Le barrage de la discorde du Nil : Entre la renaissance et la ruine

Le Nil au Caire, Égypte, 2018. © Emőke Dénes

Contrairement à l’eau du Nil quand on la contemple en aval, notamment en Egypte, le temps qui permettrait de résoudre le conflit dont nous parlons s’écoule en vain… et la possibilité de l’accord demeure toujours lointaine.

Le barrage de la Renaissance est un projet hydroélectrique majeur situé sur le Nil Bleu en Éthiopie, et, depuis le début de sa construction en 2011, ce barrage est au cœur d’un conflit régional impliquant principalement l’Éthiopie, à l’origine du projet, l’Égypte et le Soudan. Ce contentieux lié au barrage de la Renaissance est l’une des plus importantes questions liées à l’eau dans le monde, en particulier ces dernières années, car c’est une querelle qui concerne les deux États les plus peuplés de l’Afrique après le Nigeria. Ce barrage a un impact majeur sur les ressources vitales de l’Égypte, qui en dépend massivement dans le domaine de l’agriculture et de l’irrigation, à tel point que sans ce fleuve la vie peut s’arrêter dans ce pays. Cet article vise donc à faire un état des lieux du conflit en mettant l’accent sur le bilan des négociations, l’impact actuel et prévisible, ainsi que sur les perspectives d’avenir.

Grand barrage de la Renaissance éthiopienne, 2022. Source : Photographie de l’auteur Stefano De Falco.

Points de vue contradictoires

Pour l’Éthiopie, le barrage représente un projet crucial, visant à générer environ 6000 mégawatts d’électricité, ce qui triplerait la capacité électrique du pays. Le barrage est perçu comme une solution aux défis énergétiques, tout comme un moteur de développement économique. Mais en fait, la symbolique de la mise en œuvre du barrage dépasse la question économique. Sa construction est un message adressé à l’Égypte et au Soudan : l’Éthiopie n’a plus besoin de leur approbation comme condition nécessaire à la construction de projets de développement sur le bassin du Nil, rejetant ainsi les accords de 1929 et de 1959.1

Ainsi, la date de la construction du barrage n’est pas neutre : le projet actuel date des années 1950-1960, mais le refus égyptien et le manque de support comme d’investissement international empêchaient sa mise en œuvre. L’année 2011 a, dans ce contexte, représenté pour l’Ethiopie le moment optimal, après l’indépendance du Soudan du Sud, et le chaos généré par le « printemps arabe » qui déstabilisait alors l’Égypte.

« L’État égyptien comprend les exigences du développement éthiopien, mais ce développement ne doit pas se faire au détriment des autres. » – Le président Al-Sissi, juin 2021.

Du point de vue du gouvernement égyptien, l’Égypte se trouve face à une crise « existentielle ». Le barrage de la Renaissance constitue une menace claire et directe pour la sécurité nationale de l’Égypte qui craint que le remplissage et l’exploitation du barrage réduisent considérablement le flux d’eau du Nil, affectant ainsi son agriculture, son industrie et ses besoins domestiques dont on parlera avec plus de détails.

Situé entre l’Éthiopie et l’Égypte, le Soudan partage ces préoccupations. Bien que le Grand barrage de la Renaissance (GERD) puisse réguler les inondations et fournir de l’électricité bon marché, il subsiste des inquiétudes concernant la gestion de l’eau et les impacts sur ses propres projets d’irrigation. La position soudanaise sur le barrage de la Renaissance est restée jusqu’à mi-2020 « neutre » entre l’Égypte et l’Éthiopie, et les positions politiques et médiatiques au Soudan se sont concentrées principalement sur les répercussions positives du barrage sur l’économie soudanaise et son rôle dans la régulation du débit du Nil. Cependant, on a assisté à un changement de position de Khartoum en 2021, qui s’est rapprochée de la position égyptienne, en faveur d’une signature d’un accord contraignant avec l’Éthiopie préalable au remplissement du barrage. Néanmoins, la guerre actuelle qui se déroule au Soudan met cette question du barrage en arrière-plan pour les Soudanais qui souffrent de la guerre. Cet affaiblissement de la position soudanaise… affaiblit en conséquence la position égyptienne qui se félicitait du soutien soudanais.

Le président Abdel Fattah Al-Sisi a rencontré à Sotchi le Premier ministre éthiopien, Abiy Ahmed lors du sommet Russie- Afrique, 2019. © La présidence égyptienne officielle

Des négociations infructueuses

Les négociations entre les parties prenantes à ce différend, surtout l’Égypte et l’Éthiopie, sont passées par plusieurs phases. La nature et les termes des négociations lors du dernier cycle ont changé par rapport à ce qu’elles étaient il y a plusieurs années. Il s’agissait d’abord d’études techniques du barrage et d’évaluation de ses effets sur les pays en aval, qui sont l’Égypte et le Soudan, puis de négocier la mise en œuvre des recommandations du comité d’experts international, puis enfin de négocier les règles de remplissage et d’exploitation du barrage. Maintenant, alors que la cinquième étape du processus de remplissage est en cours cet été, le champ de la négociation a diminué notablement, et se limite au fonctionnement futur du barrage.

