Mais dans le cas du Soudan comme décrit ci-dessus, dans les zones où les marchés alimentaires sont accessibles et fournis, une assistance alimentaire via des « transferts monétaires » est possible. Aujourd’hui nombreuses sont les ONG comme Solidarités International qui utilisent cette modalité d’assistance.
Photo : Activité de transfert monétaire au Soudan @Solidarités International
De l’argent ou des coupons sont distribués aux personnes qui peuvent alors aller acheter les aliments dont ils ont besoin, selon leurs préférences socioculturelles et auprès de leurs commerçants habituels. Cela diffère complètement de l’aide alimentaire en « nature » où en général un kit alimentaire à composition unique est distribué à tous les ménages bénéficiaires sur des sites de distribution où il faut attendre son tour, souvent pendant plusieurs heures. Dans le cas de l’assistance « monétaire », l’argent de l’aide humanitaire est ainsi « réinvesti » dans les marchés locaux, qui eux aussi impactés par les chocs (conflits, inflation, etc.), ont besoin de leurs clientèle habituelle pour continuer à fonctionner.
En parallèle de cette assistance monétaire redonnant du pouvoir d’achat aux populations, les acteurs humanitaires peuvent donc contribuer à réhabiliter les capacités des marchés locaux. Solidarités International s’inscrit dans cette démarche au Soudan et commence un projet visant à soutenir les commerçants locaux à travers différentes activités : fourniture de matériel ou de liquidités pour relancer leurs activités commerciales, aide au transport des marchandises ou encore réhabilitation d’espaces de stockages sur les marchés. L’objectif visé par Solidarités International est de pouvoir augmenter la disponibilité et la diversité des denrées alimentaires sur les marchés locaux tout en garantissant des prix raisonnables.
Dans le contexte actuel de réduction des fonds humanitaires, la tendance de nombreux bailleurs est de se concentrer sur le financement de ce qu’ils considèrent l’assistance « life saving » (pour sauver des vies), ce qui signifie, entre autres, l’assistance alimentaire d’urgence. Cependant cette assistance, extrêmement coûteuse (notamment dans le cas d’une assistance en « nature »), reste une solution de court terme. Le soutien à la résilience des marchés alimentaires locaux reste une réponse indispensable pour lutter contre l’insécurité alimentaire, sur le court comme le long terme. En plus d’assurer la disponibilité des aliments, ces marchés font vivre toute une économie locale et fournissent des emplois, tout au long de la chaîne alimentaire de la production agricole, au transport, à la transformation et à la vente des produits alimentaires. Selon l’iPES FOOD[8], les marchés locaux constituent l’épine dorsale des systèmes alimentaires dans de nombreux pays et régions. Ils contribuent de manière essentielle à la sécurité alimentaire, à l’équité et à la durabilité.
Il est important que les bailleurs maintiennent leur financement en faveur de l’intégration à l’appui des marchés alimentaires dans leurs réponses d’urgence face aux crises alimentaires, même lorsque les budgets sont restreints.
Autrices :
Julie Mayans travaille au siège de l’ONG Solidarités International en tant que responsable du pôle ‘Sécurité alimentaire & moyens d’existence’. Elle a 17 ans d’expérience dans ce secteur et a travaillé sur le terrain dans de nombreux pays en Afrique, Amérique latine et Moyen-Orient sur des projets allant de l’assistance alimentaire au développement agricole.
Pauline de Montalembert est actuellement assistante du Directeur des opérations chez Solidarités International. Après avoir effectué des études de droit et de relations internationales, elle suit actuellement le Master NOHA (Master Conjoint Erasmus Mundus en Action Humanitaire Internationale).
[1] Il s’agit d’un droit prévu notamment dans différents textes juridiques internationaux, tels que la Déclaration universelle des droits de l’Homme de 1948 et le Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels de 1966.
[8] Alimentation ancrée : les marchés territoriaux comme piliers de la résilience et de la sécurité alimentaire. (2024). IPES-FOOD ((international panel of experts on sustainable food systems). https://ipes-food.org/fr/report/alimentation-ancree/
Je vous invite à lire ces articles publiés dans l’édition :
Dans un article intitulé « Soudan la guerre des généraux – Quelles perspectives pour l’action humanitaire ? » publié en juin 2023 dans Défis Humanitaires, j’avais brossé le tableau de ce pays qui venait d’entrer, depuis avril 2023, dans une guerre civile, produit d’une lutte de pouvoir. Je ne reviendrai pas sur les racines de ce conflit devenu chronique ni sur ses enjeux militaires – ceux-ci n’ont guère changé – mais il faut refaire le point de la situation humanitaire, que j’avais à l’époque déjà traitée, et qui n’a fait depuis que s’aggraver.
Aggraver est, en l’espèce, un euphémisme, puisque l’ONU considère que ce pays est plongé dans « l’une des pires crises humanitaires de mémoire récente », avec près de 25 millions de personnes ayant besoin d’assistance humanitaire en 2024, selon l’UNOCHA (United Nations Office for the Coordination of Humanitarian Affairs – Bureau Commun de l’Action Humanitaire). Une crise faites de multiples crises s’imbriquant et se nourrissant entre elles : crise de déplacement de population, crise alimentaire-crise agricole, crise sanitaire, crise du respect des droits humains et du droit humanitaire International (DIH)… Enfin crise de l’accès humanitaire et de la réponse internationale qui a attendu, qui attend encore parfois, entre aversion aux risques et respect juridique freinant les initiatives d’aide transfrontalière, quand l’implication de tous les acteurs humanitaires, avec volontarisme, voire audace, est urgente, nécessaire, vitale, alors que combats, massacres et non-accès aux ressources et services de bases ont déjà causé des dizaines de milliers de morts.
Depuis le début de la guerre au Soudan en avril 2023, le pays a connu le déplacement de plus de 12,8 millions de personnes (la population déplacée / réfugiée la plus élevée au monde), selon l’ONU, qui estime également que ce conflit constitue « la crise de déplacement la plus rapide au monde ». Selon l’UNOCHA, sur ces 12,8 millions, plus de 10,7 millions sont des déplacés internes (dont beaucoup ont dû se re-déplacer une ou plusieurs fois), tandis que 2,1 millions sont réfugiés dans les pays voisins (Tchad qui connaît ses propres difficultés et instabilités, Soudan du Sud alors que c’est le pays le plus pauvre de la planète…).
Crise alimentaire-crise agricole
Le 27 juin 2024, les trois responsables de trois agences des Nations-Unies concernées (La Food and Agriculture Organization of the United Nations-FAO, le UN Children’s Fund-UNICEF et le UN World Food Programme-WFP) ont alerté sur le fait que le Soudan fait face à « une crise de la faim sans précédent ». Les dernières données révèlent que plus de 755.000 personnes y sont en état d’insécurité alimentaire catastrophique (IPC–Integrated Phase Classification ou Cadre intégré de classification de la sécurité alimentaire / phase 5), plus de 8,5 millions en urgence alimentaire (IPC Phase 4) et plus de 16,3 millions en situation de crise alimentaire (IPC Phase 3), et enfin plus de 15 millions en stress alimentaire (IPC Phase 2), une amplitude de crise qui n’avait pas été observée depuis celle du Darfour au début des années 2.000, puisque, au total, 25.6 million de personnes (environ 54% de la population), sont classifiés en IPC Phase 3 ou pire. 14 zones seraient en risque de famine. Les pires conditions se trouvent dans les zones les plus touchées par les combats et où les personnes déplacées par le conflit se sont rassemblées. Pour plus de la moitié de la population du Soudan, ont souligné les responsables des Nations-Unies, chaque jour est un combat pour se nourrir, soi et sa famille ; par ailleurs, selon ces mêmes responsables, c’est la première fois que le niveau catastrophique de IPC Phase 5 a été confirmé au Soudan depuis la mise en place dans ce pays de l’outil de mesure IPC. Enfin, à la différence de la crise du Darfour il y a vingt ans, celle d’aujourd’hui touche l’ensemble du pays, jusqu’à la capitale Khartoum ou l’état de Gezira (longtemps le grenier à blé du pays, et en proie depuis juillet à une recrudescence de pillages, destruction et fuite des habitants majoritairement agriculteurs). Cindy McCain, directrice exécutive du WFP, a déploré que « pour une personne que nous avons atteinte cette année, huit autres ont désespérément besoin d’aide »…