D’une manière générale, bien que les négociations visaient principalement à établir des règles contraignantes quant au remplissage et au fonctionnement du barrage, afin de protéger les intérêts des trois pays, celles-ci étaient marquées par un manque de confiance et l’absence de volonté politique de trouver un accord contraignant, surtout de la part de l’Éthiopie. Le régime éthiopien, à l’initiative du projet et donc se considérant comme la partie forte, voulait dominer les négociations, en optant pour une stratégie selon laquelle l’absence d’un accord vaut mieux qu’un accord faible ou contraignant qui ne lui conviendrait pas. Cette politique du fait accompli était donc la norme de la part de l’Éthiopie… Norme contrecarrée par des menaces du côté égyptien. Les deux parties s’accusant mutuellement de diverses fautes, la partie égyptienne estimant que la reconnaissance et l’engagement de l’Éthiopie envers les accords antérieurs sont la seule solution pour sortir de ces différends.

Les moments les plus notables de ces négociations furent la signature de l’accord de principe de 2015 et l’intervention des États-Unis et de la Banque mondiale en 2020, lesquelles ont abouti à un accord final sur le projet que l’Égypte a signé… mais l’Ethiopie s’est retirée au dernier moment, rejetant la pression américaine de l’administration de Trump. La dernière phase des négociations, qui s’est déroulée en décembre 2023, a échoué comme les précédentes, ce qui a poussé les responsables égyptiens à mettre un terme aux négociations qui ne seraient, selon eux, « qu’une perte du temps ».

Des agriculteurs égyptiens cultivent de la laitue, tandis qu’un autre agriculteur creuse un petit canal avec un âne, le Caire, Égypte, 2014. © Hamish John Appleby (IWMI)

Une question existentielle pour l’Égypte

L’impact du barrage de la Renaissance sur l’Égypte est significatif et c’est à ce titre une source de préoccupation extrême pour de nombreux secteurs de la société égyptienne. Le barrage, en contrôlant le flux du Nil Bleu, peut affecter gravement la quantité d’eau disponible en aval, et donc en Égypte. Compte tenu du seuil de « pauvreté en eau » moyen mondial, qui est estimé à 1000 m³ par an et par habitant, même si l’Égypte tire la totalité de ses ressources du Nil, elle est considérée comme l’un des pays pauvres en eau, parce que la part d’eau par habitant n’y dépasse pas 600 m³ par an, en raison de la forte croissance démographique du pays. Si l’on couple cette situation avec la mise en place du barrage de la Renaissance, la part d’eau par habitant en Egypte devrait se situer en-dessous 500 m³ par an…

Source : Ministère de l’Irrigation et des Ressources en Eau en Égypte

Les projections estiment que la productivité de cultures principales telles que le maïs et le blé pourrait diminuer substantiellement en raison de la réduction de l’eau disponible pour l’irrigation.

« Des pratiques unilatérales et non coopératives dans l’exploitation de ce barrage surdimensionné pourraient avoir un impact catastrophique« , a déclaré le ministre égyptien des ressources en eau, Hany Swelim, lors de la session plénière d’UNWater 2023, notant que « si ces pratiques se poursuivent parallèlement à une sécheresse prolongée, cela pourrait entraîner la sortie de plus de 1,1 million de personnes du marché du travail, la perte d’environ 15 % de la superficie agricole de l’Égypte et le doublement de la facture d’importation alimentaire du pays « 

Outre les implications pour l’agriculture, les modifications du débit du Nil pourraient également avoir des effets à long terme sur les écosystèmes et l’économie de l’Égypte. La réduction des surfaces agricoles et la perte de près d’un million d’hectares pourrait signifier le déplacement de 2 millions de familles et une chute de 12 % de la production agricole, entraînant un déficit alimentaire de 5 milliards de livres égyptiennes, mettant en péril la sécurité alimentaire de ce pays.

Cette perte de terres agricoles et l’arrêt des projets liés à leur remise en état conduiront naturellement à la perte d’opportunités d’emploi que le secteur agricole avait l’habitude d’offrir à 6,5 millions de travailleurs, entraînant une augmentation du taux de chômage. L’impact s’étendra aussi à d’autres secteurs comme le secteur de la pêche et le secteur touristique, surtout à Assouan et à Louxor. Pour les pécheurs, il n’y a plus d’inondation chaque année, et la quantité de poisson est en constante diminution. Des types de poissons comme le merlan et le mabrouka sont devenus rares, et même le tilapia du Nil, le poisson connu comme le moins cher (considéré comme le « poisson des pauvres »), diminue également en raison de la salinité de l’eau. Cette raréfaction entraîne une hausse de ses prix, rendant les poissons inaccessibles pour une grande partie de la population égyptienne.

L’Égypte se trouve ainsi dès aujourd’hui confrontée à une grave crise sociale née de l’augmentation du chômage et de la migration interne. Et ce alors que l’Egypte souffre déjà d’une crise économique majeure. Une exacerbation de la situation en raison des nouveaux impacts prévisibles du barrage de la Renaissance peut donc rendre la situation invivable dans le pays, encourageant toujours plus d’émigration clandestine destinée à fuir la misère et la pauvreté.

Le barrage de la Renaissance modifie la disponibilité de l’eau pour l’Égypte, en particulier pendant les périodes de sécheresse, lorsque l’Éthiopie retient l’eau du Nil. Cette situation pourrait contraindre l’Égypte à puiser plus intensément dans ses réserves d’eau, telles que le réservoir d’Assouan, accélérant l’épuisement de ces ressources en eau en cas de remplissage du barrage par l’Éthiopie. En d’autres termes, la construction du barrage affectera surtout l’eau du lac du « Haut Barrage » aussi connu sous le nom du « lac Nasser », ce qui impactera la capacité de production d’électricité avec une baisse de près de 40 %, obligeant à recourir à d’autres solutions pour compenser cette perte, comme acheter de l’électricité ou construire des centrales électriques à combustible… ce qui alourdira le déficit de l’économie égyptienne. L’Égypte dépend à 9% pour son énergie de l’hydraulique, et même si cela peut sembler peu, en situation de crise, chaque ressource est précieuse.

Conclusion : Les perspectives… entre réalité et ce qu’il faudrait faire

Sur le plan interne, l’Égypte a commencé à modifier ses pratiques agricoles, en limitant certaines cultures riches en eau comme le riz et les bananes, et en promouvant des méthodes d’irrigation plus efficaces. Des efforts sont également en cours pour rénover les canaux d’irrigation afin de réduire les pertes en eau et de mieux répartir les cultures en fonction de leur besoin en eau entre différentes régions. Il s’agit aussi d’augmenter les quantités d’eau, d’utiliser le dessalement de manière rationnelle, de développer les installations et d’entretenir les réseaux d’adduction afin d’augmenter l’efficacité globale de l’utilisation de l’eau, eau de pluie y compris. Le coût du retraitement de l’eau de mer pour combler le déficit hydrique, notamment en eau potable, accroît la charge pesant sur l’économie égyptienne.

En conclusion, on ne peut que constater que l’Éthiopie a réussi à imposer sa politique du fait accompli, faisant du barrage une réalité… laquelle menace la vie de millions de personnes en Égypte et au Soudan, car ce sont les populations qui payent le prix des conflits et des décisions politiques. Il apparaît donc plus nécessaire que jamais de trouver un accord sur l’exploitation du barrage et son fonctionnement, afin d’éviter une crise fatale dont les répercussions ne se limiteront pas au continent africain. Une crise d’émigration clandestine venue d’Égypte, laquelle accueille déjà des millions de réfugiés et souffre d’une crise économique inédite est la dernière chose que l’Europe souhaite à ce moment. Il faut donc que l’Union européenne mette au plus vite ce conflit à son agenda.

En outre, les pays qui ont la capacité de jouer un rôle de médiation important, de mon point de vue, sont les plus impliqués dans l’investissement lié au barrage : la Chine et les Emirats Arabes Unies. L’évocation de cette crise par le Président Al Sissi lors de sa visite en Chine en mai dernier peut être interprétée comme un appel à une médiation chinoise, afin d’arriver à un accord contraignant quant à ce « barrage de discorde ». En fait, une médiation multipartite peut être la solution pour arriver à un accord. Cependant, il faut pour cela qu’existe une volonté politique de mettre fin à ce conflit qui peut parfaitement être solutionné. Nous sommes à un moment de l’histoire où nous voyons nombre de conflits et trop de populations qui souffrent… Il faut tout faire pour ne pas qu’on y ajoute une autre tragédie.

Ahmed Elbanna

 

Ahmed Elbanna est un étudiant égyptien en M2 Conflits et crises internationales à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne et lauréat de la bourse Eiffel 2023-2024. Il est l’assistant actuel du fondateur de Solidarités International, Mr. Alain Boinet. Intéressé par la question de conflits et de crises de point de vue humanitaire, Elbanna a rédigé son mémoire de fin d’études à l’Université du Caire sur l’intégration des réfugiés syriens en Egypte.