A titre d’exemple, dans le camp de déplacés de Zamzam (situé à 12 km au sud d’El-Fasher, capitale du Darfour Nord, et où le WFP n’a pas distribué de nourriture depuis mai 2023), au Darfour du Nord, qui accueillait plus de 300.000 personnes au début de l’été, 63.000 enfants étaient considérés comme malnutris, dont 10% « gravement et sévèrement malnutris », selon Médecins Sans Frontières-MSF. Depuis, et selon un rapport des experts du Cadre intégré de classification de la sécurité alimentaire-IPC, daté du 1er août 2024, la population du camp a connu une croissance rapide pour atteindre au moins 500.000 personnes… « Les principaux facteurs de la famine dans le camp de Zamzam sont le conflit et le manque d’accès humanitaire, deux facteurs qui peuvent être immédiatement corrigés avec la volonté politique nécessaire », selon le rapport de l’IPC. L’ONG Action Contre la Faim-ACF, le 7 août dernier, a publié un communiqué de presse alertant sur l’urgence au Soudan, et particulièrement dans ce camp de Zamzam « où les conditions de famine ont été déclarées » ; et citant Paloma Martín de Miguel, responsable des opérations pour l’Afrique de l’Ouest à Action contre la Faim : « Le niveau de violence au Soudan est extrême. Du fait du conflit, dans la région d’El Fasher, d’autres camps de déplacés exposés à la violence sont menacés par la famine »…
Outre les niveaux IPC catastrophiques, la question des récoltes est un facteur aggravant de la situation alimentaire au Soudan : la destruction des infrastructures agricoles, les pillages, la hausse des prix alimentaires et l’impossibilité de cultiver les terres en raison des combats ont entraîné une période de soudure (depuis juin jusqu’à septembre) extrêmement difficile pour les populations. De plus, la saison des pluies et des inondations, laquelle coïncide avec cette période de soudure, a rendu beaucoup de routes impraticables, limitant l’acheminement de l’aide (nous reviendrons plus loin sur la question de l’accès). L’ONG SOLIDARITES INTERNATIONAL (qui intervient à partir de Geneina au Darfour Ouest et Centre, avec une présence à El Fasher au Darfour Nord, tout en mettant en œuvre des programmes d’aide en zone gouvernementale à Khartoum et Gedaref auprès des déplacés, et en aidant les réfugiés soudanais au Tchad et au Soudan du Sud), témoigne que les communautés avec lesquelles ses équipes sont en contact « souffrent d’un large déficit en nourriture en comparaison de l’année dernière, dû à l’impossibilité de semer et récolter, à la perte de bétail en raison de pillages, de manque de nourriture et de soins… Dans beaucoup de foyers les semences ont dû être mangées pour survivre ». Ayant perdu travail et revenus, beaucoup de foyers réduisent leur repas jusqu’à un seul par jour avec des carences en apports, parfois mangent des feuilles d’arbres, vendent leurs possessions ou s’endettent, s’appauvrissant encore plus… Fatima, qui reçoit une aide de SOLIDARITES INTERNATIONAL (SI) au Ouest Darfour, déclare que « La nourriture est la priorité du moment. Nous faisons face à une énorme augmentation des prix sur les marchés, et grâce aux bons d’achat donnés par SI je peux sélectionner et acheter des produits alimentaires pour mes enfants que je n’aurais jamais pu acheter sans cette aide ». Cette inflation est impitoyable : d’après la veille des prix de marché du WFP/PAM (Programme Alimentaire Mondial) publiée en juin 2024, le prix du sorgho a connu une augmentation de 124,22% par rapport à la même période l’année dernière, celui de la farine de blé de 60,54 %, l’arachide de 118,97%… Au total, le coût du panier alimentaire moyen a connu une hausse de 121, 39%…
Crise de santé et crise des moyens sanitaires. Crise de santé : selon Jean Stowell, chef de mission de MSF au Soudan « Seuls 20 à 30 % des centres de santé sont encore fonctionnels au Soudan ». Dans les zones contrôlées par les RSF, (Rapid Support Forces, opposées aux forces gouvernementales) où opèrent aussi différents groupes armés et milices, les établissements de santé et les entrepôts médicaux ont été souvent pillés au cours des premiers mois du conflit. La plupart des blessés des combats, combattants ou civils, ne peuvent atteindre les hôpitaux, dont plus de 70% sont hors service. De plus, selon MSF « Presque une personne sur trois admises avec des blessures liées à la guerre est une femme ou un enfant de moins de 10 ans« . Enfin, si l’acheminement de médicaments est très compliqué (accès, insécurité) pour des ONG comme MSF travaillant aussi en zone gouvernementale, il est pratiquement arrêté dans les zones tenues par les RSF.