 

L’accord de 1929 : Signé entre l’Égypte et la Grande-Bretagne (au nom du Soudan, du Kenya, de la Tanzanie et de l’Ouganda), dans lequel la Grande-Bretagne s’engage à ne pas entreprendre, sans accord préalable avec l’Égypte, de travaux d’irrigation ou de production d’électricité susceptibles de nuire aux intérêts de l’Égypte, de réduire le niveau de l’eau qui l’atteint ou de modifier la date d’arrivée de l’eau. L’Égypte a le droit de s’opposer à la construction de tout nouveau projet sur le Nil et ses affluents.

L’accord de 1959 : L’accord sur les eaux du Nil de 1959 est un accord entre l’Égypte et le Soudan concernant le partage du contrôle et de l’utilisation des eaux du Nil. Cet accord a permis le partage de l’ensemble du débit annuel moyen du Nil estimé à 85 milliards de m3 entre le Soudan qui en a obtenu 18, 5 millards de m3 et l’Egypte qui bénéficiait de 55,5 millards de m3. Cet accord a donné également le droit à l’Egypte de construire le barrage d’Assouan.

 

PS / Merci de votre soutien (faireundon) à Défis Humanitaires.

 

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Soudan : le bord du précipice ?

 

 

Soudan : le bord du précipice ?

Des mères avec leurs enfants attendent à la clinique MSF dans le camp de Zamzam, à 15 km d’El Fasher, dans le Darfour du Nord. © MSF

Dans un article intitulé « Soudan la guerre des généraux – Quelles perspectives pour l’action humanitaire » publié en juin 2023 dans Défis Humanitaires, j’avais brossé le tableau de ce pays qui venait d’entrer, depuis avril 2023, dans une guerre civile, produit d’une lutte de pouvoir. Je ne reviendrai pas sur les racines de ce conflit devenu chronique ni sur ses enjeux militaires – ceux-ci n’ont guère changé – mais il faut refaire le point de la situation humanitaire, que j’avais à l’époque déjà traitée, et qui n’a fait depuis que s’aggraver.

Aggraver est, en l’espèce, un euphémisme, puisque l’ONU considère que ce pays est plongé dans « l’une des pires crises humanitaires de mémoire récente », avec près de 25 millions de personnes ayant besoin d’assistance humanitaire en 2024, selon l’UNOCHA (United Nations Office for the Coordination of Humanitarian Affairs – Bureau Commun de l’Action Humanitaire). Une crise faites de multiples crises s’imbriquant et se nourrissant entre elles : crise de déplacement de population, crise alimentaire-crise agricole, crise sanitaire, crise du respect des droits humains et du droit humanitaire International (DIH)… Enfin crise de l’accès humanitaire et de la réponse internationale qui a attendu, qui attend encore parfois, entre aversion aux risques et respect juridique freinant les initiatives d’aide transfrontalière, quand l’implication de tous les acteurs humanitaires, avec volontarisme, voire audace, est urgente, nécessaire, vitale, alors que combats, massacres et non-accès aux ressources et services de bases ont déjà causé des dizaines de milliers de morts.

Environ 200 000 réfugiés sont toujours entassés dans un camp temporaire qui s’est formé autour de la ville d’Adré, dans l’est du Tchad. TCHAD – Septembre 2023 – ©Abdulmonam Eassa

Crise de déplacement de population

Depuis le début de la guerre au Soudan en avril 2023, le pays a connu le déplacement de plus de 12,8 millions de personnes (la population déplacée / réfugiée la plus élevée au monde), selon l’ONU, qui estime également que ce conflit constitue « la crise de déplacement la plus rapide au monde ». Selon l’UNOCHA, sur ces 12,8 millions, plus de 10,7 millions sont des déplacés internes (dont beaucoup ont dû se re-déplacer une ou plusieurs fois), tandis que 2,1 millions sont réfugiés dans les pays voisins (Tchad qui connaît ses propres difficultés et instabilités, Soudan du Sud alors que c’est le pays le plus pauvre de la planète…).