Crise des moyens sanitaires, et en particulier crise de l’accès à l’eau potable ; comme en témoigne Xavier Lauth, Directeur des opérations de l’ONG SOLIDARITES INTERNATIONAL : « Au Darfour par exemple, où nous avons été l’une des premières ONG à revenir, nous avons constaté que les combats ont détruit nombre d’infrastructures d’accès à l’eau : réseaux d’eau, points d’eau, réservoirs… Au Darfour Ouest, après avoir fait du watertrucking (acheminement d’eau par camion) nous réhabilitons des réseaux d’eau, forages, points d’eau. Même à El Fasher, qui est une localité très exposée, assiégée, nous nous efforçons d’assurer du watertrucking… ».
Crise du respect des droits humains et du droit humanitaire International
Outre des entraves à l’accès humanitaire aux personnes nécessitant l’aide (voir plus loin), le pillage et la destruction d’hôpitaux, centres de santé, entrepôts, le ciblage de lieux de regroupement de déplacés ou de localités abritant des civils, la guerre civile débutée en avril 2023 a rallumé des conflits locaux ou régionaux (intercommunautaires, souvent), notamment au Darfour, et permis à nombre de milices armées – souvent quasi-incontrôlées, et indifférentes à tout respect du DIH – de perpétrer exactions, massacres, tortures, enlèvements et détentions arbitraires, viols et crimes sexuels de masse. Il faut souligner que par exemple au Darfour, certaines des victimes du conflit de 2003, comme les Masalit, sont de nouveau les victimes du conflit recommencé en 2023. Devant l’ampleur du non-respect des droits humains et du droit humanitaire International dans la guerre au Soudan, MSF a publié récemment un rapport documenté intitulé « A War on People » (Une guerre faite aux personnes) qui figure à la fin de cet article.
La question de l’accès humanitaire est la question-clé de la crise au Soudan. Alors que les restrictions administratives d’accès et la fermeture par les autorités gouvernementales (retirées à Port-Soudan) de points de passage transfrontaliers avec le Tchad comme celui D’Adré, se conjuguent avec la menace de la famine de masse imminente, et la saison des pluies isolant des zones entières, le débat agite la communauté humanitaire internationale. Celle-ci est-elle trop frileuse, trop attentiste ? C’est le cœur de l’enjeu : le 16 juillet dernier, Christos Christou, le président international de MSF, soulignait l’urgence pour les agences de l’ONU et les ONG de revenir au Soudan en guerre pour aider la population confrontée à une crise humanitaire majeure : « L’ONU et ses partenaires continuent de s’imposer des restrictions d’accès à ces régions, et ne se sont pas préparés à intervenir ou à mobiliser des équipes sur le terrain ».
Vickie Hawkins, directrice générale de MSF-Pays-Bas, dénonçait récemment le fait qu’au Soudan les soins médicaux essentiels soient encore régulièrement bloqués par des obstacles bureaucratiques comme le refus de délivrer des permis de circulation ou d’autoriser le passage de médicaments ou de matériel essentiels : « Ces obstructions s’ajoutent à la violence des parties au conflit, et peuvent être aussi meurtrières que les balles et les bombes, en étant utilisées pour bloquer les secours au moment où la population en a le plus besoin ».
Quel est le problème ? Au début de la crise, le Tchad a eu un positionnement positif envers les acteurs humanitaires, d’une part en laissant sa frontière ouverte pour les personnes qui fuyaient et d’autre part, en laissant passer l’aide d’urgence entre le Tchad et le Soudan, alors que le Tchad, rappelons-le, est un pays confronté lui-aussi à des difficultés. Depuis, une décision des autorités officielles soudanaise a été prise, celle d’interdire le transit entre le Tchad et le Soudan, ce qui revient à une interdiction de facto de laisser passer l’aide (sauf au point de de passage de Tina, voir plus loin). Cette décision officielle s’applique à toute organisation suivant les règles de cet Etat. Elle a ainsi été suivie par les Nations Unies, lesquelles considèrent qu’elles sont soumises au droit de l’Etat soudanais, s’opposant ainsi aux demandes des ONG soulignant le risque que faisait peser cette prise de position sur les populations. Dans l’histoire de l’humanitaire, et en partant du principe que la puissance occupante d’un territoire ou d’une partie de celui-ci n’est pas celle des autorités régulières, les ONG ont su contourner ce genre d’interdiction… Mais, devant le légalisme et la prudence des décideurs onusiens, une grande partie des partenaires humanitaires attendent… Parmi les grandes agences humanitaires des Nations-Unies, le WFP/PAM s’est montrée désireuse d’aller de l’avant, envisageant même, à défaut de pouvoir faire du « crossborder » (passage transfrontalier) de faire du « crossline », c’est-à dire de passer de la zone sous contrôle des autorités soudanaise à la zone de combat ou « RSF » en passant les lignes de front. Mais l’inquiétude du PAM, en faisant cela, est d’abord d’être exposé aux violences et pillages en zone RSF sur le chemin vers le Darfour, et surtout de perdre l’accès au reste du Soudan sous le contrôle des autorités, et où le PAM mène d’importants programmes d’aide alimentaire.
Au moment où j’écris ces lignes, le seul point de passage effectif et ouvert officiellement entre le Tchad et le Soudan est celui de Tina, au Darfour du Nord. Celui-ci, très isolé, coûteux logistiquement, et situé dans un environnement de grande insécurité (les forces gouvernementales tiennent le poste-frontière, après ce sont les RSF, ou des milices armées…), constitue clairement une réponse inadéquate aux besoins opérationnels. Il y a donc une forme d’alarme, pour les acteurs humanitaires qui cherchent à faire bouger les choses quant à l’accès, devant les pesanteurs d’un système dont « l’urgence » est pourtant censée être le mandat et le métier… Même la conférence de Paris sur le Soudan du 15 avril dernier (voir plus bas) n’a pas apporté de changement majeur ni de réponse dans la politique onusienne sur ce sujet du transit de l’aide humanitaire vers le Soudan à partir du Tchad… Et pourtant, le 27 juin dernier, les responsables des grandes agences onusiennes concernées tiraient eux-mêmes la sonnette d’alarme devant le risque de famine…
Xavier Lauth, Directeur des opérations de l’ONG SI, résume l’enjeu et les demandes des acteurs humanitaires engagés sur le terrain : « Nous appelons à un sursaut devant la situation alimentaire au Soudan, l’une des pires au niveau mondial. Il faut permettre d’utiliser toutes les voies d’accès à notre disposition, que ce soit en crossborder ou en crossline du moment que ça fonctionne, sachant qu’en ce moment le crossborder est trop limité, et le crossline non effectif ; on peut aussi envisager des voies, outre le Tchad, par le Soudan du Sud. Il faut plus d’opérations de la communauté humanitaire au Soudan en général, au Darfour en particulier, et dans la zone d’Al Fasher encore plus, ce qui veut dire plus de volume d’aide alimentaire, ce qui implique d’augmenter et d’accélérer les financements, et de respecter les engagements financiers pris à la conférence de Paris… ».
La conférence de Paris, un timide sursaut en retard sur l’urgence ?