Crise alimentaire-crise agricole

Le 27 juin 2024, les trois responsables de trois agences des Nations-Unies concernées (La Food and Agriculture Organization of the United Nations-FAO, le UN Children’s Fund-UNICEF et le UN World Food Programme-WFP) ont alerté sur le fait que le Soudan fait face à « une crise de la faim sans précédent ». Les dernières données révèlent que plus de 755.000 personnes y sont en état d’insécurité alimentaire catastrophique (IPCIntegrated Phase Classification ou Cadre intégré de classification de la sécurité alimentaire  / phase 5), plus de 8,5 millions en urgence alimentaire (IPC Phase 4) et plus de 16,3 millions en situation de crise alimentaire (IPC Phase 3), et enfin plus de 15 millions en stress alimentaire (IPC Phase 2), une amplitude de crise qui n’avait pas été observée depuis celle du Darfour au début des années 2.000, puisque, au total, 25.6 million de personnes (environ 54% de la population), sont classifiés en IPC Phase 3 ou pire. 14 zones seraient en risque de famine. Les pires conditions se trouvent dans les zones les plus touchées par les combats et où les personnes déplacées par le conflit se sont rassemblées. Pour plus de la moitié de la population du Soudan, ont souligné les responsables des Nations-Unies, chaque jour est un combat pour se nourrir, soi et sa famille ; par ailleurs, selon ces mêmes responsables, c’est la première fois que le niveau catastrophique de IPC Phase 5 a été confirmé au Soudan depuis la mise en place dans ce pays de l’outil de mesure IPC. Enfin, à la différence de la crise du Darfour il y a vingt ans, celle d’aujourd’hui touche l’ensemble du pays, jusqu’à la capitale Khartoum ou l’état de Gezira (longtemps le grenier à blé du pays, et en proie depuis juillet à une recrudescence de pillages, destruction et fuite des habitants majoritairement agriculteurs). Cindy McCain, directrice exécutive du WFP, a déploré que « pour une personne que nous avons atteinte cette année, huit autres ont désespérément besoin d’aide »…

A titre d’exemple, dans le camp de déplacés de Zamzam (situé à 12 km au sud d’El-Fasher, capitale du Darfour Nord, et où le WFP n’a pas distribué de nourriture depuis mai 2023), au Darfour du Nord, qui accueillait plus de 300.000 personnes au début de l’été, 63.000 enfants étaient considérés comme malnutris, dont 10% « gravement et sévèrement malnutris », selon Médecins Sans Frontières-MSF. Depuis, et selon un rapport des experts du Cadre intégré de classification de la sécurité alimentaire-IPC, daté du 1er août 2024, la population du camp a connu une croissance rapide pour atteindre au moins 500.000 personnes…  « Les principaux facteurs de la famine dans le camp de Zamzam sont le conflit et le manque d’accès humanitaire, deux facteurs qui peuvent être immédiatement corrigés avec la volonté politique nécessaire », selon le rapport de l’IPC. L’ONG Action Contre la Faim-ACF, le 7 août dernier, a publié un communiqué de presse alertant sur l’urgence au Soudan, et particulièrement dans ce camp de Zamzam « où les conditions de famine ont été déclarées » ; et citant Paloma Martín de Miguel, responsable des opérations pour l’Afrique de l’Ouest à Action contre la Faim : « Le niveau de violence au Soudan est extrême. Du fait du conflit, dans la région d’El Fasher, d’autres camps de déplacés exposés à la violence sont menacés par la famine »…

Outre les niveaux IPC catastrophiques, la question des récoltes est un facteur aggravant de la situation alimentaire au Soudan : la destruction des infrastructures agricoles, les pillages, la hausse des prix alimentaires et l’impossibilité de cultiver les terres en raison des combats ont entraîné une période de soudure (depuis juin jusqu’à septembre) extrêmement difficile pour les populations. De plus, la saison des pluies et des inondations, laquelle coïncide avec cette période de soudure, a rendu beaucoup de routes impraticables, limitant l’acheminement de l’aide (nous reviendrons plus loin sur la question de l’accès). L’ONG SOLIDARITES INTERNATIONAL (qui intervient à partir de Geneina au Darfour Ouest et Centre, avec une présence à El Fasher au Darfour Nord, tout en mettant en œuvre des programmes d’aide en zone gouvernementale à Khartoum et Gedaref auprès des déplacés, et en aidant les réfugiés soudanais au Tchad et au Soudan du Sud), témoigne que les communautés avec lesquelles ses équipes sont en contact « souffrent d’un large déficit en nourriture en comparaison de l’année dernière, dû à l’impossibilité de semer et récolter, à la perte de bétail en raison de pillages, de manque de nourriture et de soins… Dans beaucoup de foyers les semences ont dû être mangées pour survivre ». Ayant perdu travail et revenus, beaucoup de foyers réduisent leur repas jusqu’à un seul par jour avec des carences en apports, parfois mangent des feuilles d’arbres, vendent leurs possessions ou s’endettent, s’appauvrissant encore plus…  Fatima, qui reçoit une aide de SOLIDARITES INTERNATIONAL (SI) au Ouest Darfour, déclare que « La nourriture est la priorité du moment. Nous faisons face à une énorme augmentation des prix sur les marchés, et grâce aux bons d’achat donnés par SI je peux sélectionner et acheter des produits alimentaires pour mes enfants que je n’aurais jamais pu acheter sans cette aide ». Cette inflation est impitoyable : d’après la veille des prix de marché du WFP/PAM (Programme Alimentaire Mondial) publiée en juin 2024, le prix du sorgho a connu une augmentation de 124,22% par rapport à la même période l’année dernière, celui de la farine de blé de 60,54 %, l’arachide de 118,97%… Au total, le coût du panier alimentaire moyen a connu une hausse de 121, 39%…

Vue de l’hôpital d’El Fasher en avril 2023. Soudan. © MSF/Mohamed Gibreel Adam

Crise sanitaire

Crise de santé et crise des moyens sanitaires. Crise de santé :  selon Jean Stowell, chef de mission de MSF au Soudan « Seuls 20 à 30 % des centres de santé sont encore fonctionnels au Soudan ». Dans les zones contrôlées par les RSF, (Rapid Support Forces, opposées aux forces gouvernementales) où opèrent aussi différents groupes armés et milices, les établissements de santé et les entrepôts médicaux ont été souvent pillés au cours des premiers mois du conflit. La plupart des blessés des combats, combattants ou civils, ne peuvent atteindre les hôpitaux, dont plus de 70% sont hors service. De plus, selon MSF « Presque une personne sur trois admises avec des blessures liées à la guerre est une femme ou un enfant de moins de 10 ans« . Enfin, si l’acheminement de médicaments est très compliqué (accès, insécurité) pour des ONG comme MSF travaillant aussi en zone gouvernementale, il est pratiquement arrêté dans les zones tenues par les RSF.

Crise des moyens sanitaires, et en particulier crise de l’accès à l’eau potable ; comme en témoigne Xavier Lauth, Directeur des opérations de l’ONG SOLIDARITES INTERNATIONAL : « Au Darfour par exemple, où nous avons été l’une des premières ONG à revenir, nous avons constaté que les combats ont détruit nombre d’infrastructures d’accès à l’eau : réseaux d’eau, points d’eau, réservoirs… Au Darfour Ouest, après avoir fait du watertrucking (acheminement d’eau par camion) nous réhabilitons des réseaux d’eau, forages, points d’eau. Même à El Fasher, qui est une localité très exposée, assiégée, nous nous efforçons d’assurer du watertrucking… ».

Photos prises par Justine Muzik Piquemal lors d’une évaluations des besoins EHA sites de regroumenet de IDPs (IDPs gathering site) lors d’une visite pour évaluer les besoins EHA- il y a 108 sites de déplacés a El Geneina, West Darfur, aout 2022. ©Solidarités International

Crise du respect des droits humains et du droit humanitaire International

Outre des entraves à l’accès humanitaire aux personnes nécessitant l’aide (voir plus loin), le pillage et la destruction d’hôpitaux, centres de santé, entrepôts, le ciblage de lieux de regroupement de déplacés ou de localités abritant des civils, la guerre civile débutée en avril 2023 a rallumé des conflits locaux ou régionaux (intercommunautaires, souvent), notamment au Darfour, et permis à nombre de milices armées – souvent quasi-incontrôlées, et indifférentes à tout respect du DIH – de perpétrer exactions, massacres, tortures, enlèvements et détentions arbitraires, viols et crimes sexuels de masse. Il faut souligner que par exemple au Darfour, certaines des victimes du conflit de 2003, comme les Masalit, sont de nouveau les victimes du conflit recommencé en 2023. Devant l’ampleur du non-respect des droits humains et du droit humanitaire International dans la guerre au Soudan, MSF a publié récemment un rapport documenté intitulé « A War on People » (Une guerre faite aux personnes) qui figure à la fin de cet article.

Intervention à Geradef pour fournir une assistance WASH d’urgence aux populations affectées par le conflit dans l’Etat de Gedaref, au Soudan, 6 janvier 2024. ©Solidarités international

Crise de l’accès humanitaire

La question de l’accès humanitaire est la question-clé de la crise au Soudan. Alors que les restrictions administratives d’accès et la fermeture par les autorités gouvernementales (retirées à Port-Soudan) de points de passage transfrontaliers avec le Tchad comme celui D’Adré, se conjuguent avec la menace de la famine de masse imminente, et la saison des pluies isolant des zones entières, le débat agite la communauté humanitaire internationale. Celle-ci est-elle trop frileuse, trop attentiste ? C’est le cœur de l’enjeu : le 16 juillet dernier, Christos Christou, le président international de MSF, soulignait l’urgence pour les agences de l’ONU et les ONG de revenir au Soudan en guerre pour aider la population confrontée à une crise humanitaire majeure : « L’ONU et ses partenaires continuent de s’imposer des restrictions d’accès à ces régions, et ne se sont pas préparés à intervenir ou à mobiliser des équipes sur le terrain ».