A l’initiative de la France, de l’Allemagne et de l’Union européenne, la conférence humanitaire internationale pour le Soudan et les pays voisins s’est tenue à Paris le 15 avril 2024. Celle-ci a rassemblé 58 Etats, dont des pays de la région et des pays bailleurs de fonds, les principales organisations régionales comme les dirigeants de plusieurs agences des Nations Unies. Elle n’a pourtant permis de recueillir que la moitié des 4,01 milliards de dollars demandés par les Nations Unies : 1,4 milliard de dollars pour un plan régional d’intervention destiné aux réfugiés et visant 2,7 millions de personnes dans cinq pays voisins ; et 2,7 milliards de dollars pour un plan d’intervention humanitaire national ciblant 14,7 millions de personnes à l’intérieur du Soudan (chiffre à comparer aux près de 25 millions de personnes ayant besoin d’assistance humanitaire en 2024). Par ailleurs, ces chiffres annoncés sont à considérer en tenant compte du fait que les engagements ne sont pas toujours tenus et que les fonds engagés sont parfois des fonds déjà annoncés auparavant…. La vigilance sur le respect rapide des engagements pris, évoquée par Xavier Lauth, sera bien cruciale. Pourtant, cette conférence aura eu le mérite de permettre aux ONG d’être présentes, de participer, et de mettre en avant, au-delà de la question des financements, des sujets-clés comme celui de l’accès. Dans un article publié en avril 2024 dans Défis Humanitaires, Kevin Goldberg, directeur général de SOLIDARITES INTERNATIONAL et intervenant à la conférence, résumait ainsi ses enjeux et effets « Cette conférence intervient après des mois d’apathie et de silence de la communauté internationale. Alors que de plus en plus de personnes sont confrontées à la faim, aux maladies et aux déplacements forcés, que l’économie et les services de base se sont effondrés, le plan de réponse humanitaire n’était jusqu’alors financé qu’à hauteur de 5%. À cet égard, la Conférence apparaît comme un sursaut, une prise de conscience bienvenue mais tardive ».
La crise humanitaire au Soudan est à son moment de vérité, au bord d’une forme de précipice, avec la vie de millions de personnes en perspective, et une partie de la crédibilité du système humanitaire international en jeu (celle-ci, en l’espèce, marquée par la confusion, l’attentisme, la désorganisation et des injonctions contradictoires). Dans un contexte caractérisé par une très haute insécurité et un défi logistique d’ampleur, les opérations d’aide ne peuvent être que complexes, mais absolument vitales… Enfin, pour élargir la focale, il faut également en saisir les implications et conséquences plus larges et à plus long terme ; comme le résumait Kevin Goldberg, directeur général de SOLIDARITES INTERNATIONAL, dans son article dans Défis Humanitaires d’avril dernier « N’oublions pas aussi l’effet domino de cette crise : l’instabilité du Soudan menace toute la région, et notamment des pays déjà fragiles, confrontés à leurs propres défis humanitaires et économiques – le Tchad, le Soudan du Sud, l’Égypte, l’Éthiopie et la République centrafricaine. C’est pourquoi une réponse internationale plus coordonnée au niveau régional est nécessaire ». Dont acte…
Pierre Brunet
Ecrivain et humanitaire
Pierre Brunet est romancier et membre du Conseil d’administration de l’ONG SOLIDARITES INTERNATIONAL. Il s’engage dans l’humanitaire au Rwanda en 1994, puis en 1995 en Bosnie, et est depuis retourné sur le terrain (Afghanistan en 2003, jungle de Calais en 2016, camps de migrants en Grèce et Macédoine en 2016, Irak et Nord-Est de la Syrie en 2019, Ukraine en 2023). Les romans de Pierre Brunet sont publiés chez Calmann-Lévy : « Barnum » en 2006, « JAB » en 2008, « Fenicia » en 2014 et « Le triangle d’incertitude » en 2017. Ancien journaliste, Pierre Brunet publie régulièrement des articles d’analyse, d’opinion, ou des chroniques.
PS/ Merci de votre soutien (faireundon) à Défis Humanitaires.
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