Vickie Hawkins, directrice générale de MSF-Pays-Bas, dénonçait récemment le fait qu’au Soudan les soins médicaux essentiels soient encore régulièrement bloqués par des obstacles bureaucratiques comme le refus de délivrer des permis de circulation ou d’autoriser le passage de médicaments ou de matériel essentiels : « Ces obstructions s’ajoutent à la violence des parties au conflit, et peuvent être aussi meurtrières que les balles et les bombes, en étant utilisées pour bloquer les secours au moment où la population en a le plus besoin ».

Quel est le problème ? Au début de la crise, le Tchad a eu un positionnement positif envers les acteurs humanitaires, d’une part en laissant sa frontière ouverte pour les personnes qui fuyaient et d’autre part, en laissant passer l’aide d’urgence entre le Tchad et le Soudan, alors que le Tchad, rappelons-le, est un pays confronté lui-aussi à des difficultés. Depuis, une décision des autorités officielles soudanaise a été prise, celle d’interdire le transit entre le Tchad et le Soudan, ce qui revient à une interdiction de facto de laisser passer l’aide (sauf au point de de passage de Tina, voir plus loin). Cette décision officielle s’applique à toute organisation suivant les règles de cet Etat. Elle a ainsi été suivie par les Nations Unies, lesquelles considèrent qu’elles sont soumises au droit de l’Etat soudanais, s’opposant ainsi aux demandes des ONG soulignant le risque que faisait peser cette prise de position sur les populations. Dans l’histoire de l’humanitaire, et en partant du principe que la puissance occupante d’un territoire ou d’une partie de celui-ci n’est pas celle des autorités régulières, les ONG ont su contourner ce genre d’interdiction… Mais, devant le légalisme et la prudence des décideurs onusiens, une grande partie des partenaires humanitaires attendent… Parmi les grandes agences humanitaires des Nations-Unies, le WFP/PAM s’est montrée désireuse d’aller de l’avant, envisageant même, à défaut de pouvoir faire du « crossborder » (passage transfrontalier) de faire du « crossline », c’est-à dire de passer de la zone sous contrôle des autorités soudanaise à la zone de combat ou « RSF » en passant les lignes de front. Mais l’inquiétude du PAM, en faisant cela, est d’abord d’être exposé aux violences et pillages en zone RSF sur le chemin vers le Darfour, et surtout de perdre l’accès au reste du Soudan sous le contrôle des autorités, et où le PAM mène d’importants programmes d’aide alimentaire.

Au moment où j’écris ces lignes, le seul point de passage effectif et ouvert officiellement entre le Tchad et le Soudan est celui de Tina, au Darfour du Nord. Celui-ci, très isolé, coûteux logistiquement, et situé dans un environnement de grande insécurité (les forces gouvernementales tiennent le poste-frontière, après ce sont les RSF, ou des milices armées…), constitue clairement une réponse inadéquate aux besoins opérationnels. Il y a donc une forme d’alarme, pour les acteurs humanitaires qui cherchent à faire bouger les choses quant à l’accès, devant les pesanteurs d’un système dont « l’urgence » est pourtant censée être le mandat et le métier… Même la conférence de Paris sur le Soudan du 15 avril dernier (voir plus bas) n’a pas apporté de changement majeur ni de réponse dans la politique onusienne sur ce sujet du transit de l’aide humanitaire vers le Soudan à partir du Tchad… Et pourtant, le 27 juin dernier, les responsables des grandes agences onusiennes concernées tiraient eux-mêmes la sonnette d’alarme devant le risque de famine…

Xavier Lauth, Directeur des opérations de l’ONG SI, résume l’enjeu et les demandes des acteurs humanitaires engagés sur le terrain  : « Nous appelons à un sursaut devant la situation alimentaire au Soudan, l’une des pires au niveau mondial. Il faut permettre d’utiliser toutes les voies d’accès à notre disposition, que ce soit en crossborder ou en crossline du moment que ça fonctionne, sachant qu’en ce moment le crossborder est trop limité, et le crossline non effectif ; on peut aussi envisager des voies, outre le Tchad, par le Soudan du Sud. Il faut plus d’opérations de la communauté humanitaire au Soudan en général, au Darfour en particulier, et dans la zone d’Al Fasher encore plus, ce qui veut dire plus de volume d’aide alimentaire, ce qui implique d’augmenter et d’accélérer les financements, et de respecter les engagements financiers pris à la conférence de Paris… ».

Fourniture de services intégrés en matière de santé, de nutrition, d’eau, d’assainissement et d’hygiène, de sécurité alimentaire et de moyens de subsistance aux personnes déplacées et aux communautés d’accueil à El Fasher, au Darfour-Nord, 15 mars 2024. © Solidarités International

La conférence de Paris, un timide sursaut en retard sur l’urgence ?

A l’initiative de la France, de l’Allemagne et de l’Union européenne, la conférence humanitaire internationale pour le Soudan et les pays voisins s’est tenue à Paris le 15 avril 2024. Celle-ci a rassemblé 58 Etats, dont des pays de la région et des pays bailleurs de fonds, les principales organisations régionales comme les dirigeants de plusieurs agences des Nations Unies. Elle n’a pourtant permis de recueillir que la moitié des 4,01 milliards de dollars demandés par les Nations Unies : 1,4 milliard de dollars pour un plan régional d’intervention destiné aux réfugiés et visant 2,7 millions de personnes dans cinq pays voisins ; et 2,7 milliards de dollars pour un plan d’intervention humanitaire national ciblant 14,7 millions de personnes à l’intérieur du Soudan (chiffre à comparer aux près de 25 millions de personnes ayant besoin d’assistance humanitaire en 2024). Par ailleurs, ces chiffres annoncés sont à considérer en tenant compte du fait que les engagements ne sont pas toujours tenus et que les fonds engagés sont parfois des fonds déjà annoncés auparavant…. La vigilance sur le respect rapide des engagements pris, évoquée par Xavier Lauth, sera bien cruciale. Pourtant, cette conférence aura eu le mérite de permettre aux ONG d’être présentes, de participer, et de mettre en avant, au-delà de la question des financements, des sujets-clés comme celui de l’accès. Dans un article publié en avril 2024 dans Défis Humanitaires, Kevin Goldberg, directeur général de SOLIDARITES INTERNATIONAL et intervenant à la conférence, résumait ainsi ses enjeux et effets « Cette conférence intervient après des mois d’apathie et de silence de la communauté internationale. Alors que de plus en plus de personnes sont confrontées à la faim, aux maladies et aux déplacements forcés, que l’économie et les services de base se sont effondrés, le plan de réponse humanitaire n’était jusqu’alors financé qu’à hauteur de 5%. À cet égard, la Conférence apparaît comme un sursaut, une prise de conscience bienvenue mais tardive ».

Le 21 septembre 2023 à Adré à l’Est de Tchad Hussam Ali, 7 ans, boit de l’eau assis sur les affaires que sa famille a pu à emporter alors qu’ils fuyaient la localité de Murnei à l’ouest du Darfour. TCHAD – septembre 2023 – ©Abdulmonam Eassa

Conclusion provisoire… Au bord du précipice ?  

La crise humanitaire au Soudan est à son moment de vérité, au bord d’une forme de précipice, avec la vie de millions de personnes en perspective, et une partie de la crédibilité du système humanitaire international en jeu (celle-ci, en l’espèce, marquée par la confusion, l’attentisme, la désorganisation et des injonctions contradictoires). Dans un contexte caractérisé par une très haute insécurité et un défi logistique d’ampleur, les opérations d’aide ne peuvent être que complexes, mais absolument vitales… Enfin, pour élargir la focale, il faut également en saisir les implications et conséquences plus larges et à plus long terme ; comme le résumait Kevin Goldberg, directeur général de SOLIDARITES INTERNATIONAL, dans son article dans Défis Humanitaires d’avril dernier « N’oublions pas aussi l’effet domino de cette crise : l’instabilité du Soudan menace toute la région, et notamment des pays déjà fragiles, confrontés à leurs propres défis humanitaires et économiques – le Tchad, le Soudan du Sud, l’Égypte, l’Éthiopie et la République centrafricaine. C’est pourquoi une réponse internationale plus coordonnée au niveau régional est nécessaire ».  Dont acte…

 

Pierre Brunet

Ecrivain et humanitaire

Pierre Brunet est romancier et membre du Conseil d’administration de l’ONG SOLIDARITES INTERNATIONAL. Il s’engage dans l’humanitaire au Rwanda en 1994, puis en 1995 en Bosnie, et est depuis retourné sur le terrain (Afghanistan en 2003, jungle de Calais en 2016, camps de migrants en Grèce et Macédoine en 2016, Irak et Nord-Est de la Syrie en 2019, Ukraine en 2023). Les romans de Pierre Brunet sont publiés chez Calmann-Lévy : « Barnum » en 2006, « JAB » en 2008, « Fenicia » en 2014 et « Le triangle d’incertitude » en 2017. Ancien journaliste, Pierre Brunet publie régulièrement des articles d’analyse, d’opinion, ou des chroniques.

 

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Lire aussi :

Article de Kevin Goldberg : Conférence pour le Soudan : il était plus qu’urgent d’agir 

Article de Pierre Brunet : Soudan, la guerre des généraux 

 

Je vous invite à lire ces article publiés dans l’édition :

Ukraine : reportage, témoignages et dangers.

Santé, une nouvelle initiative pour la mobilisation des acteurs en faveur des hôpitaux

Le barrage de la discorde du Nil : Entre la renaissance et la ruine